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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






VIII

Historique et état du débat
sur la norme linguistique en Allemagne

Par Joachim Gessinger et Helmut Glück (OBST*)

Traduction : André Désilets



Avant-propos

Selon un postulat scientifique courant, que certains contestent toutefois, la linguistique est une science descriptive ayant pour tâche la description (et à la rigueur l'explication) de faits linguistiques, et non pas une science prescriptive; Martinet, par exemple, dit à ce propos :

« Une étude est dite scientifique lorsqu'elle se fonde sur l'observation des faits et s'abstient de proposer un choix parmi ces faits au nom de certains principes esthétiques ou moraux » (Martinet, 1970 : 6).

Le second terme, en vertu du postulat énoncé plus haut, soulèverait quelques difficultés. Le concept de science, associé à une volonté de prescrire, de réglementer, de normaliser, voilà qui constituerait un antagonisme. Même si l'on considère ce postulat avec une certaine ironie, il convient toutefois de distinguer, si l'on se propose de traiter de l'établissement et de la transmission des normes, entre, d'une part, la description des faits de langue et leurs implications quant à la norme linguistique (par exemple, dans les grammaires, dictionnaires ou précis de stylistique d'importance) et, d'autre part, les normes conscientes édictées par des groupes ou institutions qui s'estiment autorisés à cet égard et qui réussissent souvent à les faire accepter. Bien sûr, on ne considère ici que l'aspect du problème qui constitue le sujet de notre article : nous nous proposons d'esquisser la façon dont la science a traité, en Allemagne, la problématique de la norme et d'en signaler les répercussions en politique, dans l'enseignement et dans le public. Nous ne pouvons qu'effleurer, à l'intérieur de la présente étude, d'autres aspects du problème en fait nécessaires à une compréhension de l'évolution en Allemagne. C'est le cas, par exemple, de l'évolution des rapports entre les parlers régionaux (et dotés de leurs propres systèmes normatifs, particulièrement en Allemagne du Sud), ou encore de la relation complexe établie entre la nomme standard dont l'usage, dans les échanges verbaux, se limite à des contextes relativement restreints, et de nombreuses normes dites « substandard » relevant pour leur part de contextes spécifiques.




* « OBST * est le « fruit » d'une association entre des linguistes d'Allemagne du Nord et de Berlin-Ouest, qui éditent conjointement depuis 1976 une revue (OBST) et se penchent sur des thèmes sociolinguistiques.

Leur travail se concentre sur la langue et la norme, la langue et le sexe, la politique linguistique, l'alphabétisation et l'apprentissage de la langue écrite ainsi que la didactique de la langue.

© Joachim Gessinger et Helmut Glück pour la version en langue allemande. [retour au texte]




Un thème d'actualité, et qui a plutôt fait jusqu'à ce jour l'objet de polémiques journalistiques, est ce qu'on appelle en R.F.A. la « Szenesprache » [langue de la subculture, N.d.T.] : il s'agit d'un parler qui obéit à des normes relativement strictes et qui émane de groupes importants, composés principalement de jeunes gens aux tendances gauchiste, écologique, féministe, etc. Vu l'intention critique des « normes alternatives », la traduction directe d'expressions conventionnelles en expressions de ce parler, ou vice versa est souvent rendue impossible : elles constituent la résultante, sous les formes linguistiques, d'un conflit politique et social où s'exerce une critique radicale des conditions de vie effectives1. Cette tendance actuelle, en vertu de quoi une partie importante de la jeune génération remplace (entre autres) certaines normes courantes par les siennes et réussit dans certains cas à les imposer (il y a déjà un quotidien qui respecte ces normes), ne se limite vraisemblablement pas au seul territoire linguistique allemand, mais peut s'observer aussi dans d'autres pays. Si nous signalons ce phénomène, c'est pour montrer que nous entendons par « nomme » beaucoup plus que la norme codifiée courante et ses variantes fonctionnelles, bien que nous nous y attachions en premier lieu dans notre article.

Les travaux théoriques et empiriques portant sur les normes linguistiques de l'allemand sont naturellement reliés à l'évolution de celles-ci au cours de l'histoire moderne de l'Allemagne, dont le déroulement, dans bien des domaines déterminants pour l'évolution linguistique, se différencie nettement de celui des autres grands pays d'Europe occidentale. En Allemagne, il y eut jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle un grand nombre d'états autonomes et, même après la fondation de l'Empire allemand, territoire linguistique et territoire étatique ne coïncidaient pas. L'Austro-Hongrie, composée d'une population majoritairement non germanique, ensuite la République d'Autriche, principalement germanophone, et enfin la Suisse constituent des états autonomes; la norme y régissant l'usage courant présente fréquemment des traits propres, autant à l'oral qu'à l'écrit. En outre, on retrouve dans la quasi-totalité des pays limitrophes aux pays germaniques des minorités allemandes, dont les normes de la langue écrite (Hochsprachlich) ne coïncident pas complètement avec celles de l'allemand standard.

