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Actes du colloque « La qualité de la langue... après la Loi 101 »

ACTES DU COLLOQUE

« LA QUALITÉ DE LA LANGUE... APRÈS LA LOI 101 »

Québec,
30 septembre -
3 octobre 1979




II

EXPOSÉS





LA NOTION DE QUALITÉ DE LA LANGUE
  • « Pour une définition de la qualité de la langue »

    par Pierre CHANTEFORT, directeur, département d'enseignement et de recherche langues vivantes aux non-spécialistes, Université Paris VII

  • « Les choix linguistiques »

    par Jean-Claude CORBEIL, chargé de mission, Agence de coopération culturelle et technique






Pierre CHANTEFORT

« Pour une définition de la qualité de la langue »


Ma première réaction, quand on m'a demandé de participer à ce colloque sur la qualité de la langue, a été très réservée : pour un linguiste, il s'agit d'une notion qui n'a pas bonne presse car qualité implique norme, évoque les grammaires prescriptives, est plus ou moins liée à une attitude de purisme alors que la linguistique a mis des siècles à se dégager du normatif pour appréhender la langue de façon scientifique; elles'est voulue avant tout explicative et descriptive. Le pendule est sans doute allé trop loin puisque maintenant divers courants insistent sur le fait que le langage est une activité sociale qui doit en tant que telle être replacée dans son contexte de production.

Par ailleurs l'accent mis sur le sujet énonciateur et la prise en compte de la situation de communication et des conditions préalables à l'acte d'énonciation contribuent à recentrer le débat sur la relation longtemps éludée de dépendance entre les faits linguistiques et les faits sociaux. C'est pourquoi, bien que je me sente un peu en porte-à-faux dans ce débat, j'ai accepté de relever ce défi.

On est en droit de se poser quelques questions sur la tenue du présent colloque : pourquoi parlerde qualité de la langue au Québec? Pourquoi en parler maintenant? Quels sont les problèmes communs à toute société? La question se pose-t-elle dans les mêmes termes en France, dans les pays anglo-saxons et au Québec?

Il semble bien qu'il y ait au départ un malaise diffus et tout le monde jusqu'à l'élite « théoriquement porteuse de la langue de qualité », éprouve un sentiment d'insécurité linguistique même si la survie du français au Québec, du point de vue quantitatif du moins, se présente depuis quelques années bien plus favorablement qu'auparavant : dans les documents préparatoires à ce colloque, on retrouve constamment des expressions comme « promouvoir, améliorer la qualité de la langue, assurer à brève échéance la qualité de la langue, etc... » qui pourraient laisser penser que la langue publique est en piètre état, et qui en tout cas expriment un certain désarroi. Qu'en est-il en réalité? La langue est-elle malade, mais que veut dire malade? Quelle langue enseigner? Comment les Québécois vivent-ils leur relation à la langue? Quelles sont les limites de l'intervention des pouvoirs publics en matière d'évolution de la langue? La langue est certes le patrimoine de tous les membres d'une communauté linguistique et chacun en est responsable dans sa pratique langagière quotidienne mais ceux qui utilisent la langue publiquement, par écrit ou oralement, enseignants au premier chef mais aussi publicitaires, animateurs des médias, administrateurs, sont souvent consciemment ou non pris comme modèles et exercent donc une influence à la mesure de leur audience sur l'ensemble de la population. Que de fois avons-nous entendu dire que la langue des journalistes de Radio-Canada constituait le point de référence du français au Québec.

Je vais donc m'efforcer dans cet exposé de présenter, de clarifier et discuter certaines notions qui sont peut-être un peu floues; cela sur un plan relativement théorique mais que je m'efforcerai d'illustrer d'exemples aussi nombreux que possible. Certains concepts et certains raisonnements sont bien connus des spécialistes à qui je demande de bien vouloir me pardonner certaines redites, mais le public aujourd'hui n'est pas constitué que de docteurs en linguistique. Je voudrais enfin vous avertir qu'il ne faut pas compter trouver dans mon exposé des solutions miracles, une caution scientifique (ou scientificisante), ni des réponses toutes faites à un ensemble de problèmes qui relèvent essentiellement de la volonté socio-politique de la communauté linguistique québécoise. Mon propos vise avant tout à sensibiliser et à informer, non à orienter ou à trancher, d'ailleurs ma qualité de Français, même connaissant bien les problèmes linguistiques du Québec, me l'interdirait.

Je commencerai en me plaçant dans la perspective de la grammaire générative, par examiner les deux sens de la notion de qualité qui recouvrent largement les deux analyses du concept de norme : d'un côté la qualité est la conformité à un ensemble de règles qui rendent compte des énoncés grammaticaux d'une langue et excluent les autres, c'est la qualité intrinsèque ou norme objective; de l'autre, la qualité se rapproche du sens qu'a ce mot dans la langue de tous les jours, par exemple quand on parle de « bon français » ou « de langue correcte », c'est la qualité externe que recouvre largement la notion de norme sociale. Enfin la discussion des rapports entre ces deux « qualités » replacées dans la situation d'énonciation nous conduira à essayer de formuler — non pas des recommandations — mais quelques considérations d'ordre pratique sur ce que j'appellerais la qualité dynamique, entendant par là que la qualité n'est pas une et immuable mais multiple et fonction des différents actes de communication, et je terminerai par les problèmes qu'elle pose dans le contexte québécois.

1.0. QUALITÉ INTRINSÈQUE

1.1. Jusqu'au début du 20e siècle, les ouvrages traitant de la langue adoptaient ouvertement (type « Dites — Ne dites pas ») ou implicitement un point de vue normatif et décrivaient un état de langue présenté comme le modèle à imiter face aux autres variétés rejetées comme incorrectes. Ainsi la première grammaire connue a été rédigée par Panini (4e siècle avant JC) pour codifier et stabiliser le sanscrit cultivé menacé par les parlers populaires. Les grammairiens ont longtemps eu un double rôle : d'un côté ils décrivaient ce qu'était la langue, d'un autre ils disaient ce que la langue devait être en privilégiant certains usages. La linguistique historique au 19e siècle a montré que dans l'évolution d'une langue certaines formes considérées comme fautives à une époque pouvaient devenir correctes à l'époque suivante, d'où le désir légitime des linguistes descriptivistes, à quelque école qu'ils appartiennent, de délimiter l'objet de l'étude scientifique, la langue, et de le séparer de la norme sociale considérée comme ne faisant pas partie de leur champ d'investigation.

Ainsi les linguistes ont unanimement et définitivement condamné toute considération normative. Martinet par exemple écrit : « il est particulièrement important d'insister sur le caractère scientifique et non prescriptif de l'étude, l'objet de cette science (la linguistique) étant une activité humaine, la tentation est grande de quitter le domaine de l'observation impartiale pour recommander un certain comportement, de ne plus noter ce qu'on dit réellement mais d'édicter ce qu'il faut dire ».

À tel point que certains linguistes, notamment Hjemslev et Coseriu, ont repris le mot « norme » avec un sens nouveau : il ne désigne plus comme auparavant un certain type d'emploi mais un certain niveau d'abstraction dans l'analyse du donné linguistique et se différencie, selon les cas, du système, de l'usage ou de la parole.

1.2. Nous nous placerons maintenant dans le cadre de la grammaire générative afin d'étudier en quels termes on peut poser le problème de la norme objective, c'est-à-dire celle qui relève de l'observation statistique d'une situation donnée. Une communauté linguistique partage obligatoirement tout un ensemble de contraintes, de règles, qui font que les énoncés produits par un membre de cette communauté sont compris par les autres. C'est cet ensemble de règles qui sera l'instrument de la cohésion et de l'unité du groupe et qui fera rejeter unanimement un énoncé tel que je ne l'ai vu pas comme « n'appartenant » pas au français.

Il convient maintenant de s'interroger sur ce que signifie « n'appartenant pas » au français. Pour cela, il nous faut examiner ce que recouvre la notion de grammaticalité en linguistique transformationnelle et générative.

On distingue deux niveaux :

1.2.1 La grammaticalité formelle

Une grammaire étant définie comme un ensemble fini de règles opérant sur un ensemble fini d'éléments, le vocabulaire, génèrera, mécaniquement pourrait-on dire, un sous-ensemble infini de suites dites grammaticales et rejettera du même coup un sous-ensemble infini de suites agrammaticales : ceci ne fait appel à aucun jugement de valeur ni à aucune appréciation subjective mais n'est que la constatation formelle de la conformité ou non conformité aux exigences internes du système de règles.

1.2.2. La grammaticalité intuitive

Pour rendre compte du système d'une langue donnée intériorisé par un locuteur dont on dit qu'il forme la compétence linguistique, on fera appel aux jugements de satisfaction ou de non-satisfaction de ce locuteur mis en présence d'un énoncé qu'il n'aura probablement jamais entendu auparavant : il portera intuitivement un jugement de grammaticalité d'après le sentiment qu'il possède. Il faut noter (si on peut postuler une compétence moyenne sous-tendant l'ensemble des énoncés admis par tous) que ce sentiment est susceptible de légères variations, un sujet pouvant accepter l'énoncé Pierre la leur y apporte rejeté par d'autres. On parlera donc de degrés de grammaticalité dans le cas d'énoncés douteux.

