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Le Québec français et l'école à clientèle pluriethnique

Le Québec français
et l'école à clientèle
pluriethnique


contributions à une réflexion






L'IMMIGRATION, L'ETHNICITÉ
ET
L'AVENIR INTERCULTUREL
DU QUÉBEC



Bruno RAMIREZ
Professeur
Département d'histoire
Université de Montréal



Texte présenté au
Conseil de la langue française






TABLE DES MATIÈRES



Introduction

Assimilation, intégration, multiculturalisme

L'ethnicité comme catégorie historique

Vers un modèle de société interculturelle

Notes

Annexe : La revue Vice-versa comme expérience interculturelle



Introduction

Les réflexions qui suivent concernant l'avenir culturel du Québec et les phénomènes interculturels qui caractérisent son évolution sociale se basent sur mes connaissances, en tant qu'historien, des mouvements migratoires en Amérique du Nord. Elles découlent aussi des activités que j'ai menées sur le terrain de l'« interculturel », activités dans lesquelles je me suis engagé dès mon établissement à Montréal, en 1977.

Disons d'abord que la conjoncture culturelle et politique actuelle est particulièrement propice à stimuler un débat sérieux et systématique sur le sujet. Au cours des années récentes, l'opinion publique québécoise a manifesté une sensibilité plus vive à l'égard du fait ethnique; il a d'ailleurs pris une importance nouvelle dans la dynamique sociale et culturelle de notre province. Je me réfère également au progrès, limité mais réel, accompli dans le champ des études et de la recherche portant sur les communautés ethniques. La production littéraire et artistique de plusieurs de ces communautés commence à faire son chemin dans l'espace culturel québécois. Enfin, les initiatives politiques et institutionnelles entreprises récemment ont elles aussi sensibilisé l'opinion publique dans ce domaine.

Ceci dit, j'ajoute que ces initiatives, tout comme le débat public qui a cours en ce moment, portent une lourde hypothèque conceptuelle qui a souvent eu pour effet de déformer la perception de l'évolution socioculturelle de notre société et de biaiser la réflexion critique sur le phénomène ethnique. C'est pourquoi, avant de discuter des configurations culturelles que pourrait avoir le Québec de demain, il me paraît essentiel de clarifier l'appareil conceptuel qui a, jusqu'à présent, servi de base à cette réflexion.





Assimilation, intégration, multiculturalisme


La tare première de ces concepts est leur « ahistoricité » : ils négligent en effet la dynamique historique des processus d'immigration et d'intégration des groupes immigrants dans la société d'accueil.

La littérature théorique sur l'assimilation, tout comme le discours assimilationniste explicite dans plusieurs des politiques gouvernementales, présupposent l'existence d'un rapport de supériorité entre l'ethnoculture dominante (nationale) et celles des populations immigrées. À leur tour, ces populations sont vues à travers une grille où sont hiérarchisés des comportements culturels et raciaux nés de l'univers des mythes et des opinions prévalant dans les sociétés occidentales. Or, le passé colonialiste de certaines de ces sociétés, leurs exploits sur le terrain de la politique internationale, ont marqué profondément les perceptions populaires de soi-même et des autres qui y ont cours.

Le discours assimilationniste adopte de façon implicite une interprétation selon laquelle l'assimilation à la culture dominante devrait suivre un échéancier prévu, ou du moins prévisible. Les ethnocultures qui ne parviennent pas à se départir de leurs particularités et à s'assimiler à l'intérieur de ce laps de temps confirment par là leur infériorité. Les comportements de leurs membres ne sont pas acceptés comme étant différents : on y voit plutôt la matière première des problèmes sociaux.

Ce que le discours assimilationniste ignore - et c'est en cela justement qu'il est ahistorique - c'est que le « temps social » dans lequel se dénouent les processus d'immigration et d'insertion dans la société d'accueil ne peut être soumis à un échéancier fixe. Ce « temps social » est le produit de facteurs d'ordre historique, démographique et culturel, liés à la fois au pays d'origine et aux dynamiques d'intégration qui caractérisent la société d'accueil. J'élaborerai davantage sur cet aspect de la question un peu plus loin, dans le cadre de la discussion sur l'ethnicité.

En ce qui a trait à la notion d'« intégration », elle peut être utile dans la mesure où on ne lui reconnaît qu'un usage fonctionnel, où on la libère, en somme, des jugements de valeur qui inspirent le discours assimilationniste. Suivant cette optique « fonctionnelle », l'immigrant qui vit, travaille, se reproduit dans la société d'accueil, et se soumet ainsi aux règles de base qui la sous-tendent (règles institutionnelles, de marché, etc.) doit se considérer intégré. Cela ne veut pas dire que les différences de comportement dues à des différences de valeurs culturelles ne sont pas prises en considération : plutôt, elles sont sous-jacentes à la dynamique de médiation que l'émigrant doit entreprendre afin de fonctionner comme producteur, reproducteur et consommateur dans la société d'accueil. (Cette activité de médiation est d'ailleurs presque entièrement à la charge de l'immigrant).

Le discours multiculturaliste, lancé au Canada au cours des années 60, se voulait, en partie, une critique des discours assimilationniste et intégrationniste qui, jusque-là, avaient prévalu en Amérique du Nord. La formation rapide des communautés ethniques, due à l'immigration massive de l'après-guerre (avec toutes les retombées économiques, démographiques et territoriales que pouvait entraîner le phénomène), exigeait la mise en place d'une politique socioculturelle éclairée, qui permette la gestion rationnelle et civilisée de l'insertion des populations nouvellement immigrées dans l'univers social canadien. Aussi, le multiculturalisme reconnaît-il explicitement la valeur intrinsèque de chaque ethnoculture en présence et son statut égalitaire à l'intérieur de la mosaïque culturelle canadienne. Concrètement, cette reconnaissance s'est traduite par l'aide que le gouvernement fédéral a apportée au développement des associations ethniques de même qu'aux recherches scientifiques dans le domaine de l'ethnicité. Bien que ce travers soit moins flagrant qu'il ne l'était dans les discours précédents, le multiculturalisme conserve lui aussi un caractère ahistorique. De fait, sa première préoccupation est de gérer la diversité culturelle qui caractérise la société canadienne et de s'assurer que cette diversité devienne et demeure conforme aux exigences politiques.

