Accéder au contenu principal
 

 
Actes du colloque « La qualité de la langue... après la Loi 101 »

ACTES DU COLLOQUE

« LA QUALITÉ DE LA LANGUE... APRÈS LA LOI 101 »

Québec,
30 septembre -
3 octobre 1979





LA LANGUE DE L'ENSEIGNEMENT
  • « La qualité de la langue, responsabilité des universitaires »

    par Fernand GRENIER, directeur général, Télé-université


  • « La qualité du français au collège : la responsabilité de toute une collectivité »

    par Jean-Yves BOURQUE, professeur, cégep de Chicoutimi


  • « L'utilisation du français dans les publications scientifiques et techniques »

    par Arnold J. DRAPEAU, professeur titulaire, Section du génie de l'environnement, École polytechnique





Fernand GRENIER

« La qualité de la langue, responsabilité des universitaires »


I- ÉNONCÉ GÉNÉRAL

Le professeur d'université enseigne une matière dans une langue donnée. Il doit donc :

  1. savoir enseigner;

  2. connaître sa matière;

  3. maîtriser la langue dont il se sert.

Ces trois exigences du métier sont indissociables et elles sont aussi importantes l'une que l'autre. La précision du discours traduit celle de la pensée, et la recherche de la rigueur scientifique ne peut s'accommoder que de l'exactitude linguistique. De même, l'efficacité de la communication avec ses collègues et avec ses étudiants exige du professeur qu'il se serve d'une langue précise et correcte. La qualité de la langue est donc absolument essentielle à la pratique même du métier d'enseignant universitaire. On peut en dire autant du chercheur qui, souvent, aura à énoncer parfaitement des concepts nouveaux ou d'importantes nuances sur des réalités déjà connues.

L'étudiant, pour sa part, manifestera qu'il a appris de façon satisfaisante une matière donnée en l'exprimant avec exactitude, oralement ou par écrit. La qualité de la langue est donc pour lui une condition à la fois de compréhension, d'assimilation et d'expression.

La relation entre l'enseignant et l'apprenant est essentiellement une communication réciproque dont la qualité linguistique ne peut que favoriser la rigueur et l'efficacité.

On le voit, la responsabilité des universitaires face à la qualité de la langue repose avant tout sur les conditions mêmes de l'exercice du métier. Il faut cependant ajouter un second volet à cette responsabilité, de nature sociale. Se forment à l'université des savants, des professionnels, des intervenants et des agents qui joueront un rôle social, politique et culturel d'importance et qui, il faut ie dire, bénéficieront presque toujours d'un statut privilégié au sein de la société. Plusieurs d'entre eux seront des enseignants, des communicateurs, des spécialistes de la parole, dont ils vivront largement. J'en tire, pour ma part, l'obligation stricte qui leur est faite d'utiliser une langue de qualité, et d'abord, bien entendu, de l'apprendre et de s'en servir dans toutes les sphères de leur activité professionnelle et sociale.

II- OBSTACLES

  1. les préjugés

    • « d'autres langues sont plus riches, plus faciles, plus connues... » (on pense généralement à l'anglais)

    • « le contenu importe plus que la forme... »

    • « le français est la langue de la littérature, pas celle de la science... »

    • « on ne trouve pas en français les ouvrages et les manuels requis... »

  2. la norme

    • sociale
      et
    • grammaticale

  3. l'ignorance

  4. l'incompétence des élèves qui arrivent au seuil de l'université.

III- PROPOSITIONS

  1. Examen obligatoire de français, écrit et oral, au moment de l'admission à l'université. Cet examen ne devrait pas avoir pour but d'éliminer les candidats mais plutôt de les orienter vers des enseignements spéciaux appropriés aux besoins de chacun (grammaire, phonétique, stylistique, lecture et interprétation des textes, rédaction, enseignement correctif de la langue orale, etc.).

  2. Refus d'évaluation des travaux d'étudiants dont la langue est exagérément fautive.

  3. Lecture des mémoires et des thèses par des évaluateurs linguistiques.

  4. Institution des examens oraux, publics.

  5. Pratique généralisée des exposés oraux et des séminaires bien préparés.

  6. Interdiction absolue d'imposer des manuels de langue anglaise aux étudiants du premier cycle universitaire.

  7. Tenir compte de l'aptitude linguistique des futurs professeurs d'université parmi les critères d'embauche.

  8. Dans l'évaluation des professeurs, considérer les aspects linguistiques autant que les aspects pédagogiques et scientifiques.

  9. Imposer des cours de recyclage linguistique aux professeurs et chercheurs qui en ont besoin.

  10. Accélérer la préparation et la diffusion des ouvrages de terminologie dans les divers domaines de l'activité universitaire.

  11. Favoriser la préparation et la publication de manuels et de notes de cours en faveur des élèves de tous les degrés de l'enseignement. Encourager de diverses façons ceux qui sont bien rédigés et refuser impitoyablement ceux dont la qualité linguistique est douteuse.

  12. Encourager les professeurs d'université à publier des livres, à prononcer des conférences et à s'exprimer publiquement par le moyen de la radio et de la télévision.

  13. Établir un haut niveau d'exigences linguistiques pour les emplois offerts dans le secteur public et dans le secteur parapublic.

  14. Définir et appliquer des normes linguistiques d'embauche particulièrement élevées pour tous les futurs instituteurs, maîtres et enseignants du primaire, du secondaire et du collège.






Jean-Yves BOURQUE

« La qualité du français au Collège la responsabilité de toute une collectivité »


1.0. INTRODUCTION

Je voudrais tout d'abord préciser une chose : je suis ici comme représentant d'un groupe, le comité pour la valorisation du français du Collège de Chicoutimi, et je viens vous faire part des résultats du travail de ce groupe.

Si on m'a demandé de préparer cette communication, c'est que le Collège de Chicoutimi, comme plusieurs autres collèges francophones du Québec, est très préoccupé par les problèmes posés par l'utilisation incorrecte de notre langue et que ce collège, par l'entremise de son comité pédagogique, a voulu se doter d'une politique qui essaiera de mettre un peu d'ordre dans toutes les tentatives un peu anarchiques, même si elles ont un but louable, pour améliorer la qualité du français.

Le rapport qui est le résultat du travail du groupe mentionné plus haut et dont on tirera vraisemblablement la politique de la langue d'enseignement au Collège de Chicoutimi ne présente rien de spectaculaire. Il refuse d'être l'énoncé de voeux pieux et il s'éloigne, autant que faire se peut, des solutions usées qui ne sont que des cataplasmes.

Ce que le comité a voulu faire, c'est de forcer la communauté collégiale de Chicoutimi à prendre conscience du problème et surtout à favoriser l'unification des efforts afin d'en arriver à créer un climat propice et à amener les différents groupes et individus à investir dans la cause à défendre.

Tout le monde doit se préoccuper d'améliorer l'outil dont il se sert tous les jours. On ne doit pas ménager ses efforts mais on doit surtout veiller à ce qu'ils ne deviennent pas caducs immédiatement. C'est fini le temps où les cours de français étaient le seul moment de la semaine où on se préoccupait de la qualité de la langue et pour cela, il faut que nous nous donnions les moyens nécessaires à une meilleure coordination des énergies.

Mais avant d'aller plus loin, voyons comment le tout s'est amorcé. Cela nous permettra de mieux situer le rapport et amènera, je l'espère, une prise de conscience des problèmes auxquels doit faire face le monde de l'enseignement lorsqu'on parle de qualité de la langue.

2.0. HISTORIQUE

C'est au département de Littérature et des Langues que revient l'honneur d'avoir été le premier promoteur d'une politique globale de valorisation de la langue d'enseignement au Collège de Chicoutimi. Et c'est un constat d'échec ou d'impuissance quia été à la source de la démarche du département. Il est tout de même important de souligner que ce constat d'échec n'est pas issu des cours de français offerts par les professeurs car ces cours ont rarement eu pour but premier de corriger la langue parlée et écrite.

