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La situation linguistique en Haïti

La situation
linguistique
en Haïti
bilan et prospective



Michel St-Germain



CHAPITRE IV

La situation démographique





L'évolution de la situation linguistique est fonction de la réforme éducative, mais aussi de la capacité d'accueil du système éducatif, le principe de la scolarisation universelle (calculée toutefois à partir du taux brut de scolarisation) fut mis de l'avant dans le premier plan quinquennal (1976-1981) et repris dans le second plan. Il est donc essentiel de connaître les grandes tendances démographiques d'ici l'an 2000. Dans ce chapitre, on analysera quelques indicateurs démographiques tirés des recensements de 1950, 1971 et 1982. La seconde section portera sur les projections faites par l'Institut haïtien de statistiques et d'informatique (I.H.S.I.) en ce qui concerne la population d'Haïti d'ici l'an 2000.

Il est toutefois important de mettre le lecteur en garde quant à la précision des données présentées. En plus de l'imprécision habituelle, si minime soit elle, que l'on rencontre lorsque l'on traite des données relatives à des populations, il faut ajouter celle qui est propre au contexte haïtien. Les difficultés de communication éprouvées lors des recensements, la faiblesse des structures de cueillette et de compilation de l'information, la dispersion de l'habitat, la méfiance du paysan concernant toute question relative à sa famille, la structure même de la famille (plaçage, mariage), enfin l'absence quasi totale de registres (et de l'obligation d'y inscrire ses enfants) de même que l'inexistence des registres (feu, vol, pillage) font en sorte que les données démographiques, jusqu'aux années 1950, sont plus ou moins fiables. Il faut ajouter que le recensement de 1971 présente aussi quelques imprécisions surtout en milieu rural. Les données relatives aux résultats anticipés du recensement général de 1982 sont extrapolées à partir d'un échantillon de 2,5 %. Le document fut reçu trop tardivement pour en faire une étude approfondie; toutefois, les pyramides d'âges (figures II.2 à II.2d) sont élaborées à partir de données fournies par ce document.

En 1900, on estimait la population d'Haïti à 1 250 000 habitants. Le Statistical Abstract of Latin America (UCLA, 1983, p. 76) présente l'évolution de la population.

Le taux de croissance démographique est passé de 1,25 % (pour la période de 1920 à 1925) à 2,45 % (pour la période de 1965 à 1970) (Statistical Abstract of Latin America, 1983, p. 77.)

1. ANALYSE DE QUELQUES INDICATEURS DÉMOGRAPHIQUES

Les données de cette section sont tirées, à moins d'exceptions, du document produit par la Division d'analyse et de recherches démographiques de l'Institut haïtien de statistiques et d'informatique : Analyse de quelques indicateurs démographiques tirés des recensements de 1950, 1971 et 1982 (avril 1983, 79 p.).

Ces données portent sur l'effectif de la population totale des départements, arrondissements et communes, la population urbaine, la population rurale, les taux d'accroissement annuels moyens de la population masculine et le nombre de personnes par ménage.

Selon les estimations, la population résidante est passée de 3 097 000 en 1950 à 5 504 000 en 1982. Ceci représente un accroissement global de 78 %. Le taux d'accroissement annuel moyen a baissé de 0,21 % passant de 1,61 % en 1950 à 1,42 % en 1982. On avance les éléments d'explication suivants (p. 6) :

 
TABLEAU IV.1
L'évolution de la population haïtienne de 1900 à 1970 (en milliers)


 
TABLEAU IV.2
Taux de croissance démographique


Le taux de natalité tendrait à baisser sous l'effet de l'urbanisation croissante, des activités de protection maternelle et infantile et de la promotion du statut de la femme. Sur la base des résultats de l'Enquête démographique à passages répétés de 1971-1975** et de l'Enquête haïtienne sur la fécondité de 1977***, on peut penser que le taux brut de natalité d'Haïti, sur la période 1971-1982, serait de l'ordre de 36%.

Le taux brut de mortalité serait plus élévé que ce qu'il en ressortait des projections effectuées sur la mortalité en Haïti. Les résultats de l'Enquête haïtienne sur la fécondité ont en effet montré que le niveau de la mortalité infantile et juvénile était très élevé et qu'il tendait à se détériorer plutôt qu'à s'améliorer sous l'effet de l'urbanisation croissante. Un taux brut de mortalité de 17 % correspondrait sans doute plus à la réalité que les estimations antérieures de son niveau à l'aide de projections un tant soit peu optimistes.

Avec un volume de départ de 20 000 à 25 000 migrants par an, la migration vers l'extérieur du pays a été assez importante bien que, très récemment, elle ait amorcé une décroissance progressive. Ces départs correspondraient à un taux net d'émigration annuel moyen de 5 % sur la période 1971-1982.




