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Actes du colloque « La qualité de la langue... après la Loi 101 »

ACTES DU COLLOQUE

« LA QUALITÉ DE LA LANGUE... APRÈS LA LOI 101 »

Québec,
30 septembre -
3 octobre 1979




III

TABLES-RONDES





1 La qualité de la langue écrite

Roger LUSSIER, président, Hebdos A-1
Gérard CELLIER, directeur de l'information, Journal de Montréal
Claude BEAUCHAMP, rédacteur en chef et éditeur adjoint, Le Soleil
Jean BAILLARGEON, secrétaire général, Conseil de presse du Québec
Roland BELLAVANCE, président, Association des hebdos régionaux




Nous reproduisons dans les pages qui suivent la version écrite de l'intervention de chacun des participants à la table-ronde. Cette version a été effectuée à partir d'un repiquage.






Roger LUSSIER




C'est à titre de président des Hebdos A-1 que je suis ici et je voudrais vous expliquer en quoi consistent les Hebdos A-1. C'est une entreprise de vente de publicité. Mais là n'est pas notre seule préoccupation, comme vous pouvez vous en rendre compte, puisque les Hebdos A-1 sont une catégorie de journaux qui se croient et qui se disent les meilleurs hebdos régionaux de la province de Québec. Et étant donné que les normes d'admission dans ce groupement sont très sévères, la principale préoccupation des Hebdos A-1 n'est pas, comme telle, la vente de la publicité mais bien le journalisme lui-même. C'est pourquoi je pense qu'il y avait peut-être place ici à cette table pour un représentant de ce groupe.

La situation du français dans nos hebdos

Tout d'abord, le français des hebdos c'est le français des journalistes qui oeuvrent dans nos petites boîtes. Les difficultés que nous avons de recruter des journalistes de haut calibre, je n'ai pas besoin de vous le dire, sont réelles et très présentes à chaque moment de notre vie de journal. Des hebdos régionaux ont été et sont encore des écoles de journalisme. Regardez aujourd'hui dans la presse quotidienne et très souvent vous y retrouverez d'anciens journalistes des hebdos. Ils ont appris leur métier dans une petite boîte régionale où ils ont été obligés de faire de tout : les chiens écrasés avec le sport et puis les reportages, les dossiers, le culturel, etc. Alors, quelle est la qualité de la langue dans nos hebdos?

Je dirais pour ma part qu'elle s'est améliorée de façon considérable au cours des dernières décennies. Le journaliste de l'hebdo, autrefois, était le propriétaire lui-même qui faisait tout dans l'hebdo, il était même typographe à l'occasion; c'était un homme à tout faire. Et il apprenait son métier avec sa petite grammaire à côté de lui, il avait peut-être un petit diplôme, un baccalauréat, mais tout de même, il n'avait pas été dans une école de journalisme, d'ailleurs, dans le tout Québec, des écoles de journalisme, on n'en trouve pas à tous les coins de rue. Aujourd'hui, nos journalistes d'hebdos font des efforts considérables pour améliorer la qualité de la langue écrite. J'aurais cependant une petite remarque à faire au sujet de la langue écrite. C'est que présentement au Québec les gens ne lisent pas de livres, on lit des journaux : pour une grande majorité de notre population québécoise, la seule « pâture » de lecture qui existe, ce sont les journaux. Cependant, il faut s'entendre : il y a des journaux de sport, les journaux de vedettes, les hebdos spécialisés, mais dans la grande majorité du territoire de la province de Québec, ce ne sont pas les quotidiens qu'on lit, on lit des hebdos, on lit des hebdos régionaux, on lit les petites nouvelles de son patelin, de sa petite région. Les hebdos régionaux pénètrent dans la population, dans une proportion de 70 à 80 %, ce qui est beaucoup plus considérable que ce que les quotidiens peuvent faire pénétrer dans leur secteur d'influence. Alors, la seule « pâture » de lecture que la majorité des Québécois ont, c'est leur petit hebdo régional qu'ils consultent une fois par semaine et qui reste sur le coin de la table et auquel on revient. Alors moi je considère que l'importance de la langue écrite dans l'hebdomadaire est tellement considérable que c'est elle qui est vraiment la gardienne de la langue parlée. Et puis, en plus des efforts que nous faisons évidemment chez les Hebdos 1 comme à l'Association des hebdos régionaux, nous sommes conscients d'être vraiment les gardiens de l'intégrité de la langue, de la langue parlée comme de la langue écrite étant donné que c'est à peu près la seule lecture qui existe pour la plupart de nos Québécois.

Maintenant, quant à l'usage du joual, je ne sais pas si au cours du colloque (je n'y étais pas présent) on a abordé ce problème d'une certaine façon. Je peux vous dire que chez nous nos journalistes sont portés à se mettre au niveau du peuple; et puis je n'ai pas besoin de vous dire que le langage parlé de notre peuple québécois n'est pas ce qu'il y a de plus grammatical. Ainsi, nos journalistes sont portés à utiliser des expressions joual. Et c'est une chose à laquelle je me suis « attelé » personnellement dans le journal chez nous! Et, à mon sens, c'est une chose qui devrait être prohibée autant que possible, même si, à l'occasion, pour nous mettre au niveau de nos lecteurs, nous sommes peut-être portés à employer de telles expressions.

Je voudrais aborder aussi le problème de la sélection des journalistes. Je déplore que dans notre système éducationnel, il n'y ait pas plus de possibilités, pour les jeunes qui veulent se destiner à la carrière de journaliste, de suivre des cours théoriques et pratiques dans le métier de journaliste. Parce que, en fait, la plupart des journalistes qui sont présentement dans notre presse écrite ont appris leur métier sur place, par la fréquentation des journalistes sénior qui les ont guidés; mais il existe si peu de possibilités universitaires de ce côté-là et je le déplore. C'est un sujet sur lequel je voulais insister, parce que nous avons le problème de changer de journalistes assez souvent dans notre presse hebdomadaire parce que les possibilités d'avancement sont limitées. Lorsqu'un journaliste a atteint le poste de directeur général d'information dans un hebdo, il est au « bout de sa corde ». En fait, ce qui arrive c'est que la seule promotion qu'il peut espérer, c'est d'aller soit dans un quotidien, soit dans un grand poste de télévision ou de radio. Alors nous sommes appelés à recruter régulièrement de nouveaux journalistes que nous formons et qui, rendus à un certain moment de leur vie professionnelle, nous quittent pour un monde meilleur, j'imagine... Voilà à peu près la communication que j'avais à faire.