Dans le discours et dans les politiques multiculturalistes, l'ethnicité est un a priori : on en suppose l'existence à partir du moment où une population immigrante donnée se manifeste socialement et culturellement dans l'espace canadien. Ce qui fait défaut ici, c'est un effort de compréhension des itinéraires historiques qui ont conduit à l'articulation des communautés ethniques spécifiques; d'autre part, l'absence d'une vision du devenir de cet univers multiculturel et de son impact sur les mutations de l'ensemble de la société canadienne est notable. Le problème du devenir est laissé au fonctionnement des forces assimilatrices qui, d'une manière ou d'une autre, agiraient sur la société et la façonneraient à l'intérieur du cadre institutionnel canadien. Dans cette optique, ce sont donc des critères de gestion politique qui prévalent. Cela explique, par exemple, cette tendance à évaluer chaque communauté ethnique en fonction de son poids numérique et donc de son potentiel politique et électoral ou à voir chacune des communautés ethniques comme un bloc culturellement homogène : dès lors, l'élite officielle qui les chapeaute est vue comme la représentante légitime de sa communauté et, par conséquent, comme interlocutrice privilégiée.

La promotion de certains types d'associations ethniques par les instances gouvernementales doit elle aussi, selon moi, être interprétée de cette façon. De même, c'est sous cet angle qu'il faut considérer l'un des résultats les plus typiquement politiques de cette approche : le développement des rapports de clientèle entre les instances gouvernementales et les élites ethniques. Ces relations favorisent une certaine canalisation des ressources gouvernementales (techniques et financières), et servent à perpétuer un certain rapport de pouvoir à l'intérieur de la communauté concernée. Cela se fait au détriment du potentiel créatif qui peut exister dans les secteurs de cette communauté exclus du réseau de rapports de clientèle mentionnés plus haut1.

Le discours multiculturaliste est à juste titre identifié aux politiques fédérales. Il a cependant une forte influence sur les politiques du gouvernement québécois. En dépit de l'effort qu'a fait ce dernier pour s'en distancier et malgré le raffinement de l'argumentation que l'on retrouve, par exemple, dans le Plan d'action à l'égard des communautés culturelles, un examen attentif des politiques provinciales concernant ces communautés révélerait une forte similarité entre les politiques des deux niveaux de gouvernement. Cette similarité est particulièrement évidente dans le souci de gestion que traduit la pratique politique québécoise et dans la tendance de cette dernière à recréer de nouveaux rapports de clientèle avec les élites ethniques.

Ce qu'il importe de souligner, en d'autres termes, c'est que dans la pratique du gouvernement provincial, telle que menée, en particulier, par le ministère des Communautés culturelles et de l'Immigration, l'attitude face au phénomène de l'ethnicité reste subordonnée à des considérations et à des exigences de gestion politique. En même temps, il est essentiel de remarquer qu'en ce qui concerne le Québec - en raison de son histoire particulière, de son itinéraire politique et des tendances démographiques qui s'y vérifient - aucune tentative d'élaboration théorique concernant l'avenir de la province ne peut (ni ne doit) ignorer la primauté du fait français.

Nos réflexions sur l'importance de valoriser et de rendre dynamique la diversité ethnoculturelle de la société québécoise présupposent que celle-ci puisse être conciliée avec la promotion de la langue et de la culture d'expression française. Mais avant d'aborder la discussion d'un « modèle » qui puisse répondre à ces exigences, il est nécessaire de donner au concept d'ethnicité une articulation théorique plus large.

Notre assertion de départ est que toute politique concernant les communautés culturelles doit se baser sur une connaissance sérieuse du phénomène ethnique et de son rapport étroit avec le processus d'immigration. Selon notre optique, l'ethnicité est une catégorie définie moins en termes ontologiques qu'en termes historiques : elle est liée aux processus d'émigration et d'immigration, de même qu'à celui de l'insertion dans la société d'accueil.

L'immigrant qui laisse son pays pour s'établir au Québec est plus qu'un simple fragment de la collectivité nationale qu'il a quittée. Il est vrai qu'il possède des caractéristiques linguistiques et culturelles (système de valeurs, religion, etc.) façonnées par l'histoire de son pays; mais il est aussi à la fois l'initiateur et le résultat d'un processus - celui de l'émigration - dont la matrice peut être économique, sociale, politique autant que culturelle. Autrement dit, l'émigrant ne représente pas la « moyenne statistique et culturelle » des membres de la société qu'il quitte. Il appartient plutôt à une classe sociale donnée, vient d'une région spécifique, d'un certain type d'univers culturel (rural ou urbain), et son action d'émigrer se fait à l'intérieur d'une conjoncture historique précise de son pays d'origine, en même temps que de son pays de destination. Tous ces éléments influencent la façon dont une communauté immigrante s'articule dans l'espace québécois, de même que le « temps social » durant lequel s'accomplissent les processus d'insertion de ses membres dans la société d'accueil2. De même, ils déterminent le type de dynamiques culturelles qui caractérisent une communauté donnée, tant au niveau de son fonctionnement interne que dans ses rapports avec les différentes composantes ethnoculturelles qui constituent la société québécoise3.

