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DOUZE ESSAIS SUR L'AVENIR DU FRANÇAIS AU QUÉBEC

DOUZE ESSAIS SUR L'AVENIR DU FRANÇAIS AU QUÉBEC






Fragments de lettres à un ami
sur les rapports de la langue et la culture

JEAN MARCEL



Jean Marcel est né à Montréal. Il est professeur titulaire de littérature du Moyen Age à l'Université Laval et membre du Conseil de la langue française depuis 1978. Il est l'auteur, notamment, du Joual de Troie pour lequel il a reçu le prix France-Québec en 1974. Il a traduit des ouvrages anciens tels Gilgamesh, la Chanson de Roland, ainsi que Tristan et Iseut et l'Anneau du Niebelung de Wagner.



[...] En vérité, je dois t'avouer que je n'ai plus guère le coeur à traiter cette pénible question autrement que par le coeur. La dissertation savante, avec notes, citations et références, serait sans doute, en l'occurrence, d'une assez bonne utilité — loin de moi la tentation trop facile de donner dans le mépris actuel pour tout ce qui se présente dans les formes de la rigueur intellectuelle — il n'en reste pas moins que des résolutions de l'ordre de celles qui vont bientôt s'offrir à nous, quelque raison qu'on y mette, ne prendront toujours leurs plus inébranlables appuis que sur les convictions travaillées par les jeux de l'affectivité. Autant le savoir d'entrée de jeu. [...] On m'accusera, certes, de parti pris idéologique. Je répondrai que toute autre position, contraire ou intermédiaire, ne le serait pas moins et que, de toute façon, aucune option n'étant tout à fait innocente idéologiquement parlant, il vaut encore mieux le savoir tout de suite que l'ignorer toujours. La conscience que l'on peut avoir d'une chose n'ajoute sans doute rien à cette chose mais en rend parfois l'aspect un peu moins délinquant. [...]

[...] L'avenir du français: un grand thème à congrès, à colloques, à conciliabules! Pourquoi pas à conclaves? En réalité, ce que révèle la simple évocation de ce thème, c'est une grande inquiétude en même temps qu'une grande amertume. Les Danois savent d'instinct que si le danois vit (et il vivra) il ne sera jamais que la langue du Danemark. La langue danoise, en effet, n'a jamais été une langue internationale, et elle n'en demande pas tant. Il n'en va pas de même du français qui, il n'y a pas encore si longtemps, était répandu de façon prépondérante sur l'ensemble de la planète comme langue de maints usages, des arts à la diplomatie. Or, ce n'est un secret pour personne que le français n'occupe plus cette position privilégiée, surtout depuis les lendemains de la Seconde Guerre mondiale : de là nous vient peut-être notre amertume, qui se transforme bientôt en inquiétude. Mais nous ne devons jamais perdre de vue que s'il n'a plus le premier rang dans le monde, il occupe à tout le moins le second — ce qui n'est déjà pas si mal, même si nous avons tendance, à cause de notre amertume précisément, à l'oublier. Le français est encore la première langue étrangère dans tous les pays de langue anglaise — l'espagnol n'ayant pris une certaine avance aux USA qu'à cause des ces « chicanos » du Sud qui, très souvent, à l'école, prennent l'espagnol (qui est déjà leur langue maternelle) comme langue « étrangère ». [... ] Et puis, personne n'étant en mesure de prédire ce que sera l'avenir du monde en matière de langues (et du monde tout court), nous n'avons, devant cette incertitude, aucune raison sérieuse de baisser pavillon. Tant de langues depuis tant de siècles ont dû se succéder comme langues de grands empires! Le sumérien a survécu comme langue de l'empire assyrien pendant deux millénaires après avoir disparu comme langue maternelle d'une communauté; ce fut ensuite la grandiose carrière du grec et du latin, carrière qui ne prit fin qu'au siècle dernier, plus récemment si l'on tient compte de leur fonction liturgique en Orient et en Occident; puis le français du XIe au XVe siècle, relayé par l'italien au XVe et XVIe siècles, fonction qu'il partagea certain temps avec l'espagnol au cours du XVle siècle et une partie du XVIIe; puis, à nouveau le français aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles, cependant que se produisait la montée d'une langue jusque-là sans importance en Occident, l'anglais, qui faisait une première percée timide dans le commerce maritime au fur et à mesure que s'établissait un empire sur lequel, dit-on, « le soleil ne se couchait jamais ». Le soleil finit par s'y coucher quand même, mais l'empire qui allait bientôt naître après la Seconde Guerre mondiale parlait, par chance, la même langue que l'empire finissant, si bien que c'est encore celle-là qui s'avance jusqu'à nos rives. Et si l'on considère que cette histoire des langues d'empires s'écrit avec intermittences, des revers et trop d'aléas, l'on ne peut croire que l'avenir linguistique du monde soit scellé une fois pour toutes. Car voilà que des futurologues sérieux (ceux de l'UNESCO) nous annoncent que dans un siècle les trois grandes langues du monde seront l'arabe, le portugais et l'espagnol — deux parmi ces trois seront latines comme la nôtre; nous sommes sauvés! [...]

