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LA SITUATION DÉMOLINGUISTIQUE AU QUÉBEC ET LA CHARTE DE LA LANGUE FRANÇAISE

LA SITUATION DÉMOLINGUISTIQUE
AU QUÉBEC ET LA CHARTE
DE LA LANGUE FRANÇAISE

Textes colligés par
Michel Amyot





La situation démolinguistique du Québec
Essai de synthèse





Louis Duchesne*

Direction de la recherche
et de l'évaluation
Régie de la langue française



Texte déposé à l'Assemblée nationale par
le Dr Camille Laurin, ministre d'État au
Développement culturel, le 8 août 1977




* M. Duchesne est maintenant à l'emploi du Bureau de la statistique du Québec [retour au texte]




INTRODUCTION

La dimension démographique des problèmes linguistiques du Québec a tenu une place importante dans la discussion récente autour du Livre blanc et des Projets de loi n° 1 et n° 101. Si, avant la parution du projet de Charte de la langue française un certain consensus semblait exister parmi les experts, sur la situation démolinguistique du Québec, un désaccord important s'exprime actuellement, notamment sur l'évolution future des deux principales communautés linguistiques du Québec. Certaines personnes vont même jusqu'à mettre en doute le diagnostic des experts sur la situation démographique tant actuelle que passée et future.

Afin de faire la lumière sur cette question nous présenterons, dans un premier temps, une synthèse de ce qui semblait faire l'unanimité quant au diagnostic du passé et de la situation actuelle. Nous reprendrons ensuite les conclusions de quelques études et prévisions réalisées ces dernières années et nous tracerons les grands traits des principaux éléments de la situation démolinguistique du Québec. Nous terminerons en présentant un aperçu du débat qui se poursuit depuis la parution du Livre blanc.






1. Le livre blanc et les travaux de la Commission Gendron

Le premier chapitre du Livre blanc porte sur la situation de la langue française au Québec. Des huit énoncés qu'il renferme, deux sont d'ordre démographique : 1) « Si l'évolution démographique du Québec se maintient, les Québécois francophones seront de moins en moins nombreux » et 2) « Les immigrants marquent une forte tendance à s'intégrer au groupe minoritaire anglophone ».1 Ces propositions s'inspirent des résultats de deux monographies rédigées pour la Commission Gendron : celle de H. Charbonneau et R. Maheu, intitulée Les aspects démographiques de la question linguistique au Québec2 et celle de R. Didier, Le processus des choix linguistiques des immigrants au Québec.3

Le diagnostic démographique retenu dans le Livre blanc et provenant de l'étude de Charbonneau et Maheu a suscité diverses réactions. Dès le 6 avril 1977, le Globe and Mail parlait de « circumspection in avoiding any demographic discussion » et ajoutait que « the demographic discussion is surprisingly, very brief, the shortest of the eight sections describing the situation of the language in Québec ». Apparemment, selon l'auteur de cet article, une image « positive » de l'avenir aurait été contraire aux visées du gouvernement, tandis qu'une image « négative » aurait provoqué une réfutation rapide et vigoureuse de la part des experts.

En fait, le Livre blanc retient de Charbonneau et Maheu les conclusions suivantes :

  1. la fraction des francophones diminuera inéluctablement hors du Québec;

  2. la fraction représentée par le Québec dans la population canadienne risque fort de diminuer;

  3. la fraction des francophones au Québec et à Montréal diminuera si les tendances ne se modifient pas;

  4. la fraction des Britanniques risque de devenir infime au Québec et même à Montréal;

  5. la fraction représentée par le tiers-groupe devrait se substituer au groupe britannique et prendre une importance croissante à Montréal..4




1 La politique québécoise de la langue française, Gouvernement du Québec, mars 1977, pages 6 et 7. [retour au texte]

2 Éditeur officiel du Québec, Québec, 1973, 440 p. [retour au texte]

3 Éditeur officiel du Québec, Québec, 1973, 485 p. [retour au texte]

4 La politique québécoise de la langue française, op. cit. p. 6. [retour au texte]




De ces conclusions, c'est surtout la troisième qui étonnait le journaliste du Globe and Mail puisque, à son avis, dans leur étude, les auteurs étaient beaucoup plus nuancés, et même hésitants, sur l'évolution future des groupes linguistiques. On retrouve en effet dans leur conclusion que :

« Ces résultats (...), sont assez decevants parce qu'ils n'apportent pas une réponse claire aux inquiétudes qui ont vu le jour dans notre population. En effet, la proportion de personnes de langue maternelle française pourrait augmenter ou diminuer ».5

