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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






II

L'héritage gréco-latin

Par Michel Casevitz et François Charpin



À l'origine, l'idée même de norme, et le mot aussi sont étrangers à la langue et à la pensée grecques. On trouve difficilement l'équivalent exact en grec du latin norma, mot à l'origine du français norme1.

De fait en Grèce, il n'y a pas, à proprement parler, une seule et unique langue mais un ensemble de dialectes grecs jusqu'à ce que s'imposent, progressivement à partir de la fin du IVe siècle2, plusieurs koinè3, parmi lesquelles la koinè ionienne-attique parait prépondérante. « Dès le début de la tradition, écrit A. Meillet4, chaque région, chaque cité a son parler propre et c'est ce parler local qui, presque partout, est écrit dans les actes officiels ou privés, chaque genre littéraire a sa langue particulière, et presque chaque auteur traite cette langue d'une manière spéciale. Ces formes diverses qu'affecte le grec dès le début de l'époque historique se groupent en un petit nombre de familles qu'on nomme I. » Effectivement, les apparences du grec sont diverses et les formes sous lesquelles il apparaît varient : le linéaire B (« mycénien ») du deuxième millénaire avant notre ère note du grec dans un système graphique constitué de syllabogrammes et d'idéogrammes; au premier millénaire, où la graphie alphabétique fut adoptée, le cypriote a continué longtemps d'être graphié selon un système syllabique. Et dans une même cité, plusieurs alphabets ont pu se succéder. ainsi en affique, au vieil alphabet affique succéda à la fin du Ve siècle l'alphabet ionien5. Ainsi le premier abord du grec se signale par la variété formelle. Il y a autant de grecs que de cités et d'époques grecques.




1 Le français a confondu norme (du latin norma) et nome (du grec ) : ainsi on parle d'un fait normal et d'un autre anomal (hors de la norme, de la règle) ou anormal (hors de la normalité, étrange, cf. normis, difformis).

Dans le vocabulaire grec, , baguette de jonc à l'origine (cf. , le roseau) est « la règle », « la baguette », employé dans tous les sens techniques. On le trouve tardivement au sens figuré de « régle grammaticale », « principe », « modèle », chez Apollortius Dyscole, Choerobascus, etc... Au sens général de « règle, usage, loi », le grec classique emploiera , , ou surtout . , habitude, coutume (le mot subsiste en grec moderne), exclut en fait l'acception de norme, règle qui s'impose; est la manière d'être, la coutume, d'où le caractère, les moeurs; est la règle établie, l'ordre, le rite. Les grammairiens (et les juristes) utiliseront le mot nomoV devenu « loi » par figement du sens de « coutume, usage ». Voir P. Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, histoire des mots, Paris 1968-1980, ss. vv. , , , . [retour au texte]

2 On convient d'appeler hellénistique la période qui, succédant à l'époque classique, commence à la mort d'Alexandre (323 av. J.-C. ) et précède la période romaine (146 av. J.-C., date de la prise de Corinthe par les Romains). On peut consulter M. Lejeune, Phonétique historique du mycénien et du grec ancien, Paris, 1972, p. 9. Dans la suite, nous abrégerons par Phonétique. [retour au texte]

3 (s.-entendu ) signifie « la (langue) commune ». [retour au texte]

4 A. Meillet, Aperçu d'une histoire de la langue grecque, Paris, 1965, p. 77. Nous abrégerons par Apercu. [retour au texte]

5 Cf. infra, pp. 49-50. [retour au texte]




Allons plus avant dans l'examen de la langue elle-même. Là encore, dans l'examen des formes, la variété est évidente, et elle l'était aux sens des Grecs; à cet égard on peut citer le témoignage de l'historien Hérodote au Ve siècle, parlant des cités grecques ioniennes d'Asie Mineure (Enquête 1, 142) :

« Ces Ioniens n'usent pas du même langage mais de quatre sortes de variantes. Milet est la première de leurs villes vers le Sud, ensuite viennent Myonte et Priène; ces villes sont situées en Carie et ont le même dialecte. Les suivantes sont situées en Lydie : Ephèse, Colophon, Lébédos, Téos, Clazomène, Phocée celles-là, au point de vue de la langue, diffèrent tout à fait des précédentes et s'accordent entre elles. Restent encore trois villes ioniennes, dont deux sises dans des les, dans les Îles de Samos et de Chios, et une établie sur le Continent Erythrée; les gens de Chios et d'Erythrée ont le même dialecte, les Samiens en ont un particulier pour eux seuls. Cela fait quatre types de langage » (Trad. E. Legranu).

De même les auteurs comiques obtiennent des effets faciles en parodiant devant leur public local les dialectes de leurs voisins : Aristophane, dans Les Achamiens et dans Lysistrata, représente des Mégariens, des Béotiens, des Laconiens, dont il fait rire en grossissant, en caricaturant les particularités linguistiques qui les distinguent des locuteurs attiques, tant sur le plan phonétique que sur les plans morphologique, syntaxique ou lexical. Dans le seul domaine phonétique, les Attiques (et l'ensemble des loniens) se distinguaient des autres Grecs : un ancien6 a pris « une prononciation prépalatale et fermée, intermédiaire entre et  »7 et s'est confondu avec ancien noté .

Ainsi un Attique entendant (pour i.-attique) reconnaît aussitôt un Grec extérieur au domaine ionien-attique.

Quand Aristophane (Les Oiscaux, 570) veut parodier les Doriens et spécialement les gens d'Olympie, il fait dire à un de ses héros « Qu'il tonne à présent le grand [...] Zan » (trad. H. Van Daële, C.U.F.), au lieu de en attique (et, dans la langue homérisante des poètes , Eschyle, Les Suppliantes, 162). Les lexicographes de l'époque romaine nous ont ainsi transmis quantité de gloses nous renseignant sur les particularités dialectales. Le Lexique d'Hesychius (Ve siècle de notre ère) est, à cet égard, d'un grand intérêt8.




6 Qu'il soit issu d'un « grec commun » (langue prédialectale que l'on reconstruit par comparaison entre les différentes formes dialectales) ou de « traitements » anciens. [retour au texte]

7 Lejeune, Phonétique, p. 234. En attique, après p, et , si une contraction n'était pas intervenue, s'est rouvert. [retour au texte]

8 Exemple de glose avec indication dialectale : . On apprend que est en laconien la forme correspondant à en ionien-attique. [retour au texte]




La morphologie présente un ensemble varié de particularités dialectales. Bornons-nous à deux exemples. Dans la flexion nominale, le datif pluriel de la flexion athématique9 est en , ancienne désinence de locatif : de , le corbeau, (graphié à l'époque classique ); mais en éolien, ce sera . En poésie, dés Homère, les deux finales et seront employées selon les besoins métriques. Et on pourra trouver chez Homère des formes bigarrées : ainsi du nom du navire ( en attique et dans les autres dialectes mais en ionien) le datif pluriel (correspondant à en attique et dans les autres dialectes, mais on trouvera en ionien et en éolien ) est à la fois ionien-attique (- au lieu de - dans les autres dialectes) et éolien ( pour ailleurs). Dans la catégorie verbale, l'infinitif, forme nominale du verbe, offre une belle démonstration de cette variété caractéristique : être se dit en ionien-attique mais on trouvera ailleurs, selon les dialectes et aussi selon les auteurs, .

Le vocabulaire n'est pas en reste et les Grecs s'en rendaient compte comme on le voit par les paroles d'Hermogéne dans le Cratyle (385 d-e) : « En effet, Socrate, je ne conçois, pour ma part, qu'une juste façon de dénommer : je puis appeler chaque objet de tel nom, établi par moi, toi de tel autre, établi par toi. Il en est de même pour les cités. Je les vois parfois assigner chacune un nom différent aux mêmes objets, des Grecs se séparer ainsi des autres Grecs, et les Grecs des Barbares » (Trad. L. Méridier, C.U.F.).

Des mots très usuels diffèrent d'un dialecte à un autre. La particule modale, en ionien-attique et en arcadien, est ailleurs , ou . Le nominatif pluriel de l'article est (masculin) à Athènes mais peut être ailleurs toí. « Je veux » se dit en attique mais en dorien, en locrien, en béotien, en thessalien10, cependant que apparaîtra typiquement dorien. « Prendre » se dira en ionien-attique mais en dorien. On pourrait multiplier à l'envi les exemples de ce genre, illustrant l'extrême diversité de ce qu'on appelle abusivement « le grec ».




9 La grammaire normative parle ici de « troisième déclinaison ». [retour au texte]

10 Encore s'agit-il de formes étymologiquement apparentées comme la grammaire en rend compte aujourd'hui aisément. [retour au texte]




La littérature offre aussi de multiples exemples de cette diversité abondante. Si les langues effectivement parlées nous sont connues surtout par les inscriptions locales, les parodies qu'ont laissées les Comiques, les quelques témoignages insérés par les écrivains férus de surtout les historiens (Xénophon et Plutarque pour les Laconiens; Thucydide11 a gardé quelques textes de traités), les gloses relevées tardivement par les philologues, les langues littéraires diffèrent aussi à la fois de chaque dialecte particulier et entre elles. Une langue littéraire ne correspond pas à une langue parlée, elle est une langue qui s'adresse à une communauté plus vaste qu'une cité. Depuis les poèmes homériques, dont la langue est spécifique, mélange composite de diverses couches chronologiquement et dialectalement fondues et habillées d'un « vemis » ionien, l'épopée sera écrite en ionien littéraire, et Apollonios de Rhodes ou Quintus de Smyme, poètes hellénistiques, ont écrit en une langue proche de la langue d'Homère : mutatis mutandis, tout se passe comme si la langue de la chanson de Roland s'était imposée à l'auteur de La Franciade, de La Henriode ou de La Légende des siècles. Exemple prestigieux, à l'aube de la littérature grecque, Homère ancêtre de tout poète grec, est cependant un cas d'espèce. Reste que « chaque grand groupe dialectal [ionien-attique, dorien, éolien; l'arcadochypriote ne compte pas à l'époque comme un groupe important] a tendu à se créer sa langue littéraire propre; certaines cités ont leur langue littéraire à elles, et l'observation des langues littéraires livre sur les dialectes, et même sur certains parlers locaux, des données »12. La langue de la lyrique chorale prend sa source dans les grands sanctuaires situés en pays dorien : même le béotien Pindare chantera en dorien littéraire; depuis Alcée et Sappho, la poésie lyrique personnelle sera écrite en lesbien, bien que la tendre Corinne chante en « béotien littéraire ». Dans la tragédie attique, aux parties parlées, affiques, s'opposent les parties lyriques, de coloration dorienne. En prose l'histoire, fille de l'épopée, se raconte d'abord dans la prose ionienne, langue du pére de l'histoire en grec, Hérodote, avant d'être adaptée en attique par Thucydide13. Langue d'Hippocrate, l'ionien sera aussi la langue de la technique, cependant que l'art oratoire, illustré par des rhéteurs et logographes attiques, fleurira dans la langue d'Athènes.

Ces premières considérations, visant à mettre en évidence la grande variété, la grande diversité des parlers et des langues grecs, ne doivent pas faire oublier pourtant le sentiment que les locuteurs grecs ont toujours eu d'une unité de la langue grecque.

En premier lieu, l'unité se fonde sur l'opposition aux Barbares : la langue est au-delà des dialectes, les Grecs se comprennent entre eux Le parler grec, 14, est commun à toutes les cités : le grec est compréhensible à tous les Grecs, et différent des langues des Barbares15.




11 Une est une particularité de langue. [retour au texte]

12 A. Meillet, Aperçu, p. 120. [retour au texte]

13 « On a pu dire, avec quelque exagération, que chaque genre littéraire grec a gardé le dialecte de la région où il a été cultivé pour la prernière fois ». A. Meillet, Aperçu, p. 124. [retour au texte]

14 Platon, Alcibiade, 111a-111c. On retiendra notamment, du dialogue entre Alcibiade et Socrate, cet échange de propos : « SOCR. À ton avis, la majorité des gens sont-ils en différend sur ce qu'est une pierre ou du bois? Et si tu interroges n'importe qui, ne sont-ils pas en accord, ne se précipitent-ils pas vers le même objet quand ils veulent saisir une pierre ou du bois? Il en est ainsi pour tout ce qui est analogue. Car c'est à peu prés cela, à ce que je comprends, que tu signifies par "savoir parler grec", n'est-ce pas? — ALC. OUI — SOCR. Donc, n'est-ce pas, ils sont d'accord entre eux, comme nous avons dit, chacun d'eux avec lui-même, et dans l'ordre public, les cités ne sont pas en contestation en affirmant ceci pour les unes et cela pour les autres. » Cette affirmation d'un minimum de compréhension entre Grecs n'est pas contredite par le passage du Cratyle (385d) affirmant à propos de la dénomination idéalement juste des objets, dans la bouche d'Hermogéne : « Je ne conçois pour ma part qu'une juste façon de dénommer : je puis appeler chaque objet de tel nom établi par moi, toi te tel autre établi par toi. Il en est de même pour les cités. Je les vois parfois assigna chacune un nom différent aux mêmes objets, des Grecs aller à l'encontre des autres Grecs, et les Grecs à l'encontre des Barbares. » [retour au texte]

15 La notion de barbare est d'abord d'ordre linguistique. (onomatopéique à l'origine) s'oppose à et désigne l'étranger — particulièrement les Mèdes, les Perses — en ce qu'il n'est pas intelligible : il balbutie. Si le mot simple n'apparaît pas avant le VIe siècle, le composé , « à la langue barbare », désigne chez Homère les Cariens (Il. 2, 867). [retour au texte]




Le sentiment d'unité est fondé aussi dès les premiers textes épigraphiques ou littéraires sur l'existence d'un alphabet commun malgré de menues différences16. Mais, plus profondément, l'unité linguistique de quelques groupes dialectaux et, par delà, du grec, s'appuie sur un sentiment de communauté : non seulement bien sûr la communauté religieuse ancrée dans les grands sanctuaires, mais aussi la communauté du patrimoine littéraire entretenu par l'enseignement. Homère a éduqué la Grèce, dit Platon17. Si les poèmes homériques sont d'abord oeuvres d'aèdes professionnels transmises par les rhapsodes à destination d'anstocrates lettrès, tout Grec confié aux soins du maître d'école apprend ses lettres dans Homère et aussi chez les vieux poètes didactiques et politiques, tel Solon18. Plus précisément, l'enseignement classique vise à former un citoyen (, le membre de la , cité) capable de participer à la vie de la cité sur , lieu de réunion. L'action politique est à l'origine de l'enseignement des sophistes attentifs à l'art de persuader, donc à l'art de parler justement ().




16 Et en laissant de côté le cypriote, proprement isolé. [retour au texte]

17 République, 10, 606 e : . Cité par H.I. Marrou, Histoire de l'Éducation dans l'Antiquité 2, Paris, 1965, p. 39. Tout ce qui se rapporte à l'enseignement en Grèce est magistralement exposé dans cet ouvrage. [retour au texte]

18 L'enseignement en Grèce fut démocratisé dés le début du Ve siècle; son essor coïncide à Athènes avec l'établissement de la démocratie (à l'usage des seuls citoyens, certes, mais parmi ceux a, les aristocrates n'en furent plus les seuls bénéficiaires). À l'époque classique, à côté d'une éducation particulière, apparaît l'éducation collective qui outre la gymnastique, enseigne l'art musical. Mais « à côté du pédotribe et du cithariste, il y a le , "celui qui apprend les lettres", qui deviendra un jour par synecdoque , "le Maître" par excellence, le MaBre tout court ». Dés le début du Ve siècle, les lettres étaient enseignées dans des écoles (Marrou, op. cit., p. 83 et note 7, p. 522). [retour au texte]




La langue a été tôt mêlée à la vie de la cité qui y a vu matière à légiférer comme du reste. C'est que, dès l'origine, la législation d'une cité est conservée par l'inscription qui est requise. La forme linguistique est objet des décrets officiels : on rappellera l'importance de l'archontat d'Euclide (403-402) sous lequel fut adopté l'alphabet ionien en remplacement de l'ancien alphabet attique19. Mais on prendra garde que cette réforme de l'alphabet n'eut pas d'autre but que d'adapter la graphie à la prononciation, non l'inverse. L'introduction de la norme orthographique résulte de l'usage, qui prend force de loi.

Le sentiment linguistique né de l'enseignement des lettres et des premiers textes littéraires a dû aboutir dès l'époque classique à la conscience d'une certaine régularité grammaticale. Trés révélateur à cet égard est l'entreffen de Socrate avec Strepsiade dans Les Nuées (v. 659-679) :

SOCRATE. — Eh bien, il te faut d'abord apprendre qui sont au juste, parmi les quadrupèdes, les mâles [, à la fois mâles et masculins].
STREPSIADE. — Mais je les connais, moi les mâles, à moins d'être fou bélier, bouc, taureau, chien, oiseau [, exactement « coq »].
SOCRATE. — Tu vois ce qu'il t'arrive? Tu appelles la femelle oiseau du même mot que le mâle!
STREPSIADE. — Comment ca? Allons!
SOCRATE. — Comment? Tu dis bien « oiseau » et « oiseau » [ ].
STREPSIADE. — Oui, par Poséidon. Et en réalité comment dois-je l'appeler?
SOCRATE. — Oiselle [, création fantaisiste par analogie de , « lionne » en face de « lion »] et l'autre, oison [, ancien nom d'agent à la base du nom courant épicène].
STREPSIADE. — Oiselle? Ah c'est parfait, oui par l'Air! Aussi, simplement pour cet enseignement, je remplirai de farine jusqu'à ras bord ta... cardopos [ta huche à pétrir. La finale apparait, pour un Grec, spécifique des mots masculins].
SOCRATE. — Et voilà! Encore autre chose! « La Cardopos », tu l'appelles masculin alors que c'est féminin!
STREPSIADE. — Comment? Moi j'appelle Cardopos mâle?
SOCRATE. — Oui tout comme Cléonymos...
[...]
STREPSIADE. — À l'avenir comment me faut-il dire?
SOCRATE. — Comment? Eh bien « la Cardopè » comme Sostratè [une femme].
STREPSIADE. — La Cardopè? Féminin?
SOCRATE. — Parfait! [...]



19 Dans l'ancien alphabet attique un E notait à la fois (), et , EI notant l'ancienne diphtongue, O notait et , OY notant l'ancienne diphtongue. L'adoption de l'alphabet ionien permet de distinguer dans la graphie les longues ouvertes des longues fernées et seule la prononciation monophtonguée des anciennes diphtongues EI et OY permit d'employer ces digrammes pour et , respectivement. [retour au texte]




Cette discussion où Socrate, tel un sophiste, « homme habite à entortiller » un être simple, met à mal le fruste Strepsiade, révèle l'existence dans le cercle des « intellectuels » d'une réflexion sur les rapports des noms à la réalité des choses, sur les constituants grammaticaux, particulièrement le genre et les paradigmes flexionnels. On constate des traits réguliers dans une langue, on passera ensuite à l'énoncé des règles, des normes. C'est de cette époque, avec les sophistes comme techniciens, que date l'apparition d'une science grammaticale, plus précisément la grammaire normative. Si pour les philosophes, la langue n'est objet d'étude que pour éviter qu'elle n'entrave la connaissance des choses de la vérité, qui lui est extérieure20, les sophistes, puis les grammairiens, faisant de la langue leur unique objet d'étude, soucieux d'abord d'éloquence, vont fonder une grammaire normative d'abord utilitaire. Bien parler, , c'est parler correctement, justement, ; l'effort des grammairiens soucieux de la correction de la forme sera complémentaire de l'effort des philosophes à partir de Platon et surtout d'Aristote pour que la forme soit conforme aux choses elles-mêmes.

Ainsi vont apparaître, d'une part, le purisme des philologues21 et, d'autre part, l'étude des catégories grammaticales22. Le mot barbarisme qui apparait dans la langue d'Aristote (Poétique, 1458 a 26), définit un phénomène d'intrusion du non-grec dans la langue des Hellènes23; stricto sensu, il est défini par Apollonius Dyscole (Syntaxe, 198, 7) comme ... , incorrection d'un lexème, par opposition au solécisme, ... [], incorrection de la trame des lexèmes incohérents. Dans l'analyse des types de signifiés de l'énoncé, Aristote fonde la logique grammaticale, condition de l'adéquation de l'énoncé à son objet. Toute la grammaire ultérieure et la rhétorique en sont tributaires. Il ne nous parait pas inutile de remarquer que c'est avec l'époque hellénistique et l'unification du monde grec sous la direction macédonienne que nait et se développe une science grammaticale authentique : les pafficularismes et l'autonomie des cités s'effacent peu à peu, les koinè, et principalement la koinè ionienne-attique, permettent la réflexion approfondie sur une langue commune24.




