Accéder au contenu principal
 

 
Actes du colloque « La qualité de la langue... après la Loi 101 »

ACTES DU COLLOQUE

« LA QUALITÉ DE LA LANGUE... APRÈS LA LOI 101 »

Québec,
30 septembre -
3 octobre 1979




iv

Allocution de clôture


par le président par intérim du Conseil de la lange française,
monsieur Marcel DUBÉ




Donc, à pied levé, comme on dit au théâtre, on me demande de faire la synthèse de ce colloque qui s'achève.

Remplacer monsieur Camille Laurin et monsieur Jacques-Yvan Morin en même temps, ce n'est pas une tâche facile pour un modeste président par intérim, mais je vais essayer de m'acquitter de cette tâche avec une économie de mots et de moyens qui corresponde à la situation que nous vivons. D'abord, je dois dire que ce colloque, qui est une initiative du Conseil de la langue française ainsi que de la Direction des études et recherches du Conseil, s'avère selon nous un succès au point de vue, à tout le moins de la participation, puisque depuis dimanche soir plus de cinq cents personnes se sont inscrites à ce colloque.

Un consensus, je crois, s'en dégage : nous pouvons dire que tout le monde aspire à un français de qualité. Mais là où les choses se compliquent, semble-t-il, c'est lorsqu'il faut définir ce qu'on entend par français de qualité. Je pense qu'avec le temps, ce sont des choses qui se feront, qui pourront se faire. Nous pouvons dire aussi que le problème du français au Québec n'est plus le problème de la survie du français. Cette étape a été franchie irréversiblement. Le problème n'est plus posé sous la forme de l'opposition joual/français. L'obsession de l'anglais menaçant a disparu. Et lorsqu'on parle de qualité il ne s'agit pas d'un problème d'esthétique, de beau langage, de recherche, ni d'élitisme; par contre plus personne ne défendrait une conception monolithique de la qualité de la langue, puisque nous sommes très sensibles, à la diversité des codes, à la diversité des niveaux de langue, à la diversité des situations de communication.

Vous tous qui avez participé au colloque, vous avez cherché des solutions concrètes aux problèmes. Ce qui importe avant tout c'est que la langue soit un moyen de communication plein et authentique. Les Québécois veulent une langue fonctionnelle qui permette la communication efficace de tous les messages les plus simples et les plus quotidiens comme les plus complexes, les plus techniques, les plus savants. Vous voulez, nous voulons, une langue simple, souci particulièrement remarqué chez les publicitaires et journalistes de la presse parlée et écrite. Nous voulons une langue correcte, conforme au code de la langue respectueuse des règles de la grammaire. Nous voulons une langue exacte et précise à la hauteur de la complexité de la vie et de la pensée. Et c'est cette langue qui est désignée par l'expression « français standard d'ici ». En ce qui concerne l'enseignement du français, quelques points sont particulièrement dignes d'être relevés. Dans les milieux de l'enseignement, à commencer par le ministère de l'Éducation du Québec, on note un grand souci de continuité. Il n'est pas question d'après les opinions émises de renoncer aux orientations établies depuis les années '60 et on veut en particulier mettre l'accent plutôt sur le développement de l'attitude à communiquer que sur l'apprentissage des règles pour elle-même et rejeter toute forme de pédagogie du français qui serait dévalorisante et culpabilisante pour les élèves.

D'autre part, nous avons senti la nécessité de mieux encadrer le processus d'apprentissage, d'où les précisions apportées dans les nouveaux programmes cadres du ministère de l'Éducation. Nous reconnaissons aussi la nécessité impérieuse d'assurer l'apprentissage en profondeur du code grammatical et orthographique. À l'extérieur des milieux d'enseignement, le jugement apporté sur la qualité du français des élèves et des étudiants qui sortent de nos établissements continue à être très sévère tant dans les milieux de l'industrie que de la publicité et du journalisme. Mais il est certain que le processus pédagogique devra comprendre des mesures de contrôle très fermes. Rien ne permet d'affirmer, si ce n'est à titre d'impression, que la situation s'améliore ou se dégrade. Ce qui est sûr c'est que l'objectif que nous visons tous n'a pas encore été réalisé d'une façon assez généralisée. Il semble bien qu'au terme de ces trois jours de colloque, nous puissions exprimer les souhaits ou recommandations suivantes :

Il serait important de maintenir la préoccupation de la qualité de la langue dans tous les programmes qui découlent de l'application de la Charte de la langue française; le français que l'on veut implanter ou généraliser par ces moyens doit être un français de qualité. Il est important de demeurer bien conscients des nombreuses imperfections du français que nous utilisons aujourd'hui dans l'administration publique, la publicité, les journaux et chercher constamment les moyens d'y remédier personnellement et collectivement. Il est aussi important, en ce qui concerne la langue des publications scientifiques, d'étudier les moyens de favoriser l'utilisation du français même si ce problème touche l'ensemble des pays francophones y compris la France.

Pour conclure, il me faut souligner le grand intérêt qu'a suscité le thème du colloque sur la qualité de la langue et y voir l'indice de ce que le débat linguistique passe du souci de la survivance à celui de l'épanouissement du français au Québec. Nous ne pourrions nous quitter, au terme de cette rencontre de trois jours, sans vous remercier pour l'excellence de votre participation, pour votre présence chaleureuse aux ateliers et tables-rondes; nous voulons remercier aussi toute l'équipe du comité organisateur, dont les noms de ceux qui la composent apparaissent au programme, ainsi que le personnel du secrétariat et du Service des communications du Conseil de la langue française, de même que les animateurs, messieurs Soucy Gagné et Raymond Laplante et tous les conférenciers qui vous ont adressé la parole au cours de ce colloque. Au revoir et merci.






Synthèses et commentaires

par

le rapporteur des débats du colloque,
monsieur Raymond JOLY, professeur,
Département des littératures,
Université Laval



Par suite de contingences matérielles, il est malheureusement impossible de fournir le résumé de la discussion qui suivit la table ronde sur la langue des médias électroniques.






Première séance : La notion de la qualité de la langue

Discussion*

Pour apprécier le sens de ce qui s'est passé au colloque sur la qualité de la langue... après la Loi 101, les silences et les omissions sont peut-être aussi importants que les propos. C'est pourquoi le rédacteur, avant d'entreprendre le compte rendu des discussions soulevées par les exposés de MM. Chantefort et Corbeil, relèvera quelques thèmes dont l'absence lui a paru significative.

Un intervenant a fait observer avec satisfaction qu'il n'avait pas entendu parler une seule fois de la survie du français. En effet, si l'attitude des participants au colloque reflète bien la réalité de l'Histoire, il faut convenir que le peuple québécois a franchi un seuil, qu'il s'est engagé d'un mouvement irréversible dans l'affirmation de sa personnalité linguistique.

Est-ce à cette assurance qu'il faut attribuer l'oubli presque complet de la Loi 101, qui figurait pourtant dans le titre même du colloque? Apparemment, en parler reviendrait à souligner qu'il fait jour à midi et nuit à 23 heures. La question de la langue est désormais au Québec un objet de politique culturelle intérieure, et non plus de luttes défensives.

On ne s'étonnera pas d'apprendre que l'obsession de l'anglais envahissant a perdu beaucoup de sa force. C'est peut-être ce qui explique la stupeur — « horreur » ne serait pas trop fort — qui accueillit les révélations d'Arnold Drapeau sur la langue de la communication scientifique (voir la cinquième séance : « la Langue de l'enseignement »). Nous nous croyions bien au chaud, entre francophones, et voilà qu'on nous rappelle le proverbe chinois selon lequel le poisson pourrit par la tête. Nous sommes de taille à affronter victorieusement can, clutch, strap et compléter une formule; mais que faire si l'impérialisme économique et culturel des États-Unis dépossède les savants de leur langue, et ce, jusqu'en France? Le colloque s'est révélé singulièrement peu politique, si l'on entend par là « conscient des contraintes politico- économiques qui s'imposent à toute action culturelle ».