Quantitativement ces résultats présentent une proportion de francophones qui pourrait se situer, en 1971, entre 79,9 % et 84,5 %. Il est important de noter que ces perspectives ont été préparées avant la publication des résultats du recensement de 1971. Or le recensement de 1971 sur la langue maternelle révélant une baisse proportionnelle des francophones, la prévision exigeait quelques nuances ou correctifs. Ainsi, témoignant devant la Commission parlementaire sur le Projet de loi n° 22, Robert Maheu fut amené à déclarer :

« Il est certain que, si nous avions à reprendre les perspectives, comme celles que nous avons faites pour la Commission Gendron, elles seraient vraisemblablement moins optimistes en ce qui concerne l'avenir du groupe francais au Québec ».6

2. Les études sur la situation démolinguistique

Nous présentons dans cette section les conclusions de quatre travaux démographiques récents sur la question linguistique québécoise.

a) Richard Joy (1967)

Richard Joy publiait en 1967 un livre intitulé Language in Conflit : the Canadian Experience, où il prévoyait, dans une vision à long terme et pan-canadienne de la situation démographique, une frontière linguistique plus tranchée entre les deux solitudes :




5 Charbonneau et Maheu, op. cit. p. 291. [retour au texte]

6 Journal des débats, 27 juin 1974, page 4327. [retour au texte]




« The forecast, therefore, emerges of a Canada in which the relative strengths of the two major language groups may remain similar to those found today but within which there will be a much more prononced linguistic segregation : French within Québec and English elsewhere.

Although Montreal may well retain its bilingual character, the English-speaking population of other parts of Quebec will probably decline in actual numbers, not merely in relative strength » (p. 135).

b) Charbonneau, Henripin, Légaré (1969)

Les appels à l'intervention de l'État en faveur de la francisation ont été assez nombreux. En 1969, H. Charbonneau, J. Henripin et J. Légaré publiaient dans Le Devoir un article sur « l'avenir démographique des francophones au Québec et à Montréal en l'absence de politiques adéquates » où, après avoir constaté que « même en faisant les hypothèses les plus favorables aux francophones, leur importance relative diminue », ils concluent qu'« il nous paraît évident que l'État doit faire appel à un ensemble de mesures démographiques, économiques et sociales capables de donner une vigueur inédite à la francisation du Québec ».

c) Henripin (1974)

Henripin a préparé, à la demande du ministère fédéral de la Main-d'oeuvre et de l'Immigration, un travail intitulé L'Immigration et le déséquilibre linguistique7 dans lequel on trouve un chapitre sur la situation du Québec. Dans son texte, Henripin prévoit qu'au Québec en l'an 2001 les francophones ne réprésenteront plus que 78,5 % de la population : « Il semble bien qu'aucun jeu d'hypothèses réalistes ne puisse conduire au maintien de l'importance relative des francophones en 1971, soit 80,7 % » (p. 32).

Invité par la Commission mixte du Sénat et des Communes sur la politique de l'immigration au Canada à résumer devant les parlementaires les conclusions de son travail, Henripin déclarait :

« Même dans cette province, je dois ajouter que le pourcentage relatif des francophones diminuera. Il diminuera pour à peu prés les mêmes raisons qu'il diminue dans le reste du Canada. Les immigrants au Québec choisiront aussi l'anglais plutôt que le français. L'accroissement naturel est à peu près le même pour tous les groupes et le seul facteur qui peut apporter un changement, c'est le choix de la langue que les nouveaux arrivants font. Même dans la province de Québec, environ les deux tiers des immigrants choisissent l'anglais et le tiers le français. À mon avis, si on veut conserver aux francophones une importance relative dans la province de Québec, qui est la seule place au Canada où le français a des chances de survie, il faudra trouver des moyens de convaincre les nouveaux immigrants, qui peuvent venir de pays étrangers ou d'autres provinces du Canada, de choisir le français plutôt que l'anglais. Je ne veux pas donner de conseils particuliers sur les moyens de les convaincre, mais ce serait, à mon avis, la seule façon de conserver une importance relative à la communauté française dans la province de Québec... Même si les chiffres peuvent être mis en doute, les tendances sont relativement solides, car elles sont fondées sur des tendances étudiées depuis de nombreuses années déjà.»8




7 Gouvernement du Canada, ministère de la Main-d'oeuvre et de l'Immigration, 1974. [retour au texte]

8 Le Devoir, 3 mai 1975. [retour au texte]




d) Caldwell (1974)

On peut citer également, les conclusions d'une monographie de G. Caldwell intitulée, A Demographic Profile of the English-Speaking Population of Quebec, 1921-19719 :

« However, the survival and integrity of the mainstream culture in Québec is by no means assured. In fact, a linear projection of the present rate of French-speaking out-migration, and natural increase, the linguistic composition of immigration and the direction of assimilation could very possibly lead to a demographic erosion of the French-speaking community. The necessary obverse of this situation is a long term anglicization of Quebec... a distinct possibility. » (p. 112).

