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L'émigration des Québécois aux États-Unis de 1840 à 1930

L'émigration des
Québécois aux
États-Unis
de 1840 à 1930

Yolande Lavoie





CHAPITRE 5
Et s'ils n'étaient pas partis?






Pour hasardeux et irréaliste que soit ce jeu de conjectures, il n'en est pas moins séduisant, voire même éclairant. Essayons donc de reconstruire la réalité selon des hypothèses que très souvent, trop peut-être, on pose comme probables.

Combien serions-nous au Québec aujourd'hui?

La tentation est grande de spéculer sur ce que serait l'effectif de la population du Québec sans cette émigration massive qui a duré plus d'un siècle. Mais sitôt posée la question, il nous faut la scinder. Le Québec compte deux communautés linguistiques. Pour l'une, les franco-québécois, langue et origine ethnique sont très reliées; pour l'autre, l'homogénéité linguistique dissimule une forte hétérogénéité ethnique. Il nous est presque impossible de construire, pour ce dernier groupe, un jeu d'hypothèses acceptable vu sa très grande mobilité et les lacunes statistiques concernant son dynamisme démographique.

La question à laquelle nous tenterons d'apporter une réponse devient alors : Quelle serait la population d'origine française au Québec s'il n'y avait pas eu l'émigration? Puisque c'est vers 1840 que le mouvement vers les États-Unis est apparu inquiétant, partons de l'effectif de la population d'origine française à cette époque et supposons que sa croissance naturelle est, depuis, celle de la population canadienne-française ou catholique du Québec31, c'est-à-dire de l'ordre de vingt pour mille ou plus jusqu'à une date très récente. Nous considérons, bien entendu, que cette population est fermée, donc sans migrations. Résultat : voilà qu'une population qui dépassait à peine un demi-million vers 1840 se chiffrerait aujourd'hui à environ 9 millions. Pourtant, le recensement de 1971 ne dénombrait que 4 759 400 personnes d'origine française au Québec, dont un peu plus de cent mille de souche européenne récente. Cet effectif constitue à peine plus de la moitié de la population attendue selon notre simulation. Le déficit dû à l'émigration atteindrait donc 4 millions pour la seule population d'origine française. Le groupe anglo-québécois a aussi, bien sûr, enregistré de lourdes pertes. Il était cependant en mesure de les compenser par l'apport d'une immigration constante, et cela, même si, dans le passé, le taux de rétention des immigrants était relativement faible, tant au Canada qu'au Québec d'ailleurs.

Enfin, il n'est pas sans intérêt de signaler ici que, appliqué à la population d'origine française de 1930, moment de la fermeture de la frontière américaine, le même type de simulation conduit, à peu de choses près, à l'effectif dénombré en 1971. Cela tendrait à confirmer ce qu'on sait déjà, c'est-à-dire que, depuis 1930, les mouvements se sont faits ténus et qu'ils se compensaient plus ou moins.




31 HENRIPIN, J., et PÉRON, Y., , « La transition démographique de la province de Québec » tableau 6, pages 43 et 44, dans « La Population du Québec : études rétrospectives » par Hubert Charbonneau, Les Éditions du Boréal Express, 1973. [retour au texte]




Comment interpréter ces résultats?

Peut-on déduire de l'exercice qui précède que plus de 4 millions d'habitants des États-Unis sont d'origine franco-québécoise? Et qu'on pourrait compter aujourd'hui au Québec 9 millions de citoyens d'origine française? Il conviendrait de faire montre de circonspection.

Répondre par l'affirmative à la première question, ce serait admettre les postulats suivants :

  • les émigrés et leurs descendants ont eu les mêmes comportements démographiques que les Québécois restés au pays;

  • l'endogamie était la règle générale tant chez les émigrés que chez leurs descendants;

  • tous les émigrés se fixaient aux États-Unis.

Or, une étude de L.F. Bouvier fait ressortir, entre autres, la baisse de fécondité qui accompagne le passage du Canada français aux États-Unis et qui s'accentue de génération en génération après la migration32. Même s'il est abusif d'extrapoler à l'ensemble des émigrés les comportements propres à la famille Bouvier, il ne faut pas non plus sous-estimer le pouvoir assimilateur de la société d'accueil. On ne peut en outre affirmer que les mariages mixtes étaient et sont l'exception et il est impossible de mesurer leur effet sur le nombre d'Américains ayant au moins un ascendant québécois. De plus, le déficit de 4 millions que nous avons mesuré ne doit pas être assimilé qu'à l'émigration aux États-Unis. En effet, il y a eu aussi des déplacements vers les autres provinces, en particulier vers l'Ontario et l'Ouest qui comptent aujourd'hui plus d'un million d'habitants de souche française dont toutefois un certain nombre, Acadiens ou Européens surtout, ne sont pas originaires du Québec. Et il ne faut pas oublier l'impact, quoique faible sur la population du Québec, des deux grands conflits mondiaux.




