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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






VII

Norme et grammaire générative

Par Yves-Charles Morin et Marie-Christine Paret



Le programme de la grammaire générative, tel que le définit Chomsky, comprend avant tout la recherche des propriétés cognitives responsables de la faculté de langage chez l'homme. Pour dégager ces propriétés, il convient d'abord d'abstraire les autres facteurs qui interviennent dans la production de la parole, dans l'utilisation que font les individus de leur langue, et en particulier les facteurs socio-culturels. Ce programme interdit ipso facto un certain nombre de questions, entre autres les questions de norme, dans la mesure où celle-ci se définit en termes socio-culturels (qu'il s'agisse de norme prescriptive ou de norme linguistique). On cherchera en vain des discussions sur la norme dans les travaux fondamentaux de Chomsky1. Et pourtant, de nombreux linguistes, souvent dans la tradition française, mais aussi quelquefois américaine (cf. en particulier Hall, 1968, et sa critique par Rey, 1970), ont cru voir dans la démarche de la grammaire générative une défense des thèses prescriptives ou des concepts de normes linguistiques. Dans cet article, nous examinerons certaines de ces allégations et montrerons qu'elles reposent souvent sur une mauvaise interprétation des buts de la grammaire générative, quand elles ne sont pas, tout simplement, sans fondement.

1. La grammaire générative est-elle normative?

La première de ces allégations est en fait une accusation : la grammaire générative est normative. Et c'est une accusation très grave. Le linguiste se veut avant tout un observateur impartial des usages linguistiques qu'il observe et cherche à se démarquer d'une certaine pratique normative ou prescriptive de la grammaire traditionnelle, dont le discours est souvent du type dites..., ne dites pas... L'attitude normative se fonde sur des jugements de valeur qui, pour certains, relèvent de l'esthétique, mais qui correspondent toujours à des choix socio-politiques. Ces choix sont complètement indépendants des observations que l'on peut faire sur le fonctionnement du langage. En tant que discipline scientifique, la linguistique s'interdit dons de porter des jugements de valeur.




1 Cependant dans une note d'Aspect, Chomsky (1971 : 204, note 2) met en garde contre la confusion possible entre le concept technique de « grammaticalité » et la notion de phrases « condamnées » comme « dépourvues de fonctions » ou « illégitimes », où Authier et Meunier (1972 : 50) veulent voir une allusion à la norme sociale. [retour au texte]




L'acte d'accusation contre la grammaire générative peut être très sévère : elle cherche à imposer un usage particulier comme modèle à suivre, elle a pour objet d'étude exclusif la langue standard, elle reflète le discours d'une classe sociale déterminée (celle des linguistes et de leur entourage). On peut relever ainsi dans cette veine le jugement de Laurence Lentin (1975 : 15) :

« En ce qui concerne les grammaires, celles que proposent tant Chomsky que ses « opposants » sont conçues en vue de rendre compte de la langue standard (écrite, ou proche de la langue écrite). Les juges en matière d'acceptabilité sont le linguiste lui-même et son entourage. »

Geneviève Petiot et Christiane Marchello-Nizie (1972 : 110-111) sont tout aussi catégoriques :

« Mais sur quelle connaissance particulière de la langue s'appuiera-t-il [le professeur de français] pour cela [pour compléter les manuels scolaires]? Principalement, sur sa propre compétence (et n'est-ce pas d'ailleurs ce que dit, de façon non polémique, Noam Chomsky?). C'est la pratique de la langue qui est sienne, ou plutôt l'aspect de cette pratique qu'il aura appris à considérer comme « correct » au cours de sa carrière scolaire et universitaire, qui lui serviront de modèle et qu'il aura tendance à poser comme langue commune. »

Ici le normativiste, c'est le professeur de français, mais justifié dans sa démarche par le théoricien, Noam Chomsky lui-même. Il ne fait aucun doute que parmi les méchants se trouve nulle autre que la grammaire générative, qui sert de support idéologique à une pratique normative, et qu'il faut éliminer et remplacer par une autre théorie linguistique; et ces auteurs d'ajouter :

« Il faudrait rompre avec l'établissement a priori d'une norme (linguistique et sociale), excluant préalablement tout ce qui ne peut être qu'« écart » [...en faisant appel, entre autres choses à] la problématique — récente — de la linguistique du discours [qui] loin et du « locuteur-auditeur idéal » de N. Chomsky et de la pratique normative du manuel, [...] introduit dans l'étude de la pratique langagière discursive, les conditions et les processus de production des discours — l'histoire » (p. 113).

Les accusations de normativisme à l'encontre de la grammaire générative ne sont pas toutes aussi maladroites. Au niveau du discours théorique, la grammaire générative ne privilégie certainement pas quelque niveau de langue que ce soit, et n'interdit nullement l'examen des formes non-standard. C'est, au niveau de sa pratique, dira-t-on alors, que la grammaire générative charrie les valeurs normatives d'une certaine classe sociale. Authier et Meunier soulignent justement que si dans les ouvrages de Ruwet (1967) et de Dubois et Dubois-Charlier (1970) il est fait mention de « niveau familier » et de « langue parlée », il n'en demeure pas moins que ces auteurs favorisent un style plutôt « soigné » ou « soutenu », soit qu'ils omettent de caractériser ce style, qui apparaît alors comme la forme non-marquée, soit encore qu'ils limitent leur discussion à des constructions appartenant à ce style sans même mentionner l'existence de formes plus familières. On note, sous des formes plus ou moins semblables, les mêmes reproches chez Genouvrier (1972 : 42)2, Chevalier (1976 : 239, aussi dans Bourdieu et coll., 1977 : 37), Kuentz (1977) et Corbin (1980 : 150).

L'accusation de pratique normative est-elle justifiée? La pratique de Ruwet et de Dubois et Dubois-Charlier est-elle caractéristique des travaux de cette école? Ce n'est pas sûr. Nous connaissons de nombreuses analyses génératives portant sur l'anglais et le français qui semblent échapper à cette accusation. Leurs auteurs — qui connaissent très bien la norme sociale et peuvent la pratiquer sans difficulté — y décrivent des faits non standard sans les dévaluer par rapport à d'autres usages; notons ici en exemple une analyse phonologique d'un français régional de Belgique par Francard (1975) et les analyses syntaxiques du français populaire de Montréal (très voisin du français populaire de Paris)3 de Lefebvre et Fournier (1978). Des pratiques normatives comme celles de Ruwet et de Dubois et Dubois-Charlier — si on accepte les conclusions d'Authier et Meunier — sont plus le reflet de l'attitude des auteurs que du cadre théorique dans lequel ils oeuvrent. Si ces auteurs avaient pris la peine de mieux préciser les niveaux de langue qu'ils décrivaient, ils auraient au moins échappé à la critique d'avoir exclu ou limité les autres niveaux sans le dire. S'ils avaient précisé que ces niveaux n'étaient pas déterminés par des enquêtes auprès de la communauté, mais correspondaient à leurs jugements personnels, ils auraient répondu aux attentes de Corbin (1980).