3. Quelques éléments de la situation linguistique

Ajoutons, puisque nous disposons maintenant de nombreuses données tirées du recensement de 1971, une brève analyse de deux des facteurs les plus importants dans l'explication de l'évolution de la situation linguistique : les transferts linguistiques et les migrations selon la langue.




9 Centre international de recherches sur le bilinguisme, Québec, 1974. [retour au texte]




a) Les transferts linguistiques (1971)

Selon les données du recensement de 1971, 73 515 Québécois de langue maternelle française ont l'anglais comme langue d'usage (1,5 % du groupe) tandis que 49 060 Québécois de langue maternelle anglaise ont le français comme langue d'usage (6,2 % du groupe) — (voir tableau 1). La perte, en nombres relatifs, est plus forte pour la langue anglaise mais, en nombres absolus, on observe un gain net de 24 455 pour l'anglais. On peut évidemment s'interroger sur la signification de ces transferts, mais on voit quand même que l'attraction de l'anglais est plus forte que celle du français.

Cette attraction de l'anglais est encore plus évidente parmi les membres des groupes allophones : 71 % des transferts de ces groupes se font vers l'anglais (84 446) et seulement 29 % se font vers le français (34 580). Rappelons que, pour ne pas modifier « l'équilibre » linguistique du Québec, au moins 80 % des transferts linguistiques des allophones devraient s'effectuer vers le français, alors qu'ils se font à 70 % vers l'anglais.


TABLEAU 1
Transferts linguistiques selon la langue maternelle, Québec 1971


Le tableau 1 nous permet aussi de constater l'apport fort important fait par les groupes de langue maternelle française et autres au groupe ayant l'anglais comme langue d'usage. En effet, 18 % des Québécois qui déclarent l'anglais comme langue d'usage ne sont pas de langue maternelle anglaise, alors que 98 % des Québécois utilisant le français à la maison sont de langue maternelle française. Les Québécois qui ont l'anglais à la fois comme langue d'usage et comme langue maternelle ne forment que 12,1 % de la population totale.

On peut réduire la marge d'imprécision sur l'orientation linguistique des 253 510 Québécois qui ont une langue d'usage et une langue maternelle autre que le français et l'anglais en utilisant les réponses à la question sur les langues « officielles » qu'ils connaissent. On y remarque alors que 84 980 (33,5 %) ne connaissent que l'anglais et 36 855 (14,5 %) que le français, alors que 68 235 (26,9 %) peuvent parler le français et l'anglais et 63 440 (25,0 %) ne parlent ni l'une ni l'autre de ces deux langues. Il est important de noter que parmi ceux qui déclarent ne connaître qu'une seule langue « officielle », 70 % disent qu'il s'agit de l'anglais. On ne peut donc douter du choix que feraient ces personnes si elles venaient à effectuer un transfert linguistique.

En fait cette proportion de 70 % est identique à celle que l'on a pu observer chez les allophones qui avaient déjà effectué un transfert avant le recensement de 1971.

b) Les migrations selon la langue maternelle

Migrations interprovinciales

La compilation des données du recensement de 1971 nous permet de connaître l'importance de la migration interprovinciale au Canada, pour la période 1966-1971, selon la langue maternelle des immigrants. Les résultats du recensement nous indiquent que durant ce lustre le Québec a connu une migration nette négative pour chacun de ses trois groupes linguistiques (Tableau 2) :


TABLEAU 2
Migrations interprovinciales en provenance (sorties) et à destination (entrées) du Québec selon la langue maternelle (1966-1971)


Ce solde négatif se compose de plus de 14 800 sortants et de près de 78 000 entrants. Parmi ces derniers, bien que seulement 55 % soient de langue maternelle anglaise, 90 % ont déclaré connaître l'anglais et 45 % se sont définis unilingues anglais (Tableau 3). Cette proportion d'unilingues anglais parmi ces nouveaux arrivants est plus de quatre fois supérieure à celle qu'on retrouve dans l'ensemble de la population québécoise.