[...] À vrai dire, chacune des grandes langues de l'Occident ayant joué un certain rôle n'a véritablement été « internationale » que dans certains secteurs à la fois : l'allemand dans certaines disciplines scientifiques (et pas toutes) et la philosophie; l'italien dans les lettres et les arts du divertissement (théâtre, musique); l'espagnol dans le commerce et les affaires; le français dans la diplomatie et la politique, etc., — selon les circonstances et les forces en présence à un certain moment donné. C'est ainsi que l'allemand n'eut aucune espèce d'influence au XVIe siècle, malgré la diffusion de l'imprimerie (qui fut allemande, comme tu le sais) et qui fut à peu près pour l'Occident de cette époque l'équivalent de ce qu'est l'informatique pour la planète entière de nos jours. Seulement, l'Allemagne du XVIe siècle n'avait encore aucune force politique, divisée en une « miettée » de royaumes et de principautés dont elle n'aura fait un empire qu'au siècle dernier, au moment où l'imprimerie avait cessé d'être une invention récente et ne pouvait plus guère se targuer d'être allemande. Peut-être en sera-t-il ainsi de l'informatique de demain. Tu vois en conséquence qu'il n'y a pas tant lieu de s'alarmer.

Comme l'avenir est par essence composé d'incertitudes, rien n'assure que le français ne reprendra pas un jour sa place prépondérante à la faveur de quelque événement considérable. Chose plutôt certaine : si l'humanité garde quelque souvenir de ce qui a été grand, la langue et la culture françaises auront toujours une place privilégiée dans la mémoire du monde. Mais il ne semble pas que la mémoire soit une vertu caractéristique de notre temps, ni de celui qui s'annonce. Aussi, sommes-nous sombres, comme tu peux le constater, à la fois avec et sans raison — dans l'immédiat, plutôt sans ... ...]

[...] Il faut avouer que la problématique de l'avenir du français nous tombe dessus à un bien mauvais moment, en un temps où il est de plus en plus courant d'entendre parler sérieusement de véritable « crise des langues » — de toutes les langues, y compris les dominantes. Un livre récent, best-seller aux USA, consacré à la question linguistique chez nos voisins (eux aussi, donc?), porte en sous-titre : Will America be the death of English? C'est à te faire frémir, n'est-ce pas? Eh bien, de l'Oural aux Laurentides (et pas seulement pour le français, comme nous sommes « masochistement » portés à le croire), ce n'est que récriminations contre la façon dont on parle et écrit le polonais, l'allemand, l'anglais même, l'italien, etc. Quand on y regarde de plus près, comme il m'a été donné de le faire un peu en chacune de ces civilisations, on s'aperçoit que ce que l'on appelle la « crise des langues » n'est en réalité qu'un aspect d'une crise infiniment plus générale remettant en cause les fondements mêmes de la hiérarchie de toutes les valeurs sur lesquelles reposait notre monde depuis longtemps — la culture linguistique était une de ces valeurs.