Tous les professeurs du département ont une formation littéraire ou linguistique. En principe, au niveau collégial, nous sommes appelés à faire comprendre à l'étudiant le fonctionnement et les rouages d'une langue et à l'amener à la littérature. Bien sûr, par l'intermédiaire des travaux et des examens, nous arrivions à faire un peu de correction, mais il est bien clair que la récupération ne pouvait marcher qu'avec les cas les moins graves, ceux qui avaient déjà tous les éléments en main et à qui il ne manquait qu'un peu de motivation ou un peu de discipline.

Mais, malgré qu'elle ne fût pas la préoccupation première du département, la correction de la langue demeurait un souci constant. À l'extérieur de la salle de cours, et même à l'intérieur pour certaines expériences de cours correctifs, on avait depuis quelques années tenté de sensibiliser la communauté par différents moyens.

On avait, par exemple, publié, pendant un certain temps, un bulletin hebdomadaire qui s'appelait « Sacré Charlemagne » et qui se voulait un outil humoristique de sensibilisation à la beauté, à l'utilité et aux subtilités de la langue. On dut malheureusement abandonner, les ressources humaines faisant un peu défaut.

On organisa ensuite des cours de rattrapage pour les étudiants les plus démunis sur le plan linguistique. Mais faire de la grammaire et de l'orthographe pendant 45 heures avec des groupes de trente-cinq (35) étudiants, c'est comme s'engager dans un cul-de-sac.

Il vaut mieux continuer de donner des cours de roman et de théâtre et espérer que l'étudiant développera un goût pour la lecture, ce qui l'aiderait à régler une partie de son problème.

Et puis, pendant toute une session, on aménagea un local équipé de deux lignes téléphoniques et de tout le matériel nécessaire pour répondre aux problèmes linguistiques courants. Les professeurs du département assurèrent une permanence à ce local quatre heures par jour. On fit une publicité interne et on attendit. Un jour on a décidé qu'on en avait assez d'attendre...

Et ainsi de suite... La tragédie restait entière. On continuait d'entendre les gens dire qu'on ne faisait pas notre travail, que nos étudiants ne savaient pas écrire, s'exprimer clairement. Et, d'un autre côté, certains professeurs utilisaient des manuels anglais, secrétaires et patrons diffusaient des textes truffés de fautes, on riait en lisant les « coquilles » contenues dans les journaux étudiants, et tous ceux qui s'intéressaient aux problèmes de la langue continuaient, dans l'anarchie, leur petite surveillance quotidienne.

Le département décida alors que le seul moyen d'arriver à quelque chose c'était de tenter d'impliquer tout le monde, de mettre un peu d'ordre et de donner quelques lignes directrices. On s'adressa donc au comité pédagogique et on demanda que le problème de la langue soit une des principales préoccupations de ce comité.

3.0. LE COMITÉ

Le comité pédagogique prit donc le dossier en main en formant un sous-comité chargé de présenter un rapport de ses activités avant la fin de l'année scolaire.

Comme j'étais membre du comité pédagogique et coordonnateur du département de langues et littérature, je fus nommé responsable de ce sous-comité ce qui, je l'avoue, m'arrangeait bien puisque j'aurais l'occasion de présenter les idées du département sur ce sujet.

Le sous-comité qui, au départ, comprenait trois membres, ouvrit ses portes à d'autres personnes de divers groupes du collège. Et c'est finalement une douzaine de volontaires qui se réunirent à toutes les deux semaines pendant environ trois mois.

Dès le départ, on s'entendit facilement sur deux points : il nous fallait être réalistes, ne pas compter sur le fait que tout le monde était prêt à tout chambarder pour assurer la qualité de la langue utilisée au collège, mais il nous fallait tout de même élaborer un projet de politique impliquant toute la communauté collégiale de Chicoutimi. Nous devions faire en sorte que chacune des composantes de cette communauté soit consciente de son rôle en ce domaine et qu'on cesse de s'appuyer uniquement sur les trois heures de cours de français par semaine pour régler tous les problèmes.

4.0. LES RECOMMANDATIONS

Ceci étant dit, le reste alla de soi. Et, au mois de mai dernier, on recommanda au comité pédagogique qu'une éventuelle politique contienne les points suivants :

  1. Que tout document affiché ou diffusé dans le collège soit rédigé dans un français correct.

  2. Qu'on administre au plus tôt, à tous les étudiants du collège, un test pour diagnostiquer leurs principales carences linguistiques.

  3. Qu'on prenne tous les moyens pour offrir aux étudiants déficients repérés par le test des cours de rattrapage donnés dans les meilleures conditions possibles.

  4. Que tous les professeurs qui obligent les étudiants à utiliser des manuels anglais soient tenus de justifier leur choix devant le comité pédagogique.

  5. Qu'un guide de présentation des travaux écrits et qu'un code de correction de ces mêmes travaux soient remis à tous les professeurs et à tous les étudiants au début de chaque année scolaire.

  6. Qu'on engage un conseiller linguistique qui, en plus de promouvoir la politique de la langue et d'animer le milieu dans ce domaine, soit responsable de la publication d'un bulletin hebdomadaire sur la question et de la mise sur pied et du fonctionnement d'un centre de dépannage linguistique accessible à tous.

Certaines de ces recommandations pouvaient très bien être mises en application immédiatement, mais on essaya de faire comprendre que cette façon de procéder ne ferait que continuer ce qui se passait auparavant. La politique constituait un tout. Il fallait absolument que les différents éléments recommandés s'y retrouvent et, surtout, nous devions, au plus tôt, en confier la responsabilité à la personne proposée par le comité : le conseiller linguistique.

5.0. LE CHEMIN PARCOURU

Tous ceux qui oeuvrent dans l'enseignement ont d'ores et déjà compris ce qui risque d'arriver. Nous avons proposé la création d'un nouveau poste, nous avons aussi demandé, indirectement toutefois, des ressources supplémentaires pour le département de français afin d'assurer la qualité des cours de rattrapage. On accepte assez bien le principe mais comment va-t-on faire pour créer ce poste et où va-t-on prendre les ressources supplémentaires nécessaires?

J'arrive donc au coeur même de mon exposé. Je crois encore que la politique mise de l'avant dans son entier pourrait avoir, à longue échéance, un impact intéressant sur la qualité de la langue. Malheureusement, dans l'état actuel des choses, certains éléments majeurs de cette politique sont à peu près inapplicables, parce qu'ils exigent qu'on y investisse des ressources nouvelles ou qu'on utilise différemment des ressources déjà existantes. Et lorsqu'on veut faire cela, dans l'enseignement, on se heurte à des obstacles quasi infranchissables.

6.0. LA LOI 101

Nous nous sommes donné, avec la Loi 101, une structure fondamentale à peu près appropriée et tout à fait nécessaire. Mais il ne faudrait pas s'arrêter là. Les grandes lignes étant énoncées, il nous faut maintenant travailler à la pièce, voir partout où la langue est utilisée et chercher à l'améliorer.

Nous avons un atout majeur en main : les Québécois commencent à aimer leur langue comme ils commencent à aimer leurs pays et ce, quelle que soit leur opinion politique. Le gouvernement doit maintenant s'engager dans ce que j'appellerais la seconde phase de la Loi 101 : on a essayé, dans un premier temps, de corriger les lacunes les plus graves, on doit maintenant s'attarder à des problèmes plus concrets qui sans avoir le même caractère d'urgence n'en demeurent pas moins extrêmement néfastes à l'évolution linguistique du peuple québécois.

Il faut maintenant faire des efforts pour que le cinéma, la radio, la télévision et les journaux québécois véhiculent une langue correcte; il faut que tout le domaine du livre soit revisé afin, d'une part, de permettre au plus grand nombre possible d'oeuvres de nos compatriotes d'être éditées, et ce, dans quelque domaine que ce soit, et d'autre part, qu'on privilégie toutes les publications francophones. On ne doit plus, au Québec, être obligé d'utiliser des manuels anglais parce que ce sont les seuls disponibles ou parce qu'ils coûtent deux ou trois fois moins cher que les manuels français équivalents.