Arrêtons-nous un moment pour examiner de plus près l'articulation spatiale des communautés ethniques don nées. À ce niveau, le Québec ne constitue aucunement une exception par rapport à d'autres régions nord-américaines. Les mouvements d'immigration qui s'y sont dirigés, en particulier au cours du XXe siècle, ont montré une nette préférence pour les régions urbaines, plus particulièrement métropolitaines. Ce choix s'explique en partie par les caractéristiques professionnelles des populations immigrantes et par l'attrait que la ville a exercé en tant que marché du travail et centre de services. Mais, à l'intérieur de ces larges paramètres explicatifs, les articulations territoriales des populations immigrantes sont multiples et les recherches socio-historiques récentes ont commencé à en reconstituer les configurations.

Une fois écartée l'hypothèse d'un déterminisme historico-économique grossier, la première question qui se pose est la suivante : quel usage une population immigrante fait-elle de l'espace urbain?

Mes recherches sur le processus d'établissement des immigrants italiens à Montréal durant le premier tiers du XXe siècle, par exemple, m'ont permis d'observer une tendance à utiliser l'espace urbain montréalais sur la base de l'amalgame particulier d'expériences rurales et urbaines qui caractérisait alors plusieurs de ces immigrants. Ainsi, on a pu constater la détermination collective, parmi ces immigrants, à combiner les avantages fournis par l'accès au marché du travail urbain avec ceux que l'on peut tirer de l'usage de la terre cultivable non occupée des abords de la ville. En même temps, cet usage reflétait une mentalité valorisant l'économie familiale en tant qu'effort d'autarcie.

L'émergence des zones résidentielles de concentration ethnique témoigne, elle aussi, d'une volonté d'utiliser l'espace urbain pour répondre à des besoins culturels. Le « quartier ethnique » est la vérification historique de cette tendance. Au-delà de son aspect le plus connu (concentration plus ou moins forte d'immigrants appartenant à un groupe ethnoculturel donné), la proximité spatiale de ses résidents exprime la volonté de rendre possible une certaine « socialité », de recréer un milieu et de rendre opératoire un réseau de services que l'immigrant fournit ou consomme en tant que membre de ce groupe.

Inutile d'insister sur le rôle du « quartier ethnique » dans le processus d'insertion et d'adaptation à la société d'accueil. Non seulement l'ethnicité se manifeste-t-elle sur ce terrain, mais elle y acquiert un caractère dynamique. Le quartier ethnique permet à l'immigrant de la première génération d'affronter le processus d'adaptation aux usages, aux coutumes, aux règles de fonctionnement de la société d'accueil, non pas comme un problème personnel, mais comme une entreprise collective. En tant qu'espace urbain et réseau de relations socioculturelles, il permet à l'immigrant d'élaborer une série de médiations à travers lesquelles il tisse son rapport avec la société d'accueil et en calibre le rythme ou le « temps ». Cela signifie qu'après avoir recréé les normes de « socialité » et de fonctionnement internes de la communauté (formes de communications, pratiques religieuses, relations charismatiques, ou instrumentales, avec la parentèle ou le voisinage), l'immigrant établit sa propre façon de se rapporter aux valeurs de la société d'accueil4.

C'est donc là un des terrains sur lesquels, comme je le soulignais plus tôt, l'ethnicité devient un élément dynamique. Car il ne s'agit pas simplement d'abandonner des normes de comportement, ou des valeurs, pour en adopter de nouvelles : il s'agit plutôt de greffer des valeurs nouvelles dans un système de comportements que l'immigrant continue à identifier comme siens. Ce que nous voulons souligner ici, c'est la mutation qui a lieu à la suite de cette inclusion et le processus continu, chez l'immigrant lui-même, de redéfinition de son identité par rapport au groupe ethnoculturel dominant, mais aussi par rapport à la société d'origine.

Mais il ne suffit pas de discuter et d'expliquer ce phénomène uniquement dans le contexte d'un territoire ou d'un espace. À travers tout le spectre des relations interethniques dans lesquelles l'immigrant est engagé, j'en ai choisi quelques-unes qui, en raison de leur caractère public et du rôle qu'elles jouent en rendant plus visible l'ethnicité, se prêtent mieux à une discussion analytique.

Les associations ethniques offrent un exemple de ces relations. Dans la plupart des cas, elles témoignent du degré d'insertion des groupes ethnoculturels à la société d'accueil et reflètent les particularités conjoncturelles de ces derniers tout au long du processus d'adaptation.

Ainsi, il existe une distance appréciable - en termes de « temps social » - entre des associations ayant strictement une fonction d'autoprotection, gardiennes d'une certaine « sociabilité », et des associations ayant une fonction de gestion communautaire et de lobbying politique auprès du gouvernement. Le premier type correspond surtout aux années d'établissement du groupe ethnoculturel, années au cours desquelles les individus se perçoivent davantage comme émigrants que comme membres de la société d'accueil. Le second est plutôt caractéristique d'une communauté bien établie dans l'univers socio-économique du pays d'adoption, dans laquelle les processus de médiation interethnique sont désormais institutionnalisés et gérés par une élite selon des principes de rentabilité politique.

En somme, ces différentes associations permettent à l'ethnicité de se manifester. Mieux, par leur biais, celle-ci se développe et peut être canalisée, de façon plus ou moins consciente, vers des objectifs donnés. Enfin, ces associations facilitent le cheminement d'un groupe vers la définition d'une identité propre, en faisant de ce cheminement une démarche collective et, partant, plus visible.

Le « marché ethnique » de biens et services est également un domaine où l'ethnicité se manifeste et se développe. Historiquement, la formation de ce marché répond elle aussi aux besoins d'un groupe ethnoculturel. Ses préférences culinaires, par exemple, ont une matrice culturelle. Par ailleurs, au-delà de l'échange commercial, les opérations d'achat et de vente qui s'y déroulent représentent en fait une forme de communication. De même, l'échange de services tient davantage du rapport de confiance que du rapport marchand.