20 Nous renvoyons ici à l'excellent résumé de M. Baratin et F. Desbordes dans L'analyse linguisbque dans 1'Antiquité classique, I les théories, Paris, 1981, spécialement pp. l5-l9. [retour au texte]

21 D'abord amoureux du langage (discours), le philologos sera le spécialiste de l'étude grammaticale. [retour au texte]

22 Les catégories de langue sont à l'origine des catégories logiques : cf. E Benveniste, Problémes de linguistique générale I, Paris, 1966, p. 19 (contra, M. Baratin-F. Desbordes, op. cit., p. 22-23). [retour au texte]

23 Le verbe a d'abord le sens de « parler comme un Barbare ». [retour au texte]

24 Sur la koinè, on consultera A. Meillet, Aperçu, p. 253-322. [retour au texte]




D'un côté, le monde grec hellénistique est très étendu : « On a parlé grec à l'époque hellénistique depuis la Sicile jusqu'aux frontières de l'Inde, depuis l'Égypte jusqu'aux rives septentrionales de la mer Noire. »25 D'un autre côté, les locuteurs ne sont plus seulement des Grecs mais aussi de nombreux étrangers. Aussi apparaît la nécessité de fixer une langue qui ne cesse de se répandre en se modifiant. Deux tendances s'opposent : la norme d'une langue correcte à observer (à décrire et à conserver), la langue des orateurs et écrivains « classiques », telle qu'on l'enseigne dans des écoles et telle qu'on l'écrit et, tendance contraire, l'évolution de la langue parlée, simplificatrice et unificatrice. De là date l'écart entre la langue écrite (même si elle contient nombre de traits d'innovation) et la langue parlée26, si funeste de conséquences.

La grammaire de l'époque hellénistique et romaine, issue de la tradition des sophistes et des philosophes, est une grammaire normative dans un double sens : elle décrit les différents constituants de la langue et de l'énoncé, elle enseigne la correction linguistique. L'exemple en est donné par la « grammaire » ( ) de Denys le Thrace27, premier traité à être parvenu jusqu'à nous; il doit s'agir, plutôt que d'un traité de grammaire, d'un exposé à partir d'un enseignement oral fondé sur la connaissance des oeuvres, récitées, des poètes et des prosateurs28. Tel quel, ce traité a exercé une grande influence sur les grammairiens ultérieurs.

Ainsi la norme dans la grammaire grecque, née du sentiment de l'unité de la langue malgré sa diversité et d'une certaine conscience de sa réqularité, s'est développée dans un effort pédagogique pour fixer la langue dans un certain état de pureté et pour permettre l'étude des écrivains de la « belle époque ».

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25 Ibid., p. 254. [retour au texte]

26 Jusqu'aux temps modernes, la langue puriste, artificielle, s'opposera à la langue populaire, et cette opposition, qui paraît enfin se résoudre aujourd'hui au profit de la langue populaire, a un fondement socio-politique. [retour au texte]

27 La date en est controversée, elle doit se situer entre la fin du IIe siècle et le début du 1er siècle av. J.-C. Denys apparaît ainsi comme le « promoteur de l'enseignement grammatical » (A. Chassang, « La grammaire de Denys de Thrace », Ann. de l'Association pour l'Encouragement des Études Grecques en France, II, 1877, p. 138-146), le « fondateur de la science grammaticale » (A. et M. Croizet, Histoire de la littérature grecque, V, Paris, 1910, p. 124). [retour au texte]

28 Cf. I, 1 : « La grammaire est la connaissance empirique des mots qu'on trouve généralement chez les poètes et les prosateurs ». [retour au texte]




En 159, le roi Attale II de Pergame chargea le grammairien Cratès de Mallos d'une ambassade auprès du Sénat. Dès le début de son séjour à Rome, celui-ci se cassa la jambe et, pendant son immobilisation forcée, occupa son temps en organisant des causeries et des conférences sur sa spécialité. Le succès fut immédiat et eut de tels prolongements que cet événement est généralement considéré comme la première manifestation d'une recherche grammaticale dans la République du second siècle avant J.-C.

Le récit, rapporté par Suétone29 et par Aulu-Gelle30, est sans doute plus cocasse que vraisemblable. Comment croire en effet, qu'avant la venue de Cratès les Romains n'avaient jamais réfléchi, d'une manière ou d'une autre, sur la correction de leur langage et ne possédaient pas de critères, implicites ou explicites, pour déterminer ce qui était acceptable ou non dans leur discours. La pratique qu'ils avaient du latin comme langue vivante — qui se parlait, s'apprenait, s'enseignait dans un peuple dont il constituait la langue maternelle — les obligeait nécessairement à prendre parti sur de tels problèmes en de nombreuses circonstances de la vie.

L'anecdote révèle cependant deux traits fondamentaux de ce que pourrait être l'histoire de la notion de norme dans la culture linguistique des Romains :

  • la réflexion sur la norme ne leur parait pas liée à une réflexion sur la grammaire;

  • la réflexion sur la grammaire dépend entièrement de la pensée grecque dont elle a emprunté les options philosophiques, voire les manies.

Il est évident que l'accident de Cratès et ses conséquences jetèrent d'emblée tous les lettrés dans la problématique et les querelles qui, depuis plusieurs siècles, partageaient les Grecs; comme leur conférencier, ils jugèrent primordial de se prononcer sur l'origine du langage, origine que certains trouvent dans la nature (), et d'autres dans la convention (). Trois cents ans plus tôt, dans le Cratyle, dialogue qui porte en sous-titre « Sur la justesse des noms », Platon avait évoqué cette question. Parler est un acte qui se rapporte aux choses; or, les choses ont un certain être permanent qui n'est ni relatif à nous ni dépendant de nous, elles ne se laissent pas entrâner çà et là au gré de notre imagination; mais elles existent par elles-mêmes, selon leur être propre et conformément à leur nature. Il convient donc de « nommer les choses selon la manière et le moyen qu'elles ont naturellement de nommer et d'être nommées et non comme il nous plaît ». Le nomothète idéal, qui le premier s'avisa de les désigner, devrait en conséquence s'identifier au dialecticien; mais, demande Platon, si ce personnage « ne se faisait pas une idée juste des choses et qu'il ait établi les noms sur cette idée, qu'arrivera-t-il quand on le prend pour guide?31 » Une position aussi nuancée qui, sans renier expressément la nature transcendantate du langage, n'en reconnaît pas moins les défaillances et l'inadéquation, est tout à fait exceptionnette parmi les Anciens qui, dans cette matière, procèdent par affirmations catégoriques. Selon Pythagore32, c'est un Dieu, possédant la sagesse suprême, qui a donné leur nom aux choses. Pour Héraclite33 et ses disciples, les mots sont des images, non pas de ces images commerciales grossières qui reproduisent les objets, mais des images virtuelles parfaites, comme celles qu'on voit dans l'eau ou dans un miroir. Pour les stoïciens, la sagesse consiste à se laisser guider entièrement et continûment par la Nature ( 34. Or le langage appartient lui-même à l'ordre de la Nature; il convient donc de lui accorder une confiance absolue : les mots, en effet, « miment les choses »35. Tous les vocables peuvent se justifier en termes rationnels; ce sont des sortes d'onomatopées où les choses elles-mêmes chantent. On peut le constater « quand nous disons le tintement du bronze, le hennissement des chevaux, le bêlement des moutons, la sonnerie des trompettes, le cliquetis des chaînes. On voit en effet que tous ces mots ont une sonorité comparable à celle des choses qui sont exprimées par les mots. Mais comme il y a des choses qui ne possèdent pas de sonorité, pour elles, ce qui compte, c'est la ressemblance de sensation : par exemple, il en est qui touchent l'esprit avec douceur ou dureté; la douceur ou la dureté des sons qui les expriment, de la même manière qu'ette impressionne l'ouie, a engendré leur nom. Et le mot doux lui-même a une sonorité douce. De la même façon, à entendre le mot lui-même de dureté, qui ne croirait qu'elle est dure? Pour l'oreille il est doux de dire plaisir; mais il est dur de dire croix. Les choses mêmes créent une impression qui correspond à la sensation que créent les mots »36. Dans une telle perspective, on comprend que la recherche de la vérité s'effectue dans le langage et par le langage qui constitue l'objet et l'instrument de la dialectique et de la rhétorique, elles-mêmes considérées comme les deux parties constitutives de la logique37. La seconde de ces sciences traite du discours suivi des genres (judiciaire, délibératif, laudatif), de l'invention de la disposition, de l'élocution, de l'action. La dialectique traite des exprimants (sons, voyelles, consonnes, appellatif, verbe, conjonction, article... Grécité, clarté, concision, justesse...) et des exprimés (exprimables complets et incomplets, le prédicat, la proposition...). Toutes les analyses sont essentiellement orientées vers la distinction de ce qui est vrai et de ce qui est faux. On conçoit dés lors que Diogène Laèrce classe tous les traités de Chrysippe qui évoquent les questions de langage sous le terme 38. En face des tenants de l'origine naturelle du langage, la théorie de son origine conventionnelle trouve ses défenseurs avec Démocrite : il voit dans les mots une création du hasard qui seul peut expliquer les phénomènes d'homonymie ou de synonymie, des changements de désignation ou l'absence de termes dans le lexique courant39. Aristote, qui distingue soigneusement le discours en général et le discours qui est susceptible d'exprimer le vrai ou le faux40, considère le mot comme un symbole () conventionnel, et non pas comme un signe naturel ()41. Épicure, qui reconnait au langage une origine naturelle — puisque le besoin a amené l'homme à émettre des sons —, pense qu'il est devenu conventionnel : codifié à l'intérieur des clans et enrichi par des apports personnels acceptés de la communauté, il est l'oeuvre de la société42. Toutes ces théories philosophiques ont incontestablement marqué la pensée grammaticale. Vers la fin du deuxième siècle avant J.-C., la querelle avait atteint une acuité toute particulière. Elle s'était ravivée à l'occasion du débat entre Analogistes et Anomalistes. La critique philologique se développant, notamment dans le cadre de l'école d'Alexandrie, plusieurs auteurs essayaient de classer les formes du langage en rapprochant les paradigmes semblables des paradigmes semblables : ce sont les Analogistes que Varron a assimilés hâtivement43 aux partisans de la . D'autres, et notamment les stoïciens, attentifs à la multiplicité des formes et sensibles à tous les phénomènes d'exception, refusaient de repérer des principes unificateurs et affirmaient que tout obéissait à l'Anomalie. « Pourquoi? Parce que le langage est une création parfaite et supérieure : elle dépasse donc l'entendement de l'homme et ne saurait comporter de règles pratiques sur le plan humain »44. Lorsque Cratès de Mallos vint à Rome, il se présenta comme l'élève de Chrysippe, donc comme un stoïcien défenseur de l'anomalie, et il passa tout son temps à polémiquer contre Aristarque, défenseur de l'analogie. Le débat passionna sans doute les Romains : Varron y consacra plusieurs livres du De Lingua Latina45; Quintilien en parle; César écrivit un De Analogia; les Anciens citent en outre Cicéron, C. César et Auguste46; on peut penser également que Nigidius Figulus, en tant que néo-pythagoricien, et Aelius Stilo, en tant que stoïcien, avaient pris part au débat. Il faut bien constater que la grammaire naît à Rome au milieu d'une effervescence idéologique sans précédent. On s'attendrait à trouver des monographies du latin tout à fait différentes selon les choix philosophiques de leurs auteurs.




29 De rhetor. 1. [retour au texte]

30 15, 11. [retour au texte]

31 Crat. 436 d. [retour au texte]

32 Proclus, In Crat, 16, p. 5-6 Pasquali; Jaml., Pyth. XVIII, 82. [retour au texte]

33 In Arist De Interpr., p. 34, 26 Busse. [retour au texte]

34 Cf. A. Rivaud, Les grands courants de la pensée antique, p. 164 sq. [retour au texte]

35 Origène, in Von Amim, Stoic. Fragm. 2, p. 44, fragment 146. [retour au texte]

36 Saint Augustin, Principia dialecticae, in P.L., t. 32, 1412. [retour au texte]

37 Diog. Laert 7, 34, 41 sq. [retour au texte]

38 Diog. Laert 7, 189-198. [retour au texte]

39 Proclus, In Crat. XVI, p. 7 Pasquali [retour au texte]

40 De Interpr. 1, 16 a. [retour au texte]

41 Ibid. [retour au texte]

42 Diog. Laert 10, 75-76. [retour au texte]

43 Cf. J. Collart, Varron, Grammainen latin, p. 155. [retour au texte]

44 Ibid., p. 135. [retour au texte]

45 Livres 8, 9, 10. [retour au texte]

46 Quintilien 1, 6, 18. [retour au texte]




La notion de norme grammaticale ne peut pas être la même pour celui qui croit que le langage doit sa création à un dieu ou à des hommes, qu'il respecte les principes d'une logique universelle ou obéit aux règles d'une institution humaine. Or, à part quelques individus dont on ne sait que peu de choses, la grande majorité des grammairiens a refusé de prendre parti et, à la suite de Varron, a retenu toutes les définitions à la fois. « La latinité, c'est l'observance du parler correct dans le cadre de la langue latine. Elle repose sur les quatre éléments que voici : nature, analogie, usage, autorité. La nature des verbes et des noms est immuable, et personne ne nous a transmis plus ou moins que ce qu'il a reçu. Car si un homme prononce scrimbo le mot scribo, ce n'est pas la règle de l'analogie, c'est la nature même par définition qui le convainc d'erreur. L'analogie, elle, selon les techniciens, est la systématisation du langage offert par la nature, et elle établit le départ entre la langue de l'homme inculte et la langue de l'homme cultivé, comme on sépare l'argent du plomb. L'usage, lui, a autant de portée que l'analogie, non pas en théorie, mais en pratique : car il tire sa valeur de l'accord du grand nombre, de telle façon que le raisonnement théorique, sans aller jusqu'à l'approuver, l'admette cependant; la théorie en effet a pris l'habitude d'adopter, en les empruntant à la masse même de la langue courante, les formes qui ont trouvé crédit. L'autorité est le dernier élément normatif du langage. C'est lorsque tous les autres éléments font défaut qu'on a recours à celui-là, comme à une bouée. »47 Le même éclectisme se retrouve dans Diomède, Quintilien, saint-Augustin, Audax.. Même des auteurs dont la démarche semble plus cohérente, tel Priscien, n'échappent pas à une telle attitude : dans la préface du livre 17, ce dernier précise qu'il suit principalement Apollonius Dyscole, mais aussi tous les auteurs latins ou grecs qui lui semblent bon48. En venant de la Grèce jusqu'à Rome, la grammaire a changé d'esprit et de contenu. Les principes épistémologiques qui la régissaient lorsque des philosophes la définissaient comme science, sont devenus de simples qualités de l'objet, variables et incohérentes. La norme n'est plus fondée en raison; elle est fondée sur des constatations empiriques qui, tout en éliminant l'idée d'évolution historique, établissent le caractère invariable et social du bon usage. Les notions de natura, uetustas, auctoritas, consuetudo renvoient à une conception du langage selon laquelle tout ce qui a été écrit par les Anciens et qui demeure encore compréhensible, tout ce qui correspond à l'usage de la bonne société et à l'usage des gens cultivés s'impose comme règle. Les traités voient dans uetustos le respect d'un passé grandiose (maiestas) auquel les contemporains sont portés par des sentiments presque religieux (religio)49; l'auctotitas est présentée comme l'imitation d'écrivains de toute première importance (summi auctoresp)50 Quant à l'usage (consuetudo), ce n'est pas l'observation du langage courant : « Si nous appelons ainsi ce que fait la majorité nous donnerons un conseil très dangereux, non seulement pour le langage, mais, ce qui est plus grave, pour la vie. D'où nous viendrait, en effet, tant de bonheur que ce qui est bien obtienne le suffrage de la majorité? Par suite, de même que s'épiler, porter des cheveux taillés en gradins, boire avec excès dans le bain, usages très répandus dans notre ville, ne sont pas l'usage, parce que toutes ces pratiques sont blâmables en quelque point, et que nous nous baignons, nous faisons couper nos cheveux et prenons nos repas conformément à l'usage, de même dans le langage, si des façons de parler vicieuses sont communément répandues, ce n'est pas une raison pour y voir la règle du langage. Car, sans parler de la façon dont les ignorants s'expriment communément, nous savons que, souvent, au théâtre, tout le public, et, au cirque, toute la foule poussent des exclamations barbares. Donc pour le langage, j'appellerai usage l'accord des gens cultivés et pour la vie celui des honnêtes gens. »51 La comparaison n'est pas fortuite : elle établit une identité entre style honnête et honnête homme; le bon usage devient l'usage des gens de bien. En pratiquant un éclectisme qui met sur le même plan des théories contradictoires, les grammaires latines — à de très rares exceptions près — ont annulé la signification scientifique des grands systèmes philosophiques grecs et leur ont substitué la sauvegarde du consensus eruditorum, identifié par Quintilien au consensus bonorum.




47 Diomède, G.L.K. I, 439; cf. saint Augustin, G.L.K. V, 494; Max Victorinus, G.L.K. VI, 189; Audax, G.L.K. VII, 322... [retour au texte]

48 G.L.K. III, 107. [retour au texte]

49 Quintilien 1, 6, 1. [retour au texte]

50 Id. 1, 6, 42. [retour au texte]

51 Id. 1, 6, 44. [retour au texte]




La norme ne porte que sur des portions hétérogènes et limitées du domaine linguistique. En renonçant à suivre expressément une théorie quelconque, en refusant d'entreprendre une analyse exhaustive et systématique du latin, les grammairiens ont restreint leur étude à la simple collection de procédures discontinues et de notations isolées. L'ensemble est habituellement regroupé dans quelques livres : l'un renferme des considérations d'ordre phonétique (inventaire des définitions et descriptions du son, de la lettre, de la syllabe, de l'accent); un autre contient des développements sur la rhétorique, et notamment sur la diction (le débit du locuteur, la modulation de l'énoncé), sur la correction (solécismes et barbarismes) sur l'ornementation (tropes et figures, métaplasmes) et éventuellement sur la versification. La pièce maîtresse est toujours le livre consacré aux parties du discours, partes orationis. « La plupart des auteurs de grammaires ont commencé par traiter des lettres, ou du son, ou d'une définition de la grammaire. Mais, visiblement, ils se sont tous trompés. Ils n'ont pas traité, en effet le domaine spécifique de leur discipline, mais un sujet qu'ils ont en commun avec les orateurs et les philosophes. De fait, l'orateur aussi sait parler des lettres; le son n'est décrit par personne plus que par les philosophes; et la définition appartient aux péripatéticiens. C'est pourquoi Donat a agi avec justesse et avec un plus grand savoir en commençant par les parties du discours. C'est spécifiquement le domaine des grammairiens. »52 La tradition grammaticale ne s'intéresse pas à deux, cinq, neuf, dix ou onze parties du discours, mais, à la suite d'une longue série de débats, seulement à huit :

« Les Anciens, en effet, parmi lesquels Aristote aussi et Théodecte, n'ont parlé que de verbes, de noms et de termes de liaison, sans doute parce que les verbes constituent la part active du langage, les noms, la matière, l'un exprimant ce que nous disons, l'autre ce dont nous parlons, les termes de liaison ayant pour rôle d'indiquer leurs connexions; cette dernière catégorie est, je le sais, communément appelée coniunctio, mais ce terme me parait traduire plus proprement . Peu à peu, les philosophes, surtout les stoïciens, en ont augmenté le nombre; d'abord, aux termes de liaison ont été ajoutés les articles, puis les prépositions; aux noms, l'appellatif puis, le pronom, puis le participe, forme qui tient aussi du verbe; aux verbes mêmes les adverbes. L'article n'étant pas exigé par notre langue, son rôle est distribué entre d'autres parties du discours; mais aux parties déjà mentionnées se joint l'interjection. D'autres, cependant, se couvrant de l'autorité d'auteurs compétents. Il ont suivi que la classification en huit parties, comme Aristarque et, de nos jours, Palémon qui ont fait entrer dans la catégorie du nom le vocable ou appellatif, comme espèce sous un genre »53.