Si, dans cette perspective, renaît la question de la survie, il faut admettre que c'est la francophonie tout entière qui est interpellée — cette francophonie qui fut, elle aussi, presque entièrement absente des débats; notre rapport à la France, en particulier, parut frappé d'un tabou. Je suggère une hypothèse : les milieux qui s'intéressent à la langue au Québec sont enfin sortis — et on peut espérer que c'est définitif — de la querelle du joual. Dieu merci, la « langue québécoise » a l'air bien morte, et tout le monde brûle du désir d'illustrer le français québécois. Mais cette pénible crise d'identité a laissé des écorchures et des ecchymoses, qu'on évite de palper; on préfère concentrer son attention sur les problèmes internes de la situation linguistique d'ici. La norme du français, nous ne sommes pas les seuls à la définir et nous n'en serons pas de sitôt le définisseur principal. Est-ce hasard ou symptôme si les participants qui ont rappelé ce fait se retrouvent plus nombreux parmi ceux qui ont écrit que parmi ceux qui ont pris la parole en assemblée?




* La synthèse des discussions tient compte à la fois des interventions orales qui suivirent les exposés et des commentaires écrits remis par les participants au sortir de la salle. [retour au texte]




Un dernier silence, enfin. La Loi 101 a fait du Québec un État pleinement et entièrement francophone; elle n'a pas la vertu magique de transformer d'un coup tous les Québécois en francophones. La maîtrise d'un français de qualité chez ceux de nos compatriotes qui n'ont pas sucé cette langue avec le lait ne passera pas par les mêmes chemins que pour la majorité. Cela pourrait fournir matière à un autre colloque...



o-o-o


La socialisation exige de l'individu qu'il apprenne à compter avec la présence d'autres humains, tout aussi autorisés que lui à faire prévaloir leur désir, et avec le poids des usages, des lois, des systèmes et des structures; pas de socialisation, donc, sans répression. La liberté n'est pas autre chose que ce qui reste à l'homme d'élasticité dans la façon dont il navigue entre les contraintes et, parfois, s'appuie sur elles pour les déjouer ou les combattre.

L'emploi du langage obéit aux mêmes conditions. Le système verbal du français, la prononciation des voyelles dans cette langue, les formes de la conjugaison, tout cela est contingent et pourrait être différent; mais qui ne respecte pas les règles se trouve automatiquement exclu du réseau de la communication. Un individu peut révolutionner la philosophie, la physique ou la peinture; nul ne pourra faire que table soit masculin, que péricliter soit un terme familier, que détaler et s'enfuir conviennent aussi bien l'un que l'autre dans tous les contextes. Celui qui en prend son parti et acquiert la maîtrise du code peut légitimement espérer être compris quand il parlera; celui qui se rebelle n'arrivera même pas à se faire écouter. Cela est aussi vrai dans la cour où l'on joue au baseball avec les autres gamins qu'à l'école, aussi vrai à l'épicerie qu'au tribunal, à la taverne qu'à l'Académie. Il n'y a pas de situation où l'on puisse parler n'importe comment.

Étudier la qualité de la langue, c'est donc évoquer les conditions qui permettent au locuteur/scripteur d'éviter le rejet et d'établir la communication à un niveau optimal. De toute évidence, les opérations de régulation dont il s'agit sont des actes collectifs. L'essentiel de la discussion a porté sur le rôle d'une science, la linguistique, et d'un agent institutionnel, l'État, dans ce processus.

Les linguistes sont les héritiers directs des professeurs de langue, et ils exercent encore souvent les deux métiers à la fois. Lourd passé! Beaucoup de leurs anciens élèves ne leur ont pas pardonné le crayon rouge d'antan et ressentent toujours comme une humiliation cuisante d'anciens verdicts d'incorrection. Les linguistes ont beau abjurer les vieilles idées selon lesquelles il y aurait une Grammaire unique, code d'une Qualité de langue monolithique; ils ont beau affirmer leur respect pour les niveaux de langue et les usages régionaux, prôner une attitude situationniste face à la norme : rien n'y fait. On se plaint que les jeunes qui sortent des écoles et des universités ne sachent ni parler ni écrire, mais on s'insurge contre l'idée même de définir ce qui est correct et ce qui ne l'est pas; certains songent à mobiliser les Droits de la Personne contre les professeurs qui corrigent les fautes de leurs élèves.

Certains linguistes sont eux-mêmes rongés par la culpabilité. Leur science consiste à décrire, à analyser, à interpréter les faits de langue, et non pas à les juger. Nous savons fort bien aujourd'hui que la multiplicité des codes et des usages à l'intérieur d'un domaine linguistique ne saurait se ramener à l'opposition entre une « langue parfaite » et des « fautes ». De là au relativisme absolu et donc à la passivité de l'observateur neutre, il n'y a qu'un pas, que certains semblent prêts à franchir, tandis que d'autres, plus justement selon moi, insistent sur les dimensions concrètes de l'acte de langage.

Ils observent que le jugement de qualité n'est pas une invention des grammairiens, des académies et des ministères, mais qu'il accompagne la pratique du langage comme son ombre, dans tous les milieux et dans toutes les situations; les normes varient, elles sont tantôt formulées, tantôt appliquées d'instinct, mais cela ne change rien à l'affaire. Nos linguistes observent encore que la neutralité convient au savant qui décrit les faits de langue, mais que le chercheur lui-même est obligé, dès qu'il veut communiquer, de choisir un registre d'expression, un code, un niveau, etc. Bref, ils constatent que nul ne peut prononcer la moindre phrase sans porter de facto une suite ininterrompue de jugements inconscients sur la correction et la qualité, jugements qui deviennent vite conscients (même s'ils restent informulés) dès que le locuteur a des raisons de faire attention à la manière dont il présente son message — ce qui peut facilement lui arriver cinquante fois par jour. La science peut être neutre; les hommes, non. Quant à la langue, elle est à la fois un donné qui préexiste inexorablement à chacun d'entre nous, mais en même temps elle nous force à la liberté face à elle, nous force à agir en elle et donc, à la limite, sur elle.

La dimension individuelle de cette obligation de choisir semble avoir frappé tout particulièrement le public du colloque, et l'on peut même observer chez plusieurs intervenants une tendance à aborder les problèmes linguistiques presque exclusivement dans la perspective de la communication intime. Un didacticien, par exemple, dans un commentaire écrit très fouillé (auquel ces quelques lignes ne rendent nullement justice), s'attarde à commenter le statut respectif des deux énoncés suivants : 1 « Je suis heureux de vous voir ici » et 2 « Chus content que tu soyes icitte »; il en considère ensuite un troisième : 3 « Je trouve ça le fun que soyes icitte », et insiste longuement sur le fait qu'avoir la possibilité d'énoncer (1), (2) et (3) marque chez le locuteur une compétence plus grande que s'il n'avait à sa disposition qu'(1) et (2). Il conclut en soulignant le danger de choisir de façon trop rigoureuse une norme officielle du langage au Québec.

On pourrait être d'accord avec les faits, avec le raisonnement et avec la conclusion, et s'étonner quand même. D'abord, relevons une sorte de contradiction fréquente chez ceux qui tiennent ce genre de discours : on rappelle que c'est le peuple qui fait la langue, qu'en lui réside une source créatrice devant laquelle ces pauvres grammairiens doivent s'incliner bouche bée; et, l'instant d'après, tout se passe comme s'il suffisait d'une loi et de trois décrets pour tarir tout cela, comme si le fait d'enseigner la grammaire à l'école allait stériliser d'un coup la verve populaire. Je ne sache pas que personne ait au Québec l'intention farfelue de légiférer sur la langue familière; autant vaudrait faire voter l'Assemblée nationale pour ou contre le soleil au mois de juillet.

