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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






LA NORME LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés

par

ÉDITH BÉDARD et JACQUES MAURAIS

du

Conseil de la langue française






Publication réalisée à la Direction générale des publications gouvernementales du ministère des Communications

Dépôt légal — 2e trimestre 1983
Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-551-05243-2

©Gouvernement du Québec




Remerciements



Nous tenons à remercier MM. Paul L. Garvin, Jean-Claude Corbeil, Alain Rey, Michel Amyot et Raymond Joly, dont les conseils ont été précieux lors de l'élaboration de l'ouvrage. Nous remercions également M. Jean Darbelnet, Mmes Geneviève Germain, Monique Schnobb, Marie-Aimée Cliche et les traducteurs-réviseurs du ministère des Communications du Québec, ainsi que MM. Jean-Louis Morgan et Mario Thivierge, respectivement chargé de projet et graphiste à la Direction générale des Publications gouvernementales du ministère des Communications. Nous ne saurions non plus passer sous silence le travail remarquable de Mmes Diane Letellier, Nancy Dupont et Denise Tremblay dans la dactylographie du manuscrit et la correction des épreuves.






TABLE DES MATIÈRES



INTRODUCTION

PREMIÈRE PARTIE : La tradition de la norme
I La norme chez les grammairiens de l'Inde ancienne (John D. Smith)
II L'héritage gréco-latin (Michel Casevitz et François Charpin)
III La norme dans la tradition des grammairiens (G.A. Padley)
IV La normalisation du langage en France. De Malherbe à Grevisse (Lothar Wolf)

DEUXIÈME PARTIE : La norme en linguistique contemporaine
V Le rôle des linguistes de l'École de Prague dans le développement de la norme linguistique tchèque (Paul L. Garvin)
VI Le concept de norme dans la théorie d'Eugenio Coseriu (Luis Fernando Lara)
VII Norme et grammaire générative (Yves-Charles Morin et Marie-Christine Paret)
VIII Historique et état du débat sur la norme linguistique en Allemagne (Joachim Gessinger et Helmut Glück)

TROISIÈME PARTIE : Norme sociale et nomme linguistique
IX Normes linguistiques, normes sociales, une perspective anthropologique (Stanley Aléong)
X Éléments d'une théorie de la régulation linguistique (Jean-Claude Corbeil)
XI Les notions de style (Claire Lefebvre)
XII La norme et le surmoi (François Peraldi)

QUATRIÈME PARTIE : Norme linguistique d'origine légale
XIII Procès de normalisation et niveaux/registres de langue (Jean-Marcel Paquette)
XIV Aménagement et norme linguistiques en milieux linguistiques récemment conscientisés (Joshua A. Fishman)
XV La langue de l'État — l'état de la langue (Philippe Barbaud)
XVI La normalisation linguistique, terminologique et technique au Québec (Guy Rondeau)
XVII Réflexions sur la normalisation linguistique au Québec (Édith Bédard et Jacques Maurais)

CINQUIÈME PARTIE : Problèmes pratiques
XVIII Norme et enseignement de la langue maternelle (Gilles Gagné)
XIX La norme dans l'enseignement de la langue seconde (Gilles Bibeau et Claude Germain)
XX Norme et dictionnaires (domaine du français) (Alain Rey)
XXI Activité normative, anglicismes et mots indigènes dans le Diccionario del español de México (Luis Fernando Lara)
XXII La norme lexicale et l'anglicisme au Québec (Jean Darbelnet)
XXIII La norme lexicale et le classement des canadianismes (Jean-Yves Dugas)
XXIV Les chroniques de langage (Jacques Cellard)
XXV Normes locales et francophonie (Albert Valdman)
XXVI Normes régionales de l'anglais (Braj B. Kachru)
XXVII La codification de l'anglais canadien (Grace Jolly)
XXVIII Les Français devant la norme (Nicole Gueunier, Émile Genouvrier et Abdelhamid Khomsi)
XXIX Réflexions sur la norme (Roch Valin)

APPENDICES
I Thèses générales du Cercle linguistique de Prague : Principes pour la culture de la langue
II Sur la nécessité de stabilité d'une langue standard (Vilém Mathesius)
III Emploi et culture de la langue standard (Bohuslav Havránek)

NOTICES BIOGRAPHIQUES





Introduction



Longtemps délaissée par les linguistes1 qui, tout à leur tâche d'ériger leur discipline en science, voyaient d'un mauvais oeil ce qui ne pouvait facilement être ramené à des faits objectifs — attitude qui atteindra son point culminant dans l'école structuraliste américaine où un Zellig S. Harris essaiera d'évacuer le plus possible le sens dans la description linguistique —, la norme refait aujourd'hui surface comme en témoignent les publications récentes qui y sont consacrées2; les linguistes entendent désormais faire valoir leur point de vue dans un champ naguère presque entièrement occupé par les enseignants, les chroniqueurs de langue et par tous ceux que l'on regroupe sous l'étiquette de « puristes ».

L'éclairage nouveau apporté par la linguistique et la sociolinguistique sur la question de la norme enlèvera au code écrit sa primauté; le même phénomène s'est d'ailleurs partiellement produit dans le monde de l'éducation depuis que les maîtres ont décidé d'insister davantage sur la langue parlée et que l'enseignement de la langue s'est affranchi de l'enseignement de la littérature, ce qui a contribué à la diminution de la « répression orthographique ».

Le moment a donc paru opportun pour présenter au public francophone, dans un ouvrage facilement accessible, les résultats des recherches menées sur la norme ou, plutôt, sur les normes puisque l'on s'accorde maintenant pour dire qu'il n'y a pas une norme mais des normes, différentes selon les niveaux sociolinguistiques et les circonstances de la communication même si la norme « prescriptive », qu'il est souvent difficile, dans le concret, de séparer des jugements de valeur portés sur tel ou tel usage (cf. Rey, 1972), n'en conserve pas moins un prestige certain. C'est donc à une réévaluation de la place de la norme par rapport aux normes que le présent volume cherche à contribuer. Cette réévaluation suppose, notamment, que l'on prenne en considération le problème de la variation linguistique, le plus souvent évacué du discours des autorités normatives mais aussi au Québec, du discours de certains sociolinguistes qui laissent volontiers croire que la langue qu'ils décrivent représente le franco-québécois (l'histoire de la linguistique montre à quel point il est facile de passer de la description à la prescription) La variation linguistique étant fonction à la fois du niveau social, de la circonstance de la communication et de l'endroit, la question de la norme se pose avec d'autant plus d'acuité que s'accroît la diversification sociale d'une communauté; on en arrive ainsi, dans les société industrielles avancées, à la nécessité de la normalisation terminologique dans les domaines scientifiques et techniques pour faciliter les échanges économiques et la diffusion des connaissances. Dans ces conditions, la langue nationale est appelée à remplir un grand nombre de fonctions depuis la communication privée entre deux individus jusqu'à la communication d'informations scientifiques dans des publications hautement spécialisées; d'une extrémité à l'autre de cette échelle, les exigences normatives varieront.




1 Il y a cependant eu quelques exceptions sporadiques, notamment les membres du Cercle linguistique de Prague, par exemple Havránek (1936) et Vachek (1939); cf. aussi Dokulil (1952). Il ne faudrait pas non plus oublier Coseriu ni Hjelmslev. [retour au texte]

2 Citons à titre d'exemples : Le français dans le monde n° 169 (mai-juin 1982), Le français moderne n° 50/1 (janvier 1982), Mogge (1980), Phonetik, Sprachwissenschaft und Kommunikahonsforschung Bd 3 (1980), Osnabrücker Beiträge zur Sprachtheorie n° 2 (janvier 1977), Cahiers de linguistique sociale (Université de Rouen) n° 1 (1976), Lara (1976). [retour au texte]




La norme est donc une question qui intéresse au premier chef la vie nationale. D'ailleurs, si l'on en doutait, le long débat qui a eu cours au Québec entre les partisans du joual et les défenseurs d'une nomme parisienne suffirait pour nous en convaincre (le même type de débat a eu lieu au XIXe siècle au Mexique, en Argentine et ailleurs).

Le présent volume cherche donc à apporter une synthèse scientifique dans le débat sur la nomme et sur la langue nationale Pour ce faire, il est apparu essentiel de partir d'une perspective à la fois historique (1re partie : La tradition de la norme) et théorique (2e partie : La norme en linguistique contemporaine) mais en y ajoutant un éclairage fourni par les autres sciences de l'homme, sociologie, anthropologie, psychanalyse (3e partie : Norme sociale et norme linguistique). L'intervention étatique dans le domaine linguistique, phénomène de plus en plus fréquent, est aussi étudiée du point de vue de l'imposition d'une norme (4e partie : Norme linguistique d'origine légale). Enfin, le volume se termine par la présentation de quelques cas concrets d'application d'une norme (5e partie : Problèmes pratiques).

1. La tradition de la norme

La nécessité de préserver les textes sacrés védiques et de veiller à ce que les mots utilisés dans le rituel soient correctement prononcés a amené très tôt les Hindous à réfléchir sur la langue. Une tradition linguistique propre à l'Inde s'est développée pour atteindre un sommet au Ve siècle avant Jésus-Christ dans l'Adhyy de Pnini3. Point d'arrivée de préoccupations religieuses séculaires sur le langage, l'Adhyy se révèle curieusement, ainsi que l'explique JOHN D. SMITH, une description, non pas de l'usage védique, mais de la langue des contemporains de Pnini car, selon toute vraisemblance, ce dernier n'avait pas conscience de la diachronie et, pour lui, la langue védique était plus une variété, un style, qu'un état antérieur du sanskrit. Cette situation est tout à fait étonnante si l'on compare la grammaire de Pnini à la grammaire latine de Priscien (vers 500 après Jésus-Christ) qui ne donne aucune citation d'auteurs postérieurs au milieu du IIe siècle après Jésus-Christ (cf. Charpin, 1980 : 30) : alors que pour Priscien la grammaire doit décrire la langue des auteurs classiques (qui ont vécu un bon demi-millénaire avant lui), Pnini décrit la langue de son époque dans un ouvrage non seulement descriptif mais prescriptif qui se révèle d'une grande complexité et d'une grande puissance explicative.




3 Burrow, 1973 : 48 et Basham, 1967 : 390 croient plutôt que cet ouvrage date du IVe siècle avant Jésus-Christ. [retour au texte]




Ce n'est qu'au XIXe siècle que la science linguistique occidentale pourra égaler l'oeuvre de Pini et il faudra attendre le début du XXe siècle pour que, grâce notamment à Ferdinand de Saussure, la description synchronique de l'usage contemporain commence finalement à s'imposer.

Jusqu'à ce que, à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, à la suite des travaux de sir William Jones et de la fondation (1815), au Collège de France, de la première chaire de sanskrit en Occident (cf Schwab, 1950 : 86-87), l'Europe prenne contact avec la pensée linguistique de l'Inde, la réflexion grammaticale européenne sera basée presque uniquement sur l'héritage de l'Antiquité classique, ce qui conditionnera la forme même de notre grammaire traditionnelle au point que l'on a pu affirmer qu'elle aurait été différente si Aristote avait parlé une langue autre que le grec (cf. Beveniste, 1958 sur les rapports entre catégories de langue et catégories de pensée).

La Grèce n'a pas connu d'unité linguistique : ce n'est qu'à l'époque hellénistique qu'une koinè véritable a pu s'imposer D'ailleurs, avant l'apparition des États-Nations, l'unité linguistique n'était sans doute pas perçue comme un objectif politique primordial. Ce qui fonde l'unité du monde grec classique, par-dessus la diversité phonétique, morphologique et lexicale, c'est la communauté religieuse centrée autour des grands sanctuaires (Delphes, Olympie) et c'est la communauté du patrimoine littéraire entretenu par l'enseignement. MICHEL CASEVITZ rappelle le mot de Platon : « Homère a éduqué la Grèce. » Au moment où se manifestent des pressions pour affirmer de plus en plus des normes régionales au sein de la francophonie, il n'est peut-être pas inutile de remonter aux sources et de voir comment les Grecs, malgré leur morcellement dialectal, ont pu maintenir l'unité de leur civilisation.

FRANÇOIS CHARPIN montre comment la grammaire est née à Rome sous l'influence grecque. Il est courant de dire que les Romains ne sont pas des philosophes; aussi les grammairiens latins, plutôt que de faire le départ entre les théories grammaticales des différents systèmes philosophiques grecs, ont-ils choisi un éclectisme étonnant qui met sur le même plan des théories contradictoires Leur conception de la norme est déjà fondée sur le bon usage, c'est-à-dire l'usage des gens cultivés, mais qui lui-même devra se conformer à l'usage des auteurs classiques. Comme l'écrit François Charpin, « la norme se définit comme une culture »; un barbarisme cautionné par un auteur classique devient un métaplasme : « Le barbarisme est employé dans le présent, sans référence à l'autorité d'un ouvrage, tandis que le métaplasme repose sur l'autorité des anciens auteurs » (Consentius, G.L.K. V, 387, 16). Les grammairiens se fixent alors pour tâche de faire le catalogue des formes utilisées par les écrivains classiques : « La norme devient anthologie ».

La tradition héritée de Donat et de Priscien a marqué tout le moyen âge et influencera, à la Renaissance, les auteurs des premières grammaires des « langues vulgaires ». La période (1500-1700) qu'étudie G.A. PADLEY verra, à côté de cette tradition latine, s'instaurer, d'abord en 1540 avec Scaliger, un retour à Aristote (« l'usage cède le pas à la raison ») alors qu'un courant issu de l'oeuvre de Pierre de la Ramée essaiera de baser la grammaire sur l'usage mais en tâchant, malgré tout, de la rendre conforme aux lois d'Aristote. Dans sa définition de l'usage, Pierre de la Ramée préfigure et dépasse déjà Vaugelas : « Le peuple est souverain seigneur de sa langue... Lescolle de ceste doctrine nest point es auditoires des professeurs Hebreus Grecs et Latins... elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Greve, a là Place Maubert »; Vaugelas, un siècle plus tard, limitera sa conception du bon usage à « l'élite des voix ».

Le XVIIe siècle continuera d'appliquer la raison à la langue : la grammaire de Port-Royal fera coïncider norme linguistique et norme logique et enseignera non pas comment bien parler mais comment fonctionne le langage et quels liens il entretient avec la pensée. Mais le même siècle verra aussi les efforts de Vaugelas pour établir une grammaire dénuée de tout apparat théorique et basée sur le seul usage. L'émergence d'une théorie grammaticale fondée uniquement sur des critères linguistiques s'avérera un processus lent et difficile car, ainsi que l'écrit G. A. Padley, « la combinaison de la norme logique [...] et d'une tradition qui veut que les structures des langues vivantes soient calquées sur celles du latin a des conséquences néfastes pour la grammaire qui durent jusqu'à nos jours ». Vaugelas a donc notamment le mérite de faire valoir que, dans les cas douteux, la grammaire française n'a pas à se baser sur le latin ou le grec pour établir le bon usage : « Dans les doutes de la langue, il vaut mieux pour l'ordinaire consulter les femmes, et ceux qui n'ont point estudié, que ceux qui sont bien sçavans en la langue Grecque, et en la Latine » (cité par Marzys 1974 : 326).