Une des caractéristiques du marché ethnique est son ouverture : tous peuvent y avoir accès en tant que consommateurs et cela, indépendamment de leurs affiliations ethnoculturelles. C'est d'ailleurs ce qui confère à ce marché une dimension et une fonction interculturelles. Souvent, en effet, les seuls contacts qui existent entre les membres des différentes cultures s'établissent à ce niveau.

L'autre caractéristique de ce marché est qu'il génère les mécanismes de sa propre continuité. Je fais ici allusion aux possibilités qu'il offre de mettre sur pied des entreprises. C'est souvent d'ailleurs le seul secteur où les immigrants se risquent à de telles activités, étant donné les limites linguistiques, le manque de formation et de ressources économiques de beaucoup d'entre eux.

Enfin, une communauté ethnoculturelle n'est pas exempte de dynamiques de pouvoir. Dans un contexte comme celui que l'on trouve au Québec, cette dynamique repose essentiellement sur deux éléments : elle est liée, d'une part, au contrôle des mécanismes de représentativité, à la fois face aux membres de la communauté et face au gouvernement. Elle dépend, en somme, de l'habileté d'un groupe, d'une association ou d'une élite à jouer le rôle de lobby politique et à devenir l'interlocuteur privilégié des représentants gouvernementaux. D'autre part, elle tient à l'habileté de ce groupe ou de cette élite à imposer son monopole sur un ou plusieurs secteurs du marché ethnique, avec les avantages financiers qui en découlent, le statut social et l'influence que cela confère - et qui peuvent se traduire en influence culturelle.

J'ai voulu insister sur ces réflexions théoriques pour souligner l'importance de l'ethnicité comme élément du devenir historique, un élément qui témoigne des mutations survenant dans un groupe ou dans une communauté culturelle. Je l'ai fait, en outre, convaincu que toute discussion d'un modèle ou d'une vision interculturelle de la société québécoise doit être basée sur une conception dynamique de l'ethnicité.

Il y a pourtant un dernier aspect essentiel à considérer : celui de l'impact que peut avoir la société d'accueil sur le développement (l'articulation) de l'ethnicité. À ce niveau, les politiques d'immigration et d'accueil élaborées par le pays hôte, l'attitude du groupe dominant envers les nouveaux venus en général, ou à l'égard d'un groupe en particulier, sont autant de facteurs à considérer.

Ici aussi la recherche historique accuse un retard considérable. Cependant, même lorsqu'on se limite au passé québécois récent, les exemples abondent : que l'on songe par exemple à l'impact qu'a eu la question linguistique, depuis les événements de Saint-Léonard, sur la communauté italienne de cette ville; ou encore, au problème des réfugiés illégaux, à celui de l'industrie du taxi chez les immigrants haïtiens.

Une vision positive et dynamique des relations interculturelles possibles dans une société pluriculturelle doit tenir compte de la réalité du groupe dominant, de ses attitudes, des mécanismes de l'opinion publique et, enfin, de la détermination de ce groupe à établir des types de rapports qui peuvent entraîner chez lui une mutation. Cela est d'autant plus important que les éléments moteurs de l'ethnicité sont de nature dialectique : ils ont constamment besoin d'une référence par opposition à laquelle ou en fonction de laquelle ils s'expriment et se définissent. Cette sensibilité historique à l'endroit du phénomène de l'ethnicité nous paraît également importante dans le contexte actuel, alors que les mouvements internationaux de migrations, dans lesquels le Québec se trouve engagé, changent, se modifient continuellement, provoquant autant de mutations dans la composition de la population québécoise5. Le plus grand défi consiste justement à comprendre la façon dont chacun de ces groupes ou de ces communautés culturelles développe son ethnicité dans le contexte du Québec contemporain et, par conséquent, à savoir repérer les éléments dynamiques de ce développement.

La dynamique intergénérationnelle qui existe à l'intérieur de chaque communauté, en particulier chez celles dont les membres résident au Québec depuis plus d'une génération, amène elle aussi certaines mutations. Son importance ne tient pas seulement à des questions d'ordre démographique (le fait, par exemple, que les deuxième et troisième générations finissent tôt ou tard par devenir majoritaires dans le groupe) mais elle est aussi liée au phénomène de l'identité ethnoculturelle. Dans le cas du Québec de l'après-guerre, il semble assez évident que la recherche consciente d'une identité ethnoculturelle soit surtout le fait des Néo-Québécois des deuxième et troisième générations. Les fils et les filles d'immigrants, nés au Québec ou arrivés ici très jeunes, connaissent une double socialisation : la première, à l'intérieur de la famille, la seconde par le biais de l'école et des influences de la société d'accueil. Et c'est ce double processus qui influence et mobilise (parfois de façon très douloureuse) leurs réflexions sur leur identité. En outre, cette génération, contrairement a celle des parents - qui, elle, a vécu l'expérience de l'émigration et de la recherche d'une sécurité économique - a eu accès à des ressources pédagogiques, intellectuelles et culturelles qui l'ont rendue plus susceptible de se poser la question de l'identité et d'en développer la problématique. De plus, pour beaucoup de ces jeunes Néo-Québécois, la période de formation a coïncidé avec les années durant lesquelles la majorité francophone du Québec était engagée dans un vaste processus d'autodéfinition culturelle et politique.

Les façons dont une identité ethnoculturelle donnée peut apparaître et se développer dans l'univers mental et symbolique d'une société multiethnique comme celle du Québec doivent encore être étudiées. L'une d'entre elles est sans doute la production culturelle (artistique). Les créations culturelles élaborées par les membres des groupes ethniques sont non seulement évaluées sur la base de leurs mérites intrinsèques, mais elles sont aussi interprétées comme les indices d'une certaine prise de conscience par rapport à l'ethnicité.