Mais ce qui me surprend le plus dans cette insistance mise sur la spontanéité de l'expression affective dans la vie privée, c'est la représentation du quotidien qui la sous-tend. On croirait, ma parole, que les Québécois ne quittent les embrassements de leurs proches que pour aller à la taverne s'épancher dans le sein de leurs amis d'enfance. Il me semble pourtant qu'ils passent le plus clair de leurs journées à faire mille autres choses : ils signent des baux, des rapports, des mémoires, des reportages; ils contestent leur facture d'électricité et leurs conditions de travail; ils apprennent l'informatique, l'histoire, la géodésie et la théorie des systèmes;ils discutent de la situation au Moyen-Orient et de la politique fiscale d'Ottawa, inventent des machines et rédigent les manuels techniques qui les accompagnent, scrutent les clauses de leur convention collective et du règlement de l'assurance-chômage, lisent des journaux et des livres sur tous les sujets imaginables et autres, s'interrogent sur la religion, sur la condition de la femme, sur les manipulations génétiques et sur l'avenir politique du pays, font campagne pour ou contre les règlements municipaux, postulent des emplois, passent des contrats, téléphonent pour affaires à de parfaits inconnus et leur écrivent, enseignent, prêchent, plaident et assistent à des colloques internationaux.

Il leur faut une langue pour cela aussi, et, de l'avis général, c'est là que le bât blesse. Ne faudrait-il pas s'occuper d'abord de ce qui va mal, et se fier à la créativité du peuple pour qu'il trouve, comme il l'a toujours fait, le moyen de rire et de pleurer à sa façon? Je me demande ce que signifie cette tendance, si répandue, à confiner le sujet parlant québécois à son domicile et à son cercle d'amis. Aurions-nous, en quittant la glèbe ancestrale pour un nouveau genre de vie, gardé les mêmes horizons?

Le reste du colloque s'est tourné vers des mondes bien différents, où la communication, sans être nécessairement neutre ni anonyme, prend un caractère public ou potentiellement public. La question qui se posait là était de savoir ce que nous entendions par qualité de la langue, mais collectivement cette fois. Et il fallait bien regarder en face l'idée d'une norme officielle, décrétée.

Puisque nous avons une langue nationale, comme n'importe quel pays (idée si évidente que personne ne l'a soulignée), il faut la définir. L'État semble s'orienter vers la reconnaissance d'une norme dominante, le « français standard d'ici ». L'opération, disons-le d'emblée, a paru faire l'objet d'un consensus très général.

Les oppositions qui se sont manifestées se fondaient en partie sur la difficulté qu'il y a à opter pour un objet bien insaisissable, et surtout sur des considérations idéologico-politiques. La première objection disparaît pratiquement d'elle-même bien qu'il ne soit guère possible d'y répondre : il est exact que le « français standard d'ici » n'a pas encore été décrit scientifiquement de façon rigoureuse. Mais il est notoirement impossible d'attendre que les linguistes aient fini leur travail pour passer à l'action, et l'on peut estimer que les intéressés s'entendent assez bien, d'instinct, sur ce dont il s'agit, pour que la notion soit opératoire. Après tout, il n'est pas nécessaire de savoir l'anatomie pour marcher.

Mais qui sont ces « intéressés » qui « savent d'instinct »? C'est se demander quel piège recèle l'innocente expression de « norme dominante » et si elle ne se traduirait pas tout simplement par « norme des dominants ». Les conférenciers ont concédé franchement que la concurrence entre les normes de qualité du langage reflète la concurrence sociale; c'est un fait universel et inévitable.

Il y a donc lieu de se demander si les pouvoirs publics et l'enseignement, en déployant leurs efforts pour augmenter la qualité de la langue, ne risquent pas de tomber dans le piège d'une pseudodémocratisation qui consiste en fait à imposer les valeurs de quelques groupes sociaux à tous les autres.

Certains répondent d'emblée par l'affirmative et ne voient dans tout cela qu'une nouvelle manoeuvre des classes dominantes : la qualité de la langue est une barrière supplémentaire que la bourgeoisie dresse entre elle et les classes défavorisées; le groupe dominant décrète comme norme sa façon de parler à lui et constate ensuite benoîtement que la majorité des gens parle trop mal pour avoir droit à autre chose dans la société qu'à des rôles subalternes.

L'un des conférenciers, à ce propos, cita les études de Tucker et d'Anglejan qui démontrent que ce que les Québécois de toutes les classes veulent, c'est, à la surprise générale, quelque chose qui ressemble beaucoup au « français commun ». Il n'aura sans doute pas calmé les inquiétudes de ceux dont je viens de résumer le propos, et qui verront dans ce consensus suspect la marque de l'ultime aliénation culturelle du prolétariat — et non la preuve que le peuple québécois tout entier se reconnaît dans certaines valeurs communes.

Il ne revient pas au rédacteur des débats de les trancher. Je soulignerai seulement la gravité de celui-ci, et me permettrai tout de même une question. Nul ne doute qu'il y ait un rapport entre le développement des arts et des sciences et l'infrastructure économico-politique des sociétés qui les ont engendrés; en ce sens, les mathématiques, la médecine et la littérature charrient des relents d'esclavagisme et de féodalité, sans parler des odeurs plus récentes. Néanmoins, nul ne conteste non plus qu'arts et sciences ont produit des oeuvres dignes de l'homme, nourriture même pour le révolutionnaire d'aujourd'hui. Nous ne pouvons pas sortir de notre histoire sans revenir à l'âge des cavernes. Peut-être en va-t-il de même pour la langue, fruit vivant d'un travail et d'un amour séculaires des plus humbles comme des plus savants. Ne peut-on pas penser que la syntaxe et le vocabulaire des grandes langues de civilisation sont des valeurs, au même titre que le calcul intégral, l'antisepsie ou le genre romanesque? Et, si on l'admet, se pourrait-il qu'une certaine forme de lutte contre la tyrannie linguistique des classes dominantes revînt de fait à octroyer au « peuple » l'équivalent du boulier, des emplâtres à la graisse de poule et du conte de folklore — toutes choses infiniment précieuses et qui ont fait leurs preuves, mais qui restent peut-être un peu limitées?

Quant à savoir à quoi une politique de refus de la norme dominante ressemblerait dans la pratique*, et quel effet on pourrait en attendre, pour l'émancipation des classes exploitées, dans une société comme la nôtre, ce sont là des questions sur lesquelles le colloque n'a pas eu le temps de se pencher. Ruse inconsciente, peut-être : il ne s'est guère arrêté sur les stratifications sociales du langage. Son grand thème et son grand souci fut la clarté dans la communication, qu'il a considérée comme indissociable de la correction, c'est-à-dire du respect du code linguistique. Il faut agir, n'a-t-il cessé de répéter, parce qu'une langue sans qualité nous fait mal et nous empêche de nous comprendre.




* Pour l'un des tenants de cette position, c'est bien simple, pour ce qui est de l'enseignement en tout cas : les enfants de cinq ans savent parler, donc l'enseignement de la langue maternelle au primaire est superflu (opinion écrite). [retour au texte]




Deuxième séance : la langue de la publicité

Discussion

Un mort ne peut rien vendre. Le premier soin du publicitaire doit donc être de ne pas se faire tuer. Les conférenciers l'avaient fort bien compris, et ils usèrent d'une stratégie impeccable. Il dirent tant de mal d'eux-mêmes, avouèrent si franchement que le profit était leur critère suprême, qu'il aurait été de la dernière indélicatesse d'y revenir. Bilan positif à deux titres : d'abord, la discussion sur la qualité de la langue put avoir lieu; et le public apprécia ce réalisme; on sut gré aux conférenciers d'avoir abordé avec netteté, et d'une façon extrêmement instructive, des problèmes concrets.

