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L'émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930

L'émigration des
Québécois aux
États-Unis
de 1840 à 1930

Yolande Lavoie





CHAPITRE 3
Le sommet (1880-1890)






« Ce fut un lamentable exode de la population rurale. Nos vieilles paroisses, arrosées jadis des sueurs et du sang des ancêtres, diminuèrent de moitié, et l'on vit des rangs entiers délaissés par leurs habitants n'offrir que des maisons closes et des fenêtres garnies de planches27. »

Une enquête dans le comté de Champlain

La vue des fermes abandonnées et de la désolation résultant de la désertion des ruraux a inspiré à E.-Z. Massicotte l'idée d'une enquête sur l'émigration qui a eu lieu dans son comté de 1880 à 1892. Il devait procéder à cette enquête en 1892 dans onze paroisses du comté de Champlain. Quarante ans plus tard, il publiait les listes dressées à l'automne 189228. Ces listes sont toutes incomplètes sauf celle de Sainte-Geneviève-de-Batiscan où l'auteur a pu séjourner assez longtemps pour faire un relevé exact. Les listes comprennent les noms des individus qui ont quitté, elles précisent presque toujours le lieu de destination, la date de départ et la catégorie de migration, individuelle ou de groupe.

L'enquête de Massicotte nous révèle un fait nouveau quant à l'évolution de l'émigration. L'exode a manifestement cessé d'être le fait des jeunes gens qui ne trouvaient pas à s'établir dans les seigneuries. Ce sont maintenant les familles qui sont happées par le courant. C'est par grappes familiales qu'on essaime armes et bagages pour les États-Unis, soit toute la famille (72 % des émigrants), soit quelques membres seulement (18 %) (tableau 4). Et de ceux qui, en apparence, partent seuls, beaucoup vont rejoindre des parents déjà installés aux États-Unis ou devancent simplement leur famille.

La paroisse qui se vide au pays va souvent se reconstituer outre frontière. Selon les relevés de Massicotte, Lowell aurait reçu 290 personnes du comté de Champlain, Meriden 220, Woonsocket 112, Waterbury 110. L'État du Michigan en a accueilli plus de 300. C'est l'époque où les paroisses nationales prolifèrent en Nouvelle-Angleterre. Cette région a d'ailleurs reçu 56,1 % des émigrants (soit les 2/3 de ceux dont on connaît le lieu de destination), alors que l'Ouest américain n'en a accueilli que 23,6 %. Dans l'Ouest, c'est le Michigan qui attire le plus ces Canadiens, soit 16,88 % des émigrés (tableau 5).

Les quelque 2 000 émigrants retracés par Massicotte permettent de calculer pour Champlain un taux annuel d'émigration de 0,75 % mais à Sainte-Geneviève, où les relevés sont plus complets, le taux serait du double (1,5 %). Extrapolé à la population née au Québec, ce dernier taux conduirait à une estimation de l'émigration d'environ 200 000 personnes pour la période 1880-1890, ce qui paraît un maximum.




27 MAGNAN, cité dans L'évolution de ta race française en Amérique, c. IV, p. 20. [retour au texte]

28 MASSICOTTE, E.-Z., « L'émigration aux États-Unis, mais il y a quarante ans et plus », Bulletin de recherches historiques, vol. XXXIX et vol. XL. [retour au texte]





TABLEAU 4
Émigrés du comté de Champlain suivant qu'ils sont partis seuls ou en groupes, d'après l'enquête de Massicotte (1880-1892)


Intérieur de logis



TABLEAU 5
Émigration de onze paroisses du comté de Champlain suivant la destination, d'après l'enquête de Massicotte (1880-1892)


Prospectus annonçant une soirée au bénéfice de la naturalisation


Des réactions dans le milieu d'accueil

En fait, le mouvement d'émigration est tel, de 1880 à 1890, qu'en Nouvelle-Angleterre, on s'inquiète. Les effectifs franco-américains connaissent une croissance phénoménale dans les villes manufacturières (tableau 6) et les autochtones réagissent :

« Les habitants du Canada débordent par-dessus nos frontières. La victoire remportée par les hommes de la race anglaise sur les plaines d'Abraham est vengée par les femmes de la race de Montcalm. La Nouvelle-Angleterre est vaincue. Les essaims détachés de la ruche française prennent possession du terrain. Les descendants des Pilgrims multipliant moins rapidement que leurs ancêtres se raréfient d'année en année. Les jeunes gens de la Nouvelle-Angleterre, suivant le fameux conseil d'Horace Greely, s'en vont à l'ouest, au sud, partout pour échapper à la concurrence des nouveaux venus dont l'activité surpasse la leur et qui semblent avoir pour mission de couvrir la terre. La Nouvelle-Angleterre des aïeux est en train de disparaître29. »

Dans le 13e rapport du Bureau des Statistiques du Travail du Massachusetts, les Canadiens français sont qualifiés de « Chinese of the Eastern States ». On les accuse d'avoir contrevenu à la loi de 1880 visant à uniformiser les heures de travail. On prétend qu'ils s'opposent à l'adoption de la journée de dix heures. Ils ne viennent aux États-Unis que de façon temporaire, pour profiter des salaires, « horde d'envahisseurs industriels, non courant de colons stables », affirme-t-on. On les accuse aussi de ne pas envoyer leurs enfants à l'école dans le but de tirer profit de leur travail dans les manufactures.

Ces accusations sont injustes et les Canado-Américains plaident leur cause lors d'une audience, le 25 octobre 188130. Ils citent force statistiques pour appuyer les témoignages qu'ils invoquent. On leur donne raison. L'incident a cependant fait forte impression sur les chefs de file canadiens qui exhortent désormais leurs concitoyens à prendre la citoyenneté américaine.




29 Le Commercial Advertiser de New York, octobre 1890, cité par Hamon, p. 151. [retour au texte]

30 WRIGHT, C.D., The Canadian French in New England, Boston, 1882. [retour au texte]





TABLEAU 6
Population franco-américaine de quelques villes de l'Est des États-Unis, d'après différents auteurs à différents moments dans le temps, 1874 à 1897


Convention nationale des Canadiens français



Chapitre 4
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