Dans son article, LOTHAR WOLF fait l'histoire de la normalisation linguistique en France, de Malherbe à Grevisse et à la loi de 1975 relative à l'emploi de la langue française. Dès le début du travail normatif, avec Malherbe, s'établit une hiérarchisation sociolinguistique dont la structure correspond, dans les grandes lignes, à la hiérarchie sociale; mais c'est avec Vaugelas que le prestige linguistique sera expressément lié au prestige social. Au XVIIe siècle, ce sera la Cour et les personnes qui gravitent autour d'elle qui fixeront le bon usage; mais, à partir du XVIIIe siècle, ce rôle sera de plus en plus pris en charge par les écrivains et on assistera donc, parallèlement, à un déplacement du point de référence de l'oral vers l'écrit, avec, comme conséquences, la valorisation d'une norme de la langue écrite qui ne cessera de vieillir et un écart de plus en plus grand entre code oral et code écrit.

Au risque sans doute de grossir un peu les faits, on peut dire que l'activité normative, en France, a surtout visé à assurer la clarté du discours et à épurer le lexique. Cette dernière tendance est toujours vivace, en France et dans les pays francophones en général, et c'est cette partie de la « planification du corpus » qui est surtout traitée dans les législations linguistiques comme la loi française de 19754 et la Charte québécoise de la langue française. Mais l'épuration lexicale, c'est-à-dire, dans les faits, principalement l'interdiction des mots étrangers, est maintenant surtout présentée, officiellement, comme une mesure destinée à protéger les citoyens par une amélioration de l'information linguistique plutôt que comme une mesure visant à contrecarrer une invasion culturelle étrangère. Le problème de convaincre les éditeurs d'ouvrages descriptifs (dictionnaires et grammaires) de tenir compte des décisions normatives officiellement adoptées tant en France qu'au Québec n'a pas encore été résolu; ainsi que le remarque Lothar Wolf, « la connaissance des décisions normatives a plus de chances d'être suffisamment répandue si les ouvrages de consultation à caractère descriptif en tiennent compte ». Il faudra donc chercher à concilier les jugements normatifs avec les buts d'un ouvrage descriptif et l'urgence de cette tâche se fait de plus en plus sentir à mesure qu'augmente le nombre des décisions normatives5.

2. La norme en linguistique contemporaine

Une étude de la norme en linguistique contemporaine se doit de faire une place à l'École de Prague et à sa théorie de la langue standard. Moins connue que la contribution des membres du Cercle linguistique de Prague à la phonologie, principalement parce que la plupart des articles qui l'exposent ont été publiés en tchèque, la théorie de la langue standard et de la langue littéraire constitue pourtant un des principaux résultats des travaux linguistiques menés en Tchécoslovaquie; un effort a été fait pour offrir une partie de ces textes essentiels à un public plus vaste au moyen de traductions (cf. Garvin, 1964; Vachek, 1964; Benes et Vachek, 1971) mais ce n'est que dans le présent volume que l'on pourra enfin trouver une version dans une langue de grande diffusion d'un important article de Bohuslav Havranek et d'un autre de Vilém Mathesius.

Comme l'indique PAUL L. GARVIN, ce qui caractérise l'élaboration de la norme linguistique tchèque, c'est la participation des linguistes à la description des usages de la langue standard et à leur codification. Les linguistes ont pu écarter les puristes et obtenir que l'on base la codification sur la langue des écrivains contemporains (c'est-à-dire des cinquante dernières années). Au fond, c'est ce qu'avait cherché à faire Vaugelas mais il fut victime de son propre succès et, après lui et pour longtemps, on ne cherchera pas à modifier les canons linguistiques du XVIIe siècle; l'attitude qui prévaut après Vaugelas peut se résumer dans ces mots de Voltaire : « Il me semble que lorsqu'on a eu dans un siècle un nombre suffisant de bons écrivains devenus classiques, il n'est plus guère permis d'employer d'autres expressions que les leurs, et qu'il faut leur donner le même sens, ou bien dans peu de temps, le siècle présent n'entendrait plus le siècle passé » (cité dans Marzys, 1974 : 332). Reste à savoir maintenant s'il est possible d'aller aussi loin que les Tchèques en basant la nomme du français sur les auteurs des cinquante dernières années ou si, dans notre langue, il faut se contenter de périodiques adaptations limitées comme celles que Grevisse n'a cessé d'apporter à son Bon usage jusqu'à sa mort; après tout, il n'est peut-être pas souhaitable de rompre avec une tradition littéraire aussi longue même si tenir compte de cette tradition doit continuer d'éloigner le français écrit du français parlé et creuser davantage l'écart entre le français standard et les français régionaux.




4 On en trouvera la jurisprudence dans Grau (1981). [retour au texte]

5 Déjà le Petit Larousse et le Petit Robert tiennent compte des recommandations officielles en matière de termes techniques; mais la question n'est pas encore réglée pour ce qui est des décisions normatives prises au Québec par l'Office de la langue française. [retour au texte]




Parmi les théoriciens de la norme, Eugenio Coseriu et Louis Hjelmslev méritent une mention spéciale. C'est à une discussion du concept de norme dans la théorie d'Eugenio Coseriu et à une comparaison avec la théorie de Louis Hjelmslev que procède Luis FERNANDO LARA dans le troisième chapitre de son volume consacré à la norme linguistique (Lara, 1976) et qui est présenté ici en traduction française.

Même si en Amérique, la mode des dendrogrammes semble s'être résorbée et qu'il ne suffit plus de « déployer des branches » pour y être considéré comme linguiste, la grammaire générative a occupé tellement de place depuis 1957 qu'il vaut la peine d'étudier sa position par rapport au problème de la norme et surtout de faire le point sur les nombreux reproches de normativisme qu'on lui a faits, ce normativisme se manifestant de la façon la plus évidente par un emploi parfois abusif de l'« astérisque exterminateur » (Hagège, 1976 : 76) et par la référence à la notion de locuteur-auditeur idéal. YVES-CHARLES MORIN, en se situant dans le cadre théorique de la grammaire générative, montre que le locuteur-auditeur, un concept qui pour certains critiques sert à définir en réalité une norme, est pour Chomsky un individu idéalisé et non le représentant idéal d'une communauté linguistique; l'aspect social du langage n'intéresse pas vraiment Chomsky car l'objectif qu'il poursuit est plutôt la recherche des propriétés cognitives responsables de la faculté de langage chez l'homme. Évidemment, ce point de vue ne convaincra peut-être pas ceux qui estiment que la grammaire générative pose comme universaux des structures étayées seulement sur des faits de l'anglais et qu'elle impose sans raison ce modèle dans la description des autres langues.

L'article de JOACHIM GESSINGER et HELMUT GLÜCK qui montre, à partir de la situation allemande, pourquoi la discussion scientifique des normes est bien souvent indissociable de la situation politique, devrait apporter beaucoup de sujets de réflexion aux spécialistes de l'aménagement linguistique : par exemple le fait que, depuis le XVIIe siècle, le débat sur la norme en Allemagne est lié à l'identité nationale ou encore, l'unification politique une fois réalisée, la nécessité pour le nouvel État allemand de procéder à la normalisation des terminologies techniques pour répondre aux besoins du commerce et de l'industrie (c'est dans cette dernière tâche que s'est illustré Eugen Wüster) ou bien, dans les territoires occupés pendant la Deuxième Guerre mondiale, les travaux de réforme linguistique (ainsi, l'effort tenté pour donner à l'ukrainien un nouvel alphabet, une nouvelle orthographe et un lexique le plus éloigné possible du russe sera, pour certains, une préfiguration d'une entreprise semblable dans les Antilles, où l'on veut bien voir une manoeuvre pour couper les créoles le plus possible de leur souche française). La partie de l'article consacrée à la République démocratique montre comment se pose le débat sur la norme et sur la variation linguistique dans un pays marxiste : les différences linguistiques ne peuvent pas y être, comme dans les pays capitalistes, des indices de facteurs sociaux puisque le socialisme signifie le dépassement d'une société de classes et que, dans une société socialiste, les différences ne doivent pas être antagonistes6.

3. Norme sociale et norme linguistique

Considérée du point de vue sociologique, la norme linguistique peut être définie comme « l'usage statistiquement dominant » (Berutto, 1979 : 36; c'est la norme objective ou l'usage au sens de Hjelmslev) ou comme l'usage valorisé dans un groupe donné (le groupe socialement dominant produisant alors le « bon usage », qui éclipse les normes des autres groupes et réussit à faire croire à leur non-existence; c'est la norme prescriptive) : d'une part, le normal, d'autre part, le normatif STANLEY ALÉONG situe le comportement linguistique dans le cadre plus vaste des comportements sociaux et envisage la norme linguistique du point de vue de l'anthropologie, en étudiant notamment le rôle du prestige et de la correction linguistiques dans le comportement social et les conditions historiques qui préludent à l'apparition d'une norme explicite. Stanley Aléong termine par quelques réflexions sur la genèse de la norme anglaise américaine et essaie d'expliquer pourquoi le Québec n'a pas réussi à produire une norme explicite qui lui soit propre.

C'est en se basant lui aussi sur les résultats de l'anthropologie que JEAN-CLAUDE CORBEIL élabore les premiers éléments d'une théorie de la régulation linguistique, définie comme « le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d'un groupe ou d'un infragroupe sont façonnés dans le respect d'une certaine manière de faire sous l'influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes ». C'est cette théorie de la régulation qui permet, selon lui, d'expliquer comment la variation et l'uniformisation linguistiques, entités selon toute évidence antithétiques, peuvent se manifester en même temps dans le même groupe. La régulation linguistique tire sa force de trois éléments : l'apprentissage de la langue comme partie intégrante du processus d'enculturation, l'impact social du modèle linguistique offert par les communications institutionnalisées et l'autorité accordée à l'appareil de description linguistique qui joue ainsi le rôle de « surmoi linguistique collectif ». Ces forces de régulation agissent selon quatre principes : convergence (la régulation sera d'autant plus forte que toutes les forces de régulation privilégieront la même variante), dominance (au sein d'un groupe, l'usage linguistique dominant est celui de l'infragroupe qui contrôle les institutions), persistance (le maintien d'un même usage dominant d'une époque à une autre) et cohérence (existence d'un système linguistique qui intègre les diverses variantes et permet l'intercompréhension entre les infragroupes). Jean-Claude Corbeil termine son article par des considérations sur la notion de « qualité de la langue », importante pour l'application au Québec d'une théorie de la régulation linguistique puisque la Charte de la langue française en fait spécifiquement mention.




6 Signalons, en passant, qu'un article sur « Gramsci et l'unification linguistique » n'a pu nous parvenir à temps pour être inclus dans le présent ouvrage. [retour au texte]




Une discussion sur la régulation linguistique fait surgir, tôt ou tard, la question des niveaux de langue, que certains préfèrent appeler registres du discours ou styles. C'est à un survol critique des travaux consacrés à cette question au cours des vingt dernières années que se livre CLAIRE LEFEBVRE; son article ne fait état que des recherches portant sur la langue parlée : elle aborde ainsi la notion de style d'un point de vue uniquement sociolinguistique, en excluant les travaux des littéraires, philologues, stylisticiens et rhétoriciens. Ce compte rendu, concis autant que complet, des travaux de Gumperz, Geertz, Labov, Halliday, etc., illustré à l'occasion d'exemples tirés d'études sur le français québécois, amène Claire Lefebvre à proposer quelques perspectives de recherche et à introduire la notion de style dans la définition de la norme linguistique. C'est ce dernier point que nous retiendrons surtout : il nous semble, en effet, irréaliste de définir une norme linguistique sans tenir compte du facteur des styles ou niveaux de langue. Claire Lefebvre a sûrement raison quand elle affirme que l'échec des campagnes de « bon parler » au Québec a été dû au fait que l'on a voulu forcer les écoliers à utiliser un niveau de langue soutenu dans toutes les circonstances de communication. Il faut cependant ajouter que ce type d'intervention a maintenant cessé : comme le montre Jean-Claude Corbeil, la Charte de la langue française introduit les notions de « qualité de la langue » et de dirigisme linguistique d'abord au niveau des communications institutionnalisées, c'est-à-dire dans le style formel, étant implicitement entendu que l'usage linguistique des institutions modifiera, à la longue, l'usage des individus (sur cette question, cf aussi Maurais, 1982). C'est aussi à ce niveau d'intervention que se situe la législation linguistique française.

Après l'influence prodigieuse des théories de Freud, il est devenu essentiel de faire un examen critique, du point de vue de la psychanalyse, du concept linguistique de norme. C'est un tel examen qu'entreprend FRANÇOIS PERALDI, en prenant comme point de référence pour la linguistique la théorie de Hjelmslev sur la norme et en n'hésitant pas à aborder les questions d'idéologie car, souligne-t-il, il y a quelque chose de commun entre idéologie, idéal du moi, surmoi et norme.

Une proposition que François Peraldi reprend à Roland Barthes ne convaincra peut-être pas tout le monde (en tout cas pas les responsables des organismes linguistiques d'État) mais mérite d'être discutée : « Barthes annonce une véritable pratique de subversion de la Norme par l'usage, au sein même de la langue », cette entreprise ayant pour objectif de « réaliser dans un usage non limité par la Norme, les potentialités infinies du schéma ». Un tel programme, concevable sinon nécessaire en littérature, ne peut entraîner que l'anarchie dés lors qu'il sort du domaine esthétique pour toucher la langue des échanges quotidiens et des communications institutionnalisées; aussi François Peraldi semble-t-il nuancer son propos dans le conseil suivant qu'il donne à un organisme qui accepterait de légiférer sur la langue : « La langue ne restera vivante que pour autant que le pulsionnel gardera le pas sur la Norme dans l'usage du schéma. » Cette proposition devrait permettre d'éviter que ce mythe qu'est devenu le français universel (toujours selon François Peraldi) n'entraîne le développement de deux usages hétérogènes, l'un purement formel, l'autre « plus honteux, d'ordre plus pulsionnel, émotif, privé, relationnel », ce qui, ajoute-t-il, est en train de se produire au Québec. Il faudrait effectivement étudier si l'usage qui est en train de s'imposer dans les communications institutionnalisées au Québec a bel et bien l'effet d'un facteur d'entraînement et de valorisation de l'usage linguistique privé ou si, au contraire, il ne produit pas plutôt une dévalorisation de ce dernier.

Mais, après avoir montré le problème que pouvait soulever la proposition de Roland Barthes si on l'appliquait à la langue des institutions, il faut aussi soulever la question de son application à la langue littéraire. Est-il possible, « dans un usage non limité par la Norme » de libérer « les potentialités infinies du schéma »? François Peraldi cite comme exemples Mallarmé Proust et Ezra Pound. Mais, ce qui est remarquable dans les passages dé ces oeuvres les plus avant-gardistes du point de vue linguistique et que l'on trouvera aussi dans la citation suivante de Finnegans Wake, c'est que, loin d'être « une véritable pratique de subversion de la Norme par l'usage » ils sont imprégnés de la norme au point d'en prendre le contre-pied, ce qui devient particulièrement évident lorsque cette attitude s'applique à des formules stéréotypées ou ritualisées :

« In the name of Annah the Allmaziful, the Everliving, the Bringer of Plurabilities haloed be her eve, her singtime sang, her rill be run, unhemmed as it is uneven! (James Joyce, Finnegans Wake, p. 104). »

Le délire verbal apparent d'un tel passage s'explique par référence aux formules des sourates du Coran et du Pater (dont il reprend même les allitérations : thy will be done, her rill be run, etc.); loin d'être une exploration des « potentialités infinies du schéma », la littérature s'attaque à la norme qui restreint l'usage, elle vise plus à élargir l'usage qu'à envahir tout le champ du schéma. James Joyce a cependant essayé — et sans doute s'agit-il là d'une réussite unique — d'appliquer ce programme en se créant un dialecte babélien qui n'hésite pas à emprunter à une multitude de langues (dans le passage cité, Annah et Allmaziful s'expliquent par les mots turcs anna et mazi). Mais l'exemple de James Joyce suffit à montrer ce qu'un tel programme peut avoir d'élitiste et aussi a contrario et quoi qu'on en ait dit, jusqu'à quel point la norme peut être un facteur de démocratisation. Il faut bien se rendre compte enfin que la norme ne sert pas uniquement d'instrument de discrimination à l'encontre des classes défavorisées; il y a des cas où une entreprise normative, en proscrivant l'hexagonal ou l'officialese, sert vraiment la cause de la démocratisation en facilitant la communication entre les contribuables et les pouvoirs publics. Dans un tel contexte, « libérer les potentialités infinies du schéma », ce serait encore maintenir le pouvoir entre les mains de ceux qui, par leur éducation, sont le mieux placés pour jouer avec les mots et jeter de la poudre aux oreilles.