1.2.3. L'acceptabilité

Alors que le jugement de grammaticalité est du domaine de la compétence, le jugement d'acceptabilité relève lui de la performance. L'acceptabilité ne fonctionne pas en acceptable-inacceptable mais procède par degrés car elle dépend à la fois de la grammaticalité et des règles définies par la situation de communication (code écrit ou oral, relations entre interlocuteurs...), des propriétés psychologiques du sujet (limitation de la mémoire attention,) et des circonstances physiques de la performance (bruit, débit etc ...). Prenons la phrase suivante qui compte plusieurs relatives imbriquées : l'homme que le garçon que les étudiants ont reconnu a désigné est mon professeur, est difficilement acceptable mais pourtant grammaticale des énoncés impossibles sont cependant grammaticaux mais la complexité n'est pas en soi une cause d'agrammaticalité.

1.2.4. Le jugement de grammaticalité

Le jugement de grammaticalité est fondé sur des règles intériorisées pendant l'apprentissage et non sur la mémoire ou l'expérience. Ainsi chaque cas d'agrammaticalité peut s'expliquer en précisant les règles qui ont été violées et à quel niveau. Ainsi : je ne l'ai vu pas sera interdit par les règles du composant syntaxique, le manganèse pèse une tonne par les règles du composant sémantique et le groupe de consonnes /ngb/ en français par les règles du composant phonologique, la recherche et l'explication des anomalies devenant une méthode linguistique essentielle.

Par ailleurs, la grammaticalité se distingue :
  1. de la signification :
    le cheval a consommé deux pelotes de laine est difficilement interprétable sinon métaphoriquement;

  2. de la vérité ou de la conformité à l'expérience de la communauté culturelle :
    le soleil se lève à l'ouest est faux,
    le crayon vert est rouge est contradictoire;

  3. de la probabilité qu'a un énoncé de se réaliser :
    les habitants de Mars sont d'excellents joueurs d'échecs.

1.2.5. Mise en garde

On reproche parfois aux générativistes d'opérer un retour dissimulé à la vieille notion de normativité mais il faut bien comprendre que grammaticalité et agrammaticalité sont des catégories relatives au jugement, non à l'emploi. Ce qui fonde le caractère grammatical d'un énoncé ce n'est ni la catégorie sociale des locuteurs qui l'emploient ni les situations dans lesquelles il est employé mais un sentiment commun à tous les membres de la communauté linguistique qui reconnaîtront je ne l'ai vu pas, comme agrammatical et je ne l'ai pas vu comme grammatical. Comment traiter alors : je l'ai pas vu qui risque de faire apparaître un désaccord entre les sujets parlants?

Il n'y a pas à considérer un jugement comme bon et à rejeter l'autre mais simplement à admettre qu'on se trouve en présence de deux variétés différentes du français, deux normes objectives dont chacune devra être décrite par une grammaire générative particulière ou par une variante particulière de la grammaire du français général. De même une langue correspondant par définition à un système et à un seul, si on veut décrire deux dialectes du français comme le français de Paris et le français de Montréal, on devra faire dépendre ces deux variantes d'un seul système.

La conception générativiste de la grammaticalité a cependant suscité des critiques : certains ont avancé qu'il s'agissait d'un raisonnement circulaire impliquant un recours implicite à la notion de normativité car le jugement porté par le locuteur n'est peut-être après tout que le reflet des règles apprises à l'école qui sont, elles, ouvertement, normatives; par ailleurs on a fait valoir que des énoncés agrammaticaux hors contexte et hors situation devenaient acceptables une fois replacés dans la situation de communication appropriée; enfin l'agrammaticalité peut être considérée non pas comme une violation d'une règle mais comme une exploitation maximum de cette règle. Ainsi O. Ducrot fait remarquer que le vers de V. Hugo « Et la bâche maudit les hommes » peut être décrit de deux façons opposées ou bien il y a violation de la règle qui veut que maudire ait un sujet humain ou bien application de cette même règle qui donne le trait humain au mot bâche (ce qui est vraisemblablement l'intention du poète).

Nous retiendrons de cette présentation que certains risquent de juger trop simplifiée et d'autres trop abstraite que ce que nous appelons qualité objective est la conformité aux règles d'une norme objective et que pour une langue donnée, il n'y a pas une seule norme objective mais plusieurs correspondant dans une certaine mesure aux niveaux de langue et que toute la difficulté vient de ce qu'un énoncé rejeté peut l'être au nom de la norme objective ou au nom de la norme sociale et qu'il peut s'établir une certaine confusion entre les deux formes de rejet, confusion dont les linguistes ne sont pas à l'abri : ainsi les grammaires du français proposées par des spécialistes comme N. Ruwet, M. Gross ou J. Dubois laissent de côté un certain nombre de tournures d'un niveau marqué socialement comme :

Comment que tu vas?
Le chapeau à Jean
C'est la chose que je te parle

Il convient donc maintenant d'examiner la question de la qualité externe, c'est-à-dire de la norme sociale, des positions idéologiques qui la sous-tendent et de ses relations avec la notion de pouvoir.

2.0. QUALITÉ EXTERNE

De tous temps, en face de la diversité des formes linguistiques réalisées dans une communauté linguistique donnée, certaines formes ont été privilégiées comme représentant le « bon usage », la « langue correcte » et présentées comme un modèle à imiter alors que les autres formes étaient certes reconnues comme réelles mais rejetées et stigmatisées comme incorrectes, vulgaires, dégradées, etc... Dans la mesure où, comme nous allons le montrer et en dépit de ce qu'affirment certains, il n'y a aucune justification linguistique intrinsèque, aucun mérite interne qui fait préférer une forme à une autre puisque les deux sont employées avec un égal succès dans l'acte de communication, il convient d'analyser ce que recouvre effectivement cette notion de norme sociale, d'examiner par quel processus elle émerge et quelles sont les personnes qui la proposent et de s'interroger sur la fonction réelle dans la communauté de cette pratique sociale d'attente et de valorisation d'un comportement linguistique particulier. Il faut bien comprendre qu'il ne s'agit pas de nier l'existence d'un phénomène bien réel mais de l'analyser, d'expliciter ce qui reste très souvent au niveau du non-dit et de le relativiser.

2.1. Le bon usage

La norme sociale que certains proposent d'appeler sur-norme, implique la notion de Bon Usage. À ce propos, tout le monde connaît probablement les remarques de Vaugelas définissant le bon usage comme « composé de l'élite des voix. C'est la façon de parler de la plus saine partie de la cour ».

On trouve rarement de nos jours pareille franchise — ou pareille naïveté — si bien que le bon usage se voit justifié de plusieurs façons qui sont ou tautologiques ou purement subjectives. Examinons-en quelques-unes ainsi que les arguments qui les réfutent.

2.1.1. Les formes préconisées sont prétendument plus logiques, moins ambiguës. Ainsi cette citation de Gilson : « les distinctions entre le bon usage et les autres reposent sur des réalités linguistiques inhérentes à la structure de la pensée parlée même. La première fois qu'une marchande à court d'une denrée m'en donna pour raison « je suis livrée le mardi », je compris immédiatement pourquoi l'usage reçu était meilleur que celui-là. Dans une phrase comme « les livraisons me sont faites le mardi », je n'ai pas à me demander par qui et à qui cette excellente personne est livrée ».

Outre qu'il faille une certaine mauvaise foi pour prétendre que dans ce contexte la phrase est ambiguë, on fera remarquer que les phrases à la fois grammaticales et ambiguës ne sont pas rares, ainsi :

le secrétaire est dans le bureau
je me demande quel auteur lit Proust
etc...

Bien sûr une des conditions de la qualité de la langue est de faire en sorte que les énoncés soient le moins ambigus possible mais il est des cas comme la publicité où une certaine recherche de l'ambiguïté assure le succès d'un slogan. Ainsi : on s'attache au Québec pour la campagne concernant le port de la ceinture de sécurité me paraît excellent de ce point de vue.

2.1.2. Le bon usage se justifie par des considérations historiques ou étymologiques ou pseudo-analogiques. Tout se passe comme si on figeait la langue à un moment donné et que toute évolution postérieure était considérée comme une dégradation. D'autre part ce type d'argument ne tient pas compte de la place du mot dans le système, de ses rapports avec les autres éléments. Ainsi Littré condamne l'expression « dans le but de » parce que « but » signifiait « cible » sans tenir compte de l'apparition de « but » dans un environnement qui lui donne le sens « d'intention ». On oublie aussi le caractère contingent, pour ne pas dire fortuit, à l'origine de certaines règles : la tristement célèbre (pour les écoliers) règle d'accord du participe passé est due à une fantaisie de Clément Marot quia calqué cette tournure sur l'italien et si elle est si souvent négligée, c'est parce qu'on ne l'entend oralement qu'avec certains verbes : la lettre que j'ai écrite/la lettre que j'ai envoyée. On n'a donc pas le droit de justifier ou de critiquer un emploi en faisant uniquement référence (consciemment ou non) à un état de langue passé.

2.1.3. Le bon usage se réfère souvent à l'autorité des bons auteurs : il est aisé de montrer la circularité du raisonnement : la norme se trouve chez le bon auteur et le bon auteur est aussi celui qui respecte la norme. D'où parfois l'embarras des grammairiens normatifs : même les bons auteurs font des fautes, ce qui contredit quelque peu les affirmations comme : « il n'y a de grammairiens par excellence que les grands écrivains »; en outre la plupart des écrivains pris comme modèles n'ont certainement jamais eu l'intention de légiférer en matière de langue et pourraient bien récuser l'utilisation qu'on fait de leur production. On remarquera enfin que les grammairiens normatifs s'attribuent souvent l'autorité linguistique sans être eux-mêmes écrivains.