52 Servius, G.L.K. IV, 405, 4. [retour au texte]

53 Quintilien 1, 4, 18. [retour au texte]




Après Quintilien, si les espèces varient considérablement d'un auteur à l'autre, le dénombrement est définitivement établi. Il repose sur des considérations empruntées à la logique formelle. À la suite de Platon, d'Aristote, de Zénon... Les grammairiens soulignent le rôle fondamental du nom et du verbe : pour tous les traités, le nom désigne la substance — spécifique ou non — de chaque être qu'il implique; le verbe nomme l'accident qui affecte une substance. Toutes les autres parties du discours se définissent en fonction de ces deux termes, parce qu'elles se substituent à l'un d'eux (pronom), parce qu'elles les modifient (adverbe, préposition), parce qu'elles les réunissent (conjonction), parce qu'elles associent leurs propriétés (participe) ou les excluent (interjection). Un tel classement trouve aussi sa justification dans la morphologie : après Dion d'Alexandrie, Denys le Thrace54, Varron, tous les auteurs constatent que trois parties du discours (nom, pronom et participe) subissent la flexion casuelle, qu'une partie du discours (verbe) exprime le temps et que les quatre dernières parties du discours (adverbe, préposition, conjonction, interjection) ne possèdent ni temps, ni cas. Selon un ordre pratiquement immuable, toutes les grammaires examinent successivement chaque partie du discours et, à l'aide de nombreux exemples, identifient ses particularités. Ainsi, pour ne citer que le nom, après avoir donné sa définition, elles passent en revue les chapitres qualitas (nom propre, nom commun), genus (masculin, féminin, neutre, commun ou indistinct), figura (mot simple, mot composé), numerus (singulier, pluriel, duel)55. Chaque espèce peut être subdivisée à l'infini : c'est ainsi que Denys le Thrace distingue vingt-quatre sortes de noms communs56 et Denys de Sidon quarante-sept57... Pour les Anciens, l'essentiel de l'activité linguistique se limite à de tels inventaires : le fait apparaît clairement dans des ouvrages comme les Partitiones duodecim uersuum Aeneidos principalium58; dans cette sorte de mémento scolaire procédant par questions et réponses, Priscien se propose d'analyser le premier vers de chacun des douze chants de l'Énéide; dans Arma uirumque cano Troiae qui primus ab oris, il reconnaît un vers bâti sur un seul modèle rythmique (uniformis), de type dactylique (specie dactylicus), n'accordant aucune place à d'autres types métriques (compositione simplex), comportant deux césures... Il distingue neuf parties du discours, un verbe, sept noms, une conjonction, une préposition. Il analyse minutieusement chacun de ces termes, notant au passage qu'arma est certainement un accusatif, car on ne pourrait lui substituer qu'une expression nominale telle que illam rem dont la valeur casuelle ne présente aucune ambiguïté. La méthode suivie est cependant extrêmement surprenante : Priscien ne s'est-il pas avisé que le premier vers de l'Énéide ne forme ni une phrase, ni une proposition? Peut-on commenter des unités rythmiques, sans les meure en rapport avec des unités grammaticales et, par conséquent, avec des unités de signification? Peut-on analyser des parties du discours, sans tenir compte des rapports fonctionnels qui les unissent aux autres éléments de l'énoncé? La syntaxe ne trouve guère sa place au milieu de toutes ces considérations : devant un texte précis, pas plus que ses devanciers, Priscien n'est capable de raisonner sur l'enchaînement des syntagmes, sinon de manière allusive, imprévisible et très ponctuelle; s'il identifie l'accusatif arma, il est incapable de discerner l'ensemble où il faut le replacer. Dans l'Antiquité, la norme qui décide de la grammaticalité des phrases, de la validité des séquences de morphèmes, n'est jamais abordée en tant que telle. Sur ce point, l'attitude de Priscien est particulièrement exemplaire : c'est lui en effet, qui, le premier, sous le règne de l'empereur Anastese, au début du Vlème siècle, introduit cette discipline nouvelle dans la tradition grammaticale romaine et lui consacre les livres 17 et 18 de l'Institution grammaticale. Son ouvrage, très directement inspiré, et parfois même traduit du Grec Apollonius Dyscole, est une réflexion sur la notion de construcio59. Son analyse repose sur la distinction entre plusieurs niveaux du langage qui tous, obéissent à des principes identiques : les « lettres », bien rangées, forment les syllabes; les syllabes, bien rangées, forment les mots; les mots, bien rangés, forment l'énoncé : literae apte coeuntes faciunt syllabas et syllabae dictiones sic et dictiones orationem. « Il résulte donc très évidemment que les mots, dés lors qu'ils sont les parties de l'énoncé complet qui se conforme au principe de rangement — c'est-à-dire — admettent par suite une ordonnance, c'est-à-dire un rangement adéquat En effet, ce qui dans chaque mot est donné comme offrant un sens, c'est-à-dire comme intelligible, est, d'une certaine façon, élément de l'énoncé complet et, de même que des lettres par leur association donnent des syllabes, l'arrangement des éléments dotés d'un sens reproduit une sorte d'image de la syllabe par adjonction de mots. Le discours, en effet, est une combinaison de mots organisés de la manière la plus adéquate, tout comme la syllabe est une combinaison de lettres organisées de la manière la plus adéquate, tout comme le mot également est issu de la combinaison des syllabes, l'énoncé complet est une combinaison de mots. » Le vocabulaire employé ne trompe pas : ce qui est en cause, c'est l'oratio perfecta, le discours pleinement intelligible où tous les éléments sont enchaînés selon des principes de nécessité (apta structura, aptissime, ...). Pour l'obtenir, il faut éviter les répétitions qui ne se justifient ni pour des raisons de clarté, ni pour des raisons de style60; il faut éviter les tournures elliptiques; il faut éviter de contrarier l'ordre naturel des événements comme dans nutriuit filios ac peperit au lieu de peperit ac nutriuit filios61; il ne faut pas accorder leur autonomie à des mots-outils62. Un ordre strict régit la succession des mots dans l'énoncé et leur hiérarchie dans la langue. « Donc, de même que c'est d'une ordonnance convenable que le discours tient sa perfection, c'est dans une ordonnance convenable que nous ont été transmises par les écrivains les plus savants en la matière les parties du discours : ils mirent le nom à la première place et le verbe à la seconde, pour la bonne raison qu'aucun discours ne saurait avoir un sens complet sans eux »63. Quant au nom, il a nécessairement sa place avant le verbe, parce que c'est le propre de la substance d'agir et de subir64. Dans l'oratio perfecta, le locuteur combine, selon le rapport qui leur est assigné, des substances et des actions. Beaucoup plus qu'à la norme grammaticale, ces définitions s'appliquent à la norme logique. Cette particularité explique le caractère singulier de plusieurs développements de Priscien ou d'Apollonius. Habituellement, un linguiste ne se préoccupe guère de savoir si les énoncés qu'il étudie sont vrais ou faux, du moment qu'ils sont conformes aux règles de la syntaxe et de la morphologie. Il n'en va pas ainsi dans l'Institution grammaticale où l'auteur constate que la proposition Denys bouge est vraie quand elle vient après si Denys se promène, mais qu'elle est fausse dans le cas inverse65. Au nom de principes comparables, puisque la substance précède tous les accidents qui peuvent l'affecter, il demande que le nom précède le verbe dans tous les énoncés66; il s'étonne qu'un substantif au nominatif soit apposé à une forme verbale employée à la première personne du singulier; désignant la substance, il devrait régir une troisième personne; à Priscianus scribo, il faudrait préférer Priscianus scribit67. Il est inutile de multiplier les exemples; Priscien, comme son prédécesseur Apollonius Dyscole, assujettit la norme linguistique à la norme philosophique et raisonne dans le cadre de l'énonciation logique, des définis par les stoïciens68. Tous les grammairiens qui l'ont précédé avaient une vision beaucoup moins systématique de la langue et ignoraient pratiquement ce qu'était la syntaxe. Ils savaient, cependant, que les noms se déclinent, que les verbes se conjuguent et que n'importe quelle forme ne fonctionne pas dans n'importe quelle condition. C'est ainsi que Diomède consacre tout un chapitre de son traité à l'accord des verbes avec les cas, de consenssu uerborum cum casibus69, et tout un chapitre à la concordance des temps, de coniunctione temporum70. Ces études n'impliquent absolument pas que l'auteur possède une conception particulièrement claire de ce que sont les faits de rection. La norme cède la place au catalogue : « Casus nominatiuus trahit uerbum tertiae personae, ut dicitur, fertur nominatur. Loquimur enim sic Cato se Vticae occidisse fertur, Pompeius in litore Aegypti iacuisse dicitur, nominatur inter auctores Coelius, item Vergilius Aeneida fecit. Casus uocatiuus, secundam personam trahit tamquam Vergili scribe, Cicero responde. Prima persona non eget casu sed admittit nominatiuum ut seruio ingenuus. »71 Les exemples ne sont pas discutés; ils ne sont même pas classés; pourtant, le nominatif ingenuus, apposé à seruio, avec la valeur d'un adverbe ou d'un énoncé concessif est employé dans des conditions qui le différencient complètement du nominatif-sujet Vergilius, les verbes trahere, admittere, accipere sont tellement imprécis que l'on ne sait trop quelle est la fonction de Vergili, dans Vergili scribe... Sans rechercher l'exhaustivité, sans analyser les valeurs, Diomède énumère quelques tournures possibles. La relation entre les mots n'apparait pas comme une relation obligatoire, mais comme une relation constatée : uerba diuersis casibus apud Romanos hoc modo iunguntur72. La grammaire devient une liste de verbes qui se construisent avec le génitif, le datif, l'accusatif, l'ablatif. Tous les exemples se placent sous une même rubrique, sans le moindre essai d'analyse; il suffit de les citer; ce sont des idiomata73, aussi intéressants les uns que les autres. Tous les auteurs, à part de très rares individualités, ont une attitude comparable : ils dressent l'inventaire de formes, et non pas de fonctions.




54 Gramm. Graeci 1, 1, 24. [retour au texte]

55 Charisius, G.L.K. I, 152, 27; Diomède, G.L.K. I, 320, 11; Priscien, G.L.K. II, 56, 29; Denys le Thrace, Gramm. Graeci 1, 24, 13. [retour au texte]

56 Gramm. Graeci 1, 25, 3. [retour au texte]


57 Varron, L.L. l0, l0. [retour au texte]

58 G.L.K. III, 459 sq. [retour au texte]

59 G.L.K. III, 108, 12 sq. [retour au texte]

60 G.L.K. III, 109, 9 et Apollonius, S. 3, 9. [retour au texte]

61 G.L.K. III, 114, 3 et Apollonius, S. 12, 7. [retour au texte]

62 G.L.K. III, 114, 17 et Apollonius, S. 14, 5. [retour au texte]

63 G.L.K. III, 116, 5 et Apollonius, S. 16, 13. [retour au texte]

64 G.L.K. III, 116, 25 et Apollonius, S. 18, 5. [retour au texte]

65 G.L.K. III, 112, 8 et Apollonius, S. 9, 5. [retour au texte]

66 G.L.K. III, 164, 16. [retour au texte]

67 G.L.K. III, 151, 5 et Apollonius, S. 159, 8. [retour au texte]

68 G.L.K. III, 411, 19. [retour au texte]

69 G.L.K. I, 310, 30. [retour au texte]

70 G.L.K. I, 388, 10. [retour au texte]

71 G.L.K. I, 310, 31. [retour au texte]

72 G.L.K. I, 311, 3. [retour au texte]

73 G.L.K. I, 291, 3. [retour au texte]




La norme privilégie le contenu au détriment de l'expression. Incapables de créer une grammaire fonctionnelle, parce qu'ils lui ont substitué les principes de la logique stoïcienne, ou bien parce qu'ils se sont contentés, avec un réalisme naïf, d'établir des listes incomplètes de faits mal classés et mal détenninés, les Anciens ont accordé un sort très inégal au signifié et au signifiant. Ce dernier n'est jamais étudié avec rigueur. Les pages innombrables consacrées à la flexion nominale ne renferment aucune réflexion, ni même aucune définition des notions de thème et de désinence. Pour caractériser la troisième déclinaison, Charisius propose la formule : « Tertiae declinationis nominatiui sunt hi quorum genetiuus is facit. Efferuntur autem ordine litterarum sic, per a, al, an, ans, ar, ars, as, ax, per e, el, en, ens, er, es correptam, es productam, item ex, per il, in, ix, is, per o, ol, on, or, os, per ul, ur, us, uis, ut, ux. Item nominatiui qui in duas consonantes terminantur uelut Mars... »74. Les finales énumérées mêlent thème et terminaison élément alternant et non-alternant. Les Anciens établissent des règles qui dans leur pratique journalière, leur permettent d'identifier rapidement les formes. Certains prennent pour critères de classement le nominatif et le génitif; d'autres, comme Diomède75, choisissent l'ablatif qui, depuis Varron76, est consacré comme le cas latin par excellence. À ce niveau, la norme grammaticale s'identifie à des recettes mnémotechniques. Aucune terminologie précise ne permet de désigner spécifiquement les morphèmes ou les séquences de morphèmes. Visiblement, la latinité des mots ne se juge pas en fonction de leur correction phonétique, morphologique ou syntaxique; elle repose également sur des critères stylistiques. La théorie des fautes est subordonnée à l'intention du locuteur : « La question a été posée dans Pline le Jeune de savoir la différence entre figures de style et fautes. Si l'on utilise les figures pour orner, si l'on évite les fautes, mais si les mêmes exemples se retrouvent dans les ornements comme dans les fautes il faut qu'il y ait une ligne de partage entre les deux. Donc tout ce que nous faisons volontairement pour innover, mais qui, cependant, s'appuie sur les exemples d'auteurs valables, s'appelle figure. Mais ce que nous employons involontairement est jugé comme une faute. »77 Un barbarisme ou un solécisme ne sont pas identifiables en dehors du contexte où ils sont utilisés. « Ce qui différencie le barbarisme et le métaplasme, c'est que le barbarisme se trouve dans la langue courante tandis que le métaplasme se trouve dans la poésie; c'est que le barbarisme est employé dans le présent, sans référence à l'autorité d'un ouvrage, tandis que le métaplasme repose sur l'autorité des anciens auteurs ou même anticipe sur ce que sera l'usage; c'est que le métaplasme est créé, en toute connaissance de cause, par des personnes instruites, à la ressemblance d'une façon de parler ou d'un usage ancien, tandis que le barbarisme est commis par des ignorants, sans tenir compte de l'autorité des anciens ou de l'usage... »78. Dans une telle perspective, l'absence de fautes, dans les mots comme dans l'expression, ne garantit pas la grammaticalité d'un énoncé. « Il faut plus de savoir pour chercher s'il peut y avoir également solécisme dans des mots isolés, comme si, par exemple, appelant à soi une seule personne, on disait uenite, ou, congédiant plusieurs personnes, abi ou discede. De même, quand la réponse ne correspond pas à la question, comme si à la question Qui vois-je?, on répondait Je. Le même défaut se présente aussi dans le geste, par exemple, lorsque le mot ne désigne pas la même chose que le geste de la main ou de la tête. Je ne me range pas sans réserve à cette opinion, et je ne la rejette pas franchement non plus; car je reconnais qu'un solécisme peut se rencontrer dans un seul mot, mais alors il y a quelque chose qui a la valeur d'un autre mot et à quoi se rapporte le mot formant solécisme, en sorte que le solécisme réside dans l'assemblage de ce qui sert à signifier la chose et à manifester l'intention. »79 Le mot ne se présente pas comme l'élément inséré dans l'énoncé par toute une série de rapports fonctionnels; il n'est qu'un outil de communication qui ne prend son sens qu'au milieu d'autres procédures de communication, mouvements de la tête, mimiques, gestes... La norme ne se définit plus au niveau de la langue, mais en fonction de tout un comportement. Certains barbarismes sont dus à l'origine ethnique du locuteur : telle est l'introduction dans la langue latine d'un mot africain ou espagnol, d'un vocable importé de Gaule, ou venant de la plaine du 80. D'autres sont causés par un état d'âme; « par exemple, quand un homme use d'un langage insolent, menaçant ou brutal, nous pensons qu'il a parlé comme un barbare »81. D'autres sont imputables à des faits de diction, ainsi « quand le M, placé entre deux voyelles, est prononcé, comme lorsque l'on dit hominem amicum, oratorem optimum : en effet, on ne semble pas dire hominem amicum, mais homine momicum, expression inconvenante et mal sonnante; de même dans oratorem optimum, on semble dire oratore moptimum »82. Incontestablement, tous ces « défauts » portent sur le style et non pas sur la langue. Dans le même esprit, les Anciens comptent parmi les solécismes des tournures parfaitement acceptables, mais qui témoignent d'une recherche littéraire : elles ont le tort d'utiliser des parties du discours dans des emplois qui sont en discordance avec leurs définitions habituelles. Dans cette catégorie, se retrouvent le présent et l'infinitif de narration, le nom propre Dardanus mis pour l'appellatif Dardanias, la préposition ad au lieu de apud, l'accord selon le sens, le pléonasme, l'ellipse, l'hyperbate...83 Il va de soi, selon les principes rappelés plus haut, que toutes ces imperfections deviennent des qualités ou des figures de style, dés lors qu'elles portent la signature de Virgile. Le signifié est, en effet, le critère souverain de la correction du langage. C'est bien ce que veut dire Horace lorsqu'il écrit dans l'Art Poétique : uerbaque prouisam rem non inuita sequentur84. La « pensée » est grammaticale de plein droit. C'est à son niveau, et non au niveau des séquences de la chaîne parlée, que l'on juge de l'acceptabilité d'un texte. Les Anciens établissent une hiérarchie irréversible qui va du signifié au signifiant; le signifié n'est lui-même que l'image, l'imitation, la représentation ou le symbole de l'Être. Selon la formule de saint Augustin, qui poursuit et résume une longue tradition de la critique, « inuentae sunt autem litterae... sed ista signa sunt uocum, cum ipsse uoces in sermone nostro earum quas cogitamus signa sint rerum »85. Dans le langage, quatre éléments se trouvent mis en rapport, les lettres qui renvoient aux mots, les mots qui renvoient à la pensée, la pensée qui renvoie aux choses. Varron ne s'exprime pas autrement : le mot est « un signe émis par le sujet parlant et apte à être saisi par l'auditeur »86, mais, ainsi que le souligne J. Collart, « ce n'est pas un signe conventionnel quelconque »87; d'après un fragment du De Lingua Latina conservé dans saint Augustin, c'est le signe qui « clame 1a vérité » : « Ergo uerbum dictum est quasi a uerum boando, hoc est uerum sonando. »88 Donat est tout aussi explicite : « Verbum dixit ueram sententiam, nam uerba a ueritate dicta testatur Varro. »89 Dans les définitions de tous ces auteurs, le mot signum n'implique nullement la notion de signe linguistique, si l'on entend par là l'unité constituée « par la forme du contenu et la forme de l'expression »90 et établie sur des rapports d'implication mutuelle qui en garantissent l'arbitraire et la solidarité. Il semblerait beaucoup plus juste de considérer qu'il se réfère à une théorie du signal, puisque la fonction du langage consiste à révéler des faits qui - ne sont pas perceptibles par eux-mêmes. Pour reprendre les propres termes de Varron, le mot est signum rei or res désigne « tout ce qui est perceptible, intelligible ou caché »; signum désigne « ce qui s'offre à la perception et, en plus de soi, signale un objet à l'esprit »91. Une telle affirmation implique qu'antérieurement aux mots existent la perception, le raisonnement, les choses et que, par conséquent, l'étude de la langue passe après l'étude de la psychologie, de la logique, du Réel. La norme grammaticale se fonde constamment, et très naturellement pour les Anciens, sur des considérations extra-linguistiques. Ainsi, rechercher l'origine des mots, c'est retrouver la « réalité » qu'ils ont été chargés de transcrire et examiner si le « signifié » qu'ils renferment concorde bien avec cette réalité : le discours sur l'étymologie est identique au discours sur la vérité et etumologia trouve son correspondant latin dans ueriloquium. De même, analyser des énoncés, c'est analyser les messages qu'ils contiennent, ou encore analyser des formes en fonction d'un message considéré indépendamment de toute réalisation phonique. À propos des figures de pensée, Cicéron note que les groupes de mots contribuent à l'ornementation s'ils apportent un effet de symétrie qui disparaît quand on change les mots sans changer le sens92. Encore faudrait-il qu'une telle expérience soit possible! Rien ne prouve qu'en bouleversant l'énoncé, on ne change pas nécessairement le message. Le De Oratore présente le « galimatias » comme « un assemblage de mots, lesquels, même les mieux choisis et les plus brillants, ne sont qu'un vain bruit quand il n'y a dessous aucune pensée »93. Depuis Chomsky, on sait que le fait même de ranger syntaxiquement des mots est, par lui-même, créateur de sens. Que signifieraient donc les expériences d'écriture automatique, les jargons, les sabirs, les langues expédients, les langues commerciales, les parlers minima, les langues télégraphiques...? Les Anciens condamnent pêle-mêle tous ces aspects de la communication linguistique; à la limite, ils condamnent même l'énoncé mensonger. Platon n'affirme-t-il pas qu'une proposition telle que Théetète, avec qui présentement je dialogue, vole94, ne mérite pas le nom de discours : chacun sait, en effet, que Théétète n'est pas un oiseau, et que, par conséquent, ce n'est ni lui, ni, par ailleurs, quelqu'un d'autre, qui se trouve ainsi désigné. Sans être aussi excessifs, les grammairiens conçoivent toujours le sens comme une substance conçue a priori en marge de l'énoncé. Les conjonctions ne servent pas à réunir des mots ou groupes de mots ayant des fonctions bien précises dans la phrase; après Denys le Thraces95 tous les traités les définissent comme ce qui assure l'ordre et la cohésion du message : pars orationis nectens ordinansque sententiam; toutes les parties du discours, et notamment le nom et le verbe, sont définies par référence à des res, habitus, actus... Les modes verbaux ne sont que des mouvements de l'âme, inclinationes animi, 96; leur classement est le suivant : indicatif, impératif, optatif, subjonctif; en effet, celui d'entre eux qui décrit l'essence des choses se place nécessairement en premier; celui qui se rapporte au commandement passe avant celui qui se rapporte à la supplication; celui qui se rapporte à la supplication passe avant celui qui exprime le doute97... Peu importe que, à la différence du grec, le latin ne possède qu'une seule forme pour exprimer l'optatif et le subjonctif; peu importe que cette forme unique soit utilisée pour exprimer l'impératif. L'essentiel est d'établir un rapport entre le Réel et une terminologie; tout le reste n'a guère d'importance, notamment la manière dont la terminologie fonctionne concrètement dans des énoncés : aucun traité ne renferme, à proprement parler, un développement sur la modalité des propositions subordonnées. Charisius se contente de signaler que cum se construit parfois avec l'indicatif et parfois avec le subjonctif98; Priscien signale, sans même s'apercevoir qu'il ne s'agit peut-être pas du même vocable, que ne se rencontre avec un indicatif, un impératif, un optatif, un subjonctif99... Les grammairiens s'épuisent à définir des notions dont ils ne prennent pas la peine de vérifier la validité dans le fonctionnement de la langue.




