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La situation linguistique en Haïti

La situation
linguistique
en Haïti
bilan et prospective



Michel St-Germain



CHAPITRE PREMIER
La situation linguistique




La situation linguistique haïtienne se caractérise par l'emploi de deux langues par certains individus d'une même communauté. On constate que le créole et le français occupent des secteurs d'utilisation selon un mode dynamisé par certaines variables.

Ce chapitre comporte deux parties. Après une introduction consacrée au créole et à sa formation, la première partie aborde le fondement théorique de la diglossie et des variables sociolinguistiques. Bien qu'un débat puisse avoir lieu sur le terme « diglossie », la position de Ferguson (1959) sera utilisée comme point de départ. La seconde partie porte sur l'utilisation du créole, du français et de l'anglais dans quelques secteurs comme la législation, la presse écrite, la presse parlée, le cinéma, la littérature, le commerce.

À la base de la compréhension de cette situation, il y a la mise en situation du créole par rapport à son origine. Albert Valdman (1978), qui a écrit plus de 20 monographies et des articles sur le sujet, développe avec précision les distinctions entre le pidgin, le créole et les autres langages similaires, mais distincts comme le petit-nègre, l'annamite français de l'Indochine, le français populaire d'Abidjan, etc.

Les concepts de base selon Valdman (1978, p. 5) sont ceux de langue base et langue substrat. La langue base est celle du groupe dominant dans la situation sociale qui a provoqué le besoin d'une langue véhiculaire interculturelle et intercommunautaire. Cette langue conserve toujours son prestige culturel et social. La langue substrat est celle du groupe socialement inférieur : population autochtone dont le développement technologique est en retard sur celui du groupe venu de l'extérieur ou population servile que le groupe dominant a trouvée sur place, a importée par la force (traite des esclaves) ou a attirée par des avantages économiques.

Le pidgin se caractérise par :

  1. une simplification de la forme extérieure par rapport à la langue base; c'est-à-dire la simplification du système phonologique et des aspects superficiels de la morphosyntaxe;

  2. une réduction de la forme interne, c'est-à-dire une pauvreté lexicale qui découle de la réduction des domaines d'emploi;

  3. un emploi bilatéral ou multilatéral dans un contexte multilingue;

  4. une interpénétration des systèmes linguistiques en présence;

  5. une réduction des domaines d'emploi.

Les locuteurs d'un pidgin, culturellement, appartiennent à des communautés distinctes et n'ont nullement besoin d'une langue véhiculaire pour se différencier les uns par rapport aux autres. Le pidgin a alors une fonction uniquement dénotative : la transmission de significations dans des situations de communication. Toutefois, on peut assister à la créolisation d'un pidgin lorsque des individus l'utilisent comme seul lien pouvant donner une cohésion à leur groupe. Valdman (1978, p. 9) souligne que le pidgin « est appris en général après la période formative d'un individu et qu'il n'existe pas entre ce dernier et la langue des liens profonds d'affectivité ». Il n'y a donc pas de « langue maternelle pidgin ». D'Ans (1968, p 15) avance que l'existence des pidgins est très éphémère. Ils disparaissent très tôt par élimination du contact sociolinguistique soit par assimilation, soit par créolisation.

Le créole, toujours selon Valdman, se caractérise par les aspects suivants :

  1. Une complication de la forme externe. On y retrouve un accroissement des alternances morphologiques et une complication des processus syntaxiques de surface.

  2. Une expansion de la forme interne. Puisque le créole assure les fonctions dénotative, expressive et démarcative d'une communauté (alors que le pidgin ne remplit qu'une fonction dénotative), les créoles ont des lexiques relativement développés.

  3. Une expansion des domaines d'emploi parce qu'ils assurent un rôle de langue vernaculaire malgré leur non-accès aux domaines de l'administration, des grandes affaires, de l'éducation, etc. Ils sont aussi « langue maternelle » (contrairement aux pidgins) et Valdman accepte la position de Hall (1966) qui postule que les créoles sont des pidgins devenus la langue principale d'une communauté et transmise de génération en génération par les processus normaux de l'acquisition d'une langue première.

  4. Enfin, tout comme dans les langues pidgins, on retrouve l'emploi bilatéral ou multilatéral dans un contexte multilingue et l'interpénétration des systèmes linguistiques en présence.

Les premières études sur le créole remontent à 1860 avec l'esquisse grammaticale de Redpath, mais l'on peut considérer que les études sérieuses datent, selon les auteurs, des années 30 (Vintila-Radulescu, 1976, p. 96). André-Marcel D'Ans (1968, p. 22) considère les études de Comhaire-Sylvain (1936) et de Faine (1936), bien qu'elles soient diamétralement opposées, comme étant les premières monographies consacrées au créole-français d'Haïti; Valdman soutient que ce n'est qu'à la fin des années 40 qu'il y a eu amélioration des données descriptives pour l'étude du créole.

Deux théories semblent s'opposer quant à la formation du créole haïtien. La théorie de la simplification, appuyée entre autres par les travaux de Marcel D'Ans (1968), postule que la langue base fut simplifiée par ses locuteurs afin qu'ils puissent se faire comprendre des domestiques ou des esclaves. Valdman en décrit les trois phases : la première est une imitation défectueuse de la langue base de l'alloglotte; dans la seconde, le locuteur de la langue base simplifie délibérément cette langue pour imiter la reproduction imparfaite de l'alloglotte; enfin, l'alloglotte reprend cette imitation déformée, mais plus accessible :

Selon la théorie de l'interférence, les langues créoles et pidgins constituent des stades intermédiaires dans l'acculturation linguistique de groupes d'alloglottes privés de contacts sociaux étroits avec les locuteurs de la langue base. À ce stade, il y a une superposition des structures sémantico-syntaxiques profondes et de certains traits morphosyntaxiques superficiels des langues substrats (Valdman, 1978, p. 17). Un serait tenté d'y associer les positions de Comhaire-Sylvain (1936), Pressoir (1947), Pompilus (1961).

Toutefois, Valdman (1978, p. 17) opte pour une autre voie : la restructuration de la langue base par les locuteurs de la langue substrat, et ce, selon certains mécanismes psychologiques inhérents à l'acquisition d'une langue seconde dans un contexte sociologique particulier. Par le biais des approximations successives, écrit-il :

[...] l'alloglotte adulte modifierait la structure de la langue cible afin de s'en servir pour ses besoins communicatifs immédiats. Cette restructuration a ses sources dans des stratégies d'apprentissage du langage déterminées par des principes innés et universaux d'acquisition du langage.

Il considère que l'approche de la simplification est une version inadéquate, parce que trop simpliste, de la restructuration. Valdman (1978, p. 387) considère que le facteur déterminant serait :

[...] l'acquisition d'une variété vernaculaire de français, relativement homogène et variant peu d'une région à une autre, par des alloglottes dans le contexte particulier de la société plantocratique esclavagiste, véritable creuset linguistique. Les différences structurales profondes entre le créole et le français auraient leur source dans des processus de restructuration universaux liés à l'acquisition d'une langue seconde; l'interférence des langues maternelles des alloglottes ne pourraient [sic] avoir qu'un rele secondaire. Dans cette perspective les hypothèses de la simplification [...] et de la relexification sont gratuites et superflues.

Ceci l'amène à suggérer une réorientation des études dans le domaine des parlers créoles, comprenant des études comparatives plutôt qu'une simple mise en regard de langues individuelles. Ces études devraient être accompagnées d'« études sur le peuplement et l'organisation sociales des colonies plantocratiques durant la première moitié de siècle, de leur formation,, période durant laquelle le créole a pris sa forme définitive » (p. 387).

Selon Valdman (1978, pp. 365-366), toute langue répond aux caractéristiques suivantes : 1. systématicité et complexité, 2. homogénéité, 3. individualité et intégrité par rapport à d'autres langues, 4. processus de création lexicale interne. Selon ses dires, le créole répond aux caractéristiques d'une langue. Le créole est bien plus qu'une variété corrompue ou approximative du français. L'analyse révèle que ses systèmes phonologique, morphologique et syntaxique ont une complexité et une cohésion interne. Sous certains aspects (par exemple, le système des déterminants postposés), la langue créole est plus complexe que la langue française. « En somme, écrit-il (Valdman, 1978, p. 366), chaque parler créole met à la disposition du locuteur une riche gamme de distinctions sémantiques grammaticalisées lui permettant d'exprimer des notions complexes et nuancées et lui impose des contraintes très précises dans l'expression de ces notions. » Quant à l'homogénéité, Valdman souligne que les créoles ont certes une plus grande « variabilité » que les langues dites « normales », mais, insiste-t-il, « cette impression provient du fait que l'on compare cette langue vernaculaire à une norme idéalisée du français standard plutôt qu'aux variétés correspondantes de sa langue base ». Les français populaires ou relâchés que l'on retrouve dans les différents endroits où l'on parle français pourraient aussi servir de gradients.

L'individualité et l'intégrité du créole par rapport au français sont aussi évidentes à ses yeux. Les domaines d'emploi en Haïti sont presque complémentaires et les langues sont étroitement imbriquées, « le français, ou ce qui est considéré comme tel, fonctionnant comme style soutenu du vernaculaire » (Valdman, 1978, p. 366). Toutefois, sur le plan structural, les deux « idiomes » se démarquent nettement l'un de l'autre.

Enfin, Valdman souligne que l'imbrication étroite du français et du créole et le statut infériorisé du créole par rapport à sa langue base font en sorte que l'emprunt au français constitue « le processus de renouvellement et d'expansion lexicale favori du créole » (Valdman, 1978, p. 366). Toutefois, il y a des processus de création internes comme la composition, c'est-à-dire l'association de noms, de verbes, d'adjectifs pour créer un terme (ex. : fé klér, faire clair, « clarté ») et la dérivation, laquelle joue un rôle mineur dans la création de nouveaux vocables (Valdman, 1978, p. 148) par rapport au rôle majeur de la composition (Valdman, 1978, p. 154).

À la question « Le créole constitue-t-il une norme indépendante du français? » (Valdman, 1978, p. 365), il répond après de longues explications (Valdman, 1978, p. 386) :

Les parlers franco-créoles constituent bel et bien une étape évolutive avancée du français : le fond de leur lexique est indubitablement français d'origine, leur système phonologique diffère peu de celui des variétés régionales et vernaculaires de la langue-mère et, enfin, leur système morphosyntaxique reflète de nombreux traits présents dans les variétés dites avancées du français. Mais c'est précisément sur le plan morphosyntaxique, le plan central d'une langue, que se situe une rupture structurale qui fait du créole une langue à part entière et non pas un dialecte du français.

Les sources de ces différences structurales seraient, selon Valdman, dans les processus de restructuration universaux reliés à l'acquisition d'une langue seconde. L'hypothèse de la simplification est donc inadéquate et trop simpliste. De plus, Valdman (1978, p. 387) explique la rupture structurale d'avec la langue base « par l'acquisition d'une variété vernaculaire de français, relativement homogène et variant peu d'une région à l'autre, par des alloglottes dans le contexte particulier de la société plantocratique esclavagiste, véritable creuset linguistique. ».

Dès le début de la colonie, on retrouvait trois niveaux linguistiques. Le français, utilisé par les grands blancs, était la langue de l'administration, de la justice et des cercles mondains. Dans la vie courante, les petits blancs (petits commerçants, artisans, etc.) utilisaient leurs patois, les esclaves utilisaient le créole.

Au moment de l'indépendance, le créole devait avoir une certaine importance dans la vie publique. Lorsque Bonaparte envoya un corps expéditionnaire, ayant à sa tête le général Leclerc, pour mater la révolution naissante, il adressa une proclamation rédigée en français et en créole à la population. (Elle est reproduite dans Bitter, 1970, pp. 46-47.)

Toutefois, c'était la langue de l'esclave, la langue non reconnue socialement. Elle était orale; l'esclave n'avait aucune école à sa disposition et de plus, était battu si on le découvrait en train d'étudier. Le mulâtre, reconnu par le blanc, avait droit à l'instruction et parlait le français.

Dans la période préindépendance, Toussaint-Louverture accéda à la direction du pays et mena le même mode de vie que le colonisateur. Corvington (1975b, pp. 177-178) rapporte qu'on devait s'adresser au général en chef « avec soumission et circonspection et dans la langue de Molière ». Metellus (1985, p. 34) rappelle l'importance du français pour Toussaint-Louverture et souligne que c'est en français qu'il communique avec Napoléon, qu'il crée l'émulation parmi les élèves, qu'il s'impose comme le rassembleur pour l'unité du pays.