TABLEAU 3
Connaissances linguistiques des migrants à destination du Québec et provenant des autres provinces canadiennes (1966-1971)


Migrations internationales

Le recensement de 1971 offre des données concernant les langues maternelles et les langues connues des résidents du Québec en 1971 qui sont nés en dehors du Canada et qui ont immigré au Québec au cours de la période 1966-1971 (Tableau 4).


TABLEAU 4
Québécois nés en dehors du Canada, recensés en 1971, qui ont immigré entre 1966 (1er janvier) et 1971 (1er juin) selon la langue maternelle et les langues connues


On remarque que les proportions d'anglophones (25 %) et d'unilingues anglais (37 %) sont, chez les immigrants internationaux, beaucoup plus élevées que dans la population québécoise totale (soit 13 % et 10 %).

Nous ne connaissons malheureusement pas les caractéristiques linguistiques des émigrants internationaux. Ainsi pour présenter la synthèse des mouvements migratoires, il faut recourir à une méthode indirecte, soit celle des taux de survie. Le tableau 5 contient les résultats de ces calculs pour les périodes 1951-61 et 1961-71. On remarque que pour l'ensemble des 20 années, les francophones disposent de bilans d'échanges presque nuls avec l'extérieur du Québec, tandis que les anglophones et surtout les allophones reçoivent des renforts assez importants. Si l'on se rappelle que les transferts linguistiques se font à l'avantage des anglophones, il faut conclure que les effets des migrations spatiales et de la mobilité linguistique s'additionnent, favorisant ainsi la minorité anglophone au détriment de la majorité francophone.


TABLEAU 5
Migration nette selon la langue maternelle, Québec 1951-61 et 1961-71


On peut terminer l'examen de la migration en citant un passage de la section traitant des migrations interprovinciales du récent document de Statistique Canada sur les migrations internationales et inter-provinciales au Canada 1961-62 à 1975-7610 :

« Le Québec est la province où le taux de sortie (par rapport à sa population) est le plus faible (7,3 pour mille habitants en 1975-1976) : les Québécois migrent peu » (p. 33).

Il est intéressant, dans le contexte actuel, de souligner que les Québécois migrent relativement moins que les Canadiens des autres provinces. En effet, alors que le Québec compte 28 % de la population canadienne, il ne reçoit, en 1975-76, d'après Statistique Canada, que 9 % des migrants interprovinciaux. Par ailleurs, ceux qui quittent le Québec ne représentent que 12 % des Canadiens qui changent de province.

4.

La question démographique dans le débat sur la nouvelle politique linguistique

Les réactions à la Charte comme aux projets de loi ont été nombreuses et d'inégale qualité. Des organismes, que l'on peut qualifier a priori de sérieux, ou des groupes ont même accusé le gouvernement de considérer « nécessaire la suppression de la communauté anglophone afin d'assurer la survivance du Québec francophone ». On a parlé abondamment des erreurs de diagnostic, des mauvaises statistiques, des progrès du français et du bilinguisme, de l'inutilité de la loi et de prévisions d'extinction ou de disparition.

a) La disparition du groupe anglophone

Ce thème est fréquemment abordé dans les discussions portant sur la politique linguistique. Les interventions ayant été nombreuses nous en retiendrons plusieurs auxquelles nous apporterons certains commentaires.




10 91-208, juillet 1977. [retour au texte]




Citons d'abord un extrait d'un document portant sur l'avenir démographique de la communauté anglo-québécoise :

« (Nos) calculs indiquent que durant et après la période de transition prévue dans le Projet de loi, la population anglo-québécoise diminuera assez rapidement à 24 % de son nombre actuel, sans tenir compte des fuites additionnelles attribuables à la dénatalité »11.

Il est peut-être utile de souligner que ce 24 % s'applique à l'année 1992 (dans 15 ans); il existe même une autre hypothèse, encore plus invraisemblable à notre avis, selon laquelle la population anglophone, dans 15 ans, ne comprendrait que 17 % de ses effectifs actuels!

D'autres interventions, plus nombreuses, ont lié le sort de la population anglophone à celui de ses écoles. On lisait ainsi dans un journal :

« Autant il peut être difficile d'évaluer les effets démolinguistiques de telle ou telle modalité d'application du principe de la francisation des milieux de travail ou de tel ou tel régime d'accès à l'école anglaise, autant il est aisé d'évaluer les effets tendanciels de l'application intégrale des mesures proposées dans le Livre blanc. Le régime d'accès à l'école anglaise que prévoit le Livre blanc comporte en effet un principe de fermeture qui permet de conclure sans hésitation ni ambiguïté : il conduit, sauf circonstances exceptionnelles, à la disparition tendancielle du groupe anglophone et à l'extinction des écoles anglaises. Voyons cela de plus près »12.