Gérard CELLIER




Je suis obligé de reconnaître, à titre de directeur du Journal de Montréal que je dirige depuis 15 ans soit depuis sa naissance, que dans ce quotidien les journalistes et les reporters du moins au début n'utilisaient même pas les quinze cents mots de Gérald Leblanc. Je dois préciser que depuis deux ou trois ans on déploie des efforts considérables, enfin nous appelons ça des efforts considérables, pour améliorer ce que j'appellerais nos « vieux journalistes » qu'on a embauchés il y a de cela une quinzaine d'année et qu'on garde; nous nous sommes de plus fixés des normes plus sévères dans l'embauche de notre nouveau personnel. Gérald Leblanc parlait tout à l'heure d'un parallèle qui existe entre le reporter et le chauffeur de taxi : Dans le cas du Journal de Montréal, ce parallèle existe particulièrement, d'autant plus que sans vouloir citer de noms je dois reconnaître que plusieurs de nos reporters vedettes étaient, il y a quinze ans, chauffeurs de taxi ou même bouchers! Ce parallèle existe donc par la force des choses; il doit exister aussi parce que la qualité principale d'un journal, qu'il soit rédigé en français, en chinois ou en anglais, c'est d'être lu. Pour qu'il soit lu, il faut avant tout qu'il soit intéressant, qu'il soit compréhensible. C'est peut-être pour cette raison que le Journal de Montréal s'est fait, du moins au début et puis même encore, remarquer par ses énormes photos, ses titres à l'humour plus ou moins heureux. Il nous arrive de nous tromper, trop souvent peut-être, en utilisant un langage par trop simple.

Il y a quelques semaines, je recevais un coup de téléphone au bureau d'une lectrice qui était outrée et qui me demandait ce que signifiait le mot « élucider » que l'on avait utilisé dans le titre de la page 3; j'ai dit : « Écoutez, ce mot-là ça veut dire éclaircir. » Il s'agissait d'un meurtre. Alors elle m'a répondu : « Pourquoi êtes-vous allé chercher ce mot-là? Pensez-vous que j'ai un dictionnaire sous la main, moi, pour lire votre journal? » Cette phrase à elle seule vous résume assez bien le problème auquel font face les directeurs d'un journal populaire comme le nôtre pour que ce journal soit rédigé dans un français de qualité et qu'il se vende à une clientèle qui bien souvent n'écoute que la télévision américaine par la voix des câbles, et qui ne lit en fait que le français écrit par notre journal et par nos journalistes qui, entre parenthèse, eux aussi, écoutent la télévision américaine parce que les séries sont plus neuves que celles qui sont présentées et traduites dans notre réseau français. Quoi qu'il en soit, un sondage effectué à l'époque où notre tirage atteignait les 200 000 copies (on l'a dépassé depuis quelque temps), démontrait que 52 % de nos lecteurs n'avaient jamais lu de journaux avant d'avoir lu le Journal de Montréal. On peut donc se vanter d'avoir amené des gens à lire du français écrit, qu'il soit bon ou pas bon.

Maintenant, il y a un autre problème : on parlait tantôt du problème du joual. Le problème du joual, je dirais maintenant qu'il est inversé, en fait les journalistes qu'on embauche maintenant se targuent peut-être de parler le joual mais n'écrivent pas joual; ils écrivent un bon français, il est tellement bon leur français, (alors que souvent le français des journalistes qu'on reçoit des universités est absolument hermétique, incompréhensible) que je reçois des téléphones à peu près dans le style d'« élucider » . Alors, je pense que dans les universités où on forme des journalistes, il faudrait aussi leur apprendre à rester simples, si on veut que les gens continuent à lire le français écrit, qu'il soit du Journal de Montréal ou plus tard du Devoir, parce qu'en fait le Journal de Montréal forme des lecteurs pour Le Devoir. Il faut bien commencer quelque part. C'est à peu près tout ce que j'ai à dire et maintenant je vais vous écouter.






Claude BEAUCHAMP




Je n'ai rien préparé de très détaillé, parce que je suis convaincu que le contenu de cette table ronde va venir de la salle, je l'espère en tous cas. Si je dois donner un diagnostic d'ensemble, je dirai que la langue écrite dans les grands médias d'information est relativement pauvre. Mais je dirai qu'elle s'est améliorée depuis quelques années, depuis deux ou trois ans.

On a vécu dans les médias d'information exactement la même chose que dans l'ensemble de la société. Fin des années '60, début des années '70, il y a eu relâchement linguistique dû à toutes les causes que vous connaissez : au débat sur le joual, etc. Ces théories heureusement éphémères sur la langue française perdurent néanmoins dans leur effets. On a connu une période où on disait que la forme n'avait pas d'importance, où on disait que c'était le contenu seul qui comptait. Peu importait comment les choses étaient dites, l'important c'était de s'exprimer. Vous connaissez toutes ces théories-là, qui ont été véhiculées à travers toute la société. Autant que dans le domaine de l'éducation et dans celui des lettres, on a vécu ça dans le journalisme. Mais je note, chez les journalistes, depuis deux ou trois ans, une prise de conscience. Les gens, au Soleil en tout cas, semblent réaliser que c'est bien beau créer mais qu'il faut également être compris. Il faut communiquer, dans notre métier en particulier. Le métier de la presse écrite comporte cet aspect communication, qui consiste à établir une relation entre un lecteur et un journaliste; chose assez curieuse, c'est un aspect, c'est un élément qui préoccupait très peu les journalistes jusqu'à maintenant. On fonctionnait sur « l'air d'aller ». On fait les journaux aujourd'hui comme on les faisait, en gros, il y a 50 ans. Les journalistes ne se sont guère interrogés sur leur rôle de communicateurs. Si on regarde les congrès de journalistes qui se sont tenus depuis quinze ans, ce furent des colloques qui ont porté sur le contenu, c'est-à-dire la façon d'aller chercher les nouvelles, la façon de se prémunir contre la place envahissante de la publicité, la façon de se prémunir contre les organisations de propagande politique ou commerciale. C'est ce genre de préoccupations quia occupé la pensée des journalistes. Et on a négligé, à mon avis, de remettre en question la façon de communiquer. Aujourd'hui, on se rend compte qu'il faut le faire parce qu'il y a énormément de façons nouvelles, mises en place depuis quelques années, de rejoindre les gens. Évidemment, il y a la télévision. La radio elle-même a énormément évolué dans sa façon de communiquer avec ses auditeurs. La presse écrite aussi, au sens très large (je ne parle pas ici de la presse quotidienne mais des hebdomadaires spécialisés ou non, des hebdomadaires régionaux et des revues spécialisées), s'est multipliée à un rythme effarant; si bien que les quotidiens, eux, ont été un peu pris au milieu de tout ça sans trop se rendre compte que de nouvelles façons de communiquer avaient été inventées et avaient pris place dans la catégorie des médias de communication de presse. Mais les journalistes en prennent conscience de plus en plus et cherchent à s'adapter. Il y a eu la formule Péladeau qui, en dépit de toutes ses faiblesses, a été innovatrice, à mon avis, sur le plan de la communication; je ne parle pas à ce moment-ci du contenu comme tel; mais sur le plan de la communication, il y a eu un effort de réflexion quia été fait et on a offert aux gens une nouvelle façon de recevoir l'information, de recevoir du divertissement. On a inventé une formule qui, il faut bien le reconnaître, communique bien ce qu'il y a à communiquer. Je pense que les grands médias comme le mien et les autres, doivent eux aussi s'interroger sur leur façon de communiquer. Je ne voudrais pas être trop long : à mon avis, les préoccupations sont plus grandes maintenant qu'elles ne l'étaient, il y a trois ou quatre ans, sur cette question de la qualité de la langue.