74 G.L.K. I, 24. 36. [retour au texte]

75 G.L.K. I, 304, 27. [retour au texte]

76 L.L. 10, 62. [retour au texte]

77 Servius, G.L.K. V, 447, 5. [retour au texte]

78 Consentius, G.L.K. V, 387, 16. [retour au texte]

79 Quintilien 1, 5, 36. [retour au texte]

80 Quintilien 1, 5, 8. [retour au texte]

81 Id. 1,5,9. [retour au texte]

82 Pompeius, G.L.K. V, 287, 7. [retour au texte]

83 Chansius, G.L.K. I, 266, 15. [retour au texte]

84 311. [retour au texte]

85 De Trin. 1, 19, in Migne 38, 1304-5. [retour au texte]

86 Varron ap. Augustin, Migne 32, 1410. [retour au texte]

87 Cf. J. Collart, Varron grammairien latin, p. 253. [retour au texte]

88 Varron ap. Augustin, Principia Dialecticae, Migne 32, 1412. [retour au texte]

89 Donat, Ad Ter. Ad. 5, 8, 29. [retour au texte]

90 L. Hjemslev, Prolégomènes à une théorie du langage, p. 77. [retour au texte]

91 Cf. supra note 88. [retour au texte]

92 Orator 81. [retour au texte]

93 De oratore 1, 51. [retour au texte]

94 Soph. 263 c. [retour au texte]

95 Gramm. Graeci 1, 1, 86, 3; Charisius, G.L.K. I, 224, 24; Priscien, G.L.K. III, 465. 38; Probus, G.L.K. IV, 443, 24; Donat, G.L.K. IV, 364, 33; Augustin, G.L.K. V, 520, 32; Asper, G.L.K. V, 553, 10; Max Victorinus, G.L.K. VI, 202, 20; Marius Plotins Sacerdos, G.L.K. VI, 444, 21; Cassiodore, G.L.K. VII, 215, 20; Audax, G.L.K. VII, 349, 10; Dosithée, G.L.K. VII, 417, 22. [retour au texte]

96 Denys le Thrace, Gramm. Graeci 1, 1, 46, 5; Priscien, G.L.K. II, 421, 17; Dioméde, G.L.K. I, 338, 13; Macrobe, G.L.K. V, 634, 28; Consentius, G.L.K. V, 374, 12; Cledonius, G.L.K. V, 54, 13. [retour au texte]

97 Priscien, G.L.K. II, 422, 13. [retour au texte]

98 G.L.K. I, 392, 3. [retour au texte]

99 G.L.K. II, 30, 1. [retour au texte]




La norme se définit comme une culture. Incapables de décrire le signifiant à l'aide de procédures précises et rigoureuses, incapables d'établir une terminologie qui ne se réfère pas constamment à des réalités extra-linguistiques, les Anciens retrouvent l'expérience et la pratique de leur langue en définissant la grammaire comme « la connaissance empirique de ce qu'ont dit les poètes et les prosateurs subjonctif100. La formule, qui appartient à Denys le Thrace, a obtenu un succès exceptionnel dans l'Antiquité : elle se retrouve sous la plume de Varron, de Marius Victorinus, de Diomède, de Sergius, d'Audax, de Quintilien... La grammaire s'identifie à la lecture, qui permet de trouver le ton juste qui convient aux divers personnages d'une oeuvre; elle s'identifie au commentaire de textes; elle s'identifie à l'art de corriger les mots qui ne s'adaptent pas exactement à la pensée; elle s'identifie à la critique littéraire101. Elle n'est jamais considérée comme une combinatoire d'éléments substituables et segmentables qui se succèdent dans la chaîne parlée. Elle se contente de conserver les oeuvres, de restituer la diction, les intonations, l'accentuation, de garder le souvenir de mots rares, d'approuver tout ce qui est « bien » dit. Elle est un conglomérat de techniques qui permettent de reproduire, de restaurer, de gloser les difficultés de textes en prose ou en vers. La norme n'est pas l'étude des mécanismes linguistiques qui permettent d'émettre des énoncés acceptables; elle n'est même pas la description de l'usage antérieur; elle est simplement tradition. Dans un chapitre sur les pauses, on chercherait vainement une définition des unités syntaxiques qui exigent une intonation suspensive ou une intonation conclusive. Se plaçant délibérément dans la perspective que pourrait adopter un manuel de diction, tous les auteurs, sans considérer l'oeuvre en elle-même, n'envisagent que le récitant celui-ci doit savoir retenir son souffle; il doit ménager des pauses en accord avec des unités de signification; il doit enfin organiser son débit selon les structures rythmiques de la période. Voulant donner quelques exemples pratiques, Diomède énumère toute une série de situations hétéroclites : changement de personnes dans un dialogue, présence de la conjonction aut, d'un vocatif, de sed, de quoniam, de tunc, d'un interrogatif102... Parlant de la modulatio, le même auteur la considère simplement comme l'inflexion agréable de la voix, faite pour plaire à l'auditeur103. La grammaire n'est qu'un savoir-faire, peritia pulchre loquendi ex poetis illustribus oratoribusque collecta104. La norme devient anthologie. Les traités archivent des listes interminables de mots, de tournures archaïques, de figures de style, de figures de pensée, de barbarismes, de solécismes, de modèles de vers qui sont attestés dans les textes, et qui, par conséquent, ont acquis tout le prestige du passé. La connaissance linguistique est assimilée au centon de citations. Même dans des développements à caractère morphologique, les auteurs croient nécessaire de justifier ce qu'ils affirment en faisant appel à un vers ou à une expression littéraire. Lorsqu'il veut montrer que uolare et uoluere ont une flexion très différente, Charisius juge indispensable de se référer à deux vers de l'Énéide105. La même attitude se retrouve chez tous les grammairiens. L'Institution grammaticale de Priscien renferme plus de quatre mille huit cents citations, ce qui, dans l'édition de Keil, représente approximativement une citation toutes les six lignes. Les choix opérés dans la littérature latine ne sont pas indifférents; la norme s'identifie à une certaine conception du classicisme. L'écrivain le plus récent dont Priscien ait donné des extraits est Apulée, qui vécut trois cent cinquante ans avant la publication de l'ouvrage. Le décalage est considérable. En aucun cas les contemporains ne pouvaient se reconnaître dans l'usage qui était décrit. Les sources elles-mêmes s'échelonnent sur plus de cinq siècles. Les Anciens ne considèrent pas que de tels écarts sont une incitation pour entreprendre des études de grammaire historique. À part la lexicologie, ils traitent toute leur documentation comme si elle était actuelle ils puisent indifféremment dans Térence, Virgile ou Cicéron... Parmi toutes les sources, quelques auteurs sont beaucoup mieux représentés que d'autres. À lui seul, Virgile monopolise le quart des citations (1246); il est suivi par Térence (504), Cicéron (359), Plaute (271), Lucain (215), Horace (170). Tous les traités n'accordent pas la même importance à Lucain : ainsi Charisius ne lui emprunte qu'une seule citation et Diomède, deux. Il n'en reste pas moins vrai que l'essentiel repose sur Virgile, Térence, Cicéron, Plaute et Horace. Beaucoup plus que la langue latine, les grammairiens illustrent un certain Panthéon romain, qui accorde la primauté aux écrivains de l'époque impériale, mais aussi de l'époque républicaine, dont les préoccupations morales sont les mieux affirmées. Dans une telle perspective, la notion de langue devient intemporelle. Elle apparaît dans des oeuvres écrites à des dates différentes, ayant une inspiration très différente, appartenant à la littérature latine, mais aussi éventuellement, à la littérature grecque. Priscien n'hésite pas, au milieu de citations latines, à insérer des fragments d'Homère, de Démosthène, de Platon, d'Isocrate, de Xénophon, de Thucydide... Véhicule d'une culture classique, la discipline ignore les frontières du temps et de l'espace qui séparent la langue latine et la langue grecque entre Homère et Quintilien. Là encore, ces confrontations ne cherchent pas à analyser deux systèmes linguistiques : il s'agit simplement de montrer la parenté des deux langues qui reposent sur une culture et une civilisation communes que leur a conférées la nature; selon la formule de Macrobe, solis Graecae Latinaeque et soni leporem et artis disciplinam atque in ipsa loquendi mansuetudine similem cultum et coniunctissimam cognationem dedit106.




100 Denys le Thrace, Gramm. Graeci 1, 1, 5, 2; Varron ap. Marius Victorinus, G.L.K. VI 4, 4; Maximus Victorinus, G.L.K. VI, 188, 1; Diomède, G.L.K. I, 86, 13; Sergius, G.L.K. IV, 486, 15; Audax, G.L.K. VII, 321, 6... [retour au texte]

101 Diomède, G.L.K. I, 426, 21. [retour au texte]

102 G.L.K. I,437, 20. [retour au texte]

103 G.L.K. I, 439, 10. [retour au texte]

104 Cassiodore, G.L.K. VII, 214, 19. [retour au texte]

105 G.L.K. I, 260, 5. [retour au texte]

106 G.L.K. V, 631, 5. [retour au texte]




Pour les Anciens, la parole sert à instruire, à prouver, à juger, à révéler; elle est l'intermédiaire nécessaire entre l'homme et le Monde; le discours authentique est manifestation de l'entendement, du jugement, du Réel. Il est proposition logique ou transparence de la Vérité. Dans ces conditions, la norme grammaticale se définit d'abord par l'intention du locuteur; dès lors que sa pensée est cohérente, l'énonciation est acceptable. Ce qui règle l'organisation du discours est donc identique à ce qui règle le fonctionnement de l'esprit et, éventuellement, l'organisation du Monde. La vraie syntaxe, pour l'Antiquité, appartient aux Choses ou à la Pensée; elle n'est pas dans la langue. Dans cette perspective, la grammaire cède la place à d'autres sciences pour définir les règles de la grammaticalité. Son étude porte sur le signifiant, mais sans examiner s'il existe un système morphologique du latin, parce que, a priori, les grammairiens ont accordé à la norme un statut extra-linguistique; ils pensent, en effet, que les barbarismes ou les solécismes deviennent des figures de style, s'ils ont obtenu la garantie d'un Écrivain reconnu. En se définissant comme culture, la grammaire dresse l'inventaire des grandes pensées réalisées dans de grandes oeuvres, par les Auteurs les plus illustres des civilisations classiques. La norme grammaticale cède le pas devant la Vertu de l'Exemple.






III

La norme dans la tradition
des grammairiens

Par G.A. Padley



1. Introduction

Le caractère normatif d'une tradition grammaticale qui se poursuit jusqu'à nos jours, avec sa prescription plus ou moins rigide de normes à suivre, surtout à partir de la seconde moitié du XVIIe siècle, est un lieu commun de l'histoire de la linguistique. La notion de norme dans cette tradition a cependant un double aspect En plus de l'usage parlé ou écrit recommandé, il s'agit d'une norme théorique, du modèle de description grammaticale qui règne à un moment donné, norme qui, dans une large mesure, détermine les éléments de la langue qu'on choisira de mettre en relief, ou même parfois d'inventer. La tradition latine léguée par Donat et Priscien, et basée sur l'usage des « meilleurs » auteurs, a ainsi un rôle important à jouer en déterminant les structures des langues vivantes à recommander comme « correctes ». Une fois cette tradition rétablie par les premiers grammairiens de la période traitée dans cet exposé, soit celle de 1500 à 1700, il surgit cependant d'autres normes théoriques, dans l'effort de P. de la Ramée en vue de poser les fondements d'une grammaire sur les seuls critères formels, et dans le mouvement « philosophique » inauguré par Scaliger (1540) et Sanctius (1587), mouvement qui donna naissance, d'une part, aux efforts pour construire une langue artificielle, d'autre part à la célèbre Grammaire générale et raisonnée (1660) de Port-Royal. Ayant déjà esquissé ailleurs l'histoire de ces divers mouvements aux XVIe et XVIIe siècles1, je me propose d'examiner dans le présent exposé l'utilisation à la même époque de ces normes par quelques-uns des grammairiens les plus importants des langues vivantes. Il s'agira de la façon dont la norme théorique choisie a souvent influencé, parfois même faussé, ce qui est présenté comme la norme linguistique. Il peut arriver qu'un grammairien se permette de prescrire dés l'abord un usage social préféré, mais il s'agit toujours, en définitive, d'une norme qui est dictée par les choix imposés par le modèle de description retenu. Dans ce qui suit, je traiterai d'abord de ces grammairiens, français et anglais, qui adoptent le modèle prescriptif fourni par la tradition latine héritée de Donat et de Priscien, tout en tenant compte aussi de ceux qui ébauchent un premier rejet de cette tradition — révolte qui mènera tout droit, bien entendu, à Vaugelas et à une grammaire dénuée de tout apparat théorique, basée sur le seul usage. J'examinerai ensuite l'impact qu'ont eu les théories raméennes sur la description du français et de l'anglais, ainsi que les travaux de deux auteurs (B. Buonmattei pour l'italien et G. Correas pour l'espagnol) qui ont appliqué à une langue « vulgaire » les théories de Scaliger et de Sanctius. Je terminerai enfin par des considérations sur le mouvement qui a tenté, en Angleterre, d'établir une langue artificielle, sur les conséquences de l'application de la raison à la langue par les « messieurs » de Port-Royal, ainsi que sur la norme indépendante et originale que J.-G. Schottel a imposée à la grammaire allemande.




1 Padley (1976). Pour de plus amples détails sur les premières grammaires latines de la Renaissance voir 5-57. [retour au texte]




2. La norme latine héritée
des grammairiens de l'Antiquité

La culture de la Renaissance puisant ses sources dans la civilisation gréco-romaine, cela entraîne des conséquences profondes sur le développement des théories grammaticales. Étant donné le prestige et l'utilisation universelle du latin, il est inévitable que les premières grammaires des langues vivantes seront calquées sur des modèles conçus pour la description de cette langue. En Italie, le modèle est fourni par les Elegantiae linguae latinae (imprimées en 1471) de L. Valla, traité sur le style et l'usage latins plutôt que grammaire dans le sens propre du terme, qui prescrit l'usage des meilleurs auteurs, surtout Quintilien et Cicéron. Cet ouvrage donne le ton conservateur et latinisant qui va caractériser les premiers essais de la grammaire humaniste. Ce sont cependant les Italiens Perotti (aux environs de 1464) et Sulpizio (1475), auteurs de grammaires latines basées sur Donat et plus particulièrement sur Priscien, qui fournissent la camisole de force que la grammaire des langues vivantes sera obligée de porter pendant longtemps. Pour Perotti, la grammaire est non seulement, de façon normative, un « art de parler et d'écrire correctement », mais aussi un art qui s'apprend dans les pages des poètes et des prosateurs. À la première moitié du XVIe siècle, les pays d'Europe occidentale ont tous leur grand grammairien du latin, dont l'ouvrage détermine dans une large mesure le caractère des premières grammaires de la langue maternelle. Ce sont en Espagne les Introductiones Latinae d'A. Nebrija, en France les Commentarii grammatici du Flamand Despautère, en Allemagne la grammaire latine de Melanchthon. Quant à l'Angleterre, la Shorte Introduction of Grammar de W. Lily, seule grammaire latine à recevoir l'autorisation royale, représente pendant très longtemps dans ce pays la grammaire tout court.

Nebrija, auteur de la première grammaire humaniste d'une langue « vulgaire2 », la Gramatica castellana de 1492, présente un intérêt tout particulier, ayant établi les bases de son ouvrage sur sa propre grammaire latine. À cette époque, on tenait les langues vivantes pour corrompues et peu aptes à la réglementation. L'effort de Nebrija pour « reduzir en artificio » la langue castillane provient de son vif désir de voir imposer l'uniformité, dans l'intérêt de la conquête — « siempre la lengua fué compañera del imperio3 » — et afin que la langue écrite « puisse demeurer dans un même état, et durer pendant tous les temps à venir4 ». C'est en effet précisément l'immutabilité du latin qui le recommande à Nebrija comme modèle et lui suggère que le castillan peut bien être « réductible à règles » par ces mêmes méthodes qui ont fait leurs preuves pour la stabilisation du latin. La tâche de la grammaire est donc de « préserver l'usage d'être corrompu par l'ignorance5 », et il s'ensuit que « l'usage des savants doit toujours l'emporter6 ». Tels étant ses principes, il n'est pas étonnant de le voir suivre trop fidèlement son modèle. Il attribue au castillan les sept genres de la grammaire latine (masculin, féminin, neutre, commun de deux, commun de trois, « promiscuum » — traduit mezclado — douteux7), et cinq « cas », l'ablatif étant exclu, distingués par des prépositions dont la fonction est « d'indiquer les diverses significations des cas ». Pour ce qui est du verbe, Nebrija imite les grammairiens latins en transférant au latin (et donc au castillan) le mode optatif du grec. Ce mode, qui a en grec des marques formelles propres, reçoit en castillan comme en latin des formes identiques à celles du subjonctif, l'imparfait de ce dernier mode figurant comme présent de l'optatif, et le présent comme futur, précédés d'un « adverbe de souhait » tel que « plût à Dieu », etc. Par contre, les indications de traits particuliers au castillan ne manquent pas : les augmentatifs (blanquecer), les diminutifs (besicar), l'utilisation très étendue d'un infinitif nominal, les temps périphrastiques exprimés « par rodeo ». Mais la subordination au modèle latin n'est nulle part plus accusée que dans le traitement du gérondif, élevé au rang d'une des dix parties du discours. L'espagnol leyendo peut bien correspondre au latin legendo, il n'existe toutefois pas de formes à l'accusatif ou au génitif pour présenter un parallèle avec legendum et legendi. Pour établir une équivalence exacte avec le latin, Nebrija est obligé de leur substituer la construction préposition + infinitif : « A amar » = amandum, « de amar » = amandi. Il établit une distinction très originale entre son participe passé invariable ou nombre participial infinito, dont il fait une partie du discours à part, et le participe variable à fonction adjectivale. Mais il tient à justifier cette innovation par le fait que, liée au verbe avoir, cette partie « supplée certains des temps qui manquent au castillan en comparaison avec le latin. » En syntaxe, les « trois concordances » de la grammaire latine8 sont tenues pour « naturelles à toutes les nations ». La rection diffère cependant pour chaque langue, et ici Nebrija présage l'avenir en attirant l'attention sur « un certain ordre naturel » dans les langues vivantes, « très conforme à la raison ». Mais les difficultés qu'il rencontre en imposant à une langue romane la charpente d'une grammaire conçue pour le latin, et en frayant un chemin dans l'enchevêtrement de l'usage non encore codifié, sont les mêmes devant lesquelles se rebuteront ses successeurs italiens et français.




2 Si l'on accepte cependant la date d'environ 1450 suggérée par Percival (1975) pour les Regole della lingua fiorentina d'Alberti, c'est cet ouvrage, moins important, qui est la première grammaire humaniste d'une langue vivante. [retour au texte]

3 Nebrija (1492), éd. Walberg : avant-propos. [retour au texte]

4 Ibid : 4. [retour au texte]

5 Ibid : 7. [retour au texte]

6 Nebrija (1517), éd. de Juana : 34. [retour au texte]

7 Ces genres sont ceux donnés par Donat, Keil (1961), IV : 375. [retour au texte]

8 Concordance de l'adjectif avec son substantif en nombre, en genre et en cas; du verbe et du sujet au nominatif en nombre et en personne; du relatif avec son antécédent en nombre, en genre et en personne. [retour au texte]




Geoffroy Tory (1529), qui traite de la prononciation du français, cherche à réfuter l'idée très répandue selon laquelle la langue « vulgaire » est trop « pauvre » et instable, trop peu fournie de règles, pour rivaliser avec le latin en tant qu'outil scientifique. Tory prétend que les langues classiques elles-mêmes montraient la même insuffisance, avant qu'on ne prît la peine de les « reduyre et mettre a certaine reigle ». La langue française a besoin d'être « bien couchée par escript », tâche qui incombera à « quelque noble Priscien, quelque Donat ou Quintilien française9 ». L'Anglais Palsgrave, auteur de la première vraie grammaire (1530) du français, prétend avoir suivi les écrivains prescrits par Tory à titre de modèles. Son but, en se basant sur la prestigieuse grammaire grecque de Théodore Gaza (1496), est de soumettre le français à des « regles certaines et preceptes grammaticaux comme les autres trois langues polies10 ». Son successeur Dubois (1531) cherche à restituer au français une latinité dont il est censé être déchu. Puisant ses préceptes dans le De institutione oratoria de Quintilien, et en particulier dans Donat et Priscien, il part de deux principes qui semblent contradictoires : il doute que le français, ayant laissé trop loin derrière lui ses origines latines, soit susceptible de réglementation, mais en même temps il est convaincu qu'il suffirait d'en enlever les corruptions apportées par les siècles pour révéler une clarté et une pureté exemplaires. L'ouvrage de Dubois est avant tout une grammaire étymologique, qui part de la prémisse que le français est du latin corrompu. Tout est à refaire sur le modèle latin : aimer devient amer; dans j'ai receuptes tes lettres, le participe doit s'accorder par analogie avec habeo receptas tuas litteras. Les formes latines sont les « vraies » formes, le bon usage est celui qui se rapproche le plus du latin. Meigret (1550)11, par contre, représente jusqu'à un certain point le rejet du modèle latin et un effort pour fonder la grammaire sur l'usage. Son but modeste est de distinguer pour le français au moins « les parties dont sont composés tous langages » et les « réduire a quelques regles12 ». Ces parties cependant, loin d'être arbitrairement imposées à la langue, sont en principe tirées du « commun usage » du peuple. Mais la tendance croissante à cette époque d'admettre que l'usage est soumis au caprice des hommes s'accompagne de la conviction qu'on ne saurait, sans abandonner la langue à une corruption certaine, permettre à ce caprice une liberté sans bornes. Meigret, donnant à l'usage le statut d'une loi, recourt à des analogies juridiques où l'usage figure comme arbitre13. Ce n'est pas au grammairien d'imposer les règles; il doit plutôt les extraire d'une « commune observance » qui les prescrit telle une loi. Citant Horace14 à son appui, Meigret préconise des règles « dressées sur l'usage et façon de parler, lesquels ont toute puissance, autorité et liberté15 ». Cet usage ne vient ni du latin, ni de la cour, ni des masses, mais des « hommes bien appris en la langue française ». À partir de Meigret, la grammaire latine tend de plus en plus à ne fournir qu'une ossature, à l'intérieur de laquelle on procède à l'observation de l'usage. Peu à peu, les catégories de cette grammaire se révèlent inaptes à la description des langues vivantes, ce qui à son tour encourage le recours au seul usage. Il ne faut quand même pas exagérer, et voir dans la grammaire de Meigret une « grande originalité », une tendance irrésistible à secouer le joug du latin16. Mais les buts purement pédagogiques poursuivis par la plupart des premiers grammairiens entraînent inévitablement une tendance à laisser de côté la théorie. Ils continuent à utiliser les cadres de la grammaire latine, répétant les définitions de Donat et de Priscien. Mais c'est avec eux que commence l'abandon de la théorie et l'évolution vers une grammaire qui se renferme dans les dédales de l'usage. R. Estienne (1557) a déjà la prétention de s'appuyer sur l'usage « des plus scavans en nostre langue, qui avoyent tout le temps de leur vie hanté es Cours de France », mais son ouvrage n'est qu'un plagiat de Dubois et de Meigret. Son fils H. Estienne (1565), dont l'oeuvre mérite plus d'attention, n'a pas écrit de grammaire proprement dite, mais cherche à démontrer l'excellence de la langue française en faisant ressortir une identité de structure avec le grec. Chez ces auteurs, la langue maternelle n'est jamais analysée pour elle-même, mais toujours en fonction d'une autre langue placée en parallèle. Pour Drosai (1544), c'est l'hébreu qui rend ce service.




