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L'émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930

L'émigration des
Québécois aux
États-Unis
de 1840 à 1930

Yolande Lavoie





CHAPITRE 4
Déclin et renversement
du mouvement






À partir de 1890, le rythme du mouvement se modifie. Les émigrants diminuent en nombre. L'effectif de la période 1910-1920 représente à peine plus de la moitié de celui de la période 1880-1890 (80 000 contre 150 000). Même à la reprise, entre 1920 et 1930, le nombre des émigrants ne devait pas dépasser 130 000 (tableau 7 et graphique). À partir de 1930, l'immigration des Canadiens aux États-Unis, soumise à des restrictions d'ordre politique, devait garder des proportions très modestes.

Si le taux d'émigration vers les États-Unis a considérablement baissé après 1890, il ne faut pas croire que la population se stabilise. Les échanges avec les États-Unis sont marqués par d'importants mouvements de flux et de reflux : l'Ouest américain et l'Ouest canadien se disputent les immigrants attirés par les Prairies; les agences chargées du rapatriement connaissent enfin un certain succès qui tient davantage aux aléas économiques qu'à leur effort de promotion, mais qui contraste avec le faible recrutement qu'elles avaient obtenu avant 1890.

Les Franco-Américains du début du XXe siècle :
une population à prédominance masculine et qui vieillit

Assez heureusement, à l'époque dont nous parlons, la qualité de l'information sur les mouvements migratoires entre le Canada et les États-Unis s'améliore. Les recensements des États-Unis, entre autres, livrent des données originales sur l'origine ethnique des émigrés canadiens fixés en sol américain à compter de 1890. Il nous avait semblé que, vers le milieu du XIXe siècle, la contribution des francophones québécois à l'émigration dépassait en importance relative leur poids dans la population canadienne. Dès la fin du siècle, la proportion des Canadiens français parmi les émigrés est en rapport direct avec leur poids démographique au pays (tableau 8). On note même, à partir de 1920, une tendance à la sous-représentation.

Divers témoignages sur les débuts du mouvement avaient fait apparaître que les émigrants se recrutaient principalement chez les hommes dans le Bas-Canada. Au tournant du siècle, les hommes dominent encore chez les émigrés. En 1900, le recensement des États-Unis comptait 114 hommes d'origine française nés au Canada pour 100 femmes ayant les mêmes caractéristiques (tableau 8). Mais il y a évolution. Vingt ans plus tard, le rapport des sexes chez les émigrés d'origine française correspond grosso modo au rapport qu'on observe dans la population totale. Les émigrés d'origine britannique comptent cependant un excédent de femmes qui s'explique sans doute par un important recrutement de main-d'oeuvre féminine dans les filatures de la Nouvelle-Angleterre.


GRAPHIQUE
Flux migratoire vers les États-Unis suivant diverses sources



TABLEAU 7
Émigration nette vers les États-Unis, nombres approximatifs, population née au Canada et au Québec, 1840-1940



TABLEAU 8
Population blanche des États-Unis née au Canada, selon l'origine ethnique et le sexe, 1890 à 1930, d'après les recensements des États-Unis


Ville de Manchester, New Hampshire


Pour la première fois en 1910, puis de nouveau en 1930, on retrouve dans les recensements des États-Unis la répartition suivant l'âge des Canadiens installés aux États-Unis (tableau 9). On peut supposer qu'à cet égard il n'y a pas d'écarts substantiels entre les Canadiens d'origine française et ceux d'origine britannique. Voici résumées ces deux distributions, celle de 1910 et celle de 1930, comparées à celle de la population canadienne du début du XXe siècle :



Émigrés aux États-Unis


Comme on s'y attendait, les actifs sont surreprésentés chez les émigrés, surtout en 1910, alors que le taux d'émigration était encore relativement élevé. Règle générale, il semble qu'on émigrait plus volontiers au début de la vie active, donc avec peu d'enfants ou, plus souvent même, encore célibataire. On se mariait alors outre frontière. Les enfants nés aux États-Unis sont citoyens de ce pays et ne figurent pas dans les statistiques relatives aux immigrants, ce qui explique en partie la faible proportion de jeunes chez ceux-ci, comparativement à celle observée au Canada. Le fait qu'en 1910, 50 % des émigrés aient eu plus de 40 ans et 8 % plus de 65 ans (tableau 9), associé à une faible proportion de jeunes, trahit la présence d'une fraction importante d'émigrés de vieille date. En 1930, la structure par âge est encore plus caractéristique d'une population vieillissante même s'il est évident, devant la fraction des jeunes, qu'il s'opère un certain renouvellement du groupe. C'est que le premier lustre de la décennie 1920-1929 avait été le témoin d'une recrudescence de l'émigration, alors que le suivant devait être marqué par le mouvement de reflux vers le Canada, chacun de ces mouvements contraires influant sur la structure de la population émigrée.

Les rentrées massives au pays et l'immigration américaine

C'est durant la décennie 1920-1930 que les retours au pays sont le plus nombreux et ils sont surtout le fait des émigrés de fraîche date. La remontée de l'émigration pendant cette période explique l'ampleur des mouvements de reflux qui allaient d'ailleurs se prolonger au-delà de 1930. Le recensement du Canada de 1941 devait dénombrer plus de 150 000 rapatriés, dont près du tiers au Québec (tableau 10), et ce recensement sous-estime le mouvement bien qu'à un moindre degré que celui de 1931.


TABLEAU 9
Distribution des émigrés canadiens aux États-Unis suivant le sexe et le groupe d'âge, d'après les recensements des États-Unis : nombres absolus et nombres relatifs (1910 et 1930)



TABLEAU 10
Rapatriés selon la période de rapatriement, Canada, 1931 et 1941


À partir du krach de 1929, allait s'associer au mouvement de rapatriement une immigration américaine importante. Non seulement les nouveaux émigrés rentraient-ils au pays, mais encore les émigrés des vagues antérieures et leurs descendants commencèrent à affluer au Canada. En 1931, le recensement canadien dénombre 55 550 immigrants d'origine ethnique française nés aux États-Unis. En 1941, ils sont 56 640, alors que le nombre des rapatriés nés au Québec se chiffre à 47 654 (il s'agit de personnes ayant résidé aux États-Unis un an ou plus). Il est fort possible qu'au total le reflux ait été plus important que ne le manifestent ces statistiques. Celles-ci indiquent néanmoins qu'environ le tiers de l'émigration des années 1900-1930 est compensé par le retour des rapatriés et de leurs descendants.

Cependant, une des conséquences de la fermeture des frontières américaines à la suite du krach allait être l'isolement du groupe franco-américain que n'alimente plus l'arrivée de nouveaux immigrants en provenance du Québec et des autres régions françaises. L'assimilation allait suivre.




Chapitre 5
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