Comme on le sait, l'Allemagne a perdu depuis le début du siècle deux guerres mondiales à l'origine desquelles elle se trouvait; les transformations territoriales consécutives à la Deuxième Guerre mondiale surtout, ainsi que les déplacements de populations qui s'en sont suivis, ont eu de grandes répercussions sur la langue parlée, car ils ont favorisé les tendances à l'atténuation des dialectes et à leur rapprochement de la langue standard. Après 1945, par exemple, des changements intervinrent, à la suite de l'occupation de l'Allemagne par les Alliés, en ce qui touche la norme lexicale; plus tard, des américanismes s'introduisirent de plus en plus dans la pratique de la langue parlée en Allemagne occidentale, faisant écho au lien idéologique, économique et militaire étroit avec les États-Unis. Enfin, la division du pays en République fédérale d'Allemagne et République démocratique allemande (1949) constitua un autre facteur non moins déterminant pour l'évolution divergente de l'usage linguistique en certains domaines et l'instauration de normes partiellement différentes, là encore surtout en ce qui regarde le domaine lexical.




1 Les premières descriptions intéressantes de ce conflit social et linguistique se trouvent dans Januschek, 1980; des tendances comparables en R.D.A. sont décrites dans Lang (1980b). [retour au texte]




Ces quelques remarques n'ont pour but que de mettre en évidence le fait que l'histoire de la langue allemande et, conséquemment, l'évolution de ses normes générales ont été intimement liées aux transformations politiques. Cela vaut tout autant pour l'étude scientifique des normes linguistiques : à la lumière de l'histoire allemande, on peut mieux comprendre pourquoi la discussion scientifique des normes est bien souvent indéniablement assujettie à la situation politique; ceci s'applique au purisme extrême de bien des travaux antérieurs, selon le cas, à 1914 ou à 1933, à la période fasciste bien sûr et, enfin, à l'époque de la guerre froide de même qu'à celle qui suivit lorsque, par exemple, des auteurs allemands de l'Est et de l'Ouest, dans une sorte de chassé-croisé, se reprochèrent mutuellement de participer à la désintégration de l'unité linguistique de l'allemand d'après le mot d'ordre : deux états allemands — deux langues allemandes. Aussi estimons-nous que l'on ne peut, de façon profitable, fournir un aperçu des travaux relatifs à la norme de l'allemand en faisant abstraction des changements survenus dans la structure politique en Allemagne et des conditions qui en découlent, dans le sens d'une standardisation ou encore d'une réforme de la langue standard.

De l'histoire de la formation
du haut-allemand standard

L'histoire de la formation du haut-allemand standard, de sa forme écrite (langue littéraire nationale, langue écrite, allemand commun) et parlée (allemand populaire — Gemeindeutsch, langue usuelle — Umgangsprache, langue du théâtre) est caractérisée par le fait que les tentatives de normalisation se heurtèrent à tout un groupe de variétés non différenciées (dotées de leurs propres systèmes normatifs) et en concurrence mutuelle. En plus des facteurs objectifs présidant à l'uniformisation (cf. ci-dessous) et du choix arbitraire à faire entre des orthographes et des prononciations existantes, les tenants de ces tentatives, appartenant pour la plupart à des couches (pré-)bourgeoises, devaient tout d'abord surmonter leurs divergences sociales et politiques, portant entre autres sur la constitution d'une langue de communication unifiée et d'une norme à codification uniforme.

Afin, d'abord, de compléter, puis de remplacer progressivement les dialectes régionaux, écrits et parlés, par une langue de communication suprarégionale, il fallait que chacun soumette sa propre expérience linguistique à un processus d'abstraction complexe. Cette mesure était dictée par le caractère abstrait inhérent à l'écriture ainsi qu'aux variétés écrites régionales. Seule la dialectique unissant un contexte culturel bourgeois — dans lequel ne s'inscrivait aucun exercice du pouvoir politique — à un besoin de remplacer des moyens de communication traditionnels devenus désormais insuffisants, put donner aux tentatives de codification du XVIIe et du XVIIIe siècle la force nécessaire pour permettre d'imposer une norme écrite « nationale »2. De la même manière, des facteurs objectifs, tels que des voies de transport améliorées, l'extension de l'administration publique dans les différents Länder et, facteur non négligeable, l'expansion rapide des médias (livres, revues, traités et almanachs) se révélèrent être des fondements nécessaires à l'unification linguistique.

En raison de l'éclosion d'une identité nationale, d'attitudes d'esprit antiféodales et de concepts pédagogiques plus éclairés, le français et le latin perdirent de plus en plus leur rôle de langue nationale dans l'administration, les sciences et la société. L'histoire du haut-allemand standard (et par ricochet, l'histoire du débat normatif en Allemagne) est caractérisée par une série de conditions particulières qui bien que leur présentation doive rester ici très sommaire, sont néanmoins indispensables pour la compréhension du débat actuel sur la norme3. À partir du XVIIe siècle, on commence à mieux saisir la corrélation entre la diversité linguistique et le morcellement national; le débat touchant à la norme fut alors presque toujours mené en prenant appui sur l'idée d'une identité nationale. Si l'on analyse les conditions linguistiques réelles de plus près, qui font apparaître une proportion approximative de 95 % d'analphabètes (jusqu'à la seconde moitié du XVIIIe siècle), il faut bien qualifier les efforts visant à établir une langue standard unitaire, et tout d'abord dans sa forme écrite, de tentative autoritaire pour imposer les moules culturels bourgeois. À l'égard des minorités non germanophones — vivant principalement dans les territoires orientaux de la Prusse — on vit également apparaître une pratique colonialiste, du moins dans la mesure où les pouvoirs détenus par l'État le permettaient4.