Une critique plus sérieuse, si elle était fondée, serait celle qui verrait les germes du normativisme dans les méthodes mêmes de la grammaire générative. On la devine en filigrane dans certaines des accusations que nous avons citées. Il s'agit d'une variante du débat sur la valeur des données linguistiques tirées de l'introspection qu'autorisent les méthodes de la grammaire générative. Si le linguiste se fonde essentiellement sur ses propres intuitions d'acceptabilité ou sur celles de son entourage pour construire une grammaire, celle-ci ne pourra, au mieux, que décrire son propre usage et celui de son milieu; elle recouvrira peut-être assez largement celui de sa propre classe sociale, qui est justement celle-là qui a toujours imposé son usage comme modèle de la langue standard Pire, ses intuitions sur la langue ont certainement été déformées par les jugements normatifs transmis par la société, souvent par l'école, mais aussi par la famille, le milieu de travail, etc. Dans ce cas, le linguiste risque de transposer dans sa grammaire des impératifs sociaux qui n'appartiennent même pas à son usage. Voici, par exemple, la mise en garde que lance Delesalle (dans Bourdieu et coll., 1977 : 44) :




2 On notera cependant que l'analyse de la pratique de Dubois et Dubois-Charlier (1970) y est un peu rapide, et il n'est pas exact que « des énoncés couramment pratiqués, comme "tu vas où", "il s'appelle comment?" ne sont pas mentionnés » (Genouvrier 1972 : 42), car ces auteurs discutent d'exemples semblables en page 220. [retour au texte]

3 On relève malheureusement en France trop de remarques trompeuses à ce propos. Par exemple, Kayne et Pollock (1978 : 597, note 2) qualifient simplement des phrases comme l'homme que Marie lui a parlé de « français du Québec », alors qu'elles sont tout aussi fréquentes à Paris dans des milieux sociaux équivalents. [retour au texte]




« Qu'est-ce que la compétence établie par la grammaire générative par rapport aux différents usages de la langue? [...] on voit bien, par exemple, comment la grammaire fonctionne à l'école où elle sert à faire acquérir l'écrit à partir de l'oral. Lorsque la linguistique, ensuite, analyse la compétence des adultes, elle ne fait qu'analyser les résultats des acquisitions de l'école. »

Cette conclusion est certainement un peu trop brutale. L'ordre relatif de l'article défini et du nom dans un syntagme nominal fait partie de la compétence des locuteurs du français — l'on dit 1e chien et non *chien le — et semble ne rien devoir à l'enseignement de l'école (cette compétence est certainement acquise par les enfants bien avant d'aller à l'école). Une formulation plus nuancée apparaît un peu plus tard dans l'étude de Delesalle et coll. (1980 : 110) lorsque ces auteurs commentent les recherches d'Authier et Meunier :

« Il apparaît clairement, à la lecture de cet article [Authier et Meunier, 1972] que la norme a, du coup, un statut très ambigu dans la grammaire générative : exclue au niveau du discours implicite (elle n'intervient pas dans la définition de la grammaticalité), elle est réintroduite par le linguiste qui l'a intériorisée, en tant que sujet parlant, et la projette dans le choix de ses données. »

Cette seconde mise en garde reste difficile à interpréter. Si le linguiste, et avec lui certainement une partie des membres de sa classe sociale, ont intériorisé certaines normes et que leur usage se conforme systématiquement à cette norme, on ne voit pas pourquoi les effets de cette norme ne feraient pas partie de a compétence, au même titre que les autres régularités (nous reviendrons sur ce problème un peu plus tard). La mise en garde aurait plus de sens si le linguiste-témoin introduisait dans la description de sa compétence une norme qu'il n'a pas vraiment intériorisée, mais à laquelle il croit faussement obéir. C'est un fait que ce type d'erreur est possible, ainsi que de nombreux autres, aussi reliés à l'interprétation des données introspectives, comme le montre clairement l'analyse de Corbin (1980). La solution, observe-t-il, ne consiste pas à rejeter ce mode de production des données, mais au contraire à mieux le contrôler et à connaître ses limites, car sans introspection (et par là nous entendons non seulement l'introspection du linguiste lui-même, mais les jugements d'acceptabilité des témoins qu'il interroge), il n'est pas d'études sérieuses possibles de la syntaxe et de la sémantique. Mais ce problème déborde notre propos. Pour en revenir au linguiste décrivant son propre usage ou celui de ceux qu'il a interrogés — en supposant qu'il n'ait pas fait d'erreur et qu'il ait su contrôler ses données — il est évident que s'il présentait son analyse comme un modèle à imiter, il agirait en normativiste. Mais ce serait là une décision purement personnelle et non une conséquence du cadre théorique qu'il a utilisé.

2. La grammaire générative définit-elle une norme linguistique?

Répondre aux accusations de normativisme portées à l'encontre de la grammaire générative, comme nous avons essayé de le faire, pourra cependant paraître assez maladroit. Car, en le faisant, nous avons l'air d'accepter la problématique de leurs auteurs. En effet, la critique ne pourrait porter que si l'objet de la grammaire générative était la description de la langue socialement partagée par une communauté linguistique (ce que Chomsky, 1980 : 118, appellera la « superlangue »), quand il est à la fois beaucoup moins et beaucoup plus ambitieux. Cette méprise sur l'objet de la grammaire générative est assez répandue, sans être nécessairement assortie d'une accusation de normativisme; on la retrouve même dans les écrits de linguistes qui ont fait connaître la grammaire générative en France, comme Dubois et Dubois-Charlier (1970) ou Nique (1974). Ce concept de langue (socialement partagée) remonte au moins à Saussure (1922 :38) :

« La langue existe dans la collectivité sous forme d'une somme d'empreintes déposées dans chaque cerveau, à peu près comme un dictionnaire dont tous les exemplaires, identiques, seraient répartis entre les individus. »

On peut envisager ce concept de manière plus précise comme un système abstrait commun à tous les locuteurs d'une communauté linguistique :

« On constate qu'au sein d'une communauté linguistique donnée tous les membres de cette communauté (tous les locuteurs du français par exemple) produisent des énoncés qui, en dépit des variations individuelles, leur permettent de communiquer et de se comprendre, et qui reposent sur un même système de règles et de relations qu'il est possible de décrire. C'est à ce système abstrait, sous-jacent à tout acte de parole, que F. de Saussure a donné le nom de langue » (Dubois et coll., 1973).

Le pendant à la langue saussurienne sera la parole, « la partie individuelle du langage » (Saussure, 1922 : 37), dans laquelle rentreront toutes les variations. Le concept de langue socialement partagée se retrouve aussi associé à ce qui est souvent appelé la norme linguistique, dont on trouve une définition dans Dubois et coll. (1973 : 342) :

« Tout ce qui est d'usage commun et courant dans une communauté linguistique; la norme correspond alors à l'institution sociale que constitue la langue. »

Les variations autour de cette norme linguistique se définiront cette fois en termes d'écarts.

Un certain nombre de linguistes n'ont pas hésité à faire l'équation entre l'opposition langue-parole saussurienne et l'opposition compétence performance chomskyenne, invités à cela directement par Chomsky (1964 : 10 et 23, 1971 : 14; ce dernier fait bien quelques réserves, en précisant que les deux concepts ne sont pas exactement identiques, mais sans faire d'allusion à l'aspect social de la langue chez Saussure). L'équation est le plus souvent implicite, mais apparaît explicitement dans les travaux d'Éluerd (1979 : 47) :

« Ces distinctions, ces dichotomies [langue-parole et compétence-performance] posent donc la langue comme système homogène et rejettent dans le domaine de la rhétorique, lieu de la création individuelle, toutes les variations observables dans une communauté linguistique. »

De manière générale, ces auteurs croiront voir dans le concept de compétence [du locuteur-auditeur idéal], de grammaire [générative] d'une langue, un système commun à tous les membres d'une communauté linguistique, la variabilité étant mise au compte de la performance. C'est ainsi qu'on lit dans la description de Dubois et Dubois-Charlier (1970) :

« Cette grammaire générative constitue le savoir linguistique des sujets parlant le français, c'est-à-dire qu'elle définit leur compétence linguistique. »

Dans ce texte le terme « le français » fait référence au français en tant que langue socialement partagée, car un peu plus loin (p. 12), il est précisé que

« la grammaire est commune à tous les sujets parlant français [c'est nous qui soulignons] et c'est en ce sens que l'on pourrait dire que le modèle de compétence définit une norme »

où il s'agit de la norme linguistique telle que nous l'avons mentionnée plus haut. Dans son Initiation méthodique à la grammaire générative, Nique (1974 : 11) adopte la même interprétation de la compétence :