Dans le domaine de l'enseignement, il faut cesser de jouer au meccano avec un nombre réduit de pièces. Jusqu'à maintenant on s'est toujours servi des mêmes pièces en essayant de leur donner des rôles différents. Il faut en ajouter de nouvelles et alors, peut-être, les résultats prendront-ils un tout autre aspect. Transformer un cours de littérature en cours de grammaire de base, cela ne fait que privilégier la solution d'un problème plus élémentaire par rapport à un autre qui restera entier.

La langue est un outil et comme tout outil elle doit être de la meilleure qualité possible. Mais, il faut aussi que l'utilisateur soit apte à bien s'en servir. On ne doit donc pas s'arrêter à l'élémentaire et c'est dans ce sens que les cours de français de niveau secondaire et de niveau collégial ont été conçus.

Comme on s'occupe de francisation dans le milieu du travail au Québec, on doit faire en sorte que, dans le monde de l'éducation, tout se passe en français; qu'on se préoccupe autant de la qualité du français au cours de français, au cours d'histoire ou au cours de physique; que toutes les communications internes se fassent en français; qu'on fournisse toute l'aide possible aux gens qui ont besoin d'un coup de main dans le domaine de la langue, et, surtout, que le problème de la langue devienne le problème de tout le monde. À ce moment-là, on aura peut-être moins de difficultés à trouver les ressources nécessaires. Quand on aura compris que lorsque vient le temps de rédiger le rapport d'une expérience en laboratoire de physique, une langue écrite bien maîtrisée peut jouer un grand rôle, nous serons sur la bonne voie. Le professeur de français deviendra alors une personne ressource, lui qui, pendant trop longtemps, a été un bouc émissaire parmi d'autres.

7.0. CONCLUSION

Si, dans le domaine de la langue, je pouvais émettre un voeu, je souhaiterais qu'on n'ait plus besoin, désormais, d'organiser une « année du français » au Québec, tout simplement parce qu'on aura pris les moyens pour revaloriser notre langue et qu'on n'organise pas d'année nationale ou internationale pour mettre en valeur une chose qui n'en a pas besoin.

Pour en arriver à éliminer les principaux problèmes linguistiques au Québec, il faut cesser de se contenter de demi-mesures. Nous sommes un petit peuple qui baigne dans une mer d'anglais. Jusqu'à maintenant nous nous sommes contentés de faire la planche et cela nous a assez bien réussi. Mais, de plus en plus, nous avons les requins au derrière. On va devoir prendre les moyens pour gagner le rivage.






Arnold DRAPEAU

« L'utilisation du français dans les publications scientifiques et techniques »


1.0. REGARDS SUR LE MONDE

1.1. Les langues internationales

L'U.N.E.S.C.O. (1963), dans un rapport analysant la diffusion de l'information scientifique, toutes spécialités incluses, a évalué l'importance respective de chaque langue. La documentation était rédigée selon les pourcentages indiqués ci-après : 60 % en anglais, 11 % en russe, 11 % en allemand, 9 % en français, 3 % en japonais, 2 % en espagnol, 4 % dans les autres langues.

Le français est la deuxième langue internationale, non par le nombre d'individus en mesure de l'utiliser, mais de par sa diffusion aux quatre coins du globe. C'est la langue internationale de communication de 230 millions de personnes. Cette perspective de l'importance et de l'influence de la langue française ne se reflète pas dans les données mentionnées plus haut. La communauté scientifique internationale de langue française boude majoritairement, sans aucun doute, son propre réseau de communication scientifique pour la transmission des connaissances.

Selon Bild et al., (1979)1 on enseignait l'anglais en 1964 dans 75 pays, le français dans 60, l'allemand dans 52, l'espagnol dans 32 et le russe dans 23 pays. En 1979, le russe a presque doublé sa marque : on l'apprend maintenant dans près de 40 pays. Notons que les Russes publient presque toujours dans leur langue et ils ne s'en portent pas plus mal. Ce phénomène oblige les Américains à traduire massivement les périodiques, les volumes et même les manuels d'enseignement russes.

Selon Jean-Marc Léger, (1979)2 délégué général du Québec à Bruxelles, « la langue française est en péril puisque l'anglais pourrait devenir la langue internationale unique dans un avenir rapproché. »




1 Bild, L., Bandracco, C., et Labouche, C. dans « Connaître », 23, 22 février 1979. (La page d'information médicale et scientifique de l'Université Paul-Sabatier). [retour au texte]

2 « La langue française en péril », Le Soleil, page B1, 4 juillet 1979. [retour au texte]




Les langues qui s'imposent sont celles qui sont véhiculées par des pays producteurs de connaissances qui possèdent un réseau bien organisé et efficace de diffusion rapide de la documentation scientifique et technique.

1.2. L'hégémonie américaine

La domination américaine sur les périodiques et la documentation scientifique est réelle et omniprésente. Elle paralyse, fascine et inquiète tout à la fois les communautés linguistiques scientifiques dont la langue de culture est autre que l'anglais. Les communautés francophones, celles de la France et du Québec, sont particulièrement sensibles à cet état de fait et semblent les premières à prendre conscience de cette situation malheureuse et à vouloir réagir. Gérard Pelletier, ambassadeur du Canada à Paris, souligne3 que « la présence même de la puissance américaine constitue une agression culturelle, économique et politique massive et permanente. »

Déjà en 19724, la principale revue italienne de physique paraissait entièrement en anglais, l'Allemagne publiait en anglais plus de 50 % de ses articles scientifiques et la revue française Journal de Physique publiait 20 % des siens en anglais. Cette évolution néfaste continue. Les numéros parus en 1975 de ce même journal contenaient entre 29 % et 71 % d'articles en anglais.

En juillet 1977 à Strasbourg, lors de la seconde rencontre mondiale des départements d'études françaises de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, Hubert Fondin de l'Université de Bordeaux disait : « Si l'on en croit une étude effectuée sur la diffusion des travaux en biomédecine des chercheurs de différents pays d'Amérique latine en 1968, 1969 et 1970, la majorité de ceux-ci a été publiée dans des revues paraissant hors de ce continent dont 48 % aux États-Unis. Près de 91,5 % d'entre eux étaient rédigés en anglais. »

Le Science Citation Index de l'Institute for Scientific Information des États-Unis a identifié entre 200 000 et 400 000 revues scientifiques et techniques dans les plus grands pays du monde recouvrant huit disciplines diverses. Pour l'année 1972, dans le domaine de la biologie, la France se classait 6e avec 3,5 % de la production mondiale, précédée par les États-Unis avec 34,9 %, l'U.R.S.S. 9,6 %, la Grande-Bretagne 7,8 %, le Japon 5,8 % et la République fédérale d'Allemagne avec 5,5 %.




3 « Le Canada doit resserrer ses liens avec l'Europe », Le Devoir, 13 juin 1979. [retour au texte]

4 À paraître, n° 2, février 1978. [retour au texte]




Garfield (1979)5 signale que parmi les 100 articles les plus cités au cours de la période 1961-1978, dans le domaine des sciences physiques (physique nucléaire, atomique et moléculaire, géophysique, astrophysique, chimie-physique, chimie organique et inorganique, mathématique appliquée) 98 furent écrits en anglais et 2 en russe. Ces articles provenaient de 62 organismes de recherche différents. Les laboratoires américains dominaient avec 38 de ces 62 centres de recherche, soit près de 61 %, suivait l'Angleterre avec 10, la France avec 3, l'Australie, le Japon et les Pays-Bas avec chacun 2, puis finalement la République fédérale d'Allemagne, l'Italie, la Norvège, la Suède, la Suisse et l'U.R.S.S. avec un laboratoire chacun.

Eugene Garfield (président de l'Institute for Scientific Information qui publie le Science Citation Index et divers Current Contents) brillant propagandiste de la valeur de la suprématie de l'anglais à l'échelon international révèle6 que le symptôme le plus évident du déclin de la science française « est le refus des scientifiques français de reconnaître que le français n'est plus la langue internationale par excellence ». Il poursuit ce raisonnement superficiel et écrit : « qu'en publiant les résultats de leurs recherches exclusivement en français, la plupart des chercheurs français empêchent que leurs résultats soient lus occasionnellement par le reste de la communauté scientifique internationale ». Il croit sans doute que vis-à-vis la science américaine, la science française est devenue trop provinciale.