Il reste que ce mélange de cynisme, de charme, de talent et de compétence n'a pas réussi à empêcher que la méfiance ne suinte de partout pendant le débat. Les publicitaires se méfient des linguistes, à qui ils reprochent leur purisme, leur lenteur à suivre l'évolution de la langue, leur timidité face à l'innovation. Les services de consultation officiels, disent-ils, se font souvent tirer l'oreille lorsque nous nous adressons à eux; on dirait que nous les dérangeons, et ils ne comprennent pas que pour nous le temps compte énormément, que nous avons besoin de solutions immédiates à nos difficultés de terminologie.

Quant aux organismes de contrôle et de surveillance, on ne leur veut guère de bien; les publicitaires réclament une entière liberté d'action. Leur métier, c'est de vendre, et non pas d'enseigner le français; ils se rebiffent lorsqu'on veut faire passer au premier plan une responsabilité qu'ils estiment ne pas être la leur. De plus, ils jugent qu'ils ont assez prouvé leur créativité et leur sens des responsabilités pour qu'on leur fasse confiance. Enfin, ils prônent une sorte de libéralisme linguistique et souhaitent qu'on laisse jouer le mécanisme de l'offre et de la demande : pour vendre, il faut parler la langue du public-cible; or celle-ci s'améliore (en partie, justement, grâce à la publicité); donc la langue de la réclame sera bien forcéede s'améliorer, pour ne pas heurter un public toujours plus exigeant en la matière. On voit que les contrôles ne seraient que des gênes superflues; d'autant plus qu'ils ont une fâcheuse tendance à s'exercer de façon arbitraire. S'il faut se soumettre à des règles, au moins qu'elles soient claires!

Les publicitaires rappellent encore à leurs auditeurs quelques-unes des dures réalités de leur profession. D'abord les contraintes économiques structurelles. La publicité québécoise est encore, dans une très large mesure, traductrice. De plus, le marché qu'elle touche représente souvent une toute petite fraction de la clientèle totale visée par le producteur, ce qui ne favorise pas chez lui le perfectionnisme et l'incite au contraire à réduire ses déboursés et ses efforts. Dans cette perspective, on comprend que le fabricant ne soit pas toujours d'accord pour franciser le nom de son produit; ce qu'il veut, c'est imposer sa marque urbi et orbi; il se soucie peu d'être connu sous dix noms différents — donc inconnu.

D'autre part, même lorsque les publicitaires sérieux sont prêts à faire de grands efforts pour utiliser une langue correcte (et ils ne demandent pas mieux), ils ne peuvent pas se soustraire à l'obligation de faire vite; dans ce métier, c'est perpétuellement la course contre la montre. Et les problèmes qu'il leur faut résoudre sont particulièrement ardus; la réclame qui vise la clientèle de masse use volontiers d'un langage hypercondensé et fantaisiste, peu commode à traduire; et il ne faut pas oublier qu'à côté de cela s'ouvre le vaste champ de la publicité spécialisée, qui exige la maîtrise du vocabulaire technique de pointe dans tous les domaines de la production industrielle.

Enfin — et ici se fait entendre une note qui résonnera comme un tocsin pendant tout le colloque — que peut faire l'agence la plus soucieuse de la pureté de la langue si elle ne trouve à recruter que des diplômés de collège et d'université qui n'ont jamais appris les rudiments du français?

J'ai parlé, au début, de méfiance. Il ressort des commentaires oraux et écrits des participants que la complexité de la situation est désormais beaucoup plus claire à leurs yeux;ils jetteront sans doute la pierre un peu moins facilement. Mais de là à acheter tout ce qu'on leur a proposé, à croire tout ce qui est marqué sur l'emballage... On les entend tenir à peu près ce langage.

Les linguistes, terminologues et autres consultants, dites-vous, ne vous aident pas volontiers : vos propos ne démontrent-ils pas que vous avez vous aussi à leur endroit une attitude négative à priori, que vous les regardez du haut de votre intuition, de votre flair, de votre possession tranquille de la « langue vivante », bonne ou mauvaise? Espérez-vous vraiment que les linguistes collaboreront de grand coeur avec vous si vous commencez par leur faire sentir qu'ils sont, à vos yeux, des pions?

Pour ce qui est des contrôles, il n'est pas sûr du tout qu'on ne leur doive pas en bonne partie l'amélioration de la qualité que vous portez à votre crédit; qui sait même s'ils ne sont pas l'un des meilleurs stimulants de votre créativité, un aiguillon qui vous oblige à sortir de l'ornière de la facilité? Vous prônez à la place une sorte d'autorégulation de la profession : comment s'y fier? « La publicité n'a pas de morale » déclare textuellement l'un d'entre vous; vous seriez prêts, vous le dites vous-mêmes, à envoyer promener la justesse et la correction du français si vous en espériez quelque avantage en termes de ventes.

Quant à votre libéralisme, il ressemble évidemment beaucoup au libéralisme économique ordinaire, c'est-à-dire qu'il met l'accent sur votre liberté plutôt que sur vos responsabilités, ces responsabilités que crée la place même que vous occupez dans le réseau social. Nul, c'est vrai, n'est tenu professionnellement d'enseigner le français s'il n'est professeur; mais les devoirs de M. Ixe à cet égard ne sont pas les mêmes que les vôtres, à vous qui exercez délibérément et le plus puissamment possible une fonction d'influenceur du public. Votre langue, à vous entendre, est le reflet de la sienne — de même, sans doute, que les fabricants qui vous emploient ne font que refléter les besoins de la population. Ne peut-on pas penser au contraire que la relation est plus dialectique que cela, que vous choisissez pour le public la langue qu'il sera de bon ton de parler, que c'est vous qui déterminez dans une large mesure ce qui sera l'usage en français au Québec? S'il en est ainsi, est-il souhaitable qu'on vous laisse le faire en fonction du seul critère que vous reconnaissez comme vôtre, à savoir la rentabilité? Ce qui est bon pour vous est-il nécessairement bon pour le pays?

Tel est, je pense, l'essentiel de ce qui fut agité au colloque à ce sujet. Mentionnons pour mémoire des échanges sur l'aspect esthétique du slogan publicitaire, sur les avantages et les inconvénients du calembour, et sur la formation des publicitaires (tot capita, quot sensus).

Il est sans doute plus important de retenir une distinction entre le travail des grandes agences (seul sujet abordé ici) et ce qu'un participant a qualifié d'une formule brutale, mais qui est restée : la publicité bête, c'est-à-dire tout le reste, qui remplit journaux et émissions, en province et ailleurs. Le mal, semble-t-il, est si grand qu'on n'imagine même pas de remède.






Troisième séance : la langue enseignée

Discussion

Je serais tenté de me borner à un constat unique, simple et brutal : on a entendu au colloque quelques témoignages d'une satisfaction relative quant à la qualité du français dans la population qui sort de nos écoles et universités;ils provenaient des milieux de l'enseignement. Partout ailleurs (et souvent dans ces milieux mêmes), le diagnostic est féroce. Le diplômé qui parle et écrit correctement est un phénix; celui qui sait lire intelligemment à haute voix un texte écrit, un oiseau rare; celui qui rédige de manière qu'on comprend ce qu'il veut dire, une perle précieuse. Un vieux philosophe avait prouvé le mouvement en marchant; au témoignage des professionnels de la communication qui se sont succédé à la tribune du colloque, nos jeunes prouvent l'existence de la qualité du français en se cassant la figure.

Ce qui est admirable, c'est l'absence d'amertume avec laquelle ces questions, trois jours durant, se discutèrent. Pas d'abattement morose, nulle chasse au bouc émissaire; mais une volonté tranquille de changer les choses. Les Québécois sont conscients que leur système d'éducation, tel qu'il est sorti des mutations extrêmement rapides des quinze ou vingt dernières années, est très jeune, qu'il est en train de se bâtir; il ne repose pas sur des traditions et des consensus transmis de génération en génération et acceptés par tous les adultes qui jugent la performance de l'école.