« Si la compétence, la possession du mécanisme linguistique est théoriquement le même pour tout le monde, la performance, c'est-à-dire la mise en marche de ce mécanisme, varie considérablement d'un sujet à l'autre, et est fonction de [...] la situation socio-culturelle du locuteur [...]. La performance d'un berger dans sa montagne n'est pas celle d'un professeur dans une faculté. »

Rey (1972 : 11) pense aussi que la notion de locuteur-auditeur idéal définit une norme :

« La connaissance de la langue par le locuteur, objet de la grammaire générative, connaissance idéalisée, présuppose à titre de "constante" une connaissance concrète de l'usage, lequel, à son tour, présuppose une "norme" (qu'on prenne le concept dans sa définition hjelmslevienne stricte ou plus concrètement comme l'ensemble des régularités de l'usage non impliquées par le système). »

La norme que croit découvrir Rey suppose un système commun à tous les usages sociaux et géographiques du français, sinon, précise-t-il, il faudrait :

« [...] admettre que l'ouvrier calaisien, le journalier normand ou le commerçant toulousain sont moins « natifs » que le professeur, disons, parisien, et n'ont pas le droit de contribuer à la constitution du « locuteur idéal. »

La position de Chantefort (1980 : 33) est un peu moins claire. Il semble croire dans une première partie de son étude qu'à deux variétés de la même langue (socialement partagée) peuvent correspondre deux grammaires génératives différentes :

« [Il faut] admettre qu'on se trouve en présence de deux variétés différentes du français, deux normes objectives dont chacune devra être décrite par une grammaire générative particulière ou par une variante particulière du français général. »

Cependant, il enchaîne avec un principe qui semble assez contradictoire :

« [...] une langue correspondant par définition à un système et à un seul, si on veut décrire deux dialectes du français comme le français de Paris et le français de Montréal, on devra faire dépendre ces deux variantes d'un seul système. »

Le terme de « compétence moyenne » se retrouve aussi occasionnellement chez des auteurs pour qui la grammaire générative aurait pour objet la description d'une langue socialement partagée. Chez Authier et Meunier (1972 : 52) cette « compétence moyenne » apparaît comme une construction obtenue à partir de « l'ensemble des énoncés admis par tous les locuteurs du français », les autres énoncés étant renvoyés en partie au domaine de la compétence. En fait, cette position n'est pas essentiellement différente de celles que nous venons de voir, si ce n'est qu'elle spécifie concrètement comment on trouve le système commun à tous les membres d'une communauté linguistique : tout simplement en limitant l'analyse aux énoncés admis par tous. Corbin (1980 : 155) par contre voit dans « la compétence du locuteur auditeur idéal, dont Chomsky (1965 : 12) fait l'objet premier de la théorie linguistique » la « moyenne hypothétique » des « compétences des locuteurs auditeurs réels de la communauté ». Ceci implique une vision de la langue voisine de l'une des deux conceptions de Chantefort. Ici chaque membre de la communauté a sa propre compétence, donc sa propre grammaire générative : la langue de la communauté serait une moyenne de ces langues individuelles, donc une construction de linguiste, et pas nécessairement une somme de connaissance partagée par tous les membres de la communauté. Ce n'est que statistiquement que cette langue a un rapport avec les membres de la communauté.

Il n'est pas surprenant qu'avec cette interprétation sociale de la langue chez Chomsky, on ait pu conclure au normativisme de la grammaire générative. Dans la mesure où l'objet de l'étude est un hypothétique système commun à tous les locuteurs d'une communauté, mais où le choix de ce qui est commun semble laissé au linguiste, on peut honnêtement douter de son impartialité. C'est ce qui explique par exemple les soupçons de Genouvrier (1977 : 42) quant à la prétendue neutralité de Dubois et Dubois-Charlier (1970) dans leur description du français. D'ailleurs, toute neutralité est impossible si l'on en croit Petiot et Marchello-Nizie (1972) que nous avons citées supra : il suffit d'isoler une norme quelle qu'elle soit pour créer des écarts, donc des échelles de valeur.

Cependant, cette interprétation sociale de la langue chez Chomsky n'apparaît nullement justifiée. Nous examinerons d'abord comment certains linguistes générativistes, dans leur pratique, ont incorporé les variations stylistiques ou régionales, ce qui se rapproche d'assez près de la tâche requise pour la description de la langue d'une communauté. Nous verrons que la variation n'est pas systématiquement interprétée comme résultat de facteurs extra-linguistiques relevant de la performance, et qu'il n'est pas question de moyenne, ou d'énoncé admis par tous les membres de la communauté.

Prenons en exemple le traitement du e muet dans l'analyse phonologique du français de Schane (1968 : 6). Des mots comme samedi, prononcés [samdi] à Paris y ont un // sous-jacent au niveau de la représentation sous-jacente /samdi/, bien que cette voyelle ne soit pas prononcée normalement, sauf, précise-t-il, dans certains registres tels que la poésie, la chanson, la lecture, etc. Il suffit de postuler une règle phonologique effaçant les // sous-jacents à Paris dans certains contextes (en particulier après les groupes voyelle + consonne, cf. Dell, 1973 : 200) dont l'application dépend de facteurs stylistiques (extra-linguistiques), pour rendre compte de la prononciation [samdi] dans les cas ordinaires et [samdi] dans les autres. Dans les variétés de français méridional où la prononciation de samedi est régulièrement [samdi], la forme sous-jacente est la même qu'à Paris, mais cette variété de français n'a pas de règle d'effacement du // dans sa grammaire. Cet exemple est assez caractéristique de nombreuses prises en charge de la variabilité dans une des tendances de la grammaire générative qu'on a appelée la tendance abstraite. On y voit deux niveaux de représentation — un niveau superficiel qui correspond assez étroitement aux représentations traditionnelles des linguistes (ce niveau spécifie l'ordre des mots dans les phrases, les marques d'accord morphologiques, et la prononciation des énoncés dans une transcription phonétique plus ou moins étroite)4 et un niveau sous-jacent qui sous-tend celui-ci — avec, entre les deux, un ensemble de règles qui permettent de faire passer du niveau sous-jacent au niveau superficiel.

Cette division en deux niveaux permet d'exprimer simplement un certain nombre de généralisations, dont les plus connues sont celles qui ont conduit à la définition de la règle transformationnelle de passivation. Dans les premiers travaux de Chomsky, cette règle a été construite spécifiquement pour rendre compte des régularités des sous-catégorisations entre les phrases actives et les phrases passives correspondantes. Par exemple, pour expliquer pourquoi l'agent d'un verbe dans une construction passive a les mêmes restrictions sélectionnelles que le sujet de la construction active correspondante; comparez le statut relativement identique des deux phrases suivantes : l'architecte a examiné l'immeuble et l'immeuble a été examiné par l'architecte par opposition au statut des phrases l'immeuble a examiné l'architecte et l'architecte a été examiné par l'immeuble où le sujet de la construction active viole les contraintes sélectionnelles du verbe examiner qui impliquent que le sujet de ce verbe est normalement animé. En dérivant les deux propositions actives et passives d'une même représentation sous-jacente (ou de deux représentations sous-jacentes voisines), les restrictions sélectionnelles n'ont pas besoin d'être spécifiées deux fois pour tous les verbes ayant une forme active et une forme passive. En termes moins techniques, cependant, une proposition active, et la passive correspondante, peuvent être interprétées comme des variantes l'une de l'autre. Le niveau de la représentation sous-jacente peut ainsi être perçu comme le lieu où se matérialise ce qui est partagé par plusieurs variantes, la variation étant alors prise en charge par les règles de dérivation. Il faut noter cependant que cette interprétation du rôle de la structure profonde et des règles de dérivation pour rendre compte des variations n'a aucun statut particulier dans la théorie. C'est seulement l'observation des régularités et les critères de simplicité qui ont conduit à cette analyse de la passivation. (D'ailleurs, dans ses travaux récents, Chomsky (1981) propose des structures sous-jacentes relativement éloignées pour les propositions actives et les passives correspondantes.) Le même type d'interprétation s'applique à l'analyse de Schane, avec cette différence, importante, qu'il s'agit de variantes associées à deux variétés géographiques. Il propose une forme sous-jacente comme /samdi/, et des règles de dérivation différentes pour ces deux variétés. Nous verrons que cette pratique, fréquente en phonologie abstraite, n'est pas exempte d'ambiguïté.