Évidemment, ce qui nous touche le plus, dans les grands médias de communication, dans ceux qui ont affaire au quotidien en tous cas, c'est le problème des anglicismes, comme M. Laplante le disait. Nous sommes envahis par un vocabulaire technique, sportif, commercial, même législatif (parce que de plus en plus, les lois du Québec sont calquées sur les lois fédérales et ce dans tous les domaines; par exemple, le droit administratif québécois est un droit administratif de conception anglo-saxonne, ce qui est probablement très bien sur un plan légal mais qui a des conséquences au niveau linguistique), bref, les journalistes sont envahis par cette pluie de mots et de concepts anglophones qu'on cherche à adapter, à traduire, tant bien que mal. À travers toute la société québécoise, c'est un problème considérable. Dans mon cas, lorsque j'ai le privilège d'écrire, le temps d'écrire, il n'y a pas un papier de trois ou quatre feuillets que je fais dans lequel il n'y a pas deux ou trois anglicismes, après avoir pourtant bien fait attention. Il faut rappeler à nos journalistes des règles d'une simplicité inouie mais qui échappent à l'attention. Parce que tout le monde commet les mêmes fautes. Par exemple, tout le monde utilise le fameux anglicisme « à date »; de tels anglicismes, y en a des centaines par jour. Alors au Soleil, tous les jours, en page deux, on publie une petite rubrique d'un paragraphe qui s'intitule « Le mot du jour », où on cherche à corriger un anglicisme. Et la source d'inspiration de celui qui fait ça — un journaliste d'expérience — c'est le SOLEIL même! Il pourrait y avoir plusieurs mots du jour mais, chaque jour, on essaie au moins de relever une faute courante de façon à ce que et les journalistes et les lecteurs se préoccupent de ce problème.

Mais il faut ajouter une chose, et je termine là-dessus : Les journaux, les journalistes sont, contrairement à ce qu'on dit dans la plaquette de présentation du colloque — où on attribue aux médias d'information une énorme influence comme véhicules d'une langue de qualité — les journaux, dis-je, sont tout autant tributaires de ce qui les entoure que créateurs de langage. Je le perçois comme employeur lorsque vient le temps de faire l'embauche. Que voulez-vous, il faut embaucher les gens qui arrivent, avec le bagage qu'ils ont. Nous sommes totalement dépendants de ce côté-là. Nous sommes tributaires d'une autre chose aussi, à savoir qu'un média, un journal quotidien, ce n'est pas l'Académie française et qu'un de ses rôles, en respectant évidemment les règles et les données de base de la langue française, c'est d'incorporer à son vocabulaire le langage nouveau qui se développe dans la société, soit au sein de groupes spécialisés, soit au sein de la jeunesse, etc. Ces emprunts nouveaux ne sont pas toujours très heureux, mais il faut considérer que les quotidiens sont des agents novateurs sur le plan linguistique, avec les risques évidemment que ça comporte et avec les chicanes que ça peut provoquer. Mais je pense que cette pratique permet à la langue d'évoluer. Si une langue n'évolue pas, elle va mourir, tout le monde en est parfaitement conscient. Et si, dans le langage populaire, les mots veulent dire une chose et que nous tentions de leur faire dire une autre chose, ça ne collera pas et ce n'est pas nous qui allons l'emporter, mais bien la population.

Les grands slogans publicitaires (je sais que vous avez eu un débat là-des-sus au cours de votre colloque), les grands slogans publicitaires qui ont « accroché » sont des slogans qui émanaient de la réalité. N'essayez pas d'imposer à des gens un vocabulaire différent de celui que véhicule la population. Je vais vous donner en terminant juste un exemple concret. On a, au SOLEIL, des photographes;ils ont une belle camionnette, avec des lumières clignotantes et tout ce que vous voulez, et avec une inscription sur la porte de devant : « presse-Le Soleil ». Eh bien, il y a des employés du Soleil qui sont venus nous voir pour nous demander : « Le Soleil, ça appartient à La Presse? C'est la même organisation? » « Non, on n'a rien à voir avec la Presse » — « Bien oui, c'est marqué sur vos camions ». Il ne reste qu'à changer ça et inscrire plutôt « reportage » ou « nouvelle » ou ce que vous voulez au lieu de « presse ». La perception que les gens ont, on ne la contrôle pas. Il faut s'adapter à cette réalité-là. Pour nous au Soleil, ça veut dire que « presse » est un mot qui doit être banni de notre vocabulaire, à cause de la perception que les gens en ont. C'est une réalité qu'on ne contrôle pas.






Jean BAILLARGEON




Notre presse, à l'instar de notre société, n'en est plus au dilemme posé par le joual, ou l'emploi d'anglicismes, par contraste avec l'utilisation d'une langue savante ou hermétique que les gens ne comprendraient plus. La Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques du Québec (Commission Gendron) établissait un constat positif sur la qualité de la langue des médias au Québec; celle-ci, loin de se détériorer, laissait même prévoir une tendance à s'améliorer au rythme des exigences d'une population de plus en plus scolarisée. Depuis que cette société a décidé de vivre en français, l'amélioration de la langue a d'autant plus de chances de se faire.

Une étude plus récente réalisée dans l'Est du Québec jugeait la langue des médias correcte, sans plus! Ce qui amenait son auteur à conclure que le simple fait de ne pas reconnaître aux médias un haut niveau de qualité linguistique est déjà suffisant pour en alerter les responsables qui, sans doute, visent plus haut qu'une qualité moyenne.

Plus à l'image de notre société qu'elle n'en est le modèle, la langue des médias est aux prises avec les mêmes problèmes, les mêmes interrogations, les mêmes angoisses. Les médias n'échappent pas à la problématique québécoise sur la langue et leur recherche fait partie de l'interrogation générale sur l'information elle-même dont il semble devenir urgent de considérer la qualité et la pertinence dans une société comme le Québec aux prises avec une grave crise des systèmes et des valeurs. La forme est aussi importante que le contenu!