Or, dans le reste de l'article, on parlait plutôt de « l'extinction » des écoles anglaises, en sous-entendant que la fréquentation des écoles françaises amène un transfert linguistique. Dans un autre article écrit par un groupe d'anglophones, ce sous-entendu est explicité :

« La promulgation du Livre blanc tel quel entraînera, sans aucun doute, l'érosion progressive des écoles anglaises de cette province et par le fait même de la présence des anglophones »13.

Ce même groupe parle même de la « suppression de la communauté anglophone » et accuse le Livre blanc d'utiliser, pour justifier ce changement radical d'attitude, « des données statistiques périmées sur les revenus, les taux de natalité et de migration ». Pourtant, on affirme en même temps : « La communauté anglophone n'augmentera pas — d'ailleurs elle n'augmente pas actuellement ». Il nous semble important d'apporter quelques précisions. Cette communauté a augmenté de 13 % entre 1961 et 1971, passant de 697 400 à 788 800 personnes, et nous ne tenons pas compte ici des transferts linguistiques (il y a 887 900 Québécois ayant l'anglais comme langue d'usage). Si l'on peut ainsi prétendre que la population anglophone n'augmente pas, il ne faut pas s'étonner que certains s'attendent à la voir disparaître complètement à brève échéance!




11 Comité protestant du Conseil supérieur de l'éducation, juillet 1977. [retour au texte]

12 Réjean Lachapelle, Le Devoir, 25 avril 1977. [retour au texte]

13 Positive Action Committee, La Presse, 7 mai 1977. [retour au texte]




Un facteur fait s'écrouler le principe de fermeture que l'on pense avoir trouvé dans le Projet de loi : C'est l'importante exogamie des Anglo-Québécois qui augmente de façon notable le réservoir de recrutement des écoles anglaises. Il suffit, en effet, pour permettre l'accès à l'école anglaise, qu'un seul des parents ait fréquenté l'école anglaise au Québec. On a pourtant répondu à cet argument que l'exogamie amène l'exode des Anglo-Québécois :

« Dans les paroisses que nous connaissons, la majorité des mariages exogames amène un tel exode; dans l'une d'elles, tous les mariages exogames depuis quatre ans ont eu cet effet »14.

C'est assez surprenant! Le recensement de 1971 identifie, en effet, un bon nombre de couples « exogames ».

En fait, il nous semble important de souligner qu'en opérant un lien trop hâtif entre l'école anglaise et la population totale, on oublie qu'une bonne partie des immigrants arrivent au Québec à l'âge adulte; on oublie aussi que l'accès aux collèges et aux universités anglaises n'est pas réglementé par la Charte. On néglige le fait que le Québec est voisin des États-Unis et qu'il fait partie d'une Confédération où les anglophones forment la majorité. De plus, les anglophones ne cesseront pas du jour au lendemain de jouir d'un statut socio-économique privilégié et ils conserveront nombre d'institutions culturelles, religieuses et autres.

Nous ne voulons pas prétendre que l'application de la Charte ne modifiera pas les tendances de l'évolution démographique des groupes linguistiques québécois — c'est un de ses buts de corriger la situation actuelle — mais nous croyons qu'il est abusif de parler d'extinction et de disparition. En ce domaine, les extrapolations à long terme n'ont pas beaucoup de portée.




14 Comité protestant du Conseil supérieur de l'éducation, juillet 1977. [retour au texte]




En contradiction avec ces prévisions alarmistes, des scénarios concernant l'avenir linguistique de la région métropolitaine de Montréal ont été déposés à l'Assemblée nationale, le 25 juillet 197715; ils ne présentent pas un aussi sombre avenir pour la communauté anglophone. On y trouve en annexe un scénario assez défavorable aux anglophones. Cependant, il suppose : a) une migration nette négative de 11 750 anglophones à chaque année, b) le gel des transferts linguistiques après 1977 pour les allophones résidant actuellement à Montréal et c) la francisation de tous les nouveaux immigrants internationaux allophones après 1977. Les résultats de ce scénario sont alors les suivants pour l'an 2001 :


Région
métropolitaine de
Montréal
Population selon la langue d'usage
(en milliers)

Année Française Anglaise Autre Total

1 819 683 241 2 743
Recensement 1971
(66,3) (24,9) (8,8) (100,0)

2 604 527 194 3 325
Scénario 7 2001
(78,3) (15,9) (5,8) (100,0)

Malgré un exode important des anglophones vers le reste du Canada, exode qui s'ajoute au fait d'être privés de tout transfert linguistique des allophones après 1977, en leur faveur, ce n'est qu'en 1988, donc 10 ans après le début de ce flux migratoire, que les anglophones verraient leur effectif diminuer à un niveau inférieur à celui de 1971. Malgré tout en l'an 2001, ils compteraient près de 530 000 personnes, soit 16 % de la population de la région métropolitaine de Montréal.