La science française est loin d'être en déclin. Le pourcentage annuel du taux de croissance de la productivité en recherche et développement7 était 1,8 fois supérieur en France qu'aux États-Unis pour la période 1960-69 et de 2,2 fois plus élevé pour les années 1970-77. Pour cette dernière période, la France dépassait même le Japon. Le pourcentage annuel du taux de croissance de la productivité pour la Belgique était 3,3 plus considérable que celui des États-Unis pour les années 1970-77. Marvin Goldberger, président du California Institute of Technology, craint même une fuite des meilleurs cerveaux américains vers l'Europe. Les signes et symptômes du déclin de la science américaine sont là, ils pointent à l'horizon. Les fortunes comme les sciences ne sont pas éternellement fixées à une nation, elles voyagent de par le monde.




5 Garfield, E. Most-Cited articles of the 1960's. 1. Physical Sciences, Current Contents (21) : 5-15, 21 mai 1979. [retour au texte]

6 La Recherche, 70 : 757-760, sept. 1976. [retour au texte]

7 Newsweek, 4 juin 1979. [retour au texte]




Le tableau 1 démontre bien que les Current Contents (Life Sciences) répertoires analytiques édités aux États-Unis sont faits, en premier lieu, pour diffuser la science américaine. Pour la période de janvier à avril 1979, ce répertoire signale 175 périodiques américains sur un total de 404, soit 43 % pour un seul pays alors que les 229 autres proviennent de 33 pays différents. On ne signale que 14 périodiques de France alors que celle-ci en possède plusieurs centaines dans le seul domaine médical et paramédical. Il est possible que l'importance que l'on accorde aux Current Contents relève du mythe! Selon ce tableau, la France boude-t-elle les États-Unis ou bien les Américains ignorent-ils le réseau français de l'information scientifique et technique?


TABLEAU 1
LISTE COMPLÈTE DU NOMBRE DE PÉRIODIQUES RÉPERTORIÉS PAR « CURRENT CONTENTS (LIFE SCIENCES) » AU COURS DES MOIS DE JANVIER-AVRIL 1979 ET DISTRIBUTION DE CES PÉRIODIQUES SELON LES PAYS


Boursin8 révèle une situation très préoccupante pour la France où l'anglicisation galopante est à l'oeuvre. Il n'hésite pas à presser le gouvernement français d'agir sans délai afin de rétablir l'usage de la langue française dans les sciences pures et appliquées.

Nous y gagnerions beaucoup, à long terme, à publier prioritairement et majoritairement en français. Les revues y gagneraient en qualité au point où personne ne serait enclin à les ignorer même pas les Américains. « Cercle vicieux bien typique : on publie ailleurs parce qu'on juge que les périodiques francophones ont moins de lecteurs, et c'est en partie parce qu'on publie ailleurs que les périodiques francophones ont moins de lecteurs »9.

Les possibilités d'écrire en français sont bien réelles. Malheureusement il arrive trop souvent que les bibliothèques et les chercheurs accordent une priorité aux acquisitions de revues américaines au détriment de celles en langue française.

Selon Edgar Faure (1979)10, ancien président de l'Assemblée nationale française et membre de l'Académie française, « la langue française est bien adaptée à la démocratie, elle possède plus d'abstractions, plus de nuances et par conséquent plus de richesse de pensée que toute autre langue ».

1.3. La situation au Québec

Le tableau 2 révèle que 71,2 %, soit 1215 articles sur un total de 1706 furent publiés en anglais par les professeurs et chercheurs de l'École Polytechnique de Montréal au cours des années 1971-1976. Ce phénomène est absolument anormal pour une institution francophone, située dans un état francophone où le français possède le statut de langue officielle.




8 Boursin, J.L. Le Périodique scientifique de langue française, 195 pages, 1978, Éditions du CNRS, France. [retour au texte]

9 Laurin, C. Pour une politique québécoise de la recherche scientifique, 222 pages, 1979, Éditeur officiel du Québec. [retour au texte]

10 « La langue française est bien adaptée à la démocratie ». La Presse, page A6, 5 juillet 1979. [retour au texte]





TABLEAU 2
POURCENTAGE DES PUBLICATIONS EN LANGUE ANGLAISE POUR LES ANNÉES 1971-76 DES PROFESSEURS ET CHERCHEURS DE L'ÉCOLE POLYTECHNIQUE DE MONTRÉAL



TABLEAU 3
COÛT DES ARTICLES PUBLIÉS EN FRANÇAIS ET RAPPORT DU NOMBRE D'ARTICLES PUBLIÉS EN ANGLAIS PAR ARTICLE PUBLIÉ EN FRANCAIS POUR LES ANNÉES 1974-76


Pourquoi en sommes-nous là? Quel raisonnement intérieur anime les chercheurs et les pousse sur cette voie? Car pour eux, du moins la majorité d'entre eux, ces données n'ont rien d'anormal. Pour plusieurs, ce mémoire semblera d'un nationalisme démodé ou sera teinté d'étroitesse d'esprit. Pourtant, à ce jour, personne n'a pu démontrer que la protection de sa culture et par le fait même de sa langue, constituait un acte nationaliste dans son sens péjoratif.

Pour les années 1974-76, le pourcentage des publications en anglais s'échelonne, selon les départements, de 42,8 % à 97,8 % à l'École Polytechnique de Montréal. N'est-il pas alarmant de constater que près de 97 % des 619 publications du Centre de recherche mathématique de l'Université de Montréal, ont été publiées en langue anglaise au cours des années 1970-75? C'est un nombre suffisant pour faire vivre plusieurs périodiques de langue française dans le domaine des mathématiques.

Les chercheurs et professeurs de l'Institut national de la recherche scientifique de l'Université du Québec ont publié 66 % de leurs articles en anglais, soit 79 sur un total de 120 pour l'année 1977-78. Les secteurs de pointe tels que les télécommunications et l'énergie sont ceux dont le pourcentage des publications en anglais est le plus élevé (tableau 4). C'est justement dans de tels domaines de recherche qu'un effort particulièrement soutenu devrait être fait en vue de publier prioritairement et majoritairement en français les résultats des recherches scientifiques.

On semble insensibilisé à ses responsabilités sociales et culturelles qui consistent à renseigner et à enrichir la communauté francophone sur les connaissances acquises. Cela représente une perte significative en expressions françaises et en termes techniques français tant au niveau des scientifiques francophones qu'à celui des étudiants des universités partiellement ou entièrement de langue française susceptibles de prendre contact avec ces publications.


TABLEAU 4
POURCENTAGE DES ARTICLES PUBLIÉS EN ANGLAIS EN 1977-78 PAR LES PROFESSEURS ET CHERCHEURS DE L'INSTITUT NATIONAL DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE


Bien des chercheurs, après avoir profité des deniers québécois, exportent aux États-Unis les connaissances acquises sur le plan scientifique et technique par le biais des publications. Plutôt que de faire avancer ce pays mieux nanti que le nôtre et n'offrant aucune possibilité d'échange culturel, les chercheurs devraient en priorité, faire bénéficier la communauté francophone dans laquelle ils évoluent. Cela contribuerait à enrichir et renforcer les périodiques de langue française et contribuerait aussi, sans aucun doute, à la création ou à la parution de nouveaux périodiques et à l'enrichissement de la langue parlée et écrite des professeurs et des étudiants.

Un rapide coup d'oeil sur les articles publiés par les chercheurs de l'Institut Armand-Frappier (tableau 5) révèle que 72 % de leurs publications sont rédigées en langue anglaise. Les recherches en microbiologie médicale jouent un grand rôle à l'échelon international à cause de la production importante de nouvelles connaissances qui contribuent au bien-être de l'humanité. C'est justement dans de tels domaines qu'une langue peut s'enrichir et prendre de l'importance; malheureusement, celle qui est choisie par ces chercheurs est majoritairement une langue étrangère à notre entité nationale.