4 Dans ses travaux récents, voir par exemple Chomsky (1981), celui-ci s'éloigne de ces conceptions du niveau « superficiel » qui devient alors un niveau intermédiaire relativement abstrait, entre le niveau sous-jacent et les représentations phonétiques. [retour au texte]




Notons simplement que dans l'analyse de Schane la représentation commune ne peut être considérée ni comme une moyenne, ni comme ce qui est commun aux deux énoncés [samdi] et [samdi]. Au contraire, la forme sous-jacente commune aurait plutôt tendance à être la combinaison additive des variantes, comme nous allons le voir grâce à la discussion sur la neutralisation de l'opposition /:e/ dans les parlers méridionaux.5 On sait que cette opposition est typiquement neutralisée dans ces parlers en finale de mot : si certains locuteurs parisiens opposent raie [r] à [re], cette opposition n'apparaît pas dans le parler de nombreux méridionaux qui prononceront [re] dans les deux cas. On pourrait rendre compte de la variabilité géographique dans la prononciation du mot raie en postulant une forme sous-jacente commune [r] et une règle appartenant à la grammaire de ces locuteurs méridionaux qui neutralisent l'opposition, ayant pour effet de faire correspondre à // sous-jacent final de mot la prononciation superficielle [e] : /r/ alors se réalise phonétiquement [re]. Pour nos locuteurs parisiens qui ne possèdent pas cette règle, la réalisation phonétique de /r/ sera automatiquement [r]. Quelle est alors la forme sous-jacente de minerai, en supposant que sa prononciation à Paris soit [minr] et qu'elle soit [minare] pour les locuteurs méridionaux? Tout simplement [minre], avec le // prononcé par les méridionaux et le // prononcé par les Parisiens. Ce type d'analyse de la variabilité conduit donc à enrichir les structures sous-jacentes, les règles de dérivation permettant ensuite de filtrer ou de modifier les parties de ces représentations qui sont inappropriées à une variété particulière. C'est cette technique que redécouvrent, sans le noter, Authier et Meunier (1972), qui pour rendre compte des différents niveaux de langue dans la grammaire, proposent qu'ils soient tous engendrés au niveau sous-jacent, un mécanisme d'interprétation sémantique devant ensuite filtrer les combinaisons inadéquates. La solution de Corbin (1980 : 155) semble s'inspirer des mêmes principes lorsqu'il propose que la langue d'une communauté soit interprétée comme la « somme des compétences des locuteurs-auditeurs réels » (il ne mentionne pas de mécanisme de filtrage, cependant). Ainsi donc, le type d'analyse que propose Schane ne fait pas appel à des « compétences moyennes » ni à « des énoncés communs » et se rapproche beaucoup des « solutions » que des critiques comme Authier et Meunier ou Corbin veulent offrir. Cet exemple d'analyse nous révèle d'autres caractéristiques des grammaires génératives. Il nous montre que la grammaire d'un locuteur parisien et celle d'un locuteur méridional sont fondamentalement différentes : la première comprend une règle d'effacement du e muet, mais non la seconde; et il est important de rappeler que ces règles de dérivation font partie intégrante de la grammaire du locuteur, au même titre que les règles qui engendrent les structures profondes. En d'autres termes, la compétence linguistique de deux locuteurs du français n'est pas nécessairement la même.




5 Notre caractérisation des parlers parisiens et méridionaux est nécessairement rudimentaire; elle n'a ici qu'une valeur d'exemple et ne devrait surtout pas être considérée comme définissant une norme de ces parlers. [retour au texte]




Cette analyse pourrait laisser croire, cependant, que la langue socialement partagée a un statut dans la grammaire générative et que c'est elle qui se manifeste au niveau sous-jacent. Cette conception semble se dessiner confusément et de manière très ambiguë dans un certain nombre d'études génératives, surtout en phonologie. Elle soulève le problème fondamental de toutes les études qui veulent décrire la langue d'une communauté linguistique : la définition même de ce qui constitue une telle communauté. Qu'est-ce qui interdirait de voir dans le français et l'italien deux variétés de la même langue? Certainement pas le critère d'intelligibilité mutuelle qu'on propose quelquefois, car celui-ci n'est jamais que relatif. (D'autre part, estimera-t-on, par exemple, qu'un adulte ayant acquis le français comme langue seconde a atteint la compétence d'un locuteur natif s'il s'exprime seulement en petit nègre — nous entendons par là une forme de syntaxe où les accords morphologiques ne sont pas ceux des locuteurs natifs comme, par exemple, moi pas comprendre — même si l'intelligibilité mutuelle est parfaite?) Avec un peu d'ingéniosité, on pourrait construire des formes sous-jacentes communes pour deux langues assez proches comme le français et l'italien et des filtres adéquats pour restituer l'une et l'autre. Ce n'est pas très loin de la position de Foley (1979) qui, dans un cadre adoptant certains concepts de la grammaire générative, propose que le latin et le français partagent essentiellement les mêmes formes sous-jacentes (et aussi probablement l'italien, l'espagnol, le roumain, et plus généralement toutes les langues romanes, cf. Morin, 1980). Mais tout ceci est un faux problème pour la grammaire générative, qui se refuse à aborder les questions de communauté linguistique. Ce n'est pas parce qu'on doit postuler un // dans la représentation sous-jacente d'un mot dans la grammaire des locuteurs méridionaux (où il est réalisé phonétiquement) que la représentation sous-jacente de ce mot comprendra aussi un // dans la grammaire des locuteurs parisiens. Schane s'attache à montrer que ce sont des considérations de simplicité interne propres à la prononciation des locuteurs parisiens qui le conduisent à cette analyse précise où samedi a un // sous-jacent. Au point de vue de l'analyse, l'identité des formes sous-jacentes dans les deux variétés de français n'est qu'un accident. Schane semble cependant y trouver un certain réconfort : la présence indépendante d'un // dans les parlers méridionaux lui paraît ajouter à la plausibilité et à la crédibilité de son analyse du français parisien. C'est là l'ambiguïté que nous mentionnions plus tôt et qu'on retrouve souvent dans ce genre de travaux. Quel est vraiment le statut de ces « coïncidences » dans les formes sous-jacentes de deux variétés d'une même langue? Si elles sont vraiment purement fortuites, on ne voit pas pourquoi elles contribueraient à la plausibilité de l'analyse. Réciproquement, l'usage de ces coïncidences dans ce type d'argumentation linguistique laisse suggérer que les auteurs leur confèrent un certain statut théorique — qui n'est cependant jamais développé.