** I.H.S.I. : Résultats de l'enquête démographique à passages répétés 1971-1975, Port-au-Prince, 1975. [retour au texte]

*** I.H.S.I. : Enquête haïtienne sur la fécondité — 1977 — Volume I, Port-au-Prince/Londres, 1981. [retour au texte]




L'I.H.S.I. a réalisé, à partir des résultats des recensements de 1950 et 1971 et de l'Enquête démographique à passages répétés de 1971-1975, une série de projections provisoires de la population d'Haïti pour la période 1970-2000. La seconde section de ce chapitre y sera consacrée. Ces projections ont été réalisées selon une variante unique dérivée de la variante moyenne établie par les Nations unies en 1975 pour l'ensemble du pays. Ainsi, elles sont censées fournir l'image qui paraît la plus probable de l'évolution démographique du pays dans l'avenir (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 5).

Le tableau IV.3 met en évidence la différence entre les résultats prévus et les résultats obtenus (élaborés à partir de projections antérieures) lors du recensement de 1982. On explique les différences de plusieurs manières. Au niveau de l'aire métropolitaine (Port-au-Prince), on constate que l'on avait surestimé dans les projections le taux de croissance de l'aire et en plus, il y aurait eu des omissions sur le terrain lors du recensement de 1982. Ces deux facteurs jouent alors dans le même sens à savoir, accentuer l'écart. Quant aux départements, on souligne que le recensement de 1950 était exhaustif, mais que celui de 1971 était une enquête par sondage menée en milieu rural au niveau de cinq départements traditionnels. Les neuf départements actuels « ont été redécoupés à partir de communes prises dans les anciens départements dont la population en 1971 a été sommairement estimée, à partir d'une enquête des Forces armées d'Haïti en 1969 » (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 10).

En 1971, la population des milieux urbains a été recensée de façon exhaustive. Pour celle des milieux ruraux, « on a commencé par estimer grâce à un échantillon au 1/10e la population totale d'un département traditionnel, on a, ensuite, réparti cette population rurale totale dans les communes du département à l'aide d'une enquête effectuée en 1969 par les Forces armées d'Haïti dont la validité est incertaine » (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 13). La population d'une commune est donc obtenue par l'addition de l'effectif de la population urbaine (recensement exhaustif) et de la population rurale (estimation), d'où source d'erreurs dans les projections fondées sur ces données.

 
TABLEAU IV.3
Population au recensement de 1982, population « attendue » d'après les projections et différences absolues et relatives — les dix départements actuels


En tenant compte de ces limites, l'I.H.S.I. a élaboré une série de tableaux répartissant les communes selon leur taux d'accroissement. À partir d'un taux brut de natalité de 4 % et d'un taux brut de mortalité de 2 %, l'I.H.S.I. considère que le taux « normal » d'accroissement naturel pour la plupart des communes (essentiellement rurales) devrait être d'environ 2 %. En fixant d'une manière très large les limites plausibles, l'I.H.S.I. fixe le taux d'accroissement normal d'une commune comme pouvant varier entre 0,5 % et 2,4 %.

À partir des tableaux 0,3 et 0,4 du document de l'I.H.S.I. (avril 1983), on peut constater (tableau IV.4) un certain déplacement des communes de la catégorie du taux normal aux catégories du taux élevé et bas. Les deux départements les plus touchés par un taux anormalement bas sont les départements du Nord-Est et du Sud, les départements de l'Ouest, du Nord, de l'Artibonite et de la Grande-Anse ont des communes dont les taux d'accroissement sont plus élevés que la moyenne. Ces différences peuvent s'expliquer d'une part, par l'imprécision des recensements et, d'autre part, par le développement de certains centres ruraux offrant de meilleurs services.

 
TABLEAU IV.4
Répartition des communes selon le taux d'accroissement


Au niveau des communes urbaines, le problème de l'imprécision ne se pose pas avec autant d'acuité. Comme elles ont été recensées de façon exhaustive en 1971, les tendances observées pour les taux moyens d'accroissement naturel sont plus fiables. Le tableau IV.5 résume les tableaux 0.5 et 0.6 de la publication de l'I.H.S.I.

 
TABLEAU IV.5
Répartition des communes urbaines selon leur taux d'accroissement


Certains centres urbains seraient en perte de vitesse notamment dans les départements du Sud et de la Grande-Anse. Par contre, le département de l'Ouest (et surtout Port-au-Prince) et du Nord (avec la ville du Cap-Haïtien) seraient en pleine croissance.