4. Norme linguistique d'origine légale

Quand on parle d'intervention étatique en matière de langue, on pense tout de suite à la Charte de la langue française au Québec, à la loi française de 1975 ou encore à la fondation de l'Académie française par le cardinal de Richelieu. Mais l'influence de l'État sur la langue est bien plus ancienne. JEAN-MARCEL PAQUETTE montre quel rôle les grands commis de l'État, dans les chancelleries du moyen âge, ont joué dans la codification de la langue Marzys (1974 : 325) émet aussi le même jugement pour le XIIIe siècle et souligne qu'au XVIe siècle « un consensus existait pour donner la priorité à la façon de parler des gens cultivés de Paris, qui se recrutaient essentiellement parmi les juristes et les hauts fonctionnaires d'une part, parmi les courtisans de l'autre » (1974 : 323).

Dans les sociétés démocratiques contemporaines, plusieurs groupes sont réfractaires à l'envahissement par l'État de secteurs d'activité de plus en plus nombreux; dans le domaine linguistique, leur crainte est que l'intervention de l'État aboutisse à la création de ce newspeak décrit dans 1984 et au contrôle de la pensée créatrice. Cette référence à George Orwell court en filigrane dans le texte de JOSHUA A. FISHMAN qui affirme, malgré tout, que « rien ne justifie les frissons humanistes que suscite encore parfois l'aménagement linguistique [...] ». Après avoir abordé le nationalisme et la pureté linguistique, Joshua A Fishman termine par quelques réflexions sur le rôle de l'école dans l'aménagement linguistique; a ne croit pas que l'école y ait un rôle prioritaire et se demande si la place que les planificateurs linguistes accordent à l'enseignement dans l'implantation d'une norme ne provient pas d'une déformation personnelle, la plupart de ces planificateurs étant issus de millieux littéraires et intellectuels.

L'aménagement linguistique au Québec, et spécialement la notion de qualité de langue introduite par la Charte de 1a langue française, accorde, on l'a déjà mentionné, un rôle important à l'État comme modèle de production linguistique, ce modèle étant censé influencer à la longue la langue des locuteurs-citoyens et conduire ainsi après une étape d'augmentation de la variation linguistique (c'est-à-dire d'augmentation dans la compétence des locuteurs et d'accroissement des registres ou styles dans leur performance) à une maîtrise plus généralisée, au sein de la population, d'une performance linguistique adaptée aux diverses circonstances de communication et notamment à une plus grande facilité à communiquer en registre formel. Sous cette promotion idéologique de l'État au rang de super-locuteur, qui élimine la rétroaction de la conversation mais qui conditionne les productions linguistiques de tous les citoyens par l'omniprésence de l'appareil administratif, s'impose en fait un modèle linguistique non vernaculaire. C'est cette situation que tente d'éclaircir PHILIPPE BARBAUD en étudiant les rapports qu'entretiennent la langue de l'État et l'état de la langue. Selon Philippe Barbaud, les locuteurs ordinaires, en tant que dépositaires de l'état de la langue, se doivent de devenir actionnaires de la langue de l'État mais, en contrepartie, l'État a le devoir de réduire les inégalités sociales (ce qui implique donc une responsabilité dans l'apprentissage de la langue nationale).

GUY RONDEAU brosse ensuite un tableau de la normalisation linguistique, terminologique et technique au Québec; il insiste surtout sur la normalisation terminologique dont il expose les aspects sociolinguistiques. Il présente aussi la position de l'Office de la langue française face aux calques, aux emprunts et à la néologie lexicale. Guy Rondeau remarque enfin que la normalisation linguistique officielle doit se situer, pour des raisons sociopolitico-économiques propres au Québec, entre le purisme et le laxisme; ces raisons font, ajoute-t-il, que « la norme linguistique québécoise doit se démarquer par rapport à celle de la France ». On comprendra ici que la situation propre au Québec l'empêche, par exemple, d'entériner de nombreux anglicismes qui sont monnaie courante en France; d'autre part, la spécificité culturelle du Québec rend nécessaire l'acceptation d'un certain nombre de régionalismes, surtout lexicaux. Enfin, la situation géographique du Québec en fait un avant-poste de la francophonie : c'est bien souvent au Québec que les nouvelles réalités américaines doivent d'abord être dénommées en français et il faudra bien qu'un jour la France se montre plus réceptive aux terminologies françaises créées de ce côté-ci de l'Atlantique.

ÉDITH BÉDARD et JACQUES MAURAIS terminent cette partie par quelques réflexions sur la normalisation terminologique telle qu'elle se pratique au Québec en la situant par rapport au réseau canadien de la normalisation technique; en effet, il ressort de l'étude de Me Ivan Bernier (1980) que l'anglais et l'industrie ontarienne dominent largement dans la normalisation technique au Canada, ce qui n'est pas sans avoir de conséquences pour le français. Sans vraiment procéder à une évaluation, les auteurs analysent à l'aide d'exemples les tendances qui se manifestent dans la normalisation au Québec et essaient d'en tirer quelques leçons.

5. Problème pratiques

Dés que l'on aborde le problème de la norme du point de vue pratique, la première question qui surgit à l'esprit est « quelle langue faut-il enseigner? » La réponse à cette question pourra varier selon que l'on se place du point de vue de l'enseignement de la langue maternelle ou d'une langue étrangère.

GILLES GAGNÉ discute de la norme dans l'enseignement de la langue maternelle. La première partie de son article constitue une synthèse des apports de différentes disciplines (linguistique, psycholinguistique, sociolinguistique, pédagogie). Dans une deuxième partie, il regroupe les orientations des objectifs pédagogiques de l'enseignement de la langue maternelle en deux tendances : d'une part, une pédagogie qui valorise de façon absolue l'usage écrit transposé directement à l'oral, d'autre part, une pédagogie qui s'inspire des perspectives sociolinguistiques et fonctionnelles et qui considère le code comme un moyen plutôt que comme une fin; bref, une pédagogie centrée sur le code face à une pédagogie centrée sur l'utilisation du code ou encore une pédagogie de la langue par opposition à une pédagogie de la parole (à ce sujet, voir aussi Gagné, 1980). Dans sa troisième partie, Gilles Gagné propose des objectifs généraux et des contenus linguistiques pour l'enseignement du français, langue maternelle; il croit que l'école devra adopter une attitude accueillante envers les divers usages de la francophonie et suggère enfin de vérifier les objectifs pédagogiques très concrets qu'il propose pour l'enseignement de la langue maternelle au Québec auprès d'autres communautés, francophones ou non.

Jusqu'à tout récemment, les classes de français dans les écoles anglaises du Canada et du Québec n'enseignaient que le Parisian French, sans tenir compte des variantes du français québécois. GILLES BIBEAU et CLAUDE GERMAIN expliquent que ce genre de situation provient en grande partie des choix d'ordre normatif que font les éditeurs de manuels scolaires et que ces choix sont, en définitive, dictés par les attitudes et les opinions des apprenants face à la langue étrangère (ou seconde). Maintenant que l'attitude envers les régionalismes semble plus ouverte, la question se pose de savoir quelle proportion d'éléments linguistiques et culturels « régionaux » il faut retenir dans les manuels scolaires. Gilles Bibeau et Claude Germain donnent des exemples de faits linguistiques propres au Québec qu'il faudrait introduire dans l'enseignement du français, langue seconde, au Canada; ils rappellent enfin que certains traits linguistiques propres à la langue orale de toute la francophonie (par exemple, l'élision du e et de la négation ne) n'apparaissent toujours pas dans les manuels7.

Un autre cas pratique où se pose la question de la norme est l'élaboration d'un dictionnaire. Il est faux de croire que les dictionnaires (en particulier les dictionnaires de langue) sont un reflet fidèle de l'usage car, ainsi que le fait remarquer ALAIN REY, « aucun dictionnaire, même strictement basé sur l'observation des discours, ne travaille sur un échantillon neutre ». Aussi Alain Rey énonce-t-il le précepte suivant qui devrait guider les rédacteurs de dictionnaires : « Expliciter les pressions de la norme avant de les subir, ou d'y résister, afin de construire une nomme nouvelle. » Car, si déjà la présence ou l'absence d'un mot constitue un jugement explicite, l'attribution d'une « marque », pour qualifier tout ce qui n'est pas neutre (marques d'appartenance sociale, marques de situation communicative), ne peut relever que de l'intuition; le dictionnaire contribue ainsi à l'édification d'une norme en apportant l'information métalinguistique du jugement social. Cependant la tendance des dictionnaires récents est de refléter les jugements et les prescriptions normatives, non de se substituer à eux.




7 Sur la question de l'enseignement d'une langue seconde, on pourra consulter avec intérêt Archambault et Corbeil (1982). [retour au texte]




Discours essentiellement didactique et voué au didactisme, le dictionnaire n'a pas eu de mal, pour les fins mêmes de l'enseignement, à introduire la description d'un état de langue vieilli ou archaïque, nécessaire à la compréhension des auteurs classiques. En plus des chronolectes, les éditeurs, qui savent aujourd'hui qu'ils ne peuvent plus publier uniquement pour les Français, doivent accepter de tenir compte de ce qu'Alain Rey appelle des topolectes, c'est-à-dire les français régionaux; cela pose la question du choix des régionalismes à retenir, tant ceux de la zone du français langue maternelle (Belgique, Suisse, Canada, Québec) que ceux de la zone du français langue seconde officielle et privilégiée (Maghreb, Afrique noire). Alain Rey croit que la communauté concernée doit être consultée sur les régionalismes à inclure dans un dictionnaire du français général. Il constate enfin que le nouveau défi qui s'offre aux éditeurs de dictionnaires est de rendre compte de la pluralité des usages sociaux ou sociolectes (bourgeois/prolétarien, urbain/rural, etc.).

Il a paru à la fois intéressant et utile d'aborder l'activité normative en lexicographie d'un autre point de vue, en présentant un travail de pionnier actuellement en cours dans le domaine hispanique : le Diccionario del español de México, premier dictionnaire espagnol de cette envergure à être réalisé hors d'Espagne8. LUIS FERNANDO LARA, directeur de ce dictionnaire, après une partie plus théorique qui constitue une mise à jour de son livre sur la norme (cf. Lara, 1976), aborde les rapports que la nomme linguistique entretient avec des notions comme l'unité linguistique, l'unité de la langue ou la langue nationale. Il expose la question de la langue nationale telle qu'elle se pose au Mexique puis décrit les principes qui dirigent l'élaboration du Diccionario del español de México, dictionnaire qui reflétera l'usage mexicain des cinquante dernières années; un de ces principes pourra faire sursauter certains lecteurs, c'est celui de ne pas faire accompagner les citations de leur référence (Luis Fernando Lara semble avoir prévu ce genre de réaction puisqu'il dit : « La publication du dictionnaire présente un certain danger car les locuteurs qui s'attendent à une oeuvre prescriptive risquent d'être déconcertés et les académiciens, irrités »). Il sera intéressant de voir si ce dictionnaire supplantera dans les autres pays d'Amérique latine les dictionnaires publiés en Espagne.




8 Soulignons au passage l'existence, toujours dans le domaine hispanique, du très intéressant Proyecto de estudio coordinado de la norma lingüística culta de las principales ciudades de Iberoamérica y de la Peninsula Ibérica, dont on trouvera les premiers résultats dans Lope Blanch (1977). [retour au texte]




Luis Fernando Lara a abordé les anglicismes du point de vue de l'espagnol, JEAN DARBELNET les envisage du point de vue du français. Les anglicismes doivent évidemment être étudiés dans le cadre plus général des emprunts linguistiques9. L'activité normative devra, d'une façon générale, distinguer entre emprunts de nécessité et emprunts superflus (ou emprunts de luxe) : « L'emprunt de nécessité apparaît [...] comme une ressource linguistique pour combler une lacune. Ce qui veut dire qu'en principe il ne devrait pas y avoir d'emprunt là où il n'y a pas de lacune. » Mais cette activité devra, dans la pratique, tenir compte d'une typologie plus fine; à cet égard, il faut au moins distinguer entre emprunts lexicaux, emprunts sémantiques et calques. Les anglicismes lexicaux anciens sont déjà assimilés et doivent donc être conservés. Pour les anglicismes lexicaux plus récents, il faut se demander s'ils comblent une lacune. Mais la difficulté la plus grande réside dans le traitement des anglicismes sémantiques, en réalité, comme le remarque Jean Darbelnet, la difficulté n'est pas tant de les corriger que de les déceler.

Les anglicismes propres au français du Québec font partie de la catégorie des régionalismes ou canadianismes (on préfère maintenant l'appellation de québécismes) mais il nous a paru plus commode de réserver ce dernier terme à la désignation des faits lexicaux non empruntés à d'autres langues et propres au français du Canada, plus spécifiquement à celui du Québec. C'est ce thème que traite JEAN-YVES DUGAS. Après avoir fait une rétrospective des principaux ouvrages consacrés à cette question, il analyse la place faite aux québécismes dans trois dictionnaires parus en France ces dernières années : Lexis, Dictionnaire du français vivant et Petit Robert (édition de 1978). Il conclut par une proposition de critères qui devraient présider à la sélection des québécismes.

Les chroniques de langage sont un moyen privilégié de diffusion de la norme. JACQUES CELLARD, titulaire de la chronique de langue du Monde, se livre donc à une analyse de ces chroniques (ce qui l'amène parfois à frôler l'autocritique). Après avoir dressé une typologie de ces articles pour la période de 1925 à nos jours, il procède à un dépouillement d'une centaine de chroniques écrites en 1933 et 1934 par Abel Hermant pour en étudier les sujets. Il montre tout l'arbitraire que peuvent comporter de telles chroniques. Il croit qu'aujourd'hui un chroniqueur de langue se doit de tenir compte des enseignements de }a linguistique, ce qui a rarement été le cas malgré des exceptions prestigieuses (Albert Dauzat, Robert Le Bidois, Marcel Cohen).

Les remarques de Jacques Cellard sur Abel Hermant pourraient tout aussi bien s'appliquer à la plupart des chroniques de langue qu'a connues le Québec et qui se caractérisent notamment par la crainte d'une déstructuration de la langue, cette dernière étant hâtivement assimilée au lexique.