Le niveau de la représentation sous-jacente, comme nous l'avons fait remarquer, n'a pas de statut théorique spécial pour expliquer la variabilité. Les grammaires de deux locuteurs appartenant à la même communauté seront en général plus ou moins voisines, mais les différences peuvent en principe se manifester à tous les niveaux. Notre deuxième exemple, que nous empruntons à l'analyse syntaxique des constructions en faire de Kayne (1977 : 221, note 31), met en évidence des variations dans la sous-catégorisation lexicale. Kayne remarque que si la plus grande majorité de ses locuteurs refusent des phrases du type *elle fera Jean lire le livre, il en est un qui les accepte régulièrement. Comment explique-t-il cette différence? Il ne dit pas que cet informateur isolé ne rentre pas dans la moyenne des usages, et qu'il faut mettre cette variabilité au compte de la performance. Au contraire, il laisse entendre que pour cet informateur isolé, le verbe faire, dans la grammaire qu'il a intériorisée, a la sous-catégorisation [—NP S], ce qui n'est pas le cas dans la grammaire de ses autres informateurs. Ici encore, l'auteur postule des grammaires différentes, c'est-à-dire aussi des compétences différentes, pour des locuteurs de la même langue. En particulier cet informateur isolé possède des formes sous-jacentes qui sont mal formées pour les autres.

Ces exemples montrent sans équivoque que la variabilité n'est pas nécessairement un problème de performance individuelle et en particulier que la variabilité entre deux individus peut être mise au compte de différences dans leur compétence : deux individus appartenant à la même communauté linguistique peuvent avoir intériorisé des grammaires différentes, et réciproquement la compétence (au sens technique que lui donne la grammaire générative) n'est pas nécessairement la même pour tous les membres de la même communauté linguistique, contrairement à ce que semblent croire Dubois, Nique, Chantefort (dans une de ses interprétations) et Éluerd. À aucun moment dans la discussion de ces exemples n'a-t-on vu non plus la recherche d'une compétence moyenne définie à partir de l'ensemble des énoncés admis par l'ensemble des locuteurs, ou définie à partir de la compétence des locuteurs-auditeurs réels de la communauté, comme semblent croire Authier et Meunier (1972) ou Corbin (1980).

3. Les raisons de la méprise entourant le concept de langue

Comment expliquer la méprise de ceux qui ont cru voir dans le concept de langue défendu par Chomsky une notion de langue socialement partagée ou tout simplement celte de langue d'une communauté linguistique? Les raisons sont certainement multiples. Nous essaierons d'en dégager deux qui nous semblent très probables.

Tout d'abord, il ne fait aucun doute que lorsque Chomsky lui-même rapproche son concept de compétence et le concept saussurien de langue, il invite à la confusion. Dubois et colt. (1973 : 358) notent justement que la dichotomie langue-parole chez Saussure recouvre au moins deux oppositions. La première est celte dont nous avons parlé plus tôt, dans laquelle la langue est un produit social indépendant de l'individu, et la parole, la partie individuelle du langage. La deuxième opposition

« [...] distingue la langue « produit que l'individu enregistre passivement », et la parole « acte de volonté et d'intelligence », acte libre, action de création [...]. À l'acte créateur qu'est la parole, domaine de la liberté individuelle, s'oppose le processus passif d'enregistrement, de mémorisation qu'est la langue » (Dubois et coll. 1973 : 359).

C'est certainement à ce deuxième concept, qui correspond assez bien à la notion de performance, que Chomsky faisait allusion (1964 : 10 et 23, 1971 : 14) mais sans le préciser et sans faire le moindre commentaire sur la notion de langue d'une communauté linguistique. On comprend que des linguistes de formation française, bien plus que ceux qui ont une formation américaine moins marquée par l'enseignement de Saussure, ont pu s'y laisser prendre6.

Une deuxième raison vient de ce que Chomsky ne traite qu'accessoirement des relations qui existent entre la langue d'un locuteur-auditeur réel et celte des autres membres de sa communauté. Plus préoccupé de développer son programme que de se démarquer par rapport à une conception sociale de la langue, qui n'a peut-être pas en Amérique du Nord l'ampleur qu'elle a en France, il n'a pas conscience que dans le modèle linguistique qu'il propose, la compétence du locuteur-auditeur idéal appartenant à une communauté linguistique homogène pourrait avoir outre-Atlantique des relents de langue socialement partagée. On ne trouve que peu de mises en garde contre cette interprétation dans ses premiers travaux. En rassemblant des observations éparses, on peut reconstruire en partie l'organisation sociale de la langue selon Chomsky, et c'est ce que nous allons essayer de faire.




6 Ce n'est pas toujours le cas. On remarquera en particulier parmi les linguistes qui ont cherché à comparer les deux concepts, une interprétation essentiellement correcte chez Laurent et Fossion (1978). [retour au texte]




Bien qu'on puisse parler d'une langue socialement partagée par une certaine communauté, une « superlangue » dit aussi Chomsky, cette notion est très complexe et ne doit pas être confondue avec le concept de performance du locuteur-auditeur idéal (Chomsky, 1980 : 272, note 37). Il n'est même pas sûr qu'elle soit cohérente (1980 : 118) et, par suite, qu'il existe un système pour la représenter. De toute façon, cette notion ne pourrait être pertinente que si elle était nécessaire (ou même seulement suffisante) pour rendre compte des différents dialectes de la communauté, ce qui ne semble pas possible ou, en tout cas, qui n'a jamais été montré de façon satisfaisante (1980 : 119). La notion même de communauté linguistique n'est pas bien définie : par exemple, les Hollandais appartiennent-ils à la même communauté linguistique que les Allemands? Certains dialectes de l'allemand sont en effet beaucoup plus proches des dialectes du hollandais que de certains autres dialectes de l'allemand (1980 : 118). D'autre part, il n'y a aucune raison de croire que les locuteurs d'une communauté connaissent (ou ont intériorisé dans leur cerveau) une superlangue quelconque, ou une partie de celle-ci, même s'ils savent interpréter certaines variétés plus ou moins distinctes de leur propre langue (1980 : 118). Au contraire, deux locuteurs auditeurs de la même communauté, élevés dans le même milieu dans des conditions presque identiques peuvent avoir intériorisé des grammaires légèrement différentes, bien que très comparables (Chomsky, 1977 : 52; Piattelli-Palmarini, 1979 : 65). Et il n'est pas impossible que l'intelligence soit responsable en partie des différences de compétence entre de tels locuteurs (1979 : 261). La grammaire intériorisée étant conditionnée par les énoncés auxquels le locuteur-auditeur est exposé, particulièrement pendant son enfance, il s'ensuit que s'il existe des variantes géographiques, elles se traduisent par des différences dans la compétence des locuteurs de régions différentes. Prenons par exemple le cas des constructions pour SNsujet SVinf telles que (amène donc l'eau ici) pour les vaches boire, dont on dit qu'elles ne sont pas connues dans l'ouest de la France, mais qui sont bien attestées dans le français régional de Belgique (cf. Remacle, 1956 : 112), du nord de la France (cf. Carton, 1973), et dans la Brie et la Champagne (cf. Bourcelot, 1972). Un enfant qui entend ces constructions intériorisera une grammaire qui lui permet de les produire, tandis qu'un enfant de l'ouest de la France qui ne les a jamais entendues n'aura aucune raison de les intérioriser. Ces deux locuteurs auront donc des compétences différentes.