Et puis, il faut tout de même admettre que ce ne sont pas tant les langues comme systèmes qui font l'objet de cette inquiétude, mais, quand on y voit de plus près, la pédagogie en tant qu'elle est responsable de la transmission des valeurs — c'est-à-dire, peut-être, l'enseignement tout court. La pédagogie, non pas comme truc ou technique d'enseignement mais comme philosophie générale de construction des valeurs (quelles que soient celles-ci), n'a pas suivi la révolution la plus considérable peut-être de notre temps : l'accès de plus en plus grand de populations de plus en plus nombreuses à l'éducation transmise par système. Malgré nos ordinateurs, malgré nos discours, malgré le déferlement de bricolages pédagogiques de plus en plus compliqués, nous enseignons toujours comme si nous nous trouvions devant une classe de petits scribes en herbe sous la Ve dynastie des Pharaons d'Égypte.

Voilà par où, me semble-t-il, il importe de commencer à regarder si l'on entendait non pas corriger mais simplement comprendre la situation réelle — ce qui serait déjà une amorce de solution. (...]

* * *

[...] Le temps est venu, après cet exposé de faits que tout le monde peut vérifier dans n'importe quel livre d'histoire, d'en venir au fait. Ce n'est pas, comme on le pense communément, comme ça, en l'air, parce que tout le monde le dit, ce n'est pas en vertu de quelque disposition naturelle que l'anglais s'est imposé à la planète (encore que sectorialement, lui aussi, il faut le dire pour ne rien exagérer) — l'anglais est la langue d'un empire. Et un empire, par expérience plus que par définition, est le rouleau compresseur par excellence des obstacles que constituent les différences linguistiques dans l'expansion toujours plus poussée de l'empire. Rien pourtant dans le système particulier d'une langue, quelle qu'elle soit, ne la prédispose à dominer les autres — son « avance » croît avec la force de ceux qui la diffusent, puis de ceux qui estiment qu'il faut la diffuser pour être du côté de la force. Je sais qu'il y a là-dessus des préjugés à vaincre, d'autant plus difficiles que ce sont curieusement des préjugés d'intellectuels, de gauche autant que possible. J'en sais quelque chose pour les avoir partagés un temps, juste le temps de m'apercevoir qu'il s'agissait précisément de préjugés, qu'ils n'étaient pas le fruit de la réflexion, qu'ils me venaient par conséquent d'une autre tête que de la mienne et qu'il fallait en conséquence, esprit de contradiction, que je me mette à penser en sens contraire pour avoir la chance de voir briller quelque vérité neuve insoupçonnée. Ainsi, ce n'est nullement en raison de sa prétendue facilité ou adaptabilité que l'anglais s'est imposé comme idéal prestigieux dans toutes les têtes. Il ne le cède, de fait, en rien aux autres langues de l'Occident quant aux difficultés de son orthographe, par exemple, — il est même plutôt reconnu sur ce point que l'anglais en possède le coefficient le plus élevé, très loin devant le français, ou même que le polonais. Preuve, s'il en était besoin, qu'une langue internationale n'a cure, pour s'imposer, de toutes ces cotes de simplicité ou de facilité qu'on lui attribue... une fois qu'elle a réussi.

On dit aussi : quelle langue pratique que l'anglais! pas de déclinaison des substantifs, pas de masculin/ féminin, à peine un singulier/pluriel, etc., etc. (Ce qui d'abord n'est pas tout à fait juste, mais rien n'y fait, on s'en convainc). Le russe, qui est une langue difficile, a des déclinaisons de substantifs, des modes verbaux à l'infini, des distinctions masculin/féminin à n'en plus finir, d'une subtilité à rendre fou — le russe ne s'en est pas moins imposé à tous les pays où l'empire soviétique, précisément, domine. Le français n'est pas réputé facile non plus, ce qui ne l'a pas empêché d'être pendant quelques siècles la première langue internationale. En fait, ce type de « pré-jugés » est de ceux qui le plus souvent sont tournés par nous-mêmes contre nous-mêmes et qui nous desservent. S'en débarrasser est une tâche primordiale.