On a tendance à confier des responsabilités très lourdes à la presse tant écrite que parlée, à cause de son influence sur les comportements et de son omniprésence. Certes, sa responsabilité est grande. Elle est celle d'un leader! Elle est directement liée aussi au sens de la très complexe notion du droit du public à l'information qui exige de la presse non seulement un respect sacré du lecteur, mais un sens de la responsabilité sociale, un souci de la rigueur. Son premier devoir, comme le disait Roger Lemelin est « de perpétuer et de faire grandir le suprême privilège du pouvoir de la parole ».

Il n'est pas juste de dire de la presse d'ici qu'elle contribue à l'établissement ou au maintien du « babelisme » déjà dénoncé par Etiemble, parlant des journaux français. La presse d'ici est écrite pour être comprise et les journalistes s'acquittent, d'une façon générale, de leurs responsabilités à cet égard aussi consciencieusement que les autres professionnels québécois. On fait ici état des défauts de la presse en voyant ses erreurs. Or, selon moi, le fait de mettre l'accent sur des erreurs, qui sont des exceptions, n'est ni juste ni suffisant pour établir à son endroit un constat de mauvaise qualité.

Les principales difficultés de la presse à l'égard de la langue sont aussi liées aux conditions de l'exercice du métier. On ne saurait oublier ces dernières comme on ne saurait non plus en exagérer l'importance ou s'en servir comme d'une excuse facile pour camoufler une quelconque légèreté, l'irresponsabilité, l'inconscience ou un laisser-aller qui ne sont pas, on doit le reconnaître, des caractéristiques de la presse écrite.

Notre presse, reflet de notre société, participe à l'oeuvre quotidienne de son édification; oeuvre de patience, de courage, d'application et de rigueur. Si, selon moi, ce qui lui manque le plus, — mais comment en faire grief à la presse seule ou être plus sévère à son endroit — c'est peut-être un manque d'élan, d'envol, d'audace, une perspective d'excellence, espérons que ceci se développera au fur et à mesure que grandira chez nous ce que Roger Lemelin appelle le sens d'une véritable esthétique culturelle. Nous sommes en bonne voie maintenant, depuis que nous avons décidé de vivre, ici, en français!






Roland BELLAVANCE




Disons que mon devoir à moi est d'oublier les groupes commerciaux qui sont A-1, et Sélect, et de parler au plan professionnel puisque je suis le président de l'Association des éditeurs.

Nous faisons, dans cette Association, de très grands efforts pour améliorer la qualité de la langue, mais on sait aussi qu'on fait face à de très grands obstacles. En premier lieu, il faut dire que la presse hebdomadaire étant de petite taille, on s'est lancé immédiatement dans un renouveau technologique très poussé et on a rencontré d'immenses difficultés. Vous savez comme moi que les ordinateurs, par exemple, avant d'être programmés en rapport direct avec la langue française, nous donnent des services qui sont passablement galvaudés : il faut souvent attendre quelques années avant d'avoir des programmations adéquates. Vous savez aussi comme moi, si vous regardez les journaux anglophones, que leur technologie est bien au point, parce que la masse du marché mondial de la presse va au monde anglophone. Et nous, plutôt que d'attendre, on a choisi d'expérimenter la chose nous-mêmes. C'est là qu'on a connu des tourments absolument extraordinaires. Vous pouvez vous imaginer par exemple quand les codes s'emmêlent, quand les journalistes eux-mêmes ont de la difficulté à écrire un français convenable et qu'en plus l'ordinateur leur joue des tours, inverse des choses, fait apparaître tous genres de symboles dans des textes. Mais en Amérique du Nord, et en français, c'est comme ça qu'on est pris et il faut se débattre avec ça.

Par contre, il faut dire que 50 % des journaux hebdomadaires au Québec qui ont maintenant un tirage passablement considérable, c'est-à-dire de plus d'un million trois cent mille copies, n'ont pas plus de dix ans d'expérience; ça signifie une absence de structures, ça signifie aussi une absence de traditions dans beaucoup de cas. Vous avez certains journaux plus vieux parmi les hebdomadaires qui sont même plus vieux que les quotidiens. Les doyens de la presse en français en Amérique du Nord sont les hebdomadaires. Dans ceux-là, il y a une bonne tradition et la qualité est exceptionnelle, et même on peut dire que c'est peut-être ce qui se fait de mieux en français, en Amérique du Nord. Mais, par contre, on est toujours aux prises avec ce problème de l'utilisation de la nouvelle technologie toujours parce qu'on est tout petits, qu'on peut tout mettre dehors et recommencer demain matin. Mais, par contre, on fait face à cet inconvénient de la nouveauté.

D'un autre côté, nous sommes une école de formation et par le fait même on se fait voler du personnel constamment; et vous vous imaginez facilement que le personnel qu'on se fait voler c'est toujours le meilleur. Radio-Canada, beaucoup d'autres institutions, les quotidiens, les grandes sociétés comme l'Hydro-Québec, en particulier, viennent nous chercher beaucoup de journalistes. Et nous tombons toujours dans un éternel recommencement, mais ça ne veut pas dire que l'ardeur à surveiller la qualité de la langue est moindre dans nos journaux; on est accusés d'à peu près de tous les crimes et on est accusés surtout de beaucoup vouloir monnayer tout ce qu'on a. Mais si les gens savaient ce que ça nous coûte simplement pour maintenir des équipes, il naîtrait de sérieux doutes sur la rentabilité de plusieurs hebdos. Cela ne nous empêchera jamais d'avoir de la détermination et de poursuivre dans l'idée d'avoir une langue toujours meilleure, parce qu'on subit comme tout le monde ce qui se fait de mauvais, tout ce qu'on lit de mauvais, tout ce qu'on entend de mauvais. On finit toujours par assimiler un paquet de mauvaises tournures, parce que ça nous est imposé un peu comme des patois; c'est une bataille à livrer mais notre détermination est très grande et vous pouvez être assurés que nous avons un idéal qu'on va poursuivre dans la mesure où cela est physiquement possible. Au-delà de ça, nous allons faire comme les autres : pas plus que notre possible.






2 La qualité de la langue parlée

Marcel DUBÉ, président par intérim, Conseil la langue française
Jean-P. LADOUCEUR, vice-président, Recherches/planning Télé-Métropole Inc.
Pierre PETEL, conseiller, Direction des programmes du réseau français de la télévision, Radio-Canada
Anthony SHORTENO, directeur des émissions CKAC/Télémédia




Nous reproduisons dans les pages qui suivent la version écrite de l'intervention de chacun des participants à la table ronde. Cette version a été effectuée à partir d'un repiquage.