Un autre scénario présenté dans ce document (le no 6) suppose une émigration moins importante des anglophones. On aurait alors en 2001 la composition suivante :


Langue d'usage Année Française Anglaise Autre Total

2 607 837 259 3 703
Scénario 6
(corrigé)
2001
(70,4) (22,6) (7,0) (100,0)




15 Voir le texte de Mireille Baillargeon et Claire Benjamin à la page 51. [retour au texte]




À la lumière de ces données on peut conclure que la disparition du groupe anglophone n'est pas pour demain!

b) Les améliorations

On a soutenu dans quelques milieux que les améliorations de la situation rendaient plus ou moins utile l'intervention de l'État. On mentionnait souvent comme exemple le plus grand pourcentage de francophones parmi les immigrants internationaux, les progrès du bilinguisme chez les anglophones et les changements dans les transferts linguistiques. Commentons brièvement ces interventions.

Les immigrants internationaux

À propos des immigrants internationaux, un mémoire à la Commission parlementaire concluait par cette affirmation : « The immigration problem for French-language Quebec simply no longer exists ».16

Les auteurs du mémoire font remarquer que, d'une part on note depuis quelques années une augmentation du pourcentage des immigrants qui connaissent le français et, d'autre part, que les allophones acceptent de plus en plus de fréquenter l'école française mais à condition qu'il y ait un bon enseignement de l'anglais.

À la suite de ces remarques soulignons que l'accroissement de la connaissance du français, qu'on peut noter depuis 1972 (tableau 6 et graphique 1), fait suite à une diminution observée entre 1968 et 1971. Par ailleurs, l'augmentation quia suivi est peut-être due à certains facteurs conjonctuels telle l'immigration des Haïtiens et des Libanais. Il n'en demeure pas moins qu'en 1976 les immigrants admis comptent 29 % d'unilingues anglais et 30 % d'unilingues français. La population québécoise étant majoritairement francophone, la minorité anglophone se trouve donc à recevoir des apports relativement importants par la voie de l'immigration.

Le bilinguisme

On note, depuis 1951 et surtout depuis 1961, un accroissement du bilinguisme chez les non-francophones (tableau 7) : en 1951, 43 % de la population masculine d'âge actif (15-64 ans) et non francophone avait déclaré connaître le français; en 1961, 46 % et en 1971, 53 %. Chez les francophones des mêmes groupes d'âges, la connaissance de l'anglais diminue légèrement, passant de 45 % en 1951, à 43 % en 1961, et à 40 % en 1971. À Montréal toutefois, en 1971, les francophones connaissent plus l'anglais (56 %) que les non-francophones le français (52 %).




16 Mémoire déposé par l'Université McGill. [retour au texte]




GRAPHIQUE 1
Répartition des immigrants admis au Québec, selon leur connaissance du français et de l'anglais, 1968-76


On peut effectivement conclure qu'il y a des progrès dans la connaissance du français, mais il n'en reste pas moins que près de la moitié de la population masculine d'âge actif et non francophone ne connaissait pas, en 1971, la langue officielle du Québec.


TABLEAU 6
Répartition des immigrants admis au Québec selon leur connaissance du français et de l'anglais (1968-1976)


Les transferts linguistiques

Encore ici, on a prétendu que l'image donnée par le recensement de 1971 était périmée : « Precise data are hard to find but net linguistic transfers within Quebec are now almost certainly from English to French ».

Il n'existe, en fait, aucune donnée publiée qui permette d'affirmer que les statistiques de 1971 sont caduques. Les écarts entre les gains nets des anglophones (99 000) et ceux des francophones (3 700) sont tels qu'ils ne peuvent se résorber aussi rapidement : ces 99 000 auront pendant toute leur vie la caractéristique d'avoir fait un transfert linguistique. Par ailleurs, on décelait, toujours d'après les résultats de 1971, une tendance à l'augmentation des tranferts vers l'anglais chez les Italiens de Montréal qui, rappelons-le, sont le groupe allophone le plus nombreux et qui, traditionnellement, faisait le plus de transferts vers le français. Si on pousse plus loin l'étude du comportement linguistique des membres de ce groupe qui ont effectué un transfert linguistique avant juin 1971, on remarque que 60 % des italophones de 25 ans et plus ont choisi le français (langue d'usage), alors que 63 % des moins de 25 ans ont choisi l'anglais (graphique 2).