Un grand éparpillement caractérise la discussion qui suivit les exposés de MM. Rousseau et Gagné; elle n'est pas résumable, et l'énumération anecdotique des diverses interventions n'aurait qu'un intérêt limité. En revanche, la question de l'enseignement du français a refait surface à de multiples reprises au cours du colloque, et sous des formes qui laissent peut-être apercevoir des éléments de consensus. Tâchons de les relever.

L'enseignement d'une langue de qualité n'a rien à voir avec l'esthétisme; ce n'est pas de courir après le « beau langage » qu'il s'agit. Ce qui importe avant tout, c'est la maîtrise d'un outil de communication pleine et authentique. Idéal exigeant : une langue fonctionnelle doit assurer la communication efficace de tous les messages. Elle sera donc riche d'un grand nombre de registres, pour se prêter aux échanges quotidiens et familiers comme aux plus officiels, pour rendre avec force,,et avec précision le concret comme l'abstrait. Elle sera respectueuse du code grammatical; elle sera simple, car la recherche embrouille presque toujours la communication et rebute un grand nombre de partenaires; elle sera exacte, car la complexité de la vie et de la pensée résiste aux instruments grossiers.

Un tel objectif nécessite de toute évidence un enseignement structuré, qui encadre fermement le processus d'apprentissage et qui fasse leur juste place aux modes écrit et oral de l'expression. Cela n'implique nullement qu'on renonce aux orientations établies depuis les années 60 pour revenir à je ne sais quel enseignement des règles de grammaire pour elles-mêmes, ou à un normativisme obtus qui dévalorise l'élève et l'empêche de désirer ce qu'on cherche précisément à lui faire acquérir, à savoir l'épanouissement de son aptitude à communiquer.

Les nouveaux programmes établis par le ministère de l'Éducation, qui semblent aller précisément dans ce sens, reçoivent un accueil favorable. Mais notons l'insistance d'un très grand nombre d'enseignants et de didacticiens qui réclament une préparation suffisante à l'application de ces programmes. Échaudés par des expériences antérieures, ils doutent de l'efficacité des plus belles réformes si l'on ne se préoccupe pas assez de sensibiliser les maîtres au renouvellement qu'on attend d'eux, si l'animation pédagogique fait défaut.

C'est poser, bien entendu, le problème des ressources — ressources humaines surtout, puisque le salut ne réside pas dans la multiplication des gadgets pédagogiques. Il ne s'agit pas de considérer nos enseignants comme des infirmes qui ne sauraient faire un pas sans béquille, ni de les condamner à retourner toute leur vie sur les bancs de l'école (l'université, en l'occurence). Mais leur donner les conseillers pédagogiques qu'ils réclament, par exemple, augmenterait beaucoup les chances de réussite de la grande opération qui se prépare.

On a compris que le colloque n'était pas puriste. Les couloirs s'égayaient de rires sur les fautes entendues pendant les séances, les commentaires écrits sont souvent très sévères sur ce point. Mais on n'a guère discuté sur les mots en assemblée. Sauf une fois — et mal —, à propos d'habileté(s), terme adoré des pédagogues. Pour ceux qui ne trouveraient pas suspect le sens qu'on lui donne, surprenantes les constructions où on le fait entrer, et bizarre le pluriel dont il s'orne (?) volontiers il suffirait de constater sa fréquence sous la forme habilité pour flairer qu'ability et skill sont en train d'enrichir notre langue d'un petit plus-que-bâtard. Attirerons-nous l'attention de l'Office de la langue française sur ce bambin déjà trop vigoureux?






Quatrième séance : la langue de l'Administration

Discussion

Selon l'un des participants, c'est ce matin qu'enfin le colloque a trouvé sa voie : « Nous en avons assez de ces Diafoirus décortiqueurs de niveaux qui considèrent la maladie — celle des autres — comme un état normal ».

C'est méchant, et injuste. À la longue, c'est vrai, on se lasse de cette situation paradoxale qui consiste à entendre des universitaires expliquer dans un français admirablement nuancé qu'il n'y a pas de raison métaphysique pour préférer cette langue à n'importe quel petit-nègre (le petit-nègre n'a-t-il pas, lui aussi, une structure?). On se lasse de voir encenser doctement les vertus expressives de la langue populaire par des gens qui n'ont, eux, nulle envie d'aller coloniser les Pays d'En-Haut ni d'être petits-blancs à Montréal — et qui savent très bien qu'ils ne seraient jamais devenus ce qu'ils sont s'ils n'avaient possédé, entre autres, cet outil de maîtrise du vécu qu'est une langue riche, différenciée, moderne.

Mais l'attaque est quand même injuste, pour bien des raisons. La science ne peut tout de même pas commencer par écarter les trois quarts de ses objets parce qu'elle préférerait que le dernier quart existât seul. De plus, la conscience des niveaux de langage favorise, scientifiquement et psychologiquement, l'effort pour améliorer sa langue ou celle d'autrui; elle est proprement libératrice. Enfin, nier la dimension sociale des faits de langue mène droit à l'échec toute tentative de réforme — à moins, ce qui serait pire encore, qu'une inimaginable tyrannie n'enlevât la parole à ceux qui ne respecteraient pas son code.

La colère de notre polémiste, cependant, devient compréhensible et juste si l'on fait attention qu'elle a éclaté et s'est dissipée à ce moment-ci, après cette matinée consacrée à la langue de l'Administration. Quelle neutralité scientifique pourrait bien prévaloir dans le cas présent, où il ne s'agit pas de décrire, mais d'écrire? Convient-il d'ergoter sur les particularismes quand on décide quelle langue le Québec doit choisir pour la communication publique et officielle? Et comment l'administration de l'État pourrait-elle se soustraire à sa responsabilité en matière de langue, puisqu'elle ne peut parler sans que sa langue s'impose à tous? Une intervenante l'a dit fort justement : dans la pratique, la loi prime sur la grammaire et le dictionnaire.

On sait, surtout après l'exposé du juge Auclair, quelle muraille d'anglicismes et de prose tarabiscotée nos lois dressent devant le citoyen qui voudrait parler français (ou tout simplement comprendre ce qu'on veut de lui — c'est son droit, peut-être? ). Une réforme en profondeur s'impose; la résistance est à craindre moins du côté du législateur que des tribunaux et des praticiens, chez qui le franglais est une seconde nature.

Pour ce qui est des diverses branches de l'Administration, soulignons une idée quia été reçue avec faveur. Les comités de francisation qu'y a implantés la Loi 101 n'ont pas mandat, actuellement, de veiller à la qualité de la langue; certains l'ont entrepris spontanément, et le moment serait sans doute venu de généraliser officiellement cette mission.

Un vent de dirigisme soufflait sur cette séance. Nous l'avons dit : quand on écrit des textes qui font autorité, dont les termes deviennent des réalités contraignantes pour les citoyens et finissent par entrer dans la langue pour y faire figure de norme, on n'est pas enclin à tolérer l'anarchie. Contre quoi, d'ailleurs, faut-il lutter ici, si ce n'est contre les séquelles de la colonisation et l'aplatissement devant l'anglais, langue du pouvoir; contre l'inertie qui fait reproduire éternellement le même charabia; contre la routine pour qui l'à peu près est toujours assez bon? Dire qu'on cherche à améliorer la qualité de la langue, mais capituler devant l'absurdité et l'incorrection invétérées, serait pure hypocrisie; on ne peut pas vouloir en même temps se corriger et conserver ses défauts. Plusieurs réclament, en la matière, l'intervention ferme et sans équivoque de l'État.

Il faut bien se rendre compte, néanmoins, qu'elle ne réglerait pas tout. « Vous avez beau jeu, Philosophe », disait Catherine II à Diderot; « vous grattez le papier. La peau des hommes est bien autrement chatouilleuse. » Les experts qui travaillent dans les services linguistiques de l'Administration auraient besoin d'être épaulés par une réglementation plus musclée, mais le succès de leur action dépend de la place qu'ils sauront se tailler par leur ténacité, leur don de persuasion et leur compétence plus que linguistique.