Selon Gouraige (1974, p. 124), l'évidence du malaise haïtien se rapporte à la langue et ceci date peut-être de 1804. Jusqu'à cette époque, il n'y avait pas d'ambiguïté linguistique et encore moins d'ambivalence : le blanc parlait le français et il était le maître; le noir parlait le créole et il était soumis. Le fossé créole-français était maintenu « pour compléter un système de séparation méthodique ». Le créole avait une infériorité comparable à la condition des individus qui le parlaient. Au moment de l'indépendance, le problème linguistique était d'abord celui des chefs : peu savaient lire et écrire. L'acte d'indépendance fut rédigé en français. Comme le souligne Pompilus (1961, f. 17) :

Quand nos ancêtres se sont rendus indépendants en 1804 et qu'ils ont voulu faire connaître au monde, dans un acte d'indépendance solennel, leur détermination de vivre « à jamais séparés de la France », c'est à la langue de leurs anciens maîtres qu'ils recoururent à cette fin, puisqu'elle était entendue dans le monde entier. Ils acceptaient ainsi, dans l'ensemble de l'héritage colonial, la langue française comme langue officielle du nouvel État.

Gouraige (1974, p. 125) estime que la volonté de faire d'Haïti un pays de langue française était évidente dans cette décision de Dessalines. Dantes Bellegarde (1941, p. 45), pour sa part, estime qu'on ne pouvait élever le créole — mixture coloniale — à la dignité d'une langue nationale. Il était donc tout naturel d'adopter le français comme langue officielle.

La volonté de faire d'Haïti un pays de langue française était évidente dans cette décision de Dessalines. Le français était devenu officiel et tous les documents administratifs étaient rédigés dans cette langue.

Bellegarde estime que le choix du français s'imposait pour trois raisons. Le créole ne possédait ni grammaire ni littérature écrite et ne pouvait faire l'objet d'un enseignement systématique. Il n'avait pas le caractère d'une langue fixée, était instable et soumis à de continuelles variations de vocabulaire. Enfin, il isolait Haïti au point de vue politique, économique et enfin intellectuel. Toutefois, cette position était fort gênante pour les chefs et ne faisait que perpétuer la discrimination linguistique. On passait d'un colonialisme externe à un colonialisme interne. Le compromis adopté (Gouraige, 1974, p. 25) fut d'utiliser, en regard du texte français, une traduction créole dans les proclamations destinées au peuple. Toutefois, cette version, si proche du français par ses tournures et son orthographe, a graduellement disparu. Le créole a alors retrouvé sa place inférieure de dialecte oral.

Le mimétisme s'étendait aussi à d'autres secteurs : la charte, la structure politique, le territoire, les prérogatives de l'autorité civile et même l'administration des finances étaient établis sur le modèle français.

Gouraige (1974, p. 58) décrit le comportement de la bourgeoisie au milieu du XIXe siècle. « On affectait l'accent parisien. » La mode encourageait une affectation du langage, une accentuation des r pour marquer la différence avec le parler relâché des îles; on « ponctuait la phrase française de mots créoles censés savoureux et intraduisibles ». Le tout avec un accent : on parlait « pointu ».

Le débarquement américain de 1915 a provoqué l'éveil d'un sentiment patriotique, lequel, en Haïti, comme l'écrit Gouraige (1974, p. 67) « n'est pas précisément une inclination naturelle ». Lors de l'occupation, « dans son immense majorité, la classe des mulâtres collabore avec l'occupant, officiellement soutenue par l'Église catholique. La classe « nègre » organise la résistance ». Bitter (1970, p. 67) écrit

La prise de conscience nationale vient d'un certain groupe d'intellectuels haïtiens réunis autour du Dr Price Mars. (Duvalier adhère au mouvement.) Ces jeunes intellectuels prennent la défense de la culture africaine, publient des ouvrages en créole et polémiquent avec le clergé catholique.

Avec cette occupation américaine, peu à peu on adoptait le goût américain et la mode américaine. « Les solliciteuses qui avaient bien vite appris l'anglais remplissent désormais les salons du haut-commissaire américain, et leurs maris étaient promus » (Bitter, 1970, p. 68). En réaction, ce fut le mouvement indigéniste qui força un début de prise de conscience et de prise de position en faveur d'une langue ou l'autre. On parlait de la « gauche » pour ceux qui choisissaient le créole et la défense du peuple; de la droite pour les « francolâtres ». De cette prise de conscience émergeaient les premiers travaux valables sur la langue créole.

On reconnaît, de façon unanime, que le créole est la langue maternelle des Haïtiens. Par contre, les données varient quant à l'estimation du nombre de bilingues. Selon Pompilus (1952, p. 7), le recensement de la ville de Port-au-Prince de janvier 1949 révèle que 15 800 habitants sur 142 000 utilisent le français à la maison; de plus, 64 1348 habitants déclarent savoir le lire et l'écrire. Dans une autre publication, Pompilus (1961, f. 19) situe le recensement en 1950 et avance le nombre de 15 982. On constate que le quart des déclarants en font effectivement une langue d'usage. Enfin, dans une publication très récente, Pompilus (1983, p. 7) estime entre 3 % et 7 % ceux qui sont capables de communiquer en français. La marge est importante : elle signifierait que de 150 000 à 500 000 Haïtiens sont bilingues (Pompilus, 1983, p. 8).

Cette question sur la langue a été omise dans le recensement des villes de province en 1949 de même que dans le recensement de 1971. Dans le recensement de 1982, la question n » 11 avait trait à la langue lue et écrite. Cependant, dans les notes techniques du dépouillement (I.H.S.I., Résultats anticipés du recensement général de 1982, pp. xii et xiii), on remarque que, dans « la description du fichier produit par extract dans la tabulation », cette question ne fut pas dépouillée : on relève l'aptitude à lire et à écrire sans spécifier la langue.

Les estimations varient beaucoup selon les auteurs. André-Marcel D'Ans (1968, p. 15) souligne que la totalité des Haïtiens parlent créole et acceptent l'estimation de Valdman (1964, pp. 85-86) de 10 % de bilingues. En 1978, Valdman (1978, p. 360) estime toujours que 90 % des Haïtiens sont unilingues. Si tel est le cas, aucun gain n'aurait été enregistré en 14 ans, ce qui est fort plausible, compte tenu de l'inefficacité du système éducatif. Plus récemment, Valdman (1984, p. 77 et 79) considère que 90 % de la population ne communiquent qu'en créole alors qu'une petite partie (pas plus de 5 %) peut être considérée comme bilingue « balanced bilinguals - that is, persons able to use fluently the community's main languages ». Pourtant, dans le même chapitre (Valdman, 1984, p. 79), il ajoute que de 10 % à 15 % au maximum sont capables de faire preuve d'un certain niveau de compétence « some level of communicative ability », dans l'utilisation du français.

Vintila-Radulescu (1976, p. 94) souligne que « le créole est la langue unique ou du moins la langue première de la majorité des haïtiens ». De Ronceray et Petit-Frère (1975, p. 5) du Centre haïtien d'investigation en sciences sociales (C.H.I.S.S.) estiment qu'un pourcentage dérisoire d'Haïtiens peuvent comprendre et utiliser le français comme langue de communication. Yves Dejean (1975, pp. 5, 11 et 22) estime à 100 000 ou 2 % le nombre d'Haïtiens bilingues. Selon lui (en 1975), on compte « plus d'Haïtiens parlant anglais (plus de 200 000 aux Bahamas et aux États-Unis) et parlant espagnol (plus de 200 000 à Cuba et en République Dominicaine) que d'Haïtiens bilingues en Haïti ». Lucrèce (1982, p. 101; 1983, p. 176) estime à 90 % le nombre de créolophones unilingues. Bentolila et Gani (1981, p. 117) sont plus nuancés : ils estiment que les unilingues de langue créole représentent 80 % au moins de la population. Le reste, de 15 % à 20 %, représente des bilingues, mais les auteurs soulignent qu'« on peut évaluer, d'après la stratification sociale rapportée aux problèmes des langues, qu'à peine 3 % des Haïtiens, appartenant principalement à la bourgeoisie, ont une compétence linguistique leur permettant d'envisager toute situation de communication en créole et en français ». Ceci porterait à environ 150 000 le nombre de locuteurs français lesquels, suivant l'expression d'Hyppolite (1952, p. 11) « parlent et comprennent plus ou moins le français après avoir passé 10, 12 et même 15 ans à l'école ». Pour sa part, Lambert-Felix Prudent (1980, p. 101) estime à 90 %. le nombre d'unilingues et souligne qu'« aucune analyse n'a été poussée dans le domaine de la compétence passive ».

Dans la loi du 28 septembre 1979 autorisant l'usage du créole dans les écoles d'Haïti comme langue instrument et matière d'enseignement, on considère que le créole est langue commune parlée pas 90 % de la population haïtienne. Il faudrait plutôt lire « langue unique », car elle est commune à toute la population haïtienne.

Dans le recensement de 1971, 85 581 Haïtiens de 10 ans et plus ont déclaré savoir lire et 699 663 ont déclaré savoir lire et écrire. Ceci représente respectivement 2,7 % et 21,3 % de la population. Le recensement de 1982 ne posait qu'une question portant sur l'aptitude à lire et à écrire et 1 346 887 habitants, soit 36,9 % de la population de 10 ans et plus, ont déclaré savoir lire et écrire.

Il ressort donc qu'une très grande imprécision règne à ce sujet. Le recensement de 1982 aurait pu permettre une estimation plus précise; tel n'a pas été le cas. À partir de ces informations, on peut considérer que les bilingues actifs constituent de 3 % à 5 % de la population. Le chapitre V portera sur une quantification plus poussée.

Quant à la qualité de la langue parlée, les commentaires de Lofficial (1979, pp. 40-41) sont éloquents et partagés par plusieurs :

La restriction de ses [le français] fonctions communicatives et l'écrasante prédominance de la forme écrite l'ont laissé immuable, figé, monolithique. [...] Malheureusement, nos innombrables clichés appartiennent à une constellation culturelle révolue et notre style emphatique ne véhicule bien souvent aucune information. Il suffit d'assister à une discussion, à une séance de travail quelconque entre des Haïtiens et d'autres francophones pour saisir la spécificité de notre français et de notre rapport au langage. Le débit généralement plus lent, le style très recherché, les longues périodes de silence laissent pressentir que parler dans ces conditions n'est pas chez nous une conduite automatique et spontanée. [...] : à celle-ci [la langue française] se trouve indissolublement liée une connotation de verbalisme sinon de verbiage.

Il reprend un extrait du Petit Samedi Soir soulignant que les Haïtiens excellent à poser des problèmes et à trouver les solutions sur papier « à travers des discours dont l'anachronisme de style et le vide de pensée nous ont relégués depuis longtemps au musée des fossiles littéraire » (Lofficial, 1979, p. 41). Pour leur part, Bentolila et Gani (1981, p. 119) évoquent le langage vide d'explication et les formules « ampoulées et fleuries » des écrits journalistiques haïtiens.

De toute évidence, toute la population parle et comprend le créole, mais une minorité parle le français et l'utilise dans certaines fonctions. Un cadre conceptuel est nécessaire pour dégager les paramètres de cette situation et l'approche diglossique est en mesure de le fournir.

1. LA DIGLOSSIE ET LES VARIABLES SOCIOLINGUISTIQUES

Une situation de diglossie émerge lorsque, dans une même communauté linguistique, une autre langue constitue une valeur et remplit des fonctions précises. Cette section, dans un premier temps, présente le fondement théorique d'une situation de diglossie; dans un deuxième temps, elle s'attarde aux variables sociolinguistiques définissant les modalités d'emploi du créole par rapport au français. Enfin, dans un troisième temps, il y aura lieu de s'interroger sur la considération sociale du créole et du français.

1.1. FONDEMENTS THÉORIQUES DE LA DIGLOSSIE

La situation linguistique en Haïti est caractérisée par un état de diglossie résultant de la pratique linguistique de couples opposés maîtres — esclaves, culture européenne — cultures africaines et créole, colonisateurs — colonisés, classe dominante — classe dominée, instruits analphabètes.

Les rapports entre les deux langues ont fait l'objet d'études favorisant l'une ou l'autre langue pour diverses raisons. Toutefois, selon Vintila-Radulescu (1976, p. 104), la problématique a évolué :

Pour les linguistes contemporains, il ne s'agit plus de conseiller le choix de l'une de ces deux langues, mais de constater la situation de fait, de la décrire de la manière la plus adéquate, en évaluant les effets tant sur le français que sur le créole, et de prévoir dans une certaine mesure les résultats auxquels cette situation devra normalement aboutir.