2 Pour plus de détails, cf. Nerius (1967), Guchman (1969), Semenjuk (1972) et Gessinger (1980). [retour au texte]

3 Cf. les études historiques de la langue allemande de von Polenz (1978), Schildt (1976)ainsi que les travaux de Blackall (1959), Henne (1972), Kettmann (1976), Jellinek (1913-1914). [retour au texte]

4 Cf. Glück (1979) et la bibliographie détaillée qui accompagne cette étude. [retour au texte]




La division de l'Église catholique et protestante réalisée avec Luther (1520-1555) donna un ton particulier au débat sur la norme linguistique. Sa traduction de la Bible, renommée des siècles durant comme un texte exemplaire et comme une action innovatrice, de même que les premières tentatives faites par la Réforme pour formuler des normes générales de l'écrit et arracher aux prêtres et aux juristes le monopole de la langue publique et de publication, tout cela entraîna le rejet par les Länder catholiques d'Allemagne du Sud des grammaires et dictionnaires qui, en le qualifiant de variété exemplaire, se réclamaient de l'allemand du centre-est (langue du pays natal de Luther). On les accusa d'être le cheval de Troie du protestantisme. C'est ainsi qu'avec le temps naquirent entre le Nord et le Sud de l'Allemagne des différences de niveau culturel et la persistance des préjugés réciproques chez les locuteurs des langues usuelles (Umgangsprachen) régionales. La carte dialectale qui suit montre la répartition régionale du territoire linguistique allemand5.


Répartition des dialectes allemands à notre époque d'après Schmidt (1976)



5 Cette étude, qui repose sur une classification dialectologique traditionnelle, n'indique toutefois pas le rapport quantitatif — où l'on constate une coupure entre le nord et le sud — entre les locuteurs qui emploient les variétés proches de la norme et les « dialectisants », ceux qui emploient un dialecte. Elle ne souligne pas non plus la différence entre ville et campagne, ni le contexte sociolinguistique correspondant. [retour au texte]




Un des problèmes les plus importants qui se posait était celui de la relation entre les structures écrite et phonétique6. Les grammairiens du XVIIe et du XVIIIe siècle trouvèrent dans les langues écrites régionales des conventions d'écriture répondant à des principes orthographiques différents. Mais comme les rapports orthoépiques étaient, eux aussi, structurés différemment dans chaque cas, il fallait qu'une norme écrite nationale et générale fasse abstraction des langues écrites régionales du nord, du centre et du sud de l'Allemagne ou ne se réfère à des fins de codification qu'à une seule d'entre elles. La première solution n'était pas praticable eu égard aux problèmes théoriques de grammaire et de langue qu'elle soulevait ainsi qu'à l'absence de formes d'organisation nationale (les académies, par exemple7). L'alternative menait d'abord à des normes orthographiques concurrentielles et finissait par produire une norme orthographique de l'allemand compliquée, contradictoire et suivant des principes différents.

Il n'y a pas qu'en Allemagne que la composante idéologique de la discussion sur la norme amena l'apparition d'un concept puriste quant à la stabilité et la variabilité de la langue : la transformation de la langue et la différenciation linguistique — justement fondée sur la rapide évolution politique, économique et culturelle en Europe occidentale depuis le XVIIe siècle — furent combattues pour des raisons d'intérêts de groupe, de classe ou d'état. En Allemagne, le courant puriste submergea à plusieurs reprises le débat sur la norme8, surtout là où celui-ci, optant pour la pratique, entreprenait, à titre de Sprachpflege*, d'assurer le « salut » de la langue allemande. Selon la situation historique, on se devait de défendre l'allemand face à « l'envahissement étranger », « la dégénérescence », « le déclin » ou « le nivellement » (c.-à-d. la vulgarisation).

Cette tradition de la Sprachpflege (qui subsiste jusqu'à nos jours) contribua à provoquer, dés le début du XIXe siècle, une division entre les sciences « académiques » du langage (s'exerçant avant tout à l'intérieur des nouvelles philologies naissantes) et les pédagogues de formation philologique traditionnelle qui étaient actifs dans les écoles supérieures et estimaient que le débat sur la norme relevait pour l'essentiel de leur compétence.

C'est à la suite de la parution, à la fin du XVIIIe siècle, des dictionnaires de Adelung et de Campe et de la mise en oeuvre du grand dictionnaire allemand par les frères Wilhelm et Jakob Grimm que furent posés les fondements lexicaux d'une langue standard du haut-allemand qui fasse autorité. Au niveau de la syntaxe et de la stylistique, la littérature du classicisme allemand (Lessing, Wieland, Goethe, Schiller, etc.) avait déjà développé les modèles sur lesquels s'orientèrent les normes standard correspondantes et qui restèrent, en fin de compte, incontestées. Celles-ci forment le canon auquel les codifications ultérieures firent référence et qui devint aussi par la suite le document de base pour plusieurs descriptions de l'allemand standard dans les grammaires et les traités de stylistique. C'est surtout sur le plan de l'orthographe et de l'orthoépie que la discordance continuait de régner, de province en province, souvent de ville en ville et parfois de lycée en lycée, des règles différentes et contradictoires faisaient loi. On fit, certes bien des tentatives pour essayer d'en arriver à une orthographe unifiée, comme à Hanovre ou dans le Würtemberg, par exemple sous la forme de Regelbücher (codification des décisions décrétées par les chefs d'administration en cas de doute) accrédités et valides à la grandeur du pays, mais ce n'est qu'au dernier tiers du XIXe siècle qu'on aboutit à des réglementations définitives et partout appliquées tant pour l'orthographe et l'orthoépie (Vietor Siebs) que pour certaines branches encore problématiques de la grammaire et de la lexicologie. Ce développement est en relation directe avec la constitution en 1871 d'un état national allemand sous la tutelle de la Prusse, ce qui déclencha en maints secteurs de la vie sociale des tentatives d'uniformisation et de centralisation. Il ne faudrait toutefois pas, comme c'est souvent le cas, voir dans ces tentatives pour standardiser la Hochsprache (la langue cultivée) le simple reflet de processus idéologiques (« l'éveil du sentiment national » ou « le chauvinisme germano-prussien » ), mais bien comprendre qu'elles correspondent à d'impérieuses nécessités économiques et politiques : le nouvel état national avait besoin d'une langue tenant lieu de référence commune pour l'industrie, le commerce, l'administration, l'armée etc. Ainsi s'expliquent avant tout ces multiples initiatives, à partir de 1875 environ, en vue de codifier l'orthographe, les normes grammaticales et les terminologies (langues techniques).