Il n'est pas exagéré de dire que, dans certaines des communautés qui vivent actuellement les processus intergénérationnels décrits plus haut, ces créations deviennent les instruments privilégiés à travers lesquels l'univers culturel de la communauté est transmis au monde extérieur. Malgré la subjectivité qui les caractérise, elles posent de fait les bases essentielles pour qu'une vision interculturelle de la société québécoise de demain se concrétise (voir annexe).

L'espace social du Québec d'aujourd'hui apparaît donc comme une carte ethnoculturelle riche et changeante, où évolue un ensemble complexe de relations et de dynamiques ethniques et dont les mutations ne touchent pas seulement les groupes ethniques eux-mêmes, mais bien l'ensemble de la société.

Il faut dès lors se demander quelles sont les ressources cognitives dont nous disposons pour évaluer correctement cet espace social, pour promouvoir des interventions qui facilitent le développement d'un « ethos cosmopolitain »6 et qui permettent un véritable échange interculturel.

En partie, nous touchons ici au problème de la production et de la reproduction des connaissances portant sur les phénomènes ethniques et interculturels, et cela, en particulier, dans le contexte québécois. En effet, l'intérêt scientifique des Québécois dans ce domaine ne s'est manifesté que très récemment7. Ce n'est qu'au cours de ces dernières années que les chercheurs - souvent eux-mêmes d'origine étrangère - se sont avancés sur ce terrain où ils doivent affronter des difficultés de toute sorte : le manque de ressources archivistiques, le manque de fonds, voire même souvent l'absence du minimum d'encouragement nécessaire pour entreprendre cette aventure solitaire8.

À mon avis, la plus grave lacune (et il ne s'agit pas ici d'une simple déformation professionnelle) se situe au niveau de la recherche historique. Cette recherche devrait être menée systématiquement et couvrir une période suffisamment longue pour que l'on puisse suivre et comprendre le développement de l'ethnicité. En outre, à ma connaissance, il manque aujourd'hui au Québec une politique de recherche comparable à celle qu'a établie le gouvernement fédéral à travers son programme d'études ethniques. Non pas que ce programme soit à l'abri des critiques, mais s'il ne représente pas une solution idéale, du moins a-t-il permis à des chercheurs sérieux d'obtenir les moyens techniques et financiers nécessaires pour mener à bien leurs projets et générer un volume constant de recherches dont la visibilité - du moins dans le milieu universitaire anglophone - est indiscutable.

Malgré ces retards et ces lacunes (dont on devra de toute façon tenir compte au moment de définir une politique culturelle), les études faites au Québec au cours de ces dernières années constituent déjà une banque de connaissances qui, selon moi, devrait être mise en valeur. Mieux encore, celle-ci devrait faire l'objet d'un vaste programme de vulgarisation afin d'éviter qu'elle ne soit confinée au monde - souvent clos - de l'université, et qu'elle puisse filtrer à travers les mécanismes de l'opinion publique et les institutions qui l'influencent (en particulier, l'école et les médias). Jusqu'à présent, cette évolution a été laissée au hasard ou à des initiatives individuelles et isolées.

L'un des aspects de la réalité multiethnique actuelle qui prend de plus en plus d'importance dans les réflexions théoriques sur ce thème est le phénomène du polilinguisme. Celui-ci est lié au processus d'immigration et aux modes d'articulation de l'ethnicité. Je parle bien entendu de l'usage de la langue d'origine qui, chez beaucoup de Néo-Québécois, s'ajoute à celui des deux langues officielles du Canada. Le choix, ou l'obligation, auquel la population néo-Québécoise est soumise par les politiques linguistiques en vigueur dans notre province est une question amplement débattue et sur laquelle je ne m'arrêterai pas. Je me limite seulement à dire que le maintien du français comme langue de travail et reflet de la réalité historique et culturelle du Québec ne devrait en rien contredire une vision interculturelle de notre société à l'intérieur des paramètres suggérés dans ce texte. Plutôt, il me parait important de commenter l'attitude que les membres des communautés ethnoculturelles (autres que franco ou anglo-québécoises) prennent généralement à l'égard de leur langue maternelle. Les modes et les temps d'utilisation de cette langue nous ramènent à la question de l'ethnicité et de ses manifestations.

Il faut ici distinguer entre l'usage de cette troisième langue pour des besoins de communication à l'intérieur d'un milieu ethnoculturel donné et la tentative d'utiliser et de promouvoir cette langue comme exigence de l'identité ethnique. On peut affirmer sans trop de risque que les membres des groupes ethnoculturels en voie d'établissement utilisent leur langue maternelle pour des besoins de communication interne. Cette forme d'interaction linguistique est d'ailleurs indispensable à l'équilibre psychologique et émotif du groupe et elle est reconnue comme telle. De plus, dans ce contexte, l'usage de la langue maternelle comme forme d'interaction se développe et s'articule indépendamment des références linguistiques de la société d'accueil. Naturellement, le maintien d'une telle autonomie, puis la transformation de cet usage par des influences sociolinguistiques externes correspondent à un laps de « temps social » qui peut varier d'un groupe ethnoculturel à l'autre, suivant des facteurs dont certains ont été discutés plus tôt.

C'est durant cette période de « temps social » où, dans le cadre d'un processus plus large de socialisation et d'acculturation, l'univers ethnoculturel s'ouvre et est pénétré par d'autres influences linguistiques, que les besoins des groupes ethniques en termes de communication évoluent. Cette transformation est à la fois inégale et potentiellement conflictuelle. Ainsi, c'est dans ce contexte qu'apparaissent différents phénomènes de plurilinguisme : il se peut, par exemple, qu'on parle dans sa langue maternelle chez soi, et dans une autre langue à l'extérieur. Ou encore, il est possible qu'à la maison, les enfants s'adressent à leurs parents en français ou en anglais, tandis que ces derniers leur répondent dans leur langue d'origine.