Charles Ferguson, dès 1959, a fourni sur ce sujet un fondement théorique suffisamment solide et la plupart des études parues depuis (dont celles de Valdman) développent les idées qu'il avait avancées. Il est donc important de voir ce fondement théorique. Ferguson (dans : Hymes, 1971, p. 435) définit la diglossie :

Diglossia is a relatively stable language situation in which, in addition to the primary dialects of the language (which may include a standard or regional standards), there is a very divergent, highly codified (often grammatically more complex) superposed variety, the vehicle of a large and respected body of written literature, either of an earlier period or in another speech community, which is learned largely by formal education and is used for most written and formal spoken purposes but is not used by any sector of the community for ordinary conversation.

Pour sa part, Alain Ricard (cité par Bertrand, 1978, f. 20) établit la distinction sur la base de la tradition écrite, du prestige et de la diffusion :

À l'origine, une situation linguistique dans laquelle les fonctions de communication linguistique sont réparties d'une manière binaire entre une langue ancienne culturellement prestigieuse, dotée d'une tradition écrite, nommée variété haute (H) et une autre langue sans tradition écrite, largement diffusée et dénuée de prestige ou variété basse (B).

L'ambiguïté se situe donc, pour une communauté linguistique donnée, au niveau d'un choix de situation entre une langue utilisée couramment (langue basse ou B), un dialecte, une langue régionale et une variété superposée ou langue « non primaire », mais apprise en plus de la langue maternelle.

Ferguson analyse quatre systèmes diglossiques l'arabe (H) classique et les variétés arabes (B); l'allemand standard (H) et les variétés de l'allemand suisse (B); le grec katharévuska (H) et le grec shimotiki (B); et enfin, le français (H) et le créole (B) Haïtien.

Dans son étude sur le créole haïtien, il estime que le langage utilisé dans la conversation ordinaire des gens éduqués de Port-au-Prince doit être choisi pour B par le biais d'une méthode d'écriture de McConnell-Laubach (voir chapitre II, point 2). Le français standard doit être utilisé pour H. Son choix du créole des gens éduqués comme B est contestable. Quoique reconnaissant le créole de salon instable, non codifié et d'une forme intermédiaire, Ferguson ne tient pas compte de l'interférence linguistique et du créole francisé ou urbain, très minoritaire par rapport au créole rural utilisé par la majorité non alphabétisée. Il analyse neuf dimensions linguistiques et nous résumons sa position pour chacune.

1.1.1. La fonction

Dans une situation de diglossie, H et B ont des fonctions spécialisées et l'utilisation de la mauvaise langue dans une situation non prescrite amène le ridicule. Ainsi, l'utilisation de H dans une situation purement informelle est ridicule. Il définit (tableau I.1) les domaines H et B (traduit par Valdman, 1978, p. 314); nous y avons ajouté la catégorie « légendes des caricatures politiques », ce que Ferguson appelle « caption on political cartoon ». La fin de ce chapitre actualise les catégories de Ferguson qui considère que la « vraie » poésie est en H, et que tout écrit en L, poétique ou non, relève de la littérature folklorique.

1.1.2. La considération

Peu importent les systèmes linguistiques, les locuteurs, qu'ils maîtrisent H ou non, la considèrent supérieure à B. On considère H comme étant plus logique, plus belle, en mesure de mieux exprimer des idées importantes, etc. Le locuteur préférera un discours, un exposé, un récital de poésie en H plutôt qu'en B même s'il comprend beaucoup moins.

1.1.3. L'héritage littéraire

Étant habituellement codifiée, H possède un héritage littéraire hautement valorisé et la production littéraire en H par des membres d'une communauté donne un sentiment d'appartenance à une plus grande communauté.

 
TABLEAU I.1
Fonctions linguistiques (selon Ferguson, 1971)


1.1.4. L'acquisition

Dans tous les cas, B est la langue de l'enfant (enfant-enfant, enfant adulte) et est considérée comme « normale ». H est associée à l'éducation formelle. Toutefois, les méthodes d'acquisition de H et de B diffèrent. Le locuteur est plus à l'aise avec B qu'il ne le sera avec H : « is at home in L to a degree he almost never achieves in H ». La structure grammaticale de B est apprise « instinctivement », sans discussion explicite sur les concepts grammaticaux alors que la grammaire de H est apprise en termes de règles et de normes à imiter. Ferguson ajoute (p. 432) :

It seems unlikely that any change toward full utilization of H could take place without a radical change in this pattern of acquisition.

Tout remplacement (ou processus de francisation) ne peut donc s'effectuer que si H passe au rang de langue maternelle, ce qui présuppose une génération de parents ayant appris H de façon formelle, mais l'utilisant assez régulièrement pour qu'elle devienne langue maternelle de l'enfant; il s'agit d'une forme fréquente d'assimilation.

1.1.5. La standardisation

Dans les cas observés, Ferguson a remarqué une forte tradition d'études grammaticales pour la langue H (corollaire de l'acquisition). Il existe des grammaires, des dictionnaires, des traités de prononciation, formes, etc. À l'inverse, les études relatives à B sont inexistantes ou peu élaborées et sont l'œuvre de chercheurs étrangers à la communauté. Bien souvent, les écrits relatifs au sujet sont dans une autre langue.

1.1.6. La stabilité

La diglossie ne représente pas un état d'instabilité ou de changement linguistique. Elle peut durer quelques siècles et, dans certains cas, plus de 1 000 ans (Ferguson, 1971, p. 533). Les tensions sont parfois amoindries par l'utilisation d'une forme intermédiaire ou instable de langage (créole de salon, le mikti grec) empruntant son vocabulaire à H et B, mais non d'une façon généralisée dans la communauté.

1.1.7. La grammaire

Des différences importantes persistent entre les structures grammaticales de H et de B. En effet, H présente des catégories grammaticales inexistantes dans B et possède un système d'inflexion (inflexional system) de noms et de verbes, diminué ou absent dans B, lequel est plus « simple » que H.

1.1.8. Le lexique

L'ensemble du vocabulaire peut être partagé entre H et B. Les mots techniques font habituellement partie du vocabulaire de H vu leur utilisation en situation formelle. Les expressions familières et les noms familiers se retrouvent dans B. Le point le plus frappant, selon Ferguson, est l'existence dans les langues H et B de termes différents avec la même signification, mais dont l'utilisation répond à des critères de H ou B. Un locuteur peut utiliser une expression B dans un discours H et un rapporteur traduira l'expression B en H avant de l'écrire, car B est de l'ordre oral et H, de l'ordre écrit.

1.1.9. La phonologie

Selon Ferguson, il semble difficile d'établir une quelconque relation stricte entre les langues H et B. Il avance alors deux propositions.

  1. Les systèmes des sons de H et de B forment une structure phonologique unique dans laquelle la phonologie de B constitue le système de base et les caractéristiques divergentes de la phonologie de H sont soit un sous-système, soit un para-système.

  2. Il y a remplacement de phonèmes absents dans un système par le phonème correspondant de l'autre système.

Valdman (1978, p. 315) résume les traits de la diglossie :

  1. seule la langue H est considérée propre à la transmission de l'héritage littéraire;

  2. la langue B s'apprend spontanément au foyer tandis que la langue H se transmet par les canaux de communication formels, l'école en particulier;

  3. la langue H constitue la norme et la langue B est perçue comme une déviation de H, ou tout au moins, un objet linguistique avec lequel la notion de norme est incompatible;

  4. les langues H et B se distinguent sur le plan morphosyntaxique, mais partagent des éléments lexicaux.

La diglossie apparaît lorsque les conditions suivantes sont réunies (Ferguson, 1971, p. 436) :

  1. There is a sizable body of literature in a language closely related to (or even identical with) the natural language of the community, and this literature embodies, whether as source (e.g., divine revelation) or reinforcement, some of the fundamental values of the community.

  2. Literacy in the community is limited to a small elite.

  3. A suitable period of time, on the order of several centuries, passes from the establishment of (1) and (2).

Cette période stable de diglossie peut durer plusieurs siècles et n'est contestée que lorsque certains facteurs se trouvent réunis : une alphabétisation plus grande, une communication plus étendue parmi les différentes couches de la population et régions du pays, le désir d'une langue « nationale » avec tous ses caractères. Lorsque ces discussions surgissent, des groupes se forment en faveur de la langue H ou de la langue B. Les tenants de H avancent les arguments de la communication internationale, de l'héritage historique, de la valeur de la langue en soi : logique, beauté, mission civilisatrice. Quant aux tenants de B, ils avancent que cette langue est plus naturelle, plus proche du quotidien des individus, que son utilisation apportera une solution au problème de l'éducation et qu'elle est un instrument efficace de communication. Ce sont des changements sociaux, à base revendicatrice, tendant à introduire un certain degré de mobilité sociale et conduisant à une redéfinition des fonctions et des statuts.

Valdman (1984, p. 79 sq.) conteste cette position de Ferguson. En effet, Valdman considère que le français et le créole haïtien sont deux langues distinctes. De plus, il estime que la langue H n'est pas acquise exclusivement dans le cadre formel de la scolarisation, mais que l'Haïtien bilingue acquiert les deux langues à la maison et qu'il améliore son français à l'école. Ceci vaut évidemment pour une minorité. Enfin, Valdman considère qu'il n'y a plus de complémentarité fonctionnelle dans les domaines d'utilisation. Pour l'élite bilingue, le français sert toutes les fonctions vernaculaires et aucune situation communicative n'est exempte d'un empiétement du créole.

La position de Ferguson a aussi été contestée par plusieurs auteurs dont Lambert-Felix Prudent (1980, 1981) et Yves Dejean (1975). On souligne en effet que, pour prés de 80 % de la population, il n'y a pas de diglossie puisque ces individus ne parlent pas français. La situation de diglossie ne s'appliquerait qu'à la couche de population utilisant les deux langues selon les circonstances. On reproche aussi à Ferguson de faire peu de cas du « créole de salon » ou créole francisé. On devrait plutôt aborder ce phénomène sous la forme du continuum (Bicherton, 1973) c'est-à-dire français standard, français haïtien, créolisé, créole et parler de triglossie et même de tétraglossie mais dans un sens autre que vernaculaire, véhiculaire, mythique et de référence. Une dichotomie linguistique néglige le stade intermédiaire ou mésolecte que l'on nomme créole de salon (Ferguson, 1971), parler pointu (Philippe, 1975, p. 49) et que Roumain dans Gouverneurs de la rosée (1944, p. 54) appelle « français-français ». Pour leur part, Bentolila et Gani (1981, p. 119) utilisent l'expression de « français marron » pour désigner un mésolecte écrit avec des formules stéréotypées mêlant des structures créoles à des structures françaises. Une synthèse des débats sur la diglossie créole-français est présentée par Lambert-Felix Prudent (1981).

La situation diglossique telle que décrite par Ferguson ne s'applique effectivement qu'à la minorité ayant la possibilité d'un choix linguistique et pouvant attribuer à une situation un statut privilégié ou formel en utilisant le français, ou un statut plus familier en utilisant le créole. C'est une situation de diglossie factuelle, car ce sont les seuls qui, dans les faits, ont un choix.

La majorité se retrouve dans une situation de diglossie « mentale ». Même si on ne peut utiliser la langue H, on considère normal que certains domaines d'emploi soient réservés à cette langue pour des raisons historiques, culturelles, etc. C'est par un conditionnement constant que cette situation est entretenue et la rupture débute lorsqu'on se rend compte qu'il y a possibilité de fonctionner en langue B dans des domaines autrefois réservés à la langue H.

1.2.

LES VARIABLES SOCIOLINGUISTIQUES DÉFINISSANT LES MODALITÉS D'EMPLOI DU CRÉOLE PAR RAPPORT AU FRANÇAIS

Stewart (1962) a élaboré une grille (tableau 1.2) basée, d'une part, sur la formalité des contextes et, d'autre part, sur la situation. Selon Valdman (1978), cette grille, ne tenant pas compte de la dynamique du choix linguistique et surtout émergeant d'un modèle sociolinguistique insuffisamment élaboré, est incomplète. De plus, on néglige des facteurs comme 1. les classes socioculturelles : « le bilinguisme est décrit comme un attribut d'une élite homogène tandis qu'en fait il s'étend à plusieurs strates nettement différenciées », 2. le sexe, 3. l'âge. Enfin, au lieu des contextes formel et informel, Stewart aurait da tenir compte de facteurs tels que les participants, le lieu, le thème, le canal de communication et la fonction.

 
TABLEAU I.2
Répartition de l'utilisation du français et du créole chez les Haïtiens bilingues (Stewart, 1962, repris par Valdman, 1978, p. 319)


Jardel (1975) a élaboré un modèle (figure 1.1) tenant compte de ces différents facteurs. L'utilisation linguistique est fonction du statut, de l'ethnie, de l'âge et du sexe et variera selon le thème, la fonction, l'audience, etc.