En retenant 1,5 % comme norme, l'I.H.S.I. constate qu'entre 1950 et 1982, 71 % des communes rurales ont des taux d'accroissement supérieurs alors qu'entre 1971 et 1982, on en retrouve 58 %; compte tenu des mouvements migratoires positifs ou négatifs intenses, il est plus difficile de déterminer les taux normaux de croissance pour les communes à caractère urbain.

Il y a lieu de procéder à l'analyse détaillée pour l'ensemble des départements. Le tableau IV.6 donne un aperçu général de la population départementale totale, urbaine, rurale pour l'ensemble des communes, le taux d'accroissement annuel (%) pour les années 1950-1971, 1971-1982, 1950-1982, le rapport de masculinité, c'est-à-dire le nombre d'hommes pour 100 femmes (un rapport légèrement supérieur à 100 est considéré comme normal par l'I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 28) et du nombre de personnes par ménage. Pour chaque département, il y a lieu de fournir quelques explications et d'analyser les données.

1.1. DÉPARTEMENT DE L'OUEST

Ce département n'a pas la même configuration qu'en 1971; le Sud-Est en fut détaché et certains arrondissements furent rattachés au département du Centre. C'est le département le plus peuplé (32 % de la population totale), le plus urbanisé (59 % de la population urbaine totale). Sa population est mi-urbaine, mi-rurale. La densité totale est de 334 hab./km2, mais il faut souligner que l'axe Port-au-Prince/Gressier (Fontamara, Carrefour, Thor, Bizoton vers le Sud jusqu'à Gressier) a une densité de 2 442 hab./km2.

 
TABLEAU IV.6
Évolution de la population (1950-1982), taux d'accroissement annuel, rapport de masculinité et personnes par ménage selon le département et le milieu


Sur une superficie totale de 4 649 km2, 33,3 % des terres sont cultivées, ce qui donne une densité agricole de 600 hab./km2 pour Port-au-Prince et Léogane et 200 à Gonaïves.

La population s'est accrue à un rythme considérable entre 1950 et 1982 et ceci s'explique par l'extension rapide de la capitale et de son attraction sur les migrants. Dans certains arrondissements du département du Centre, on note un exode rural certain vers la capitale, la plupart des autres villes étant de petite taille.

Ce département a connu la croissance démographique la plus forte depuis 1950 (2,7 %) et malgré le rôle joué par l'aire métropolitaine, on constate qu'il a, même sans l'aire, connu une croissance plus élevée que celle des autres départements (1,5 % entre 1950 et 1982), « ce qui suggère que ce département dans ses zones rurales et ses villes secondaires est celui qui parvient le mieux à retenir sa population sur place » (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 28).

1.2. DÉPARTEMENT DU SUD-EST

Ce département a été créé en 1971 à partir du département de l'Ouest. Environ 7 % de la population vit en milieu urbain. La densité totale est de 166 hab./km2, mais la rareté des terres cultivées, la densité par rapport à ces dernières, est de 611 hab./km2 avec, toutefois, des variations importantes : 853 hab./km2 dans la zone agricole de Jacmel et 269 hab./ km2 pour la zone de Belle-Anse.

Ce département a connu une croissance très faible entre 1950 et 1982 : 0,6 %, ce qui indique une forte émigration qui s'est accentuée entre 1971 et 1982. Le département présente la croissance démographique la plus faible du pays, les autres se maintenant à 1 % et plus. Aucune commune du milieu rural ne présente un taux d'accroissement égal ou supérieur à 2 %, taux à partir duquel le solde migratoire devient négligeable.

La population urbaine a crû aussi à un rythme relativement lent : 1,6 % par année. « Cependant, la modicité de ces taux d'accroissement montre que les migrants ruraux du département du Sud-Est sont plus enclins à s'installer en dehors du département : probablement Port-au-Prince ou à l'étranger plutôt que dans les villes du département » (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 34).

1.3. DÉPARTEMENT DU NORD

Ce département est relativement plus urbanisé que les autres (à l'exception de l'Ouest) avec 21 % de population urbaine. La densité est de 276 hab./km2, densité élevée par rapport à la moyenne nationale de 182 hab./km2. Avec une superficie cultivée de 24,6 %, sa densité, par rapport à cette superficie, est de 646 hab/km2. Dans ce département, la pression démographique en milieu rural est la plus élevée du pays. En milieu urbain, la densité de Cap-Haïtien est de 1 333 hab./km2 et dans l'ensemble des autres villes, la densité est relativement élevée (Acul-du-Nord, 431 hab./km2, Port-Margot, 334 hab./km2).