9 Tory (1529) : 4 verso, 12 verso. [retour au texte]

10 L'hébreu, le grec et le latin. [retour au texte]

11 L'orthographe assez particulière de cet ouvrage a été modernisée. [retour au texte]

12 Meigret (1550) : 2 recto — 2 verso. [retour au texte]

13 Ibid : 86 recto. [retour au texte]

14 « Multa renascentur quae iam cecidere, cadentque,

Quae modo sunt n honore vocabula, si volet usus. » (Beaucoup de mots renaîtront, qui ont aujourd'hui disparu, beaucoup disparaîtront, qui sont actuellement en honneur, si le veut l'usage.) Ars poetica, 70-71. [retour au texte]

15 Meigret (1550) : 103 verso — 104 recto. [retour au texte]

16 Ainsi Kukenheim (1962) : 22. [retour au texte]




Tous les auteurs mentionnés suivent de très prés leur norme. Meigret a beau prétendre avoir établi huit parties du discours parce que « la necessité du bâtiment de notre langue » le veut ainsi, la raison inavouée est que le latin en a huit. L'attitude des grammairiens envers les définitions des parties est presque à l'unanimité celle de Dubois : le lecteur les sait déjà pour avoir parcouru les grammaires latines. Qu'il suffise de citer, chez Meigret le substantif qui « signifie la propre ou commune qualité de toutes choses17 », définition qui, comme des dizaines d'autres, provient de Priscien. Les conséquences de l'application des normes latines à des structures linguistiques qui diffèrent largement de celles du latin sont plus intéressantes que ces répétitions quasi-automatiques de doctrine romaine, patrimoine universel des grammairiens de la Renaissance. Sur ce plan, nos grammairiens sont unanimes à vouloir faire passer le français par le crible des « accidents » grammaticaux prescrits pour le latin par Donat et Priscien. Pour ce qui est des substantifs et des adjectifs, des difficultés étaient à prévoir dans le traitement de la comparaison (les langues vivantes n'ayant que des formes périphrastiques), des cas, de la déclinaison et des genres. Dubois préconise un parallélisme presque total avec le latin, attribuant au français les genres masculin, féminin, commun et « douteux ». Ce dernier se présente sous des formes comme une âme/mon âme, où le substantif change de genre afin d'exclure les formes m'âme, m'espée, etc. L'absence de marques formelles de cas amène les grammairiens à traiter certaines constructions prépositionnelles comme l'équivalent syntaxique des cas, dont les prépositions sont des « signes ». De cette façon, le français est pourvu de son système de cas, dont le manque indiquerait une infériorité vis-à-vis du grec et du latin. Le désir de doter le français de paradigmes entraîne l'usage d'« articles de déclinaison », comme dans la série table, ô table, de table, à table, pour table, formes tenues pour nominatif, vocatif, accusatif, génitif, datif et ablatif. L'exemple de Palsgrave, en notant l'absence de cas en français, sauf au pronom, n'était pas suivi en général, peut-être à cause de l'utilité des paradigmes dans la pédagogie. Les articles le, du, au, les, des, aux font aussi fonction de marques des cas. Quant à la comparaison, Dubois compte très docte parmi les superlatifs, laissant à d'autres le soin de préciser le statut de plus et de très comme marques respectivement du comparatif et du superlatif. Au chapitre du verbe, c'est surtout dans le traitement des modes que la tradition latine pèse lourd Comme déjà chez Nebrija, on préconise un optatif dont les formes sont identiques à celles du subjonctif Le futur antérieur (j'aurai aimé) de la grammaire moderne, suivant la classification erronée d'amavero en latin, s'appelle futur du subjonctif. Il y a aussi des difficultés avec ce qu'on appellera plus tard le conditionnel Dubois par exemple y voit l'équivalent de haberem en latin, donc, au choix, un présent/imparfait de l'optatif, ou un imparfait du subjonctif.




17 Meigret (1550) : 20 verso. [retour au texte]




W. Bullokar, premier grammairien (1586) de la langue anglaise, se base essentiellement sur la contribution de Colet à l'édition de 1557 de la grammaire latine de Lily. Sa croyance un peu naïve en la possibilité d'une grammaire qui puisse « conserver notre langue pour toujours dans un parfait usage » donne le ton à ses successeurs. Il soumet la langue à des catégories grammaticales latines dont aucune marque formelle, à plus forte raison en anglais que dans les autres langues européennes, ne justifie l'application. L'adjectif invariable de l'anglais est traité comme une partie déclinable du discours, et le substantif est doté de cinq cas dont un seul, le possessif, est formellement distinct en anglais. Le traitement des cas et des genres se base inévitablement sur des critères sémantiques plutôt que formels, et Bullokar invente au besoin des formes pour maintenir le parallèle avec le latin. Ainsi, à côté du possessif singulier roofs il existe un pluriel à la forme roofes. Le mode optatif, de forme identique à l'indicatif précédé de pray-God, et le subjonctif « conjugué partout à la même voix que l'optatif », trouvent peu de justification dans la structure de la langue. Certaines particularités de cette structure se distinguent au moyen du système de « signes » emprunté à la grammaire latine de Lily, soit l'infinitif par le signe to, certains temps du verbe par les signes have/had, do/did. Mais ces signes, tout comme of et to dans la déclinaison du substantif, sont des signes purs et simples, ne faisant pas partie intégrante d'une expression grammaticale qui doit retenir son parallélisme unitaire avec le latin. Encore une fois, Bullokar ne dédaigne pas de recourir à des formes inventées : de ses trois infinifs du prétérit *to loved, to have loved et *to had loved, un seul a une existence réelle dans la langue. En fin de compte, la grammaire de Bullokar encourage le recours à des critères purement sémantiques. Aux prises avec une langue qui connaît peu de variations formelles en comparaison avec le latin, les grammairiens de l'anglais sont portés à voir dans des catégories telles que le cas, le genre et le mode, des concepts sémantiques inhérents aux mots plutôt que des éléments signalés par des changements de forme.



3. Tentatives de révolte.
L'avènement de normes basées
sur le seul usage

Le premier grammairien de l'anglais à secouer sérieusement le joug du modèle latin est J. Wallis (1653), qui se propose de suivre « moins l'usage du latin que le caractère particulier de notre langue18 », conformément à sa notion que chaque idiome possède une essence individuelle. Son influence est facile à discerner chez C. Cooper (1685), qui lui aussi cherche à démontrer la nativa ratio de la langue anglaise, mais en traitant la grammaire comme quelque chose d'extérieur à la langue, et qui peut lui être appliqué pour la préserver de la corruption. Si Wallis prend toujours pour un fait avéré que les définitions des parties du discours seront les mêmes en anglais qu'en latin, son but déclaré est de faire ressortir la structure de la langue maternelle et de démontrer « l'immense divergence » entre cette structure et celles du latin et du grec. Cette préoccupation n'est pas sans influer sur le plan de sa grammaire, où articles et prépositions, pertinents pour la syntaxe, sont traités immédiatement après le substantif, avec le statut d'accidentia dont les fonctions sont précisément celles-là mêmes qui sont remplies par les cas dans les langues classiques. De façon semblable, Cooper, ayant rejeté la conjugaison verbale et la déclinaison nominale comme « inutiles et étrangères », déclare que « tout le fondement de la grammaire » anglaise consiste en l'usage du verbe être et de soixante-quatre « particules ». Il surimpose cependant à cette structure analytique une division aristotélicienne en « mots qui constituent les parties principales de la phrase » (substantif et verbe, appelés « intégraux » ) et « mots qui constituent des circonstances qui modifient le sens19 ». Il suit l'exemple de Wallis en faisant remarquer que l'adjectif n'a ni genre, ni nombre, ni cas. Chez Wallis, le traitement de certaines structures nominales est intéressant Dans man's nature le premier élément est un « adjectif respectif », tandis que sea dans sea-fish est un substantif à fonction adjectivale. Tous deux, ainsi que les « adjectifs matériels » (par exemple wooden) de Cooper, sont substituables par des structures prépositionnelles. Cette tendance à résoudre des éléments unitaires en des structures à plusieurs mots, de fonction identique, est un reflet de l'importance attachée par ces deux auteurs au rôle de la préposition dans la syntaxe anglaise.




18 Wallis (1653) : avant-propos. [retour au texte]

19 Cooper (1685) : 96. [retour au texte]




Quant à la grammaire française, elle commence tôt à se détourner du modèle latin pour s'engager dans une voie sévèrement pratique, celle de l'indication du bon usage. Un précurseur de cette école, A. Matthieu (1560), relève d'une tradition italienne qui se rapporte à la rhétorique plutôt qu'à une grammaire d'orientation théorique. Matthieu a des préjuges contre les ouvrages théoriques, « plus villains que lard jaulne », et il fait remarquer que les « Gracchus orateurs de Rome n'ont eu autre maistre d'escole que leur mere20 ». Il refuse de « faire parler le peuple de France en la langue patriote selon les règles des Latins », car étant donné que latin et français sont deux entités distinctes, « de reduire l'un à l'autre il n'y a sagesse aucune21 ». Une attitude semblable se trouve chez C. Maupas (1607), qui prétend avoir écrit son ouvrage « sans m'amuser à esplucher les grammaires [...] je n'en ay leu pas-une22 ». Son but est d'inculquer la « naïve connoissance et pur usage » de la langue, tâche qui n'a plus le même besoin d'être soutenue par un apparat théorique emprunté aux grammairiens du latin. Le point culminant de ces tentatives se trouvera évidemment dans les Remarques (1647) de Vaugelas (traitées ailleurs dans le présent recueil). Leur but, le même que celui de l'Académie française, est de fixer et de purifier la langue, de lui fournir des règles perpétuellement valables. Il ne s'agit plus d'analyser la langue en parallèle avec des normes grammaticales conçues pour une autre. Mais norme il y a, car la norme théorique empruntée aux Romains est remplacée par celle de la seule correction. Dans les cas douteux, on peut toujours faire appel à l'analogie, mais l'analogie elle-même n'est que l'application particulière d'un usage général, car pour Vaugelas la langue « n'est fondée que sur le seul Usage ». La raison n'est pas entièrement exclue, mais elle n'a « nulle authorité », vue extrémiste qui finira, selon l'opinion reçue, par provoquer l'opposition de Port-Royal. Ayant refusé d'admettre les droits de la raison, il ne restera plus à Vaugelas qu'à dresser l'inventaire du bon usage, en se faisant l'écho de Quintilien23 : « Autre chose est parler grammaticalement, et autre chose parler français24. » C'est avec Vaugelas et Bouhours que le culte de la correction et le règne du grammairien qui impose l'uniformité au nom du meilleur usage auront leur vrai début. Pour Bouhours, les règles grammaticales sont éternelles et immuables : « Notre langue [est] changeante, non pas dans l'essentiel, mais dans des choses assez légères et de petite conséquence25. » La doctrine de Vaugelas et de Bouhours suppose comme point de départ que la langue étant arrivée à sa plus haute perfection, la tâche du grammairien est de la sauvegarder. Il en résulte une combinaison de formalisme rigide et de complication minutieuse, où l'attitude envers la langue n'est que le reflet fidèle des préoccupations plus générales de la société. Toute spéculation philosophique, tout effort pour bâtir une théorie grammaticale cohérente, sont bannis des manuels pendant toute une génération. L'observation d'A. Chassang, qui vise Ménage, vaut pour toute cette école : elle « ne voit dans l'objet de ses études que des faits26 ».




20 Matthieu (1560) : 3 verso. [retour au texte]

21 Ibid : 4 verso. [retour au texte]

22 Maupas (1618), 2e éd. : préface. [retour au texte]

23 « Aliud est Latine, aliud grammatice loqui » [retour au texte]

24 Vaugelas (1647), éd. Chassang 1880, II : 452. [retour au texte]

25 Bouhours (1675) : 576. [retour au texte]

26 Vaugelas (1647), éd. Chassang 1880, avant-propos de l'éditeur, I : xii. [retour au texte]




4(a). Normes aristotéliciennes :
Pierre de la Ramée et ses imitateurs

On ne saurait faire le bilan des normes suivies par les grammairiens d'Europe occidentale sans parler de l'influence, toujours présente même quand on essaie de la rejeter, d'Aristote. Toute-puissante au moyen âge, elle diminue sensiblement après cette époque, bien que la logique aristotélicienne reste à l'honneur dans les universités du nord de l'Europe. Les humanistes ayant laissé tomber le métalangage scolastique basé sur la philosophie d'Aristote, qui avait fourni la théorie linguistique du moyen âge, il y a bien peu dans les grammaires d'avant 1540 qu'on puisse qualifier d'aristotélicien. La définition de la phrase en termes de prédication27, ignorée des grammairiens classiques, avait reparu chez les grammairiens du moyen âge, qui voulaient que tout verbe soit une abréviation de la structure être + attribut. Mais les termes sujet et prédicat étaient laissés aux logiciens, pour ne retrouver un emploi grammatical qu'assez tard au XVIIe siècle. Certaines des indications des quatre premiers chapitres du De interpretatione reparaissent cependant à l'époque des humanistes, surtout celles sur la division des parties du discours en ceux (nom et verbe) qui ont une indépendance sémantique, et ceux, les syncategoremata, qui dépendent du nom ou du verbe. Au XVIIe siècle, l'orientation aristotélicienne de Vossius (1635) sera très évidente. J.-C. Scaliger (1540) est cependant le premier à bâtir, depuis la fin du moyen âge, toute une théorie grammaticale sur la philosophie d'Aristote : il se base à la fois sur l'opinion que les mots sont « symboles ou signes d'affections ou impressions de l'âme28 », sur la théorie des « quatre causes » ainsi que sur les catégories de substance et d'accident. À partir de Scaliger, la maxime aristotélicienne selon laquelle « les affections mentales elles-mêmes, dont les mots sont principalement des signes, sont les mêmes pour toute l'humanité29 » devient la croyance de base de la grammaire universelle.




27 Cooke (1938) : 119 (De interpretatione, cap. 3). [retour au texte]

28 Ibid : 115 (De interpretatione, cap. 1). [retour au texte]

29 Ibid : 115 (De interpretatione, cap. 1). [retour au texte]




La dominance d'Aristote au XVIe siècle est toujours telle que même ses adversaires expriment leur condamnation en termes aristotéliciens, ou lui empruntent les éléments d'un prétendu nouveau départ. Tel est le cas de P. de la Ramée, qui a joui pendant très longtemps d'une certaine renommée pour avoir soutenu, à l'Université de Paris, une thèse dont le titre est traduit d'ordinaire comme suit : « Tout ce qu'a dit Aristote est faux30 ». Tout en condamnant les normes aristotéliciennes, de la Ramée les utilise néanmoins pour bâtir sa propre norme, le « ramisme », qui va connaître un grand succès en Angleterre et surtout en Allemagne, et qui fournit les bases d'un nouveau modèle grammatical. Ce que Ramus reproche à Aristote, c'est d'avoir corrompu la prétendue simplicité avec laquelle les Anciens abordaient les arts, et de ne pas avoir imité la nature31. Mais en pratique, loin de rejeter totalement Aristote, il le révise et l'adapte. En considérant les normes proposées par Ramus, il est important de ne pas oublier qu'à la Renaissance, « la logique et la rhétorique sont les deux grands arts de communication, et une théorie complète de la communication doit tenir compte de tous les deux32 ». On ne peut bien comprendre la contribution de Ramus aux théories grammaticales sans au préalable examiner sa réforme de la logique. La lecture de sa Dialectica est indispensable pour qui veut posséder la clef de sa grammaire française et des autres grammaires de tradition raméenne, car pour Ramus c'est la restauration de la « vraie dialectique » qui va commander l'orientation de toute la conduite humaine à l'avenir. C'est précisément au moment où le mouvement humaniste, avec ses normes basées sur l'usage des meilleurs auteurs, menace de dégénérer en un « cicéronianisme » stérile, qu'un nouveau mouvement venu de la Rhénanie se heurte à la logique aristotélicienne de l'Université de Paris33. L'initiateur de ce mouvement, R. Agricola, selon W.J. Ong le « logicien du nouvel âge », est à l'origine de toute tentative subséquente pour se distancer de l'Organon d'Aristote34. Le noeud de la question réside en un changement dans les relations entre la logique et la rhétorique. La révolution opérée par Agricola et Ramus a pour résultat d'étendre l'empire de la logique à la totalité du discours, précipitant ce divorce entre logique et rhétorique qui est central aux théories raméennes. La dialectique hérite ainsi d'une grande partie du rôle de la rhétorique : « Dialectique ou Logique est une mesme doctrine pour apercevoir toutes choses35 ». Pour Ramus il est fondamental que les « arts » doivent imiter la nature, que la logique soit une imago naturalis dialecticae36, le reflet d'une « dialectique naturelle » dans l'esprit de l'homme, le résultat de « l'imitation et l'observation de la dialectique de la nature37 ». Selon Ramus (1543b), les trois parties de la logique sont natura, doctrina et exercitatio38 : la nature (c'est-à-dire la raison), l'art pédagogique et l'usage. Quoique la logique de Ramus soit basée sur l'observation de l'esprit humain plutôt que sur l'observation de la réalité externe, l'usage lui fournit la motivation principale de ses réformes. Surtout, peut-être, on peut retenir l'équilibre qu'il établit entre la raison et l'expérience, entre les principes et l'observation. Aucune place, dans son système, pour un « art de raison sans usage39 ». Chaque « art » a pour lui un but pratique, tel que le « bien parler », qui s'apprend à la lumière de l'expérience, car « l'expérience donne naissance à l'art40 ». L'inculcation des arts relève de l'usus et de l'exercitatio. En pédagogie, « peu de preceptes et beaucoup d'usage ».