Dans l'exposé de Mme Sansregret, ce point a beaucoup frappé. Ce qui donne sa valeur exemplaire à l'expérience qu'elle relate, c'est le lien qu'on y remarque entre le travail linguistique et le travail tout court. Réviser des textes, c'est très bien; prendre part à la rédaction, c'est infiniment mieux.

La correction de la langue n'est pas une fleur qu'on met à son fusil, c'est une condition pour viser juste. Les linguistes ne devraient donc pas être vus comme des censeurs-raccommodeurs, mais comme des collaborateurs à part entière, avec pouvoir de décision dans ce qui relève de leur compétence; est-il besoin de souligner quelle polyvalence de l'intelligence et quel zèle cette intégration exigera d'eux en retour?

Un détail pratique : le colloque a révélé l'existence, dans plusieurs secteurs, d'initiatives remarquables, dont certaines ont abouti à la création d'un matériel pédagogique important. Cette mine suscite une vive curiosité, et plusieurs participants souhaitent qu'on répertorie et qu'on diffuse ces outils de travail.






Cinquième séance : la langue de l'enseignement

Au fur et à mesure des séances se révèlent de nouvelles facettes du problème, mais les données de base ne changent pas. La diversité des situations et des milieux où doit s'exercer notre action apporte des surprises, suggère des stratégies nouvelles, mais ne remet pas en cause les principes.

Le colloque s'est montré indéfectiblement attaché à l'idée que la qualité de la langue n'est pas un ornement, caractéristique d'un certain genre de discours, mais une condition essentielle de toute communication véritable. Rien ne serait plus absurde que de la rechercher dans l'enseignement du français pour en faire fi dans les autres domaines de l'activité intellectuelle. La qualité de la langue doit être le souci du milieu scolaire tout entier.

L'expérience relatée par Jean-Yves Bourque a trouvé un écho dans l'assistance; il semble que l'idée de créer dans les écoles et les Cégeps des sortes de comités de francisation ait des chances de se répandre. Si ne se multiplient pas les noyaux d'individus décidés et compétents, capables de réveiller leurs collègues, de leur faire accepter la nécessité du perfectionnement et de leur en fournir sur place les moyens, nous risquons de moisir dans le tiède enfer des bonnes intentions.

Ne faudrait-il pas, d'autre part, mettre un peu de bon sens dans cette affaire et éviter de faire exprès pour rendre le perfectionnement ardu et interminable? En d'autres termes : ne faudrait-il pas exiger de ceux qui veulent entrer dans l'enseignement une connaissance solide de ce qui sera, leur carrière durant, leur principal outil de travail? Est-il raisonnable de déclarer prioritaire l'amélioration de la qualité de la langue, et de juger les candidats-professeurs sans attribuer un coefficient lourd à leur maîtrise du français?

Nombreux sont ceux qui estiment que poser ces questions, c'est y répondre. Mais la résistance à toute forme d'action autre qu'incitative reste forte. La maîtrise de la langue aurait apparemment ce statut particulier, unique, qui la soustrairait aux lois qui régissent ordinairement la vie des humains : c'est un objectif qui pourrait s'atteindre sans qu'aucun avantage s'attache au succès, ni aucune sanction à l'échec.

Certains seraient donc prêts à rejeter du revers de la main les propositions d'un Fernand Grenier, malgré les justifications concrètes qu'il fournit pour chacune d'elles (et qui malheureusement ne se retrouvent pas dans le résumé reproduit ci-dessus). Pourtant, si l'on est prêt à reconnaître une responsabilité à la publicité et à la télévision, comment tolérer l'incurie dans les établissements qui forment l'élite intellectuelle du pays?

Et redisons-le pour la centième fois : ce n'est pas de « beau langage » qu'il s'agit, mais d'honnêteté de la pensée. On ne joue pas au billard à tâtons avec des boules de forme et de poids imprécis; on ne fait pas avancer la science en enfilant des énoncés équivoques sur des concepts bâtards.

C'est ce qui rend si grave l'abus des manuels anglais. On peut certes déplorer que les collégiens et les étudiants québécois ignorent les langues étrangères, l'anglais en particulier; mais c'est un fait. Leur connaissance du français est, elle aussi, pour le moins approximative. Dans ces conditions, ce n'est pas seulement risquer l'aliénation culturelle, mais bien l'abrutissement, que de leur faire accroire qu'ils acquièrent une formation intellectuelle alors qu'on leur remplit la tête d'une soupe inanalysable.

Les participants au colloque, je l'ai déjà signalé, ont été profondément choqués d'apprendre, de la bouche d'Arnold Drapeau, jusqu'où allait l'emprise de l'anglais sur les chercheurs québécois. Il y a bel et bien matière à scandale. Des accusations de veulerie se firent entendre. On demanda s'il n'y avait pas de sort plus noble pour les découvertes financées par les fonds publics d'ici que d'aller généreusement grossir et enrichir le patrimoine de nos voisins du sud. La prédominance de l'anglais dans les échanges scientifiques serait-elle un fait de nature devant lequel nous devions courber l'échine, ou ne s'agit-il pas plutôt d'un phénomène historique humain qu'il est en notre pouvoir d'infléchir?

À peu près tout le monde était d'accord sur la nécessité de renverser le courant. Ce serait une vision nai'vement idéaliste des choses que de s'imaginer que seules sont en jeu ici la Science, la Diffusion du Savoir, etc. Les chercheurs sont partie prenante, comme tout le monde, à des rapports de pouvoir. On a le droit de leur demander qui les fait travailler, pour qui ils travaillent, à qui profite leur travail; et s'ils répondent en invoquant l'Homme, il faudra qu'ils expliquent comment il se fait que leur Homme ressemble tant à l'homo americanus, plus précisément à l'homo waspus. Essayer de faire passer l'anglais pour l'équivalent de ce que fut jadis le latin, langue morte et langue de la communication scientifique internationale, serait faire preuve d'une inconscience politique coupable.

Un participant fit état de résultats heureux obtenus auprès de revues américaines, soigneusement choisies, qui acceptèrent de publier régulièrement des articles en français, à la suite de représentations faites conjointement par des universitaires et des associations professionnelles. Voilà un exemple d'une stratégie positive; des stratégies négatives furent également proposées, comme de couper les subventions aux chercheurs qui refuseraient de publier leurs résultats en français.

Une idée généralement acceptée fut que le problème dépassait le Québec. Il exige une solution à l'échelle de la francophonie.

P.S. Le hasard fait tomber entre mes mains un témoignage, intéressant par sa crudité même, sur les liens entre la politique scientifique et la politique tout court. Dans son numéro de décembre 79, la revue Scientific American, à la rubrique 100 Years Ago, reproduit ce qu'elle écrivait en décembre 1879 : « Like all the rest of American institutions, Scientific American closes the year with the most assuring prospects of prosperity in the year to come. The country has entered upon a period of successful activity that has made the past year profitable beyond precedent, and the coming year bids fair to surpass it in solid gains. Having taken possession of the vast and varied markets of our own land, our farmers, manufacturers and merchants are reaching out to the earth's remotest ends, with every prospect of retaining and increasing their hold upon the world's most profitable trade. With a circulation of 50,000 copies every week among the most intelligent and active men in the country Scientific American has a basis of permanent prosperity. »

« Like all the rest of American institutions », « solid gains », ci taking possession », « reaching out to the earth's remotest ends », « retaining and increasing their hold upon the world's most profitable trade », « a basis of permanent prosperity » pour la science américaine : on ne saurait être plus clair.