Le faible taux d'accroissement (1,2 % entre 1950 et 1982) indique que ce département a connu une émigration importante vers d'autres départements (probablement l'Ouest) ou vers l'étranger (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 40). L'ensemble des communes a aussi connu un exode rural, tantôt élevé, tantôt modeste. La croissance urbaine a été assez dynamique (2,9 %) et suggère que les villes du département ont joué le rôle de pôle d'attraction pour certains migrants ruraux du département.

1.4. DÉPARTEMENT DU NORD-EST

Ce département a été créé en 1971 à partir du département du Nord. Quelque 18 % de sa population habitent en milieu urbain. La densité totale et la densité par rapport à la surface cultivée (24 % du territoire) sont respectivement de 108 hab./km2 et 450 hab./km2. Sa population n'a que faiblement augmenté depuis 1950, avec un taux moyen annuel de 0,8 %, ce qui indique une émigration appréciable. Les villes, ayant un taux d'accroissement de 0,9 %, ne réussissent pas à attirer les migrants ruraux. Le moins peuplé du pays, ce département connaît un exode rural assez intense vers les autres départements et probablement vers la République dominicaine.

1.5. DÉPARTEMENT DE L'ARTIBONITE

Le département actuel est sensiblement le même que le département traditionnel. Sa population urbaine est de 15,6 % et la densité générale est de 162 hab./km2. Avec une superficie cultivée d'environ 26,8 % du territoire, la densité par rapport à ces terres est de 604 hab./km2.

La population totale s'est accrue de 1,4 % entre 1950 et 1982, ce qui indique une légère émigration vers d'autres départements (surtout l'Ouest) et l'étranger. La population urbaine a crû à un rythme élevé (2,8 % entre 1950 et 1982), ce qui implique un exode rural important puisque, dans l'ensemble, le département ne s'est accru que de 1,4 %. Ceci suggère un taux moyen d'accroissement du milieu rural de 0,6 % pour les 32 dernières années.

1.6. DÉPARTEMENT DU CENTRE

Ce département fut créé en 1971 à partir de communes de départements à l'Artibonite, du Nord et de l'Ouest. Faiblement urbanisé (10,8 %), ce département est l'un des moins peuplés de la République, sa densité générale est de 90 hab./km2. Compte tenu de sa faible capacité agricole (22,1 % du territoire), sa densité par rapport à la surface cultivée est de 441 hab./km2.

Le taux d'accroissement annuel entre 1950 et 1982 est de 1,3 % ce qui dénote une émigration assez modérée. La croissance urbaine fut aussi modérée (2,4 % entre 1950 et 1982) même si Mirebalais a connu une croissance de 5,2 % au cours des 11 dernières années. Ce département avec un territoire important et une faible densité de population pourrait, aux dires de l'I.H.S.I., connaître une croissance plus soutenue.

1.7. DÉPARTEMENT DU SUD

Ce département a été amputé d'une partie de son territoire pour la création du département de la Grande-Anse. On estime sa population urbaine à 12 % et sa densité de population à 174 hab./km2. Étant donné que les terres cultivées représentent 40 % du territoire, la densité par rapport à la superficie cultivée est de 437 hab./km2. Ce département se caractérise par la très grande mobilité de sa population; le taux d'accroissement moyen annuel est de 0,9 % (1950-1982), ce qui indique une forte émigration touchant l'ensemble des communes à l'exception de 4 sur 18.

La population urbaine a crû à un rythme moyen annuel de 2,0 %, faiblement entre 1950-1971 (1,6 %) puis rapidement entre 1971 1982 (2,8 %), ce qui suggère une certaine migration rurale et urbaine à l'intérieur du département. La ville Les Cayes a crû à un rythme moyen de 3,4 % au cours des 32 dernières années.

1.8. DÉPARTEMENT DE LA GRANDE-ANSE

Issu du département traditionnel du Sud, ce département compte 10,6 % de sa population vivant en milieu urbain. La densité totale est estimée à 149 hab./km2, mais, par rapport à la superficie cultivée (26 % du territoire), elle s'élève à 578 hab./km2 avec un sommet de 650 hab./km2 à Jérémie. De 1950 à 1982, la croissance a été faible (1 %), ce qui indique une forte migration vers d'autres départements notamment celui de l'Ouest. Peu urbanisé, ce département a connu une faible croissance urbaine, ce qui confirme la tendance migratoire de la population rurale vers l'extérieur du département plutôt que vers les villes du département.

1.9. DÉPARTEMENT DU NORD-OUEST

Ce département est le même que le département traditionnel antérieur à 1971. Il est faiblement peuplé et aussi faiblement urbanisé (11,3 %). La densité générale est 126 hab./km2. Toutefois, ne comptant que 30,5 % de terres cultivées, sa densité par rapport à la superficie cultivée est de 413 hab./km2. Il existe de grandes différences dans les densités (de 300 hab. à 44 hab./km2.