* Le terme de Sprachpflege, habituellement traduit en français par « culture de la langue ». allie au sens de purisme ceux de protection et de promotion de la langue. Nous conserverons, pour cette raison, le terne original allemand tout au long de cet article. N.d.T. [retour au texte]

6 À propos du débat théorique, cf. Bierwisch (1972) [retour au texte]

7 Cf. à ce sujet Betz 1953-1954. [retour au texte]

8 Cf. Kirkess (1975) et Stoll (1973). [retour au texte]




Instances exerçant contrôle et autorité
sur la norme générale : culture de la langue
(Sprachpflege) et planification linguistique

En 1876 se tint, à Berlin, une « conférence pour l'établissement d'une plus grande unité dans l'orthographe allemande »; elle fut suivie de la publication dans différents Länder et pays germanophones de Regelbücher orthographiques, parmi lesquels on trouvait le « Dictionnaire orthographique complet de la langue allemande » (1880) de Konrad Duden. Au tournant du siècle, et malgré l'opposition des cercles conservateurs évoluant autour du chancelier von Bismarck, une orthographe modérément réformée et largement unifiée avait réussi à s'imposer. Une autre « Conférence orthographique » eut lieu à Berlin en 1901. À partir des délibérations et des décisions prises lors de cette conférence, on publia en 1903 le « Glossaire officiel de l'orthographe allemande à l'usage des chancelleries prussiennes » qui en 1907, devint obligatoire pour l'enseignement scolaire dans toute l'Alemagne. À la maison d'édition leipzigoise Bibliographisches Institut, responsable de la publication des travaux de Duden, se constitua, après la mort de celui-ci en 1911, la Duden-Redaktion (depuis la division de l'Allemagne, il existe deux Duden-Redaktion : l'une à Leipzig, l'autre à Mannheim). On y prépara ou rédigea une série d'autres ouvrages normatifs, tels que les Duden Grammatiken qui s'inspiraient d'un ouvrage publié par Duden lui-même : « Éléments de grammaire du haut-allemand moderne » (1881); un dictionnaire étymologique, synonymique, un dictionnaire de la prononciation, un dictionnaire des mots étrangers, etc.—en tout, le « Grand Duden » comporte aujourd'hui neuf tomes. Depuis 1976 paraît l'imposant « Grand Dictionnaire de la langue allemande » dont cinq tomes ont été jusqu'à ce jour publiés (pour de plus amples détails, cf. Wurzel, 1979; Grebe, 1962).

Les normes du Duden firent en revanche toujours l'objet de controverses. C'est particulièrement en ce qui regarde les normes orthographiques que l'on réclame depuis longtemps des réformes en vue de faire disparaître la majuscule (Großschreibung) des substantifs ou mots substantivés, à simplifier l'orthographe des phénomènes dits d'allongement (Dehnung) ou de raccourcissement (Kürzung) des voyelles et à éliminer les graphèmes ou combinaisons de lettres superflus, tels que : (ß), (y), (th), (c), etc. L'exigence la plus courante touche à l'introduction de ce qu'on appelle l'écriture modérée en lettres minuscules (gemäßigte kleinschreibung) dont il existe un modèle élaboré depuis 25 ans. Il y a eu à ce sujet un grand nombre de négociations internationales entre des commissions gouvernementales de la R.D.A., de la R.F.A., de la Suisse et de l'Autriche. Elles n'ont eu à ce jour aucun résultat définitif. (Pour un exposé et une critique des arguments qui s'opposent à l'intérieur du débat de la réforme d'un point de vue linguistique, cf. Nerius/Scharnhorst, 1980 et Eisenberg, 1981.)

Le domaine des terminologies techniques manquait jusqu'au dernier tiers du XIXe siècle au moins autant d'unité que celui de l'orthographe. Ici encore, ce sont les initiatives prises dans le secteur public qui furent efficaces. L'administration des Postes ainsi que le domaine législatif offrent les principaux exemples d'une normalisation terminologique planifiée de façon relativement conséquente sous la régie de l'État. Entre 1875 et 1900, le droit fut largement normalisé, voire germanisé, tant au niveau de la terminologie — jusqu'alors dominée par l'usage du français et du latin — qu'en ce qui regarde la langue utilisée pour les délibérations À cet égard, la loi de 1876 sur la langue d'administration qui déclare l'allemand seule langue officielle pour l'administration et la justice constitue un point tournant; cette réglementation fut reprise ultérieurement dans un grand nombre de codes de procédure et de lois particulières dont la plus importante est la Loi sur l'organisation judiciaire de 1877 (cf. Glück, 1979).