9 Pour une typologie détaillée des emprunts, on se référera à Haugen (1950). Humbley (1974) reprend cette typologie. [retour au texte]




Les chroniqueurs de langue, souvent les défenseurs d'une norme fictive puisqu'elle n'existe que dans leur esprit et qu'elle est coupée de toute réalité, s'accommodent parfois mal de certaines décisions normatives : ainsi il est arrivé à Abel Hermant de prendre ses distances par rapport à l'Académie française dont il était pourtant membre et, au Québec, certains chroniqueurs n'ont pas hésité à quelques reprises à s'attaquer à l'Office de la langue française.

Les chroniqueurs de langue, aujourd'hui, ont donc un lourd héritage (le purisme) dont ils doivent se défaire en partie pour intégrer les leçons de la linguistique moderne. C'est à ce prix qu'ils convaincront leur public que leur rôle est toujours nécessaire comme guides de l'usage, surtout dans le contexte actuel où on assiste à une revalorisation des variétés régionales du français.

C'est cette dernière question qui constitue le sujet de l'article d'ALBERT VALDMAN. La remise en question d'une norme française unique, basée sur le parler soutenu de la bourgeoisie cultivée de la région parisienne, apparaît à certains comme une menace d'éclatement pour le français : ne risque-t-il pas de perdre son unité s'il ouvre la porte trop grande aux régionalismes? Non, répond Albert Valdman, le fractionnement du français s'avère improbable et il allègue la faible divergence des normes régionales en voie de formation par rapport au français standard; cependant, en Afrique noire, le français pourrait se créoliser.

BRAJ B. KACHRU répond à la même question qu'Albert Valdman, mais pour l'anglais. Cette langue a été elle aussi transplantée dans des territoires outre-mer; les anglophones qui ne sont pas de langue maternelle anglaise sont en train de supplanter numériquement les anglophones de naissance. Pour les variétés d'anglais transplanté, il y a donc un choix à faire entre des standards endogènes et des standards exogènes. Braj B. Kachru signale qu'au Ghana, au Nigeria, au Sri Lanka, aux Philippines, on préfère l'anglais régional standard (ce qui permet d'enlever à l'anglais son relent colonial et occidental) et que, d'autre part, une distinction s'établit entre l'usage national et l'usage international de l'anglais. L'usage international et l'usage régional standard s'inscrivent, dans les variétés d'anglais transplanté, au sommet d'un continuum dont la base peut être un pidgin (on retrouve une situation analogue à Haïti, ou à la Réunion, par exemple, avec le français standard à une extrémité et le créole à l'autre, avec, entre les deux, toute une série de variétés intermédiaires). Les deux extrémités du continuum ne sont pas mutuellement intelligibles mais les variétés intermédiaires peuvent être comprises, à des degrés divers, par les locuteurs de la langue standard et du pidgin ou du créole en question.

Au moins deux variétés de l'anglais ont reçu une codification clairement définie : l'anglais britannique et l'anglais américain. La norme de l'anglais canadien n'est pas aussi bien définie : elle oscille entre l'anglais britannique et l'anglais américain et comporte certaines influences françaises. GRACE JOLLY passe en revue les principales caractéristiques phonologiques, orthographiques, grammaticales et lexicales de l'anglais canadien standard avant de déplorer le fait que peu de linguistes se consacrent à son étude; ces derniers, en effet, travaillent surtout sur la dialectologie et n'ont pas encore entrepris de recherche d'envergure sur la langue urbaine (sauf pour Vancouver).

Jusqu'à présent, tous les articles de ce livre ont donné la parole à des spécialistes. Mais qu'est-ce que la norme pour les gens ordinaires? C'est à cette question que NICOLE GUEUNIER, ÉMILE GENOUVRIER et ABDELHAMID KHOMSI tentent de répondre en comparant la population de Tours, où règne une grande sécurité linguistique, à la population de trois villes caractérisées par leur insécurité linguistique : Lille, Limoges et Saint-Denis de la Réunion (les deux premières présentant une diglossie franco-dialectale, la troisième une diglossie franco-créole). Les auteurs concluent notamment : « La nomme objective des habitants de Tours présente un écart très sensible avec la norme prescriptive, mais [...] ils n'en ont pas conscience en raison du sentiment global de sécurité linguistique dont il font preuve. »

Le mot de la fin est à ROCH VALIN qui rappelle que, s'il est indiscutable qu'il existe une norme québécoise, le problème demeure de déterminer le rapport que la collectivité francophone du Québec veut entretenir avec le reste de la francophonie; en d'autres termes, cette collectivité va-t-elle permettre à un nombre suffisamment large de ses citoyens d'avoir accès de plain-pied à la francophonie? Roch Valin reprend une affirmation qu'il avait déjà faite en 1955 : il n'y a pas de chances pour le français en Amérique du Nord si on ne choisit pas une norme qui amène un nombre suffisant d'individus à pratiquer un français d'audience universelle. Il s'agit d'un choix collectif, où le rôle de l'État est capital (Roch Valin émet ici un jugement sévère sur l'enseignement passé de la langue française au Québec), mais aussi d'un choix individuel, chacun ayant à décider, pour lui-même, de son degré d'appartenance à la francophonie universelle. Il revenait à un linguiste de conclure en disant que le choix d'une norme n'a rien de linguistique car « ce qu'est une langue est une chose : l'usage qu'on en peut et veut faire en est une autre ».

Jacques MAURAIS





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Première partie

La tradition de la norme






I

La norme chez les grammairiens
de l'Inde ancienne*

Par John D. Smith



Le nom de Pini est connu de quiconque a lu les ouvrages classiques de linguistique générale, leurs auteurs ayant l'heureuse habitude de parler en termes élogieux du plus grand des grammairiens du sanskrit. Toutefois très peu d'Occidentaux connaissent réellement l'oeuvre de Pini. En effet, l'étude d'une grammaire rédigée dans une langue sanskrite fortement altérée nécessite sans contredit une compétence particulière que peu sont prêts à acquérir. C'est pourquoi il me faut, d'entrée de jeu, fournir certains renseignements élémentaires, ce dont je m'acquitterai dans les deux premières parties du présent article.

La grammaire de Pini la plus ancienne qui ait été conservée, a sans doute été écrite vers le Ve s. av. J.-C. ou un peu plus tôt (il est rarement possible de dater avec exactitude les textes indiens anciens). L'Adhyy, titre que porte l'ouvrage, ne nous renseigne pas beaucoup à cet égard, car il signifie simplement « oeuvre en huit chapitres ». Chaque « chapitre » (adhyya) comporte quatre subdivisions (pda) dont le contenu n'est pas pour autant toujours homogène. En effet, un même pda peut renfermer des énoncés sur divers sujets, et le même peut être repris dans un certain nombre de pda.

L'Adhyy est composée dans le style stra, ce qui signifie qu'elle consiste en une longue suite d'énoncés extrêmement laconiques1. Il en résulte un ouvrage extraordinairement elliptique d'une écriture si dense qu'il n'est pas exagéré d'en affirmer qu'il est rédigé en code. Chaque stra2 est construit avec une concision scrupuleuse qui grâce à divers procédés spéciaux, exclut toute redondance. En outre, la conception générale de la grammaire est extrêmement claire et assurée, bien que fort complexe et inusitée pour un Occidental.

Un bref exemple suffira peut-être, mieux qu'une longue description formelle, à donner une meilleure idée de ce style. En sanskrit, le début et la fin des mots voisins doivent être modifiés pour raison d'« euphonie » au moyen d'un procédé appelé sadhi. Les règles du sadhi sont nombreuses et complexes. Nous en avons extrait une de la grammaire de Whitney3 :




* Traduit par Denis Fournier. Révisé par Francine Paradis, Jacques Maurais et Jean Darbelnet [retour au texte]

1 Le Kma-stra, seul ouvrage affectant la forme du « stra » qui soit devenu célèbre en Occident, n'est aucunement représentatif de ce style, car beaucoup des textes qui le composent sont apparemment énoncés sous forme de commentaires. [retour au texte]

2 Le mot stra désigne chaque énoncé aussi bien que l'ouvrage en entier. [retour au texte]

3 William Dwight Whitney, Sanskrit Grammar, Leipzig, 1879, deuxième édition, 1888, p. 44. [retour au texte]




« Les voyelles i [=i et ], les voyelles u [=u et ] et [la voyelle] r, se transforment régulièrement en leur semi-voyelle correspondante, y, v ou r, devant une diphtongue ou une voyelle autre qu'elles-mêmes. »

Selon les propres exemples de Whitney : iti + ha -> ity ha, madhu + iva -> madhv iva, etc.

Pini formule cette même règle dans le stra 6.1.77, iko ya aci. Parmi ces trois mots, iko est une forme de sadhi de ika, génitif singulier de ik; yan est un nominatif singulier et aci est le locatif singulier de ac. Ik, ya et ac ne sont pas des mots sanskrits courants, mais bien des pratyhra, « énoncés condensés » qui renvoient aux « iva-stra », placés au début de l'Adhyy, et dans lesquels les phonèmes sanskrits sont disposés d'une façon ordonnée, et dotés d'un exposant (Pini explique sa méthode dans le stra 1.1.71). Il nous suffit de mentionner le début de la liste en mettant les exposants en majuscules : a i u ; K; e o N; ai au C; h y v r ; l . Ik signifie « les lettres de la liste à partir de i jusqu'à l'exposant K », ce qui signifie, dans la pratique, i, i, u, u, , , , 4. D'après un procédé semblable, yan englobe y, v, r, l5, et ac inclut toutes les voyelles. Les désinences de ces formes revêtent aussi des sens particuliers; en effet, selon Pnini, le génitif (par exemple : ika) ne signifie pas « de », mais « à la place de » (comme l'explique Pnini au stra 1.1.49), et le locatif (par exemple : aci) ne signifie pas « en lui », mais « avant lui »; voir le stra 1.1.66.

Il devient donc possible de « traduire » iko ya aci par « y, v, r, l remplacent i, , u, , , , , devant une voyelle ». Le seul élément de la description de Whitney qui soit absent des règles de Pini est son affirmation selon laquelle, pour ce type de sadhi, les deux voyelles doivent être « différentes6 » (puisque par exemple : i + i -> et non *yi). Mais Pini aborde ce point dans un autre stra (6.1.101), où il décrit le sadhi de voyelles « semblables » (savara). Le chevauchement apparent des deux règles est éliminé par la règle prépondérante suivante : vipratiedhe para kryam (stra 1.4.2.), c'est-à-dire « lorsqu'il y a prohibition mutuelle [entre deux règles], la règle ultérieure doit prendre effet ».

Cet exemple illustre un grand nombre des éléments-clefs de la grammaire de Pini il en révèle en effet l'extrême concision, qui résulte en partie de l'usage d'un vocabulaire artificiel abrégé, de l'emploi particulier d'éléments linguistiques ordinaires, ainsi que de l'interdépendance entre des stra de nature diverse insérés dans différents passages. Bien entendu, des exemples isolés ne suffisent pas à montrer le fonctionnement de l'Adhyy comme système grammatical; de même ils ne peuvent illustrer que quelques-uns des procédés spéciaux auxquels Pini se plaît à recourir. Ainsi, lorsque des stra successifs portent sur des sujets connexes, Pini se sert de l'anuvrtti, procédé par lequel ne sont exprimés qu'une seule fois, en début de séquence, un ou des mots qui demeurent valables dans le ou les stra suivants (il est surprenant de constater le nombre peu élevé d'ambiguïtés qui découlent de l'utilisation de l'anuvrtti). Pini se sert aussi d'un système fort complexe de lettres-exposants, différent du type précité par le fait que les morphèmes de la langue sanskrite sont accompagnés d'exposants (nommés it ou, plus tard, anubandha), qui en précisent l'emploi. Ainsi, l'affixe -ta du participe passé passif est exprimé par Kta, l'exposant K servant à préciser le degré zéro que doit avoir la voyelle de la racine à laquelle l'affixe est ajouté (stra 1.1.5). Son équivalent à la forme active, -tavat, est énoncé sous la forme KtavatU, le U indiquant que le féminin est exprimé par un - non accentué (stra 4.1.6). Pour parer au reproche d'une confusion possible entre exposant et affixe, Pini consacre sept stra à l'énumération des lettres utilisées comme exposants (stra 1.3.2 à 1.3.8), précisant qu'elles doivent être retranchées avant que les formations puissent être employées (stra 1.3.9).




4 Les voyelles bogues (ainsi que leurs formes nasalisées et accentuées) sont comprises dans la liste sous leurs équivalents abrégés. Whitney ne mentionne pas les voyelles et parce qu'il n'existe aucun exemple réel de sadhi de ce type. En fait, n'existe pas. mais a été inventé par souci de symétrie par les grammairiens. [retour au texte]

5 Le a de yan (et de formes analogues) est uccrartha qui signifie « aux fins de prononciation ». [retour au texte]

6 On peut ne tenir aucun compte du mot « diphtongue » utilisé par Whitney, car c'est un terme superflu en grammaire sanskrite. [retour au texte]




Il est manifestement impossible de brosser en l'espace de quelques pages plus qu'un tableau subjectif d'un texte aussi déroutant que l'Adhyy. Toutefois, j'espère que le lecteur aura au moins compris que l'emploi de l'adjectif « ancien » pour décrire cet ouvrage n'est certainement pas synonyme de « primitif », et que la façon dont Pini traite son sujet, si elle nous parait étrangère, est à la fois complexe et magistrale.

Selon Keith7, le choix qu'a fait Pini de la forme aphoristique du stra peut « être attribuable à la nature de l'enseignement, qui, à son époque, était oral et, en quelque sorte, toujours ésotérique. Le maître exposant son sujet trouvait pratique, mais aussi suffisant, de résumer l'essence de son discours en de courtes phrases dont la signification était claire pour l'initié, mais obscure pour le profane ». C'est là, de toute évidence, l'attitude de Pini, que l'on retrouve aussi dans les oeuvres religieuses de l'époque écrites dans la forme du stra. Mais chez Pini il est manifeste qu'un autre motif joue en même temps. Beaucoup plus tard, on affirmera que « les grammairiens se réjouissent autant de l'économie [ne fût-ce que] d'une demi-voyelle brève que de la naissance d'un fils8 ». En fait, le but de Pini était moins la brièveté en soi que l'élimination de la redondance (à preuve, son utilisation de nombreux mots polysyllabiques existants, qu'il aurait pu éviter en inventant des formes brèves artificielles). Le style extrêmement elliptique qu'il a mis au point, et que l'on a souvent qualifié d'« algébrique », convenait parfaitement à une exposition grammaticale rigoureuse. En effet sa façon d'exprimer la dérivation des formes sanskrites est souvent étrangement semblable à celle des générativistes modernes (Pini fut un grand précurseur).




7 A Berriedale Keith, A History of Sanskrit Literature, Oxford, 1920, p. 406. [retour au texte]

8 Ngoj Bhaa, Paribhenduekhara, paribh n° l22. [retour au texte]




Même si le style « algébrique » de l'Adhyy devait, entre autres choses, servir des fins mnémoniques dans un contexte d'enseignement oral et même si le texte eut tôt fait d'être considéré comme étant immuable et indiscutables9, l'enseignement dont il formait la base cessa bientôt d'être exclusivement oral Les premiers essais en vue d'annoter et de commenter l'oeuvre de Pini résultaient, non d'une crainte que le sens des stra soit oublié ou mal compris, mais de la complexité croissante des discussions entre érudits sur la théorie et la méthodologie linguistiques. Les questions soulevées dans le Mahbhsya (« Grand Commentaire » ) de Patañjali (IIe S. av. J.-C.?), oeuvre qui contient aussi les vrttika, notes critiques antérieures de Ktyyana (IIIe s. av. J.-C.?), n'ont pas pour objet d'expliquer les énoncés de Pini, mais de déterminer s'ils sont satisfaisants. Par conséquent, le commentateur peut, par exemple, donner à entendre que tel stra doit être nuancé ou encore, ce qui est plus grave, qu'il est superflu et aurait dû être éliminé. Ktyyana et Patañjali sont des auteurs hautement érudits imbriqués dans une tradition intellectuelle bien établie, et leurs écrits ne sont pas faciles à lire; le Mahbhsya est un chef-d'oeuvre d'argumentation condensée, subtile et parfois tortueuse.