Contrairement à d'autres départements plus favorisés en termes de sol, le département a connu un taux d'accroissement de 1,8 % réparti sur deux périodes : 1,2 % (1950-1971), 2,8 % (1971-1982). L'I.H.S.I. souligne que c'est le seul département dont on peut comparer directement la population avant et après 1971, car il n'a pas été modifié.

La croissance urbaine fut rapide (2,8 % par année), bien que plus lente depuis 1971 (2 %), alors que, de 1950-1971, elle fut de 3,3 %. C'est le département dont la croissance fut la plus rapide depuis 1950 et son taux est supérieur à celui du département de l'Ouest; pourtant, sa situation agricole et économique n'est pas reluisante. On peut admettre que le taux d'émigration est faible. Toutefois, l'analyse des données ne fait nullement mention du phénomène des « réfugiés de la mer (boat-people) », lesquels viennent en grande majorité du Nord-Ouest et leur nombre est évalué à plusieurs milliers.

Les conclusions de ces analyses peuvent être résumées ainsi :

  1. L'exode rural et l'émigration touchent, dans l'ordre, de façon plus ou moins intense : Sud-Est, Nord-Est et Grande-Anse; de façon modérée Nord, Centre et Artibonite; et faiblement l'Ouest (sans l'aire métropolitaine) et le Nord-Ouest.

  2. Sur les 130 communes, 26 (20 %) ont connu un taux d'accroissement supérieur à 2 % entre 1950 et 1982. Donc 80 % des communes ont connu un exode rural ou une émigration soit intense pour 47 communes (avec un taux d'accroissement inférieur à 1 %), soit modérée (avec un taux compris entre 1,0 % et 1,9 %).

  3. La pression démographique sur la terre cultivée joue un rôle important dans la croissance des communes et dans le phénomène migratoire.

  4. Le pays demeure faiblement urbanisé. À l'exception de l'aire métropolitaine, l'urbanisation varie de 5 % dans l'Ouest à 21 % pour le département le plus urbanisé (le Nord).

  5. La croissance de la population de l'ensemble des chefs-lieux de province ne traduit pas une migration significative vers ces chefs lieux. Le taux d'accroissement est relativement faible et ne dépasse pas 3 %.

  6. Les villes secondaires de Cap-Haïtien (64 000), des Gonaïves (34 000), Saint-Marc (24 000) et Les Cayes (34 000) ont connu des augmentations variant entre 2,9 % et 3,4 % par année entre 1950 et 1982. Jacmel, Jérémie et Hinche ont connu des taux assez faibles (1,5 % et 2,1 %). Il faut souligner que la deuxième ville du pays (Cap-Haïtien) est 11 fois moins peuplée que la capitale.

  7. La capitale demeure le seul lieu d'attraction d'importance des migrants. Sa population s'est accrue à un taux de 5,2 % par année, passant de 144 000 en 1950 à 720 000 en 1982.

La remarque finale du rapport met en évidence les trois caractéristiques de la croissance démographique d'Haïti (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 79) : un exode généralisé, une faible capacité d'absorption des villes secondaires et des chefs lieux et une croissance rapide de la capitale.

2.

PROJECTIONS DE QUELQUES INDICATEURS DÉMOGRAPHIQUES (1970-2000)

Dans le Cahier no 8, fasc. 1, l'Institut haïtien de statistiques et d'informatique (I.H.S.I.) présente certains indicateurs et les projette sur 30 ans. Nous les présenterons à titre indicatif, nous réservant la possibilité de les commenter dans la dernière partie de ce chapitre.

2.1. LE NIVEAU ET LA TENDANCE DE LA FÉCONDITÉ

On a retenu comme point de départ le taux de fécondité de 5,22 % trouvé lors de l'enquête démographique de 1971 à 1975. À la naissance, le rapport de masculinité permet d'obtenir un taux brut de reproduction de 2,55 % et par projection, l'évolution future de ce taux brut de reproduction selon la variante moyenne :

 
TABLEAU IV.7
Évolution du taux brut de reproduction (1970-2000)


2.2. LE NIVEAU ET LA TENDANCE DE LA MORTALITÉ

Fournie par l'enquête démographique, ajustée à l'aide des tables types de Coale et Demeney (modèle Nord), on a estimé l'espérance de vie à la naissance pour le sexe masculin à 49 ans et pour le sexe féminin à 51 ans. On prévoit l'évolution suivante

 
TABLEAU IV.8
Espérance de vie projetée (1970-2000)


2.3. LES MIGRATIONS INTERNATIONALES

On a estimé, en 1970, à 5 % le taux de migration nette, ce qui donne une émigration de 110 000 pour la période. Ce taux devrait décroître jusqu'à 2 % en l'an 2000. Selon les prévisions, on s'attend à une migration principalement masculine (à 58 % de l'ensemble); les jeunes adultes de 15 à 40 ans formeront 80 % de l'ensemble des migrants.