30 « Quaecumque ab Aristotele dicta essent, commentitia esse. » Ong (1958) : 46 rejette la traduction « faux » et lui substitue « contradictoire parce que peu systématisé ». [retour au texte]

31 De la Ramée (1543a) : 3 recto — « Aristoteles simplicem antiquorum veritatem, et exercititionem depravavit; 4 verso — « in commentariis Aristotelis nihil est ad naturae monitionem propositum ». [retour au texte]

32 Howell (1956) : 147. [retour au texte]

33 Cf. Ong (1958) : 97. [retour au texte]

34 Ong (1958) : 94, 123. Ong note cependant (1958 : 125) que malgré ses intentions, le mouvement amorcé par Agricola n'était pas vraiment anti-aristotélicien. [retour au texte]

35 De la Ramée (1555) : 4 [retour au texte]

36 De la Ramée (1543a) : 4 verso. [retour au texte]

37 De la Ramée (1543a) : 3 verso — « ars enim dialectica debet ab imitatione, et observatione naturalis dialecticae proficisci » [retour au texte]

38 De la Ramée paraît avoir emprunté ces trois termes à Quintilien. Dans les éditions ultérieures, ils sont remplacés par inventio, disposido et exercitatio. [retour au texte]

39 De la Ramée (1555) : 139. [retour au texte]

40 De la Ramée (1578) : 830 — « Experientia quidem artem genuit. » [retour au texte]




L'application du système de Ramus a donné une grammaire latine, une discussion théorique dans les vingt livres des Scholae grammaticae (1559), et une grammaire française (1re édition en 1559, l'édition utilisée ici est celle de Francfort, 1576). Le but de la grammaire n'est pas d'inculquer n'importe quelle façon de parler (« quomodolibet artem loquendi »), mais un usage pur et correct (« recte et pure, id est bene loquendi » ). La définition de la grammaire comme un art de bien parler est un lieu commun de l'époque. L'originalité consiste en la soumission de cet art à trois « lois » dérivées d'Aristote. La « loi de la vérité » garantit la vérité entière et nécessaire des règles grammaticales, et entraîne la condamnation de ces grammairiens qui inventent eux-mêmes leurs exemples sans les puiser dans les pages d'auteurs « convenables ». Le langage des poètes est cependant exclu, suivant en cela Quintilien qui ne lui accordait aucune sermonis authoritas41. Étant donné la rigueur des critères formels employés par Ramus et le soin qu'il apporte à délimiter le champ d'action de chaque « art », la traditionnelle grammatica exegetica, qui traitait de l'usage poétique et la rhétorique, est une « pars nulla », sans aucune valeur. Seule est valable pour lui cette grammatica methodica dont le but est la description de la structure linguistique42. La seconde loi dite « de la justice », assure l'homogénéité interne des règles et la validité de leurs relations réciproques. Toute discussion de choses qui devraient appartenir à la rhétorique — l'entassement d'éléments qui relèvent de la lexicologie plutôt que de la grammaire (substantifs possessifs et patronymiques, verbes inchoatifs, fréquentatifs, méditatifs, etc.) — est exclue comme « étrangère à la loi d'Aristote43 ». La troisième loi, celle de la « sagesse », veut que les règles applicables à plusieurs catégories grammaticales soient traitées une fois pour toutes dès le début, afin d'éviter la répétition. Il est amusant de voir Ramus, tenu pour l'adversaire par excellence d'Aristote, bâtir tout son édifice grammatical sur ces « trois lois » aristotéliciennes, auxquelles toute démarche grammaticale doit être soumise pour validation. Une fois ces lois satisfaites, même la plus réfractaire des anomalies peut être rendue acceptable par l'application de l'analogie, car « celui qui nie que l'analogie est fondée sur la raison, ignore la nature non seulement du langage, mais du monde lui-même44 ». Mais l'analogie est à suivre seulement dans la mesure où elle n'est pas incompatible avec l'usage commun, car le grammairien n'est pas seigneur souverain de la langue, mais soumis à la coutume du peuple, qui à son tour est soumis à la raison45.




41 De la Ramée (1578) : col 4. [retour au texte]

42 CE Padley (1976) : 9. [retour au texte]

43 De la Ramée (1578) : col 5. [retour au texte]

44 Ibid : col 9. [retour au texte]

45 Ibid : col 10. [retour au texte]




La nature, l'usage, la pratique : ce sont les trois pierres de touche du système de Ramus. À la nature revient la primauté. La grammaire doit être basée sur la pureté du parler naturel, car dans tous les « arts » la vérité s'allie avec la nature. Mais dans la préface aux Scholae, Ramus pose en principe que c'est l'usage qui est juge et maître. Selon Quintilien, de même que les règles de la vie reposent sur l'accord des honnêtes gens (consensus bonorum), de même l'art de « bien parler » repose sur l'accord des savants (consensus eruditorum). Le latin étant une langue savante, c'est à ses meilleurs auteurs qu'on s'adresse pour des modèles, et avant tout à cette « nobilissima bibliatheca » que constitue la grammaire de Priscien. Pour les langues vulgaires, c'est cependant l'usage de ceux qui les parlent qui doit primer, mais toujours avec la même stipulation : les règles doivent être conformes aux « trois lois » d'Aristote. Dans sa grammaire française, Ramus essaie d'appliquer à cette langue le système qu'il a élaboré pour le latin. Encore une fois, la grammaire est « ung art de bien parler, qui est de bien et correctement user du langage ». Mais cette fois le modèle à suivre n'est plus l'usage des érudits ou des meilleurs écrivains : « Le peuple est souverain seigneur de sa langue [...] Lescolle de ceste doctrine nest point es auditoires des professeurs Hebreus, Grecs et Latins [...] elle est au Louvre, au Palais, aux Halles, en Greve, a la Place Maubert46. » En dépit de ces belles paroles, la grammaire française de Ramus reste une tentative d'application à la langue vulgaire d'un système d'analyse linguistique destiné au latin. Le système des parties du discours, avec sa dichotomie de « mots de nombre » à désinences et « mots sans nombre » dépourvus de marques formelles, système façonné pour le latin, c'est-à-dire pour une langue riche en désinences, constitue la camisole de force à laquelle le corps rebelle de la langue française doit être accommodé. Évidemment, il y a certaines concessions à faire. La définition du substantif latin est modifiée pour en exclure la référence aux cas (« Nom cest ung nom de nombre avec genre ») et Ramus est conscient du fait que le système des genres en français est « bien different » de celui du latin. Il condamne une dépendance excessive du latin, rejetant des formes telles qu'illustrissime qui « sentent ung latinisme que le Francoys ne peult goutter, et encore moins digerer ». Mais c'est dans des détails de structure que le caractère mal adapté du modèle latin devient évident Dans le traitement du verbe, par exemple, le prétérit incomplétif reçoit deux temps : (1) amabam/ aimais, (2) amarem/ aimais. L'établissement de deux temps à formes identiques pour le français est motivé par l'existence de deux formes distinctes en latin, et aussi par le fait que Ramus bannit de son système les modes, « affections de l'âme » indignes de figurer dans une grammaire bâtie sur les seuls critères formels. On a déjà noté la conviction, très étendue à l'époque, que les langues vivantes étaient dépourvues de tout « art de syntaxe ». Ramus constate cependant que « le Francoys a certaine ordre en son oraison, qui ne se peult aucunement changer47 » ce qui le rend supérieur aux langues classiques. C'est surtout en syntaxe que l'usage prend son importance, sans doute à cause du manque de règles pour cette partie de la grammaire, où « les enseignements sont jusques la profitables, quils expliquent lusage du langaige receu et approuvé, non quils puissent bastir aucun par soy, et par nouveaulx exemples48 ». Ces grammairiens qui écrivent, à tort, données dans « Dieu vous a donné ces grâces » n'ont qu'à s'incliner devant « la souveraineté du peuple ». Faire autrement serait « comme desgainer lespee luy tout seul a lencontre de toute la France ». L'usage, en conclut Ramus, a plus d'utilité « pour bien parler et coucher par escrit » que toute la gamme des règles de grammaire. Contre l'argument qui veut que le français ne possède pas un « art de syntaxe », Ramus allègue l'abondance et la variété des temps composés, qui suppléent au manque de formes unitaires au parfait et au passif en utilisant une « syntaxe de plusieurs mots ». Il ne fait autre chose cependant que de démontrer la possibilité de traduire les distinctions temporelles du latin en français, avec un système enchevêtré de vingt formes au prétérit, divisées selon la tradition grecque en définies (oristes) et indéfinies (aoristes). Sa déclaration suivant laquelle les six « prepositions » a, au, aux, de, du, des « embrassent toute la gouvernance des noms et des verbes49 », avec des fonctions équivalentes à celles des cas en latin est plus éclairée. Mais ayant, avec raison, exclu les cas en traitant du substantif, il est obligé, en appliquant au français la notion de « gouvernance » (rectio), d'en établir une série50. Le tout est fièrement présenté comme « une singuliere syntaxe de nos praepositions, grandement differente des praepositions Grecques et Latines », et encore une preuve que la langue française « prend son essence de soy mesme51 ». Comme J.-C. Chevalier l'a bien fait remarquer52, la pierre d'achoppement de ce système grammatical est constituée par les exceptions. Les supposés « mots de nombre », surtout les substantifs, qui s'obstinent à rester invariables, doivent ou se classer selon des critères sémantiques qui restent inavoués, ou se ranger parmi les « mots de nombre infini », terme qui, même en latin, était nécessaire pour accommoder des formes invariables comme nequam.




46 De la Ramée (1572) : 30. [retour au texte]

47 Ibid : 182. [retour au texte]

48 Ibid : 124-125. [retour au texte]

49 Ibid : 188. [retour au texte]

50 Si toutefois cette section de la grammaire est bien de Ramus lui-même et ne représente pas une addition ultérieure. [retour au texte]

51 De la Ramée (1572) : 202-203. [retour au texte]

52 Chevalier (1968) : 305. [retour au texte]




La première grammaire raméenne en Angleterre est celle (1594) de P. Greaves, dont le but est de décrire l'anglais « surtout dans la mesure où cette langue diffère du latin ». La grammaire (1640) du dramaturge Ben Jonson représente la seule autre tentative d'appliquer telles quelles les méthodes de Ramus à l'anglais. Ni l'une ni l'autre ne résout les problèmes posés par l'application de ces méthodes, conçues pour une langue riche en marques formelles, à une langue où le manque de variation formelle est plus accusé qu'ailleurs dans les autres langues européennes. Toutes les deux ont trop tendance à ramener les structures de l'anglais à celles du latin. Il est vrai que Jonson souligne l'importance de l'usage, « la maîtresse la plus sûre du parler ». Les normes raméennes sont fidèlement appliquées, mais avec certaines réserves. Si, pour Greaves, le substantif est un « mot de nombre » (c'est-à-dire un mot à désinences), il s'abstient cependant d'ajouter « avec genre et cas », ce qui indique sa conscience de l'inaptitude, au moins partielle, de la norme qu'il suit. Des pluriels sans marque comme sheep etswine peuvent sans trop d'inconvénients se grouper sous la rubrique « infinita numero », terme réservé par Ramus aux monoptata (mots « d'un seul cas ») du latin. Certains « mots de nombre » (bowels, scissors) manquent d'un singulier, et en traitant des « uncountables » (cider, wheat) Greaves est obligé de se départir de sa norme et recourir à des classifications sémantiques. Jonson, suivant la norme raméenne de plus prés, attribue au substantif genre et cas. Même pour Greaves, l'adjectif, invariable en anglais, pose des problèmes qu'il contourne en le déclarant variable en raison du substantif dans la même construction, établissant ainsi, et contre la doctrine raméenne maintes fois répétée, une catégorie grammaticale qui n'est consignifiée par aucune marque formelle53. Quant à Jonson, il évite adroitement le problème en rangeant l'adjectif parmi les « mots de nombre infinis54 ». N'ayant cependant pas exclu les genres de son système, il essaie d'appliquer au substantif les six genres des grammaires latines55. Les noms anglais d'îles, de pays et de villes seront féminins, les noms d'étoiles, masculins. Il préconise par contre l'existence de deux seuls cas, un absolu (qui embrasse les substantifs qui n'ont d'autre marque que le pluriel) et un génitif en s. Dans leur traitement du verbe, la définition « mot de nombre qui possède temps et personne » répète fidèlement les normes raméennes. Mais, encore une fois, ces normes ont besoin d'être faussées afin de les accommoder à l'anglais, étant donné le manque presque total de variation formelle au présent de l'indicatif, et l'absence de marques de personne au prétérit. Une fois de plus, la dominance du modèle latin mène, chez Greaves, à des formes non-existantes telles que l'infinitif du passé *to had hated. L'absence de symétrie dans les marques formelles fait dire à Jonson que le système verbal a besoin d'être « martelé par un peu de bonne logique afin de remédier à son manque de proportion », et qu'il avait dû peiner longtemps avant de réussir enfin à produire un système identique en tous points à celui de Ramus.

Ceux qui suivent ces deux auteurs dans la voie du « ramisme » acceptent un compromis où des éléments raméens s'incorporent à un système plus traditionnel basé sur des critères sémantiques. A. Gill (1621), par exemple, présente un mélange de formalisme raméen et de traits puisés dans la grammaire de l'Antiquité, qu'elle soit latine, grecque ou hébraïque. Il surimpose aux dichotomies de Ramus une division aristotélicienne en mots à sens plein et mots qui dépendent des deux parties principales (nom et verbe), ce qui donne un système de trois parties du discours. Le prestige du modèle latin continue à être tel que même un grammairien averti comme GDI, pourtant conscient du fait qu'une syntaxe basée sur la concordance des marques formelles est peu concluante pour l'anglais, s'attend à ce que les structures de cette langue soient semblables à celles du latin. Là où l'anglais n'a pas de règles claires, il recommande au lecteur de « suivre la syntaxe du latin56 ». Une telle attitude mène à de prétendus accords (de l'adjectif avec son substantif, par exemple) qui doivent être décrits en termes de « cohérence » sémantique plutôt qu'en termes morphologiques. Le compromis effectué par GDI — le « ramisme » avec un revêtement d'éléments aristotéliciens — ne convient pas, lui non plus, aux structures de la langue anglaise. À cet égard, la grammaire de C. Butler (1633) est plus intéressante : elle présente une théorie des cas sensiblement différente de celle de la tradition reçue. Tout comme le grammairien romain Varron, Butler place les désinences casuelles et les dérivations suffixales sur un pied d'égalité. Le terme « cas » s'applique aux formes verbales aussi bien que nominales, estranged étant le « cas oblique » de la forme « rect » to estrange. Le cas se définit comme « la terminaison différente du même mot, au même nombre et à la même personne, comme man man's, loue loved ». Les deux cas, « rect » et « oblique », occupent dans le système de Butler une position semblable à celle du terme « nombre » dans la grammaire de Ramus. Le terme « personne » qu'utilise A. Hume (vers 1617)57 paraît avoir, lui aussi, à peu près la force du « nombre » de Ramus. Pour Hume, les parties du discours sont donc ou « personnelles » ou « impersonnelles » avec, tout comme dans l'ouvrage de Gill, la surimposition d'un cadre aristotélicien à base sémantique. Mais l'efficacité de la norme raméenne repose sur les possibilités d'application de critères purement formels, les considérations sémantiques étant tout à fait secondaires. Elle est incompatible avec des systèmes où ces considérations servent de critères primaires. En amorçant le retour à la tradition sémantique, ces trois auteurs annoncent l'échec de la nomme raméenne.




53 Greaves (1594) : 9-10. [retour au texte]

54 Jonson (1640) : 56. [retour au texte]

55 Masculin, féminin, neutre, commun, promiscuum (ou epicoenum), douteux. [retour au texte]

56 Gill (1621) : 94. [retour au texte]

57 Cet ouvrage a paru pour la première fois en 1865 (Londres, Early English Text Society, éd. H. Whestley). [retour au texte]




4(b). Normes aristotéliciennes en Italie
et en Espagne.
La raison côtoie l'usage

Vers 1540, les possibilités de développement du modèle « observationnel » légué par l'Antiquité étant à peu près épuisées, la grammaire se trouve à un carrefour. Ou bien elle s'engage dans la voie du formalisme raméen — et, on l'a vu, cette voie se révèle à l'époque sans issue — ou bien elle revient sur ses pas et embrasse la méthode à l'honneur au moyen âge, méthode qui cherchait à expliquer les ressorts cachés du langage par le biais d'une métalangue. Pour la grammaire médiévale, cette métalangue était fournie par la philosophie scolastique, basée sur Aristote. L'année 1540 marque en effet une ligne de partage, car c'est cette date qui voit, pour la première fois depuis le moyen âge, l'apparition d'une théorie linguistique fondée sur la philosophie d'Aristote. Dans le De causis linguae Latinae (1540) de J.-C. Scaliger, pour la première fois depuis la grammaire médiévale, l'usage cède le pas à la raison. Le De causis a bénéficié d'un traitement étendu ailleurs58. Dans le cadre du présent article je me propose d'examiner comment B. Buonmattei (1643) a appliqué la norme scaligérienne (et anstotélicienne) à une langue vivante, soit l'italien. Rien dans la tradition grammaticale italienne qui le précède ne laisse prévoir une telle tentative. Contrairement à la situation dans le nord de l'Europe, où les logiciens de Paris avaient tôt chassé les rhétoriciens d'Orléans, les études linguistiques en Italie répondaient aux besoins d'une culture centrée sur la littérature et la rhétorique, où la grammaire devait subvenir aux demandes pratiques des juristes et des écrivains. Dans les premières grammaires de la langue « vulgaire », il s'agit moins de présenter une théorie grammaticale que de trancher la « question de la langue » : quel usage suivre? Celui d'une langue toscane archaïsante, celui du toscan contemporain, ou celui d'une création artificielle et pan-italienne redevable à tous les dialectes à la fois59? La question était d'autant plus difficile à trancher qu'aucun dialecte ne pouvait prétendre à la prééminence. C'est le toscan archaïsant qui finit par avoir gain de cause, et c'est lui — la langue des « sommi trecentisti », Dante, Pétrarque et Boccace — qui est mis de l'avant dans les Prose (1525) du cardinal Bembo, d'une importance capitale comme modèle, et qui trouve sa codification dans les Avvertimenti (1584) de Salviati. Face à cette tradition, Buonmattei fait au moins partiellement figure d'innovateur en rédigeant la première grammaire d'une langue vivante qu'on puisse comparer aux grands ouvrages latins de Scaliger (1540), de Sanctius (1587) et de Campanella (1638), qui tous les trois assoient la grammaire sur des bases philosophiques et logiques. Première tentative d'application à une langue « vulgaire » des méthodes de Scaliger, le Della lingua toscana (1643) précède de vingt ans la grammaire de Port-Royal, qui a des origines semblables. Mais c'est un ouvrage à deux volets. En plus d'une importante contribution théorique, il accuse aussi des liens avec l'empirisme de Bembo et de Salviati. Cette combinaison d'une vocation explicative et d'un don développé de l'observation en fait un document rare dans les annales de la grammaire. Dès le départ, Buonmattei déclare son intention de ne jamais s'écarter des « traces vénérables » laissées par Bembo et Salviati, sauf là où l'usage qu'ils recommandent a cessé d'exister. C'est donc un puriste, qui base règles et usage sur la langue écrite du « trecento », et plus particulièrement du Décaméron. Il rejette de son système toute considération diachronique, car les racines de la parole sont, selon Scaliger, dans nos esprits (« nell'animo nostro »), et donc soumises à la seule raison. Et en effet, en dépit de la valeur de ses observations détaillées de l'usage, son oeuvre annonce le déclin de la grammaire empirique et le triomphe du « logicisme ». Mais dans son traitement de l'usage il reconnaît, tout à fait exceptionnellement, des communautés linguistiques à un niveau inférieur à celui d'une langue nationale, qu'il divise en idiomes « généraux » (l'italien, le français), « spéciaux » (le toscan) et « particuliers » (le florentin), ces derniers descendant jusqu'à la città, la terra, le castello ou la villa. Il tient cependant pour impossible de prescrire des règles pour une lingua generale, à cause des différences dialectales. Seule l'homogénéité de la lingua particolare la rend susceptible d'une réglementation certaine. Il s'agit de décrire « cette langue toscane, qui se parle dans les meilleures régions, la langue de Dante, de Pétrarque et de Boccace au meilleur siècle ». Le fait que ce dialecte tire ses origines du latin ne justifie nullement ceux qui veulent lui prescrire des règles conçues pour le latin. Autant la soumettre aux règles grammaticales des langues « barbares » qui, elles aussi, ont contribué à sa formation. La lingua volgare, ce « mulet » né de parents hétérogènes, doit forcément recevoir des règles faites pour elle. Quant à l'usage, le modèle à suivre est fourni à la fois par le peuple et par les écrivains, mais popolo, bien entendu, ne veut pas dire « la seule lie », mais la population entière, et scrittori embrasse les auteurs établis, à l'exclusion des « faiseurs quelconques de fabliaux ». En fin de compte, c'est le peuple qui donne à la langue sa forme et ses règles, laissant aux écrivains la tâche de la fixer et de l'établir sur des bases solides. Si l'usage s'apprend de la bouche du peuple comme « autor e padrone », la science du langage, elle, s'apprend chez les écrivains comme « maestri e interpreti ».




58 Padley (1976) : 58-77. [retour au texte]

59 Cf. Percival (1975) : 249. [retour au texte]




Les assises théoriques de la grammaire de Buonmattei sont fondées, par l'intermédiaire de Scaliger, sur la doctrine aristotélicienne des « quatre causes ». La méthode scaligérienne consiste en l'application à la langue des catégories de matière et de forme (de substance et d'accident), et en son explication en termes des causes : la cause matérielle, c'est-à-dire la matière phonique qui lui sert de support; la cause formelle qui impose une signification à cette matière; la cause efficiente ou l'agent qui l'impose; et la cause finale ou le but envisagé par cette imposition60. Pour Buonmattei c'est le peuple toscan qui fait office de cause efficiente. La cause finale sert, comme chez Scaliger, à « déclarer les concepts de nos esprits (esplicare i concetti dell'animo) ». Cette épistémologie prend pour avéré que l'intellect donne un reflet fidèle de l'univers61, reflet qui à son tour est transmis par la langue. Si, pour Buonmattei, il est dans la nature de l'homme d'employer une langue, la manière (il come) de cet emploi dépend de l'artifice, qui « la raffine, et la garantit contre la corruption par les masses illettrées et insouciantes, corruption qui entraînerait [...] inévitablement sa perte, sans les efforts assidus et continuels des écrivains pour la protéger ». Trait curieusement moderne, il constate que la langue parlée est bien plus « expressive » que la langue écrite, exprimant en plus « lo spirito e l'effetto ». Mais en pratique, langue parlée et langue écrite sont une seule et même chose, chacune d'elles étant l'image ou ritratto de l'autre, car (c'est l'opinion de Scaliger) « nul n'écrit, dans un style correct, autrement qu'il ne parle62 ».