9 L'Adhyy ne nous est pas parvenue tout à fait intacte, mais a est certain que seule une petite partie du texte a été altérée. [retour au texte]




L'oeuvre de Patañjali marque la fin de ce que nous percevons maintenant comme la première période d'élaboration du « courant principal » de la grammaire sanskrite. Les siècles ultérieurs virent l'apparition des grammaires du tamil, du pali et de divers prâkrits, tandis que d'autres grammaires sanskrites étaient rédigées par des auteurs bouddhistes et jaïns. Il n'y eut aucun apport connu à la grammaire pninéenne avant l'ouvrage écrit par Bhartrhari, à la fin du Ve siècle, sur le Mahbhsya (ou au moins une partie de cette oeuvre), dont il ne subsiste qu'un fragment. Bhartrhari a aussi écrit le Vkyapadya, « Des phrases et des mots », traité philosophique en vers sur la langue. Au VIIe siècle, Jayditya et Vamana écrivaient la Kikvrtti, ou « Commentaire de Bénarès », portant sur l'Adhyy, et dans lequel, pour la première fois, l'accent était mis sur l'explication et l'illustration à l'aide d'exemples des propres règles de Pini. La Ksikvrtti est demeurée un texte fondamental et a elle-même fait l'objet de plusieurs sous-commentaires.

Au cours de l'étape importante qui suivit, une toute nouvelle orientation vit le jour, des tentatives furent faites pour rendre la grammaire de Pini plus « facile » et ses stra furent regroupés en chapitres, par sujet. Cette entreprise posait certains problèmes, car la disposition de Pini, bien que très personnelle, n'avait rien d'aléatoire. En effet, non seulement les anuvrtti10 et autres procédés analogues dépendent-ils de l'ordre des stra, mais les trois dernières subdivisions (8.2 à 8.4) de l'Adhyy constituent une suite « décroissante » rigoureusement organisée11. Néanmoins, il y eut des remaniements heureux, dont les principaux sont le Rpvatra (XIIe s.?) de Dharmakrti, la Praknykaumad (XVe s.) de Rmacandra et la Siddhantakaumad (XVIIe s.) de Bhaoj Dkita. Ce dernier texte, tout comme la Kikvtti, est devenu un classique de sorte que nombreux sont ceux qui étudient la grammaire de Paini à partir non pas de l'Adhyy même, mais d'une version « simplifiée » et déformée de celle-ci.

C'est au XVIIIe s. que vécut l'un des plus grands grammairiens de l'école pninéenne, Ngoj (ou Ngea) Bhaa, auteur de plusieurs oeuvres importantes, dont une critique (Uddyota) du commentaire (Pradpa) rédigé au XIe s. par Kaiyata sw le « Grand commentaire » (Mahbhya) de Patañjali sur Pini (L'ouvrage de Ngoj a lui-même fait l'objet d'au moins un commentaire, ce qui se trouve être par conséquent un commentaire de troisième main sur l'Adhyy ».) Toutefois, l'événement le plus important pour les études sanskrites au XVIIIe s. fut, sans aucun doute, sa découverte par les philologues occidenbux; l'importance de l'événement ne vient pas de quelque supériorité inhérente à l'approche occidentale, mais de ce que la nouvelle perspective introduite par ces linguistes a permis d'élargir une discipline qui ébit devenue très repliée sur elle-même. Cette rencontre des traditions orientale et occidentale ne s'est pas faite sans controwerses. Elle donna lieu en effet à de virulentes querelles, dont l'un des illustres protagonistes fut W.D. Whitney, sanskritiste américain du XIXe s., qui semble avoir été littéralement choqué par l'étrange description que faisait Pini de la langue sanskrite. De nos jours cependant, la paix règne (dans l'ensemble), et cet ancien champ d'études s'avère non seulement intéressant, mais aussi d'actualité en cette époque postchomskienne. Il doit être salutaire pour les linguistes modernes de découvrir une oeuvre de plus de deux mille ans, qui se révèle être (d'après leur terminologie) une grammaire générative comportant des suites ordonnées de règles, notamment des règles de transformation, explicitement reconnues comme telles (Pini, stra 2.1.1). Il sera d'ailleurs question plus loin d'une parution importante récemment écrite par un spécialiste occidental et publiée par un spécialiste indien.




10 Le fait qu'un ou plusieurs mots d'un stra demeurent valables dans le(s) stra suivants. [retour au texte]

11 Pour une étude détaillée, voir H.E Buiskool, The Tripd, Leyde, 1939. [retour au texte]




« Les utilisations de
l'enseignement linguistique »

Selon une tradition indienne bien connue, l'Adhyy  » de Pini aurait eu un précédent qu'elle aurait « éclipsé » soit, d'après certains, la grammaire Aindra. Il est certes vraique Pini et son contemporain, l'étymologiste Yska, mentionnent un certain nombre d'érudits anciens, kayana, Grgya, etc., mais notre connaissance de ces prédécesseurs est extrêmement limitée. Nous ne possédons aucun de leurs textes, pas même des fragments. Nous ne connaissons d'eux que les opinions qui leur ont été prétées, lesquelles sont probablement aussi douteuses que l'est d'habitude ce genre de présomption. Comme Scharfe l'énonce assez bien12, « la tradition orale est impitoyable pour les connaissances dépassées ».

Nous nous retrouvons donc dans une position assez curieuse. Les grammaires antérieures ont irrémédiablement disparu, tandis que l'oeuvre de Pini a survécu dans un état de préservation presque parfait. Autrement dit, nous sommes en présence du plus haut niveau d'évolution auquel la grammaire indienne ancienne ait atteint, et qui nous tombe pour ainsi dire du ciel. Et le degré d'évolution de l'ouvrage de Pini est tellement élevé que, même dans ses aspects les plus fondamentaux, nous commençons à peine à le comprendre, à deviner qu'il préfigurait nombre de concepts modernes les plus brillants; nous sommes par conséquent très mal placés pour évaluer le comment et le pourquoi de cette oeuvre. Et pourtant, il faut essayer de le faire.

En fait, nous croyons connaître les motifs premiers qui ont dû amener Pini à composer l'Adhyy, même s'il semble, à première vue, les désavouer presque complètement sous le couvert d'un froid rationalisme. Son oeuvre ht l'aboutissement de siècles de préoccupations religieuses au sujet du langage, préoccupations qui n'avaient cessé de se manifester sous différentes formes depuis les temps les plus reçulés. Déjà dans l'hymne 10.71 du gueda, c'est-à-dire au début du premier millénaire avant Jésus-Christ, les signes sont évidents :

« O Brhaspati, la toute première parole (wc) prononcée par les hommes lorsqu'ils entreprirent de nommer les choses, fut leur bien le plus pur et le plus grand, qui avait été déposé en secret et était révélé par leur bonne volonté. Là où les sages ont créé la parole grâce à leur intelligence comme l'on sépare l'ivraie du bon grain, les amis reconnaissent les signes de l'amitié : leur discours est empreint d'un ton agréable... »

À l'époque des Brhmaa, textes sacerdotaux qui durent être compoposés entre le IXe et le VIIe s. av. J.-C., le langage devint une préoccupation très importante. Ces textes sont bien connus en raison de la formation étymologique des mots qui s'y retrouvent par exemple, on désigne mari et femme par les mots pati et patn parce qu'ils ont pris naissance lorsque le premier être s'est scindé (pat-) en deux parties, homme et femme (atapathabrhmana 14.4.2.5), etc. Ces procédés étyrnologiques sont qualifiés d'« égarés »13 par Keith, et ils ont été désapprouvés par les spécialistes occidentaux, qui, pour la plupart, ne se sont pas rendu compte qu'ils n'avaient rien à voir avec notre tradition de philologie historique, mais étaient tout axés sur le soutien de la réalité par le mythe éternel. Ces procédés servent donc exactement la même fin que les explications mythologiques tout aussi fréquentes qui sont données de faits banals; on explique, par exemple, que si les gens ont aussi peu de scrupule à tuer le poisson, c'est que le dieu du feu Agni a maudit cette espèce qui avait révélé aux autres dieux qu'il se cachait dans l'eau (Taittiryasahit 2.6.6), etc. Néanmoins, il est manifeste que le langage est l'un des principaux aspects de la réalité abordés dans les Brhmaa.




12 Hartmut Scharfe, Grammatical Literahre (A History of Indian Literature, vol. V, fasc. 2), Wieshden, 1977, p. 86. [retour au texte]

13 Op. cit, p. 422. [retour au texte]




L'importance que ces textes accordent au langage apparaît à la lumière des mythes qu'ils renferment et qui portent sur la parole. Dans la mythologie, la parole est une déesse nommée Vc. Le thème qui revient le plus souvent est celui de Vc quittant les dieux et devant être rappelée par eux (par exemple : Aitareyabrhmaa 1.27; atapathabrhmaa 3.5.1.18-23), ou bien quittant les démons appelés Asura (atapathabrhmaa 3.2.1.23-4) :

« Les dieux sauvèrent Vc des Asura. Ils se l'approprièrent, l'enveloppérent de feu et en firent un sacrifice qui était total puisqu'il venait des dieux. Ils l'offrirent en prononçant un couplet anuabh et, par là, en prirent possession. Les Asura, privés de la parole, étaient vaincus lorsqu'ils dirent « He' 1aw he' lava'14! » car c'était là un discours inintelligible et barbare. Il irnporte donc que nul brehmane ne parle comme un barbare, car c'est la langue des Asura. Celui qui connait cette vérité enlève la parole à ses ennemis odieux et ce faisant, a les vainc. »

C'est aussi dans un texte brhmaa (Aitarcyabrhmaa 2.15) que l'on trouve, pour la première fois, une définition explicite qui deviendra une pierre angulaire de la pensée indienne ultérieure : vc y est défini comme l'« esprit universel » (brahman). Le mot composé abdabrehman (« brahman-mot » ou « brahman-parole ») n'apparaît que bien des siècles plus tard, dans le commentaire portant sur le Vyapadya (et non dans le texte lui-même) de Bharthari15, mais il repose sur ce concept pré-upaniadique.

Lorsque la grammaire sanskrite (VyLaraa) fut composée, voilà quel était son arrière plan — ce que Gonda appelle la « parole sacrée »16. L'étude de la grammaire est l'un des six Vedga, sciences auxiliaires qui servent à conserver à la tradition védique sa forme correcte. Les mérites particuliers de cette science sont exposés en détail par Patañjali dans l'introduction de son ouvrage Mahbhya, et ils valent la peine d'être examinés d'une façon approfondie. L'auteur dresse deux listes de ce qu'il nomme abdnusanasya prayojanni, « les buts de l'enseignement linguistique ». Déjà, on note ce que l'expression utilisée par Patañjali a de prescriptif La première liste, assez brève, renferme cinq « buts », et elle est suivie d'une liste plus longue de treize autres buts corollaires.




14 Prononciation incorrecte de he 'raya, « Ô ennemis! » [retour au texte]

15 Ce commentaire (vtti) est habituellement attribué à Bharthari lui-même, mais Madeleine Biardeau (Bharthari, Vkyapadya Brahmaknda avec la vtti de Harivsabha, Paris 1964, Introduction, p. 1-21) est d'avis contraire. [retour au texte]

16 Jan Gonda, Vedic Literature (A History of Indian Literature, vol. 1, hsc. 1), Wiesbaden. 1975, p. 69. [retour au texte]




La première liste indique qu'il faut étudier la grammaire :

(1) pour la présemation des Veda;

(2) pour que l'exécutant du sacrifice puisse modifier le genre et la désinence de façon appropriée lorsqu'il énonce les formules sacrificielles;

(3) parce que le Veda, avec ses six Vedga, doit être étudié par le brahmane, et que la grammaire est le principal des Vedga;

(4) parce que le brahmane doit connaitre les mots, et qu'il n'existe pas de moyen plus simple de les apprendre;

(5) parce que seule la grammaire peut permettre de résoudre certains problèmes d'interprétation des textes védiques.

Ce qui frappe dans cette liste, c'est qu'elle porte exclusivement sur la « parole sacrée » et ignore la communication entre les hommes, les façons d'éviter les méprises, etc. La seconde liste est manifestement une compilation de points précis soulevés dans différents ouvrages faisant autorité, ce qui en explique le caractère quelque peu hétéroclite et répétitif. Par ailleurs, elle ressemble fort à la première. Selon cette liste, la grammaire doit être étudiée :

(1) pour que le brahmane ntutilise pas de barbarismes (Patañjali fait allusion au récit sur les Asura évoqué ci-dessus dans le atapathabrhmaa)17;

(2) pour que le sacrificateur (yajamna, celui qui demande à un prêtre d'exécuter le sacrifice en son nom) ne soit pas détruit parce qu'il emploie un mot fautif;

(3) pour que l'étude (du Veda) ne se fasse pas machinalement, mais qu'elle mène à une véritable compréhension;

(4) parce que la connaissance de l'usage correct des mots garantit « un triomphe étemel dans l'autre monde »;

(5) pour que nous connaissions le bon usage des salutations;

(6) pour que les désinences appropriées puissent être employées dans les cérémonies dites prayja;

(7) pour que nous soyons dinnes d'officier dans les sacrifices;

(8, 9, 10) pour que nous puissions recevoir diverses faveurs mentionnées dans les hymnes du gveda18;

(11) pour que nous n'ayons pas à expier pour l'emploi d'un mot fautif durant un sacrifice;




17 Ci-dessus. [retour au texte]

18 Les numéros (9) et (10) citent l'hymne 10.71, dont le début est traduit ci-dessus. [retour au texte]




(12) pour que nous sachions composer un nom de bon augure pour le fils nouveau-né;

(13) pour que nous puissions recevoir encore une faveur du gveda (voir 8, 9, 10 ci-dessus).

Aucun élément de cette liste n'a de valeur autre que religieuse ou rituelle. Même le « but » n° 5 porte sur un rite important, comme en témoignent le livre de loi de Manu, ouvrage important et ancien (Manusmti 2.117 etsuivantes) et les stra rituels. Au fil des siècles, l'aspect purement rituel et sacrificiel a perdu de son importance, mais la valeur fondamentalement religieuse qu'avait la connaissance de la grammaire n'a jamais été mise en doute. Ainsi Bharthari nous dit que « cet Un qui est divisé en multiples parties par les différences de formation (étyrnologiques, etc.), c'est la Grammaire, et ceux qui l'apprennent accèdent au Brahman suprême » (Vkyapadya, 1.22).