Les exemples historiques que nous connaissons en Amérique du Nord montrent que, partout où la société d'accueil a considéré l'ethnicité (celle des nouveaux venus) suivant une optique assimilatrice ou intégrationniste, ces formes de plurilinguisme ont disparu, ou sont en voie de disparition. Or, cette disparition a pour toile de fond un conflit qui se développe surtout à l'intérieur du noyau familial et dont les protagonistes sont exclusivement les membres des communautés ethniques elles-mêmes.

Les pressions assimilatrices, en fait, relèguent l'usage de la langue maternelle au seul besoin de communication - besoin dont, je le rappelle, la persistance, en termes de « temps social », varie d'une personne à l'autre. De plus, ces pressions amènent souvent les membres d'un groupe ethnoculturel à dévaloriser leur propre langue, à la percevoir comme un symbole d'infériorité culturelle face aux cultures dominantes.

Au Québec, au cours des années 50, 60 et, en partie, 70, des groupes ethnoculturels comme celui des Italiens, des Grecs ou des Portugais, par exemple, ont connu des situations semblables; encore aujourd'hui, elles sont vécues par des groupes linguistiques établis plus récemment.

La dynamique culturelle et de communication peut être radicalement différente si, au contraire, les Néo-Québécois reconnaissent la valeur intrinsèque de leur langue maternelle, la nécessité de la préserver, de la développer et de la promouvoir.

Cette attitude à l'égard de la langue maternelle se retrouve le plus souvent chez un groupe qui traverse un moment important de la définition ou de l'affirmation de son identité ethnoculturelle. De cela, nous avons à la fois des exemples historiques et contemporains. Je pense, entre autres, à la valorisation de la langue d'origine chez la communauté italienne de Montréal durant les années 20 et 30. De nos jours, l'exemple le plus évident de cette attitude est peut-être celui des groupes hispaniques qui vivent aux États-Unis.

De telles expériences ont presque toujours une base conflictuelle : elles amènent les groupes concernés à reconnaître qu'il est du « devoir » du gouvernement hôte de leur fournir des moyens institutionnels pour assurer le maintien et le développement de leur langue maternelle - et donc à exiger des services linguistiques. Bien entendu, cela présuppose que les groupes en question aient déjà une certaine force numérique et qu'ils soient suffisamment organisés pour avancer ce type de revendication.

La multiplicité des univers ethniques et, dans chacun de ces univers, les variations de l'attitude marquée face à la langue d'origine font partie d'une réalité complexe. Gardons-nous donc ici de généralités faciles et simplistes sur l'avenir linguistique du Québec. Plutôt, cette complexité devrait nous inciter à approfondir nos connaissances du fait ethnique et de ses manifestations. Cela ne nous empêche pas d'entrevoir des modèles de société qui s'appuient sur la réalité ethnoculturelle et linguistique évoquée plus haut.

L'une des prémisses de la réflexion qui suit est qu'un modèle interculturel ne peut être envisagé qu'à partir du moment où il existe dans la société québécoise un véritable « ethos cosmopolitain », qu'à partir du moment où le pluralisme n'est plus vu comme une réalité imposée pour des motifs d'ordre économique ou démographique, mais devient plutôt une praxis de coexistence basée sur la reconnaissance de la valeur intrinsèque de chaque ethnoculture et sur un respect mutuel9. En ce sens, c'est à la société d'accueil qu'incombe la plus large part de l'effort : ses politiques d'accueil, ses attitudes face aux phénomènes ethniques, le degré d'ouverture culturelle qu'elle manifeste et jusqu'à l'image qu'elle se fait de son devenir historique sont en cause. La seconde prémisse de ce raisonnement est l'affirmation, inspirée de toute évidence par un jugement de valeur, que la présence des groupes ethniques doit être considérée par la société québécoise en devenir comme une ressource culturelle. Un tel climat culturel et civil pourrait soustraire l'ethnicité au trop classique et douloureux dilemme qui oppose sa survie à sa disparition. De fait, les dynamiques encouragées ainsi développeraient la trame des échanges qui lient les communautés ethniques à l'ensemble du tissu socioculturel. Par ailleurs, valorisée par la société d'accueil, la langue maternelle ne serait plus seulement un moyen de combler les besoins de communication immédiats, mais elle aurait un tout autre statut aux yeux des membres des groupes ethniques. L'importance de valoriser la langue d'origine et de la considérer comme une ressource sociale tient non seulement à des considérations éthiques, mais aussi à des raisons de pragmatisme politique. Dans le contexte international et internationalisant où vit actuellement l'Occident, le plurilinguisme est un bien culturel d'une importance primordiale. Ici, au Québec, dans les milieux étroits où il est pratiqué, le plurilinguisme a déjà fait ses preuves : les influences culturelles qu'il transmet et qui circulent dans un univers social donné sont autant d'éléments d'enrichissement. De plus, il rend possible des rapports avec les pays d'origine et leur culture, rapports qui ne sont pas soumis aux règles de la diplomatie officielle et qui sont donc plus libres de participer au jeu des influences transnationales et à leurs effets de stimulation réciproque.

Un modèle de société interculturelle qui prendrait forme le long de ces paramètres ne menacerait en rien la primauté de la langue française et son rôle de dénominateur commun dans l'univers linguistique québécois. Au contraire, ce rôle pourrait être renforcé, puisqu'exercé dans un contexte dynamique et exposé à de nouveaux défis culturels et technologiques. De plus, dans ce cas, le français serait perçu dans plusieurs milieux ethnoculturels non pas tant comme la « langue du pouvoir » que comme celle qui assure la coexistence et l'intercommunication.