2.1.4. La norme sociale est enfin justifiée par un ensemble de considérations ouvertement subjectives comme des jugements d'ordre esthétique ou même moral. On affirme ainsi que les tournures préconisées sont les plus belles : Vaugelas écrit par exemple : « au reste quand je parle du bon usage j'entends parler aussi du bel usage, ne mettant point de différence en ceci entre le beau et le bon », donc employer cette langue constitue une marque de politesse envers son interlocuteur : « La correction du langage s'harmonise naturellement avec celle de la tenue. L'une et l'autre sont de ces valeurs conventionnelles qu'on observe avec d'autant plus de soin qu'on se fait une idée plus haute de la politesse » écrivent Wagner et Pinchon dans l'avant-propos de leur grammaire. Ici même au Québec, où pendant longtemps parler une langue châtiée avait des connotations péjoratives (affecté, efféminé, voire pire) et inversement une langue fruste, riche en sacres des associations positives (force, virilité), on a éprouvé il y a quelques années le besoin de lancer une campagne publicitaire dont le slogan « bien parler c'est se respecter » eut été impensable en France.

2.2. Positions idéologiques

De l'analyse qui précède, il est clair que la norme sociale ne prend sa source que dans la volonté d'un groupe d'individus partageant certaines positions idéologiques qui transparaissent quand on en analyse l'expression la plus outrancière, le discours puriste. C'est par un tour de passe-passe que l'on transforme un jugement de fait (le jugement de grammaticalité) en jugement de valeur (le jugement normatif). Remarquons d'abord que personne ne s'avoue puriste, le terme étant entaché de connotations par trop péjoratives. Pourtant l'attitude puriste existe et qui d'entre nous — je parle plutôt pour la France que pour le Québec — n'a pas éprouvé un petit agacement voire une pointe de mépris pour celui qui dit sans honte apparente « je vais au coiffeur », « j'y vais en bicyclette », « afin de pallier à ces difficultés » ou encore « une décade » au sens d'une « décennie »? Nous avons tous nos « fautes » favorites que nous guettons impitoyablement chez les autres même si certaines ne déclassent pas leur auteur (« j'ai réalisé qu'il était parti »). L'analyse qui suit vaut plus pour la France que pour le Québec où les problèmes sociaux se posent très différemment, mais certains mécanismes sont communs aux deux communautés linguistiques.

2.2.1. Le discours puriste est tout d'abord élitiste, ouvertement avec Vaugelas qui affirme « le peuple n'est le maître que du mauvais usage » et plus insidieusement quand on parle de « l'usage parisien de la classe cultivée » ou de la « langue des journalistes de Radio-Canada ». Dans le cas de la France, la tradition centralisatrice fait du parler de la capitale la norme sociale et rejette avec quelque mépris les particularismes de la province. Classe cultivée se refère par ailleurs à la bourgeoisie intellectuelle qui en dernière analyse décide ce qui doit se dire ou se refuser et érige son usage, ou plutôt celui qu'elle apprécie le plus, en norme (à cet égard, on note que par un souci de distanciation c'est souvent le parler d'un groupe plus ou moins mythique : le paysan de la vallée de la Loire par exemple, qui est présenté comme détenteur spontané du bon usage.

2.2.2. Cette attitude reflète par ailleurs une idéologie conservatrice : la norme sociale s'appuie fondamentalement sur le passé, sur un état de langue figé, le présent étant à corriger et toute évolution étant perçue comme menaçante et allant dans le sens d'une dégradation, d'une corruption. Le raisonnement est en effet cohérent : si la langue, support de la culture, change, c'est la culture même qui est remise en cause et risque d'être ruinée; l'objectif de l'activité normative est donc tout naturellement d'empêcher ou de contrôler très étroitement toute évolution et de ramener la langue à la loi. Il est clair que ce refus du temps historique recouvre en fait un refus du temps social, donc de l'évolution sociale.

2.2.3. Enfin, le discours normatif est nationaliste et défensif, il implique un repli sur soi; ce qu'il faut préserver, c'est la pureté de la langue menacée par la corruption que porte en elle toute évolution, on vient de le voir, mais aussi par la contamination des emprunts aux langues étrangères. C'est un discours belliqueux, alarmiste qui parle « d'invasion », de « défense », de « lutte » contre l'envahisseur et qui grossit le danger; des études statistiques récentes ont montré que parmi les mots nouveaux, environ 3 % étaient d'origine anglaise.

C'est aussi un discours polémique, passionnel et violent : que l'on songe au pamphlet d'Etiemble « parlez-vous franglais? » qui multiplie les anglicismes dans des énoncés non attestés pour les rendre plus odieux par leur accumulation insupportable. Qu'on ne se méprenne pas sur mon propos : la situation linguistique est fondamentalement différente en France et au Québec où les risques sont réels et où c'est la survie même de la langue qui est en jeu, où le danger est plus insidieux car l'influence de l'anglais passe surtout par le calque sémantique ou syntaxique et non par l'emprunt direct. Enfin, il faut remarquer que les attitudes normatives sont généralement moins violentes et moins passionnelles au Québec qu'en France peut-être parce que la norme sociale y est définie de façon plus étroite et qu'elle est de ce fait plus aisément transgressée.

2.3. Norme et pouvoir

Après les rapports entre norme et idéologie, il reste à examiner les relations entre norme et pouvoir. L'usage présenté comme modèle avec les justifications que l'on vient d'analyser est imposé comme le plus correct, le plus prestigieux par une partie de la société qui exerce différents pouvoirs, le pouvoir culturel tout d'abord comme on l'a signalé mais aussi le pouvoir politique. L'école démocratisée semble donc être le lieu privilégié d'accès au pouvoir par la maîtrise de la langue. Or un certain nombre de sociologues dont les plus connus sont probablement Bourdieu et Passeron ont démontré que loin d'égaliser les chances, l'école aboutissait en fait à reproduire l'état de fait existant et même à creuser l'écart socioculturel entre les individus culturellement favorisés et défavorisés. L'accès à la culture suppose l'accès à la langue normalisée et inversement. Le pouvoir sait donc s'abriter derrière la volonté commune qu'il suscite, interprète et aménage en consensus si bien que l'organe de normalisation se confond avec l'organe de pouvoir. Ceux qui ont le pouvoir, et là je ne parle pas seulement du pouvoir politique, ont tendance à en nier l'accès à autrui. Sur le plan linguistique, ceci se manifeste par une complexification souvent inutile qui a pour fonction de réserver le pouvoir à un petit groupe d'initiés et à inférioriser ceux qui ne le sont pas. Pensez à la langue médicale, commerciale, administrative, les assurances, etc... La langue juridique en est peut-être l'exemple le plus caricatural. Nul n'est censé ignorer la loi mais la loi est présentée au justiciable en des termes tellement ésotériques que peu de gens sont capables de la comprendre et sont obligés de ce fait de passer par le truchement de « ceux qui savent » qui exercent ainsi une forme de pouvoir. Ceci m'amène à la dernière partie de mon exposé. Quels sont les critères de la qualité de la langue? Dans le cas que je viens de mentionner, un des critères de la qualité est certainement d'en faciliter la compréhension par ceux auxquels la langue s'adresse. Je crois d'ailleurs qu'une commission chargée de simplifier le langage juridique est à l'oeuvre au Québec.

3.0. POUR UNE QUALITÉ DYNAMIQUE

Le problème de la qualité au Québec implique tout d'abord un accord aussi large que possible sur le modèle ou plutôt les modèles car nous avons montré qu'au Québec la norme interne était en fait multiple. Une fois les modèles acceptés, la qualité objective (niveau I) consistera en effet à respecter l'ensemble des règles des différents systèmes.

3.1. Quels modèles choisir?

C'est une question extrêmement difficile et délicate en ce qu'elle touche une sensibilité exacerbée et à vif. D'autre part l'évolution de l'opinion en ce domaine est extrêmement rapide et suit l'évolution politique du pays. Quels modèles choisir pose en fait le problème des relations entre le français du Québec et les autres variétés de français, notamment le français en France. Du même coup se trouve posée la question de la réalité du français international et de l'existence de la francophonie. Il ne m'appartient pas bien sûr d'intervenir dans un débat qui concerne avant tout les Québécois. Ce que je peux faire, c'est décrire brièvement les différentes positions qu'on peut observer et dégager les tendances actuelles. En schématisant un peu, on peut dire que les deux pôles sont représentés d'un côté par les grammairiens et les chroniqueurs de langue qui prônent un alignement inconditionnel et total sur l'usage de la France (mais quel usage?) en admettant quelques termes spécifiques pour rendre compte de la réalité québécoise, les canadianismes de bon aloi, et de l'autre côté par ceux — écrivains et poètes surtout — qui ont une conscience aiguë des différences qui sont certes considérables entre la forme extrême du parler populaire québécois (appelons-le le joual, encore qu'il a été montré que cela ne recouvrait aucune réalité précise mais constituait un fourre-tout servant à désigner la langue « des autres ») et une forme soutenue du français de France (Notons en passant que l'on compare ainsi « diagonalement » des états de langue non comparables code oral/code écrit et niveau populaire/niveau littéraire). C'est la position exprimée à Parti pris dans les années 60 soutenue par des polémistes, des chanteurs, etc... et qu'on peut résumer ainsi nous ne sommes ni Français ni Canadiens (ni Américains) mais Québécois, notre langue se distingue de l'anglais et du français, n'en ayons pas honte, assumons-la, cela nous aidera à assumer notre identité. Cette polarisation recouvrait plus ou moins une polarisation socio-politique entre conservateurs et progressistes, partisans d'un Québec souverain. Les cartes ont été quelque peu brouillées quand d'autres progressistes, peu suspects de complaisance politique avec la France ou le monde anglophone, ont montré que la position qui prônait une langue propre pour le Québec aboutissait en fait à isoler le pays et à faire le jeu de l'adversaire. C'est le sens de la polémique entre Turi, Bélanger et Jean Marcel. Cette dialectique aboutit à la position qui semble prévaloir maintenant et qui sous-tend l'action officielle en matière de langue : fondamentalement, les deux pays partagent le même système linguistique : le français avec des réalisations identiques ou très voisines pour le code écrit et des réalisations plus différenciées pour le code oral, ceci indépendamment de la question des niveaux de langue que nous allons aborder maintenant. Tout se passe comme s'il y avait un consensus sinon pour faire converger, du moins pour faire en sorte que les deux variétés de français qui avaient tendance à diverger se stabilisent et suivent une évolution parallèle ou même présentent une politique commune quand il est question de néologismes ou de réformes de la langue. Cet accord a été confirmé par l'enquête de R. Tucker de McGill qui à la surprise générale a trouvé que le modèle linguistique auquel les Québécois s'identifiaient et aspiraient était en fin de compte assez proche de la variété courante parlée en France.