TABLEAU 7
Le bilinguisme des Québécois de langue maternelle française et la connaissance du français des Québécois de langue maternelle non française, par sexe. Population d'âge actif (15-64), 1971, 1961, 1951, Québec et R. M. R. Montréal.


c) Les nouvelles perspectives démographiques

Nous présenterons ici quelques remarques sur le prétendu exode des anglophones ainsi que sur de nouvelles perspectives de population.

i) L'exode des Québécois anglophones

Rappelons à nouveau l'une des conclusions d'une étude de Statistique Canada17 selon laquelle le Québec occupe le dernier rang des provinces quant au taux annuel de mobilité interprovinciale avec un taux de roulement de 15 % pour la période 1971-76. Le même taux est de 25 % en Ontario et de 75 % en Colombie Britannique. L'auteur de l'étude conclut que « les Québécois migrent peu »18.

Si, à la lumière des conclusions de Statistique Canada, il n'est pas permis de parler d'exode des Québécois entre 1961 et 1976 — période que l'on qualifie de défavorable — on peut quand même s'interroger sur les caractéristiques linguistiques des migrants. Nous avons vu précédemment que, même si les migrations interprovinciales de 1966 à 1971 sont défavorables aux anglophones, il n'en va pas de même quand nous considérons l'ensemble des migrations interprovinciales et internationales pour la période 1961-71, car les francophones sont les seuls à subir une migration nette défavorable.

Voici ce qu'en disait un mémoire à la Commission parlementaire :

« Everyone seems to agree that there has been a recent acceleration of the migration from Quebec to other parts of Canada. Definite data are not yet available, but though this acceleration affects both groups, it would be expected to apply to the non-French-speaking group more than to the French-speaking group »19.

En fait, les données sérielles de Statistique Canada (tableau 8) montrent que les sorties des Québécois à l'étranger comme dans les autres provinces ont diminué beaucoup et régulièrement depuis 1970.

Par ailleurs, un membre de l'Assemblée nationale résumait, le 2 août dernier, sa version de la situation démolinguistique du Québec :

« Voilà, monsieur le Président, ce qui menace la survie de la langue française au Québec : des courants migratoires défavorables au Québec qui se traduisent par une sortie nette d'anglophones, une sortie nette d'allophones et une très légère entrée nette de francophones »20.




17 Les migrations internationales et interprovinciales au Canada 1961-62 à 1975-76 (92-208). [retour au texte]

18 Idem page 33. [retour au texte]

19 Mémoire déposé par l'Université Mc Gill. [retour au texte]

20 André Raynaud, Allocution prononcée à l'occasion du débat en deuxième lecture du Projet de loi no 101. [retour au texte]




GRAPHIQUE 2
Attraction relative de l'anglais et du français sur l'italien, par groupe d'âges


Pour obtenir ces résultats, le député a utilisé, pour l'ensemble des années 1961-76, la structure linguistique de la migration interprovinciale 1966-71 (que l'on trouve au tableau 2) et il n'a pas tenu compte de la structure linguistique de la migration internationale. Il ne faut donc pas s'étonner que l'on obtienne un portrait qui est à peu près le contraire de celui qu'on obtient avec une méthode plus rigoureuse. Le député parle de saignée démographique, alors que dans le même document de Statistique Canada où il a trouvé les statistiques annuelles sur les migrations (91-208), on nous assure que les Québécois migrent peu. Évidemment, avec la méthode utilisée, il obtient 509 094 émigrants anglophones du Québec entre 1961 et 1976 et il ne s'agit que des émigrations vers les autres provinces.


TABLEAU 8
Composantes de la migration internationale et interprovinciale 1961-62 à 1975-76 Québec


Or, la population anglophone du Québec en 1961 était de 697 400 personnes. Eût-il ajouté les émigrants internationaux qu'il ne resterait peut-être plus aujourd'hui d'anglophones au Québec! La population anglophone a pourtant progressé de 13 %, de 1961 à 1971, pour atteindre 788 000 personnes, lors du recensement de 1971.