L'adoption en 1900 du Bürgerliches Gesetzbuch (l'équivalent du Code civil français) marque l'apogée des réformes terminologiques. Ce code germanisait la terminologie du droit civil et fixait des normes nationales uniformes tout en créant cependant de nouvelles différences notionnelles par rapport au droit civil suisse et autrichien. Des uniformisations analogues, bien que moins spectaculaires, touchèrent d'autres domaines de la jurisprudence, comme ceux du droit pénal et du droit judiciaire.

Aussi longtemps qu'il s'agissait de langages techniques, la création de telles normes se produisit par le biais d'une germanisation rigoureuse (ce qui ne constitue certes pas une particularité de l'évolution en Allemagne, car on retrouve ce phénomène à la même époque dans bien d'autres communautés linguistiques — l'exemple le plus extrême étant probablement le tchèque). Dans la pratique, ce sont quelques organisations de radicaux-chauvinistes qui jouèrent un rôle de premier plan. Parmi celles-ci il convient de nommer avant tout le Allgemeine Deutsche Sprachverein (ADSV, Société linguistique générale allemande) fondé en 1885. Le ADSV était une association xénophobe, farouchement francophobe, composée de philologues nationalistes allemands qui s'employaient avec une rare application à repérer les mots étrangers et à fabriquer des néologismes teutons. Même si on a tendance, dans les discussions actuelles, à sourire de ces outrances, il ne faut pas oublier qu'elles ne furent pas toutes pauvres en conséquences : c'est en prenant appui sur cette tradition que l'on est parvenu à imposer certaines terminologies nationales, comme dans le cas de la grammaire scolaire ou de la grammaire d'État du Duden-Institut dont nous parlerons plus loin. En voici quelques exemples : « Eigenschaftswort »= Adjektiv; « Beugung » = Flexion; « Überschwere, Vollschwere, Kaumschwere, Leichte » = dynamischer/musikalischer Akzent; « Artergänzung » = Modaladverbial, etc.9.

Ce ne fut toutefois pas le seul chauvinisme agressif du ADSV qui assura la persistance des actions entreprises pendant la période impériale et post-impériale. Cette continuité tient en effet bien davantage à la nécessité objective, pour l'administration, l'industrie et le commerce, de disposer de terminologies uniformes, voire de schèmes, permettant des innovations terminologiques dans tous les domaines possibles. À partir de 1900 à peu près, le ADSV publia une série de Verdeutschungswörterbücher (dictionnaires de germanisation), par exemple pour « l'allemand du navigateur aérien » (71929), le commerce (61918), les industries minières et métallurgiques (31917); des entreprises industrielles et des institutions d'État publièrent aussi des glossaires analogues, tel, en métallurgie, le « Dictionnaire de germanisation des usines Gutehoffnung », une grande entreprise fabriquant du fer et de l'acier dans le bassin de la Ruhr (1916). Il est évident que ce travail de normalisation répondait à des besoins réels; la standardisation technico-industrielle, condition initiale pour une coopération sous forme de trust et cartel, demandait un système normatif équivalent en terminologie. La fondation en 1917 — durant la troisième année de la guerre — du Deutscher Normenausschuß (le DNA, Comité allemand de la norme; de puis 1975 : Deutsches Institut für Normung, le DIN, Institut allemand de normalisation) créait une institution nationale compétente, dont la tâche incluait la normalisation terminologique. Le physicochimiste W. von Ostwald esquissait en 1911, non sans euphorie, le travail que cette institution aurait à accomplir :

« C'est ainsi que les langues modernes présentent encore maintenant un état primitif pouvant à peu près se comparer à celui d'un sentier dans la jungle. Nous devons donc prendre uniquement la technique pour base si nous voulons développer la langue comme moyen de communication, particulièrement en ce qui regarde les relations internationales; c'est dire qu'il faut façonner le moyen de communication de manière aussi fonctionnelle et efficace que possible sans tolérer que s'y mêle quelque facteur fortuit ou subjectif que ce soit » (Von Ostwald, 1911 : 15-16.




9 Cf. von Polenz (1967 : 125 et suivantes) pour des exemples supplémentaires. [retour au texte]




E. Wuster fait figure de véritable Livingstone dans le combat des ingénieurs allemands à travers la jungle de la langue allemande. Son livre « Normalisation linguistique internationale en technique », paru en 1931, peut être considéré comme un classique du genre. Tout comme son plus jeune collègue, H. Ischreyt, Wuster défend une vision de la langue fortement mécaniste et se préoccupe peu de la théorie. Il prend comme point de départ une hypothèse fonctionnaliste simple : la langue est un instrument qui est, aux yeux de l'ingénieur, surtout technique et doit « fonctionner » en relation avec ses besoins. En conséquence, la normalisation linguistique constituerait avant tout une question technique : le seul critère serait la garantie d'une communication s'accomplissant sans accroc peu importe le locuteur. Dans cette logique les postulats méthodologiques sont, par exemple : l'absence de synonymes, l'univocité de tous les termes, des schèmes clairs et concordants pour la composition de termes (comme dans le cas de la construction de dérivés ou de composés), des systèmes de règles sûres et concordantes pour traduire différents niveaux de langages techniques entre eux (tels : le langage scientifique par opposition au langage de l'ingénieur, du technicien ou de l'ouvrier qualifié) ou pour traduire réciproquement des langages techniques connexes, etc.