Aurélien Sauvageau a bien montré, dans l'un de ses ouvrages, que les « mérites » internes du français et de l'anglais s'équilibraient assez singulièrement et que ce ne saurait être par sa seule vertu de système linguistique que l'anglais domine. Il est avant tout la langue des USA qui sont pour notre monde, depuis 1945, la puissance militaire et industrielle que l'on sait. Il eut, en outre, l'heur d'être précédemment la langue d'un autre empire, celui de l'Angleterre. L'anglais s'est, pour ainsi dire, succédé à lui-même à travers deux énormes puissances — qui, comme toutes les puissances, passent... [...]

L'anglais, langue de la science? Plutôt : langue des scientifiques américains, lesquels ont pour assurer la propagation de leurs découvertes et inventions la puissance de leur gigantesque appareil de commerce et d'information. Ce n'est d'ailleurs un secret pour personne que les véritables découvertes scientifiques, parmi celles qui sont de quelque poids dans l'évolution de la science, le sont le plus souvent par des scientifiques européens installés aux USA et que parmi les nombreux prix Nobel dont s'enorgueillit ce pays, un pourcentage infime est de souche, ou même de formation, proprement américaines. Ceci dit, non pas pour dévaluer quoi que ce soit de ce qui se fait chez nos chers voisins, mais question de remettre les choses en leur véritable place pour ne pas en être obnubilé ou mystifié. [...]

Combien de ces préjugés inopportuns n'éviterions-nous pas sur les autres et sur nous-mêmes si nous savions seulement raisonner quelques heures correctement, avec l'aide de deux ou trois notions justes, sur la nature des langues et du langage. Nous apprendrions ainsi, à tout le moins, que ce n'est pas en vertu de prédispositions innées que l'anglais est la langue internationale du commerce et des affaires — et nous apprendrions du même coup que la nôtre, le wolof ou le bantou pourraient tout aussi bien faire l'affaire si seulement l'empire commercial et financier de notre temps était français, wolof ou bantou... [...]

[...] La question, d'ailleurs, d'une langue internationale pour la diffusion de la science pose un problème de taille où se joue l'avenir même de la science. On sait comment, historiquement, le latin a pu servir pendant des siècles de langue d'échange d'informations scientifiques entre les savants de l'Europe. Mais l'on sait aussi que les progrès réels de la science et, l'on peut dire, l'apparition même de la science sous sa forme moderne n'ont été rendus possibles que lorsque le latin a cessé d'être cette langue internationale au profit des langues vernaculaires de l'Europe. La science n'est pas nationale, tu n'as pas à me le démontrer. Mais elle s'incarne dans des lieux précis en fonction très souvent de vieilles traditions culturelles propres à telle ou telle communauté nationale regroupée par une langue maternelle. Si une langue autre que la langue vernaculaire devient alors essentielle à sa pratique, il arrive que les savants se trouvent coupés de leur milieu, ou plutôt que leur milieu se trouve coupé d'eux par faute d'une information directe. La levée du latin comme langue de la science a eu pour conséquence que les savants, travaillant désormais dans la langue de leur communauté, l'ont informée et rendue disponible à la vocation scientifique. Ce n'est donc pas sans raison, d'ailleurs, si l'éclosion des sciences de type moderne date précisément de l'époque où l'on s'est mis à cultiver la science dans les langues vernaculaires et si cet événement considérable coïncide avec l'abandon du latin comme langue « internationale » de la science. Il en va exactement de même, constatons-le, pour notre époque. Une langue unique de diffusion de la science est un obstacle, non pas à la science elle-même, mais à la production scientifique des communautés qui doivent produire dans une autre langue que la leur. Les savants de ces communautés, publiant les résultats de leurs recherches en anglais, sont certes très utiles pour les USA mais ne le sont guère pour leur propre milieu, qui se trouve ainsi privé d'informations importantes pour l'avenir de la science au sein de leur communauté d'origine. [...] Inversement, de grandes découvertes médicales récentes, en Pologne et en France pour ce que j'en connais, ne sont pas disponibles aux autres communautés de la planète, du seul fait qu'elles ne sont pas américaines. On est loin, de toute manière, de la science prétenduement « objective et internationale », n'est-ce pas? [...]