 
TABLEAU IV.9
Migration projetée (1970-2000)


2.4. LE RAPPORT DE MASCULINITÉ

On estime que le rapport de masculinité s'améliorera, passant de 94,1 % à 95,8 % en l'an 2000. Cette amélioration sera due à la diminution des migrations internationales, lesquelles concernent surtout la population masculine. Toutefois, en raison de l'émigration passée, on ne peut s'attendre à une stabilisation du rapport de la population masculine niveau normal, légèrement supérieur à 100 (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 28).

Selon le document, les zones urbaines devraient connaître un afflux important de la population masculine en provenance des zones rurales. Ceci permettra d'améliorer les rapports de masculinité dans les zones urbaines « partant de niveaux extrêmement bas constatés en 1970 » pour atteindre 98,1 % dans l'aire métropolitaine, 97,1 % dans les autres zones urbaines, soit 97,8 % pour l'ensemble urbain. Il y aura toutefois détérioration des rapports de masculinité dans les zones rurales, « en raison de la persistance — même modérée — d'une migration différentielle selon le sexe tant vers l'extérieur du pays que vers les villes du pays ». On retrouve l'évolution des rapports de masculinité au tableau IV 10.

2.5. LES COMPOSANTES DU TAUX D'ACCROISSEMENT

La baisse du taux brut de natalité étant surcompensée par la baisse du taux brut de mortalité et du taux net de migration, le taux d'accroissement de la population continuera d'augmenter et ne commencera à baisser qu'à la fin du siècle. Les taux d'accroissement des zones urbaines baisseront graduellement, mais « la croissance différentielle des zones urbaines et rurales se maintiendra, les villes continuant à croître à un taux qui sera près de trois fois plus élevé que dans l'ensemble rural. » (I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1, p. 21).

Les tableaux IV.11 et IV.12 illustrent, d'une part, les composantes du taux d'accroissement de la population de l'ensemble du pays et, d'autre part, l'évolution du taux d'accroissement annuel moyen selon les zones.

L'analyse du dépouillement du recensement de 1982 devrait permettre de corriger les projections de ces indicateurs et de formuler de nouvelles tendances.

 
TABLEAU IV.10
Évolution des rapports de masculinité globaux (en %) (1970-2000)


 
TABLEAU IV.11
Les composantes du taux d'accroissement de la population de l'ensemble du pays (%) (1970-2000)


 
TABLEAU IV.12
Évolution du taux d'accroissement annuel moyen par strates (%) (1970-2000)


2.6. L'ÉVOLUTION GÉNÉRALE

En considérant 1,7 % comme taux moyen d'accroissement (variante moyenne), on prévoit une population de 7 200 000 en l'an 2000. Le tableau IV.13 et la figure IV.1 illustrent la répartition stratifiée selon les zones.

Dans l'étude qui nous intéresse, l'évolution de la répartition par sexe et par âge est un facteur important à considérer. Le tableau IV.14 présente, en pourcentages, l'évolution de la structure par âge. On constate un vieillissement de la population au bas de la pyramide. La proportion de jeunes de 0 à 14 ans de 42,5 % en 1970 passera à 6,4 % en l'an 2000, ceci étant surtout dû à une baisse de 7,6 % en milieu rural. On attribue ce fléchissement à la baisse de la fécondité compensée par la baisse escomptée de la mortalité infantile et juvénile. Il y aura augmentation de la proportion des adultes de 15 à 59 ans (de 51,2 % à 56,6 %), ce qui augmentera l'offre disponible sur le marché du travail. Cette augmentation sera principalement ressentie dans le milieu rural avec une augmentation de 5,6 % de sa population chez les 15-59 ans. La population de l'aire métropolitaine occupera une proportion plus grande. Alors qu'elle regroupait 17 % de la population en 1980 (selon I.H.S.I., Cahier no 8, fasc. 1), elle devrait regrouper 25,7 % de la population en l'an 2000. Le tableau IV.15 illustre l'évolution de la répartition de la population par strates.

Il faut souligner l'urbanisation assez rapide (de 19,9 % à 36,8 %) due principalement à l'augmentation de la population de l'aire métropolitaine. On constatera aussi la baisse importante de la population agricole (de 80,1 % à 63,2 %). Les résultats préliminaires du recensement de 1982 permettent de constater que 20 % de la population habite une ville de 5 000 habitants et plus. L'aire métropolitaine accueille 14 % des citadins.