Ainsi la langue à laquelle fait référence Chomsky est la langue de chacun prise individuellement. Il n'existe pas de langue d'une communauté en soi, mais plutôt un ensemble de langues individuelles plus ou moins proches (qu'on peut caractériser peut-être en terme statistique, mais qui ne forme pas nécessairement un système cohérent). Il est clair qu'à l'intérieur d'une communauté, les gens sont capables de communiquer entre eux; ce n'est toutefois pas parce qu'ils partagent une grammaire identique en tous points, mais plutôt parce que leurs grammaires sont suffisamment voisines les unes des autres. D'ailleurs, il ne faudrait pas croire que chaque locuteur-auditeur, n'ait intériorisé qu'une seule grammaire; il possède vraisemblablement plusieurs grammaires simultanément (Piattelli-Palmarini, 1979 : 65; Chomsky, 1980 : 272, note 35) qu'il utilise dans différentes circonstances. La variabilité dont peut faire preuve un individu (selon qu'il adopte un style familier, recherché, etc.) ne serait donc pas essentiellement différente du bilinguisme caractérisé qu'on trouve chez des enfants dans des communautés où deux langues aussi distinctes que le français et l'anglais par exemple, sont utilisées. Chomsky n'exclut pas non plus la possibilité pour un enfant d'avoir, pendant l'acquisition de sa langue, une phase pendant laquelle il connaîtrait (aurait intériorisé) la langue adulte — ce qui lui permettrait de comprendre correctement les phrases des adultes, comme les autres adultes — sans toutefois avoir la capacité de former des phrases de plus de deux mots par exemple (Chomsky, 1980 : 53). Des mécanismes analogues pourraient être en jeu dans le cas de locuteurs du nord ou de Belgique qui, tout en n'utilisant pas les constructions du type pour les vaches boire, les comprennent immédiatement, pour les avoir entendues souvent. Pour les locuteurs de l'ouest, s'ils n'ont jamais été exposés à ce type de construction, la compréhension serait possible, mais à partir d'autres mécanismes, ceux qui sont probablement en jeu lorsqu'on essaie de comprendre une langue étrangère qu'on maîtrise mal et où l'on essaie d'attribuer un certain sens à une suite de mots qu'on a réussi à identifier (comme le propose Chomsky, 1980 : 56, dans un autre contexte).

Voilà donc une image des rapports que voit Chomsky entre la langue d'un individu et celle des autres membres de sa communauté, un peu vague peut-être mais aussi fort éloignée de la vision sociale de la langue qu'on a pu lui attribuer.

4. Le locuteur-auditeur idéal

Devant une telle variabilité sociale des locuteurs d'une même langue, quelle doit être l'attitude d'un linguiste dont le but est non pas la description des langues en soi, mais la recherche des propriétés cognitives responsables de la faculté de langage chez l'homme? Cette question nous amène à rappeler très brièvement le programme de recherche que propose Chomsky.

Lorsque l'enfant construit une grammaire dans son cerveau à partir des données de son expérience personnelle — les énoncés qu'il perçoit et les contextes où ils sont utilisés — il fait une série d'hypothèses sur l'organisation de la langue. La grammaire qu'il acquiert constitue donc une théorie personnelle obtenue par induction à partir de ces données. Or ces dernières, remarque Chomsky, sont relativement pauvres, limitées et de mauvaise qualité. Elles ne permettent pas de faire des hypothèses bien intéressantes sur le système qui les sous-tend. Il faut postuler qu'il existe de fortes contraintes cognitives qui limitent considérablement le choix des hypothèses possibles compatibles avec ces données. Sans ces contraintes, l'apprentissage de toute langue serait tout simplement impossible. C'est aussi parce que les hommes possèdent tous les mêmes contraintes cognitives — elles font partie du génotype humain — qu'on peut expliquer pourquoi deux enfants élevés dans le même milieu acquièrent des compétences grammaticales très semblables (bien que certainement différentes) malgré les déficiences des données initiales.

Ces hypothèses ne suscitent guère de controverse, contrairement à l'organisation même des facultés cognitives que propose Chomsky. Dans son modèle d'organisation, les facultés cognitives sont différenciées et il existe dans le cerveau des facultés distinctes, telles la faculté du langage, la faculté arithmétique, la mémoire, etc. Ces facultés sont, bien sûr, interdépendantes; elles possèdent aussi leurs caractéristiques propres, à la manière des systèmes biologiques du corps comme la circulation sanguine et le système nerveux, qui sont interdépendants tout en ayant des propriétés spécifiques. Une des conséquences de cette organisation, si le modèle est correct, c'est que certains faits de langage pourront être pris en charge par d'autres facultés que la faculté de langage. Par exemple l'inacceptabilité de phrases du type *le garçon que la fille qui travaille aime est venu apparaît comme la conséquence de contraintes sévères sur l'emboîtement dans la mémoire (cf Chomsky, 1971 : 24-26) et non une propriété de la faculté de langage elle-même.

À un autre niveau, il est clair aussi que les propriétés cognitives responsables de la faculté de langage sont indépendantes de la variabilité sociale dont nous avons parlé ici. Personne n'a jamais suggéré, dit Chomsky (1980 : 25-26), que :

« 1. l'homme est ainsi construit qu'il est incapable d'apprendre une langue dans une communauté linguistique homogène, et que la variabilité ou que l'hétérogénéité des données de son expérience personnelle est une condition nécessaire à l'apprentissage de la langue.

[ou]

2. bien qu'il puisse apprendre une langue dans une communauté linguistique homogène, les propriétés cognitives qui permettent ce résultat n'interviennent pas dans les cas d'apprentissage dans ce monde réel où règnent la diversité, les oppositions dialectales, etc. [traduction personnelle]. »

Il est donc réaliste, dans un premier temps, d'ignorer les faits attribuables à la variabilité sociale, et de ne retenir que ceux qui sont directement redevables de la seule faculté de langage.

Le locuteur-auditeur idéal de Chomsky « appartenant à une communauté linguistique complètement homogène, qui connaît parfaitement sa langue et qui, lorsqu'il applique en une performance effective sa connaissance de la langue n'est pas affecté par des conditions grammaticalement non pertinentes, telles que limitation de mémoire, distractions, déplacement d'intérêt ou d'attention, erreurs (fortuites ou caractéristiques) » (Chomsky, 1971 : 12), doit donc être compris comme une construction abstraite, un modèle scientifique à partir duquel on peut commencer à se poser des questions sur la nature des propriétés cognitives du langage — que Chomsky désigne aussi sous le nom de grammaire universelle — et non sur celles d'une langue particulière. Par exemple, c'est ce concept de locuteur-auditeur idéal qui permet de formuler l'hypothèse selon laquelle la grammaire (de toute langue) peut engendrer un nombre infini de phrases, ou que chaque phrase peut être infiniment longue; ces prouesses sont hors de portée pour un locuteur-auditeur réel, cependant. Cette hypothèse, à son tour, a des conséquences sur la forme mathématique que peuvent prendre les règles de grammaire dans une théorie formelle, etc. Ce modèle est un modèle abstrait, idéalisé, de l'individu réel, qui lui n'est pas dans une société homogène, qui a des limitations de mémoire, etc., et non d'une communauté linguistique. En particulier on ne peut pas parler de locuteur-auditeur idéal du français, de l'anglais, etc., des notions qui, si elles ne sont pas explicitement nommées, se retrouvent en puissance dans toutes les études qui interprètent la langue chomskyenne comme un concept social, que ce soit pour la condamner ou l'entériner. Si « la grammaire est commune à tous les sujets parlant français » comme l'annoncent Dubois et Dubois-Charlier, et que la grammaire correspond à la compétence intrinsèque du locuteur auditeur idéal (Chomsky, 1971 : 12), alors il doit y avoir un locuteur-auditeur idéal du français. On ne peut pas dire, comme le fait Rey, que l'ouvrier calaisien, le journalier normand et le commerçant toulousain contribuent à la constitution du locuteur idéal [du français, sous-entendu]; en renversant la métaphore, et en la forçant un peu, on pourrait dire, au contraire, de l'ouvrier calaisien, du journalier normand, du commerçant toulousain, mais aussi du mineur gallois, ou du nomade tadjik, qu'ils auraient chacun pu être de bons locuteurs-auditeurs idéals, si seulement ils avaient pu naître dans une communauté homogène, ne pas avoir une mémoire limitée, etc.