* * *

[...] Les définitions, par définition, ne servent qu'à servir. Je pourrais t'aligner ici pour ton instruction et ta plus grande confusion les quelque quarante-cinq défnitions diverses et divergentes que je me suis amusé à cueillir de la notion de « culture » chez les savants des sciences sociales, anthropologues, sociologues, ethnologues et autres desservants de la logie. Comme bien l'on pense, chacun met de l'avant la définition qui convient à son propos — et il n'y a rien là que de très irréprochable. Je n'en ferai donc pas moins. D'autant que par déformation de ma formation de philologue, je vais d'instinct à l'étymologie, qui nous enseigne tant de choses sur l'origine des choses, en ravivant parfois, en nous révélant le plus souvent les racines les plus secrètes non seulement des mots mais des choses mêmes. C'est ainsi qu'il m'a toujours plu qu'en français, comme en diverses autres langues du monde, le mot culture serve à désigner à la fois un certain fait assez abstrait de l'esprit et, du même mouvement, une opération on ne peut plus concrète touchant les rapports de l'homme avec la terre à laquelle il arrache sa subsistance. Par là, déjà, le mot nous indique une certaine direction, c'est-à-dire un certain sens. Une terre ne peut être dite « cultivée » que si elle est « travaillée » et « entretenue » en vue d'un objectif précis, qui est le plus souvent la production des biens alimentaires ou de certains biens d'agrément, comme les roses ou le lilas. Il n'y aurait donc de culture que s'il y a travail et entretien. Une culture où n'interviendrait ni le travail ni l'entretien serait, à tout prendre, une contradiction dans les termes — ou une confusion dans les fermes - bref, ne serait pas une culture. La question n'est pas de savoir si les fraises « cultivées » sont meilleures ou pas (sans doute pas, d'ailleurs) que les fraises des champs « non-cultivées » — la question est de s'entendre sur les mots et de reconnaître que les fraises des champs ne sont pas le résultat d'un travail ou d'un entretien — ce qui ne les empêche nullement d'être des fraises. Mais la culture dans l'autre sens, elle, serait travail et entretien de quoi donc? Ici, permets que je m'arrête, pose le stylo, réfléchisse et réponde en reprenant le stylo : de la dimension proprement temporelle de la présence humaine à l'univers, d'une certaine permanence. De la même façon que la culture du blé nous informe (nous donne forme) par la production du pain qui nous alimente, ainsi la culture sert à nous informer sur (à donner forme à) notre actualité humaine. La culture, c'est l'information la plus générale possible qui nous permette de lire notre présence à un univers qui passe et sera fait demain d'une autre présence issue de la nôtre où nous serons, par culture, encore présents. Dans la culture il y a la continuité. C'est ce que nous disaient déjà le travail et l'entretien nécessaires à l'existence même de la culture.

La culture n'est pas une bibliothèque, une discothèque ou un musée (bien qu'une culture achevée ne se conçoive pas sans ces réservoirs), elle n'est pas dans un produit fini, elle est un processus, une activité mue par ce qu'il faut bien appeler l'esprit et que je nommerais mieux conscience. La culture est ce que j'en fais par travail et entretien, pour obtenir de quoi me situer sur la mer de l'existence — de même que la culture des pommes à Rougemont n'est pas dans la manne de fruits que j'achète en fin de saison, mais bien plus spécifiquement dans la somme de travail que les pomiculteurs ont investie dans l'entretien des vergers de Rougemont. [...] C'est une des marques de notre époque que de tenter de nous offrir la culture comme produit — nous pouvons consommer comme jamais peut-être dans l'histoire du monde, à condition, paradoxalement, que la consommation ne modifie en rien notre être-vivre. Notre « monde » (occidental et américain) ne tolèrerait pas que les productions de l'esprit lui échappent et se mettent soudain à vouloir modifier leur rapport à l'univers chez les consommateurs (un consommateur étant celui qui reste le même aussi longtemps qu'il y a du produit) — d'où ces produits de si peu de liberté que nous offre notre comptoir culturel courant, conçu pour stériliser beaucoup plus que pour nourrir la conscience.[...]