La norme scaligérienne a des incidences sur la classification des parties du discours : « Si le mot est un signe des choses, ses différentes espèces seront réparties en conformité avec les différentes espèces des choses63 ». Pour Scaliger, la division des choses en catégories permanentes et changeantes a sa contrepartie dans la langue. À la façon médiévale, le substantif a la tâche grammaticale de signifier l'essence statique (l'ens), tandis que le verbe signifie le mouvement et le devenir (l'esse). Chez Buonmattei, en termes plus typiques de la pensée du XVIIe siècle, il en résulte un substantif « signe des choses » et un verbe « signe des actions », et cela en désaccord avec Scaliger64. Ces deux parties du discours sont déclarées « principalissimi », non seulement parce que toutes les deux doivent figurer dans un énoncé complet (« un intero parlare »), mais aussi parce qu'elles indiquent ensemble chose et action65. Étant donné que la raison prévoit douze espèces de mots, reposant sur douze classes de phénomènes naturels, Buonmattei ajoute aux huit parties traditionnelles, en plus de l'article, le gérondif, le segnacaso ou indicateur des cas, et ce qu'il appelle le ripieno, qui n'existe que pour l'embellissement du discours. Article et segnacaso remplissent à eux deux toutes les fonctions qui sont assurées dans les langues classiques par des désinences. Buonmattei fait donc des efforts louables pour se départir de sa norme là où a s'agit de décrire fidèlement la structure de la langue toscane. La théorie scaligérienne, assez élaborée, s'accompagne constamment d'une préoccupation plus humble — celle de prescrire, après une observation minutieuse, l'usage à suivre. Témoin, la discussion de la règle de Bembo qui veut que si, dans un énoncé donné, le substantif du syntagme dépendant accepte ou rejette l'article, celui du syntagme principal devra en faire autant. De tels énoncés, selon Bembo, doivent contenir ou bien deux articles (nella casa della paglia), ou bien pas d'article du tout (ad ora di mangiare). La réfutation de cette règle par Buonmattei fournit une bonne illustration des préoccupations empiriques qui accompagnent l'application des normes scaligériennes. Selon Trabalza (1908), la grammaire de Buonmattei marque la fin, en Italie, du mouvement puriste amorcé au XVIe siècle et le triomphe des principes de régularité et de fixité. En même temps, elle représente un nouveau départ l'application à la grammaire italienne d'une norme philosophique empruntée à un grand grammairien du latin. L'oeuvre de Buonmattei s'insère dans une tradition qui, ayant pris racine au moyen âge, mène en ligne directe, à travers Scaliger, Sanctius et Campanella, à une grammaire, celle de Port-Royal, qui fait coïncider norme linguistique et norme logique.




60 Cf Padley (1976) : 60, 73. [retour au texte]

61 Cf. Scaliger (1540) : cap. Ixvi — « Est enim quasi rerum speculum intellectus noster. » [retour au texte]

62 Scaliger (1540) : cap. i — « neque aliter scribere debemus, quam loquamur. » [retour au texte]

63 Encore une fois, Buonmattei suit Scaliger 1540 (cap. Ixxii) de près : « Si igitur dictio rerum nota est, pro rerum speciebus, partes quoque suae sortientur. » [retour au texte]

64 Scaliger (1540) : cap. cx — « Falsam esse definitionem veterum, qui Verbum praescripsere agendi vel patiendi significatione. » [retour au texte]

65 Buonmattei (1643) : trattato VII, cap. xxi. [retour au texte]




Si l'influence de Scaliger est partout manifeste dans la façon dont Buonmattei aborde les « causes » sous-jacentes de la langue toscane, c'est l'Espagnol G. Correas66 qui nous fournit une grammaire basée sur certains aspects de la grammaire latine (1587)67 de son grand compatriote Sanctius. La position de Correas est tout à fait celle des partisans de la grammaire générale : la grammaire est « tirée du parler naturel et habituel des peuples, dont les langues concordent pour ce qui est de la partie principale et générale de la grammaire ... [car] la concordance et la conformité semblent être naturelles aux hommes68 ». Dans une analyse qui a des accents tout à fait modernes, Correas prétend que toute personne possède au préalable la grammaire de sa langue, et n'a nullement besoin de règles pour la parler. La fonction des règles est de soumettre l'art « naturel » de la grammaire à une méthode, afin de fixer la langue et de la conserver. Dans cette préséance donnée à la grammaire « naturelle », qui repose sur l'usage de ceux qui ont appris la langue au foyer, Correas s'écarte de la voie tracée par Sanctius pour qui, même si les grammairiens sont custodes plutôt qu'auctores de la langue, c'est la raison qui est concluante, l'usage étant relégué à un rôle secondaire69. La prétention de Correas selon laquelle c'est la syntaxe — « l'orazión ou le discours dont les parties sont en concordance » — qui constitue le véritable objet de la grammaire est cependant identique à l'opinion de Sanctius70, suivant son idée d'une « concordance et conformité » naturelles à tous les hommes, dont les-langues ne diffèrent que dans les détails. Comme norme de sa discussion de la syntaxe, Correas préconise un système des parties du discours à trois termes, système présent au moins à l'origine dans toute langue. La section castillane de son Trilingue (1627) n'a en effet d'autre but que la réfutation de ceux qui s'obstinent à préférer les huit parties de la tradition71. C'est une préoccupation constante chez Correas de démontrer que le système tripartite (nom, verbe et dicción) se trouvant au moins à l'état virtuel dans toutes les langues, n'importe quel mot peut être « réduit » à l'un de ces trois. Tout comme son modèle Sanctius, Correas voit dans le jeu de ces trois parties du discours tout ce qui est nécessaire à la syntaxe de l'énoncé. Cette attitude ne fait que renforcer les vieilles normes selon lesquelles toute phrase exige, pour constituer un « sens complet », la présence d'un nom et d'un verbe. Par contre, la diccion ou particule n'a souvent, comme le ripieno de Buonmattei, qu'une fonction décorative. Mais il s'agit dans ce cas d'une norme purement théorique, qui influe peu sur le choix des exemples. Il est à noter que chez Correas le mot « raison » (razón) s'emploie à côté d'orazion pour indiquer la phrase, et que c'est cette razón qui constitue pour lui le principal objet de la grammaire. Ce même terme de ratio est d'une importance capitale pour Sanctius, qui cherche à élever les droits de la raison au-dessus de ceux de l'usage.




66 Correas (1626, 1627). [retour au texte]

67 Cf. Padley (1976) : 97-110. [retour au texte]

68 Correas (1626) : 129. [retour au texte]

69 Pour Sanctius l'usage se détermine « ratione primum, deinde testimoniis et usu ». [retour au texte]

70 Sanctius (1587) : lib. I cap. ii — « Oratio sive syntaxis est finis grammaticae », « [grammatica] cuius finis est congruens oratio ». [retour au texte]

71 Correas (1627) : 11-12. [retour au texte]




5. La raison contre l'usage?
La Grammaire de Port-Royal

Il y a donc changement de norme. La souveraineté de l'usage est en train de faire place à celle de la raison. Les auteurs de la Logique de Port-Royal croyant, malgré leur refus de condamner « généralement » Aristote, le moment venu de secouer sa « contrainte », font valoir eux aussi les droits de la raison contre ceux de l'autorité. La Grammaire de Port-Royal (1660) cherche donc à découvrir les « raisons de ce qui est commun a toutes les langues », à « faire par science ce que les autres font seulement par coustume72 ». Certains ont pu voir dans cette recherche des raisons sous-jacentes de la langue un retour aux doctrines médiévales, à une épistémologie identique à celle de Scaliger. Aux trois termes du système de Scaliger (l'univers, l'esprit, la langue), les auteurs de Port-Royal opposent cependant deux seuls termes : l'esprit et la langue. Dans cette optique, la langue n'est plus le miroir de l'univers, mais le reflet exact de la pensée. Leibniz reprendra cette opinion plus tard en affirmant que la langue est « le meilleur miroir de l'esprit humain ». Il s'ensuit que les parties du discours ne sont plus calquées sur les catégories du monde réel, mais sur le cheminement de l'esprit « La connoissance de ce qui se passe dans notre esprit est nécessaire pour comprendre les fondements de la grammaire; et c'est de la que depend la diversité des mots qui composent le discours73. » La logique ne s'utilise plus, comme chez Ramus, simplement pour cautionner une méthodologie. Elle devient à la fois métalangue et système mis en parallèle avec la langue. Avec Port-Royal commence le règne de la logique comme norme toute-puissante.

Le déroulement des opérations de notre esprit, en formant des jugements, est central pour la doctrine de Port-Royal. Le « jugement » est identique à la proposition logique, contenant un « sujet » et un « attribut ou prédicat », plus l'indication, par le verbe être, de l'action de notre esprit en reliant ces deux termes « dans le discours74 ». À partir de l'antiquité grecque, cette définition aristotélicienne de la proposition75 disparaît des ouvrages grammaticaux, qui lui préfèrent celle de Denys de Thrace et de Priscien en termes de l'expression d'un sens complet par des mots en concordance grammaticale76. À partir de Port-Royal, comme J.-C. Chevalier l'a fait remarquer77, ce n'est plus la relation formelle nom-verbe qui détermine la phrase, mais la relation sujet-prédicat, à laquelle tout énoncé est censé se conformer. Le schéma sujet-prédicat fournit donc le cadre essentiel de tout énoncé, et en même temps la pierre de touche de l'analyse syntaxique. C'est la proposition conçue comme la liaison de deux termes dans un jugement qui est à la base de la classification des parties du discours, régie par une dichotomie entre la signification des « objets de nos pensées », et celle de la « forme et la manière de nos pensées » dont la principale manifestation est la formation de jugements. Étant donné que langue et opérations de l'esprit coïncident78, les parties du discours s'alignent sur l'un ou l'autre de ces deux termes. À la première classe, comme indications de concepts, appartiennent nom, article, pronom, participe, préposition et adverbe. À la deuxième, comme indicateurs de liaisons faites par l'esprit, appartiennent verbe, conjonction et interjection. Le résultat de l'application de ces critères n'est donc plus la dichotomie aristotélicienne, où nom et verbe jouissent d'une indépendance sémantique vis-à-vis des parties dépendantes.




72 Lancelot et Arnauld (1660) : titre et 3. [retour au texte]

73 Ibid : 26. [retour au texte]

74 Arnauld et Nicole (1675) : 134-135. [retour au texte]

75 De interpretatione, 3. [retour au texte]

76 Priscien (Keil, 1961 : II, 53) — « Oratio est ordinatio dictionum congrua, sententiam perfectam demonstrans. » Vossius (1635) cite la définition d'Aristote, sans toutefois l'employer lui-même. [retour au texte]

77 Chevalier (1968) : 500. [retour au texte]

78 Il est peut-être téméraire de parler d'une coïncidence exacte. Voir Chevalier (1968) : 499 — « on ne saurait dire avec exactitude que [pour les auteurs de Port-Royal] logique et expression sont parallèles, mais bien plutôt que la langue est une forme muable [...] dont le système pourtant est tel qu'il permet [...] de renvoyer a une pensée claire et distincte. » [retour au texte]




L'attitude des auteurs de Port-Royal est déterminée en outre par la supposition (pour utiliser deux termes devenus monnaie courante depuis Chomsky) d'une structure linguistique « de surface » et d'une structure « profonde » qui lui est sous-jacente. L'adverbe, par exemple, de façon semblable au verbe qui cumule dans un seul mot affirmation et attribut (aime = est aimant), résulte du « désir que les hommes ont d'abréger le discours ». Il existe donc une équivalence logique entre certaines structures des langues classiques et certaines structures des langues vivantes, celles-ci étant capables d'exprimer, et cela parfois « plus élégamment », le contenu sémantique d'un adverbe au moyen d'une expression prépositionnelle. Le traitement des cas comme équivalents à la construction « particule » (c'est-à-dire préposition) plus substantif est relié à cette question. Attribuer à ces auteurs le mérite d'être les premiers à avoir attiré l'attention sur l'identité fonctionnelle des cas et des prépositions serait encore un exemple de la tendance regrettable à les considérer comme de brillants innovateurs alors qu'ils ne font que répéter des notions déjà familières aux lecteurs des grammaires latines. Les Rudimenta de Linacre, réédités à Paris en 1533, avaient déjà fait remarquer que les prépositions des langues vivantes fonctionnent comme « signes » (articuli ou notae) des cas79. On suppose implicitement dans ces discussions l'existence sous-jacente d'une base commune non seulement à toutes les langues, mais aussi aux structures pleines et « abrégées » d'une même langue. S'appuyant sur certaines sections de Sanctius (1587)80, les auteurs de la Grammaire de Port-Royal font remarquer que la « construction figurée » utilisée dans le discours, et qui repose sur un schéma de base contenant à un niveau logique des éléments qui dans le discours ne sont que « sous-entendus sans etre marqués », est réductible à la « construction essentielle » du système sous-jacent de la langue81. Pour les Messieurs de Port-Royal comme pour Sanctius, une théorie des constructions elliptiques est une nécessité dans toute théorie linguistique82, la tâche du grammairien étant de récrire les constructions figurées pour les rendre conformes aux constructions « ordinaires et essentielles ». Il va sans dire que la notion de constructions elliptiques n'a rien de nouveau, et Sanctius lui-même cite Quintilien — « Autre chose est parler latin, autre chose parler grammaticalement83 » — à son appui. Capital pour les procédés des Messieurs de Port-Royal, le rejet de la délimitation rigide prescrite par Ramus aux champs d'application des trois « arts » de rhétorique, de logique et de grammaire, les laisse libres de faire du remplacement des « constructions figurées » de la rhétorique par les « constructions ordinaires et essentielles de la langue » la tâche grammaticale par excellence, tout en fournissant des justifications logiques : « L'expression simple ne marque que la vérité toute nue84. » L'« ordre naturel » de la syntaxe est en effet « conforme a l'expression naturelle de nos pensees ». La grammaire latine de Port-Royal souligne l'importance de ce fait pour les langues vivantes : « La [construction] reguliere est celle qui suit l'ordre naturel, et qui s'approche beaucoup de la façon de parler des langues "vulgaires"85. » De plus en plus, cet ordre naturel est prescrit comme norme à suivre, et opposé à la plus grande élaboration des langues classiques, dont il est cependant l'égal en élégance.




79 Au sujet de la dette des « Messieurs » de Port-Royal envers la tradition latine en grammaire, cf. Padley (1976) : 211-215, 240-259. [retour au texte]

80 Dans la troisième édition (1654) de leur grammaire latine, les auteurs avouent franchement leur dette envers Sanctius. [retour au texte]

81 Pour une discussion de ce que le traitement des constructions elliptiques doit à Sanctius, cf. Lakoff (1969). [retour au texte]

82 Sanctius (1587) — « Doctrinam supplendi esse valde necessariam. » Pour sa théorie des constructions eliptiques, cf. Padley (1976) : 102-106. [retour au texte]

83 « Aliud est Latine, aliud grammatice loqui. » [retour au texte]

84 Arnauld et Nicole (1675) : 128. [retour au texte]

85 Lancelot, Arnauld et Nicole (1681) : 355. [retour au texte]




Le fait que les solitaires de Port-Royal refusent de recourir à l'utilisation d'éléments « sous-entendus » sauf en complétant une construction qui a une existence réelle dans la langue86, laisse entrevoir une question importante, à savoir jusqu'à quel point ils appuient les droits de la raison aux dépens de ceux de l'usage. Il est vrai que, selon leur théorie, même « un usage entierement arbitraire » peut être ramené aux « lois generales de la construction ordinaire87 », et selon l'opinion reçue leur Grammaire constitue une réaction contre Vaugelas88. Parmi d'autres, on peut citer L. Kukenheim, pour qui les auteurs sont à l'origine d'un mouvement où « le cartésianisme fait son entrée en grammaire, l'idée de "raison" tend à supplanter celle d'usage, dont l'utilité et la praticabilité sont mises en doute89 ». F. Brunot, par contre, les accuse d'avoir utilisé la raison non, comme ils auraient pu le faire, pour chasser de la langue les « caprices sans raison, ou contre raison, » de l'usage de la cour, mais pour « expliquer l'usage plutôt que pour le corriger90 ». Les auteurs des grammaires latines et « philosophiques », dont celle de Port-Royal tire ses origines, s'expriment de façon nette sur cette question des relations réciproques de la raison et de l'usage. Campanella (1638) revendique l'honneur d'avoir mis fin à la « tyrannie » de l'usage et d'avoir introduit à sa place la raison comme rex sermonum, tandis que Scaliger déclare sèchement qu'il « incombe au philosophe de placer les droits de la raison au-dessus de ceux des caprices humains91 ». Les opinions extrémistes trouvent leur réfutation dans un article de W.-K. Percival92, qui se demande si en effet il existe une « différence radicale » d'orientation dans les attitudes de Vaugelas et des grammairiens de Port-Royal envers l'usage. La Logique de Port-Royal, elle, prend une position claire : on ne saurait octroyer à l'usage une liberté sans bornes qui finirait par « faire de la raison l'esclave de l'autorité93 ». La grammaire latine de Port-Royal hésite cependant, sans doute pour des raisons pédagogiques, à changer l'usage établi, et déclare son intention de s'éloigner « le moins qu'il sera possible, de ce que l'on suit d'ordinaire en l'instruction des enfans94 ». La déclaration « Comme les règles donnent entrée a l'usage, l'usage aussi confirme les règles95 » a, elle aussi des mobiles pédagogiques. Une description moins ambiguë de la pratique des auteurs se trouve dans la Grammaire générale et raisonnée elle-même :




86 Lancelot et Arnauld (1660) : 123-124. [retour au texte]

87 Lancelot, Arnauld et Nicole (1681) : préface. [retour au texte]

88 Cf. Chomsky (1966) : 54 — « The linguistics of Port-Royal... developed in part against the prevailing approaches represented, for example, in such works as Vaugelas' Remarques... [whose] goal is simply to describe usage... » [retour au texte]

89 Kukenheim (1962) : 28. [retour au texte]

90 Brunot (1966), IV : 53-55, 58. [retour au texte]

91 Scaliger (1540) : cap. lxiii — « interest philosophi placitis humanis anteponere rationem ». [retour au texte]

92 Percival (1976). [retour au texte]

93 Arnauld et Nicole (1675) : 37-38. [retour au texte]

94 Lancelot, Arnauld et Nicole (1681) : 5. [retour au texte]

95 Ibid : 467, 472, 12. [retour au texte]




« [...] les façons de parler qui sont authorisées par un usage general et non contesté, doivent passer pour bonnes, encore qu'elles soient contraires aux regles et a l'analogie de la langue : mais on ne doit pas les alleguer pour faire douter des regles et troubler l'analogie, ny pour authoriser par consequence d'autres facons de parler que l'usage n'auroit pas authorisées. Autrement qui ne s'arrestera qu'aux bizarreries de l'usage, sans observer cette maxime, fera qu'une langue demeurera tousjours incertaine, et que n'ayant aucuns principes, elle ne pourra jamais se fixer »96.

Si l'attribution de genres aux substantifs français qui signifient des choses inanimées ne représente pour les auteurs qu'un « pur caprice, un usage sans raison », c'est, selon Percival, parce qu'ils suivent Vaugelas en reconnaissant qu'il y a des éléments de l'usage normal qui ne sont pas susceptibles d'une explication rationnelle97. Quoique Lancelot professe dans sa grammaire latine « une grande aversion de toutes ces petites pointilleries de Grammaire, dont Quintilien dit excellemment, qu'elles ne font que seicher et qu'affoiblir les esprits98 », cela n'empêche nullement les auteurs de la Grammaire générale et raisonnée de statuer sur des cas en litige. Vaugelas pose comme principe qu'un pronom relatif ne peut jamais renvoyer à un antécédent sans article, ce qui exclut comme incorrects des énoncés du type Il a fait ce1a par avarice, qui est capable de tout. Appelés à se prononcer sur l'acceptabilité d'énoncés comme une sorte de bois qui est fort dur, qui sont contraires à la règle de Vaugelas, ils modifient la règle afin d'accommoder l'usage : qui ne peut renvoyer à un nom commun à moins que celui-ci ne soit précédé d'un article, ou d'un autre mot qui fonctionne de façon semblable99. Divers éléments — les adjectifs démonstratifs et indéfinis (ce, quelque, plusieurs), des mots tels que sorte, espèce — se voient attribuer une fonction analogue à celle des articles, ce qui permet de légitimer des énoncés comme une sorte de fruit qui est meur en hiver. La justification par la raison fait suite à cette constatation : « Un nom commun doit passer pour determiné, lorsqu'il y a quelque chose qui marque qu'il doit estre pris dans toute son etendue100. » Les auteurs apportent un soin semblable à trancher la question de la concordance des participes, avec comme point de départ la règle de Vaugelas selon laquelle tout participe présent qui, comme un verbe, régit un substantif, est à considérer comme gérondif plutôt qu'adjectif, et donc invariable. Les auteurs arrivent à la conclusion qu'il en est de même des participes passés, qui doivent être ou bien gérondifs « actifs » et invariables, ou bien « participes passés » à fonction adjectivale. De tels exemples tendent donc à donner raison à Percival. Loin de répudier Vaugelas, les grammairiens de Port-Royal, tout en adoptant plusieurs de ses idées, le surpassent.