Marcel DUBÉ




Je dois vous confesser dès le départ que je n'ai jamais été un consommateur invétéré de télévision ni de radio, même si depuis vingt-sept ans ce sont les médias que j'ai contribué à alimenter principalement comme dramaturge et aussi comme traducteur et auteur de documentaires.

Il n'a jamais été dans mes moeurs ou mes habitudes de vie d'entrer chez moi pour regarder la télévision ou écouter la radio. Il est plutôt dans ma nature de consacrer les heures que je passe à la maison au silence ou à la lecture des journaux.

Je connais cependant suffisamment ces médias, par l'expérience que j'en ai et pour avoir eu à l'occasion la curiosité de passer certaines heures devant l'écran de télévision ou de tourner le bouton de la radio placée sur ma table de chevet. Comme c'est aussi un appareil réveil-matin, j'avoue avoir été parfois agressé dès le début du jour par des voix affreuses au langage outrancier. La langue que l'on utilise à la radio, à la télévision et même au théâtre, dont la vogue est certaine en maints endroits au Québec, cette langue, dis-je, peut être considérée comme un médium de communications de masse. Elle a la propriété d'avoir des qualités diverses qui se mesurent à partir du pire jusqu'au meilleur, selon le diffuseur choisi et selon les normes imposées par ce diffuseur pour atteindre la plus haute cote d'écoute.

Lorsque ces normes reposent sur l'analphabétisme de la pauvre madame Tartempion de la rue Panet dont l'existence n'a jamais été vérifiée par personne, les produits qui nous sont alors servis sont du plus mauvais goût et constituent une insulte à la population.

Mais lorsque le diffuseur respecte sa clientèle et lui fait confiance, il peut atteindre à des résultats étonnants en faisant utilisation d'une langue correcte et structurée, vivante et colorée, nettement identifiable à ce qu'il est convenu d'appeler la langue française à saveur culturelle québécoise.






Jean-Paul LADOUCEUR




Nous, de la télévision, sommes responsables de la qualité de la langue parlée en ondes chez nous. Cependant, quand il s'agit de diffusion en direct, la télévision ne peut se porter garante de cette qualité quand les participants aux interviews ou ceux qui s'expriment sans texte parlent à leur façon. La progression de Télé-Métropole vers le plateau qu'elle a atteint n'a pas été facile. Au cours d'émissions nombreuses où les comédiens ne travaillaient qu'à partir d'un canevas, il était difficile d'éviter la pauvreté relative de la langue de chacun. La direction des programmes a conseillé, menacé et finalement agi pour remplacer ceux qui ne se conformaient pas aux directives. Mais bien parler le français et être bon comédien ne sont pas nécessairement des attributs conjugués en un même individu. Depuis 5 ans, nous croyons que l'effort de correction s'est heureusement manifesté surtout au niveau des programmes pour enfants, zone particulièrement visée par les critiques. De plus, depuis plus d'un an, un comité d'analyse lit chaque texte soumis par les auteurs et corrige s'il y a lieu les impropriétés de langage. Le comité doit par surcroît surveiller les émissions en ondes pour s'assurer que ses directives ont été respectées. Tous les membres de ce comité connaissent bien le français et sont aptes à souligner les erreurs. Cependant, pour des besoins dramatiques, nous conservons la saveur d'une langue locale avec sa couleur et ses régionalismes de bon aloi.

Vous avez remarqué que chez nous les animateurs au français trop boîteux ont disparu, que le français des messages commerciaux suit la tradition de son milieu. En cas de doute, nous référons à des experts extra-muros. Depuis 3 ans chaque semaine, à l'émision « Votre ami Suzanne », M. Jacques Laurin est titulaire d'une chronique sur la langue française. Notre public et nous-mêmes en avons noté des retombées favorables. La responsabilité entière de la qualité de la langue relève de la section programmes. Ne croyons pas qu'il y ait un lien entre la qualité de la langue et les cotes d'écoute. Nous croyons cependant que les cotes d'écoute sont reliées directement aux facteurs d'étonnement générés par le contexte entier, soit l'information, l'intention dramatique, le jeu du comédien, et la compréhension de la langue parlée. Mais il serait oiseux de tenter de contrôler les milliers de mots entendus durant une journée de mise en ondes. Tous ces gens interviewés, tous ces gens qui s'expriment sans l'aide d'un texte, sont susceptibles de se tromper, de commettre des écarts de langage sans que la Direction des programmes ne puisse intervenir. Il y a aussi dans le public, et nous le déplorons, beaucoup d'anglicismes. Il nous est impossible de corriger radicalement ce défaut chez l'homme de la rue. Cependant nous croyons que vingt ans de télévision ont contribué à une amélioration sensible auprès de la population. Il nous est maintenant plus facile qu'il y a vingt ans de trouver quelqu'un qui s'exprime correctement. Le vocabulaire français des nôtres s'est perceptiblement enrichi et nous croyons que le souci sans cesse croissant que nous avons du bon français dans nos murs et en ondes continue de contribuer à cet enrichissement.






Pierre PÉTEL




La langue parlée est souvent, sinon toujours, à l'origine de l'écrit et je m'explique un peu.

À ses débuts, la télévision comme la radio, recourait à l'écriture et les animateurs lisaient ou mémorisaient des textes de présentation de l'émission ou des invités. Ceux-ci lisaient leur papier, leur conférence jusqu'au jour où nous nous aperçûmes que ce qu'on gagnait en clarté, en précision, en qualité, on le perdait peut-être en chaleur communicative et en spontanéité. Je me souviens de Jacques Normand : un jour, alors que transfuge de la radio comme tous les autres comédiens à l'époque, je le poussai devant les caméras et je lui demandai de se débrouiller tout seul et d'improviser. Il n'avait jamais été plus convaincant qu'étant lui-même. J'avais fait la même chose avec d'autres comédiens, et entre autres, Berval à qui j'avais remis un texte en lui demandant de le mémoriser, et qui, dans sa langue châtiée très « Bervalienne » me remit le texte et me dit : « Montre moe donc le « stage » pis lâche moe donc louse ». Entre ces deux outrances, le carcan, le rigorisme d'un texte littéraire et la fantaisie débridée, se situe la vérité. La vérité c'est que sur le miroir grossissant de la lampe-image d'une caméra, seules avec les années, les vraies personnalités, sont demeurées. Les autres, les plus faibles, sont disparues. Donc, sont restées les « bêtes » de la télévision, ces monstres qui ont modelé notre image, puis ont modelé le téléspectateur et qui ont amené à se révéler une identité de groupe chez les Canadiens-français.