Sixième séance : la langue des médias écrits

Discussion

Par beaucoup de côtés, cette discussion ressemble à celle qui eut lieu sur la publicité. Tout le monde reconnaît que la presse écrite a une responsabilité considérable en matière de langue; certes, les journalistes — ceux de la presse à grand tirage surtout — reflètent la langue de leur public, puisqu'ils doivent s'y adapter; mais ils la forment tout autant. D'autre part, ils sont soumis, eux aussi, à des impératifs de temps, qui mettent des entraves au désir qu'ils pourraient avoir de rechercher dans chaque cas une terminologie impeccable et de soigner les nuances de l'expression. Comme les publicitaires, ils ont tendance, pour des raisons de succès commercial, à privilégier les formules-chocs, aux dépens parfois de la correction et même de l'exactitude du contenu. Ils vivent d'ailleurs dans une dépendance directe à l'endroit de la publicité, et des participants au colloque déplorent qu'ils soient trop timorés face à leurs annonceurs; ne devraient-ils pas, discrètement mais énergiquement, corriger la réclame qu'ils publient, lorsqu'elle passe les bornes? Enfin, il est normal qu'un journal se dote de services de vérification et de correction linguistiques, qu'il parachève la formation de son personnel à cet égard; mais est-il normal qu'il doive commencer presque à zéro, qu'écoles et universités ne fournissent à la presse que des débutants à qui il faut tout apprendre?

L'essentiel des interventions a porté sur deux points :les mesures que les journaux devraient prendre pour améliorer la situation, et le diagnostic d'ensemble sur cette situation. Pour certains, trop mettre l'accent sur le premier volet est un moyen de masquer le second;ils flairent, dans l'étalage des stratégies de détail, une espèce de démission devant la tâche qu'il faudrait pourtant assumer avant tout, à savoir de faire en sorte que le souci de la qualité de la langue soit la passion commune de toute l'équipe du journal. Malgré tout, le colloque s'est renseigné avec beaucoup d'intérêt sur les divers moyens applicables dans l'immédiat pour corriger les déficiences flagrantes.

Il n'y a pas de solution-miracle. Les journaux américains font absolument tout récrire avant la publication; nos journalistes refuseraient de se dessaisir à ce point de leur texte. Dans certaines maisons, on a essayé de soumettre tous les articles à une révision complète; le résultat fut que la moitié des journalistes, se fiant trop à ce parapluie, se négligea encore plus qu'avant, de sorte que les réviseurs ne pouvaient plus faire leur travail, faute de comprendre le sens des textes qu'ils avaient pour mission de peigner. Ailleurs, une semaine de travail intensif avec chacun des journalistes à tour de rôle donne de meilleurs résultats. Faudrait-il que les organes de presse, individuellement ou collectivement, se dotent d'un service de correction qui publierait chaque semaine un feuillet d'avis sur les fautes les plus fréquemment observées, de suggestions sur les problèmes terminologiques constatés, etc.?

Bien entendu, la vieille querelle des « incitatifs » et des « académiciens » refit surface. Un participant au moins fit observer que, dans toutes ces discussions, on a tendance à présenter les maux actuels et l'exagération dans la lutte pour les éliminer comme des dangers d'égale importance; ne pourrait-on pas estimer au contraire que le zèle pour la correction n'a pas encore pris au Québec de proportions redoutables et que le laisser-aller, en revanche, sait d'ordinaire fort bien se défendre tout seul?

Un élément qui me semble ressortir de façon très positive des débats, c'est cette conscience chez les représentants de la presse de la noblesse de leur métier. Ils ont surmonté le traumatisme de la télévision, ils n'estiment pas que l'information écrite est à la remorque de l'image. Le public, selon eux, souhaite retrouver la « magie des mots », c'est-à-dire la force de la langue maniée dignement. Ils paraissent prêts à l'autocritique qu'exige leur comportement face à cet idéal exigeant, en particulier en ce qui regarde la correction de la langue et sa justesse, conditions essentielles pour la transmission d'une information précise et nuancée.

Soulignons pour finir les difficultés particulières que rencontrent la presse de province et en particulier la presse hebdomadaire. L'importance de ces organes dans le réseau de la communication au Québec est immense, et il est particulièrement difficile pour eux d'embaucher et surtout de retenir un personnel hautement qualifié. Prenons acte avec satisfaction du souci qu'ont manifesté leurs représentants de ne pas rester en marge du mouvement général pour améliorer la qualité du français.






Septième séance : la langue des médias électroniques



Par suite de contingences matérielles, il est malheureusement impossible de fournir le résumé de la discussion qui suivit la table ronde.





vi

Bilan du colloque


par le comité organisateur

Le comité organisateur, qui avait élaboré les grandes lignes de la problématique générale du colloque, dresse maintenant le bilan du colloque.

1.0. PROBLÉMATIQUE GÉNÉRALE

Si l'on se reporte à la problématique de départ du colloque, on se rappellera qu'elle visait à favoriser, de la part de ceux qui diffusent de la langue à des fins publiques, une prise de conscience de leurs responsabilités en matière de diffusion d'une langue de qualité. D'autre part, le colloque devait permettre les échanges de points de vue entre les intervenants de milieux différents. C'est pour ce faire que les séances devaient se dérouler en plénière, afin de mettre les participants de chaque milieu en contact avec les participants des autres milieux, en vue d'un décloisonnement. Les inscrits au colloque avaient reçu, avant le début du colloque, un document-synthèse et deux dépliants d'information afin de fournir à chaque participant une base d'information minimale.

Le colloque a attiré beaucoup de participants du secteur de l'éducation et de l'administration publique. On remarque, dans cette dernière catégorie, un certain nombre de réviseurs, de traducteurs et de linguistes à l'emploi des ministères et organismes publics ou parapublics. Le colloque a attiré également des participants de la publicité et des médias, donc des « praticiens » de la langue : il rejoint en cela un de ses objectifs de départ, qui était de rassembler, pour discuter du sujet de la qualité de la langue, non pas des spécialistes des questions de langue, mais plutôt ceux qui vivent quotidiennement des situations professionnelles où ils doivent utiliser le français comme outil de communication.

Il s'est ajouté aux quatre secteurs de départ (administration publique, enseignement, médias, publicité) des participants des entreprises, qui doivent mettre en place des programmes de francisation et pour qui un colloque sur la qualité de la langue constitue une source précieuse d'information.

2.0 FORMULE DE DÉROULEMENT ET D'ANIMATION

À priori, on s'attendait à ce que 125 personnes au maximum assistent à chacune des séances. La formule des exposés, suivis d'une courte période de questions et surtout d'une plénière, nous avait semblée fort convenable. L'animateur avait pour rôle d'inviter l'assistance à poser des questions et, le cas échéant, de combler les « vides ». En fait, les salles ont été presque toujours combles, ce qui représente une assistance de plus de 300 personnes par séance, et les périodes de questions ont été remplies, contrairement à toutes nos attentes. Ce que l'on constate, cependant, c'est que, dans certains cas, la qualité des interventions a pu laisser à désirer. Il aurait fallu être plus strict quant à la longueur et à la pertinence des interventions. On n'a pas manqué de temps; mais le temps n'a peut-être pas été utilisé de façon maximale, ce quia donné parfois au déroulement une certaine monotonie.

3.0. TRIBUNES LIBRES

Le Comité organisateur avait prévu une formule de « tribune libre » : à la fin de chaque séance, les participants pouvaient faire connaître, par écrit, leurs points de vue sur les questions abordées à la séance. La recension de ces tribunes nous fournit, en termes de contenu, de précieuses informations sur les opinions des participants. Il est à se demander même si ces tribunes ne reflètent pas mieux l'esprit de la salle que les interventions au micro. La synthèse de ces tribunes est reproduite au chapitre V.