96 Lancelot et Arnauld (1660) : 82-83. [retour au texte]

97 Percival (1976) : 380-381. [retour au texte]

98 Lancelot, Arnauld et Nicole (1681) : préface. [retour au texte]

99 Lancelot et Arnauld (1660) : 77. [retour au texte]

100 Ibid : 77-78. [retour au texte]




6. Normes aristotéliciennes
et empirisme anglais

Il n'en reste pas moins vrai que la « grammaire générale », si importante au XVIIIe siècle, s'insère dans une tradition de rationalisme, que celui-ci vienne de Descartes ou des grammaires « philosophiques » de Scaliger et de Campanella. En Angleterre, un mouvement semblable avait cependant des buts plus pratiques, inspirés de l'empirisme de Bacon et du sense-realism des premiers hommes de science. Si le mouvement pour la construction d'une langue universelle101 — que l'on retrouve surtout dans l'Angleterre du XVIIe siècle — relève, d'une part, d'une tradition médiévale qui voyait dans la langue le reflet exact de l'univers, il représente, d'autre part, une réponse aux exigences de la science contemporaine, qui soupirait après une langue libérée des contraintes des synonymes et des redondances des langues naturelles. Dans une telle langue universelle, les concepts, par définition les mêmes chez tous les hommes, auraient tous leur signe propre, reconnu et compris de tous. À cette fin, il faut au préalable procéder au découpage de l'univers, dont chaque partie recevra son étiquette selon un système basé sur les dix catégories d'Aristote. Assez paradoxalement, ce mouvement tire en partie ses origines d'une aversion baconienne pour la logique aristotélicienne102, à laquelle il préférait en principe des méthodes inductives et empiriques. Le premier coup d'essai, le Ground-Work (1652) de Lodowyck103, Flamand établi à Londres, esquisse une grammaire dont les catégories sont en principe en conformité avec les phénomènes naturels. Toutes les parties du discours autres que les « noms » des objets sont rangées sous les trois rubriques action, quality et help, les deux premières embrassant les verbes et les adjectifs, la dernière les adverbes, prépositions et conjonctions de la grammaire traditionnelle. Puisque toute action doit avoir son agent, l'imposition de ces normes entraîne des inventions, comme la série drink/drunkard, laugh/*laughard. Une division des substantifs en permanents et non-permanents donne les « noms permanents », p. ex. Peter, man et horse, et le « nom temporaire », p. ex. murderer. Tels sont les résultats non-linguistiques de l'application d'une norme où catégorie grammaticale et catégorie naturelle sont appelées à coïncider. Il y a cependant une double déformation, car il s'agit en outre de l'imitation de formes latines, qui fournissent souvent le modèle en établissant les catégories de la langue idéale, laquelle doit avoir, par exemple, des verbes indicateurs soit d'une action habituelle (calqués sur le latin : minitor), soit du désir d'agir (esurio), ou de la diminution d'une action (cantillo). L'Essay de l'évêque Wilkins (1668), bien plus important que l'ouvrage de Lodowyck, repose sur le fait que « le même principe de raison [...] les mêmes notions internes, la même appréhension des choses, » se trouvent chez tous les hommes, qui devraient en conséquence « s'accorder sur la même manière d'expression ». Il s'agit de deux suppositions : l'existence des mêmes concepts chez tous les hommes, garant de la possibilité d'une langue commune; et le parallélisme entre concepts, langue et monde réel. Wilkins effectue donc une première division de la grammaire en « naturelle et générale » et « instituée et particulière », qui correspondent à la grammatica naturalis et artificialis du Hollandais Vossius104 et à la grammatica philosophica et civilis de Campanella105. La grammaire « naturelle » est celle qui est applicable à toutes les langues. La grammaire « instituée et particulière », suivant Scaliger, est celle qui est basée sur l'usage et constitue une scientia loquendi ex usu. Les règles de celle-ci sont tirées de la grammaire générale « d'après la nature ». La première tâche du grammairien, pour remédier à la confusion des langues naturelles, est de classifier « les choses et les notions » et de leur donner des noms. Cette classification conceptuelle de tout ce qui existe dans l'univers, préalable nécessaire à la grammaire, n'est pas sans rappeler le célèbre Orbis pictus de Coménius. Chez Wilkins, les méthodes de cette classification sont empruntées à Aristote et prennent comme base les classes prédicamentales de substance et d'accident, et la division en genres et en espèces. Ces normes ne sont fondées ni sur une analyse empirique de la langue ni sur l'observation de la nature, mais sur une catégorisation philosophique toute faite à laquelle langue et choses sont obligées de s'accommoder. Cette application des méthodes aristotéliciennes à la grammaire doit beaucoup à Campanella (1638), qui utilisait la philosophie scolastique comme métalangue. Il en résulte un système des parties du discours à deux termes : les intégrales, qui jouissent d'une indépendance sémantique, et les particules. Les intégrales, reflet des phénomènes de la nature, signifient « l'ens ou la chose elle-méme, ou l'essence d'une chose [...] ou l'action ou la passion d'une chose comme les substantifs actifs ou passifs; ou la manière et l'affection d'une chose comme dans les adverbes dérivés106 ». Tout ceci est fidèle à la tendance, au XVIIe siècle, à réclamer un univers qui présente (et donc une langue qui signifie) des choses, des actions, et des modes d'existence ou d'opération des unes et des autres. Ce point de vue mène — à la fois dans l'analyse des langues naturelles et dans l'élaboration de la notion de ce qui constitue une langue parfaite — à l'imposition de normes arbitraires. Selon le système préconisé par Wilkins, tous les mots « radicaux » (c'est-à-dire non dérivés) d'une langue devraient être en principe des substantifs, et le fait que certaines notions substantivales sont exprimées par le biais d'adjectifs ou de circonlocutions provient d'un défaut dans les langues existantes. Les substantifs sont de trois espèces selon qu'ils signifient chose, action ou passion, ou personne agent ou bénéficiaire d'une action107. Wilkins ne semble pas faire de distinction grammaticale entre ses substantifs « de la chose », ceux « capables d'une action », et les formes à signification active ou passive « qu'on appelle communément des verbes ». En outre, pour maintenir le parallèle avec le monde réel et avec la philosophie d'Aristote, tout verbe est censé être dérivé d'une essence, même si cette essence n'est représentée par aucun substantif dans la langue. Il s'ensuit que tout substantif devrait, pour satisfaire à la norme, correspondre à un verbe de la même signification. L'imposition à la langue de la grille des catégories de la philosophie scolastique est une bonne illustration de l'importance, même à cette date tardive, de ses « entités », de ses « essences », de ses « actes » et de ses « potentialités » pour la pensée du XVIIe siècle. En outre, tout en obligeant la langue à se plier aux exigences de cette métalangue philosophique, applicable en principe à n'importe quel idiome, Wilkins suppose une conformité de structure avec le latin. Il s'agit donc, chez lui, d'une triple déformation imposée par les trois normes qu'il suit l'exigence d'un parallélisme entre langue et univers; la conformité des deux aux catégories de la philosophie aristotélicienne, et, enfin, l'hypothèse suivant laquelle les catégories grammaticales du latin seront également celles de la langue idéale.




101 Sur les origines de ce mouvement et ses liens avec la grammaire générale, cf. Padley (1976) : 132-153. [retour au texte]

102 Cf. Bacon (1605), éd. Robertson (1905) : 54. [retour au texte]

103 Pour un traitement détaillé de cet auteur, cf. Salmon (1972). [retour au texte]

104 Vossius (1635). [retour au texte]

105 Campanella (1638). [retour au texte]

106 Wilkins (1668) : 298. [retour au texte]

107 Il y a une dette évidente envers Campanella, pour qui les substantifs signifient essentiam puram, essentiam actionis et essentiam patientis. [retour au texte]




La Key to the Art of Letters d'A. Lane (1700), une autre grammaire à vocation « universaliste », d'orientation pédagogique cette fois, prétend fournir des règles « communes à tous les idiomes » et donc utilisables dans l'apprentissage de n'importe quelle langue étrangère. Selon l'auteur, la méthode suivie est « rationnelle » et, en effet, comme l'a fait remarquer I. Michael108, c'est Lane qui est l'initiateur des efforts pour faire coïncider logique et grammaire, qui sont le trait dominant des vingt-trois grammaires « réformatrices » à paraître en Angleterre entre 1711 et 1755. La tâche de la grammaire est donc de prescrire « ces règles immuables, basées sur la raison, qui sont les mêmes pour toutes les langues, de quelque manière qu'elles diffèrent l'une de l'autre109 ». Lane s'excuse d'utiliser des termes jusque-là réservés à la logique, alléguant comme prétexte d'avoir été devancé par Aristote, dont la logique n'est « rien d'autre qu'une grammaire110 ». L'identification de la grammaire et de la logique est patente. Lane a beau soutenir, en pédagogue averti, les droits d'une grammaire qui « enseigne la façon correcte de parler et d'écrire, selon la forme particulière de chaque langue », son but véritable est de constituer une base philosophique pour des règles d'une validité pédagogique générale, et encore une fois cette base est calquée sur les choses et les manières des choses, les actions et les manières des actions telles qu'elles se présentent dans le monde réel. Suivant ce procédé, quatre parties du discours s'avèrent possibles : substantif, adjectif, verbe et particule. « La grammaire nous apprend d'abord à concevoir les choses comme elles existent dans l'ordre de la nature, et ensuite à exprimer ces conceptions en parlant ou en écrivant. » Cette insistance sur le caractère « isomorphe » de la langue et de la réalité s'accompagne d'une autre exigence : tout énoncé doit être conforme au « bon sens » qui, lui, préside par exemple aux règles qui déterminent les positions respectives du sujet et de l'objet. Mais en fin de compte, bien qu'il prétende s'appuyer sur des normes fournies par ce qui est applicable à toutes les langues, par le « bon sens » et par la nécessité de faire coïncider langue et univers, Lane tire ses règles de la structure de l'anglais et du latin.




108 Michael (1970) : 514. [retour au texte]

109 Lane (1700) : x. [retour au texte]

110 Lane (1700) : x. [retour au texte]




7. Harmonie universelle et
immanence des normes linguistiques.
— Deux grammairiens allemands du XVIIe siècle

En Allemagne, à côté de grammairiens qui, là comme ailleurs, continuent à prendre comme norme la tradition latine et poursuivent des buts modestes, il y en a d'autres qui, tout comme Lane en Angleterre, essaient de mettre au service de la pédagogie une théorie philosophique. C'est le cas de W. Ratke (ou Ratichius), dont la Sprachlehr ne forme qu'une partie de son effort pour englober toute la culture dans un même système scientifique et, à l'intérieur d'un cadre aristotélico-scolastique, soumettre toutes les relations naturelles et sociales à un ordre déterminé par la raison111. La poursuite de ce but mène à son idée d'une harmonie de la Foi de la Nature et du Langage, qui repose sur ce que Ratichius appelle la Gleichförmigkeit, c'est-à-dire le principe d'uniformité à la base de « toutes les langues, tous les arts et toutes les sciences ». L'application pédagogique de ce principe entraîne la rédaction de grammaires pour chaque langue, toutes selon le même plan, afin de donner à l'étudiant la perspicacité (Scharfsinnigkeit) nécessaire pour se rendre compte à la fois des traits caractéristiques d'une langue donnée, et de ceux qui sont communs à toutes. La Sprachlehr est donc un manuel universel, conformément à la notion — presque chomskyenne — qu'une fois maîtrisée la grammaire de la langue maternelle, on possède déjà les grandes lignes de toute grammaire. Encore une fois, la grammaire se voit divisée en « générale » et en « particulière », et la générale à son tour, en accord avec le principe de Gleichförmigkeit, en celle qui tient compte de l'analogie et celle qui laisse subsister les anomalies.

Plus connu pour ses travaux de pédagogie que pour sa grammaire, Ratichius présente cependant à plusieurs égards des traits qui se retrouvent chez le premier grammairien d'envergure à se consacrer à la description de l'allemand, J.-G. Schottel, dont la Teutsche Sprachkunst (1641) était utilisée dans les écoles de Nuremberg, centre d'un mouvement pour la purification de la langue; son Ausführliche Arbeit (1663)112 est une contribution originale aux théories grammaticales. La norme établie par Schottel ne doit en effet rien à la grammaire « philosophique » ou à la tradition naissante de la grammaire générale. Elle a plutôt des liens avec la notion ratichienne d'une harmonie naturelle sous-jacente aux langues113 : « Le langage est au coeur des mystères de la nature, et celui qui a une connaissance approfondie d'une langue peut par cela même se frayer un chemin à travers la nature [...] et arriver à communiquer avec Dieu lui-même114. » Les fondations du langage — et surtout de la langue allemande — reposent sur une collaboration entre Dieu et la nature. Ces fondations sont de caractère étymologique : « La structure d'une langue est fondée sur les racines primitives et naturelles de ses mots, dont la sève se répand dans toutes les parties de l'arbre linguistique [...]. Dans la mesure où une langue est pourvue de ces racines, elle produira des fruits en abondance115. » La langue allemande est, pour Schottel, une entité presque mystique, qui existe avec Dieu et la nature dans une sorte d'hypostase bien éloignée de l'usage réel de la langue par des êtres humains. Son essence immuable prend sa source dans un système de radicaux à la fois « primitifs » et « naturels », un état de choses dont le corollaire est une insistance sur la pureté de la langue, sur la nécessité de la protéger de la corruption et de toute souillure venant de l'extérieur. La langue est soumise à des lois de dérivation et de composition universellement valables qu'il incombe au grammairien de rechercher. Ce dernier ne trouvera pas le remède au « manque de fondations » syntaxiques dans les langues vivantes, défaut si souvent allégué, en cherchant à imiter des modèles latins, mais plutôt « en asseyant la structure très ancienne de la langue [...] sur des bases solides, immuables et germaniques116 ». Schottel recommande à ses lecteurs un usage idéalisé, celui de cette langue « très ancienne » (uralt), dépouillée des éléments étrangers. Il s'empresse de soutenir l'opinion de Johannes GoropIus Becanus selon laquelle « la vieille langue germanique ou celtique » est la plus ancienne. Ce que nous appelons aujourd'hui les langues indoeuropéennes sont toutes pour lui des dialectes du celtique. Ou inversement, tous ces peuples que les écrivains de l'Antiquité désignaient sous le nom de Celtes parlaient une langue germanique117. L'attitude de Schottel envers l'usage est des plus ambiguës. Au moment où il semble aller jusqu'à recommander l'usage d'un idiome réellement utilisé, il ne choisit aucun des descendants directs de la « très vieille langue allemande ou celtique ». Il rejette le bas-allemand, la langue parlée de a région d'origine en faveur d'un haut-allemand écrit et littéraire, d'une Kunstsprache dont l'usage correct exige de longues années d'études. Les prétentions du dialecte de Meissen, qui pouvait revendiquer une certaine prééminence, sont également rejetées, car n'importe quel dialecte parlé est inapte à servir de norme118. La langue des classes inférieures, comme partout à l'époque, n'entre pas en ligne de compte : « Virgile n'aurait pas attaché grande importance à ce qui se disait dans une ferme au milieu des boeufs119. » Le bon allemand est celui de Luther et des chancelleries (la Kanzleisprache). Mais, en fin de compte, c'est la langue idéale envisagée comme norme qui reçoit la préséance. En juriste, Schottel suit les maximes des manuels de droit — « Autre chose est l'usage, autre chose la corruption120 » — et l'opinion de Scaliger selon laquelle tout usage qui va à l'encontre des lois fondamentales d'une langue constitue une perversion121. Il s'ensuit que, face à la langue telle qu'elle est, « déchirée par un usage aveugle et inconstant », le grammairien préférera toujours l'analogie à l'anomalie. Là où ratio et consuetudo sont en conflit, la préséance accordée à la ratio doit le conduire à suivre les analogicae linguae fundamenta. Ces « fondations analogiques » sont fournies par le génie particulier de la langue, tout à fait indépendamment de ses usagers éventuels. Schottel est donc le premier à élever l'analogie au statut d'une norme générée par la langue elle-même. Puisque la langue est fondée en Dieu et en la nature, il s'ensuit que le grammairien, loin d'imposer lui-même les normes grammaticales, les trouve déjà implantées dans la langue. Elles sont déjà présentes dans ce que Schottel appelle la Grundrichtigkeit de la langue, et ceci est particulièrement vrai de la langue allemande, dont les normes innées fonctionnent comme indicateurs du bon usage (« des guten Gebrauchs Wegzeiger122 »). De cette façon le bon usage et la norme idéale sont amenés à coïncider. Si l'on tient compte, en outre, de l'opinion de Schottel selon laquelle les radicaux de la « langue allemande très ancienne » gardent toujours, pour la plupart, leurs significations primitives123, il n'est pas étonnant que ce soient ces radicaux qui constituent les « indicateurs » et fournissent à la langue sa Grundrichtigkeit ou fondation essentielle et immuable. Dans le débat sur l'origine naturelle ou conventionnelle des mots, qui prit son origine dans l'antiquité grecque, Schottel suit l'opinion platonicienne qui veut que la forme des mots soit un reflet fidèle de la nature des choses qu'ils signifient. Bien plus que les autres langues, l'allemand a gardé cette concordance avec la nature. Afin que les radicaux de la langue puissent s'acquitter de leur fonction d'assurer la stabilité structurale de la langue, on leur demande d'être « l'expression intrinsèque des choses qu'ils nomment124 ». Toute l'excellence de la langue allemande réside pour Schottel dans la fécondité de ses mots composés. Pour qui veut pénétrer la Grundrichtigkeit de la langue, il faut une connaissance approfondie des possibilités combinatoires des radicaux, des suffixes et des désinences. En plus, chacun de ces éléments, pour garder l'aspect primitif de la langue, est censé être monosyllabique. L'application rigoureuse de cette norme a des conséquences bizarres pour l'usage. Puisque le radical est monosyllabique, tout -e ajouté sera forcément une désinence, et Schottel se voit obligé d'écrire par exemple Sprach au singulier au lieu de Sprache, et Weigzeigere (deux radicaux plus désinence) au pluriel à la place de Wegzeiger, ce qui donne à son allemand un aspect curieux.




111 Cf. Ising (1959, I) : 33 et 36. [retour au texte]

112 Les trois premiers livres de cet ouvrage sont à peu près identiques à la Sprachkunst. [retour au texte]

113 Cf. Ising (1959) : 38. [retour au texte]

114 Schottel (1641) : 106. [retour au texte]

115 Ibid : 74-75. [retour au texte]

116 Schottel (1663) : 7. [retour au texte]

117 Schottel (1641) : 152; (1663) : avant-propos et 34. [retour au texte]

118 Cf Jellinek (1913-1914, I) : 133. [retour au texte]

119 Schottel (1641) : 4 [retour au texte]

120 « Aliud esse consuetudinem, aliud corruptelam. » [retour au texte]

121 Scaliger (1540) : cap. ii. [retour au texte]

122 Schottel (1663) :10. [retour au texte]

123 Ibid : 42. [retour au texte]

124 Ibid : 62. [retour au texte]




L'originalité de Schottel est d'avoir basé une théorie universelle de la Grundrichtigkeit ou stabilité de la langue sur une doctrine assez élaborée de la structure des mots. Son attitude envers l'usage est ambiguë, mais en fin de compte, au-dessus des incertitudes et des caprices de la langue parlée et de ses nombreux dialectes, la seule réalité linguistique reste pour lui la langue primitive, idéale, dont il incombe au grammairien de révéler les règles déjà implantées par la nature.

8. Conclusion

Les premières grammaires latines du XVIe siècle font partie d'un mouvement linguistique qui, tout en rejetant la métalangue aristotélicienne utilisée au moyen âge, cherche à la fois à inculquer un latin correct et classique et à réintroduire les systèmes de Donat et de Priscien à l'état pur. Les grammairiens des langues « vulgaires » héritent donc à leur tour de deux normes. L'une est basée sur la notion d'un usage correct, d'une grammaire qui est « l'art de bien parler et de bien écrire », notion qui se réclame inévitablement du latin. L'autre consiste en l'utilisation de l'apparat théorique, en partie formel et en partie sémantique, de la grammaire romaine. Dans cette grammaire, l'utilisation de définitions qui proviennent d'une longue tradition philosophique se double d'une tentative d'observation détaillée de la langue. Deux courants viennent bouleverser au moins partiellement cet état de choses : l'effort de Ramus pour bâtir une grammaire sur des critères purement formels, et la grammaire « philosophique » qui, avec un retour plus ou moins conscient aux méthodes médiévales, reparaît dans les ouvrages de Scaliger, de Sanctius et de Campanella. La première de ces deux grammaires, conçue pour le latin, langue riche en désinences, s'avère inapte à la description des langues vivantes. La deuxième, avec son identification virtuelle de la langue et des « opérations de l'esprit », demande à la langue d'être conforme au cheminement de la pensée. La combinaison de la norme logique qui en résulte, et d'une tradition qui veut que les structures des langues vivantes soient calquées sur celles du latin, a, pour la grammaire, des conséquences néfastes dont les répercussions se font encore sentir. L'attribution de « cas » aux langues vivantes, le refus obstiné d'admettre une préposition à la fin de la phrase en anglais (pour ne citer que deux exemples), s'accompagnent de l'interdiction de tout énoncé qui soit contraire à la logique. Mais à côté de l'imposition des normes latines l'élaboration d'une norme syntaxique basée sur la « construction essentielle » de la langue, à laquelle toute « construction figurée » est censée être réductible, mène à la reconnaissance d'un ordre syntaxique particulier aux langues vivantes. Placé dans ce contexte, l'ouvrage de Schottel, basé sur de tout autres normes, a l'attrait de l'originalité. En dehors de cet ouvrage, qui puise ses normes dans une langue idéale plutôt que dans l'usage d'un parler réel, et du « structuralisme » à l'état embryonnaire de Ramus, il faudra attendre Saussure et le XXe siècle pour voir la linguistique s'affranchir de toute norme extérieure, qu'elle soit littéraire, logique ou philosophique. C'est seulement en devenant autonome que la linguistique a pu se prévaloir de normes dictées par sa propre économie interne.






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