3.2. Code écrit, code oral et niveaux de langue

Nous avons montré que la norme objective devait rendre compte d'énoncés réalisés dans des situations de communication différentes, avec des locuteurs appartenant à des couches sociales différentes.

3.2.1. Elle va donc obligatoirement varier selon que l'énoncé se place dans l'ordre écrit ou plus exactement scriptural (graphie + lecture) ou dans un contexte oral (articulation+ possibilité d'audition) : si « je l'ai pas vu » est acceptable à l'oral, la forme écrite appropriée correspondante sera « je ne l'ai pas vu » sauf dans des cas de citation ou pour des fins stylistiques particulières. Ces remarques sont importantes sur le plan de l'enseignement où le professeur devra faire prendre conscience à l'élève des différences et des relations entre la grammaire de l'écrit et la grammaire de l'oral et montrer comment s'opère le passage entre les deux. L'enseignement du français langue maternelle demande que l'oral soit la base à partir de laquelle on découvre par comparaison la spécificité de l'oral et la pédagogie doit reposer sur une dialectique entretenue d'un ordre à l'autre et non sur une attitude rigide où l'un se verrait attribuer priorité ou privilège au détriment de l'autre : longtemps l'écrit a été favorisé, le pendule est allé trop loin de l'autre côté (je renvoie ici à la polémique autour des articles de Lysiane Gagnon), l'équilibre consiste à considérer les deux ordres comme complémentaires, ayant chacun sa spécificité, et non comme antagonistes.

3.2.2. La situation confuse est entretenue et compliquée par le fait que beaucoup de personnes posent la distinction écrit/oral comme s'il s'agissait de deux niveaux de langue alors que ce sont deux réalisations distinctes, deux systèmes différents de la langue. Langue parlée n'est pas synonyme de langue populaire, familière ou vulgaire et langue écrite n'implique pas forcément langue choisie, cultivée, littéraire. Ainsi :

Venez-vous Monsieur?
Tu viens?
Tu t'amènes mon vieux?
sont dans l'ordre oral trois niveaux différents.

La notion de niveau de langue est hybride car elle renvoie à la fois à la hiérarchie sociale du locuteur et à la situation de communication, chaque situation présupposant un niveau donné.

Le problème vient du fait que l'on ne dispose pas de critères véritablement scientifiques pour établir une typologie des situations, même si un certain travail a été fait dans ce domaine, et du fait que le nombre et la qualification des niveaux de langue reste quelque chose de subjectif qui tient plus de la nomenclature que d'une analyse rigoureuse : que signifient « vulgaire », « populaire », « familier », « argotique », « académique », « littéraire », « soutenu », « châtié », etc ....? On peut cependant provisoirement travailler sur une opposition à trois termes qui forment un continuum, le problème étant de rendre compte d'une réalité continue en termes de niveaux discrets, et on retiendra (cf Guiraud) « familier » — « moyen » — « soutenu ». On sera alors-en mesure de préciser la notion de qualité objective de la langue.

3.3. Qualité objective

Si l'on réussit à intégrer à la grammaire le trait « niveau de langue » dans l'interprétation sémantique et si, comme on doit le faire, on prend en compte l'ensemble de la situation de communication, la qualité objective pourra se définir comme suit :

  1. conformité aux règles de la grammaire envisagée
  2. cohérence interne sur le plan des niveaux de langue
  3. congruence entre situation et niveau

et cela aux différents niveaux phoniques — syntaxiques et sémantiques. Prenons un exemple : la situation suivante où le Président Directeur Général d'une grande société ouvre la séance d'un conseil d'administration :

Messieurs, je propose que la séance nous ouvrions
Messieurs, vous croyez pas qu'on pourrait ouvrir la séance
Alors les potes, on pourrait p't'ête commencer.

En dehors de tout effet stylistique qui impliquerait un écart par rapport à la norme objective et c'est un point sur lequel j'insiste, nous pourrions dire que ces trois phrases sont agrammaticales car elles violent la première la proposition a); la seconde la proposition b) (cohérence interne) et la troisième la proposition c) (adéquation entre niveau et situation) et que pour des raisons diverses, elles ne remplissent pas les critères de qualité objective tels que nous venons de les définir. (On pourrait de plus faire varier prononciation soignée et relâchée pour les 2 dernières phrases.)

C'est dans un cadre de ce type qu'une discussion sur « As-tu donné ton deux? », peut éviter de s'enliser. Cela dit, est-ce que le respect de ces trois règles suffit à assurer la qualité d'un énoncé?

3.4. Qualité subjective

Nous pensons que tel n'est pas le cas et qu'il est nécessaire d'ajouter au message un certain nombre de propriétés d'ordre divers mais visant toutes à faciliter la situation de communication. Ce qui pose problème, c'est que nous tombons dans un domaine d'appréciation subjective et que les notions que nous allons tenter de dégager et de caractériser en termes aussi objectifs que possible restent relatives. C'est probablement dans cette direction qu'il faudra travailler pour dépasser le simple conseil ou la recette et tenter de donner une assise solide à des concepts psycholinguistiques encore bien flous mais qui semblent quand même correspondre à une réalité. En étudiant la norme sociale, plusieurs linguistes, notamment A. Culioli qui a travaillé sur les exclamatives en français et H. Frei dans sa « Grammaire des fautes » ont montré que les constructions attestées et souvent qualifiées d'« incorrectes » au regard de la grammaire normative correspondaient en fait à des types d'opérations linguistique absolument générales et que c'étaient précisément les prétendues « fautes » qui révélaient le plus clairement ce que le sujet parlant attendait de la langue et n'y trouvait pas. Ainsi pour H. Frei, « tout ce qui détonne par rapport à la langue traditionnelle, fautes, innovations, langage populaire, argot, cas insolite ou litigieux, perplexités grammaticales, etc... » devient l'indice des principaux besoins souvent conflictuels qui commandent l'exercice de la parole. Ce sont les suivants :

3.4.1. L'assimilation qui conduit à uniformiser le système en supprimant certaines irrégularités, en éliminant des oppositions faiblement productives (ainsi la disparition progressive de la distinction (É)/(àe) brin/brun en français) et en établissant de nouvelles régularités par le phénomène de la création analogique. La qualité de la langue publique viserait donc à faciliter au maximum la reconnaissance (et le principe d'économie au niveau de l'apprentissage) en éliminant les irrégularités de faible rendement. Ainsi sur le modèle de « je me souviens de » on produit « je me rappelle de ».

3.4.2. La différenciation qui est en quelque sorte l'inverse de la qualité précédente : cette démarche a pour effet d'accentuer ou de créer une différence entre deux éléments voisins, que ce soit au niveau phonique ou au niveau sémantique. Cette tendance correspond à la nécessité de maintenir un contraste, par l'introduction de séparations, entre les différentes séquences de la chaîne parlée pour répondre aux exigences de la compréhension menacées par l'assimilation. La qualité correspondante, la clarté et l'univocité du message, sera réalisée en supprimant les ambiguïtés syntaxiques ou sémantiques nombreuses dans les langues naturelles en évitant les élisions, enfin par la redondance, normale et positive dans toute communication et qui aura pour effet de pallier les divers « bruits » (au sens technique que le mot a dans la théorie de la communication) qui viennent troubler la transmission du message.

3.4.3. La brièveté, besoin partiellement contradictoire avec le précédent. Nous avons vu à propos de l'acceptabilité que la mémoire humaine était incapable de décoder des énoncés trop longs. La capacité varie d'ailleurs selon qu'il s'agit du code écrit ou de l'oral. La qualité du message sera alors assurée par une segmentation appropriée et une prise en compte du phénomène d'anticipation encore très mal connu. La brièveté aboutit à créer des élipses ou encore à forger des mots composés qui font l'économie d'une liaison syntaxique.

3.4.4. L'invariabilité qui amène à donner dans la mesure du possible une même forme à un même signe quelle que soit sa fonction grammaticale.

3.4.5. L'expressivité enfin : tout locuteur cherche à imprimer les marques de sa personnalité sur son discours, en dépit de l'objectivité du code (que l'on pense à la prose de Céline ou de San Antonio!). C'est la faculté par laquelle le sujet parlant investit la langue, prend possession du patrimoine commun. C'est à ce besoin qu'on doit rattacher la créativité lexicale qui permet au locuteur d'innover dans le cadre général des règles de formation. La rédaction publicitaire fait largement appel à ce besoin d'expressivité.