32 BOUVIER, L.F., A Genealogical Approach to the Study of French Canadian Fertility, 1650-1950, M.A. Thesis, Brown University, Boston, 1964. [retour au texte]




Quant à ce que serait l'effectif de la population d'origine française au Québec s'il n'y avait eu aucune émigration, bien malin qui saurait le dire. Le porter à 9 millions, c'est supposer que le Québec pouvait absorber ses excédents démographiques. Il est fort douteux que les francophones du milieu du XIXe siècle, confinés qu'ils étaient à l'activité agricole et tenus à l'écart du pouvoir, aient pu maintenir la prolificité qui les caractérisait. Une certaine agitation politique et peut-être même, comme en 1837 et 1838, de sanglantes rébellions, devenaient alors quasi inévitables. Qu'en serait-il résulté? De nécessaires réformes économiques et sociales ou une cruelle répression? Quel que soit le scénario qu'on se plaise à imaginer, il est probable que le régime démographique aurait enregistré de sérieuses modifications. Privés de l'exutoire que constituait l'émigration et contraints de partager le patrimoine québécois avec de nombreux nouveaux arrivants, les Québécois n'auraient vraisemblablement eu d'autre choix que de réduire la croissance de leur nombre.






Conclusion


Les ravages de l'émigration sur la population autochtone du Québec ont été particulièrement importants au XIXe siècle, mais on ne peut négliger leur ampleur au début du XXe siècle. Au total, de 1840 à 1930, près d'un million de Québécois auraient quitté leur sot natal pour s'établir aux États-Unis. Le mouvement de rapatriement et l'immigration au Canada des descendants des émigrés nous auraient rendu plus de 100 000 des nôtres, mais les pertes démographiques restent considérables pour le Québec, amputé qu'il est non seulement de ceux qui sont partis, mais aussi de leur descendance, qui se chiffre actuellement à environ deux à trois millions.

Par contre, le gain pour les États-Unis paraît insignifiant en regard d'une population qui dépasse les 200 millions, mais il ne faut pas oublier que les Franco-Américains sont fort concentrés dans certaines régions. Par exemple, ils représentent environ 15 % des effectifs du New Hampshire et du Maine et 10 % ou plus de ceux du Rhode Island et du Vermont. Ces poids démographiques respectables joints à un apport appréciable en termes d'organisation sociale, de langue et de culture valent aux Franco-Américains une considération spéciale dans les États de la Nouvelle-Angleterre et assurent à cette région des liens privilégiés avec le Québec.

Porteurs d'espoir, un sens d'appartenance revivifié et un solide intérêt scientifique viennent depuis peu soutenir et élargir l'oeuvre de ressourcement à laquelle jusqu'à tout récemment trop peu souscrivaient dans les communautés francophones d'Amérique. En effet, signes des temps nouveaux, deux réunions annuelles à caractère scientifique et culturel concourent entre autres à ancrer un esprit fondé sur la fraternité linguistique et à porter un élan qui manifeste assez éloquemment qu'« il existe bien une réalité franco-américaine et qu'il y a un avenir pour les études franco-américaines »33. Ce sont les Rencontres francophones de Québec et le Colloque annuel de l'Institut français du Collège de l'Assomption (Worcester, Mass.) dont les actes heureusement publiés disent toute la richesse en contenu humain et scientifique34.




33 Vie française, Revue trimestrielle du Conseil de la vie française en Amérique, Québec 1980, paroles de Claire Quintal citées par André Vachon dans la préface, p. 3. [retour au texte]

34 Les actes du Colloque de l'Institut français du 15 mars 1980 sont publiés dans Vie française, op. cit. et ceux des Rencontres francophones de Québec dans la collection « Retour aux Sources » [retour au texte]



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* Publié dans la revue Language Planning and Language Problems, no 3, pp. 65 à 75, Mouton La Haye, éditeur, 1979. [retour au texte]






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