À l'intérieur de la linguistique, il n'y eut jusqu'à il y a une quinzaine d'années pour ainsi dire pas de débat théorique à cet effet. La tradition plus ancienne de théorie normative linguistique, que nous évoquions en mentionnant les noms de Wüster et Ischreyt, trahit, même si elle n'en a jamais atteint le niveau théorique, la forte influence de l'école de Prague. On fit bien le compte rendu des théories de l'école de Prague sur la variation fonctionnelle, sur la langue littéraire/générale vs l'Umgangsprache vs les langages spécialisés, etc. (A. Jedlika, V. Mathesius, J. Filipec, B. Havránek, M. Dokulil et d'autres), mais elles étaient généralement réduites à leur aspect schématique. Cela mis à part, E. Bene, J. Vachek et L. Drozd ont eux-mêmes fourni d'importantes contributions à l'étude des langages spécialisés de l'allemand. On peut aussi constater une certaine influence soviétique, probablement imputable à une série de projets communs réalisés en R.D.A. pour l'élaboration d'un dictionnaire recouvrant principalement les disciplines techniques et les sciences naturelles; enfin, les théories soviétiques relatives à ces questions (Reformatskij, Vinogradov, Piotrovskij, etc.) font l'objet de comptes rendus.

Différentes institutions incarnent cette variante technico-industrielle de la planification linguistique. Outre le DNA ou le DIN, le Comité langue et technique de l'Association des ingénieurs allemands (Verein Deutscher Ingenieure, le VDI) s'occupe depuis le milieu des années cinquante de normaliser la langue technique et, tout comme le DNA/DIN, publie des normes terminologiques.

Les deux institutions travaillent en collaboration avec l'ISO (International Standardardization Organization). Il en est de même pour l'Office fédéral de la langue de la R.F.A. (Bundessprachenamt) (500 employés), créé en 1969, qui relève de l'armée et se consacre, entre autres, à la terminologie du ressort technico-militaire. Il faut aussi signaler au passage le Centre international d'information en terminologie (INFOTERM) de l'UNESCO à Vienne (Autriche) dont le travail influe naturellement sur la recherche allemande.

En R.D.A., c'est l'Office pour la standardisation, les poids et mesures et le contrôle des produits, l'ASMW, qui veille à la standardisation et à la correspondance ou à l'alignement aux normes du COMECON. La norme R.D.A. TGL-16223 régit l'aspect technico-normatif pour l'élaboration des normes, elle peut donc être considérée comme le fondement des travaux de standardisation en R.D.A.

Nous l'avons déjà mentionné, c'est le ADSV qui était reconnu comme instance générale ou compétente dans le domaine de la Sprachpflepe au sens large. Complètement discréditée sur le plan politique, l'organisation est dissoute en 1945 (à ce sujet, cf. 3). À la fin des années 40 surgissent, dans les deux états allemands, de nouvelles institutions pour la culture de la langue. Nous voulons ici les esquisser brièvement.

C'est la Gesellschaft für deutsche Sprache (la GfdS, Société de la langue allemande) qui prend la relève, à titre d'organisation, du ADSV — l'aspect d'une continuité personnelle n'y tenant pas la dernière place. Elle entretient quelques douzaines de filiales au pays comme à l'étranger (Occident) et possède une équipe rédactionnelle au parlement ouest-allemand, le Bundestag. La GfdS estime détenir un mandat social en ce qui touche le contrôle et le développement du bon usage, l'autorisation des néologismes et des innovations en grammaire, la résolution des nombreux cas dits douteux (c.-à-d. l'évaluation normative des variantes grammaticales ou lexicales concurrentes), etc.