TABLEAU 5
POURCENTAGE DES ARTICLES PUBLIÉS EN ANGLAIS PAR LES CHERCHEURS DE L'INSTITUT ARMAND-FRAPPIER


Nous sommes bien loin de cette pensée extraite du Préambule de la Charte de la langue française du Québec : « Langue distinctive d'un peuple, la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité. L'Assemblée nationale est résolue à faire du français la langue de l'État et de la loi aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires. » Il n'y a aucun doute à l'effet qu'il faille ranger dans les communications les articles publiés dans les périodiques ainsi que les conférences prononcées à des congrès scientifiques.

Ce n'est pas parce qu'un centre de recherche est reconnu internationallement qu'il doit depuis sa création ignorer la langue nationale de l'État où il se situe. C'est pourtant le cas de l'Institut de recherche de l'Hydro-Québec, laboratoire d'une société de l'État québécois, où 94 % de tous les articles publiés dans des revues scientifiques de 1971 à 1977 le furent en anglais, soit 350 publications sur un total de 373 (tableau 6).


TABLEAU 6
POURCENTAGE DES ARTICLES PUBLIÉS EN ANGLAIS PAR LES CHERCHEURS DE L'INSTITUT DE RECHERCHE DE L'HYDRO-QUÉBEC


Bien entendu, les administrateurs de cet institut seront habiles à avancer le fait que c'est justement parce que les chercheurs publient en anglais que l'institut a atteint sa renommée. C'est là un argument illogique, fictif et tout à fait déraisonnable. La renommée s'acquiert par la compétence des chercheurs et la découverte de nouvelles connaissances et, à ce sujet, la langue française représente un véhicule tout à fait exceptionnel pour transmettre les idées scientifiques.

L'Institut de recherche de l'Hydro-Québec devrait, pour nous au Québec, constituer un outil puissant de promotion du français scientifique et technique. Malheureusement, depuis sa création, il représente un outil influent de la promotion de l'anglais.

Je fais appel à cette phrase de Groulx (1959)11 : « Nous croyons à notre droit de nous perpétuer en notre essence culturelle, et nous estimons que, par les moyens qui lui sont propres, la politique se doit de nous y aider ».

Est-il normal qu'un institut, une université ou un hôpital administré par la minorité anglophone ignore totalement les contextes socio-culturel et culturo-scientifique du Québec au point de publier un seul article en langue française sur un total de 383 au cours des années 1975-78? Cet article par surcroît fut écrit par une francophone. C'est pourtant le cas des chercheurs de l'Institut et de l'Hôpital neurologique de Montréal et du département de neurologie et de neurochirurgie de l'Université McGill (tableau 7).

Cette minorité possède des droits et privilèges qu'aucune autre minorité au monde ne possède. Le simple sens social, le simple sens des responsabilités, le désir de m'imbriquer dans la communauté québécoise autant que la conscience d'obligations à l'égard de la majorité qui m'a accordé, au cours de l'histoire, des droits et privilèges exceptionnels, m'inciteraient en tant qu'anglophone à publier davantage en français. Cela me permettrait d'échanger sur le plan culturel et scientifique et m'enrichirait intellectuellement. De plus, en tant qu'anglophone, ce serait une occasion d'assimiler certaines valeurs propres au milieu dans lequel je suis implanté.




11 Groulx, L., (1959), Directives, 256 pages, Éditions Alerte. [retour au texte]





TABLEAU 7
POURCENTAGE DES PUBLICATIONS EN ANGLAIS DES CHERCHEURS DE L'INSTITUT ET L'HÔPITAL NEUROLOGIQUE DE MONTRÉAL ET DU DÉPARTEMENT DE NEUROLOGIE ET DE NEUROCHIRURGIE DE L'UNIVERSITÉ McGILL


Le tableau 8 représente une synthèse des tableaux précédents. On peut conclure qu'en génie et sciences médicales les professeurs et chercheurs du Québec publient à près de 83 % en anglais dans les revues scientifiques et techniques.


TABLEAU 8
POURCENTAGE DES ARTICLES PUBLIÉS EN ANGLAIS PAR LES PROFESSEURS ET CHERCHEURS DE SEPT ORGANISMES DE RECHERCHE SITUES AU QUÉBEC


2.0. LES CONSÉQUENCES

2.1. Appauvrissement de notre culture

La nature humaine est fondée sur la vanité et celle-ci s'exprime sous forme d'amour-propre et de bien d'autres façons. C'est à la suite de cette tendance naturelle de l'homme que tant d'auteurs québécois expatrient et véhiculent en d'autres pays, et en langue anglaise, leurs connaissances qui seraient si utiles à leurs compatriotes.

On se doit d'abord de servir la communauté dans laquelle on vit plutôt que d'auréoler sa personnalité. Notre rôle fondamental doit consister à faire avancer notre pays et non pas, en premier lieu, une civilisation étrangère à la nôtre. L'enrichissement de notre patrimoine culturel par nos publications françaises est bien plus important que le fait d'être lu ou cité aux États-Unis. Les avocats de cette doctrine sont à la poursuite du vent et de l'éphémère et ceux-ci ne nous mènent pas nécessairement sur la bonne voie pour notre nation.

Mieux vaut se priver de l'honneur d'une lecture ou d'une citation par d'autres auteurs en pays de langue étrangère à la nôtre plutôt que d'entraîner petit à petit l'appauvrissement de notre culture et l'affaiblissement de nos moyens de communication.

Il faut contribuer à l'enrichissement de la culture à laquelle on appartient, cela constitue un fait indéniable qui doit chapeauter le désir d'être lu et cité. Le peuple possède un droit presque légitime à recevoir dans sa langue les fruits des recherches et des publications qu'il soutient de ses impôts, même s'il ne peut les goûter directement.

Une langue acquiert son importance le jour où son élite décide de l'utiliser à fond. Bien entendu, je réalise que la capacité industrielle, scientifique et économique d'un pays peut influer sur la langue d'un pays contigu de moindre importance, mais il n'en demeure pas moins vrai que ce sont les auteurs d'articles qui finalement ont le dernier mot et qui décident du choix de la langue à utiliser lorsque l'anglais n'est pas imposé tel que signalé dans l'exemple ci-dessous.

Pour obtenir une promotion dans certaines universités françaises13, un certain nombre de points sont accordés pour les publications. Pour un article dans une revue ordinaire, on accorde un point à son auteur, deux points si la revue a une réputation supérieure et trois points de mérite si l'article est publié en anglais dans une revue américaine. Quelle absurdité! Pourtant l'anglais n'est pas plus facile, ni plus précis dans le domaine scientifique que le français. La langue française est capable de beaucoup plus de nuances et de précision, cela est indéniable.

2.2. Une situation préoccupante

Au 18e siècle, la langue française était la langue de l'élite scientifique. Elle fut détrônée petit à petit par une nouvelle puissance politique, industrielle, économique et scientifique tout à fait énorme et omniprésente, soit celle des États-Unis. Cela engendra graduellement une sorte d'abdication psychologique qui s'est infiltrée lentement en nous, d'où cette philosophie que pour être lu, cité et écouté, il faille le faire en anglais.

Ce phénomène d'anglicisation préjudiciable à notre identité culturelle prend des proportions très inquiétantes au niveau des publications de recherches et des conférences scientifiques des professeurs et chercheurs des universités, instituts et centres de recherches du Québec. Il serait bon que les administrateurs politiques s'en avisent et établissent une politique de respect et d'incitation en faveur de l'usage du français dans les publications et les communications scientifiques et techniques des professeurs et chercheurs du Québec.

La philosophie de base de la plupart des chercheurs francophones est fausse et pratiquement contre nature. Tous veulent être lus, cités et écoutés. Ce sentiment semble légitime, a priori, et en fait, il l'est partiellement. Ce qui ne l'est pas, c'est le mécanisme utilisé pour arriver à cette fin.

Pour en arriver à être lu, cité et écouté, on troque sa langue pour une autre, et on véhicule en pays étrangers ses connaissances et ses découvertes, d'où enrichissement et renforcement de la culture anglo-saxonne, des périodiques anglophones et de la puissance industrielle américaine. Cela entraîne l'appauvrissement de notre vocabulaire scientifique et technique et de celui de l'enseignement, la disparition de nos périodiques et l'égorgement avant terme de ceux susceptibles de naître.