Pini et la norme

Comme la toile de fond des études linguistiques en Inde ancienne est d'ordre purement religieux, a est fort remarquable que la pratique de Pini ne corresponde pas du tout à ce qu'auraient pu laisser prévoir ces prémisses. En effet, l'Adhyy n'est pas, contre toute attente, une grammaire de la langue védique ancienne, mais une grammaire de la propre langue de Pini où sont insérées des parenthèses ponctuelles sur certaines règles particulières à la langue védique. De plus, on s'accorde généralement à dire que ces règles particulières sont le point le plus faible de l'ouvrage de Pini. À cet égard, la description qu'en fait Keith est caractéristique19 :

« L'objet principal de la grammaire de Pini est d'établir les règles de la bh, la langue vivante de l'époque. Sa grammaire incorpore une partie de matériel védique mais le traite d'une manière inégale, ce qui porte à croire qu'elle reposait sur un certain nombre d'études spéciales qui furent mal coordonnées. C'est ainsi que des détails mineurs du Khaka ou de la Maitryaya Sahit sont mentionnés, mais qu'ailleurs dans le texte, l'auteur fait vaguement allusion aux irrégularités de la langue védique, cite des mots de cette langue sans les analyser et autorise des variations de forme sans raison, comme si elles étaient védiques. »

Comment expliquer cette curieuse divergence entre la raison d'être de cette grammaire et son contenu?

Je crois que la réponse réside dans la nature du rapport qui est perçu entre la langue védique et la bh; la divergence vient de notre vision extérieure des choses et non de l'ouvrage en soi. Notre modèle conceptuel découle de la philologie comparative et historique; pour nous, en effet, les langues indo-aryennes se répartissent tout naturellement par ordre chronologique. Nous parlons de l'indo-aryen ancien (sanskrit védique et classique), moyen (inscriptions d'Aoka, pli, prâkrits et apabhraa) et moderne (langues modernes comme le bengali, l'hindi, le gujarati, etc.) et, à nos yeux, le védique est avant tout la plus ancienne langue indo-aryenne, bien que nous admettions naturellement certaines variantes dialectales.




19 Op. ci.t, p. 424. [retour au texte]




Absolument rien ne prouve que Pini ou quelque autre Indien de son époque avait la même conception. Au contraire, lorsque Pini veut indiquer qu'une règle particulière s'applique à la langue védique, il ne précise pas « dans la langue ancienne », mais chandosi, c'est-à-dire « dans la composition métrique [et, par extension, dans la littérature sacrée en général]!20 ». Pour Pini, ce qui distinguait le védique de la bh ordinaire n'était pas une variation dischronique ou dialectale, mais seulement stylistique. Il était donc naturel pour lui de la traiter comme une série de formes déviantes limitées à « la composition métrique [etc.] ». Kiparsky, dont nous reparlerons plus loin21, confirme cette hypothèse : « Pini ne concevait sans doute pas le Veda comme une forme ancienne du sanskrit22. »

Pour ma part, je considère que le seul essai de description diachronique fait par un auteur indien reconnu de l'époque ancienne, se trouve dans un fragment tiré du Nirukta (1.20) de Yska, et même cet essai est très éloigné de notre façon de penser. En effet, pour Yska, le passage du temps influe non pas sur l'évolution linguistique, mais sur la manière de transmettre et de préserver les textes sacrés23 :

« Les voyants possédaient une connaissance intuinve directe. Ils transmettaient oralement les hymnes aux générations suivantes, qui étaient dépourvues de cette intuition. Celles-ci moins versées dans la communication orale, répétèrent (compilèrent) de mémoire cet ou~age, le Veda, ainsi que les traités védiques auxiliaires [Vednga], afin d'illustrer (comprendre) leur significaton. »

Il y a ici un élément dont il est facile de ne pas saisir l'importance fondamentale. En effet, il se peut que Yska et Pini aient dû rédiger des « traités védiques auxiliaires... afin d'illustrer (comprendre) » la signification des Veda, mais cela ne veut pas dire qu'ils se sentaient radicalement éloignés de ces oeuvres antérieures. Cette manière de voir les choses explique pourquoi les motifs, au fond religieux, de Pini et l'ouvrage apparemment profane qu'il a rédigé ne sont pas en fait contradictoires. La langue qu'il décrit est bien la « parole sacrée », car l'idiome des Aryens est une langue sacrée. Elle peut prendre la forme utilisée par les gens ordinaires (laukika) ou par les voyants védiques (vaidika); elle peut prendre la forme de la langue ordinaire (bh) ou celle de « la composition métrique [etc.] » (chandos). Mais, quelle qu'en soit la forme, elle demeure Vc, la parole des élus, et ses propriétés sont divines; c'est pourquoi elle doit être préservée des barbarismes (mlecchatua) et des barbares (mlecchas).




20 Il s'agit du terme le plus général (et aussi le plus courant) qui soit utilisé. Toutefois, Pini emploie aussi d'autres termes plus précis pour désigner des parties particulières du corpus védique : voir Paul Kiparsky, Pini as a Variationist, ed. S.D. Joshi, Poona, Cambridge, Massachusetts, et Londres, 1979, p. 56. [retour au texte]

21 Voir ci-dessous de notre article. [retour au texte]

22 Loc. cit. [retour au texte]

23 Ce passage présente certains problèmes d'interprétation. Le texte sanskrit original se lit comme suit :

satktodharma ayo babhvus te 'varebhyo 'sktktadharmabhya upadeena mantrn saprdur upadeya glyanto 'vare bilmagrahayema grantha sammnsiur veda ca vedgni ca. J'ai cité la traduction de Gonda (op. cit., p. 33), qui est elle-même l'adaptation d'une versbn antérieure de Lakshman Sarap. [retour au texte]




Les critères extra-linguistiques définissant les limites de l'acceptabilité ne sont donc pas des critères chronologiques ou géographiques, mais des critères de classe et de race. Comme le fait remarquer Keith24, Pini a choisi un style dense et obscur comme le stra, non pas seulement à cause de son caractère mnémonique évident, mais parce qu'il avait le mérite d'être ésotérique. En effet, ce métalangage elliptique garantissait que les mlecchas ne pouvaient infiltrer la société des « deux fois nés » (dviya) en apprenant leur langue. Le but ainsi visé a été atteint jusqu'à ce que les savants étrangers (mlecchas) commencent à apprendre le sanskrit, à la fin du XVIIIe siècle.

En ce qui nous concerne, tout cela a pour effet qu'il devient possible de comprendre le genre de grammaire que constitue l'Adhyy. Les deux descriptions traditionnellement opposées qu'utilisent les linguistes occidentaux modernes s'appliquent dans le présent cas et ne s'excluent pas, car la grammaire de Pini est à la fois descriptive et prescriptive. Pini y affirme aussi bien « voici comment je parle » que « voici comment vous devez parler ». Le corollaire est tout aussi clair. « Toute expression non justifiée ki est un usage fautif (apaabda), et celui qui l'emploie n'est pas l'un de nous. » A l'époque de Pini celui qui commettait des apaabda était un mleccha, et ce dernier était doublement rejeté : non seulement il n'était pas un « gentleman », mais encore il « n'était pas sauvé ».

C'est, par conséquent, le qualificatif « normatif » qui traduit le mieux les intentions que devait avoir Pini en composant l'Adhyy. Étant donné que sa grammaire avait précisément pour objet de ne pas apprendre la langue sacrée à ceux qui l'ignoraient, il n'est, en fait, pas entièrement approprié de la qualifier de « prescriptive ». Elle visait plutôt à établir des règles à l'égard des usages acceptables et fautifs de Vc et comportait des notes sur des formations et usages particuliers permis dans le style métrique, mais non dans la langue courante. En ce qui concerne les règles du Veda, il ne faut pas oublier que des dix-huit « buts de l'enseignement linguistique » énumérés par Patañjali25, un seul (le cinquième de la première liste) porte sur l'interprétation des textes védiques existants. Même à titre de grammairien védique, Pini n'est pas un exégéte; on peut tout au plus qualifier son oeuvre de justificative, et cela même constitue une forme d'activité normative.




24 Voir la citation à la page 23 du présent article. [retour au texte]

25 Voir pp. 28-29 du présent article. [retour au texte]




« Pini as a Variationist »

Dans le contexte actuel, où l'Adhyy est présentée comme une grammaire normative, la publication récente du livre de Paul Kiparsky, Pini as a Variationist26, se révèle très opportune. L'ouvrage de Kiparsky rompt avec le raisonnement circulaire sur lequel reposaient les arguments dont nous disposions relativement à l'incidence normative de l'oeuvre de Pini. En effet, la langue décrite par ce dernier et celle attestée par les ouvrages en langue sanskrite se correspondent généralement de façon très étroite. Toutefois, devons-nous attribuer cet état de choses à son exactitude en tant que grammairien ou au soin apporté par les auteurs qui l'ont suivi à se conformer le plus possible à ses règles? Qu'est-ce qui est venu en premier, de l'oeuf ou de la poule?

La manière avec laquelle Kiparsky a éliminé la circularité est particulièrement remarquable; elle repose sur la découverte de nouvelles clés concernant l'Adhyy, clés qui revêtent la forme d'un élément métalinguistique important dont l'existence était inconnue même de Ktyyana, et semble même n'avoir jamais été soupconnée auparavant En réalité, cette découverte produit un « nouvel » ensemble de règles pinéennes qui n'ont pu influencer les usagers du sanskrit par le passé, puisqu'elles viennent à peine d'être révélées. De plus, comme ces « nouvelles » règles portent précisément sur des questions d'acceptabilité concernant des points vagues, en marge de la langue ordinaire, elles sont très appropriées au sujet du présent article. Comme Kiparsky le dit lui-même27 :

« En ce qui concerne la langue classique, l'Adhyy est à la fois descriptive et normative. Tout ce que l'auteur y dit du sanskrit repose très dairement sur des observations de l'usage, de même que sur les intuitions que peut avoir un locuteur natif des usages possibles. Toutefois, il est en même temps entendu que cet usage, tel qu'il est décrit dans la grammaire, constitue une norme à laquelle tous les locuteurs doivent se conformer. »

L'essentiel de la découverte de Kiparsky se résume comme suit : les commentateurs traditionnels reconnaissent unanimement que Pini, malgré son souci d'éviter la redondance, a utilisé presque aussi frequemment l'un que l'autre trois mots différents signifiant « optionnellement » : v, vibh et anyatarasym. Kiparsky soutient que ces trois mots ne sont pas en fait des synonymes. Selon lui, la signification de anyatarasym correspond à ce qui semble être son sens étymologique, soit « alternativement » ou « l'un ou l'autre », tandis que les deux autres mots expriment une préférence : le premier, v, comme en sanskrit ordinaire (surtout dans le composé atha v), indique la forme préférée; le second, vibh, au contraire, désigne la forme possible mais non préférable, comme le donnent à entendre le préfixe souvent péjoratif vi- et surtout la définiton au stra 1.1.44 (« vibh ne signifie pas v »). Voici ce qu'en dit Kiparsky28 :




26 Voir les indications bibliographiques au n° 20, ci-dessus; voir aussi mon analyse de l'ouvrage de Kiparsky dans Bulletin of the School of Oriental and African Studies XLV, 1 (1982), pp. 185-186. [retour au texte]

27 Op. cit., p. 4. [retour au texte]

28 Ibid., p. 15-16. [retour au texte]




« La quantité d'informations nouvelles que nos résultats permettent d'extraire de l'Adhyy est vraiment très considérable. Les trois versions d'opt~onnellement se retrouvent dans à peu prés trois cents règles, mais leur validité s'étend, par anuvtti, à près de cent cinquante autres. De plus, presque toutes les règles de formation des mots tombent sous le coup des principaux mahvibh [« grandes options »]. En tout, plus de quinze cent règles, soit au-delà du tiers du nombre total des règles de l'Adhyy sont influencées par v, vibh ou anyataraspm, et nos constatations donnent un sens plus précis à chacune d'elles. »

Pour vérifier ces hypothèses, Kiparsky s'attache principalement à comparer son interprétation des règles de Pini et l'usage réel dont témoignent les trois corpus les plus pertinents du sanskrit, à savoir : la langue employée par Pini dans l'Adhyy, les documents en sanskrit védique et les textes en sanskrit classique. Les résultats ainsi obtenus, exprimés avec la brutalité des statistiques, sont nettement favorables à l'hypothèse de Kiparsky. Selon ce dernier, dans le texte même de l'Adhyy, « il y avait en tout quarante-six règles [testables], et quarante-trois contenaient uniquement la forme préférée. Dans deux des cas restants..., certaines formes non préférées voisinaient avec des formes préférées, mais ceci pouvait être imputable à une caractéristique générale de la grammaire...29 Dans le dernier cas, qui comprend un seul exemple, l'auteur utilise la forme la moins usitée30 ». L'étude des règles particulières à la langue védique révèle la même tendance. Parmi les vingt règles étudiées et considérées comme testables et pertinentes, « dix-neuf ont été jugées conformes à la distinction de sens proposée entre v et vibh, et une seule contraire à cette hypothèse31 ». Pour ce qui est du sanskrit classique, Kiparsky formule l'observation suivante : « Nous avons établi que dans 138 règles présentant un choix, la forme préférée par Pini concordait avec la forme usuelle constatée dans la littérature sanskrite. . . Par ailleurs, dans dix-neuf autres règles, la forme choisie par Pini allait à l'encontre de l'usage littéraire sanskrit32. » Kiparsky considère quarante autres règles comme des « cas neutres » parce que les données y sont contradictoires ou « simplement trop insuffisantes pour que des conclusions puissent s'en dégager33 ».

Pour donner une idée sommaire des staffstiques, nous constatons que 202 cas corroborent l'hypothèse de Kiparsky et que 21 la contredisent. De ces derniers, tous, sauf deux, remontent au sanskrit classique, et sont donc, plus que tous les autres, sujets à des possibilités de variation. (Selon toute probabilité, la langue qu'employait Pini formait un tout cohérent et le védique, c'est-à-dire « la composition métrique [etc.] », constituait sans doute pour lui un corpus autant que pour nous. Toutefois, il est manifeste que l'évolution des formes et usages préférés au cours de la longue période « classique » postérieure à l'époque de Pini, est susceptible d'entraîner un léger changement des proportions.) On peut difficilement prétendre qu'un rapport d'environ dix cas favorables pour un défavorable n'a pas de valeur statistique significative ou est le fruit du hasard. L'ouvrage de Kiparsky soulèvera certainement des controverses, mais on ne voit pas très bien comment il pourrait être pris en défaut




29 Il s'agit du procédé de « schématisation » mentionné aux pp. 23-24 du présent article. [retour au texte]

30 Kiparsky, op. cit., p. 55. [retour au texte]

31 Ibid., p. 75. [retour au texte]

32 Ibid., p. 182, 186. [retour au texte]

33 Ibid., p. 187. [retour au texte]




Les règles optionnelles, et celles qui comportent des précisions comme bahulam (« dans bien des cas »), prcm (« [dans la langue] des gens de l'Est »34), kutsane (« lorsqu'[il y a lieu d'exprimer son] mépris »), etc., sont celles qui révèlent le plus dairement la valeur normative de la grammaire de Pini. Il décrit une véritable langue parlée en s'appuyant surtout sur son propre usage, et ce sont là des cas où les limites de l'acceptabilité sont floues ou changent d'un ensemble de circonstances à l'autre. (Mentionnons, entre parenthèses, que la « composition métrique [etc.] », a été l'un de ces ensembles de circonstances). Il est intéressant de lire les commentaires que fait Kiparsky sur les efforts déployés par les linguistes occidentaux modernes pour établir une base théorique pemmettant l'insertion de règles équivalentes dans les grammaires postérieures à Chomsky, surtout lorsqu'on note que Pini n'était pas qu'un théoricien, mais aussi l'auteur d'une grammaire très au point. L'ouvrage de Kiparsky est pondéré, mais sait faire la part des choses35 :

« Mentionnons en temminant que nos conclusions vont intéresser même les non-sanskritistes en raison de la controwerse qui oppose depuis peu les linanistes au sujet de la nature des règles optionnelles et de leur fonction dans les grammaires génératives. La solution de Pini est fort différente des deux principales approches étudiées de nos jours : les règles variables, qui introduisent des statistiques sur les facteurs de conditionnement, tant grammaticaux qu'extra-grammaticaux (Labov, 1972), et les échelles implicattives (aussi connues sous le nom de squishes), qui établissent une hiérarchie de règles ou de milieux de conditionnement limités, dans les travaux actuels, aux facteurs grammaffcaux (Bailey, 1973; Ross, 1973). L'approche qu'a adoptée l'auteur de l'Adhyy est plus restreinte sur le plan formel du fait qu'elle n'entraine que l'addition de l'auxiliaire modal doit à l'auxiliaire peut, ce qui indique une une possibilité de choix sans détermination de préférence.