4.0. CONCLUSION

Nous espérons avoir modestement contribué à clarifier quelques concepts utiles pour les discussions des jours suivants. En matière d'intervention des pouvoirs publics dans le domaine linguistique, il paraît indispensable d'expliquer et de motiver toute décision afin d'emporter l'adhésion et la coopération de la majorité de la population sinon toute tentative se verra vouée à l'échec. Il est également vain de vouloir échapper au débat fondamental sur les rapports entre la norme sociale, l'idéologie et le pouvoir à condition de garder à l'esprit que reconnaître l'existence de la norme ne constitue pas une apologie du normativisme. Il serait suicidaire de croire, après avoir montré les liens indéniables qui existent entre la norme sociale et les classes dirigeantes, que l'on peut combattre ces dernières en luttant contre la première : exclure toute étude du français soutenu serait le meilleur moyen d'aliéner encore davantage les élèves défavorisés. L'objectif d'une politique linguistique en matière d'enseignement, croyons-nous, doit être de permettre à chacun de reconnaître la variation, de lui donner les instruments lui permettant de maîtriser sa production et de l'adapter aux différentes situations de communication dans lesquelles il se trouvera.

La norme sociale est un ensemble de choix arbitraires qui assure également la cohésion de la communauté. Elle doit être assumée lucidement car l'épanouissement de l'individu passe par ce fragile équilibre entre la liberté et la contrainte caractéristique de toute pratique linguistique.






Jean-Claude CORBEIL

« Les choix linguistiques »


Au cours du colloque qui nous réunit et qui se veut résolument préoccupé de la question des choix linguistiques, nous nous heurterons sans cesse à l'ambiguïté fondamentale de la notion de « norme » et à l'ambivalence d'une terminologie qui varie autant par le sens objectif qu'on accorde aux termes que par la valeur subjective que chacun leur attribue. Mon intention, ce matin, est donc de poser certaines distinctions qui m'apparaissent pertinentes et de proposer une terminologie qui puisse nous servir d'outil de travail.

Le concept de « norme » recouvre, en fait, trois questions différentes :

  1. Comment se régularisent les comportements linguistiques, c'est-à-dire quelles sont les forces sociales qui font que, dans une société donnée, à une époque donnée, on parle de telle ou telle manière et, deuxième volet de la même question, quelles forces font prévaloir un usage sur un autre dans la dynamique de la concurrence linguistique? Il s'agit ici de norme sociale, qui change d'un milieu à un autre. Il y a donc des normes sociales qui varient selon au moins trois axes : le temps (la variation temporelle), l'espace (la variation géographique), le tissu de la société (la variation sociolinguistique). Cette question est la clé de voûte du problème, c'est pourtant celle quia été la moins étudiée, celle sur laquelle nous savons le moins de choses.

  2. Comment se décident les comportements linguistiques c'est-à-dire à partir de quels critères l'individu oriente-t-il sa manière de parler ou d'écrire, avec une plus ou moins grande conscience de le faire, selon les circonstances où est produit le message et selon les objectifs poursuivis par l'émetteur?

  3. Comment s'évaluent les comportements linguistiques, domaine du jugement linguistique, du bien et du mal parler ou écrire, du bon ou du mauvais usage? Il s'agit ici de norme subjective, quand on se rapporte au jugement d'un individu, et de norme idéale, quand on se rapporte à la manière dont une société estime qu'on devrait parler ou écrire. On peut se demander, d'une part, si les critères dont se sert l'individu pour juger du comportement d'autrui sont identiques à ceux dont il se sert pour décider de son propre comportement; et, d'autre part, si la norme idéale affirmée par la société coïncide avec celle qui est réellement réalisée dans les usages quotidiens, c'est-à-dire la distinction entre le « normal », défini à la fois comme ce qui est le plus fréquent et comme ce qui est privilégié par la classe sociale au pouvoir; et le « normatif », défini comme ce que l'on souhaite qui soit, le jugement évaluatif porté à priori ou à postériori sur les comportements linguistiques.

Compte tenu de l'orientation de ce colloque, nous traiterons surtout des choix linguistiques, en essayant de dégager les critères qui puissent les expliquer ou les guider, quand la langue est un outil de travail, un instrument de l'activité professionnelle. Nous terminerons par quelques remarques sur la régulation linguistique.

Nous croyons utile de poser trois niveaux successifs de critères pouvant expliquer ou guider les choix linguistiques :

niveau 1 : les critères linguistiques,
niveau 2 : les critères sociolinguistiques,
niveau 3 : les critères esthétiques.

Niveau 1 — les critères linguistiques

Nous entendons par critères linguistiques l'ensemble des règles de pro-fondeur qui constituent le noyau dur de la langue; ce qui fait, par exemple, que le français n'est pas l'anglais ou le wolof. C'est ce qu'on appelle parfois la norme objective. Il s'agit donc d'un niveau de grande abstraction, où sont neutralisées les variantes géographiques et sociolinguistiques. Les linguistes distinguent trois composantes : la composante phonologique (le système des sons potentiels qui orientera la réalisation phonétique, la composante morphosyntaxique (le système de formes et de règles où se moule la réalisation de la phrase, la composante sémantique (la structure des éléments qui permet la formulation et l'expression de la pensée). Ici, la langue parlée est la forme canonique de la langue, la langue écrite n'en étant qu'un mode de réalisation facultatif mais, aujourd'hui, dans nos sociétés, fort répandu et privilégié. À ce niveau d'abstraction, aucun écart n'est possible sauf par inadvertance, par ignorance, chez les très jeunes enfants ou chez les étrangers, ou par maladie. Une fois acquis, les critères linguistiques fonctionnent pour ainsi dire automatiquement, comme un ensemble de réflexes conditionnés. Dans nos milieux, il est rare d'observer des erreurs sur le genre des noms, le pluriel des noms et des adjectifs, la conjugaison des verbes, l'usage des pronoms, la structure de la phrase. Pour mettre en relief et atténuer tout à la fois la portée de cette affirmation, il n'y a qu'à observer l'usage du français par un étranger, comme ce texte reproduit dans le journal La Presse (du 4 août 1979) et dont nous citons le passage suivant :

« L'autorisation ne couvre pas les batteries, les porte caises, ou d'autres accessories. Ni couvre-t-elle l'antennae casse, nor les dommages sont causé de fair un mauvais usage ou le traitment négligent ».

Je concluerais donc cette partie par la règle suivante : en communication institutionnalisée, respect absolu des critères linguistiques.

Niveau 2 — les critères sociolinguistiques

Nous entendons par critères sociolinguistiques l'ensemble des règles sociales qui guident la réalisation en surface des règles linguistiques, c'est-à-dire, par exemple, les règles qui font que la prononciation sera différente d'un quartier à l'autre de la même ville. À la différence du précédent, il s'agit ici d'un niveau tout à fait concret, où la variation est continue, où donc la concurrence des normes sociales est constante. Il s'agit également ici d'un usage fonctionnel de la langue, par opposition à un usage esthétique, qui constitue la caractéristique du niveau suivant. De ce qui précède, deux conséquences nous intéressent particulièrement. D'une part, les critères sociolinguistiques ne sont pas aussi absolus que les critères linguistiques. Des choix sont possibles selon les domaines d'utilisation de la langue (par exemple, une émission de variétés par opposition à une émission d'affaires publiques), selon les interlocuteurs visés (nationaux ou internationaux, grande masse ou auditoire spécialisé, etc ...), selon, enfin, des préoccupations d'identité nationale (neutraliser ou pas les faits de langue régionale). Le locuteur jouit donc d'une certaine latitude, d'une liberté restreinte et guidée par le besoin d'être compris et accepté de l'interlocuteur, domaine d'exercice du jugement et du goût. D'autre part, puisque les normes sociales sont en concurrence, l'une d'elles fonctionne comme norme dominante, que la chose nous plaise ou pas. Il s'agit là d'une constante de la vie en société. En ce qui nous concerne, je formulerais donc, en guise de conclusion de cette partie, la règle suivante : en communication institutionnalisée, suivre la norme québécoise dominante, sauf si le public visé est autre; dans ce cas, il vaut mieux neutraliser les faits de français régional au profit d'une intercompréhension plus grande.

Niveau 3 — les critères esthétiques

Nous désignons ainsi les préoccupations qui guident les créateurs dans leurs choix linguistiques, en littérature, en cinéma, au théâtre, dans la chanson, d'une certaine manière en publicité. Le plus important, dans ce domaine, est le style, l'élaboration et l'affirmation d'une norme personnelle, parfois au mépris absolu de la norme linguistique ou de la norme sociale dominante, comme nous le prouvent abondamment de nombreux témoignages littéraires : Céline, Jarry, les surréalistes, Duguay, Renaud, etc... En plus et en même temps que le style, il y a l'influence du groupe auquel on s'identifie (par exemple, le groupe de Parti Pris), les objectifs que l'on veut atteindre, le public que l'on cherche à captiver. Le plus souvent, il s'agit de langue écrite, d'écriture. Dans nos civilisations, au fil des années, il s'est créé une hiérarchie littéraire, à la fois des genres (la poésie au sommet et le roman policier au bas de l'échelle) et des styles (les bons écrivains à l'Académie). Ainsi s'est constitué un usage écrit littéraire de la langue, très proche de la norme idéale, considéré comme l'exemple le meilleur du bon usage, qu'on cite en témoignage dans les grammaires et les dictionnaires. Dans l'usage esthétique de la langue, tout est permis : Une seule règle, le risque personnel et sa sanction, la réussite ou l'échec, aujourd'hui ou demain.