Certains facteurs sont aussi déterminants. Ainsi, en ce qui concerne les deux premiers, l'ethnie et la classe sociale, on constate que plus on s'élève dans l'échelle socio-économique, moins on utilise le créole. La classe supérieure considère le français comme langue maternelle (même si ce n'est pas le cas). Bien souvent, on insistera pour s'adresser à l'enfant en bas âge en français et on forcera le personnel domestique à faire de même. L'utilisation du français joue donc un rôle important dans l'acculturation des enfants en milieu scolaire.

 
FIGURE I.1
Modèle de variables influant sur le choix des langues chez les créolophones bilingues (Jardel, 1975, repris par Valdman, 1978, p. 325)


Dans les autres îles, l'ethnie joue un rôle. Les grandes familles (blancs et mulâtres) utilisent principalement le français. Le troisième facteur est le contexte de situation. La relation d'autorité que veut dégager un locuteur lui fera préférer le français ou le créole surtout en situation publique. Belloncle (1981, p. 89) rapporte que, dans des assemblées de membres des groupements communautaires haïtiens, on s'opposait, en changeant de langue, à ce que certaines questions soient posées :

Et cette opposition se manifestait également le plus souvent par le passage à la langue française entre eux et avec les animateurs, ce qui avait évidemment pour résultat de tenir la grande majorité des présidents de groupements en dehors de la discussion.

1.3. LA CONSIDÉRATION SOCIALE DU CRÉOLE ET DU FRANÇAIS

Il y a donc lieu, à la suite de la revue des différentes théories sur la formation du créole, du fondement théorique de la diglossie, des variables sociolinguistiques, d'aborder la question des attitudes et des jugements sur le créole. Les qualificatifs utilisés pour décrire le créole représentent l'image mentale qu'en ont les gens. Ainsi, Jardel propose une typologie (tableau 1.3) pour exprimer le continuum des attitudes.

L'élément le plus constant de dévalorisation du créole est sa relation avec le français. C'est toujours par rapport à la langue standard que l'on dénote la dépendance morphosyntaxique et la dépendance de composition. Donc, « ce n'est pas une langue... c'est un dérivé ». Comme l'écrit Valdrnan (p. 330) :

On ne peut accorder sa pleine honorabilité linguistique au créole que lorsqu'on se débarrasse totalement du préjugé selon lequel il constituerait une forme réduite ou modifiée du français standard.

 
TABLEAU I.3
Typologie des qualificatifs et des attitudes à l'égard du créole (d'après Jardel, repris par Valdman, 1978, p. 331).


Ce phénomène de dévalorisation linguistique agit sur la perception du milieu par le locuteur créole. Lorsqu'on défend l'utilisation de la langue maternelle dans certaines occasions, soit par une norme sociale, soit par un règlement (ex : défense de parler créole à l'école) ou lorsqu'on dévalorise la langue maternelle en la ridiculisant et en l'associant à un parler faible et incomplet (ainsi, lors d'un débat télévisé sur le créole, on a défié un participant de traduire en créole « mentalité positiviste » sans utiliser une base française; devant son échec, on a conclu que le créole n'est pas fait pour le haut savoir), on associe le milieu à cette défense ou à cette dévalorisation. Dans un milieu essentiellement créolophone, on associe au langage inférieur un milieu inférieur.

Ainsi, l'enfant à l'école, se faisant dire que son langage est inférieur, associera son milieu à cette infériorité et son désir sera de quitter ce milieu dévalorisé à ses yeux. C'est la brisure entre l'environnement et l'enfant. Clifford Fyle (1976, pp. 50-51) élabore sur ce processus de dévalorisation linguistique; parlant du professeur qui insiste sur l'utilisation d'une langue H (en l'occurrence l'anglais au Sierra Leone) et défend l'utilisation de la langue maternelle, il écrit :

No teacher ever succedds in preventing a child from using his mother tongue. What the teacher succeeds in doing instead is to drive the local language underground, where it in fact confuses and retards the young learner of English by making him unaware of differences in pattern between his mother tongue and English; and the child, who, in spite of his teacher, knows that this supposedly inferior language is his only true linguistic possession, begins to see himself as an inferior human being despising the native language which he cannot throw away and striving to achieve a superiority in the use of the foreign tongue that, unless he is exceptional, he can never attain. In addition, because the child's language is made to be unworthy of respect, the child's native surroundings, even his own home surroundings, become also unworthy of respect and thus teachers, often without realizing it, bring about an unfortunate cleavage between the child and his environnent.

Belloncle (1981, p. 87) écrit que, si l'on fréquente l'école, ce n'est pas dans l'espoir d'y apprendre quelque chose pour œuvrer dans son milieu, mais bien au contraire dans l'espoir de le quitter. Les exemples de dévalorisation linguistique ne manquent pas. On y retrouve toujours une valorisation de la langue française. On peut en citer quelques-uns.

Marie Bellegarde (1925) écrivait, en parlant du créole, qu'on ne pouvait penser à élever ce patois à la dignité d'une langue nationale. Elle considérait que le français, langue commune de toutes les populations de l'ancienne Saint-Domingue, avait des qualités supérieures de clarté, de précision et de netteté (p. 4) lui assurant un avantage sur le créole. Elle considérait les Haïtiens « fils de Français » et la langue française faisant partie du patrimoine. Elle décrit en ces termes la venue de l'enfant à l'école (p. 6) :

L'enfant arrive à l'école avec un vocabulaire composé de mots français dont la prononciation ou quelquefois même le sens est altéré. Né et élevé dans un milieu où l'on parle communément le créole, il a appris à traduire ses premières impressions dans le puéril patois maternel. Puis, son vocabulaire s'est enrichi à mesure qu'il acquérait une plus grande connaissance des choses qui l'entourent et que son horizon intellectuel s'élargissait. Quand donc il arrive — parfois à un âge assez avancé — à l'école primaire, il a déjà contracté des habitudes de langage, dont la plupart sont vicieuses; il a accolé aux objets des noms dont quelques-uns ne leur conviennent pas; il a appris à donner à certains mots une acception impropre ou une prononciation qui les défigure. Lorsqu'il est mis en contact avec le français, cette langue lui paraît quelque chose d'étranger et de mort, qui ne lui semble avoir aucune relation avec le langage vivant et expressif au moyen duquel il traduit sa pensée et communique avec ses semblables. Il s'établit ainsi entre la langue qu'on lui enseigne et la langue qu'il parle au-dehors un véritable antagonisme. Cet antagonisme durera d'autant plus longtemps que le maître fera davantage consister l'enseignement du français dans l'étude étroite et rebutante de la grammaire et des exercices qui s'y rattachent, au lieu de l'appliquer le plus tôt possible, à l'expression vivante (parlée et écrite) de la pensée.

Tous les éléments dévalorisants sont réunis : l'altération du sens, le patois puéril, les habitudes vicieuses de langage, le sens impropre, la défiguration des mots. La description du contact avec le français de Bellegarde est bien réelle, même actuellement; de plus, dans certains milieux, on véhicule encore cette conception du créole. Elle souligne que les petits Haïtiens parlent trop souvent le créole dans leur famille et suggère une prise en charge par l'État de pensionnats d'où le créole serait banni. Même si les trois quarts des enfants ne terminent pas le cours primaire, « il faut, par tous les moyens, leur donner une connaissance suffisante du français pour leur permettre de garder le contact avec les livres » (Bellegarde, 1925, p. 9). Le français est vu « comme un moyen d'acquisition de toutes les connaissances, un instrument indispensable de la pensée, la clef qui nous donne accès aux œuvres les plus hautes de l'esprit humain » (Bellegarde, 1925, p. 10). On y retrouve aussi un trait caractéristique de l'élite : une dissociation sociale entre « eux » et « nous ». Elle écrit que « leur » créole (en parlant des domestiques) permet de comprendre les ordres en français.

De tels propos, d'une diplômée de l'École normale d'institutrices de Port-au-Prince, en disent suffisamment long sur une conception de la langue française courante à l'époque. Sous une forme différente, cette conception prévaut encore dans certains milieux. On peut trouver des propos similaires dans Dantes Bellegarde (1981). Cet ancien ministre de l'Éducation nationale estimait le pays trop petit et sa population trop peu nombreuse pour créer une civilisation haïtienne : Haïti est une province de la France.

Selon Jeanne Philippe (1975), docteure en médecine et en psychopathologie sociale (Paris), pour l'Haïtien, savoir parler français est un honneur, une preuve de statut social et d'instruction et parler créole est un signe de statut inférieur. Certaines maladies mentales peuvent résulter du « stress linguistique » (pp. 47-48) :

Certains qui ne parlent pas français, ayant honte de s'exprimer en créole, ne parlent pas même quand il le faut. Ce défaut de communication peut entraîner des troubles mentaux.

Ceux qui parlent français se sentent supérieurs à ceux qui ne le parlent pas, donc à la majorité des Haïtiens : ce qui n'est pas loin de l'idée de grandeur, un des signes de la réaction paranoïde.

Le drame s'accentue quand des parents issus du peuple, grâce à certaines circonstances, sont parvenus à une moyenne aisance et envoient leurs enfants dans des écoles où, seul, le français est de mise. De bonne foi, ces parents demandent à leurs enfants de s'exprimer en français. Le dialogue entre parents et enfants, indispensable à la formation de la personnalité, n'a pas lieu, ce qui entraîne des troubles mentaux.

Dans certains cas, des parents devenus fortunés au cours des études de leurs enfants changent ceux-ci d'école. Les enfants abandonnent une école pour enfants du peuple où l'on donne des explications en créole et entrent dans une école où l'on ne parle que le français. L'enfant qui ne comprend pas bien le français peut développer une arriération fonctionnelle.

Certains individus paranoïdes ou à tendance paranoïde qui ne savent pas parler français singent le français en parlant créole, c'est ce qu'on appelle parler « pointu ». Ceci peut être un des symptômes d'une réaction paranoïde.

Philippe (1975, p. 97) ajoute, par ailleurs, que le problème qui se pose aux psychiatres (et on peut ajouter aux médecins) haïtiens est le choix de la langue pour le traitement. Dans la classe moyenne, si on utilise le français, langue plus ou moins maîtrisée par le patient, l'examen risque d'être faussé; le client, gêné, n'exprimera pas toute sa pensée. Si on utilise le créole, le patient peut se sentir froissé. De fait, conclut-elle, on commence la conversation en français et on glisse peu à peu vers le créole.

Toutefois, même si le français est fortement valorisé, on reconnaît au créole le statut de langue maternelle. Faine (1936, p. 8) écrivait :

À vrai dire, le français n'a jamais été réellement la langue de Saint-Domingue; comme de nos jours en Haïti il fut la langue des très cultivés, la langue des salons, la langue des grands jours.

Ernest Douyon (cité par Pluchon, 1974, p. 23) en démontre l'universalité :

[...] si nous avons une langue d'emprunt, une langue officielle qui est le français, notre vraie langue maternelle, celle que nous balbutions la première, celle du pays dans son ensemble (j'allais dire du pays réel, c'est bien le cas), celle du peuple des villes comme des campagnes, celle de toutes les familles, malgré les différences d'éducation et qu'on n'entend pas seulement dans les humbles chaumières, mais dans les palais opulents, et pas seulement à l'office du côté des communs, mais dans les appartements privés et les salons, celle qui pour les gens les plus frustes, comme pour les esprits les plus finement cultivés — même ceux qui par snobisme essayeront de le nier demeure la plus expressive, celle qui traduit intégralement nos sentiments les plus profonds à ce point que si ces sentiments — jubilation, colère, amour et autre — sont violents, tous, à peu d'exceptions près, s'il y en a, tous nous l'employons spontanément c'est le créole.

La négation de la valeur du créole est un phénomène de l'élite qui utilise cette argumentation pour se distinguer de la masse. Édouard Paul (1965, p. 31) estimait que l'élite, bien souvent, soulignait aux masses la pauvreté de leur langue et la nécessité du français : on relevait l'inconvenance d'aller dans une école créole. Cette dévalorisation linguistique s'exprime aussi de différentes manières. Antoine Bervin (1977, p. 31) rapporte sa réaction, lors d'une conférence à l'Université de Montréal, à un auditeur qui l'importunait avec une question : « C'est alors que, « nègrement », sortirent de ma bouche ces propos : « Ova rete ator ». »

Cette dévalorisation a son origine dans le niveau scolaire. Bertrand (1978, f. 21) écrit :

On assiste donc à une lutte contre les deux langues, lutte liée tout au long de l'histoire d'Haïti à une sorte de lutte de classe : le français, langue de la classe dominante qui fait tout pour dénigrer et maintenir dans un état d'infériorité la langue du plus grand nombre; le créole, langue unique des masses à qui on a fini par faire croire qu'ils sont inférieurs à ceux qui parlent français. Il s'est donc créé une idéologie diglossique tendant à consolider la superposition entre les deux langues en conflit. L'école a été le moyen le plus sûr pour asseoir cette idéologie.