En tant que reflet d'un itinéraire historicoculturel particulier, le fait français et toutes les revendications linguistiques qui l'ont accompagné, ne pourront se développer et évoluer en un modèle social positif et émancipateur que s'ils s'appuient sur la reconnaissance véritable du « fait ethnique » discuté dans ces pages. Cette reconnaissance nécessite que l'on fasse une utilisation critique des outils d'analyse dont nous disposons et que l'on soit sensible à la réalité historique. L'expérience autant que la réflexion historique me portent à croire que le Québec dispose aujourd'hui, plus que jamais, des ressources suffisantes pour orienter notre société vers un avenir interculturel riche et dynamique. Il nous faut maintenant trouver des façons de traduire ce potentiel en une praxis sociale, et en interventions politiques.






NOTES :

1 Voir mon étude, « L'immigration, la recomposition de classe, et la crise du marché du travail au Canada », Les Cahiers du socialisme, n° 6, automne 1980; j'y développe une critique du multiculturalisme en tâchant de resituer ce dernier dans le cadre d'une stratégie politique plus vaste. J'y écris, entre autres : « Le multiculturalisme, à la fois comme idéologie et comme politique gouvernementale, devint un atout majeur pour le gouvernement Trudeau très tôt après son accession au pouvoir en 1968. Ce n'est pas par simple coïncidence que le lancement de cette politique se fit non seulement à une époque de militantisme croissant de la part du nationalisme québécois, mais aussi simultanément à la décision annoncée dans le Livre blanc de diversifier les origines ethniques des travailleurs immigrants. En fait, alors que la tâche de mettre un frein à la vague du séparatisme québécois fut essentiellement confiée à la politique des partis, le multiculturalisme, au Québec et surtout hors du Québec, visait de façon plus particulière les autres communautés ethniques. L'encouragement à revaloriser leurs traditions, dont furent l'objet des communautés, revenait à toutes fins pratiques à sanctionner la hiérarchisation existante au sein de la force de travail au Canada entre les communautés nationales établies de longue date et les immigrants plus récents. Cette manoeuvre entraînait le resserrement du contrôle des notables locaux sur la communauté par le renforcement des associations qu'ils dirigeaient et leur prise en charge de la médiation entre le ghetto ethnique et le marché du travail. Ce mécanisme de “domination indirecte ” était particulièrement efficace dans les communautés italiennes à cause à la fois du grand nombre d'immigrants installés dans les milieux urbains et des antécédents sociaux de ces derniers qui les rendaient plus dépendants des services fournis dans le ghetto. » (pp. 112-113). [retour au texte]

2 Dans ce texte, le concept de « temps social » s'oppose de façon absolue à celui de « temps chronométrique ». Ce dernier, basé sur un paradigme mécanicothermodynamique, est unidimensionnel, uniforme et irréversible. Or, comme on le sait, depuis Galilée, Newton et la révolution industrielle, c'est cette conception du temps qui domine la culture scientifique et l'univers économique occidental. Le « temps social » représente plutôt ici l'axe le long duquel se dénouent les processus d'interaction que créent les relations sociales, dimension essentielle de la vie collective.

Le temps social est, par exemple, celui qui divise ou qui rythme la vie d'une famille : non pas en termes d'années solaires, de jours et de minutes, mais en termes de processus de croissance, de maturation, de reproduction, de rites, de crises, de socialisation, etc. Entre les attentes d'un groupe familial et ces processus, tout un ensemble de valeurs culturelles intervient qui oriente les comportements sociaux - valeurs qui n'ont que peu ou pas de rapport avec le temps chronométrique. Une étude qui me paraît l'une des meilleures applications de ce concept à un contexte ethnique et historique précis est celle de Tamara Hareven, « Family Time and Industrial Time : Family and Work in a Planned Corporation Town, 1900-1924 », dans : T. Hareven (ed.), Family and Kin in Urban Communities, 1700-1930, New York, 1977. [retour au texte]

3 Cela est également le cas dans une situation historique inverse, telle l'émigration québécoise vers les États-Unis au cours des XIXe et XXe siècles. En effet, les multiples formes que l'ethnicité franco-américaine a prises aux États-Unis sont liées aux modes d'immigration et d'insertion des Québécois dans la société américaine. J'aborde cette problématique dans : B. Ramirez et J. Lamarre, « Du Québec vers les États-Unis : l'étude des lieux d'origine », Revue d'histoire de l'Amérique française, vol. 38, hiver 1985. [retour au texte]

4 Mes réflexions sur le quartier ethnique sont basées sur des expériences historiques qui s'inscrivent dans les modèles de développement des principales villes canadiennes. Sans doute, ce milieu urbain peut-il être sujet à des mutations qui rendent difficile la constitution de nouveaux quartiers ethniques. Par exemple, l'arrivée massive d'immigrants latino-américains à Montréal au cours des 10 dernières années a coïncidé avec une conjoncture particulière de la croissance urbaine de Montréal qui a empêché la formation d'une agglomération résidentielle chez ces groupes ethniques. [retour au texte]

5 Voir mon article, « Réflexions sur la nouvelle politique d'immigration », Interventions économiques, n° 11, automne 1983, pp. 135-141. [retour au texte]

6 Voir le texte de Robert Harney, Toronto : Canada's New Cosmopolite (The Multicultural History Society of Ontario, 1981), où l'auteur mène une réflexion pleine de finesse autour du concept de l'« ethos cosmopolitain »; voir aussi mon texte « Toward an Ethnic History of Toronto », Revue d'histoire urbaine, vol. XIII, juin 1984. [retour au texte]

7 En ce sens, nous partageons les conclusions de Gary Caldwell dans son texte Les études ethniques au Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1983, p. 83. [retour au texte]

8 En ce qui concerne l'étude des Italiens du Québec, voir mon article « La recherche sur les Italiens du Québec », Questions de culture, n° 2, 1982. [retour au texte]