Il est trop tôt pour choisir l'une ou l'autre de ces solutions, mais il faut reconnaitre que celle de Pini donne à réfléchir... »

Kiparsky a également36 découvert l'existence d'un procédé formel de simplification utilisé par Pini dans le cadre de ses règles optionnelles, procédé qu'il désigne sous le nom de « schématisation ». Ce qui est particulièrement intéressant dans ce procédé, c'est qu'il démontre que Pini dans certains cas limites, a soupesé les mérites respectifs de la simplicité formelle et de la précision descriptive, et qu'il a finalement opté pour la première. Par exemple; dans le stra 6.4.136 de l'Adhyy, l'auteur affirme qu'en ajoutant la désinence -i du locatif singulier et du nominatif accusatif duel neutre aux radicaux en -an, la voyelle -a- de la racine peut être amuie, mais qu'il est préférable qu'elie ne le soit pas (vibh). En réalité cependant, les choses sont un peu plus complexes que ne le donne à entendre ce stra. Un survol de la littérature rituelle affectant la forme du stra et composée à peu prÈs à l'époque de Pini révèle que la règle énoncée s'avère dans le cas de radicaux -an simples (ahan-i est employé quatre fois plus souvent que ahn-i, etc.), mais que pour les radicaux en -man et en -van, c'est l'inverse qui s'applique, puisque uyoman-i, par exemple, se rencontre deux fois plus souvent que uyoman-i. De plus, l'usage personnel de Pini confirme cette double préférence : il utilise ahan-i, mais namn-i, etc. Et pourtant, dans le stra en question, il « schématisait » la réalité complexe dans le but de simplifier l'énoncé, qui n'en demeure pas moins globalement exact37.




34 L'interprétation traditionnelle de ce passage est « de l'avis des grammainens de l'Est », par exemple prcm cry matena, Kikvtti sur Pini, 4.1.17. [retour au texte]

35 Op. cit., p. 17. [retour au texte]

36 Voir ibid., p. 52-54. [retour au texte]

37 Ibid., p. 53-54. [retour au texte]




Le procédé de « schématisation » témoigne d'un refus de la part de Pini de reconnaître des sous-catégories là où se présentent des questions de préférence marginale. Il fait preuve en cela, à bien des égards, de mesure et de sagesse. En effet, l'exactitude absolue n'existe pas au chapitre de la préférence linguistique, car chaque idiolecte possède ses formes préférées et même ses propres variantes circonstancielles (par exemple, lorsque je prie mon directeur de banque de m'accorder un découvert plus élevé, je ne tiens pas le même langage que lorsque je viens de faire ma troisième faute de frappe sur une ligne). Une grammaire parfaitement exacte ressemblerait à une carte dessinée à l'échelle d'un kilomètre au kilomètre. Pour revenir à l'exemple de Pini cité plus haut, le texte de Kiparsky démontre clairement que dans la sous-catégorie de formes à radical -an simple (où la désinence -an-i est préférée), la forme -n-i (rjñ-i) du mot rjan- (« roi ») est presque aussi usitée, peut-être à cause de l'analogie avec rjn- (« reine »). Pini aurait-il dû le faire remarquer aussi? Sûrement pas, car « il y a une limite aux explications38 ». Le procédé de schématisation (employé, rappelons-le, seulement lorsque les deux formes sont possibles) conserve à la prammaire son caractère de simplicité sans engendrer de fautes.

Options et normes

La simplicité générale de la méthode adoptée par Pini pour indiquer une préférence entre plusieurs choix est un atout important, même si c'est justement cette simplicité trompeuse qui a occulté pendant prés de deux mille ans la nuance entre v, vibh et anyatarasym. En employant trois mots de connotation différente pour désigner le terme « optionnellement », Pini a introduit dans plus du tiers de ses règles un indice du rapport entre les formes et la norme sanskrite. Chaque niveau de la hiérarchie linguistique comporte des éléments dont l'acceptabilité est incertaine, et Pini l'indique dans des règles portant sur chaque niveau linguistique. En fait, une majorité assez importante des options pondérées semblent se retrouver dans les règles morphophonologiques et morphologiques, mais cela découle simplement du fait que ces domaines renferment les plus importantes séries de variables du sanskrit, langue fortement « synthétique » et désinentielle. Il est normal que les domaines comportant le plus de règles présentent aussi le plus d'options. Je présente ci-dessous quelques règles optionnelles caractéristiques afin d'illustrer l'éventail de situations grammaticales dans lesquelles elles se retrouvent, les répercussions qu'a la découverte de Kiparsky sur leur interprétation et le rapport entre les préférences exprimées par Pini et l'usage attesté.




38 Wittgenstein, Philosophical Investigations 1. [retour au texte]




Le stra 8.3.3139 est une règle phonologique portant sur un point de samdhi, qui s'exprime par i tuk, le mot na du stra précédent continuant à s'appliquer, par anuvtti, tout comme le mot-option v, énoncé cinq stra plus haut. Le stra se lit donc comme suit : « Après -n [et] avant -, t [est inséré] de préférence. » Selon que l'on choisit ou non cette option, d'autres règles s'appliquent qui introduisent de nouvelles modifications : par exemple, bhavn + ete devient de préférence bhavnt ete, puis bhavñc ete (stra 8.4.40) pour se transformer enfin en bhavanc chete (stra 8.4.6340), alors que la forme non modifiée et moins recommandée bhavan sete devient simplement bhavñ ete (stra 8.4.40). Les deux formes de sadhi permises (-ñc ch- et -ñ -) sont connues en sanskrit, mais celle que préfère Pini (-ñc ch-) est, de loin, la plus usitée41.

Voici deux exemples d'énoncés pondérés sur la possibilité d'option morphophonologique : le stra 6.4.8042, qui précise que les désinences d'accusatif singulier et pluriel du mot str- (« femme ») sont de préférence (v) striyam et stnyah, respectivement, mais peuvent aussi être stm et sth; le stra 8.2.3343, qui indique que les participes passés passifs des racines druh-, muh- et snih-, entre autres, sont de préférence (v les formes drugdha-, mugdha et snigdha-, et peuvent être à la rigueur drha-, mha- et snha-. Dans ces deux cas, les auteurs sanskrits classiques se sont conformés aux usages sanctionnés par Pini (bien qu'ils ne se soient naturellement pas rendu compte qu'il s'agissait d'une préférence). En effet, les formes striyam et striya sont certainement plus usitées que strm et str et, parmi les participes passés exprimés par l'articulation rétroflexe -dh-, on ne retrouve dans les textes anciens que mdha-.




39 Voir Kiparsky, op. cit., p. 173. [retour au texte]

40 Indiqué par erreur comme 8.4.64 dans l'ouvrage de Kiparsky. Comme l'indique Kiparsky (p. 190), les stra 8.4.62 à 8.4.65 sont eux-mêmes visés par le mot option anyatarosym (« l'un ou l'autre »), ce qui est un peu irrégulier étant donné la tendance générale de Pini à employer v dans cette parde de sa grammaire. [retour au texte]

41 Les copistes et les imprimeurs simplifient ordinairement la jonction -ñc ch en -ñ ch- . [retour au texte]

42 Voir Kiparsky, op. cit., p. 141. [retour au texte]

43 Voir ibid., p. 169-170. [retour au texte]




L'accent tonique44 du vieil indo-aryen, trait suprasegmental, est également affecté par des règles optionnelles. Ici, cependant, un problème se pose. Commel'indique le fait que Pini se servait de l'accent à titre de procédé de notation (les règles principales nommées adhikra comportent l'accent svarita pour les distinguer des autres), le sanskrit parlé à son époque était encore accentué. Toutefois, les seuls documents sanskrits accentués qui soient arrivés jusqu'à nous sont des textes védiques d'une période beaucoup plus ancienne que celle de Pini (et même beaucoup de textes védiques n'ont été conservés que dans des manuscrits non accentués). En sanskrit classique, l'accent n'apparaît jamais. Or, rien ne permet de croire que l'usage de l'accent n'ait pas varié depuis l'époque la plus ancienne jusqu'à sa disparition complète (qui a sans doute été accompagnée de modifications accessoires). Il n'existe donc aucune raison valable de soutenir comme le font beaucoup de spécialistes occidentaux modernes et de grammairiens indiens importants comme Bhaoj Dkita, que les règles de Pini à l'égard de l'accent ne s'appliquent qu;à la langue védique. Au contraire, l'Adhyy renfemme un certain nombre de règles sur l'accent qui ne se rapportent manifestement pas à « la composition métrique [etc.] », notamment le stra 8.2.84 : « Pour un appel fait à distance, la voyelle de la dernière syllabe est aiguë et prolongée pour la durée de trois mores. » Toutefois, l'absence de textes accentués écrits à l'époque de Pini ou ultérieurement signifie malheureusement que nous ne pouvons évaluer le rapport entre les normes qu'il établit et l'usage réel.

Comme exemple d'une règle optionnelle portant sur la morphologie mentionnons le stra 5.3.2945, qui indique qu'après les mots para- (« qui est au-delà ») et avara- (« qui est en deça »), il est préférable de ne pas (vibh) remplacer -astt par le suffixe (que nous dirions adverbial) -atc. Selon Kiparsky, « ces deux dérivés de para sont tout à fait usuels aussi bien en langue védique qu'en sanskrit classique. La forme que préfère Pini est cependant plus usitée (B[öhtlingk et] R[oth] relèvent parastt 39 fois et paratc 21 fois). On ne rencontre avarastt ou ava[ra]ta dans aucun document ancien46 ».

Le stra 2.3.2547 constitue un bon exemple d'une règle de syntaxe modifiée par la découverte de Kiparsky. D'après cette règle, vibh gue 'strim, il est permis de mettre à l'ablatif un nom abstrait masculin ou neutre indiquant la cause, mais il est préférable de ne pas le faire (il faudrait lui préférer le cas instrumental du stra 2.3.23). Kiparsky souligne que cet ablatif est absent des textes les plus anciens; pourtant, à l'époque des vrttika de Ktyyana sur l'Adhyy, cet ablatif est devenu la forme courante et continuera de l'être durant toute la période du sanskrit classique (les trois exemples tirés de l'Adhyy se rencontrent dans des stra que l'on sait, par ailleurs, être des interpolations tardives)48. Par conséquent, il s'est manifestement produit un revirement dans les préférences après l'époque de Pini ce qui semble étayer l'hypothèse selon laquelle ce dernier aurait vécu à une époque relativement ancienne. Il surgit une autre question fascinante, mais à laquelle il est impossible de répondre : si le sens différent des mots employés par Pini pour dire « optionnellement » avait été compris, est-ce que cette évolution des usages se serait quand même produite, ou aurait-elle du moins été plus lente?




44 Voir ibid., p. 58, 68-69. [retour au texte]

45 Voir ibid., p. 120-121. [retour au texte]

46 Ibid., loc. cit. [retour au texte]

47 Voir ibid., p. 95-96. [retour au texte]




Consensus et autorité

Même si nous ne pouvons répondre à la question précédente ni à d'autres de méme nature, il nous est possible, en laissant de côté les règles optionnelles, de voir jusqu'à quel point les écrivains sanskrits postérieurs ont essayé de se conformer aux normes énoncées par Pini. Ce faisant, nous découvrons que, dans bien des cas, ils ne tiennent tout simplement aucun compte de la grammaire. L'usage des temps du passé, soit l'aoriste, l'imparfait et le parfait est un exemple bien connu. Pini donne des règles très précises à leur sujet : l'aoriste a un sens général dépassé mais (comme l'indiquent les stra qui suivent) de passé récent (3.2.110); l'imparfait est l'expression d'un « passé qui n'est pas d'aujourd'hui » (3.2.111) et le parfait exprime le même « passé antérieur au jour présent mais dans le cas d'un fait situé hors la vue du sujet parlant » (3.2.115). Pour ne donner qu'un exemple, ceci n'empécha nullement un auteur classique très cultivé comme Dadin (VIIe siècle apr. J.-C.) de faire de l'aoriste un temps de narration générale et même d'employer à l'occasion un verbe à la première personne du parfait, par exemple dans ksbhartu caosibasya kany kntimat nma cakame « Je tombai amoureux de Ktimat, fille de Caasiha, souverain de K »49, un événement dont on ne peut certes pas dire que le locuteur n'en a pas été témoin. Nous pouvons expliquer comment est disparue la distinction entre les différents temps du passé : elle résulte simplement de l'évolution de la langue parlée populaire de la période en question, qui abandonna tous les passés conjugués en faveur de constructions périphrastiques faisant appel au participe passé passif. Ce qui importe toutefois, de notre point de vue, c'est que cette situation ait pu influer sur le sanskrit lui-même, malgré les recommandations de Pini, qui faisait autorité pendant la période classique.




48 Stra 1.2.53, 1.2.54, 1.2.56. [retour au texte]

49 Daakumracarita 4. [retour au texte]




Et les cas semblables sont nombreux. Quiconque étudie le sanskrit s'étonne, à la lecture de l'Adhyy, de ce qu'un grand nombre des usages et des formations qu'elle sanctionne lui sont complètement inconnus. Patañjali lui-même, dans un passage des plus intéressants, admet qu'il existe une divergence entre ce qui est grammaticalement possible et ce qui est en usage : il reconnaît que le parfait n'est normalement pas utilisé à la deuxième personne du pluriel et qu'il est alors remplacé par des participes (Mahbhya 1.9.10-13). L'enseignement de Pini et l'usage ultérieur diffèrent très fortement, de sorte que les dictionnaires et les grammaires regorgent de mots et de formes que l'on trouve uniquement dans l'Adhyy et les documents connexes : des composés invariables comme adjistti « au sujet des femmes » (2.1.6) ou spaprati « un peu de soupe » (2.1.9), des absolutifs comme brmmaaveda bhojayati « il donne de la nourriture à autant de brahmanes qu'il en connaît » (3.4.29), et combien d'autres. Les écrivains de la période classique ont maintes fois péché par action et par omission contre la grammaire qui, pourtant, faisait autorité à leurs yeux.