La rédaction du Duden (Duden-Redaktion) de Mannheim a des fonctions comparables mais, contrairement à la GfdS, elle joue un rôle pour ainsi dire officieux en ce qui concerne l'établissement et le contrôle d'une norme (la même situation s'applique à la Duden-Redaktion de Leipzig pour la R.D.A.). Il faut néanmoins considérer plus forte l'influence effective de la GfdS, car le nombre de ses membres est plus élevé, ce qui se traduit, au niveau de l'information et de la consultation, par de multiples contacts avec les différents secteurs de l'administration publique, avec la presse, l'industrie, la justice, etc., sans oublier le bureau, mentionné plus haut, qu'elle maintient au Bundestag allemand. La GfdS possède un potentiel journalistique important, entre autres les deux revues Muttersprache (Langue maternelle) et Sprachdienst (Service linguistique) qui jouèrent jusqu'à la fin des années 60 un rôle important dans les études allemandes de niveau universitaire, la Germanistik. Elle travaille conjointement avec l'Association linguistique germano-suisse et les deux associations ont un bureau commun à Lucerne. Pour l'essentiel, on peut qualifier le travail pratiqué par la GfdS de Sprachpflepe traditionnelle, au style élitaire et conservateur. Certes, on retrouve toujours, dans ses organes de direction, d'éminents germanistes provenant de milieux universitaires, mais il reste évident que la GfdS ne s'appuie pas en premier lieu sur une théorie scientifique de la norme, aussi longtemps qu'il s'agit, en tout cas, de fonder un tant soit peu scientifiquement une pratique normative tirant a substance de modèles littéraires classiques. S'il fut question de théories normatives dans leurs publications, cela était dû principalement aux opinions de Weisgerber (à ce sujet, cf. p. 219) chez qui la question de norme apparaît tout au plus sous la forme de variantes concurrentielles qu'il appartient d'autorité aux hommes de lettres d'évaluer à l'aide de termes tels que « faux », « acceptable », « bien » et autres termes du genre. En ce qui concerne le locuteur, la langue serait une entité préétablie d'où celui-ci tirerait ses conceptions du monde. Ce n'est tout au plus qu'à la périphérie de la variation stylistique que cette entité donnerait accès à une normalisation consciente. En suivant ces affirmations, le statut théorique des problèmes de norme linguistique prend un aspect plutôt marginal. Cette situation — et l'étude souvent citée de Moser, publiée en 1967, ne put finalement y changer grand chose (à ce sujet, cf. p. 221) — persista au sein de la GfdS jusqu'au milieu des années 70 environ. En 1971, S. Jäger, responsable de la rédaction pour Muttersprache, suggéra l'ouverture d'un débat critique se rattachant aux discussions linguistiques du moment et portant sur la conception linguistique ou normative prédominante à la GfdS. On le mit sur-le-champ à la porte.

Depuis le milieu des années 70, on peut constater une « ouverture » en direction de la « linguistique moderne », en particulier de la sociolinguistique. Dans cette organisation qui exerce une grande influence sur la pratique de la normalisation de la langue, la discussion scientifique des problèmes de norme reste cependant aujourd'hui encore peu fructueuse, le seul résultat tangible ayant été l'introduction de terminologies sociolinguistiques modernes dans la Muttersprache. Cette situation est due, en dernière analyse, au conservatisme intransigeant de la GfdS.

Pour l'étude empirique des normes grammaticales et lexicales dans la langue contemporaine, c'est l'Institut für deutsche Sprache (l'IdS, Institut de la langue allemande) de Mannheim qui joue un rôle de premier plan. On y a préparé un grand nombre d'études particulières qui, depuis quelques années, tiennent également compte de données sociolinguistiques. L'IdS ne fait pas seulement des travaux empiriques et documentaires, elle pratique aussi la Sprachpflege et a fait à plusieurs reprises des recommandations relatives au bon usage dans certains points grammaticaux (tel l'usage du subjonctif). Un autre aspect de son travail consiste à relever les particularités de l'allemand écrit hors des pays germanophones, comme au Canada par exemple (Auburger/Kloss/Rupp, 1977); par ces travaux l'IdS continue à un niveau un peu plus scientifique un travail déjà amorcé par la Duden-Redaktion10 et comportant d'immenses connotations en politique linguistique et extérieure. En accord avec ses priorités d'étude, l'IdS organise régulièrement des conférences de travail où l'on traite à l'occasion des problèmes théoriques touchant la norme. Le recueil de documents intitulé « Critique de la langue, culture de la langue, norme de la langue » (Moser, 1968) est l'ouvrage le plus connu qui, bien qu'il n'abonde pas en considérations scientifiques nouvelles, fournit une documentation impressionnante sur la tradition philologique conservatrice en ce domaine. À l'IdS, le travail de normalisation revêt un caractère institutionnalisé surtout par le biais de la Commission pour une culture de la langue fondée scientifiquement (Kommission für wissenschaftlich Sprachpflege) qui s'occupe de livrer des « indications et des recommandations concernant le bon usage à l'intention également de larges couches de la population » tout en prenant à coeur l'élaboration de « versions de la grammaire allemande à la portée de tous ». Sont également représentées, dans cette commission, qui s'estime compétente pour apprendre au peuple comment il doit lire et écrire, outre l'IdS et la GfdS, d'autres institutions qui se veulent qualifiées en matière de Sprachpflepe, notamment l'Institut Goethe, la Duden-Redaktion et l'Académie de la langue et de la littérature allemandes, une institution conservatrice, assez réputée, pour notables lettrés et philologues de la vieille génération.

Pour la Suisse et l'Autriche, on peut mentionner les organisations parallèles de la GfdS, soit l'Association linguistique germano-suisse, déjà citée, qui publie la revue Sprachspiegel (Miroir de la langue), l'Association langue maternelle (Verein Muttersprache) de Vienne qui assure la publication des Feuilles linguistiques de Vienne, et, enfin, les deux maisons nationales responsables de l'édition du dictionnaire. En R.D.A., il n'existe pas de pendant à la GfdS. Le soin de la planification linguistique et de la Sprachpflege relève d'une série d'institutions qui en sont plus ou moins explicitement chargées et qui procèdent de façon plus pratique que théorique. C'est le cas, par exemple, du Bibliographisches Institut de Leipzig où sont publiés les Duden est-allemands, beaucoup d'autres dictionnaires, de même que la revue Sprachpflege; il en est de même pour l'Institut Herder de Leipzig qui, tout comme l'Institut Goethe en Allemagne de l'Ouest, accorde une priorité à la méthodologie de l'enseignement ainsi qu'à la didactique de l'allemand, langue étrangère, et se retrouve de ce fait toujours confronté à des problèmes de norme. Cet institut a certainement produit la meilleure grammaire pédagogique de l'allemand pour étrangers à ce jour (Helbig/ Buscha, 1974). D'autres organismes ont pour leur part une tâche de nature définitivement théorique; c'est le rôle, en particulier, de l'Institut central de linguistique rattaché à l'Académie des sciences de la R.D.A. (Akademie der Wissenschaften der DDR) dont les travaux sur la grammaire allemande et les problèmes normatifs qui y sont reliés atteignent incontestablement le niveau le plus élevé en territoire linguistique allemand. Il reste à mentionner, enfin, le Groupe de travail Culture de la langue de l'Académie allemande des Arts (Deutsche Akademie der Künste) de Berlin qui traite de la nomme littéraire ou du bon style sans aller plus loin dans ses ambitions linguistiques.