En somme, du niveau 1 au niveau 3, la liberté, donc le risque, augmente. Il n'y a pas de solution simple au problème des choix linguistiques. Même les grammaires et les dictionnaires, ou les avis des spécialistes, ne sont pas des guides sûrs en toutes circonstances, puisqu'ils font eux-mêmes des choix. S'il est sage de les consulter, de les confronter les uns aux autres, il demeure en fin de compte que ce qui l'emporte, c'est notre propre compétence linguistique et le goût, le jugement avec lequel nous conjuguons les différents critères dont nous avons parlé.

Quelques mots sur la régulation linguistique. Le fond de cette question est la distinction entre communication individualisée et communication institutionnalisée.

Nous entendons par communication individualisée l'acte par lequel un individu entre en relation avec un autre au moyen du langage. La libertédont jouit alors l'émetteur est ambiguë. D'un côté, de par la fonction d'expression, elle est totale : l'individu a le droit et le pouvoir les plus stricts d'utiliser la langue comme il le veut surtout si, au même moment, les fonctions esthétique et ludique entrent en jeu. De l'autre, de par les fonctions d'intégration et de communication, elle est réduite, d'une part, par le contrôle social, d'autre part, par la nécessité de tenir compte des ressources langagières du récepteur. Le plus souvent, les communications individualisées se font en langue parlée, parfois en langue écrite, par la correspondance ou, surtout, la littérature. Enfin, elles sont, dans un grand nombre de cas, dotées d'un contenu affectif.

Nous désignons par communications institutionnalisées l'acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution entre en relation avec des personnes soit en tant que membres de cette institution, soit dans la relation employeur-employé ou encore en qualité de clients, d'auditeurs, ou de spectateurs. L'institution peut déterminer le type de langue dont elle fera sa norme et elle dispose des moyens de contrôle nécessaires pour faire s'y conformer ses membres. Enfin, le plus souvent, les communications institutionnalisées sont émises dans des conditions d'attention, de réflexion qui favorisent le travail du style et la spécialisation professionnelle de l'émetteur.

Nous ramenons à quatre grands groupes les communications institutionnalisées :

  • les comportements linguistiques du système d'enseignement, c'est-à-dire :

    1. le choix du type de langue à enseigner comme langue maternelle ou comme langue seconde, et les modalités d'application de cette pédagogie, notamment la compétence linguistique des enseignants et leurs attitudes à l'égard des autres variétés de la même langue;

    2. le choix de la langue et de la terminologie dans lesquelles se fera l'enseignement des métiers et des professions, des sciences et des techniques.

  • les comportements linguistiques de l'administration publique, c'est-à-dire :

    1. la langue des lois, règlements et décrets;

    2. la langue des formulaires et des divers documents d'information destinés aux citoyens;

    3. la langue dans laquelle les services de l'État sont dispensés, donc celle de la relation individuelle du citoyen avec l'État;

    4. la langue des relations de l'État avec ses employés, en somme la langue de travail de l'État, cette fois en qualité d'employeur;

    5. la langue qu'utilisent les hommes politiques, les hauts fonctionnaires, dans leurs relations avec les électeurs, avec les personnes morales installées sur le territoire, avec les autres États ou les organismes internationaux.

  • les comportements linguistiques des institutions économiques, c'est-à-dire :

    1. la langue de travail;

    2. la langue des relations avec la clientèle : étiquetage des produits, mode d'emploi, catalogue, garantie, etc...;

    3. la langue de la publicité et de l'affichage public;

    4. la langue des raisons sociales et des marques de commerce.

  • enfin, les comportements linguistiques des moyens de communication de masse : langue des journaux, de la radio, de la télévision et, d'une certaine manière, quoique nous rejoignions ici l'univers de la création, langue du cinéma et de la chanson.

Il y a un point de jonction entre communication individualisée et communication institutionnalisée. Fondamentalement, on peut dire qu'il y a toujours un individu à la source d'une communication, donc que toutes les communications sont individualisées. Cela nous amène à distinguer les emplois que fait l'individu de la langue à titre privé et à titre public. Dans le premier cas, la responsabilité est strictement personnelle. Dans le second, elle est celle de l'institution, qui devra répondre des gestes de son personnel. C'est de ce point de vue, du point de vue de la responsabilité et de l'effacement de l'individu au service d'une institution, que nous nous plaçons pour faire la distinction entre les deux types de communication.

Nous sommes convaincu que ce sont les communications institutionnalisées qui déterminent une situation linguistique et non les communications individuelles. En d'autres termes, le comportement linguistique des institutions politiques et économiques détermine, à la longue, s'il est constant, la prédominance d'une langue et d'une variante de cette langue sur les autres, donc influence directement le statut et la qualité de la langue.

On saisit ainsi la grande importance des communications institutionnalisées. Maintenant que la Charte de la langue française précise le statut du français et, par contraste, celui de l'anglais sur le territoire québécois, il devient important de définir une stratégie de la qualité de la langue, dont vous êtes parmi les principaux artisans, et d'arriver entre nous, aujourd'hui ou plus tard, à un consensus à ce sujet.






LA LANGUE DE LA PUBLICITÉ

  • « Pour se parler, faut se comprendre »

    par Denyse MAHEUX, président et directeur général, Maheux, Hill et Associés Inc.


  • « Langue publicitaire et langage populaire »

    par Claude COSSETTE, professeur agrégé de l'université Laval, président de Cossette Associés Communication Marketing


Note : Nous n'avons pas copie de l'exposé de monsieur Jean-Guy Côté




Denyse MAHEUX

« Pour se parler, faut se comprendre »


La publicité au Québec s'adresse à six millions de gens. Il est donc très important de se comprendre et surtout de se faire comprendre. Les publicitaires sont avant tout des communicateurs. Sans compréhension de part et d'autre, il n'y a pas de communication. Si notre rôle est en partie celui de diffuseur d'information, il ne s'arrête certainement pas là. Quand il s'agit de l'industrie privée, les clients ne dépensent pas des milliers de dollars dans le seul but d'informer mais bien dans celui de vendre. C'est la base même de notre action et de notre raison d'être. Il faut bien se comprendre, à ce niveau-là, nous les agences et le gouvernement. Depuis quelque temps, on tente de transformer notre rôle en celui de simple diffuseur d'information. C'est une erreur. Normale peut-être de la part des membres des agences gouvernementales qui, elles, ont la charge de diffuser de l'information. Mais une erreur quand même. Notre rôle de publicitaire consiste à attirer l'attention des gens pour les convaincre d'acheter un produit ou d'utiliser un service. Nous ne sommes pas des éducateurs. Il serait d'ailleurs illogique de croire qu'on puisse avoir une société d'acheteurs sans vendeurs, et le publicitaire joue ce rôle moteur dans une société basée sur le développement, la production et la diffusion des biens de consommation.

C'est cette définition du rôle du publicitaire qui nous permet en partie d'expliciter la pratique publicitaire. Nous avons d'une part un produit, d'autre part un public et, entre les deux, le message publicitaire ou l'argument de vente. La langue est donc extrêmement importante. Comme on l'a dit, elle est bien « l'outil privilégié du publicitaire ».

Cinq facteurs influencent la qualité de la langue utilisée en publicité :

  1. l'usage

  2. les politiques d'agence

  3. les connaissances des rédacteurs

  4. les organismes de contrôle et, bien sûr,

  5. les clients.

Le plus important de tous ces facteurs est sans contredit l'usage de la langue. Nous sommes des communicateurs et nos communications, pour être bien comprises, doivent faire appel à la langue qui est véhiculée par nos groupes-cibles. Il est évident que la langue utilisée sera plus ou moins intellectuelle, scientifique ou populaire selon le groupe auquel nous nous adressons, le médium choisi et le vocabulaire applicable au groupe en question. Il serait inconcevable, par exemple, de rédiger un message en français académique pour vendre une bière, une gomme à mâcher, une boisson gazeuse ou un jeans.

C'est pourquoi la langue publicitaire a fréquemment l'allure de la langue parlée... de celle que l'on entend partout... parce qu'on s'adresse à tout le monde, pour un produit d'usage courant, dans une situation de tous les jours... et que les thèmes publicitaires sont développés en fonction du médium principal qui est très souvent la télévision, un médium « parlé ».

Or, depuis dix ans au Québec, on constate une nette amélioration de la langue au niveau de l'expression. Les efforts des différents organismes gouvernementaux et autres ont porté fruit et il semble que le bon sens de la population, son respect d'elle-même et, peut-être aussi, sa plus grande extériorisation vers le monde, la poussent à parler un français correct. Bien sûr, il y aura toujours des groupes marginaux qui pourront revendiquer le parler d'un franglais bâtard maquillé en langue québécoise, ou d'un jargon clair uniquement pour les initiés, mais ces influences sont dépassées. La majorité des Québécois parlent aujourd'hui un français décent. Et, depuis dix ans, le souci de bien parler a fait place au souci de pouvoir parler.