Il est clair qu'il s'est développé au sujet des enseignements de Pini un consensus tacite en vertu duquel certaines règles devaient être observées de façon absolue tandi que d'autre pouvaient tomber tranquélement dans l'oubli Les temps avaient changé, tout comme l'état du sanskrit, et, par voie de conséquence, la situation de sa grammaire. À l'époque de Pini, l'Adhyy avait été un énoncé normatif sur la langue vivante de la race dominante, celle des Aryens; elle ne servait plus, après Pini, qu'à l'enseignement d'une langue de moins en moins vivante, utilisée dans certaines circonstances et à certaines fins précises par l'élite sociale (et religieuse). Pini avait voulu définir les limites de l'acceptabaité linguistique (par exemple, comment l'accent d'une salutation devrait varier selon la classe sociale de la personne à laquelle elle s'adresse — 8.2.83) et, partant, aider les usagers de la « langue sacrée » à éviter tout manquement au rituel. Sa grammaire était maintenant devenue l'instrument d'enseignement d'une langue qui n'était plus une langue maternelle, mais que l'aristocratie devait savoir maitriser pour des raisons d'ordre social — et non plus par souci de respect du rituel.

En cessant d'être une langue véritablement naturelle, le sanskrit a dû perdre un grand nombre des moyens d'expression qu'il offrait auparavant au locuteur expressions hmaières, régionalismes et toutes sortes de formes de langage traditionnelles et non littéraires. À titre de comparaison, on peut imaginer ce que notre propre langue deviendrait si elle n'était plus utilisée que par des étrangers qui l'auraient apprise dans des livres. Même en ne tenant pas compte des faute grammaticales, lexicales, etc., la capacité d'expression s'en trouverait très gravement appauvrie. Comme l'a noté Edward Ullendorf, il est des cas où cette indigence de l'expression est déjà évidente50 :

« On peut souvent observer les singularités de l'anglais international dans des revues savantes. Les collaborateurs qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue y publient leurs articles dans le style nébuleux d'un anglais universel affaibli et sans correction des éditeurs trop occupés pour s'attarder aux « futilités » stylistiques. À ce sujet, je n'ai d'ailleurs jamais rien vu de plus pertinent que la préface d'un auteur hollandais qui de toute évidence, ne pouvait lui-même être visé par une telle mise en garde :

« Il convient de faire une remarque supplémentaire sur la langue de rédaction
« du livre. Ce qui peut sembler de prime abord de l'anglais ne l'est pas. Le
« livre a en fait été écrit dans une lingua franca propre au monde occidental
« du milieu du XXe siècle, que certains peuvent appeler par erreur de l'anglais,
« et qui tient en fait beaucoup de cette langue, en particulier pour ce qui est
« du vocabulaire et de la syntaxe. Quant au reste, il trahit une foule d'influences,
« attribuables à des modes de pensée et d'expression hétéroclites... »

L'affaiblissement de même nature subi par le sanskrit a rendu superflues d'importantes parties de la grammaire de Pini Toutes les règles qui n'étaient pas consacrées par l'usage écrit, quelqué acceptables qu'elles aient pu être jadis dans la langue parlée, furent condamnées à l'oubli. Et les centaines de stra de l'Adhyy qui sanctionnent l'emploi de composés comme adhistri et spaprati, d'absolutifs comme brhamaauedam, etc., n'eurent plus aucune utilité sur le plan pratique et tombèrent irrémédiablement en désuétude, sauf chez quelques pédants. Le même sort était réservé aux règles qui allaient à l'encontre des tendances essentiellement simplificatrices qui caractérisaient les autres langues parlées de l'époque : il suffit de lire un texte des Bhmaa pour trouver un usage de l'aoriste conforme à celui qu'enseignait Pini; mais, pour autant que je sache, aucun auteur classique n'a jamais essayé d'établir une distinction entre les temps du passé dont il faisait usage.

Pini n'était plus normatif; il était devenu prescriptif. Mais, quoi que les usagers du sanskrit puissent dire au sujet de son autorité (ils disaient que seuls Ktyyana et Patañjali étaient davantage autorisés, mais, bien sûr, seulement en cas de doute : yathottara muniprmyam)51, Pini n'était pas seul à exercer une influence sur l'usage linguistique. En sa qualité de grammairien normatif, il avait dû dénoncer des expressions peu souhaitables, apprises au gré de l'acquisition et de l'utilisation journalières d'une langue maternelle; comme grammairien prescriptif, il devait maintenant dénoncer une norme établie de l'usage écrit et les tendances analytiques (et non plus synthétiques) des nouveaux dialectes. Quelle antipathie il a dû inspirer à des générations d'écoliers indiens! Son influence directe doit en effet s'être limitée presque exclusivement à la salle de classe — d'où les fréquents efforts pour faire de l'Adhyy un manuel de grammaire plus accessible, soit en la récrivant de bout en bout (les grammairiens bouddhistes et jaïns)52, soit en modifiant simplement l'ordre des stra de Pini (Rmacandra, Bhaoj Dkita, etc.)53. Il est cependant au moins un rapport sous lequel l'influence normative de Pini est demeurée intacte : toutes les grammaires du sanskrit qui ont suivi s'inspiraient ouvertement de l'Adhyy dans leurs principaux aspects, tant pour la forme que pour le fond.




50 « George Steiner's After Babel », Bulletin of the School of Oriental and African Studies XXXIX, 2 (1976), p. 403-420, surtout p. 419-420. [retour au texte]

51 Maxime populaire que l'on trouve par exemple dans le commentaire de Kaiyaa sur (le commentaire de Patañjali sur) Pini, stra 1.1.29. [retour au texte]

52 Voir p. 24 du présent article. [retour au texte]

53 Voir pp. 24-25 du présent article. [retour au texte]




La situation du sanskrit en Inde ne semble avoir subi aucun changement fondamental depuis l'époque de Bhaoj, de sorte qu'à la lecture des écrits des grammairiens indiens d'aujourd'hui, on peut reconnaître des attitudes qui, malgré une présentation en apparence « moderne », n'auraient pas paru étranges il y a quelques centaines d'années. Lorsque, par exemple, le regretté pandit V. S. Joshi rédigea en 1964 les conclusions de son étude de l'Adhyy et des commentateurs qui ont suivi pour déterminer la place qu'il fallait réserver au sadhi, il le fit avec le plus grand respect pour ce qu'il considère clairement comme une autorité prescriptive54 :

« Par conséquent il me semble que les grammairiens sanskrits, depuis l'époque de Pini, ont prétendu que le samdhi ne devait lorsque dans le discours normal, il y aurait une pause entre deux mots. Il faut admettré que cette règle n'a pas été suivie dans le sanskrit écrit et que le samdhi se retrouvait entre tous les mots d'une phrase grammaticale. Il conviendrait toutefois de changer cette façon de procéder et de n'observer le sadhi, à l'écrit, que lorsqu'il se retrouve dans la forme orale. »

Découvrir au vingtième siècle que nous avons tous écrit incorrectement le sanskrit pendant les deux derniers millénaires, voilà qui est quelque peu amusant, mais qui témoigne en même temps avec éloquence de l'autorité que l'on a si longtemps accordée à Pini. Le pandit Joshi ne voit, lui non plus, rien d'anormal à se lancer dans un débat qui oppose les spécialistes depuis des siècles et à proposer un yogavibhga (« division » interprétative) du stra 1.3.3 de Pini « à titre de nouvelle suggestion devant permettre de pallier le défaut bien connu de l'Adhyy, appelé 'anyonyraya' [cercle vicieux]55 ». (Le problème réside dans le fait que pour expliquer le terme technique ik56, Pini utilise le pratyhra57 hal58, et que pour expliquer comment interpréter un pratyhra, il a recours au terme technique it.) Si ce n'est qu'il écrit en anglais, le pandit fait sans équivoque partie de la tradition du Vykaraa indien59, une tradition d'érudition qui mérite d'être étudiée, mais peut-être plus pour elle-même qu'à cause de sa valeur comme instrument pour la compréhension de Pini.




54 Venkateshshastri Joshi, Problems in Sanskrit Grammar, Poona, 1980, p. 26. [retour au texte]

55 Ibid., p. 70. [retour au texte]

56 Voir p. 22 du présent article. [retour au texte]

57 Ibid. [retour au texte]

58 Hal signdie « n'importe quelle consonne ». [retour au texte]

59 Voir p. 27 du présent article. [retour au texte]




Le normal et l'anormal

À l'intérieur des limites imposées par le « consensus tacite » décrit dans la section précédente, les écrivains de la période classique ont essayé en général d'écrire en « bon sanskrit pinéen » : ils se sont efforcés à tout le moins d'éviter les formations qui étaient de toute évidence étrangères à Pini. Ainsi par exemple, bon nombre d'innovations du sanskrit épique ne sont pas passées dans l'usage littéraire (même si on devait, plus tard, les retrouver souvent dans les Pura, textes religieux de la période ultérieure; elles pouvaient dans ce cas être agréées à titre d'ra « appartenant [au langage propre] aux voyants »). L'histoire de la littérature sanskrite classique présente néanmoins en général un caractère de plus en plus artificiel; on constate d'ailleurs à partir du milieu du premier millénaire apr. J.-C. environ, une tendance évidente à l'utilisation de mots et de formes inusités, précisément parce qu'ils sont « pinéens60 ». Ainsi on trouve dans le Naiadhacarita, écrit au douzième siècle par rhara, le verbe darayithe, seul exemple, semble-t-il, d'utilisation du futur périphrastique moyen dans toute la littérature classique, employé de toute évidence dans le but arrêté de faire étalage d'érudition. Les prosateurs commencèrent à utiliser des composés de plus en plus complexes à l'intérieur de phrases de plus en plus longues et ceux qui écrivaient en vers, à utiliser de plus en plus de formes recherchées. À l'extrême de cette tendance, le poète Bhai, du septième siècle, fit de sa nouvelle version de l'histoire de Rma (Rvaavadha, souvent appelée simplement Bhaikvya « poème de Bhai ») une illustration non dissimulée des règles de la grammaire et de la rhétonque sanskrites.

Cette évolution donne un tour nouveau à l'image de grammairien prescriptif accolée à Pini. Les formes qu'il approuvait étaient innombrables et celles qui avaient cours dans le sanskrit conventionnel de l'époque ultérieure étaient beaucoup moins nombreuses, ce dont savait profiter le poète désireux d'écrire dans un style très « érudit » et plutôt précieux. L'Adhyy représentait à ses yeux une mine de formes et de tours peu usités, dont l'emploi était approuvé par la plus haute autorité possible. Il était précisément à la recherche de ces formes qui paraissaient inhabituelles ou quelque peu bizarres dans le sanskrit « affaibli » de son époque. Il les exploitait au maximum, les utilisant, par exemple, pour composer des vers à peine compréhensibles, à double sens, ne contenant qu'une ou deux consonnes ou pouvant se lire à la fois en sanskrit ou en prâkrit, etc. Pour les poètes de cette catégorie, l'Adhyy était, pour ainsi dire, une « grammaire anormative ».




60 Ou bien, devrait-on parler d'une tendance à employer des formes et des mots pinéens précisément parce qu'ils sont inusités? Quoi qu'il en soit, ces auteurs se butaient à une pierre d'achoppement dont ils ignoraient heureusement l'existence, car, comme l'indique Kipalsky (op. cit., p. 76) : « Dans le domaine des règles optionnelles, nous sommes confrontés au paradoxe suivant : plus un auteur essaie d'observer les règles de Pini, moins ses écrits y seront conformes. » [retour au texte]




Il existe d'autres exemples de même nature. C'est un fait bien connu qu'il est dangereux pour un philologue de se pencher sur les prâkrits litléraires, car ces derniers constituent des versions conventionnellement — on pourrait presque dire mécaniquement — défommées du sanskrit; leur ressemblance avec toute forme de langage jamais parlée est fort probablement assez faible. Dans certains cas, en effet, la prudence s'impose de manière indéniable; c'est le cas, par exemple, pour Hemacandra, qui a écrit son poème prâkrit Kumraplacarita pour illustrer, règle par règle, sa propre grammaire prâkrite.

L'exemple le plus extraordinaire est sûrement celui de la langue indoaryenne moyenne, appelée paic (langue des lutins)61. Le paic est au centre du plus grand mystère de l'histoire de la littérature indienne, car on dit de lui qu'il a été la langue de la Bhatkath, une énomme collection d'histoires dont plusieurs versions sanskrites ont survécu mais dont on n'a jamais retrouvé l'original. Mis à part la Bhatkath portée disparue, seuls quelques fragments de paic nous sont connus. Toutes choses étant égales d'ailleurs, ces fragments auraient une valeur exceptionnelle à titre de seuls textes conservés d'une langue ancienne. Mais toutes choses ne sont pas égales d'ailleurs. Malheureusement, tous ces fragments, sauf un, nous sont connus uniquement pour avoir été cités par des grammairiens ou des écrivains discutant de poésie et ont été, ou bien altérés, ou bien composés pour l'occasion. L'unique exception, un court récit en prose, a sans nul doute été composé après le fait à partir d'une description grammaticale, fort probablement celle d'Hemacandra62. On pourrait toujours prétendre qu'un tel paic « de seconde main », créé (ou modifié) par un grammairien désireux de décrire la langue, vaut mieux que rien du tout, mais il est malheureusement évident que peu de grammairiens prâkrits (sinon aucun) connaissaient le paic mieux que nous. Master est en mesure de démontrer63 qu'un grand nombre de caractéristiques apparentes de la « langue des luffns » ne sont en fait que le résultat d'erreurs commises par divers grammairiens qui plagiaient le travail de leurs prédécesseurs.

C'est donc dire que dans les dernières phases de son évolution, la grammaire indienne manquait de contact avec le réel. On avait recours à des arguments savants, compliqués et souvent pleins de pièges pour défendre l'autorité irréprochable du grammairien Pini, mais les seuls écrivains qui essayèrent vraiment d'appliquer ses règles n'avaient aucunement pour ambition d'écrire en sanskrit normal. Les grammairiens qui suivirent étudièrent la grammaire de langues qu'ils ignoraient, illustrant leurs affirmations d'exemples de leur cru. Le Vykarana était devenu de lui-même un domaine de pensée abstrait, qui n'avait plus aucun lien avec le monde réel du langage et de son usage. En commentant l'utilisation du participe passé à la place de formes verbales à la deuxième personne du pluriel du parfait64, Patañjali fut probablement le dernier des grammairiens à se rattacher au discours vécu; ses successeurs allaient réduire l'oeuvre indienne à une étude toute théorique, dans le pire sens du terme.




61 Pour de plus amples renseignements sur le paic, voir Alfred Master, « The Mystenous Paic », Journal of the Royal Asiatic Society, 1943, p. 34-45, 217-233, ainsi que les ouvrages plus anciens qui y sont mentionnés; Alfred Master, « An Unpublished Fragment of Paic », Bulletin of the School of Oriental and African Studies XII, 3-4 (1948) p. 659-667; et F.B.J. Kuiper « The Paic Fragment of the Kuvalayamal » Indo-Iranian Journal I, 3 (1957) p. 229-240. [retour au texte]

62 Voir Master (1948), p. 660. [retour au texte]

63 Voir Master (1943), en particulier p. 217 et suivantes. [retour au texte]

64 Voir p. 39 du présent article. [retour au texte]




Il est au moins une chose pour laquelle nous sommes redevables aux grammairiens traditionnels de l'Inde : ils ont préservé pour nous le texte de l'Adhyy et nous ont fourni un grand nombre des outils permettant d'en comprendre le sens. Les études pinéennes sont plus vivantes aujourd'hui qu'elles ne l'ont été pendant des siècles et les érudits tant indiens qu'occidentaux ont entrepris de jeter un regard neuf sur le travail de Pini et d'en bien saisir la signification. S'ils peuvent faire connaître à un plus large public le génie du grammairien normatif le plus ancien du monde, et probablement toujours le plus grand, tous ces efforts n'auront pas été vains.




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