[...] C'est par défaut de langage, me semble-t-il, que l'on dit d'une personne qu'elle est « cultivée » — ce n'est pas elle qui l'est mais bien plutôt les quelques choses qu'elle entretient. La culture, si elle s'appuie nécessairement sur un minimum de savoir, ne réside nullement dans les choses que l'on sait : elle n'agit qu'en rendant possible chez tout être qui sait une disponibilité, une grâce, qui le retient, notamment, de croire qu'il faille tout recommencer à chaque génération. La découverte de l'Amérique et le calcul différentiel sont des certitudes acquises : je n'aurai plus à les refaire, et le fait même de le savoir me permet d'aller à la découverte d'autres mondes. [...]

[...] Rien dans la structure même d'une langue ne la prédispose nécessairement à exceller dans telle activité plutôt que dans telle autre. Combien de fois n'auras-tu pas entendu affirmer avec la plus grande assurance que la langue allemande était ainsi construite qu'elle a produit la plus importante lignée de philosophes que l'Occident ait connue ? En fait, la philosophie allemande n'est pas issue d'une autre cause que du culte de la philosophie, entretenu dans les universités allemandes depuis le Moyen Âge. Une telle tradition a fini par donner l'excellence qui se manifeste dans la longue généalogie des philosophes allemands, de Kant à Heidegger. Voilà bien l'illustration parfaite d'un fait de culture, d'un entretien soutenu d'une certaine activité. — Si bien que lorsque nous évoquons l'Allemagne, nous pensons d'abord à ses philosophes (ou à sa musique qui lui est venue par la même voie d'un entretien non moins intense que celui de la philosophie). La langue allemande n'a eu tout au plus qu'à s'adapter à cette activité par un développement soutenu de ses capacités à exprimer d'une façon terminologiquement adéquate les pensées les plus abstraites. Mais c'est errer, pour le moins, gravement, que de croire que ces pensées étaient d'avance déposées dans les catégories grammaticales de la langue allemande — ou plutôt : si elles l'étaient, tant soit peu, c'était de la façon dont elles le sont dans toutes les langues, sans exception, c'est-à-dire dans la faculté même de langage commune, alors — que je sache — à tous les hommes, fussent-ils nés en Allemagne, fussent-ils nés au Basutoland. Si l'on ne s'accorde pas à cette dernière évidence, on fnit par concéder à la langue un pouvoir qu'elle ne peut avoir. Après tout, elle n'est que le véhicule, non le chargement même, elle n'est que la voie d'un message, non ce message, lequel naît d'un assemblage spécifique qui est activité de l'esprit, non de la phonologie. Je n'ignore pas tout à fait que cette question des rapports entre une langue et une culture est délicate et constitue un objet sérieux de litige entre diverses écoles linguistique ou de philosophie du langage. Je n'en ai pas moins le droit de prendre partie. Voilà qui est fait, au mieux d'un raisonnement, élémentaire certes, mais qui n'offre pas moins l'avantage de naître d'une déjà assez longue observation des faits de langue et des faits de culture. J'en exigerais tout autant, tu penses bien, de toute autre argumentation qui se présenterait là-contre. [ ...]

[...] Si donc la langue a quelque rapport avec la culture, c'est en tant qu'elle est la première et radicale voie d'expression, de diffusion et de conservation de ce qui a pu se dire, se penser, se réfléchir, se sentir et s'éprouver dans cette langue donnée. C'est sans doute aussi la raison pour laquelle une culture porte le nom de la langue qui lui sert de véhicule : non pas en raison d'un lien nécessaire, mais d'un lien, pour ainsi dire, accidentel. La spécificité d'une culture ne doit rien à sa langue en tant que langue mais en tant que transport de sa mémoire, c'est-à-dire de son être même. [...]

[...] La culture française, c'est plus que la seule culture élaborée sur un territoire donné — c'est tout ce à quoi la langue française donne accès : à Dostoïevski, aux Mille et une nuits, à Shakespeare, à Goethe, à Dante, à Cervantès, bref à tout ce patrimoine d'humanité singulière qui, traduit, n'en devient pas moins partie intégrante de la culture dont la langue ne fait que dessiner les frontières en termes de réseau de diffusion. Je ne connaîtrai jamais de la culture russe (à moins d'y avoir accès directement par la connaissance approfondie de la langue russe) que ce à quoi la traduction en français me livrera accès. C'est ainsi que les cultures conçues comme les plus « proches » en esprit d'une autre culture sont toujours celles qui ont été les plus traduites — la proximité ou l'éloignement géographique ne jouant qu'un rôle très faible dans ce type de relations entre cultures.