13 « Le français se bute à l'anglais ». Le Soleil, 31 mai 1979. [retour au texte]




2.3. Des conséquences incalculables

Il n'incombe pas à un pays producteur de connaissances de payer le coût de la diffusion du savoir en une autre langue que sa langue nationale mais bien aux utilisateurs des nouvelles idées scientifiques. Le coût de la recherche et du développement est déjà si élevé qu'il est incompréhensible et inadmissible que les chercheurs y ajoutent le prix de la traduction en anglais dans le but d'exporter des connaissances aux États-Unis. La tâche de la traduction relève des Américains s'ils veulent profiter de nos découvertes. Ainsi les responsabilités seront partagées.

Il est faux de prétendre que la communauté scientifique internationale ignore les publications en langue française. Les Américains, par insouciance, ont fait l'erreur d'ignorer la documentation scientifique et technique russe jusqu'au premier Spoutnik. Ce fut un réveil brutal. On assiste, aujourd'hui à une traduction massive des ouvrages russes par les Américains. Un chercheur compétent et soucieux de la qualité de ses travaux n'hésitera pas à faire traduire un article écrit dans une langue étrangère afin d'y puiser les renseignements qu'il recherche.

À la suite d'une étude sur la science dans une société bilingue, Eisemon et Rabkin14 après avoir comparé l'Ecole Polytechnique de Montréal et la Faculté des sciences appliquées de l'université McGill, arrivent à la conclusion suivante : le fait de travailler dans les deux langues à l'École Polytechnique, c'est-à-dire le français pour la langue d'enseignement et majoritairement l'anglais pour la langue des communications scientifiques nuirait, selon les auteurs, à la productivité de recherche et engendrerait un sentiment de frustration.

Voici une citation de monsieur Michel Debré15 : « Ce serait un drame national aux conséquences incalculables que d'enlever à la langue française son caractère de langue scientifique. Disons les choses comme elles sont : si le français cesse d'être une langue scientifique, la culture française en sera cruellement blessée et, avec la culture française, un ensemble de valeurs spirituelles et morales qui, tout autant que les intérêts politiques et économiques, assurent l'existence et la permanence de la nation française. C'est ainsi que se pose le problème, et vouloir trancher en oubliant ce lien entre langue, culture et nation, c'est prendre une attitude politique ».




14 Social Siudies of Science, 8 : 245-256, 1978. [retour au texte]

15 La Recherche, 7 (72), novembre 1976. [retour au texte]




Selon Joly, du Conseil international de la langue française, « le français est aussi et d'abord la langue internationale de 230 millions de personnes. À ce titre, il doit pouvoir rendre tous les services qu'on peut attendre d'une langue, y compris celui d'être le véhicule de la pensée scientifique ».

Que la valeur intrinsèque de la science soit par tradition, transculturelle et universelle n'est là qu'un aspect de l'affirmation et de l'avancement des peuples. Le véhicule de la diffusion de la pensée scientifique, c'est-à-dire des connaissances doit concourir à l'enrichissement des civilisations. On ne peut accepter d'allégeance à l'égard d'une langue autre que sa langue nationale même dans le domaine de la diffusion de l'information scientifique et technique. Selon Brigitte Schroeder-Gudehus16, l'internationalité de la science n'entraîne pas l'internationalisation des scientifiques.

Une langue est à l'esprit d'une culture ce que le coeur est au fonctionnement du corps. D'autre part, une altération prolongée dans la dynamique globale d'une langue, se réflétera dans l'avenir un peu comme un fait acquis, normal et presque légitime que l'élite, un jour, désirera corriger, mais que le peuple refusera ou acceptera difficilement. Pensons, en particulier, au joual, au français, aux anglicismes, aux constructions phraséologiques à teinte anglo-saxonne et à la pauvreté de notre vocabulaire scientifique et technique.

L'asservissement d'une élite à une culture étrangère conduit petit à petit à son assimilation et à la disparition de son identité nationale au point que cette dernière finit par représenter un handicap pour son avancement.

L'abandon de sa langue nationale dans les communications scientifiques autant que le brassage des populations, la désintégration de la famille ou la dissolution des croyances est un facteur de déstabilisation d'une culture, d'une civilisation.




16 Les Scientifiques et la paix, 376 pages, 1978. Les Presses de l'Université de Montréal. [retour au texte]




3.0. LES REMÈDES

3.1. Recommandations

Afin de soutenir et d'encourager l'accroissement de la diffusion de l'information scientifique et technique en langue française, je recommande les mesures suivantes au niveau de :

3.1.1. L'administration politique nationale

  1. qu'une enquête globale soit effectuée sur la situation du périodique scientifique et technique au Québec incluant les revues d'universités, de centres et d'instituts de recherche de même que celles des associations professionnelles ou sociétés savantes;

  2. qu'un Secrétariat national du périodique scientifique et technique de langue française soit créé au sein du gouvernement du Québec afin d'en promouvoir le soutien, la qualité et la diffusion;

  3. que toutes les banques de données scientifiques et techniques dans les ministères et organismes du gouvernement, les universités, les hôpitaux, les instituts, centres et cliniques de recherche soient coordonnées, concentrées et intégrées à un ordinateur placé sous la responsabilité d'un organisme, soit l'Informatech France-Québec qui pourrait prendre le nom de l'Institut national de l'information scientifique et être plus tard rattaché à l'Institut national de la recherche scientifique. À ce dernier pourrait éventuellement être annexé le Secrétariat national du périodique scientifique et technique advenant sa création;

  4. que le ministère de l'Éducation du Québec n'accorde plus dans ses subventions une préférence particulière aux revues d'universités tout en excluant de façon intégrale les revues d'associations professionnelles tel que cela apparaît dans le « Programme de subventions d'aide aux revues scientifiques » de la Direction générale de l'enseignement supérieur;

  5. que le ministère de l'Éducation du Québec prépare un règlement ou une directive afin que les subventions accordées dans « Le programme de formation de chercheurs et d'action concertée » le soient dans la mesure où les articles publiés en relation avec un projet de recherche soient en français dans des revues avec un comité de lecture. Cette règle devrait s'appliquer à tous les ministères et organismes gouvernementaux qui accordent des subventions et contrats de recherche aux universités, hôpitaux, centres, cliniques et instituts de recherche;

  6. que le ministère de l'Éducation du Québec incite ou oblige les bibliothèques qu'il subventionne directement ou indirectement à accorder une priorité aux acquisitions de revues en langue française;

    1. que les points suivants soient inscrits à titre prioritaire dans le « Programme de subventions d'aide aux revues scientifiques » de la Direction générale de l'enseignement supérieur : la diffusion à l'étranger, la présence d'un résumé en français et en anglais au début de l'article, l'importance pour les revues d'être répertoriées ou indexées dans les répertoires ou bulletins signalétiques tels que : Chemical Abstract, Biological Abstract, Engineering Index, Microbiology Abstract, Pollution Abstract, Index Medicus, etc.