Le système des jetons était une forme de renforcement : pendant la récréation, on donnait un jeton à ceux qui « s'oubliaient » en parlant créole et, après la récréation, ils étaient punis. Roseline Dupoux-Benjamin (1972, p. 41), pour sa part, indique que certaines institutions religieuses faisaient chanter à leurs élèves un quatrain lors de la récréation afin de se rappeler mutuellement qu'elles ne devaient pas s'exprimer en créole :

Dans un coin de notre cœur
Gardons notre charmant créole
Et sur nos lèvres sans rancœur
Parlons la langue de Voltaire

Ce système scolaire a produit une petite classe ouvrière, pour laquelle, écrit Gouraige (1974, p. 136) : « le système a assuré l'accès au certificat d'études et qui ne parle pas assez bien français pour se prétendre cultivée, mais qui dédaigne le créole assez pour ne pas se dire illettrée ». Cette ambiguïté linguistique est étroitement reliée, pour reprendre l'expression d'Hubert De Ronceray (1979), à « l'image mentale de l'éducation ». Fleischmann (1976, p. 10) souligne l'importance de l'éducation en Haïti. Dès l'indépendance, l'Haïtien devait prouver au monde blanc qu'il était aussi intelligent et que son éducation était aussi respectable que celle que l'on rencontrait dans « les pays évolués ». De plus, lors de l'indépendance, il fallut mettre à la tête de l'État des gens qui avaient un minimum d'éducation : on ne peut que favoriser la petite couche des « évolués ». Fleischmann écrit :

L'Éducation devenait la valeur suprême dans la nouvelle hiérarchie haïtienne, et la petite classe éduquée, qui se regardait comme l'« élite », méprisait la classe des paysans « primitifs ».

En devenant un symbole de position sociale, l'éducation perdait sa valeur réelle et pratique. Avoir de l'éducation signifiait avoir certaines connaissances en latin et en grec, en philosophie et en littérature française, mais non pas être compétent dans les questions importantes pour l'épanouissement de la communauté haïtienne.

Dartigue (1939) dégage trois conceptions de l'éducation. La première considère l'éducation comme la transmission pure et simple de connaissances et d'informations et mesure « l'éducation et l'instruction d'une personne par sa capacité de parler et d'écrire le français avec un certain degré de perfection et par ses connaissances en littérature française ». L'enseignement, dans cette optique, ne doit viser qu'à l'éradication de l'analphabétisme (par l'acquisition du français) et doit nécessairement être classique au niveau secondaire. La deuxième est moins étroite quant à son contenu, mais tout aussi élitiste. On considère qu'Haïti est une province intellectuelle de la France et qu'une culture haïtienne ne peut se développer. Ces deux premières conceptions ont l'idéal français comme modèle. Enfin, la troisième conception vise une étroite relation entre le peuple et l'éducation comme facteur de développement. Ceci n'entraîne pas l'isolement d'Haïti, ni l'élimination de la langue française et de ses représentations.

Ces diverses conceptions se rencontrent encore de nos jours tant chez les parents, les enseignants, les dirigeants que chez les étudiants. Bernard Dorion (1973), ambassadeur de la France en Haïti, déclarait dans une conférence que le créole était la langue du foyer et le français, la langue de la vie sociale, des affaires, des voyages. On peut citer deux études montrant que la conception de l'éducation directement reliée à la connaissance de la langue française est encore tenace. Lors du symposium sur l'enseignement en créole tenu à Port-au-Prince en août 1979, certains participants ont rapporté des expériences et enquêtes faites auprès d'enfants haïtiens. Paul Antoine (rapport du symposium, 1979) a rencontré 100 enfants de 10 écoles différentes. À la question « Aimez-vous l'école? », les 100 enfants ont répondu « oui ». À la question « Pourquoi aimez-vous l'école? », 63 élèves (sur 100) ont répondu « C'est pour apprendre le français ». Dans le cadre de la rédaction demandée (en créole), l'ensemble des thèmes tournait autour de « pour apprendre à parler » (sous-entendu français). Comme le note l'auteur, le commentaire suivant est apparu à plusieurs reprises :

Pi gran malè pou mouin, sé pou-m ta pasé tout vi-m san mi-pa ka palé fransé, son m-pa ka rantré nan « société ».

Le plus grand malheur pour moi serait de vivre [passer toute ma vie] sans être capable de parler français, sans être capable d'entrer dans la « société ».

Yves Joseph a présenté, lors du symposium, les résultats d'une enquête pilote sur l'environnement linguistique de l'enfant haïtien. Il est particulièrement intéressant de présenter les résultats obtenus sur les points suivants : contact avec le français, perception du comportement linguistique des adultes et surtout jugement sur les langues.

On trouvera à l'annexe A le tableau général de son enquête, laquelle s'est déroulée dans le Nord-Ouest à Port-de-Paix et dans le Sud à Laborde. Certaines données méritent d'être soulignées. L'univers de l'enfant est essentiellement un univers créolophone. Il n'entend pratiquement jamais parler français hors de l'école, la langue des parents est à 100 % créole (partie B : Perception du comportement linguistique des adultes); les activités ludiques, les amis, le marché, le jardin sont dans un environnement créolophone. On utilise, à la radio, un français créole (ou créole francisé) différent du français et du créole. On peut reconnaître, à la question 7, les rôles assignés à chaque langue. Le créole est utilisé dans des situations familières alors que le français se retrouve dans les situations principalement scolaires. Malgré ce constat d'un univers créolophone, les enfants estiment (partie C Jugement sur les langues) que le français est plus beau et plus utile pour se trouver un emploi que le créole. Force est de constater, d'après les réponses, que la langue anglaise est presque autant valorisée que le créole.

2. L'UTILISATION DES LANGUES CRÉÔLE ET FRANÇAISE

Cette section vise à présenter l'utilisation des langues dans certains aspects de la vie haïtienne comme la législation, la radiodiffusion et la télédiffusion, le cinéma, le commerce, la littérature. On sera plus en mesure de constater la part et le domaine d'utilisation du français et du créole. Le secteur de l'éducation fait l'objet d'un chapitre particulier.

2.1 LA LÉGISLATION

Bien qu'il ait été utilisé comme langue officielle depuis l'indépendance, le français fut déclaré comme tel dans la constitution de 1918. Valdman (1978, p. 360) et Pompilus (1961, f. 18) prennent ainsi position contre l'opinion « largement répandue que le français aurait été proclamé langue officielle du pays dès la déclaration de l'indépendance », opinion à laquelle souscrit Gouraige (1974). Pompilus reconnaît toutefois l'intention de Dessalines :

La constitution de 1918, votée en pleine occupation américaine, a même, pour la première fois, consacré dans un article spécial le vœu des fondateurs de la nation : le constituant pensait préserver, par cette disposition, un bien appartenant au patrimoine national, contre la menace que représentait la langue de l'occupant.

Certains rapportent que ce fut une concession de l'occupant pour s'allier l'élite du pays et scinder le mouvement de résistance. D'autres, comme Anglade (1982) et Roseline Dupoux-Benjamin (1972, f. 20) considèrent que la constitution de 1857 a établi le français comme langue officielle.

Cet article 24 de la constitution de 1918 se lit (Valdman, 1978, p. 360) : « Le français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire en matière administrative et judiciaire ».

Cet article demeura inchangé, à travers les différentes constitutions jusqu'en 1964 où, à l'article 35, on peut lire :

Le français est la langue officielle. Son emploi est obligatoire dans les services publics. Néanmoins, la loi détermine les cas et conditions dans lesquels l'usage du Créole est permis et même recommandé pour la sauvegarde des intérêts matériels et moraux des Citoyens qui ne connaissent pas suffisamment la langue française.

Même si cet article n'exprime qu'une forme de tolérance, c'est déjà une innovation par rapport aux constitutions de 1918, 1932, 1946 et 1950 (Pompilus, 1983, pp. 7-8).

Le Code rural Dr François Duvalier de mai 1962 ne fait aucunement mention de la langue à utiliser pour l'administration des sections rurales. Il précise seulement que « le Conseil d'administration (de la section rurale) est composé de trois (3) membres sachant lire et écrire y compris le notable » (art. 4). Par ailleurs, il précise aussi (art. 355, a) que pour être membre de la Police rurale, il fallait, entre autres, « Être diplômé, de l'École de police rurale ou à défaut, avoir son certificat d'études primaires (ou l'équivalent) sachant bien lire et écrire; [...] ». Bien que les programmes d'alphabétisation se déroulent depuis 1943 en créole (Belloncle, 1981, p. 6), il était certainement question d'écriture et de lecture en français. Selon Belloncle (1981, p. 75), le code rural a été traduit en créole et publié uniquement par des organisations privées, mais non par l'Office national d'alphabétisation et d'action communautaire (O.N.A.A.C.).

Le Code du travail Dr François-Duvalier (octobre 1961) se réfère explicitement à la langue française. Il précise, à l'article 19, que « le contrat de travail individuel, quand il est écrit, sera rédigé en français [...] ». Pour sa part, le contrat collectif de travail (art. 52) « doit être écrit et rédigé en français à peine de nullité ».

Ces codes sont en quelque sorte incompréhensibles pour la très grande majorité de la population qui, même alphabétisée en créole, ne peut les lire. En fait, selon le G.R.E.A.L. (Groupe de recherches et d'expérimentation en alphabétisation), la post alphabétisation doit être axée sur la conscientisation du paysan par rapport à sa situation et l'une des façons d'y arriver est l'utilisation du créole pour mettre les textes de loi à la portée de l'alphabétisé (Belloncle, 1981, p. 75) :

Pour parvenir à un tel objectif, deux éléments sont nécessaires : la traduction en créole et l'impression en nombre suffisant d'un certain nombre de textes fondamentaux Constitution du pays, Code rural François-Duvalier, code du travail, textes concernant l'organisation communautaire, etc.; [...] or [...], on semble se heurter à des difficultés importantes. Ainsi « concernant la publication des textes officiels en langue créole, il semble exister jusqu'à ce jour quelques réticences malgré la très grande demande des paysans ».

Le problème linguistique se répercute alors au niveau de l'administration et de la justice. On constate que le créolophone a accès, dans une langue étrangère, à l'administration et à la justice. Depuis peu, certaines équipes d'avocats de Port-au-Prince, des Gonaïves, du Cap-Haïtien abordent, en créole, certains aspects du droit civil (Pompilus, 1983, p. 7). Bentolila et Gani (1981, p. 117) soulignent que certains tribunaux entendent des causes en créole. Ainsi donc, même le domaine juridique n'est plus la chasse gardée du français même si l'usage du créole est loin d'être généralisé et se limite, pour l'instant, à l'oral.

Pourtant, Hyppolite (1952) insistait pour que le créole ait droit de cité dans les débats juridiques et écrivait (p. 11) :

[...] les prévenus paysans sont questionnés et entendus en créole d'accord, mais ces paysans qui subissent un interrogatoire dans leur langue maternelle se croient l'objet d'une offense. Ils s'efforcent de baragouiner quelque chose qui n'est ni français ni créole et sont le plus souvent condamnés, victimes d'un préjugé stupide que le complexe et le snobisme des gens de notre élite ont créé et entretenu chez eux.

C'est dans le domaine de l'éducation que la législation est, depuis 1979, plus progressive. Le ministre Bernard utilisait même le créole dans certaines communications écrites officielles (voir, par exemple, Bulletin de l'Institut de linguistique appliquée, 1980, no 13, p. 12).

Enfin, par la constitution du 27 août 1983, on reconnaît davantage le créole. À l'article 62, on note : « Les langues nationales sont le français et le créole. Le français tient lieu de langue officielle de la République d'Haïti. »

Or, tenir lieu de a le sens de « remplacer », « suppléer » et est moins significatif quant à la détermination de l'essence que le verbe être. Il a plutôt un sens passager.

Valdman (1978, p. 360) considère qu'à longue échéance, le créole pourra devenir une « langue officielle auxiliaire » étant donné son ampleur, son statut de langue vernaculaire et véhiculaire pour une grande partie de la population et enfin « parce que le créole jouit déjà d'une certaine reconnaissance officielle ».

2.2. LA PRESSE PARLÉE

La radio et la télévision jouent des rôles importants parce qu'elles brisent l'environnement immédiat de l'individu et le mettent en contact avec ce qui se passe « ailleurs ». Par la langue utilisée, elles ont une fonction normalisatrice. L'individu compare son média linguistique avec celui utilisé par la radio ou la télévision et se rend compte de la valeur de sa langue.