Côté théâtre, ces monstres sacrés s'appelaient au cours des années Jean Duceppe, Ovila Légaré, Jean-Louis Roux, Émile Genest, Denise Pelletier et Gilles Pelletier, Pierre Boucher et tant d'autres. Et nos auteurs, s'adaptant à leur forme de langage, et leur personnalité, finirent par écrire un peu pour eux. Ils firent se rejoindre, comme je le disais tantôt, leur écriture et la langue parlée, sans changer le fond de leur texte, ni altérer leur message. Leurs personnages de désincarnés qu'ils pouvaient être parfois, prirent vie. À ce sujet, je me rappelle un incident : Je fus à l'origine de la série « Moi et l'autre »; je me souviens que pendant les semaines de préparation, Bissonnette le réalisateur, Denise et Dominique et Gilles Richer se voyaient constamment tous les jours, préparant leur texte. Arrive la première répétition en salle de lecture du texte. Désappointement général, Denise et Dominique disent : « Ça ne nous ressemble pas, on ne réagit pas, on ne parle pas comme ça dans la vie ». Richer a dû réécrire dans la nuit son texte au complet sans changer ses situations, sa scénarisation, ni l'enchaînement de ses gags, mais pour le mettre en bouche, dans la bouche de ses comédiennes. On connaît le succès par la suite, ce succès dû en grande partie à l'identification qu'avaient pu créer les personnages avec le public et vice-versa, cet échange d'identification entre les deux.

Le public finit par s'identifier au personnage, par adapter sa façon de penser et de parler. La force de frappe de la radio-diffusion, de la radio comme de la télévision, vient renforcer ces façons en les véhiculant rapidement et en « charriant » des expressions nouvelles qui du jour au lendemain, entrent dans le langage et dans les moeurs. Ce que le folklore prend souvent des siècles à installer, l'électronique l'installe, elle, du jour au lendemain et devient pour ainsi dire un nouveau folklore, à preuve les expressions : « C't'un bon boss » d'Yvon Deschamps ou « Est bien fine » ou « Fais-t-en pas ma noire »; on entendait les jeunes, les jeunes filles, véhiculer comme une traînée de poudre à travers la province ces façons nouvelles, ces modes d'expression nouveaux. Un succès de télévision, quand je dis « à l'étendue de la province », rejoint 1 million, 1 million cinq cent mille, 2 millions de téléspectateurs, tandis qu'une pièce de théâtre, en scène, un succès rejoint vingt, vingt-cinq mille personnes.

Donc, la première responsabilité d'un poste de télévision repose, je pense, dans le choix de ses interlocuteurs. Il y a deux éléments, l'élément de réflexion, de miroir, et un facteur de levain, de levure. J'ai parlé des téléromans et des variétés parce qu'ils sont les éléments de culture populaire qui ont en fait une force de pénétration plus grande dans le public que les émissions d'information ou d'affaires publiques. Mais celles-ci aussi, au cours des années, ont eu leurs personnalités qui ont polarisé l'attention, plus que les formules dans lesquelles elles évoluaient. Et je rappelle les noms d'André Laurendeau, de Judith Jasmin, Gérard Pelletier, René Lévesque et, plus près de nous, de Pierre Nadeau. L'expérience nous a révélé que la différence entre un succès spectaculaire dans une émission ou un succès relatif, tient à sa tête d'affiche. Nous pouvons varier les formules de variétés depuis les débuts de la télévision : Music Hall est devenu « Plein feux », « Zoom », « Faut voir ça », y a plus ou moins de chansons ou plus ou moins de ballets dans l'un que dans l'autre, mais y a des noms qui restent, des souvenirs ineffaçables. Je revois Michelle Tisseyre à Music Hall, Lise Payette à son « Talk-show », c'est des choix qui reposent sur les personnalités des grands ténors de la communication, c'est l'aspect humain plus que l'ingéniosité ou l'artifice d'une formule plus ou moins savante qui prime. Nos choix se sont révélés pas si mauvais, avec le recul, puisque beaucoup de ces personnes-là aujourd'hui dirigent le pays autant à Québec qu'à Ottawa. Et au-delà des formules de programmes, aussi brillantes fussent-elles, je me répète, et bien avant nos politiques-maison de langues ou nos normes de travail interne, ces personnalités par leur influence, leur culture, leur bagage, ont été déterminantes dans l'évolution de la langue au Canada français et dans une certaine normalisation d'un français national qui se situerait aux confins d'un français universel et des disparités régionales à travers le pays.

Avec René Lecavalier, qui a revalorisé le langage sportif, ou Henri Bergeron ou Raymond Laplante, à qui je rends un hommage particulier aujourd'hui, Radio-Canada s'est donné une voix maison, un ton, un langage qui sans être pointu, ont une valeur pédagogique incontestable, situés je pense, entre l'école et l'université. Je ne veux pas embarrasser Raymond mais je crois qu'on a senti cet effet, ces effets de pédagogie dans le public. Vous m'aviez dit Raymond que vous aviez noté une grande différence dans les interviews de l'homme de la rue que vous faites maintenant par rapport à celles que vous faisiez il y a quinze ou vingt ans; il y a eu une évolution rapide vers la qualité, qui n'est pas due qu'à la seule télévision; je ne cabotinerai pas sur ce point-là, mais nous avons été partie présente, je crois, dans cette évolution. Des idiomes subnationaux auront toujours leur place à notre antenne. La langue savoureuse de la Sagouine, du Survenant, de Séraphin, de Michel Tremblay trouveront leur place à côté de celle plus châtiée des Robert Choquette et de notre ami Marcel Dubé. À travers notre histoire de la télévision, nous avons eu des chroniques régulières à notre antenne. Avant la télévision, il y avait eu la célèbre émission de Radio-Collège à la radio, nous avons connu d'année en année les fureurs d'un puriste dont les plus vieux se rappelleront, La langue bien pendue, Le français sur le vif, Langue vivante, des émissions auxquelles vous avez participé, je pense Raymond! Jusqu'au « Francophonissime » d'aujourd'hui que nous faisons en collaboration avec la Communauté des télévisions francophones.