Ainsi donc, la grammaire que construit le linguiste générativiste est la grammaire d'un individu, idéal peut-être, mais d'un individu tout de même. Dans la pratique bien sûr, it faudra partir de l'observation d'individus réels, un seul, ou plutôt un petit groupe qui semble avoir les mêmes usages et partager les mêmes jugements. On examinera dans ces usages et ces jugements ce qui semble relever des problèmes de mémoire, d'attention, de l'hétérogénéité de la communauté, etc., pour ne prendre en charge que ce qui est du domaine de la compétence grammaticale. Dans de telles opérations, la mise à l'écart d'un phénomène particulier jugé extra-linguistique ne se fait pas par fiat, mais constitue elle-même une hypothèse qui pourra éventuellement être modifiée. Le but, cependant, n'est pas la description de telle ou telle grammaire individuelle, malgré l'intérêt que cela peut présenter, mais bien la découverte des propriétés cognitives qui limitent ta classe des grammaires possibles. C'est pourquoi ce linguiste essaiera de relier les régularités qu'il observe dans une grammaire particulière à des propriétés générales de la grammaire universelle. La construction d'une grammaire particulière fournit donc l'occasion de formuler des hypothèses sur la grammaire universelle ou de vérifier la validité d'hypothèses qui ont déjà été formulées. Ces hypothèses peuvent porter sur la forme générale des règles de la grammaire, de leur organisation, etc. Par exemple, à partir de l'étude des relatives du type (1) : le garçon avec qui j'ai travaillé du français dit « soigné », le linguiste pourra peut-être proposer une hypothèse sur la forme de certaines transformations. Le fait qu'il n'ait pas tenu compte des relatives du type (2) le garçon que j'ai travaillé avec, ou (3) le garçon avec qui que j'ai travaillé, ou (4) le sac que je fais mes courses, qui existent dans d'autres variétés du français, n'implique pas nécessairement que son hypothèse soit fausse. Comme toutes les hypothèses, celle que vient de construire notre linguiste devra passer le test de la compatibilité avec toutes les données; elle devra être compatible, non seulement avec les variétés de français qui utilisent les constructions (2), (3) ou (4), mais aussi d'ailleurs avec le malais, par exemple, s'il se trouve qu'elle peut avoir des répercussions dans une des variétés de cette langue.

5. La norme et les tabous linguistiques

Nous avons vu au commencement de cet article qu'on a pu accuser la grammaire générative de ne pouvoir « qu'analyser les résultats des acquisitions de l'école », donc des habitudes reliées à l'imposition d'une norme scolaire (cf. la citation de Delesalle dans Bourdieu et coll. 1977), ce qui est manifestement faux. Nous sommes en mesure maintenant de revenir sur une variante de cette accusation, que l'on trouve chez Gross (1979 : 868-869) par exemple, et qui veut que les générativistes confondent la norme scolaire avec l'usage réel, et qu'ils fassent ainsi des hypothèses sur la grammaire universelle sans fondement empirique.

Qu'un linguiste ait cru découvrir, dans son enquête, une régularité qui n'en n'est pas une, voilà une erreur que tous peuvent commettre et qu'il importe de rectifier, que l'erreur vienne ultimement de l'influence de la norme scolaire ou de toute autre cause. Et si c'était là le propos de Gross, il n'y aurait rien à redire. Sa critique cependant est beaucoup plus forte, et implique qu'il suffit qu'un phénomène fasse l'objet d'une prescription normative pour qu'il cesse d'être un problème linguistique. Ce genre de tabou sur les domaines d'observation licites en linguistique nous semble assez pernicieux pour nous y attarder un peu.

Gross affirme que l'absence de liaison devant un h aspiré est « entièrement artificielle et qu'elle est explicitement imposée par le système scolaire français ». Elle ne serait le fait que d'une classe de Français dits cultivés, les autres Français se trompant systématiquement; les enfants ne commenceraient à l'observer qu'à partir du moment où ils fréquentent l'école. L'absence de cohérence interne dans la dérivation lexicale, par exemple à héros avec un h aspiré correspond le dérivé héroïne sans h aspiré, confirmerait « la non-existence de ce problème linguistique ». Elle ne s'observerait que dans les contextes où elle a été enseignée : après les articles et après les pronoms sujets. Il poursuit en concluant que « ces aspects de l'utilisation du la sont des artefacts de l'enseignement, et n'ont rien à voir avec la manière dont les systèmes phonologiques et syntaxiques du français sont appris. »

Nous noterons pour commencer qu'un grand nombre des affirmations de Gross nous semblent assez gratuites. Par exemple, des développements semblables à ceux qui ont produit le h aspiré se retrouvent dans de nombreux dialectes du français, lorsqu'une consonne initiale, différente de h, a disparu. C'est le cas dans le parler picard de Gondecourt (Cochet, 1933 : 60-61 et 70-71) où le [(g)w] germanique a pu s'amuïr quand il était en initiale de mot, créant ainsi des contextes où la liaison ne se produit pas devant voyelle, par ex. : [de l] « des gaules » par opposition à [dz m] « des hommes ». Même observation dans le parler franco-provençal de Saint-Martin-la-Porte (Ratel, 1958 : 10-11) où le [ts] initial du gallo-roman a pu disparaître sans que la liaison ne se généralise systématiquement devant ces nouveaux mots à initiale vocalique, par exemple [lœ ] « les sangles », par opposition à [lœz ] « les hirondelles ». L'absence de liaison dans ces parlers, étrangement, s'observe dans les mêmes contextes, ou presque (c'est-à-dire après les articles, car il n'y a pas d'exemples pertinents après les pronoms sujets), que l'absence de liaison devant h aspiré à Paris; elle y est tout aussi variable : un même individu peut ou non faire la liaison devant ces mots (il « se trompe », dans la perception de Gross), certains individus peuvent l'omettre plus régulièrement (se comportant ainsi comme des « gens cultivés » ). L'absence de liaison dans ces parlers ne peut cependant pas être mise au compte du système scolaire français, qui a tout fait pour faire disparaître les particularités locales.

Mais admettons cependant, pour la discussion, que l'absence de liaison devant h aspiré soit imposée par le système scolaire et que la description des usages qu'en fait Gross soit essentiellement correcte. Est-ce que cela ferait du problème de la liaison devant h aspiré un non-problème linguistique? Est-ce qu'un conditionnement linguistique qui a été acquis relativement tard dans un contexte social bien particulier cesse automatiquement d'être un conditionnement linguistique? Le type de variabilité que manifesteraient les Français moins éduqués à l'égard de la liaison devant h aspiré n'est certes pas inconnu dans un grand nombre d'autres phénomènes linguistiques qui ne font pas l'objet de jugements normatifs (en particulier dans de nombreux dialectes du français, comme nous venons de le voir). Le manque de cohérence interne dans la dérivation lexicale ne devrait certainement pas surprendre un linguiste : c'est une constante de ce genre de dérivation, par exemple le e dans la première syllabe de Sedan reste e dans l'adjectif dérivé sedanais, mais celui de Venise devient é dans vénitien. Quant au conditionnement syntaxique décrit par Gross : absence de liaison après un article ou un pronom sujet, voilà aussi un conditionnement syntaxique bien typique de nombreux « vrais » problèmes linguistiques.

La vraie question que l'on doit se poser, pour décider si un problème est linguistique ou non, n'est pas s'il fait l'objet d'un discours normatif ou non, mais s'il a une réalité dans la pratique linguistique. Si le phénomène du h aspiré ne se retrouvait jamais dans la pratique des Français, alors il serait clairement non-linguistique. Gross lui-même nous donne des raisons de croire le contraire. Selon lui, les Français « éduqués » pourraient avoir une pratique cohérente de leur liaison devant h aspiré; voilà déjà un groupe de Français pour qui le phénomène est linguistique. Mais cela est vrai aussi pour les autres. Car si les Français moins « éduqués » se trompent et disent parfois les z-haches ou les z-haies (selon la description qu'en donne Gross), on les entend aussi dire le haches, le haies sans liaison; l'absence de liaison n'est apparemment pas possible devant tous les mots qui commencent phonétiquement par une voyelle, à côté de les z-enfants, on n'entend pas chez les adultes de forme le enfants sans liaison. Donc, même les Français moins « éduqués » distinguent dans leur pratique linguistique plusieurs classes de mots à initiale vocalique, entre autres, ceux devant lesquels la liaison est obligatoire, comme enfants, et ceux pour lesquels elle ne l'est pas, comme hache ou haie. Cette division n'est peut-être pas la même pour tous, et haricot peut se comporter comme enfants pour certains et comme haie pour d'autres. Il est donc clair que, quel qu'en ait été le mode d'apprentissage, un grand nombre de Français distinguent deux classes de mots à initiale vocalique et qu'ils ont intériorisé une règle qui bloque (plus ou moins variablement) la liaison après les articles et les pronoms sujets pour les mots d'une de ces classes.