Qu'est-ce donc, en définitive, que la langue française? C'est ce par quoi j'exerce un droit à l'héritage non seulement de tout ce qui a été produit dans cette langue (ce qui n'est déjà pas mal, merci), mais aussi à l'essentiel de l'héritage de l'humanité qui y a été versé par contamination, contact ou traduction. Cela est immense. Cela est un empire qui couvre tous les âges de l'humanité historique et recouvre la quasi totalité des terres de la planète. Pourquoi m'en priverais-je? Pourquoi me désisterais-je de cet héritage, l'un des plus riches que l'on puisse recevoir?

Trois ou quatre autres langues, tout au plus, dans le monde actuel pourraient m'offrir pareille quantité et pareille qualité de richesses culturelles. Il s'agit là d'un privilège considérable dont nous, Québécois, avons bien peu abusé, me semble-t-il, et dont nous nous sommes à peine prévalu. Quoi donc! nous avons à portée de la main, par ce réseau extraordinaire d'information qu'est la langue, une culture unique dans l'histoire de l'humanité, et nous serions les seuls, semble-t-il, à la dédaigner? Par quelle aberration le Québec serait-il donc le seul pays au monde où se ferait jour une hostilité à l'égard de la culture que sa langue propre met à sa disposition, et généreusement? Il est pourtant plus mal placé que quiconque pour ce faire — car c'est l'avenir même de sa langue qui se joue dans ce refus, dans cette inconscience. Un jeune Américain sortant de son high school en sait davantage sur le rôle de la France dans l'histoire de l'Occident qu'un cégépien québécois. Un écrivain américain a souvent lu plus d'auteurs français que la plupart de nos écrivains québécois; un éditorialiste de New York est souvent mieux au fait de la politique et de la société françaises que ne l'est la quasi totalité de nos éditorialistes. Avec le résultat qu'une de nos éditorialistes pouvait tout récemment affirmer qu'elle préférait se frotter à la « culture » des 80 000 habitants de l'île de la Dominique (île des Caraibes, au cas où tu ne le saurais pas) plutôt qu'à celle de la France. Évidemment, c'est moins compremettant pour les allégeances qu'on lui soupçonne. Enfin, libre à Madame! Mais son choix n'en indique pas moins la petitesse de ses vues, la constipation de sa volonté de culture, l'étroitesse de ses visées, bref le renfrognement d'une vieille bigote pour qui la France représente encore la capitale de l'athéisme et du péché — héritage de curaille, s'il en fut! [...]

[...] Ce n'est peut-être pas la culture qui nous manque le plus mais le sens de la culture — autrement dit : la conscience réfléchie de l'usage que l'on peut en faire. [...]

* * *

[...] Si donc la totalité d'une culture peut être définie comme un vaste et complexe réseau d'information couvrant non seulement une surface (géographique) mais plongeant aussi dans la dimension temporelle (l'histoire), c'est uniquement dans la mesure où la langue est le seul et unique instrument créateur de ce réseau. La culture se trouve ainsi délimitée, territorialisée, agrandie, historicisée en quelque sorte par la langue. Et c'est, à mon avis, par ce seul biais, et non en vertu de qualités ou de complicités internes, qu'une langue peut être considérée comme soudée à une culture. Tu peux en tirer toi-même les conséquences. [...]