    2. Tous les périodiques du Québec devraient être inscrits dans le « EBSCO'S Librarians » Handbook » et l'ULRICH'S International Periodicals Directory or Irregular Serials and Annuals »;

    1. que le gouvernement du Québec décide de la création d'un bulletin ou répertoire signalétique mensuel dans lequel seraient mentionnées toutes les nouvelles publications des ministères, commissions, régies, sociétés et laboratoires d'état en tenant compte des points suivants : titre, auteur, bref résumé, nombre de pages, année de publication, coût, numéro de commande;

    2. en un deuxième temps pourraient être greffés à ce répertoire tous les mémoires de maîtrise, thèses de doctorat et rapports techniques au fur et à mesure qu'ils seraient terminés dans les universités du Québec avec les mêmes détails que ci-haut;

    3. ce répertoire analytique pourrait éventuellement être placé sous la responsabilité de « l'Institut national de l'information scientifique »;

    1. que toutes les conférences prononcées à des congrès scientifiques au Québec, au Canada et à l'étranger le soient en français lorsque celui-ci est reconnu comme une des langues officielles du congrès. Que le gouvernement du Québec intervienne auprès des organismes qu'il subventionne directement ou indirectement afin que cette mesure entre en vigueur dès que possible;

    2. lorsque le congrès ou l'association qui le soutient ne reconnaît pas le français comme une des langues officielles, les scientifiques francophones de divers pays devraient s'unir avec l'encouragement et le soutien gouvernemental afin d'effectuer les démarches et les pressions nécessaires afin que la langue française soit reconnue officiellement;

3.1.2. L'administration politique internationale

  1. que le gouvernement du Québec effectue les démarches nécessaires auprès de la France afin que toutes les banques de données de ce pays, dans tous les domaines, soient concentrées et intégrées à l'ordinateur de l'Institut national de l'information scientifique et que l'alimentation des données à cet organisme soit continue et permanente;

  2. que le gouvernement du Québec effectue des démarches et conclue des accords similaires avec la Belgique, la Suisse et le Canada;

  3. que le gouvernement du Québec et celui de la France s'unissent afin que ce dernier pays demande à tous les organismes internationaux qui relèvent de l'ONU qu'ils publient en français tous les futurs documents scientifiques et techniques. Tel n'est pas le cas présentement, même si le français a statut de langue officielle. Les ouvrages sont la plupart du temps publiés en anglais;

3.1.3 L'administration universitaire

  1. que les administrations universitaires accordent plus de points de mérite à un article publié en français qu'à un article écrit en anglais;

  2. que le fait d'écrire en français dans les périodiques scientifiques de langue française du Québec ne soit plus considéré comme un handicap pour la promotion d'un professeur tel que cela s'est déjà vu dans le passé;

  3. que les services de la recherche des universités incitent, soutiennent et encouragent par diverses mesures les professeurs et chercheurs à publier prioritairement et majoritairement en français;

3.1.4. L'administration des périodiques

  1. que la diffusion à l'étranger, et en particulier aux États-Unis, devienne une priorité;

  2. que soit incorporé un résumé en français et en anglais au début de chaque article publié et qu'une table des matières avec les titres en anglais et leurs auteurs apparaissent après la table des matières en français;

  3. que des ententes bilatérales de collaboration soient conclues entre, par exemple, un périodique du Québec et un périodique d'une spécialité identique en France, en Belgique, en Suisse ou en un autre pays;

  4. qu'une Association des directeurs scientifiques (que l'on désigne souvent sous le nom d'éditeurs techniques) de revues de langue française du Québec soit formée, afin que ceux-ci puissent étudier leurs problèmes, se concerter, s'appuyer, s'entraider et développer des relations avec les directeurs scientifiques en d'autres pays francophones.






LA LANGUE DES MÉDIAS ÉCRITS ET ÉLECTRONIQUES
  • « Une fois sur le métier... »

    par Gérard LEBLANC, président, Fédération professionnelle des journalistes du Québec





Gérald LEBLANC,

« Une fois sur le métier... »


L'on m'a demandé de faire aujourd'hui de l'introspection. Ce qui n'est guère facile pour un journaliste, habitué par métier à scruter toutes les consciences sauf la sienne.

Plus précisément, l'on m'a demandé comment se posait la question de la qualité de la langue chez les gens qui gagnent leur pain quotidien en rapportant ce que font les autres. Et l'on a insisté pour que je le fasse à partir de mon expérience personnelle.

Je commence donc par deux souvenirs très personnels et plutôt contradictoires, quitte à passer les prochaines vingt minutes à tout réconcilier pour l'heure de tombée.

Peu après mon arrivée au quotidient Le Devoir en octobre 1970, Michel Roy m'avait tenu un étrange discours sur la dynamique propre au journalisme. Il y évoquait la possibilité et la nécessité de concilier l'excellence et l'éphémère, l'absolu et le temporaire.

Après quelques années d'enseignement et deux années de recyclage universitaire, j'entreprenais alors une deuxième carrière dans le journalisme. Je n'avais pas très bien compris ce plaidoyer de Michel Roy en faveur de la quadrature du cercle mais j'avais senti que c'était important et j'avais décidé de m'en souvenir.

Sept ans plus tard, je me retrouvais au Montréal-Matin — Dieu ait son âme, le pauvre —. Écrivant de l'Assemblée nationale à Québec, j'avais peu de contacts avec la salle de rédaction de la rue Saint-Antoine à Montréal. De passage dans la métropole pour un congrès quelconque, j'étais entré au journal pour écrire une chronique en fin d'après-midi.

Je connaissais encore peu de journalistes au Montréal-Matin et tout naturellement je cherchai un pupitre près d'un vieil ami, Jean V. Dufresne.

Tout allait bien et je venais de terminer mon premier feuillet lorsque Jean V. me fit sursauter avec ses cris : « Les gars, venez voir un phénomène, un journaliste qui utilise un dictionnaire. » Eh oui, j'avais ouvert mon petit Robert.

Ces deux incidents — la recherche de l'excellence dans l'éphémère de Michel Roy et l'éloge du dictionnaire de Jean V. Dufresne — résument assez bien la problématique de la qualité du français dans les médias d'information.

Et durant le septennat reliant ces deux souvenirs, j'ai appris que le critère dans les médias c'était le dictionnaire et non les bons auteurs. En d'autres mots, le problème de la qualité de la langue ne se pose pas dans les entreprises commerciales que sont les organes de presse. Les questions posées sont les suivantes : Est-ce correct? Est-ce français?

Et les journalistes ont la conviction, à raison me semble-t-il, d'avoir répondu affirmativement à ces deux questions. Il faut admettre en effet qu'en général les reportages, tant de la presse écrite que parlée, sont transmis dans un français correct.

Bien sûr, il se glisse encore des « pallier à », des « avoir la panique », des « malgré qu'il est », des « alternatives » à une seule branche, des « mettre l'emphase sur les argents nouveaux »... vous pourrez sans doute allonger la liste à la fin de cette conférence. Mais ce sont là des exceptions qu'il serait relativement facile de corriger, me semble-t-il.

Ce qui me paraît plus important, ce sont les moyens pris par les journalistes pour atteindre ce minimum du français correct.

L'on estime que le citoyen ordinaire utilise dans la conversation quotidienne 1 500 mots et que les gens instruits recourent au maximum de 5 000 mots dans la conversation normale. C'est peu quand l'on sait que le nouveau Larousse en contient 75 000. Ces chiffres sont d'ailleurs de M. Alain Lerond, un des auteurs du dictionnaire.

Je me permets d'ajouter une autre statistique : le reporter — j'exclus ici l'éditorialiste et le commentateur qui ont habituellement plus de temps pour rédiger leur copie — le reporter donc se situe, d'après moi, beaucoup plus près du citoyen ordinaire que de la personne instruite, c'est-à-dire plus près de 1 500 que de 5000 mots dans l'exercice de son métier.

La raison de ce faible répertoire est bien simple : afin de ne pas faire d'erreur et afin d'entrer dans des cadres rigides de temps et d'espace, le reporter s'en tient à un minimum de mots sûrs, de tournures passe-partout, d'expressions consacrées et de phrases-chocs qui font les bons leads et les bons titres.

Ce rétrécissement du langage est encore plus frappant chez les gens de la radio et de la télévision. L'écrit comporte déjà une forme de correction du langage. L'on peut bien dire « truck » et « muffler » dans la conversation courante mais l'on écrira naturellement camion et silencieux.

Parce qu'ils continuent à évoluer sur le mode du langage parlé, les gens de la radio et de la télévision, qui sont par surcroît soumis à d'incroyables limites de 30, 45 et 60 secondes, effectuent prudemment une seconde réduction du langage. Il ne me surprendrait aucunement de constater que certains as-reporters du fait divers, à la radio privée de Montréal, n'emploient même pas 1 500 mots dans l'exercice de leur métier.

Ce produit industriel pose non seulement le problème de la pauvreté de la langue mais aussi celui de l'absence de contenu, de l'aseptisation de la communication. Mais là n'est pas notre propos.

Et ce langage industriel n'est d'ailleurs pas propre aux médias d'information du Québec. Il découle de la nature même des entreprises de presse.