4.0. ATTEINTE DES GRANDS OBJECTIFS

Les conférences et les discussions nous semblent avoir permis la prise de conscience, par chacun des participants, de ses responsabilités de diffuseur en matière de qualité de la langue. Il faut reconnaître cependant, que pour l'approfondissement de certains thèmes, les résultats atteints ont été plus probants que pour d'autres thèmes. De l'avis des participants, les thèmes qui ont été les mieux abordés et les mieux fouillés ont été ceux de la publicité et des médias. Nous partageons cet avis. Nous estimons de plus que c'est le thème de la langue enseignée quia été le moins bien abordé et qui, au moment de la discussion, a suscité le moins d'interventions utiles. Alors qu'on se serait attendu à des échanges, peut-être même véhéments, entre les responsables de l'enseignement de la langue et les autres diffuseurs de la langue, au contraire, les échanges ne se sont pas engagés. L'intérêt de tous les participants, et même de ceux du secteur de l'enseignement, semble s'être polarisé autour des thèmes de la publicité et des médias. On a l'impression que ce secteur de la problématique qui traitait de l'enseignement n'a pas été creusé au moment où cela devait se faire. Il est à se demander si le contenu même des conférences sur le sujet n'était pas de nature à désamorcer le débat, si bien que celui-ci s'est trouvé reporté à d'autres thèmes : en effet, la question de la langue enseignée a été reprise, de façon constante, dans chacune des autres séances, mais sans articulation au thème général du colloque.

Au sujet de la notion de qualité de la langue, nous craignions que le débat ne tombe dans des considérations esthétiques ou d'évaluation purement subjective. Il n'en a pas été ainsi.

C'est la notion de langue « publique » qui ne semble pas avoir été comprise de tous. Cette notion est nouvelle, pour les non-spécialistes. Il est arrivé, à quelques reprises, pendant le colloque, des moments où la distinction entre les productions linguistiques des individus à des fins publiques et les productions à des fins privées aurait pu être faite, pour le plus grand bénéfice des participants.

Un dernier élément reste à analyser : il semble que le titre du colloque ait porté à confusion. Certains participants croyaient qu'il serait fait mention de la Charte de la langue française au cours du colloque parce que le titre y faisait référence. Cela révèle une chose : les diffuseurs, surtout ceux qui sont aux prises avec des problèmes de francisation, sont à l'affût de toute information relative à la Charte de la langue française.

5.0. ATTEINTE DES OBJECTIFS PARTICULIERS

Si l'on regarde la façon dont les thèmes ont été discutés au colloque par les participants et l'auditoire, et si on se penche sur l'état d'esprit général du colloque, plusieurs observations ressortent :

  1. Les préoccupations du public, et des sous-populations, à l'égard de la qualité de la langue sont réelles. Le sujet est loin d'être dépassé.

  2. Les façons d'aborder le sujet se sont cependant modifiées. La vieille dichotomie « purisme-laxisme » s'est atténuée et a fait place à des préoccupations réalistes : ceux qui assistaient au colloque sont des praticiens de la langue qui vivent, concrètement, la « séquence obligée de la francisation au Québec »; la problématique de la qualité de la langue n'est pas une notion abstraite pour eux, c'est leur réalité quotidienne. Ces praticiens évitent de polariser le débat entre des extrêmes inconciliables et nous demandent d'en faire autant. Ce qu'ils cherchent, c'est des solutions à leurs problèmes. Et, dans leur recherche de solutions, ils attendent souvent des organismes chargés de l'application de la Loi 101 beaucoup de formules-miracles. Le milieu est extrêmement dynamique.

  3. Il existe, au sujet de la qualité de la langue, un consensus général quant à une norme, ou à des normes, de comportement linguistique. Cependant, la préoccupation de sa définition théorique a disparu. On constate finalement que le consensus existe, en l'absence de toute explication et de toute légitimation sanctionnée.

  4. Même si la vieille dichotomie « purisme-Iakisme » s'est fort atténuée, et si les amateurs de débats théoriques se font rares, on constate que le public a perdu, à l'égard de la qualité de la langue, son apparente unanimité d'autrefois. Les différents vécus linguistiques correspondent à « des » normes de comportement, issues du « bas » de la pyramide, et qui donnent une vision parfois brisée de la réalité. Il existe donc en ce sens « des » normes. Il faut éviter de provoquer l'affrontement entre ces milieux.

À notre avis, il serait non opportun pour le Conseil, dans la poursuite de sa tâche d'animation et de recherche, d'entrer dans une phase de légitimation et de définition d'une norme québécoise. Car pour y parvenir, il faudrait mettre en route tout un mécanisme de définition et de description de la norme, qui est à toutes fins pratiques irréaliste et peu conciliable avec la réalité des pratiques linguistiques actuelles. Il vaut mieux procéder par domaines, par vécus linguistiques, et oeuvrer avec les gens du milieu, dont le dynamisme est grand, à des descriptions plus restreintes des modèles.

Le Comité organisateur souligne donc au Conseil qu'il ne semble pas utile de définir globalement la norme du français au Québec. Le Comité organisateur croit nécessaire de favoriser au sein du Conseil des discussions de fond sur la stratégie du Conseil en matière de norme. Cette stratégie pourrait prendre la forme d'activités de support à l'égard des sous-groupes concernés par la question. L'animation, dans ce dossier, est aussi important que la recherche.

6.0. EFFETS DU COLLOQUE

Le colloque poursuivait trois objectifs généraux.

Premièrement, faire mieux comprendre aux publics-cibles du colloque la problématique de la qualité de la langue publique. La distribution des exposés fait au colloque, celle du document-synthèse et les discussions au colloque nous semblent avoir assuré l'atteinte de ce premier objectif.

En deuxième lieu, le colloque avait pour objectif de provoquer, entre les milieux-cibles, des échanges qui fassent mieux apparaître les antagonismes. Il nous semble que cet objectif n'a pas été atteint et nous nous demandons si cette absence d'échanges animés ne reflète pas une modification dans la définition de la question linguistique :les partisans des thèses extrêmes se font plus rares. On comprend mieux les difficultés de chacun. La provenance des participants est plus hétérogène. Nous posons également une hypothèse : par le passé, lors de la tenue de colloques sur la langue, les milieux de l'enseignement ont toujours fait l'objet de débats enflammés. On leur attribuait une énorme responsabilité, celle de la formation linguistique. Se pourrait-il que le milieu de l'enseignement soit dorénavant perçu comme moins dynamique, comme un milieu sur lequel il n'est plus possible, dorénavant, d'intervenir? Les actions et les volontés se tourneraient alors vers les autres milieux, jugés plus dynamiques et qui de ce fait ont une plus grande audience.

Le colloque avait, finalement, pour but de faire connaître le Conseil de la langue française. Cet objectif est atteint et permet, aux yeux du public, au Conseil d'exister comme entité distincte. Au cours du colloque, le Comité organisateur s'est rendu compte, à la faveur des rencontres et des dialogues « (de couloir », que les organismes et les individus impliqués dans le processus de changement linguistique du Québec avaient besoin d'un organisme qui soit à l'écoute de leurs besoins et qui achemine leurs témoignages ou leurs revendications à qui de droit. Ils savent désormais que le Conseil est là pour remplir cette mission.

7.0. SUITES DU COLLOQUE

Nous retenons de l'ensemble des discussions, un certain nombre de points qui pourraient orienter les réflexions et les recherches du Conseil :

  1. Le Conseil devrait tenter de désamorcer des attitudes d'intransigeance et de purisme qui ont parfois tendance à se manifester, lorsqu'il est question de qualité de la langue. Quelle est la base des attitudes des Québécois à ce sujet, sur quelles bases reposent leurs jugements d'ordre linguistique? En particulier, pourquoi semblent-ils évaluer aussi négativement les productions linguistiques des gens dont le français n'est pas la langue maternelle (par exemple, les immigrants)?

  2. Le Conseil devrait poursuivre un dialogue constant avec les différents secteurs d'activités linguistiques du Québec, et chercher à favoriser les échanges.

  3. Le domaine des publications scientifiques, quia été abordé au colloque, devrait constituer une avenue d'exploration dans les prochains mois.

  4. La qualité de la langue dans les entreprises devrait constituer également un domaine privilégié d'exploration.

  5. Le domaine des régionalismes aurait avantage à être creusé, car il constitue un élément important à introduire dans nos réflexions sur le système de la langue et sur la qualité.

  6. La formule de colloque devrait être réutilisée, de façon cependant plus sectorielle.



Table des matières
haut