Terminons l'examen de la question de l'exode des Québécois en général ou des anglophones en particulier, en rappelant l'exemple de la Belgique flamande qui a connu une politique de néerlandiphonisation beaucoup plus vigoureuse que la politique linguistique québécoise. On trouve dans une étude sur les migrations, préparée par Marc Termote de l'I.N.R.S.21 et déposée à l'Assemblée nationale par monsieur Camille Laurin le 29 juillet dernier, le paragraphe suivant :

« L'expérience de la Flandre belge, où résidait une importante minorité francophone, semble digne d'être mentionnée ici. Même si la Flandre belge connaît depuis les années 1960 une néerlandisation intégrale (tant dans le domaine scolaire qu'administratif, judiciaire, économique et commercial), il ne semble pas que cela ait affecté significativement les échanges migratoires entre la Flandre et le reste de la Belgique » (p. 15).

ii) Les perspectives de Henripin et Lachapelle

Ces deux démographes ont publié dans Le Devoir du 16 juillet 1977 des perspectives des groupes linguistiques au Québec pour l'an 2001 (tableau 9). Deux éléments importants viennent, entre autres, infirmer la valeur de ces perspectives : d'une part, on a négligé les transferts linguistiques entre les générations et, d'autre part, la structure linguistique de la migration nette est très discutable.

La méthode utilisée suppose que la langue maternelle des enfants est la même que celle des parents, alors que de nombreux parents ont une langue d'usage différente de leur langue maternelle. Ce fait explique, entre autres, le pourcentage élevé des allophones prévu pour l'an 2001 et sous-estime beaucoup les effectifs et les proportions du groupe anglophone.

Les hypothèses de migration par langue maternelle sont assez surprenantes. Nous avons déjà présenté, au tableau 5, les migrations nettes pour les décennies 1951-61 et 1961-71. Or, dans ces nouvelles prévisions, les anglophones ont un solde négatif dès 1971-76, quelle que soit l'hypothèse retenue. Même dans l'hypothèse « favorable » aux anglophones, on suppose un déficit qu'on n'a jamais observé dans le passé. Dans l'hypothèse défavorable, la perte nette cumulée serait de 430 000 en l'an 2001. Ce solde est le résultat de 690 000 sorties d'anglophones et il s'agit ici de migrants censitaires (le nombre réel de migrants est d'habitude de beaucoup supérieur au nombre de migrants censitaires). Rappelons enfin qu'en 1971 il n'y avait que 789 000 anglophones au Québec! Les auteurs font leurs calculs prévisionnels en regard de quatre régimes linguistiques caractérisant l'admission scolaire. Ceci implique des hypothèses fort complexes quant aux relations entre la langue maternelle, la langue de la scolarisation et la langue d'usage. Leurs hypothèses s'appuient sur on ne sait quelles observations. Ainsi, par exemple, 20 % des immigrants anglophones (les moins de 12 ans) venant des autres provinces et des autres pays adopteraient très rapidement, sous la Loi 101, le français comme langue d'usage à la maison. D'autre part, on n'y trouve ni analyse ni prévision de la population en termes de structure par âge; on n'y tient compte que du total des migrants sans se préoccuper, par exemple, de la proportion des enfants d'âge scolaire chez des migrants. De plus, ces migrants ne peuvent avoir d'enfants. C'est assez étonnant, quand on se rappelle que les enfants d'âge scolaire, et les enfants des immigrants surtout, sont au centre du débat en ce qui concerne la langue d'enseignement.




21 Voir ce texte à la page 13. [retour au texte]




TABLEAU 9
Pourcentage des groupes linguistiques (langue d'usage) dans l'ensemble de la population du Québec, en 2001, suivant diverses hypothèses


CONCLUSION

Ce survol analytique de la discussion qui s'est déroulée autour de la question démolinguistique, fait ressortir à notre avis un diagnostic général largement partagé par la plupart des intervenants. Le désaccord porte plutôt sur les modalités particulières d'action proposées et sur leurs effets éventuels. Rappelons ici l'essentiel de la situation qui a amené l'intervention gouvernementale : par suite de la migration sélective qui favorise les anglophones et les allophones, et par suite de la mobilité linguistique qui se fait au désavantage de la majorité, la fraction des francophones au Québec en général et à Montréal en particulier diminuera si les tendances ne se modifient pas, faute de politiques adéquates.

La démographie n'est pas souvent au centre de nombreuses discussions comme celles qu'a engendrées la nouvelle politique du gouvernement. Cette discipline a sûrement un rôle à jouer dans l'analyse et la connaissance des situations, elle peut projeter quelques lueurs sur l'avenir et elle est ainsi un outil précieux parmi d'autres, dans la prise de décisions politiques. Toutefois, la responsabilité des orientations politiques ne relève pas d'une discipline qui, comme les autres, se limite à la description objective du monde réel.



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