2.2.1. La radiodiffusion

Peu d'informations sont disponibles dans ce domaine. Selon une note datée du 18 avril 1983 de la Direction de la recherche et de la documentation du Département de l'information et des relations publiques (D.I.R.P.), il y aurait 27 stations de radio : une station gouvernementale de portée nationale, trois stations à caractère religieux de portée régionale, deux stations à caractère religieux de portée locale et enfin 21 stations à caractère commercial de portée locale. Cette note n'indique pas la puissance, la fréquence utilisée, la localité et la langue utilisée.

À partir de certaines données fournies par le Conseil national de télécommunications (CONATEL), on constate que 80 % de la puissance installée se retrouve à Port-au-Prince et au Cap-Haïtien. Cette puissance installée n'est pas constituée en réseau, mais en unité. En général, les stations sont petites et autonomes. En 1978, on comptait, sur un total de 30 stations, 15 avec une puissance inférieure à 500 watts et huit avec une puissance de 501 à 1 000 watts.

Le créole est la langue la plus utilisée. Certaines stations diffusent uniquement en créole alors qu'une station diffuse en français et en espagnol (Radio-Métropole). Sur ce continuum, on retrouve toutes les autres stations, y compris Radio-Lumière (FM) qui diffuse en français et en anglais.

L'Institut haïtien de statistiques et d'informatique (I.H.S.I.) a présentement un projet de recueil de données sur la radiodiffusion. En plus des questions sur les dépenses, les recettes, la puissance, le personnel, etc., deux éléments portent sur la langue de programmation en fonction d'abord du statut de la station (religieux, gouvernemental, commercial) et, en deuxième lieu, de la portée de la radiodiffusion (nationale, régionale, locale).

Deux constatations ressortent : une concentration de stations émettrices à Port-au-Prince et dans l'ensemble, la faible puissance des stations. Dans un pays fortement montagneux, on peut supposer que l'aire d'écoute est passablement restreinte. Seulement Radio Nationale (4VRD) couvre l'ensemble du pays, principalement autour des centres urbains secondaires. On peut aussi supposer que la radio diffuse tout autant (et sinon plus) en créole qu'en français. L'anglais est quasi inexistant sur les ondes et pas du tout en dehors de la capitale. Enfin, selon l'annuaire statistique de l'UNESCO (1981), on comptait, en 1979, 21 postes récepteurs par 1 000 habitants (pour un total de 101 000 postes).

2.2.2. La télédiffusion

Cette situation privilégiée du créole en ce qui concerne la radiodiffusion n'est pas la même quant à la télévision, l'anglais y étant la langue la plus utilisée.

Le réseau gouvernemental comporte un télédiffuseur, la Télévision nationale, diffusant en ondes hertziennes sur plusieurs canaux en province. Ce réseau, mis en place en décembre 1979, ne comporte aucune programmation régionale. Selon les renseignements fournis par le D.I.R.P., on diffuse en moyenne sept heures par jour un contenu éducatif, informatif, culturel et public. Une partie de la programmation est en créole, comme les bulletins d'information, des émissions touchant les arts et la culture, la santé et l'hygiène, etc., sans oublier le football local.

Le réseau commercial fonctionne sur câble par l'entremise de Télé-Haïti, et ce, depuis décembre 1959. Il couvre uniquement la capitale et certains quartiers (entre autres, les quartiers défavorisés). On estime qu'il y a entre 10 000 et 12 000 abonnés au réseau commercial (Port-au-Prince comptait, en 1982, 719 500 habitants). Le coût mensuel de la télédistribution était (en 1982) de 5 $ US par mois. Cinq programmations sont accessibles.

La chaîne 2 diffuse, en moyenne, 12 heures par jour, principalement en français, soit des émissions étrangères (dont plusieurs québécoises), soit des émissions locales (quelquefois en créole comme Haïti-Thomas). La publicité est tantôt en français, tantôt en créole, parfois en anglais. La chaîne 3 diffuse des informations relatives aux programmations disponibles sur les autres chaînes ainsi que des réclames commerciales écrites en français ou en anglais. La chaîne 4 diffuse en anglais avec publicité en français, en anglais, parfois en créole. Elle fonctionne environ 12 heures par jour, ne comporte pas de programmation locale sauf le bulletin d'information. On y retrouve des programmes américains. La chaîne 5, fonctionnant en anglais, diffuse 24 heures par jour des films américains et la chaîne 6 diffuse des émissions sportives 24 heures par jour.

À cause du coût d'achat élevé des appareils, la télévision n'est pas répandue. Selon l'UNESCO (1981), il y aurait trois téléviseurs par 1 000 habitants. Les familles aisées bénéficient de la télédiffusion et l'anglais pénètre plus facilement au foyer. En province (et même à Port-au-Prince), on dispose du téléviseur communautaire, installé dans un parc ou au coin d'une rue, à la disposition des villageois. Il ne reçoit que les émissions du réseau national.

Aucune statistique n'est disponible sur la langue de diffusion, les cotes d'écoute selon les émissions et selon les régions, le nombre d'émissions locales, etc. Parmi les émissions fort populaires, il convient de signaler, en plus du football, celle de « Languichatte au XXe siècle »; il s'agit d'une comédie de mœurs en créole.

2.3. LE CINÉMA

Une enquête sur les établissements d'exploitation commerciale de films fut menée par le Service de la statistique sociale de l'Institut haïtien de statistiques et d'informatique en novembre 1983. Elle concernait les cinémas de Port-au-Prince. On a dénombré 20 salles ouvertes et sept salles fermées. Dix-sept cinémas à salle unique ont une capacité totale de 11 029 places; un cinéma, avec trois salles, a une capacité de 750 places; deux cinémas, avec quatre salles, ont une capacité de 2 047 places.

En province, c'est un divertissement fort limité, car il faut, en premier lieu, une zone électrifiée et ensuite, l'appareillage nécessaire. On retrouve des cinémas à Cap-Haïtien de même qu'à Les Cayes mais aucune donnée n'est disponible sur le nombre de sièges ou le type de film présenté.

On n'exploite plus de ciné-parcs depuis septembre 1981. C'était pourtant un divertissement prisé, mais, pour des raisons inconnues, la mode est passée; alors qu'en 1970, on avait compté 161 636 entrées dans les ciné-parcs, il n'y en avait plus que 4 000 en 1980. La moyenne des admissions pour les cinémas entre 1970 et 1982 est de 1 921 000 avec un sommet de 2 837 684 en 1977.

Les recettes s'élèvent à environ 1 667 101 $ US pour 1982. Le prix moyen du billet est passé de 0,31 $ US (en 1970) à 0,86 $ US en 1982 (total des recettes/total des entrées). Si on considère que les « grands » cinémas ont des droits d'entrée de 2 $ US à 3 $ US, le cinéma reste encore abordable pour une couche de la société.

Selon une enquête menée en novembre 1983 par l'I.H.S.I. (Bulletin de statistiques, supplément annuel n° XII, p. 22) sur les pays d'origine des longs métrages projetés dans les cinémas de l'Aire métropolitaine en 1982, près de 49 % des films provenaient des États-Unis, 34 % de la France et 8 % de Hong-Kong. En 1980, ces pourcentages étaient respectivement de 37 %, 39 % et 14 %.

La qualité des films varie énormément. Malgré la présentation des films en français dans les cinémas, on constate que les « trois grands » (Capitole, Impérial, Triomphe) présentent des films de très bonne qualité, qu'ils sont associés aux grands réseaux internationaux de distribution et qu'ils attirent la classe moyenne et la bourgeoisie. Les autres sont des cinémas de quartier présentant des films de deuxième et de troisième catégories dont le trait commun semble être l'aventure et la violence.

De grandes possibilités semblent exister dans ce domaine, mais ce n'est pas suffisant pour développer une industrie cinématographique. Le Service de la statistique sociale de l'I.H.S.I., selon les observations recueillies en décembre 1983, avait recensé cinq films ayant le caractère de production nationale, c'est-à-dire avec une participation haïtienne d'au moins 50 % :

  1. Olivia de Bob Lemoine (1977), tourné en français et en créole, 2 455 mètres, 35 mm, à caractère éducatif.

  2. M'ap pale net de Raphael Stines (1977), tourné en français et en créole, 275 mètres, 16 mm, à caractère récréatif.

  3. Anita de Rassoul Labuchin (1980), tourné en français et en créole, 16 mm, à caractère récréatif et éducatif.

  4. À la mise pou Rodrigue de Claude Mancuzo (1979), tourné en créole, 16 mm, à caractère récréatif.

  5. Échec au silence de Bob Lemoine (en cours de montage), tourné en français, 2 728 mètres, 35 mm, à caractère éducatif.

Enfin, on pense qu'il y a eu un film sur les Gouverneurs de la rosée, célèbre roman de Jacques Roumain, mais ce n'était pas une production nationale. Le cinéma de qualité s'adresse à une couche aisée qui maîtrise déjà le français; le cinéma de quartier ne mise pas sur le dialogue, mais sur l'action. Dans les deux cas, l'impact sur le plan linguistique est minime.

2.4. LA PRESSE ÉCRITE

La presse écrite a une longue tradition en Haïti. En 1763, on voulut créer une imprimerie pour éditer la gazette de Port-au-Prince. Toutefois, le roi avait accordé à Antoine Marie, imprimeur du Cap, le privilège exclusif d'« imprimeur-libraire de Saint-Domingue ». Ce dernier protesta et Port-au-Prince n'eut pas de journal (Corvington, 1975a, p. 48). En 1769, les autorités transfèrent la gazette coloniale Les Affiches américaines du Cap à Port-au-Prince. Un supplément, L'Avis du Cap, fut imprimé au Cap. À la suite du tremblement de terre de 1770, Les Affiches américaines perdirent leur local et leur équipement. Les administrateurs de la colonie firent alors transporter à Port-au-Prince le matériel de l'imprimerie du Cap; ce fut la fin du journal L'Avis du Cap. Pourtant, à cette époque, « au contraire du Cap, la production littéraire à la capitale était nulle » (Corvington, 1975a, p. 125). Vers 1812, on retrouve L'Abeille haïtienne, périodique bimensuel permettant aux intellectuels de faire valoir leurs connaissances et leur talent littéraire (Corvington, 1975c, p. 40). Vers 1820, on retrouve le journal officiel du gouvernement Le Télégraphe et Le Propagateur haïtien. Puis vinrent l'hebdomadaire de l'opposition, fondé vers 1825, Feuille du commerce, et un autre journal du gouvernement, Le Phare, fondé en 1830. Le Manifeste sera lancé en 1841; en 1842, on aura Le Patriote, journal de l'opposition, et aussi Le Temps (Corvington, 1975c, p. 79). On trouve, vers 1860, Le Progrès, journal politique, littéraire et industriel. Corvington (1975c, p. 149) exprime ainsi le climat des années 1860 quant à la presse écrite :

Dans la presse, de grands esprits [...] émettent de brillantes considérations sur les problèmes concernant l'avenir du pays. On assistait parfois à de véritables joutes entre les journalistes de La République, journal progouvernemental, et ceux de L'Opinion nationale, le plus frondeur de tous les journaux de la capitale. Il s'exprimait moins de passion dans les autres périodiques, car on savait ce qu'il en coûtait parfois de se poser en journaliste indépendant. Cette presse à tendance conservatrice groupait 13 quadragénaires : Feuille du commerce, Le Moniteur haïtien, La Revue du commerce et des tribunaux, L'Écho d'Haïti, et Le Bien public.

Donc, à cette époque, on publiait au moins sept journaux haïtiens sans mentionner ceux du Cap. Partant de ce fait, la presse écrite haïtienne est une institution profondément ancrée dans le contexte.

Actuellement, on ne saurait dire le nombre exact de périodiques et de journaux publiés en Haïti. Selon une liste remise par l'I.H.S.I., datée du 29 juin 1983, on relève 48 journaux et périodiques publiés en Haïti par des organisations privées ou gouvernementales. Or, cette liste ne concorde pas avec les autres listes obtenues de la même source. La raison en est fort simple : d'une part, il y a absence d'un recueil systématique des organes d'information et, d'autre part, parution à des intervalles fort distants et irréguliers de certains périodiques d'où l'ignorance de l'existence de ces périodiques. Pour la plupart, ils sont publiés en français. Parmi ceux qui sont publiés en créole, on peut citer : Boukan, Bon Nouvel, Soley Levé, Bwa Chandèl, Journal Kopération.

Parmi les quotidiens et hebdomadaires francophones, on constate que le Petit Samedi Soir publie de temps à autre un article en créole. Dans les quotidiens, c'est exceptionnel. Le 15 décembre 1983, le Nouveau Monde et Le Nouvelliste ont publié, en créole, un discours présidentiel prononcé la veille au Cap-Haïtien. Le Nouveau Monde (gouvernemental) publiait alors en créole et le Nouvelliste (privé), en français.