En 1960, nous nous dotions d'un service de linguistique animé par des personnalités comme Jean-Marie Laurence, Robert Dubuc, un service très important à nos yeux qui fait l'envie de plusieurs et que dirige aujourd'hui Fernand Guérard, autrefois directeur des programmes. En plus, nous exerçons une surveillance constante des messages commerciaux, nous avons un service du code publicitaire que Mme Bruneau, qui était avec nous ce matin, dirige. Ce service opère une surveillance quotidienne des messages commerciaux avant même souvent qu'ils soient réalisés. Il nous sont d'abord soumis et il en résulte de nombreux refus sur le plan de la correction, sur le plan des anglicismes et qui sont dus bien souvent au fait que la majorité de ces réclames sont transportées ou traduites de l'anglais au français directement. Et je ne serais pas surpris, je ne sais pas si on a fait l'évaluation, de l'influence que nous avons pu avoir avec les années auprès des instances à Toronto ou New York. Devant l'accumulation de ces refus, je ne serais pas surpris que nous ayons joué ce rôle quia amené la création de plus en plus fréquente de campagnes publicitaires originales en français. Mais voilà brièvement exposée cette conception de base sur l'alignement de la langue à Radio-Canada en fonction des valeurs sociales psychologiques, nationalistes et culturelles que représente la Société franco-canadienne. Nous pouvons sans doute faire mieux, faire davantage. Je pense que je vais maintenant vous écouter pour ramener le plus possible de conseils que vous nous donnerez, de recommandations que vous nous ferez. Je vous remercie beaucoup.






Anthony SHORTENO




Je vais essayer de faire une espèce de rappel historique, pour ensuite canaliser mon propos vers la radio. Je fais un rappel historique de la radio dans le livre de Gilles Proulx « L'aventure de la radio au Québec » dans un chapitre qui porte justement sur la qualité de la langue parlée à la radio; cela débute comme ceci : « En 1953 CKAC, se distingue dans un autre domaine; il s'agit cette fois de la qualité de la langue parlée en ondes; il se voit décerner la médaille de l'Académie française, ce qui n'est pas une mince affaire; la Société du bon parler français en est heureuse de même que tous les défenseurs de la langue. » Mais quelle était donc la valeur du français parlé des débuts de la radiodiffusion à Montréal? Cette radio québécoise utilisait une langue généralement pittoresque. Quelquefois une langue incorrecte, mais chose assez surprenante, c'était beaucoup moins fréquent qu'on ne pourrait le croire; en ce qui concerne le vocabulaire par exemple, on allait chercher des mots du parler régional, des mots de la langue populaire de tel quartier ou de tel métier. Mais n'allons pas croire que Montréal était une ville plus française qu'aujourd'hui et qu'il y était facile de s'exprimer dans sa langue maternelle, au contraire; on raconte que les grandes compagnies américaines et torontoises qui commanditaient les textes radiophoniques obligeaient les scripteurs à mal écrire sous prétexte que c'était le seul moyen d'atteindre la population, se rappelle Olivier Carignan, producteur radio durant l'âge d'or de ce média.

Or, Carignan et c'est cité par Pierre Pagé et René Legris dans une entrevue accordée au quotidien Le Jour, 22 mars 1975, Carignan dis-je, au moment où il dirigeait une agence de publicité, est arrivé à convaincre les commanditaires qu'il était possible d'atteindre le public dans une langue correcte. Il a ainsi créé le fameux radio-roman qui a duré 26 ans à Jeunesse dorée et qui s'était efforcé de donner l'image fidèle du milieu québécois, une image acceptable dans une langue correcte. On doit donc à la radio, selon Pagé et Legris, d'avoir créé un environnement français au Québec. En revenant à leur domicile le soir, les ouvriers qui passaient la journée dans des usines anglaises se retrempaient dans une atmosphère française à l'écoute de la radio. La langue française de la radio a nécessairement influencé la progression de la langue parlée au Québec. Le duo Pagé et Legris va même jusqu'à se demander si la radio québécoise n'a pas contribué à sauver la langue française ici.

Il est sûr que, quand on regarde le progrès de l'évolution de la langue française, si on regarde la Loi 22 au tout début et la Loi 101 qui s'en est suivie, il a fallu d'abord rétablir un rapport quantitatif. J'ai participé à la campagne publicitaire qui était « De plus en plus au Québec c'est en français que ça se passe » et l'objectif était strictement quantitatif, la qualité était secondaire, voire même tertiaire. C'est pour ça qu'il n'y a pas lieu à la panique quand l'objectif quantitatif vient d'être réglé, qu'on passe maintenant, et c'est une progression normale, à l'aspect qualitatif. Mais le problème majeur dans l'établissement d'un rapport qualitatif est un problème de source. C'est là qu'il y a confusion, contradiction. Je me souviens qu'au début à l'Office de la langue française on a d'abord parlé d'Office, de Régie puis c'est revenu à Office; en terminologie on parlait par exemple de « mercatique » au lieu de « marketing »; pour suivre, on avait tout changé nos lettres d'affaires, notre correspondance, etc.; six mois plus tard on a dit : l'usage fait que c'est « marketing » et non plus « mercatique » qu'il faut utiliser. Parfois il y a des hésitations et c'est normal quand on essaie de définir une langue québécoise. Je sais bien, moi, qu'au CRTC on dit « radio AM ». Est-ce que c'est radio AM ou radio MA? J'écoutais ce matin à la table-ronde de la presse écrite où deux intervenants ont dit qu'ils vendaient 320 000 copies ou X mille copies. Moi j'ai failli perdre un client parce que dans un message publicitaire pour un magazine, j'avais dit « copie » au lieu « d'exemplaire ». Or je ne veux pas dire qu'exemplaire est mieux que copie mais encore-là on ne s'entend même pas sur la terminologie.

Il y a eu diverses banques de terminologie qui ont donné leur opinion, il y a Beaudry dans la Presse qui est cité, il y a le Service linguistique de Radio-Canada vers lequel on se tourne, il y a les dictionnaires; mais là encore, est-ce que les dictionnaires il faut les consulter pour la syntaxe, l'orthographe ou pour la définition, qui touche tout l'aspect culturel qu'on n'a pas touché? Et aussi, plus il y a de sources plus on entend dire que, eh bien, les deux se disent. La confusion entre les sources est également assez sérieuse, je me souviens à l'époque où on avait créé « Adam Labrosse » on avait un slogan qui était : « Une dent propre ne carie pas » bon! Le service de linguistique de Radio-Canada dit non! Une dent propre ne se carie pas. L'Association professionnelle des dentistes dit qu'une dent ne peux pas carier parce que c'est la plaque qui cause la carie, la dent ne peux pas carier d'elle-même, donc elle ne se carie pas. Alors finalement vous avez eu « Adam Labrosse » qui chantait au canal 10 « Une dent propre ne carie pas » et au canal 2 la même chanson, avec la formule « Une dent propre ne se carie pas ». Voilà le problème de la confusion des sources; tant et aussi longtemps qu'on n'aura pas de sources fiables on va toujours être confrontés à ce problème qui n'ira pas en diminuant.