Dans les agences, nous n'avons aucun intérêt à utiliser un français douteux quand la majorité de la population tente de mieux parler. Cela nuirait à la clarté du message et à l'image d'excellence du produit annoncé. En effet, c'est le message publicitaire qui crée l'impression que les gens ont du produit et du fabricant. La notion de qualité est une notion globale qui recouvre aussi bien le produit que la façon dont il est présenté. C'est pourquoi, à mesure que s'est amélioré le langage au Québec, on a constaté un véritable essor de la publicité québécoise. Pour refléter un consommateur qui s'affirmait, la publicité a dû, elle aussi, s'affirmer.

Il est indéniable que notre présence physique permanente par des affiches, des annonces, des panneaux-réclames, et des messages télédiffusés ou radiodiffusés, a une influence sur la qualité du langage, influence parfois même bénéfique. Soulignons ici toute la terminologie de l'automobile et des compagnies pétrolières qui a été popularisée au Québec par la publicité. On a délaissé les « brakes » pour adopter les freins, le « gaz » pour l'essence, les « tires » pour les pneus, le « power steering » pour la servo-direction. Il n'en demeure pas moins que dans l'ensemble, mises à part les fautes trop grossières que nous ne pouvons pas nous permettre en tant que diffuseurs publics, la langue de la publicité doit suivre la langue de la population. Quant tout le monde appelait les cornichons au fenouil « dill », on avait un gros « Dill » sur l'étiquette et un très petit « cornichon au fenouil », pour ne pas dire rien du tout. Ce n'était pas une question de Loi 101 ou pas. C'était une simple question d'identification. Et, à ce moment-là, si on avait eu à faire un message télévisé pour ce produit, représentant une situation de tous les jours, pour faire vrai, il aurait fallu utiliser le mot « dill » dans le dialogue. Autrement les gens n'auraient pas su de quel produit il s'agissait.

Par contre, à mesure que le souci de mieux parler s'est manifesté, la mention « cornichon au fenouil » a grossi sur l'étiquette. Et aussi longtemps que la langue parlée de la population continuera de s'enrichir, la langue de la publicité québécoise deviendra plus raffinée et plus intéressante.

Ce souci de la qualité dans l'expression publicitaire est évident dans toutes les agences et chez la plupart des grands annonceurs. Mais ce souci est une attitude plus qu'une politique ou un ensemble de règles à suivre. Face à l'emploi, il est clair que c'est au niveau de la conception que la connaissance de la langue est une véritable préoccupation. Ce sont les concepteurs qui rédigent les textes qui seront diffusés partout. C'est à eux que se fient les clients et les autres membres de l'agence en ce qui a trait à la qualité du langage.

Par contre, si un bon concepteur doit bien connaître sa langue pour bien communiquer, il n'est pas un professeur et il demeure avant tout un vendeur d'idées ou de produits. Aucune agence ne sacrifierait l'efficacité du message au profit du purisme. Notre métier n'a nul besoin de beaux théoriciens qui prêcheraient dans le désert. Une bonne connaissance de la langue est une condition sine qua non à l'engagement d'un concepteur mais elle n'est pas le seul critère d'emploi.

Aujourd'hui, les gens s'expriment mieux ou tentent de le faire, mais on constate cependant que la connaissance de la langue et des règles de grammaire élémentaires laisse bien souvent à désirer chez les candidats au poste de concepteur. Le langage publicitaire rejoint souvent le langage parlé mais il n'en requiert pas moins de bonnes connaissances de base et ce n'est pas le premier venu qui peut se targuer de l'écrire proprement. Le bon langage publicitaire doit être au départ un bon langage écrit qui aurait pris les gestes, les façons et la musicalité du langage parlé. Et il faut bien posséder sa langue pour la transmettre dans son essence même, d'une façon simple, concise et efficace.

On peut attribuer deux causes aux carences des postulants des dernières années. D'une part, la mise en place des nouvelles politiques d'enseignement de la langue qui ont négligé l'enseignement de l'orthographe et de la grammaire. D'autre part, les critiques constantes dont on accable aujourd'hui la publicité. Ces critiques ne favorisent sûrement pas le recrutement des meilleurs candidats.

Pourquoi les jeunes les plus talentueux choisiraient-ils un métier décrié, pour ne pas dire menacé dans son existence même? Il existe indéniablement un problème au niveau de la relève. La publicité n'attire plus autant les esprits entrepreneurs et le peu d'audace qui reste est courbé, brimé, étouffé par les multiples organismes de contrôle auxquels nous devons nous soumettre : CRTC, acceptation commerciale de Radio Canada, commission de contrôle pour les alcools, comités de surveillance pour le sexisme, la publicité qui s'adresse aux enfants, etc. etc. Il ne faudrait pas contester la validité de ces organismes, qui sont certainement utiles quand il s'agit de vérifier l'exactitude des réclames publicitaires ou de corriger les fautes grossières de grammaire et de syntaxe. Il faudrait même souhaiter que les corps gouvernementaux étudient leurs textes publicitaires avec autant de rigueur que ceux de l'industrie privée. L'an dernier, un panneau-réclame du ministère des Affaires sociales du Québec présentait les fruits et les légumes comme « les meilleurs médicaments ». On pourrait discuter indéfiniment à savoir s'il s'agissait d'une inexactitude de langage (une tomate n'est pas un médicament) ou de publicité trompeuse, mais c'était sûrement une liberté que l'entreprise privée ne pourrait pas se permettre.

Notre liberté d'action est très limitée. Notre marge de manoeuvre très étroite. Il n'y a pas de danger que la publicité parte en folie. Les garde-fous sont partout. Si, en plus, on devait nous imposer des contrôles pour le style et la qualité du langage, la publicité perdrait vite tout son dynamisme, son impact et son intérêt. En effet, il n'appartient pas aux membres des comités de surveillance de connaître les mécanismes de l'efficacité publicitaire. Leur formation est autre.

Il faut aussi éviter de régir sur les points qui dépendent de l'opinion subjective du contrôleur. En ce quia trait à la langue, tout ce qui touche le style, le bon goût, l'emploi et le choix des mots, devrait être laissé au bon sens de la population.

La publicité a besoin de dynamisme pour être vivante et stimulante. Il faut que les publicitaires aient la liberté d'inventer des mots pour qualifier toutes les nouveautés qui sont lancées sur le marché. Quant un fabricant américain se creuse la tête pendant trois mois pour trouver le qualificatif de son nouveau fond de teint qu'il décide d'appeler « Moist Glow », il faut pouvoir aller plus loin que « fond de teint hydratant » en français.

Il faut savoir créer des expressions, combiner les mots de façon inattendue, pour attirer l'attention, intéresser et convaincre. Une étude de Léo Burnett aux États-Unis a prouvé qu'il faut augmenter les dépenses publicitaires de 50 % pour réussir à accroître la part de marché de 5 %. Vous comprenez donc à quel point les mots sont importants en publicité et dans quelle mesure la liberté de faire bouger la langue est essentielle.

Ce n'est pas en régissant, en contrôlant, en limitant, qu'on favorisera l'essor de la langue au Québec mais bien en faisant confiance à ceux qui s'en servent, à leur manière : les publicitaires.






Claude COSSETTE

« Langue publicitaire et langage populaire »


La langue et l'image sont, pour le publicitaire, des outils privilégiés de communication. Nous sommes là pour réfléchir à la qualité de la langue publique et publicitaire. Cela suscitera peut-être plus de points d'interrogation que de réponses définitives. Néanmoins, je vais vous faire part de quelques réflexions sur cette matière.

LA RESPONSABILITÉ PROFESSIONNELLE

Le publicitaire est un communicateur mais c'est un communicateur à la solde d'un producteur. Je le définirais caricaturalement comme « le porte-voix de l'annonceur ». Sa formation et son expérience en font un spécialiste de la persuasion (qui n'est pas toujours « clandestine »... à moins que toute persuasion le soit toujours!). Si donc un producteur-annonceur fait appel à ses services, c'est d'abord pour ces connaissances-là, pour cette habileté estimée. Dans cette optique, la langue n'est alors qu'un outil, qu'un moyen utile pour arriver aux fins convenues : la communication persuasive.

La première responsabilité du publicitaire réside dans ses capacités à comprendre les objectifs de communication du client-annonceur et à identifier les moyens les meilleurs pour atteindre ces objectifs. La langue devra donc se mouler aux exigences de la responsabilité professionnelle, stricto sensu, du publicitaire. Si, par la suite, interviennent des préoccupations quant à la « qualité de la langue employée » dans les messages, elles seront accessoires. C'est ainsi en tout cas, que l'on convient de compartimenter les responsabilités de nos jours...

LA RESPONSABILITÉ MORALE

J'avouerai cependant que le publicitaire auquel je viens de faire allusion est un publicitaire impersonnel. Le publicitaire quotidien, le publicitaire en chair et en os, est la plupart du temps mû par des motifs supplémentaires. Inextricablement, d'ailleurs. Car le publicitaire quotidien est aussi, comme M. Toulemonde et dans des proportions diverses selon l'individu : un citoyen, un esthète, un missionnaire, etc... ou tout simplement un négligent ou un pressé. Et c'est ici qu'intervient sa responsabilité morale face à la société à laquelle il s'adresse : il doit « respecter son public ». Mais comment, sur le plan de la langue, se manifestera ce respect? par l'emploi d'une langue correcte mais froide? par l'usage d'une langue populaire mais touchante?