C'est le produit d'un univers dominé par le provisoire, où non seulement les paroles mais aussi les écrits passent. Plus que tout autre, le journaliste sait que ses précieux articles de ce matin se vendront 25 cents la tonne demain. Et les Grecs sont encore plus lucides lorsqu'ils nomment leurs quotidiens des « éphémères ».

Ce processus d'appauvrissement de la langue m'apparaît accentué par deux phénomènes propres au Québec : le premier touchant nos journaux et le second l'ensemble de la société.

Contrairement à la pratique anglo-canadienne et américaine, les articles ne sont pas réécrits par les préposés au pupitre des journaux francophones du Québec. L'on se contente en général de corriger les fautes de français et d'alléger les phrases incompréhensibles.

Et je suis de ceux qui préfèrent cette formule, qui maintient une certaine diversité dans un monde déjà trop porté à l'uniformisation. Au strict chapitre de l'information, cette pratique empêche notamment de modifier la vision et le témoignage de celui qui se trouve le plus près de la réalité, le reporter.

Mais cette vertu a été poussée à son extrême vicieux. Non seulement les journalistes refusent qu'on modifie la teneur de leur texte mais ils ne permettent même pas d'en améliorer la présentation. Il faut dire que la plupart des directions de l'information s'accommodent assez bien de cette jalousie des reporters, qui les soulage de la responsabilité de former les nouveaux journalistes. À quelques exceptions près, le processus d'apprentissage a été perdu dans les journaux du Québec.

Et pourtant ce métier, pris entre la création et la production industrielle, trouve son sens dans sa démarche artisanale. Qui dit artisan, dit maître et disciple, dit apprentissage de l'un auprès de l'autre. Mais ce n'est plus comme cela chez nous. Et cette carence vient accentuer l'appauvrissement du langage propre à la production commerciale de nos médias d'information.

Le deuxième facteur de réduction du langage touche l'ensemble de la société québécoise. Je n'entends pas m'embourber ici dans la querelle des anciens et des modernes sur les vertus et misères du joual. Mais je reste convaincu qu'un chauffeur de taxi parisien, tout comme un journaliste français, possèdent une meilleure maîtrise du français que leur homologue montréalais. Ce qui ne les rend ni plus intelligents, ni plus humains, ni plus ouverts, ni plus tout ce que vous voudrez, mais qui les rend plus aptes à utiliser le français comme langue de travail.

Dans un remarquable numéro de la revue Liberté, sur l'état du français au Québec, en 1964, André Langevin a parlé, en des termes poignants, de notre langage humilié.

« L'aliénation de notre langage, écrivait-il, est peut-être notre réalité la plus tragique, non seulement parce qu'elle fait de nous des êtres diminués, prisonniers d'un silence que les jurons les plus brutaux rompent à peine, à la manière de grognements d'un sourd-muet, mais encore parce qu'elle entraîne un réflexe d'hostilité. Incapables de communiquer, nous nous vengeons sur les mots eux-mêmes en nous efforçant de les avilir ».

Ces mots de Langevin me sont souvent revenus à la mémoire au cours de la dernière décennie, surtout au moment d'écrire à toute vapeur un reportage sur un événement coïncidant presque avec l'heure de tombée du journal. Et que dire du jeune reporter de la radio qui doit transmettre sur le vif les détails, tant techniques qu'humains, d'un écrasement d'avion ou d'un accident d'autobus.

Pour toutes ces raisons, le français de nos médias d'information m'apparaît dans un état plutôt pitoyable. Il est en général correct mais très pauvre parce que décharné.

Le comité organisateur de ce colloque m'avait soumis quatre questions. « À partir de votre expérience personnelle, quel jugement portez-vous sur l'état de la qualité de la langue dans les médias? » C'était la première question. Ne vous découragez pas, j'y ai consacré les 2/3 de ma conférence.

La deuxième question portait sur l'état actuel des actions pour promouvoir la qualité de la langue des médias. Ma réponse sera brève : c'est le désert le plus total. Avec une exception peut-être pour Radio-Canada, dont le Service de linguistique continue le travail de chien de garde qu'il s'était fixé. Mais je suis ici mauvais juge puisque j'ai toujours crû en deux choses dans la fédération canadienne : Radio-Canada et Parc-Canada.

Je saute à la quatrième question : quel est le lien entre la formation des journalistes et la qualité de la langue qu'ils utilisent? Je ne suis pas assez familier avec nos écoles de journalisme pour m'aventurer sur ce terrain glissant de l'enseignement du français, mais je voudrais vous fournir un brin d'information intéressante. L'université de Montréal prépare actuellement un test d'aptitudes à communiquer en français, écrit ou oral. L'on compte en faire un critère d'admission au certificat de journalisme de l'université. Ce pourrait être une innovation prometteuse.

Et finalement, la troisième question, à laquelle je voudrais consacrer trois ou quatre minutes. « Quels seraient les moyens les plus efficaces pour assurer à brève échéance la qualité de la langue des médias? »

Il faut d'abord éviter toute croisade du bon parler qui ignorerait les conditions de travail des journalistes, qui sous-estimerait la pression inhérente aux entreprises commerciales au sein desquelles ils exercent leur métier. Fervents disciples de Diogène, les gens de la presse auraient tôt fait de ridiculiser une telle démarche.

Cette réserve étant faite, il me semble que le temps est venu de réveiller la conscience linguistique des journalistes du Québec. Il est temps de refaire, de quelque façon, à tous les gens de ce métier le « curieux discours » que me tenait Michel Roy, il y a dix ans. Vous vous rappelez cette invitation à joindre l'excellence à l'éphémère, l'absolu au temporaire.

Le moment me semble opportun pour une telle offensive. Tout d'abord les journalistes vivent aussi au Québec et ils n'ont pas été insensibles au grand festival linguistique des 20 dernières années : le bill 63, McGill français, Saint-Léonard, la Loi 22, la Loi 101, l'Année du français... Ce sont les journalistes qui ont converti ces débats en manchettes à la une ou en tête du radio et télé-journal. Ce faisant, ils ont eux aussi remué certaines racines atrophiées.

Pas assez cependant pour suivre le courant général. Pendant que la qualité du français a connu des progrès remarquables chez le pompiste et le garagiste, elle a stagné chez les journalistes. Avec la conséquence qu'ils seront bientôt dépassés par ceux qu'ils dépassaient auparavant.

Il y a sans doute bien des façons de rejoindre cette conscience linguistique des médias d'information. Je vous en suggère une. Je l'ai volée au dernier congrès annuel du mérite agricole. Il faut vous dire que depuis 8 ans j'ai porté mes pénates à Saint-Charles de Bellechasse, au coeur d'une magnifique plaine parfumée d'une odeur persistante, qui ne laisse aucun doute sur la prospérité des producteurs porcins du Québec.

Eh oui, pourquoi le Conseil de la langue française ne décernerait-il pas, seul ou avec d'autres, des prix d'excellence et des bourses de perfectionnement, aux reporters qui se sont signalés par la qualité de leur langage?

Avant d'enterrer cette vieille recette avec le sourire habituel, il faudrait peut-être y jeter un second regard. Elle reste un des meilleurs aiguillons dans le sport, chez les agriculteurs, chez les scientifiques, chez les artistes. Pourquoi les journalistes seraient-ils différents des autres humains?

Deux « caveat » en terminant. Si jamais cette suggestion était retenue, sous une forme ou sous une autre, il faudrait, selon moi, limiter le champ d'action en identifiant les catégories-cibles. Et pourquoi ne pas commencer avec les meilleurs atouts des médias d'information : le sport et le fait divers. Ce serait une façon de toucher le gros de la population et non seulement une élite, qui dispose déjà de moyens d'améliorer son français.

Il serait important aussi de ne pas décider à priori que le français du Devoir et de Radio-Canada est automatiquement supérieur à celui du Journal de Montréal et de Radio-Mutuel. Il ne faut pas perdre de vue le mérite respectif : il faut en effet parfois plus de talent et plus d'effort pour traduire correctement le jargon des spécialistes que pour le répéter aux membres du Club.




III - Tables-rondes
Table des matières
haut
Free download porn in high quality RGPorn.com - Free Porn Downloads