La connaissance des grammaires (individuelles) qui permettent de rendre compte du comportement linguistique des Français vis-à-vis de ce problème particulier permet de faire des hypothèses sur la nature de la grammaire universelle. Une telle théorie a été proposée en particulier par Schane (1968) dans laquelle le locuteur-auditeur peut construire des consonnes abstraites qui sont systématiquement absentes de la représentation phonétique. Gastone (1978), que cite Gross, montre que la prise en compte de la variabilité des phénomènes associés au h aspiré infirme la validité de cette hypothèse pour le français, et il propose à la place une nouvelle hypothèse sur les traits d'exception (il ne considère pas que ce problème constitue un non-problème linguistique, cependant).

Le seul critère pour décider si un phénomène est linguistiquement valable doit donc être la réalité de son usage et non le discours qui l'entoure. Cela ne veut pas dire qu'il est toujours facile de déterminer ce qui constitue la réalité d'un usage, et dans tous les cas la plus grande prudence s'impose; mais cela est le propre de toute investigation scientifique. Nous en donnerons ici un exemple que nous avons relevé dans nos propres recherches sur la phonologie du français (cf. aussi Gueunier et coll. 1978 : 63-70).

Le problème concerne l'alternance entre è et e dans la conjugaison de verbes tels que achter, j'achète, j'achètrai. Dell (1973 : 202) propose une règle phonologique dont la forme implique certaines propriétés de la grammaire universelle (concernant la possibilité d'exprimer la notion « A et B font partie du même morphème »). Morin (1978a, 1978b) propose au contraire une analyse morphologique du è dans les futurs et les conditionnels n'exigeant pas ces propriétés. Les tests cruciaux entre les deux théories font appel aux formes du conditionnel des première et deuxième personnes du pluriel. Mais supposons, pour simplifier, que la thèse de Dell prédise que le futur d'acheter ait toujours un è : j'achètrai [a∫ tr], tandis que celle de Morin prédise qu'on puisse aussi avoir j'achtrai [a∫ tr] ou j'acheterai [a∫ œtr]. Effectivement, on observe ces formes (déjà condamnées par Martinon 1913 : 73-174, note 4). Ceci ne voudrait pas dire que la thèse de Dell est incorrecte, mais simplement que certains locuteurs ont une analyse morphologique comme le propose Morin, d'autres pouvant bien avoir intériorisé l'analyse phonologique décrite par Dell Pour soutenir la thèse de Dell (sur l'organisation de la grammaire universelle), il suffirait en principe qu'il existe au moins un locuteur qui ne puisse avoir que la variante j'achètrai pour le futur. L'observation des usages spontanés ne peut guère servir. L'un des auteurs a relevé, entre 1976 et 1981, en tout dix occurrences de futur ou de conditionnel du verbe acheter dans la conversation spontanée ou dans les média parlés autour de lui, qui comprennent huit formes du type j'achtrai (de locuteurs d'origines différentes, dont Maurice Rheims, de l'Académie française, des Parisiens cultivés, une paysanne briarde, des Liégeoises et un Québécois), une du type j'achetrai (d'un Québécois) et une du type j'achètrai, ce qui montre que la variante sans è est commune. Mais même si on multipliait ce type d'observations, il serait matériellement impossible de prouver qu'il n'existe personne pour qui l'unique forme serait j'achèterai. D'un autre côté, peut-on se fier aux intuitions d'un locuteur qui affirmerait ne posséder que cette forme? Pas toujours, comme nous le prouve le témoignage de deux des locuteurs mentionnés ci-dessus, qui nous ont répondu, en testant soigneusement leurs intuitions, qu'ils ne pouvaient pas dire j'achtrai quelques minutes seulement après l'avoir fait spontanément. Il est vraisemblable qu'il s'agit là d'une forme de purisme induit par la connaissance de l'orthographe, plutôt d'ailleurs que par un discours normatif explicite (ce qui la rend d'ailleurs peut-être plus difficile à noter). Dans des cas comme ceux-ci, où il semble difficile d'établir s'il existe effectivement un usage correspondant à celui qu'a introduit la norme scolaire (par l'enseignement de l'orthographe), il faudra tout simplement dépendre d'autres critères (de simplicité par exemple) ou chercher dans d'autres phénomènes plus précis la confirmation de telle ou telle hypothèse sur la forme de la grammaire universelle.

6. Conclusion

L'objectif fondamental de la grammaire générative est la description des propriétés cognitives responsables de la faculté de langage chez l'homme. L'objet premier de cette théorie est un locuteur-auditeur idéal, c'est-à-dire un individu idéalisé, et non le représentant idéal d'une communauté linguistique. On peut ne pas être d'accord avec cette conception de la linguistique. On peut peut-être aussi se montrer pessimiste quant aux chances de succès du programme proposé par Chomsky. On ne peut cependant pas interpréter le concept de langue, tel qu'il l'utilise, comme étant un concept social. La langue, dans ses analyses, n'est pas représentative d'un groupe social, qu'il soit prestigieux ou non, mais appartient en propre à chaque individu.

Pourtant, on retrouve souvent en France cette interprétation erronée de langue sociale qui a pu en effrayer d'aucuns. En effet, si l'objet de la grammaire générative est la langue d'un groupe social et que les jugements d'acceptabilité sont souvent obtenus par introspection (du linguiste lui-même, ou des gens qu'il a interrogés), il est normal de se demander si cette langue, souvent identifiée seulement comme « le français », ne risque pas d'être comprise comme un modèle de français à imiter. D'où les accusations de normativisme.

Nous avons vu que cette méprise est en partie attribuable à Chomsky lui-même lorsqu'il fait l'équation entre la langue saussurienne et son concept de compétence, et à la formation des linguistes français, qui, sans faire de critique, ont accepté cette identification et ont tout simplement projeté le modèle saussurien qu'ils connaissaient bien sur le modèle chomskyen. Cette méprise s'accompagne aussi souvent d'une mauvaise compréhension des objectifs de la grammaire générative à qui on reproche de ne pas essayer de faire la description la plus exhaustive possible d'une langue particulière. Il ne fait pas de doute non plus que l'usage ambigu des termes du français, de l'anglais, etc. qu'on retrouve dans de nombreux titres favorise cette méprise (cf. Corbin, 1980 : 139). Un titre comme Syntaxe du français que donne Kayne (1977) à son livre ne laisse pas deviner clairement qu'il s'agit d'une justification du concept de cycle en grammaire générative à partir d'observations faites sur des locuteurs d'une certaine variété de français; dans l'exemple choisi, le sous-titre Le cycle transformationnel permet de lever en partie l'ambiguïté; ce n'est pas toujours le cas.

Cette méprise peut être lourde de conséquences, car si certains ont injustement taxé la grammaire générative de normativisme, d'autres vont, consciemment ou inconsciemment, pouvoir faire appel à son autorité pour défendre un point de vue normatif dans la société et, surtout, dans le système scolaire. Il est donc important de dénoncer cette méprise, et le détournement de théorie qu'elle permet d'engendrer.






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