 
TABLEAU IV.13
Évolution de la population totale d'Haïti par strates (1970-2000) (en milliers)


 
TABLEAU IV.14
Évolution de la structure par grands groupes d'âge de la population (%)


 
TABLEAU IV.15
Évolution de la répartition de la population par strates (%)


 
FIGURE IV.1
Évolution de la population totale d'Haïti de 1970 à 2000


Cette augmentation de la population et le déplacement des populations vers le milieu urbain entraînent une augmentation des populations scolarisables en milieu urbain. La figure IV.3b est explicite par rapport à la figure IV.3c. Ben Salah et Saint-Germain (1980), dans le cadre de la préparation du plan quinquennal (secteur éducation), ont avancé les projections de population scolarisable de 6 à 12 ans en utilisant les méthodes des multiplicateurs de Sprague. Les données de base utilisées furent celles de l'hypothèse moyenne. On constate que pour le groupe des 5 à 9 ans, la population passera de 659 000 (1980) à 869 000 (2000).

Les pyramides d'âges élaborées à partir des résultats anticipés du recensement confirment les déséquilibres des rapports de la population masculine en milieu urbain. Les figures IV.2a à IV.2d présentent ces pyramides pour l'ensemble du pays, l'aire métropolitaine, les villes de 5 000 habitants et plus; et enfin, les petites villes et le milieu rural.

Pour l'ensemble du pays, le déséquilibre débute avec le groupe d'âge des 15 à 20 ans, s'accentue jusqu'à celui des 25 à 30 ans et diminue pour enfin se stabiliser. Ce manque par rapport à l'élément masculin est attribuable à des phénomènes d'émigration légale ou illégale. L'homme quitte le foyer pour l'étranger afin d'aider financièrement la famille restée au pays.

Dans l'aire métropolitaine et dans les villes de 5 000 habitants et plus, on constate que le déséquilibre est très marqué entre les groupes d'âge des 10 à 15 ans et des 25 à 30 ans. On compte, pour l'aire métropolitaine, 28,6 % de femmes dans ce groupe d'âge contre 21 % d'hommes; dans les autres villes, il y a 24 % de femmes ayant entre 10 et 30 ans alors qu'il n'y a que 18 % d'hommes. Ces femmes ont des enfants qu'elles soient mariées ou non (le plaçage est une condition matrimoniale recensée au même titre que le mariage, le divorce, le célibat, etc.) et contribuent à l'accroissement des populations scolarisables. Au total, les femmes (tous âges) constituent 56 % de la population de Port-au-Prince alors que dans les autres villes, elles forment 55,6 % de la population et en milieu rural, 50,3 %.

 
FIGURE IV.2
Pyramides des âges (1982) (% par rapport au total) FIGURE IV.2a Ensemble du pays


 
FIGURE IV.2b
Aire métropolitaine


 
FIGURE IV.2c
Villes de 5 000 habitants et plus


 
FIGURE IV.2d
Milieu rural et petites villes


Les figures IV.3a à IV.3e, sur les pyramides selon les différentes strates permettent de constater quelques phénomènes. (Il faut tenir compte qu'il s'agit de projections dans un contexte mal connu et à partir de données plus ou moins fiables.) La figure IV.3a met en évidence l'effet combiné d'une baisse escomptée du taux brut de reproduction (de 2,53 en 1970 à 1,85 en 2000) et d'une augmentation de la protection sanitaire qui réduira le taux de mortalité infantile. On constate une différence entre les classes d'âges 0, 5, 10 et 15 ans de la pyramide 2000 et celles de la pyramide 1970; la courbe est aussi différente.

Les figures IV.3b et IV.3c sont complémentaires. On peut constater, au niveau urbain, les effets des migrations des ruraux surtout à partir de la tranche des 10 à 15 ans, tant chez les hommes que chez les femmes. On constate aussi qu'en atteignant la classe des 30 à 35 ans, on revient à une pyramide dont la courbe est similaire à celle de la figure IV.3a. En appliquant la courbe de l'ensemble du pays à ces sous-ensembles (ligne pointillée profilant la courbe de la figure IV.3a), on constate la part des migrants ruraux et le gonflement subséquent dans l'ensemble urbain.

Les figures IV.3d et IV.3e ne font que reprendre le phénomène de l'ensemble urbain et permettent de constater que la classe maximale, pour l'aire métropolitaine est celle des 15 à 20 ans alors que dans les autres zones urbaines la classe maximale sera celle des 10 à 15 ans. Le facteur de concentration scolaire n'est pas étranger à cette situation.