L'autre problème, le problème de la relève, je pense qu'on en a parlé durant les trois premiers jours. C'est sûr qu'il y a beaucoup de difficultés à assurer une très borine relève. Pour la radio, il existe de plus un conflit entre notre rôle de diffuseurs puis notre rôle de producteurs-diffuseurs. Ainsi, si vous ouvriez votre radio présentement à 2h55, une heure-type de la radio, vous entendriez trente-huit minutes de diffusion et vingt-deux minutes de production-diffusion. Or, sur trente-huit minutes dont on est responsable mais qu'on ne produit pas, et où l'on diffuse, il y a vingt-six minutes en musique grosso modo, douze minutes en publicité nationale. Sur les vingt-six minutes de musique, vous avez 25 % de contenu québécois, du type Charlebois, Dufresne, Beau dommage etc. Quelle est la qualité de ce français? Je ne pose pas de jugement de valeur. Est-ce une langue? On revient à la base qui est culturelle. Alors vingt-six minutes sur l'heure, c'est de la musique; il est évident que vous êtes responsables de la jouer ou de ne pas la jouer. Mais il reste que le contenu québécois, il faut en jouer, et on veut en jouer. Le gouvernement ne trouve pas ça si mal puisqu'il finance les musiciens québécois pour aller en Europe. Quant à la publicité nationale, douze minutes en sont payées par les agences, qui sont responsables du contenu. J'y entends encore : « Y a des spéciaux X » au lieu « Y a des offres spéciales ». Dans un message tout récent du gouvernement du Québec sur le supplément au revenu, on invitait les gens à « remplir une formule » au lieu de « compléter un formulaire ». Encore là, les sources diffèrent. Nos rédacteurs font des efforts surhumains pour nos clients pour lesquels on rédige la publicité. La terminologie est respectée. Sauf que nos clients disent parfois : « Pourquoi n'ai-je pas le droit de le dire à votre antenne, puisque l'autre en a le droit? » « C'est un matériel produit par une agence; trouve-toi une agence, puis « passe ». »

Il y a six minutes d'information, deux bulletins d'environ trois minutes, et des topo de quarante secondes grosso modo; on n'a aucun contrôle sur ces six minutes, sur la qualité des topo-sonores des intervenants quand on fait un reportage. Et il y a douze minutes d'animation générale.

Si on a des animateurs de qualité, on aura une qualité d'animation; nos animateurs à CKAC possèdent, je pense, leur langue : Jacques Proulx, Serge Laprade, Suzanne Lévesque, Louis-Paul Allard, etc. On est véritablement diffuseurs et producteurs-diffuseurs ce qui cause un problème. Malgré tout, je pense que Télémédia, depuis plusieurs années, reçoit toujours des mentions honorables au point de vue de la qualité de la langue. Je dois également souligner le travail de Doucet et Raymond dans le baseball depuis onze ans, qui se sont efforcés de développer une terminologie du baseball. Ils ont écouté, audition après audition, corrigé, et aujourd'hui les gens, quand ils parlent de baseball au Québec, s'expriment beaucoup plus correctement qu'au début dans le temps des « pitch » des « strike » puis des « ball ».

Chez nous, nous organisons des journées officielles, mensuelles d'audition et avec tous les directeurs de services; à l'intérieur même des services, il y a des journées d'audition bimensuelles. De plus, chaque directeur de service intervient directement au jour le jour. On travaille tous, « sans filet », c'est en direct. Alors à la minute où une erreur se produit, il y a toujours deux ou trois personnes pour corriger cette erreur-là. C'est rapide, c'est très efficace, d'ailleurs on a tous des téléphones dans nos voitures et du moment qu'on entend quelque chose, on peut téléphoner! Nous faisons des efforts constants dans la sélection du personnel, parce que à la radio on ne peut pas s'appuyer sur l'image, et puis le contenant et le contenu sont importants; quelqu'un qui s'exprime mal ne « passera » jamais. C'est déjà là un certain contrôle sur la qualité; quand on juge quelqu'un il est important qu'il soit capable de communiquer rapidement puis de façon efficace; pour faire ça, il faut posséder un minimum de qualité de sa langue.

La situation n'est sûrement pas satisfaisante ni chez nous ni partout, mais on sent le progrès. En voici quelques exemples positifs. Il y a une conscience publique de la qualité de la langue; par exemple, si vous écoutez quelques lignes ouvertes, on ne dit plus « Félicitations pour votre programme », on dit « Félicitations pour votre émission ». On dit : « Je voudrais exposer un problème » on ne dit pas : « J'ai quelque chose à dire ». De plus en plus on sent la meilleure qualité des interventions dans les lignes ouvertes, et encore beaucoup plus dans les lignes ouvertes de sport. C'est là un domaine qui a beaucoup évolué et là où les gens sont le plus conscients chez nous de la qualité, là où il y a eu plus de progrès, c'est dans le sport. D'ailleurs, ce matin M. Cellier disait lui aussi que dans le Journal de Montréal c'est au sport que les employés faisaient le plus grand effort. Il deviendra probablement socialement inacceptable de mal parler, comme ça l'est aujourd'hui de plus en plus de fumer, mais c'est sûr que ce n'est pas pour demain.

La langue est témoin de l'évolution sociale. J'ai lu les minutes du congrès depuis trois jours, je note l'absence de l'industrie, du cinéma, du théâtre. Or, la langue, ce n'est pas simplement ce qui peut être véhiculé, grammaticalement, et en syntaxe, mais c'est tout l'aspect culturel. Je pense que nous, en tant que diffuseurs, nous avons une responsabilité certaine mais le reflet culturel et sociologique, on le retrouve au théâtre, au cinéma et dans la musique, les disques. On a demandé si les cotes d'écoute et la qualité de langue étaient incompatibles. Selon nous, les cotes ont été toujours excellentes et on pense que la qualité de langue est beaucoup plus compatible avec le succès quantitatif des sondages qu'incompatible. Il n'est pas vrai qu'il faut pécher par complaisance pour réussir à s'attirer un auditoire. Ce dont on a réellement besoin, c'est d'une seule source de référence, une, au moins une, et c'est urgent si on veut progresser. Tant qu'on dira :les deux se disent ou les trois se disent, puis tant qu'on citera vingt-deux sources, on ne pourra pas progresser plus rapidement. De cela, on est conscients, mais souvent les solutions on ne les a pas. Et la grande question à résoudre, et où je pense qu'on est peut être passé un petit peu à côté, c'est quand il s'agit de définir ce que c'est que la langue française au Québec, le langage québécois. Quand ce sera défini quelque part, le progrès sera beaucoup plus rapide. Entretemps, on fait tous des efforts constants, mais le problème est épineux. Si il n'y avait qu'une seule source, ou du moins une source qui agirait en autorité finale, on pourrait avancer beaucoup plus rapidement.




IV - ALLOCUTION DE CLÔTURE
Table des matières
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