Bwa Chandèl est une publication de l'Office national d'alphabétisation et d'action communautaire (O.N.A.A.C.). Bon Nouvel, tiré à 30 000 exemplaires par mois, est publié par les cultes réformés. Soley Levé a été publié pour la première fois en novembre 1976 pour donner suite au premier cycle d'alphabétisation aux Côtes-de-Fer. Il comporte un éditorial, des nouvelles, des rubriques sur la santé, des rubriques éducatives et récréatives, etc. Selon Belloncle (1981, p. 68) :

Pour le reste, le journal a connu et continue à connaître les problèmes habituels de ce type de communication : irrégularité dans la parution, difficulté à mettre en place un réseau de diffusion (et de vente) efficace et une animation suffisamment régulière pour susciter un véritable dialogue avec les lecteurs.

Ce journal, depuis 1978, est distribué par la Fédération des conseils d'action communautaire et sert de moyen d'animation. Il est bon de souligner qu'il a joué un rôle important dans la revalorisation du créole (Belloncle, 1981, p. 68).

Le tirage des principaux quotidiens et périodiques est relativement faible. À partir d'informations fournies par l'I.H.S.I. (1983), on peut dresser un tableau résumant la périodicité et le tirage des principaux organes de la presse écrite (tableau I.4).

Même si cette liste est sujette à caution, elle illustre néanmoins la situation de la presse écrite en Haïti. Les journaux de Port-au-Prince atteignent très peu la province à l'exception du Nouveau Monde. Ce journal gouvernemental est distribué dans les bureaux des différents ministères et véhicule l'information relative aux nominations, déplacements, programmes d'action, conférences, etc. Le Moniteur publie les lois et décrets et fait office de gazette officielle.

Aucune information n'est disponible sur le lectorat par copie. Cependant, on semble s'accorder pour dire que le Petit Samedi Soir (en quelque sorte un hebdomadaire critique) est celui qui circule le plus d'une personne à l'autre.

 
TABLEAU I.4
Principaux organes de la presse écrite (selon l'I.H.S.L, 1983)


On constate aussi la pénétration classique des périodiques étrangers, principalement français et, d'une façon moins prononcée, des revues et périodiques américains. Selon l'I.H.S.I. (Bulletin de statistiques, supplément annuel n° XII, pp. 34-35), on enregistre, depuis 1975 1976, une baisse progressive de l'importation de journaux et revues (de 25 396 à 3 419 kilogrammes), une augmentation de l'importation du papier journal (de 772 351 à 1 542 333 kilogrammes) et enfin une diminution de l'importation de « livres, brochures, timbres, cartes postales, albums » (de 1 418 574 à 246 466 kilogrammes).

2.5. LE SECTEUR ÉCONOMIQUE

Plusieurs volets sont à considérer. On peut parler de l'industrie de transformation comme la cimenterie, la minoterie, l'aciérie, etc.; on peut parler des industries de sous-traitance comme les industries du jouet de peluche, de montage électronique, d'articles de sport (surtout reliés au baseball comme les balles, les gants) et des industries d'exportation comme les huiles essentielles, le café, le cacao et la bauxite (bien que l'extraction tire à sa fin). Aucune étude, à notre connaissance, n'a été faite sur la langue utilisée dans le secteur économique, mais, à partir de certains paramètres, on peut dégager quelques idées susceptibles de faire l'objet d'études fort intéressantes.

Les marchés d'importation et d'exportation sont essentiellement américains. Selon le Bulletin de statistiques de l'I.H.S.I. (supplément annuel no XII), 52 % des importations et 55 % des exportations impliquaient les États-Unis comme partenaire. Les importations de France ne comptaient que pour 3,46 % alors que les exportations comptaient pour 13,2 %.

Cette prépondérance de l'élément américain dans les échanges date du siècle dernier et fut renforcée, d'une part, par la Première Guerre mondiale (le blocus allemand de la France) et, d'autre part, par l'occupation américaine de 1915.

La langue de communication avec les pays comme les États-Unis, le Japon, la République fédérale d'Allemagne, l'Irlande et le Canada (du moins pour le secteur privé) est, semble-t-il, l'anglais. On peut aussi supposer que, pour l'industrie de transformation, l'anglais serait la langue de communication des cadres avec leurs partenaires étrangers, le français étant la langue utilisée par les cadres intermédiaires ou supérieurs et les collets blancs en situation formelle. Le créole est la langue de la situation informelle et aussi la langue de communication formelle entre les ouvriers, les manœuvres et les contremaîtres. De l'industrie au distributeur, on peut utiliser le français. Le créole est utilisé du distributeur au consommateur. Le même processus, inversé, pourrait s'appliquer aux industries de transformation visant l'exportation (sucre, café, huiles essentielles). Le schéma suivant illustre cette hypothèse :

 
FIGURE I.2
Hypothèse sur la situation linguistique dans les industries de transformation


Les industries d'exportation, en majorité des industries de sous-traitance, importent la matière première, fabriquent selon des critères bien souvent contrôlés sur place par la maison mère et exportent le produit fini, tirant profit d'une main d'œuvre abondante et peu payée (environ 2,50 $ US par jour). Le client principal étant surtout américain (les importations de la France sont constituéee en majeure partie de café), la langue usuelle de communication avec l'extérieur est vraisemblablement l'anglais. Dans ces industries, la maison mère délègue souvent des cadres supérieurs unilingues anglophones et on peut présumer que la langue utilisée par les cadres supérieurs, à cause de la présence de ces éléments, est l'anglais.

Cette utilisation de l'anglais peut même atteindre les niveaux intermédiaires comme l'illustrent certaines offres d'emploi paraissant fréquemment dans les journaux. Ces offres d'emploi rédigées souvent en langue anglaise indiquent que la langue de travail pour ces cadres sera l'anglais (ainsi que le créole avec les employés). De plus, on utilise l'anglais comme critère de sélection dès la parution de l'offre d'emploi : celui qui postule le poste doit connaître l'anglais pour en lire la description.

Dans l'ensemble, c'est un milieu anglicisé, principalement à Port-au-Prince, où l'investisseur a beau jeu étant donné la demande de différents pays pour de telles industries.

La situation peut être représentée ainsi :

 
FIGURE I.3
Hypothèse sur la situation linguistique dans les industries de sous-traitance


Ce secteur de l'économie est en pleine expansion. Le secteur « Jouets et jeux » (selon la terminologie de l'Annuaire statistique des Nations unies, 1981, tableau 185, Structures de commerce des pays en développement) est maintenant au second rang (après le café); ce secteur est passé d'une valeur exportée de 922 000 $ en 1970 à plus de 16 000 000 $ en 1980. Un autre secteur en expansion est celui des composantes électroniques dont la valeur exportée est passée, pour la même période, de 111 000 $ à 9 574 000 $.

Il serait fort intéressant, par le biais d'une enquête et d'observations sur le terrain, de vérifier ces deux hypothèses. Elles ont déjà été présentées de façon informelle à quelques industriels (jouets, chaussures) qui les trouvèrent, dans l'ensemble, conformes à la réalité.

Un autre secteur économique important est celui des commerces et marchés. Anglade (1975, p. 182) propose les définitions suivantes :

Les marchés : du plus petit point de vente à la campagne (ajoupa) aux immenses marchés de la Croix-des-Bossales ou du marché en fer de Port-au-Prince, les marchés offrent en priorité les produits de l'agriculture.

Les commerces offrent surtout des produits importés de consommation courante et du matériel d'usage courant ou les produits des industries locales.

En plus, on rencontre des points de vente, à la fois commerces et marchés (boutiques de quartier et de province), tenant lieu de « magasin général » et vendant des produits alimentaires et des marchandises sèches. La langue de commerce dans les marchés est le créole et c'est habituellement la seule langue maîtrisée par le vendeur (ou, majoritairement, la vendeuse). Le client étranger ajuste son niveau linguistique à celui de la vendeuse et celle-ci utilise parfois des mots français. Il en résulte un « baragouin », mais tous se comprennent.

On peut avancer, à partir d'un schéma proposé par Anglade (1975, p. 184) sur l'organisation des marchés et commerces que, du milieu rural au milieu urbain, le créole est la langue d'usage alors que du milieu urbain au milieu rural, on retrouve davantage l'anglais (pour les produits importés) et le français dans le milieu urbain et le créole dans le milieu rural.

Dans le milieu du commerce dit « culturel », comme les librairies, les galeries d'art, et les magasins « de luxe », on parlera français. Même dans les autres commerces, on utilisera le français entre Haïtiens si la relation est formelle ou si l'un des deux interlocuteurs veut démontrer sa supériorité. Dès que la relation est familière (deux amis, deux connaissances), on s'exprimera en créole.

 
FIGURE I.4
Hypothèse quant à l'utilisation des langues (à partir du schéma de G. Anglade (1975, p. 185) sur l'organisation des marchés et commerces)


En dehors de Port-au-Prince, la langue d'usage est le créole. Il ne faut pas se surprendre de cette abondante utilisation du créole, car la majorité des commerçants ne parlent que cette langue. Selon les données du recensement de 1971 (Résultats pour l'ensemble du pays, tableaux VIII-20 à VIII-28), on constate qu'environ 85 % des « propriétaires ou gérants de commerce de gros et de détail » n'ont aucune scolarisation. Compte tenu que le français est une langue apprise à l'école, une minorité serait, semble-t-il, en mesure de s'exprimer en cette langue et le créole constitue la langue du commerce. Alors qu'en milieu urbain, 65 % des commerçants n'ont aucune scolarisation, ce nombre s'élève à 91 % en milieu rural. Le tableau I.5 indique le pourcentage des commerçants ayant terminé une scolarité de niveau primaire. En règle générale, le commerce est surtout entre les mains des femmes qui sont d'ailleurs moins scolarisées que les hommes.

 
TABLEAU I.5
Nombre et pourcentage des propriétaires-gérants de commerce de gros et de détail ayant terminé au moins une scolarité primaire (selon le recensement de 1971)


Si on accepte l'hypothèse que, dans les conditions actuelles (et antérieures) de l'enseignement, la maîtrise du français s'acquiert à l'école secondaire, la proportion de commerçants maîtrisant le français devient très mince.

11 y a donc deux volets linguistiques au secteur économique : le commerce extérieur (exportation et importation) est majoritairement anglophone (il y aurait peut-être lieu d'aborder le volet hispanophone); le commerce intérieur est majoritairement créolophone.

2.6. LA LITTÉRATURE

La théorie de la diglossie soulève aussi le problème de la littérature reliée à une langue H et quasi absente de la langue B. Il en ressort que le créole, langue dominée, unique moyen de communication pour la très grande majorité des masses, reléguée à un second plan et réservée à un emploi exclusivement oral, ne peut progresser quant à l'écrit et qu'elle ne peut par conséquent développer une littérature. (Le problème de l'orthographe sera abordé dans le chapitre traitant de l'alphabétisation puisque son développement y est rattaché.)

Sur le plan littéraire, Haïti est très avantagé. La presse écrite s'est développée dès le XVIIIe siècle. Quelque 5 000 publications ont été identifiées dans une bibliographie de 1951 (Fleischmann, 1976, p. 11). Depuis ce temps, ce nombre a certainement augmenté de façon appréciable d'autant plus que l'on assiste à l'internationalisation de l'édition des auteurs haïtien et que l'Haïtien de la diaspora aime lire ce qui le rapproche de son pays. La prise en main par de grandes maisons d'édition évite à l'auteur les frais d'édition et d'impression, ce qui incite un plus grand nombre d'auteurs à écrire (Fleischmann, 1976, p. 29).

Cette littérature haïtienne fait face à deux problèmes : la langue et la diffusion. La très grande majorité des œuvres ont été publiées en français. La conception de l'éducation et son mode exclusif de communication (le français), l'absence d'une graphie créole et d'une demande pour ce produit, l'influence française et l'attachement quasi maladif à « tout ce qui est français » firent en sorte que tous les grands courants littéraires français ont eu des adeptes tant en ce qui concerne la forme que le fond.

Fleischmann (1976) identifie trois grands courants de littérature :

  • littérature apologétique, imitation de la littérature fançaise, roman de mœurs (1804-1915) : affirmation de sa place sociale par une élite francisée;

  • indigénisme (1915-1935) : essai de découverte d'une identité haïtienne;

  • littérature à préoccupation sociale (de 1935 à nos jours) : essai de métamorphose du monde par l'action engagée.