Encore une fois, le publicitaire est d'abord communicateur avant d'être philologue. Son métier est de transmettre une information tout en arrivant à toucher son public. Et les qualités précises de ce public (telles qu'elles auront été résumées dans la « définition de la cible ») feront qu'il emploiera un langage correct, élégant ou affecté, un parler familier, trivial ou vulgaire, ou encore un style descriptif, poétique ou dramatique. Il pourrait donc arriver qu'un publicitaire se trouve en contradiction avec lui-même : par exemple, quand il « sent » professionnellement qu'il doit avoir recours à un style carrément populiste alors même qu'il se sent l'obligation sociale d'utiliser un langage châtié. Mais cette situation paradoxale n'est pas nécessairement fréquente.

LA PRATIQUE QUOTIDIENNE

Dans la pratique quotidienne, se dessine un modus vivendi aux multiples facteurs d'influence.

D'abord, chaque agence de publicité transmet (le plus souvent, tacitement) sa philosophie propre. Dans une étude de la Commission Gendron1, datant donc de six ans déjà, on tentait de faire préciser la philosophie des « agences de publicité dont le siège social est au Québec ». Les enquêteurs avaient défini trois niveaux de langage :

  1. le langage populaire : v.g. : « À part det'ca, je calcule, moé, que la femme, sa place, c't'aà maison ».

  2. le langage correct : v.g. : « De toutes façons, pour moi, la place de la femme; c'est à la maison ».

  3. le langage élégant : v.g. : « De toutes manières, j'estime quant à moi, que la place de la femme est à la maison ».




1 SORECOM Étude E-4 : Le Français utilisé par les agences de publicité au Québec, Commission d'enquête sur la situation de la langue française au Québec, Québec 1973. [retour au texte]




Plus de la moitié de ces agences optaient pour le langage simplement « correct »tandis qu'un autre tiers optaient pour le français « élégant » (c'est cependant, plus des deux tiers des agences anglophones canadiennes qui optaient pour le français « élégant »). Par contre, aucune de ces agences ne disait opter pour le français « populaire » et cela, même si près d'un tiers croyaient qu'il devrait être permis d'utiliser le « joual), dans les annonces. D'autre part, plus de la moitié croyaient « qu'il est plus important de se faire comprendre que de rédiger un texte publicitaire sans faute » (comme disait Molière1 : « Quand on se fait entendre, on parle toujours bien »).

Toutefois, chaque rédacteur-concepteur a là-dessus ses vues personnelles. Pour l'un, l'utilisation du « français international » se fait nécessairement au détriment d'une certaine spécificité québécoise et, par ricochet, de l'efficacité persuasive. Pour l'autre, utiliser le langage du menu peuple, c'est encourager le nivellement par le bas en utilisant une terminologie vague, un vocabulaire passager, et des constructions inélégantes.

Selon l'assurance de l'individu, la grosseur de l'entreprise ou ses structures administratives, le rapport de force entre les parties sera bien différent. En réalité, ce sera un assez grand nombre de personnes qui donneront leur avis sur la qualité du français employé (tant chez l'annonceur que dans l'agence, d'ailleurs). Le consensus qui s'établira sera finalement conforme à ce qui est acceptable pour la société en général. En définitive, — comme pour le concept « d'obscénité » — les critères d'évaluation de ce qu'est le « bon français » évoluent dans et par la société québécoise : « le public est le véritable auteur du langage et son vrai conservateur » (Comte).

UN MAL UNIVERSEL

Si on se plaint parfois de la qualité du français des publicitaires, c'est qu'on ignore l'état du français commun. Les publicitaires ne sont, dans cette affaire aussi, tout au plus un miroir social. Slogans créés et textes rédigés répondent aussi aux courants qui parcourent la société et que l'on peut assimiler aux modes et normes :




1 Les Femmes savantes, II, 6. [retour au texte]




  • on peut penser aux calembours faciles (« l'esprit des sots », disait Claude Jasmin) comme « Le Coq rôti c'est coq chose », les « Aide-toi et Shell t'aidera », « Je repars en oeuf », « À la banque TD on peut t'aider », etc.

  • on peut relever les élisions populistes et formes bâtardes comme le célèbre « Lui y connaît ça » de Olivier Guimond, les « Sprite itou c'est clair et net », Ç'a ben d'l'allure », les « Ça c't'à mon goût », etc.

  • on peut mentionner les équivoques inutiles comme les « Modérez vos transports », les « Eau secours », « Tout le monde s'attache au Québec », « Mêlez-vous de vos oignons », « On est plein d'soupe », etc.

(Par contre, un certain nombre de néologismes sont pertinents et ont prouvé leur succès tels « l'incola » ou « Le chnac ».)

On sait aussi que plus des deux tiers des messages diffusés au Québec sont pensés en anglais1. Un certain nombre de publicitaires sont donc minés par cet état de fait : ils pensent que « le français est moins souple que l'anglais et que son vocabulaire est moins riche et moins imagé »2. Quelle conviction désastreuse! Souvent, ces idées sont répandues par des transfuges, des individus qui, par le biais d'une phonation francophone, émettent des idées de cerveaux anglophones. Par exemple, ils travaillent depuis 15 ans chez McQuelquechose où, parce qu'ils savent s'exprimer dans la langue de leur patron unilingue, on les a répérés comme des canadiens-français compréhensifs voire intelligents; ou encore ils traduisent en permanence les thèmes et les slogans anglo-générés pour lesquels ils se découragent d'arriver à trouver le mot juste (traduttore, traditore1). Parfois, les mêmes idées sont diffusées par des ignorants de leur langue, tout simplement.

Mais revenons quelques moments à la question de la traduction. La pratique de la « traduction communicationnelle » (pourrait-on dire!) oblige à traduire l'esprit plutôt que la lettre. Cela oblige à une créativité certaine et, parfois, à une certaine liberté. J'ai lu récemment sur une affichette bilingue vantant les mérites des maillots moulants pour femmes que les « body clothes » étaient des « habits de corps » : piètre traduction! Il y a quelques années, nous étions confrontés à un problème de traduction similaire et les « body shapers » sont devenus en québécois, les « profilantes » : néologisme évocateur, poétique et descriptif tout à la fois.

Il arrive quand même, bien sûr, que la stratégie publicitaire incite à conserver des mots anglais. C'est le cas pour les noms de marques même si des termes comme Mayfair, Maxwell House ou Dove perdent une grande partie de leur charge émotive pour les Québécois (soit parce que, traduits, ils sont incompris, soit parce qu'ils n'évoquent aucune réalité culturelle). C'est pourquoi, depuis quelques années, certains annonceurs ont accepté de rebaptiser leur produit : Mr Clean est devenu M. Net (M. Propre, en France), Mr Salty — Capitaine Bonsel, le Car — La Cinq (la Renault 5 en France)...

LE « BON LANGAGE » PUBLICITAIRE

Finalement, il advient dans la plupart des cas que la qualité linguistique rejoint la qualité commun icationnelle. D'après la Commission Gendron2, c'est près du tiers des publicitaires qui définissaient la bonne publicité comme celle qui est « claire, brève et précise »; un autre 10 % pensaient carrément que c'est « celle qui est écrite en bon français ». C'est donc dire qu'il existe, chez les publicitaires, la conscience claire que la bonne publicité se sert du bon français. Les publicitaires doivent diffuserdes messages qui touchent à la foi la tête, le coeur et le ventre. En communication de masse, cela veut dire user du « plus petit dénominateur commun » : des messages courts, des mots simples.




1 D'après une recherche conjointe du Ministère des Communications du Québec et du Publicité-Club de Montréal. [retour au texte]

2 Commission Gendron, op. cit. [retour au texte]

1 Un traducteur c'est un traître (aphorisme italien). [retour au texte]

2 op. cit. [retour au texte]




Le linguiste américain Georges Zipf1 a démontré statistiquement l'universalité de ce postulat : plus les mots sont courts plus ils sont employés et plus ils sont employés et connus, plus ils sont raccourcis. D'ailleurs, Winston Churchill qui s'y connaissait en persuasion affirmait : « Short words are best and the old words when short are best of all ».

La meilleure langue publicitaire est, de toute évidence, le langage populaire.

ENVOI

Je m'en voudrais de terminer ce court exposé sans mentionner des avenues qui pourraient conduire à l'amélioration de la langue publicitaire. Je le ferai très simplement en rappelant deux citations.

La première est une des recommandations (article 90) de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française au Québec2 qui se lit comme suit : « Susciter la création, au niveau universitaire, d'une véritable école francophone de publicité, qui assurerait la formation professionnelle des publicitaires sur tous les plans commercial, technique et linguistique ». Que je sache, aucune des universités du Québec n'est en voie de s'engager vers ce but (ni les facultés de sciences de l'administration, ni les départements de communication, ni les écoles d'arts graphiques, ni les programmes de lettres, ni...). L'industrie publicitaire devrait donc assumer, comme un de ses devoir premiers, la poursuite de ce but : la mise sur pied d'un programme universitaire de formation professionnelle en publicité. Une formation supérieure ne pourrait qu'améliorer la qualité de la communication publicitaire dans tous ses aspects, y compris l'aspect linguistique.




1 Zipf, G. K. Human Behavior and Principle of Least Effort, Harper & Row, New-York 1966. [retour au texte]

2 Commission Gendron, op. cit. [retour au texte]




La deuxième citation est doublement stimulante : c'est l'avis d'un homme de réflexion sur le langage, c'est un exemple de « bon français persuasif ». Je cite :

« Le parler que j'aime, c'est un parler simple et naïf,
tel sur le papier qu'à la bouche,
un parler succulent et nerveux, court et serré,
non tant délicat et peigné comme véhément et brusque ».

(Montaigne, Essais, I, 26)



II - Exposés (suite)
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