9 La matrice économique de l'immigration est aussi, selon moi, la source du principal obstacle qui s'oppose au développement d'un ethos cosmopolitain. Au Québec - mais cela est vrai également de la plupart des pays d'immigration - le rapport étroit qui existe entre les exigences économiques du pays hôte et les flux migratoires s'est généralement traduit par une accentuation de la division sociale du travail et par une forte tendance à confiner la main-d'oeuvre immigrante à certains secteurs (souvent les plus dépréciés) de la hiérarchie économique et occupationnelle. Cette division, en grande partie inévitable, est souvent à l'origine de comportements hostiles envers les groupes immigrants. Elle impose de plus des paramètres rigides au développement des comportements culturels et des manifestations ethniques de ces groupes. En période de crise économique et de chômage élevé, la concurrence accrue qui se fait sentir sur le marché du travail, ou encore le recours des nouveaux venus à l'assistance publique, tendent à renforcer dans l'opinion populaire certains stéréotypes (par exemple, celui de l'immigrant « voleur de jobs ») qui compromettent le développement des relations interethniques. Étant donné les perspectives économiques du Québec et les tendances économiques internationales actuelles, on peut s'attendre à ce que ce genre de dynamique se poursuive, du moins dans un avenir immédiat. [retour au texte]





ANNEXE : LA REVUE VICE-VERSA COMME EXPÉRIENCE
INTERCULTURELLE


Vice-versa est l'un des meilleurs exemples d'une initiative culturelle conçue d'abord au sein d'une communauté ethnique et transformée, en cours de route, en expérience interculturelle. Le précurseur de Vice-versa était une revue intitulée Quaderni culturali, publiée par une association culturelle italo-québécoise. Ce n'était qu'une petite association marginale, si l'on en juge par les ressources dont elle disposait et par le nombre limité de ses membres, mais les idées qui l'animaient étaient d'une tout autre envergure. Cette association regroupait de jeunes Italo-Québécois - étudiants universitaires, enseignants, travailleurs intellectuels - qui, en plus de s'intéresser à certains aspects historiques et sociaux de la communauté italienne du Québec, cherchaient à développer une réflexion culturelle qui puisse influencer la réalité vécue par cette population immigrante. C'est de cette initiative que naquirent chez la communauté italienne le concept de « culture immigrante » et l'idée d'une intervention orientée vers ce terrain. Ce thème fut par la suite repris par d'autres associations italo-canadiennes, dont le Congrès et la FILEF.

Le manque de ressources contraignit les membres de l'association à concentrer leurs efforts sur la publication de la revue trimestrielle Quaderni culturali. En un an et demi, celle-ci fit paraître des articles portant sur l'histoire et la politique de l'immigration et sur la production culturelle italo-québécoise : cinéma, poésie, photographie, etc. Le collectif de la revue s'était donné pour but de répondre aux besoins qu'il croyait avoir identifiés et donc de « promouvoir une conscience critique des différents itinéraires sociaux et culturels que l'immigration a produits dans la communauté italo-québécoise, de même que de la réalité sociale plus vaste dont la communauté fait partie. » (N° 1, 1981, p. 1.)

En dépit des louanges qu'elle reçut de plusieurs de ses lecteurs, l'impact de cette revue au sein de la communauté à laquelle elle était destinée demeura limité. Cela était dû en partie à la faiblesse de ses moyens financiers (sa production était entièrement bénévole), à des difficultés de distribution qui en limitaient la visibilité et au manque de soutien - pour ne pas dire au boycott absolu - de l'appareil institutionnel de la communauté. Dans ces conditions, l'existence et la raison d'être de Quaderni culturali étaient donc sérieusement compromises.

Malgré ses déboires, cette revue représentait une expérience éditoriale importante dont la plus grande originalité était peut-être d'être trilingue. Ce trilinguisme s'était manifesté spontanément à l'intérieur du groupe de rédaction : de fait, il reflétait le contexte linguistique dans lequel évoluaient ses membres comme du reste l'ensemble de la communauté.

Les difficultés décrites plus haut amenèrent le collectif de rédaction à une série de réflexions sur les possibilités des médias ethniques et interethniques, réflexions qui aboutirent à la mutation de Quaderni culturali en une nouvelle revue : Vice-versa.

Vice-versa conserve la formule trilingue et continue d'accorder une attention particulière aux questions lises à l'immigration et à l'ethnicité. Toutefois, elle les oriente en termes explicitement interculturels, voire « transculturels ». Contrairement à Quaderni culturali, Vice-versa n'est pas une revue faite par des Néo-Québécois pour des Néo-Québécois : il s'agit plutôt d'une intervention sur un terrain qui représente le point de rencontre de différents univers culturels coexistant au Québec. En ce sens, Vice-versa s'adresse à tous ceux qu'une telle démarche intéresse, à titre de lecteurs ou comme collaborateurs. À travers la critique sociale et culturelle, elle tente d'identifier le fait culturel comme l'une des intersections vitales de notre société. Parue tous les deux mois depuis l'été 1983, Vice-versa semble être parvenue à se créer un espace d'intervention, de même qu'à fonctionner comme entreprise interculturelle. Elle a su attirer des collaborateurs québécois francophones autant que des Néo-Québécois d'origines diverses. Elle a réussi à couvrir dans ses pages des thèmes culturels liés à l'Italie et à la réalité italo-québécoise qui normalement échappent aux médias disponibles ici. En même temps, elle n'a pas cessé de s'occuper des phénomènes culturels qui concernent l'ensemble du Québec. Et tout cela s'est fait bénévolement, dans un esprit de respect mutuel que je n'hésiterai pas à qualifier d'exemplaire. Naturellement, il s'agit ici d'une expérience modeste dont l'impact se limite surtout au milieu intellectuel montréalais. C'est pourtant l'une des rares et authentiques expériences interculturelles qui démontre l'existence de conditions propices à ce genre d'activité et donne à réfléchir sur le potentiel d'une pratique interculturelle dans une société cosmopolite.




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