 
FIGURE IV.3
Pyramides des âges en l'an 2000 (% par rapport au total) FIGURE IV.3a
Ensemble du pays


 
FIGURE IV.3b
Ensemble urbain


 
FIGURE IV.3c
Ensemble rural


 
FIGURE IV.3d
Aire métropolitaine


 
FIGURE IV.3e
Autres zones urbaines


En conclusion, il faut porter quelques commentaires sur les indicateurs et leur validité. En premier lieu, il y a de très fortes variations quant à la population d'Haïti en l'an 2000. Le bureau des Nations unies estimait la population haïtienne à 5,8 millions en 1980 et on prévoyait, compte tenu d'un taux d'accroissement naturel de 2,6 %, une population de 9,9 millions en l'an 2000 et de 18,3 millions en 2025. Pour sa part, l'I.H.S.I. prévoit une population de 7,2 millions en l'an 2000 soit une différence de 2,7 millions, différence issue du fait qu'on a retenu un taux d'accroissement naturel inférieur à 2,6 %.

Les rapports de masculinité escomptés pour 1980 étaient de 95,2 pour l'ensemble urbain, 94,5 pour l'ensemble rural et de 94,7 pour l'ensemble du pays (tableau IV.13). Les données obtenues lors du recensement de 1982 indiquent, pour l'ensemble du pays, un rapport de 94; en milieu rural, on a obtenu un rapport de 99,5, donc supérieur aux estimations, mais en milieu urbain, le rapport s'en éloigne : 75,8 pour 1982 en comparaison de 74,2 en 1970. On assiste donc à un déséquilibre constant difficile à expliquer.

On constate aussi, selon l'Analyse de quelques indicateurs démographiques tirés de recensements de 1950, 1971 et 1982 (p. 6) que le taux de mortalité est plus élevé qu'on l'escomptait et que le niveau de mortalité infantile et juvénile tendrait à se détériorer plutôt qu'à s'améliorer. Ceci influence le taux de natalité à cause de la conception du « remplacement » : on aura plus d'enfants parce qu'on sait qu'il en mourra.

La tendance à la migration interne se fait vers Port-au-Prince. La mise en marche d'usines de sous-traitance, la rénovation de certains quartiers, la concentration des équipements sanitaires et scolaires (surtout au niveau secondaire) et enfin, l'attrait de la ville et l'impression de vie facile qui s'en dégage ne peuvent que favoriser l'exode rural et la migration urbaine. Il y a actuellement des tentatives pour aménager des zones industrielles à Les Cayes et à Cap-Haïtien mais le déséquilibre existant est trop important pour inverser ou ralentir la tendance.

Ce chapitre a permis un rapide survol de la dimension démographique. En guise de conclusion, il s'agit d'en dégager l'impact sur le système éducatif. La concentration scolaire à Port-au-Prince ne peut que s'accroître. Le mouvement migratoire vers les villes et notamment vers Port-au-Prince est inévitable. La pression démographique relative aux surfaces cultivables rend le milieu rural quasi inhabitable; les conditions de vie sont déjà très précaires et ne feront que se détériorer. La malnutrition exerce ses ravages et le paysan ou ses fils n'ont que la migration comme seul recours. La situation des migrants ne vaut guère mieux dans les villes. Sans argent, sans instruction, dans un milieu fortement touché par le sous-emploi et le chômage, ils ont des conditions de vie tout aussi précaires. La pression exercée sur les villes sera de plus en plus forte et les conditions sociales en seront influencées.

Cette migration fera aussi pression sur les structures d'accueil éducatives et obligera un choix : doit-on privilégier, en fonction des ressources disponibles, le milieu rural ou le milieu urbain? Le développement quantitatif du système éducatif (expansion en fonction de la généralisation et de l'accessibilité à l'éducation) va de pair avec un développement qualitatif (amélioration des programmes d'études, méthodes d'enseignement, matériel didactique, etc.). Cette forme de double développement éducatif est onéreuse et Haïti ne possède pas une marge de manœuvre suffisamment large pour appuyer une expansion quantitative du système, la mise en place d'une réforme et surtout pour supporter les activités de continuité et les coûts récurrents de ces développements.

Un choix devra donc être fait en fonction des pressions démographiques, économiques, sociales, politiques, etc. La dynamique linguistique sera affectée par ce choix. Bien que la tendance à l'émergence du créole soit irréversible, la connaissance et la maîtrise du français demeurent liées à la scolarisation, laquelle ne peut devenir universelle considérant, entre autres, la pression démographique sur les structures d'accueil actuelles et prévisibles.




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