La période de la littérature apologétique peut se scinder en deux temps : le classicisme (1804-1850) et le romantisme (1850-1915) (Pluchon, 1974, p. 24). Le classicisme présente peu d'intérêt selon Pluchon. Le romantisme, avec 15 ans de retard, s'épanouit avec Massillon Coicou, Oswald Durand et surtout la Génératon de la ronde (Etzer Villaire, Justin Chérisson, Thomas Madiou, Frédéric Marcelin, Fernand Rippert), laquelle peut être considérée comme l'affirmation d'une première école littéraire typiquement haïtienne.

La tendance de cette littérature était de « démontrer, directement et indirectement, que l'Haïtien noir était capable de créer la même littérature que le blanc » (Fleischmann, 1976, p. 12). On voulait dépasser le complexe d'infériorité légué par le système colonial. Le drame de la poésie haïtienne, écrit Gouraige (1974, p. 156) « était alors celui du poète qui, mis en possession d'un instrument d'emprunt, s'apercevait à moitié à quoi il pouvait servir ».

La seconde période débute par l'occupation américaine. Le pragmatisme et la « civilisation américaine » s'opposaient à la culture et à l'érudition française. De plus, une certaine couche sociale composée, d'une part, de jeunes mis à la porte des écoles supérieures (les Américains ont fermé tous les établissements d'enseignement supérieur et ont développé plutôt le secteur agricole) et, d'autre part, d'une bourgeoisie noire qui voyait les Américains lui préférer la bourgeoisie mulâtre, a décidé d'utiliser la littérature comme instrument d'opposition indirecte. Alors que la langue avait séparé la bourgeoisie de la paysannerie, la couleur les réunit pour faire face à l'occupant : « les jeunes bourgeois noirs frustrés dans leur tentative d'ascension sociale se découvrirent solidaires de la masse paysanne, également noire, et s'attaquèrent au comportement des mulâtres sur le plan culturel » (Fleischmann, 1976, p. 19). On aborda tous les thèmes servant à valoriser ce qui est haïtien paysage, histoire, folklore, vaudou, 1804, la race, etc. FLeischmann estime que la parution de Gouverneurs de la rosée (Roumain, 1944) marquait la mort de l'indigénisme « pur » et il ajoute :

En définitive donc, les idées indigénistes ainsi exprimées (dans l'ensemble des romans) atteignaient un but contraire à leurs intentions; pour ceux qui ne connaissaient rien à la vie des paysans haïtiens, le roman indigéniste ne faisait que satisfaire une curiosité exotique et ancrer un peu plus fortement des préjugés défavorables.

La période de la littérature à préoccupation sociale ou littérature socialisante est très peu analysée par Fleischmann bien qu'il la propose comme étant l'une des périodes marquantes. Il considère que cette période est de source similaire à celle de la période indigéniste « les frustrations d'une jeune élite intellectuelle qui, après la faillite des valeurs traditionnelles, avaient perdu toute orientation et toute foi en l'avenir ». Il y situe Roumain, Depestre, Bélance, Jacques Alexis.

À travers les périodes, une constante se dégage l'utilisation du français. Selon Bertrand (1978, p. 26), les poètes évoquaient les muses grecques, les paysages bucoliques, imitaient les romantiques, les parnassiens et les symboliques. Dans la période indigéniste ou patriotique, ils s'étaient tournés vers la vie nationale : 1804, les héros de l'Indépendance, la culture Haïtienne, la race noire. « Si l'on excepte Oswald Durand, Justin Lhérisson, Frédéric Doret, jusqu'en 1924, tous les autres écrivains haïtiens ont publié en français. » À ces noms qui ont publié, en partie, en créole, il faut ajouter le conseiller créole Duvivier de la Mahautière qui a publié, à la fin du XVIIIe siècle, le premier poème créole si connu : Lisette quitté la plaine.

Le problème de l'écrivain créole était l'absence d'une graphie stable. Certains ont utilisé une graphie proche du français : de la Mahautière, Doret, Sylvain, Mérisson, Durand, Coicou. Depuis 1950, on semble utiliser la graphie phonétique de McDonnell-Laubach. Bien que la presque totalité des écrivains haïtiens actuels utilisent la graphie de l'O.N.A. A.C., la querelle n'est pas terminée et même le Bulletin de l'Institut de linguistique appliquée, dans un récent numéro, présentait deux modes de graphie.

À part la langue, le second problème de la littérature haïtienne est la diffusion. Bertrand (1978, f. 27) avance que l'écrivain utilisant le français ne s'adresse qu'à 10 % ou 15 % de la population parmi lesquels beaucoup parlent et comprennent très mal le français, « ou du moins le parlent et le comprennent à l'haïtienne ». Or, la littérature haïtienne, selon Bertrand, s'est toujours caractérisée par son inaccessibilité tant pour les étrangers que pour les Haïtiens. Fleischmann (1976, p. 11) estime qu'il n'y a jamais eu plus de 200 000 personnes, parmi les cinq millions, capables de participer à une littérature écrite soit comme auteur soit comme lecteur.

Bertrand (1978, f. 28), à la suite de Fleischmann, rapporte aussi que tous les écrivains ont, à peu de chose près, le même profil de carrière : études juridiques, professorat, journalisme, carrière dans l'administration publique et la politique. Près de 80 % des œuvres sont des études littéraires.

La presque totalité du marché est couverte par le livre importé. En 1970, la France comptait pour 41 % des importations de livres, les États-Unis pour 24 %, le Canada pour 14 %. Le total des importations s'élevait à 77 809 $ US. Cependant, on assiste de plus en plus à une production littéraire locale en français et en créole. Ainsi, entre 1974 et 1977, il y a eu, en moyenne, de 20 à 30 livres publiés par année. Parmi les 17 maisons d'édition, il y en a trois qui se spécialisent dans l'édition en créole : Edision Bon Nouvel, Edision Boukan et la Société Biblique d'Haïti, trois maisons à caractère religieux. En 1975, on dénombrait 18 titres en créole dont 12 aux éditions Boukan et Bon Nouvel (Bertrand, 1978, f. 31).

La plupart des libraires se trouvent à Port-au-Prince et, selon Bertrand, « les quelques rares acheteurs des villes de province doivent s'approvisionner à la Capitale ». La consommation du livre est très faible à cause, d'une part, du très bas niveau de vie rendant le livre, même scolaire, inabordable pour la majorité des familles et, d'autre part, à cause du système d'enseignement favorisant le psittacisme et la mémorisation, ce qui ne permet pas à l'élève de lire pour découvrir et structurer ses connaissances.

La situation est toutefois en évolution. La démocratisation de la littérature et son accessibilité à une plus grande masse est en cours, et ce, par le biais du créole. Si certaines tendances se poursuivent, estime Fleischmann, on verra un changement dans la fonction de la littérature haïtienne, notamment avec l'introduction du créole comme langue écrite.

Trois raisons expliquent que l'on s'intéresse de plus en plus à la littérature nationale. Depuis 1965-1966, on aborde, au niveau secondaire, la littérature haïtienne et ceci a ouvert l'horizon de nombreux lycéens. De plus, ceux qui demeurent à l'étranger veulent rester en contact avec le pays et ont tendance à lire ce qui est haïtien (on estime que l'intelligentsia haïtienne de la diaspora est plus importante que celle qui demeure en Haïti). On considère toutefois que l'évolution la plus importante est l'extension de la littérature sur le plan de la langue littéraire. La standardisation et la normalisation d'une graphie du créole permettent non seulement la production de textes éducatifs, mais aussi de petits romans à tendance moraliste et même de bandes dessinées comme Dram Zafra de Joel Lorquet. Fleischmann (1976, p. 29) reconnaît l'apport de l'Église dans la littérature créole :

Les mensuels édités par l'Église eurent le même succès; là, le public lui-même apportait sa contribution, remplissant des pages avec ses articles. Ce niveau est ignoré d'une façon significative par les cercles érudits; il traduit pourtant l'existence d'une littérature populaire d'apparence modeste, mais qui contribue nettement à la littérature haïtienne, car elle s'adresse une partie de la population qui était jusque-là tenue à l'écart de tout écrit.

On considère que la première œuvre d'envergure en créole (au-delà des fables, contes, etc.) fut Dézafi de Franck Étienne. Comme l'écrit Fleischmann (1976, p. 29).

La langue de cette œuvre est même si riche que ce sont maintenant les milieux urbains qui se trouvent défavorisés : de la même façon que l'Haïtien moyen a du mal à lire une œuvre en français, le membre de l'élite urbaine se trouve déconcerté par le vocabulaire d'origine paysanne de Dézafi.

Tant du point de vue de la langue que des idées, la littérature deviendra « nationale » et ne sera plus dépendance de modèles étrangers. « L'écrivain pourra alors s'engager dans une littérature militante qui prendra tout son sens, car elle ne sera plus le simple jeu de société d'une élite fermée » (Fleischmann, 1976, p. 29).

2.7. LES ASPECTS RELIGIEUX

L'un des aspects importants de la vie haïtienne est le phénomène religieux. On y rencontre, en plus de la religion catholique qui rejoint de 80 % à 90 % de la population, une multitude de cultes plus ou moins importants. Sur le plan linguistique, aucune enquête n'a été faite. À la suite d'observations et de rencontres, on peut avancer quelques éléments. En milieu rural, peu importe la dénomination, le créole est la langue utilisée pour les offices. En milieu urbain, toutes les églises utilisent le créole et il y a aussi des offices en français. On note beaucoup de publications créoles à caractère religieux ou moralisant (voir, par exemple, Etien, Comité protestant d'alphabétisation et de littérature).

On s'accorde aussi pour souligner le fait que les cultes réformés ont utilisé le créole dans les offices avant que les prêtres catholiques ne le fassent. La raison en est fort simple : les pasteurs et animateurs des cultes réformés provenaient des États-Unis et apprenaient le créole sans apprendre le français. Du côté catholique, les religieux et religieuses venaient de pays francophones et utilisaient le français. La situation s'est modifiée : maintenant, les religieux francophones apprennent le créole à leur arrivée et l'utilisent couramment. Enfin, quelques observateurs ont souligné que, dans certaines missions des cultes réformés, le prédicateur, lors des offices, s'adresse aux fidèles en anglais et un interprète traduit ses paroles.

CONCLUSION

Ce chapitre a tenté de faire le point sur la situation linguistique en Haïti. La situation diglossique factuelle signifie que certains locuteurs ont effectivement un choix linguistique dans certaines situations alors que la situation diglossique mentale présuppose que la majorité des Haïtiens considèrent comme normal que certaines situations commandent l'emploi du français.

Les fonctions linguistiques telles que décrites par Ferguson se sont considérablement modifiées. Valdman (1978, p. 316) estimait que le créole avait fait des gains dans tous les domaines sauf dans les cours universitaires. Toutefois, une enquête menée en ce domaine par J.-B. Romain (1978) indique que les professeurs d'université constatent qu'une relation existe entre le succès de l'étudiant et sa capacité à maîtriser le français. Selon les estimations, entre 50 % et 75 % des étudiants maîtrisent parfaitement le français. Plus de 40 % de ces professeurs estiment qu'il n'y aurait aucun inconvénient à utiliser le créole dans l'enseignement universitaire. D'ailleurs, dans certains cours, les professeurs utilisent le créole soit pour résumer soit pour s'assurer que tous ont compris. Cette pratique est, semble-t-il, généralisée au secondaire.

L'utilisation du créole est donc en progression et a rejoint plusieurs secteurs auparavant réservés au français. Dans la situation actuelle, les gains se sont surtout fait sentir dans le secteur de l'oralité. L'introduction du créole dans l'enseignement ne fera qu'accentuer cette tendance d'autant plus que la dimension « écriture » deviendra de plus en plus importante. Le créole n'atteint pas encore tous les secteurs de la vie quotidienne; les actes administratifs et judiciaires, les transactions bancaires par exemple, ne sont pas encore touchés bien que, localement, certaines expériences soient entreprises. Il importe de souligner que les masses rurales, périurbaines ou à statut socio-économique faible utilisent le créole dans toutes les activités de la vie courante.

On constate aussi que l'utilisation de l'anglais est en nette progression, principalement dans la classe supérieure (bourgeoisie commerçante). Il y a une pénétration très forte de la télévision américaine et le modèle de vie américain est sans cesse véhiculé dans les échanges avec la diaspora haïtienne d'Amérique du Nord.

La réflexion doit maintenant se poursuivre en ce qui a trait aux systèmes éducatifs. La compréhension de la dynamique linguistique passe par l'étude approfondie du système scolaire (en terme d'efficacité) et par l'étude de la réforme éducative, notamment du volet linguistique qui favorise l'introduction du créole comme langue d'enseignement et langue enseignée. Les chapitres II et III sont consacrés à ces volets.




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