[...] Se vouloir à tout prix de culture américaine mais de langue française demeure, et pour longtemps, une contradiction dans les termes qui finira bien par étouffer cette fameuse « identité » que nous cherchons à nous donner depuis des années, sans trop y parvenir. Quel avantage, veux-tu bien me dire, soutirer de cet écartèlement? Devant cette ambivalence dont bien peu semblent se rendre compte ou mesurer la réelle portée pour l'avenir, le choix est pourtant clair. Je ne vois aucun avenir très glorieux dans l'avantage que représenterait pour nous le vain désir de n'être toujours que des sous-californiens, des ramasseurs de miettes technologiques, des éternels tenanciers de capharnaüm à bric-à-brac pédagogique livré par dumping lorsqu'il est devenu inutilisable ou simplement caduc ailleurs. Mais je reconnais fort bien que l'on puisse choisir de le devenir tout à fait, une fois pour toutes et pour de bon : il n'y a pas mille moyens pour ce faire, il n'y en a qu'un — qui résulte d'ailleurs de ce qui a déjà été dit plus haut des rapports de langue et culture. Il suffit de se brancher sur le réseau d'information de la culture américaine par le truchement du seul instrument qui permette d'être informé directement et à temps complet : la langue qui véhicule cette culture, l'anglais. Du même coup et par voie de conséquence, il nous faudra tout de même avoir la lucidité d'abdiquer tous nos droits sur les spécificités que nous nous sommes créées à l'intérieur des frontières tracées par notre langue : notre régime politique, nos institutions culturelles de toutes natures (système d'enseignement, littérature, etc.), notre tradition syndicale, notre type d'économie et, tout à la fin, pour être enfin logique, nos frontières territoriales elles-mêmes. Il ne nous restera plus dès lors, une fois prise cette décision, qu'à nous appliquer à nous fondre dans le grand tout — qui en vaut bien d'autres, je ne le nie pas.

On peut aussi choisir l'autre voie de l'alternative, c'est-à-dire de porter jusqu'à leurs ultimes limites les conséquences culturelles du réseau d'information mis à notre disposition par la langue que nous parlons déjà depuis toujours. Sauver celle-ci, c'est aussi sauver la culture dont elle est (à la lettre) historiquement responsable. Par atavisme, parce que nous en avons déjà presque pris la timide habitude, parce que je ne voudrais tout de même pas avoir appartenu à un groupe humain qui aura résisté pendant deux siècles pour fnir aussi lamentablement dans un consentement fou à l'abolition de soi, j'aurais plutôt tendance à choisir cette seconde voie — qui devrait en fait être la première. Mais sait-on jamais, nous détenons déjà assez de championnats en absurdités historiques — une de plus, une de moins, qu'y fera-t-on? Pour l'instant nous avons tristement l'air d'une paire de tranches de pain à sandwich qui attend sa viande. Nous nous donnons une Charte de la langue française pour « protéger notre langue », mais nous ne donnons à celle-ci aucun moyen efficace de créer sa propre dynamique d'exploration et d'invention culturelle — moyen qui eût consisté en une politique corollaire, conséquente et adéquate. Nous faisons du français la langue de l'enseignement pour tous (enfin, presque tous), mais du même coup nos enfants apprennent à lire à l'école dans des anthologies de « sélections » du Reader's Digest — crois-le ou non, je l'ai vu, de mes yeux, vu...

Et nous continuons à importer à pleins charrois des régimes pédagogiques conçus dans une autre culture, pour de tout autres fins et besoins que les nôtres — nous sommes d'ailleurs en train d'en crever! Devrons-nous toujours vivre, par notre faute, en parents pauvres et sous-développés du seul réseau d'information que notre langue met pour ainsi dire gratuitement à notre disposition? Quand donc allons-nous enfin consentir à nous accepter nous-mêmes pour ce que nous sommes dans nos origines? [...) Il nous faudrait pour cela avoir le courage d'une originalité radicale — et cette originalité ne peut se trouver que dans l'exploration totale de nos origines culturelles — tu auras bien noté combien les mots d'originalité et d'origine se renvoient l'un à l'autre... [...]

[...] À vrai dire, dans l'état pour le moins lamentable de notre pensée sur la culture (je ne dis même pas d'une politique de la culture), nous devrions désespérer de tout. Pourtant, quelque chose de secret en moi et qui n'est pas moi-même, que je n'identifie pas bien, peut-être la voix innombrable de ceux qui ont laissé leurs traces en moi, qui est aussi sans doute l'espoir têtu de la vie même, une voix prend la force et la peine de s'insurger et m'intime, pour quelques temps encore, de croire encore.

* * *



Le pas gagnée
par Jean LAROSE
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