10 Cf. la série « Les particularités de la langue allemande écrite à l'étranger », éditée par H. Moser. [retour au texte]




Conservatisme et chauvinisme :
la tradition de la « Sprachpflege »
en Allemagne jusqu'en 1945

La tradition de la Sprachpflege a déjà été signalée ci-dessus en relation avec le ADSV. Au cours des premières années du fascisme en Allemagne, plusieurs représentants, non seulement du ADSV mais aussi de la Germanistik universitaire et préuniversitaire, crurent leur temps venu — le temps des orgies puristes, le temps de la « grammaire propre à l'espèce », etc. La politique scientifique adoptée par les fascistes fit, en revanche, preuve de discernement et on n'accepta pas toute bêtise imaginée par les puristes de la presse et des écoles supérieures, particulièrement en ce qui regardait la définition et la prescription de nouvelles normes allemandes (surtout dans le domaine terminologique).

Le ADSV et plusieurs-germanistes universitaires offrirent aussitôt au nouveau régime leurs services comme spécialistes en matière de langue. On pouvait lire en 1933 dans Muttersprache organe du ADSV : « La société linguistique est la S.A. [groupe paramilitaire nazi, N.d.T.] de notre langue maternelle11 ». On vit se multiplier les suggestions pour germaniser tous les domaines lexicaux possibles (par exemple, les menus, les programmes de concert, le sport, etc.) et pour composer des terminologies. Voici quelques exemples de teutonismes proposés (n'ayant pas tous réussi à s'imposer et dont la dissonance n'échappait pas plus à l'auditeur de l'époque qu'à celui d'aujourd'hui; les équivalents français sont des traductions littérales :

intellekualisieren = « verkopfen » (dér. de tête, corr. à « têtiser »)

Kultursoziologie = « Geistgruppwissenschaft » (« science du génie des groupes sociaux »)

Feminismus = « Weibischtum » (dér. de Weib (femme), « efféminité »)

Industrialisierung = « Gewerbsamung » (dér. de Gewerbe (métier), « métiérisation »)

Privatdozent (docteur d'État) = « Freihochlehrer » (« haut professeur libre »)

Zivilprozeß = « Volksstreitverfahren » (« procédure juridique populaire »)
Germanistik = « Deutschkunde » (« culture panallemande ») « Deutschforschung » (« recherches panallemandes ») « Deutschwissenschaft » (« science panallemande »)12.



11 Citation empruntée à Török (1979 : 239). Les S.A. (Sturmabteilung, « section d'assaut ») constituaient un groupe paramilitaire du parti nazi. [retour au texte]

12 Au-dessous de ce niveau de germanisations aussi grossières que farfelues, on trouvait une infinité de réglementations linguistiques, qui pour la vie quotidienne, revêtaient une considérable importance tant dans la sphère politique que personelle. Deux ouvrages à caractère biographique, le L.T.I. de Klemperer (1946) et Klettern in der Großstodt de Köhler (1979) reflètent de façon sensible les effets du fascisme sur la langue avant et après 1933. [retour au texte]




Ce point nous amène à considérer, outre le problème de la linguistique ou de la normalisation linguistique durant le facisme, également celui de la langue du national-socialisme dont il sera tant question plus tard (cf. à ce sujet Dieckmann, 1964, 1975 et Sauer, 1978a). En Allemagne de l'Ouest, on s'accorda longtemps à dire que le fascisme s'était abattu sur le peuple et la langue (ou la linguistique) allemande comme l'aurait fait une catastrophe naturelle. L'intérêt à populariser de telles idées est évident : si on établit une césure sévère à partir de 1933, on peut faire la même chose à partir de 1945 — toujours sans présenter de preuves matérielles, sans devoir jeter un regard sur les théories et les méthodes linguistiques utilisées dans chaque cas. Pour 1933 tout comme pour 1945, les paradigmes scientifiques ne changent pas. On pouvait continuer de travailler dans la lignée des thèses déjà existantes, même s'il fallait faire des adaptations spécifiques afin de répondre aux exigences du temps à chaque fois « nouveau ». Grâce à la popularité officielle des idéologies fascistes à partir de 1933, le chauvinisme allemand n'eut pas grand-peine à déteindre sur la Germanistik. Les registres antisémites, très tôt entendus dans le débat sur la norme (celui d'Alfred Götze, par exemple), n'avaient rien de bien nouveau non plus : déjà auparavant, des campagnes avaient été menées contre la « judaïsation » de la langue et de la culture allemandes. Cette déformation raciste du débat sur la norme se rattache à un contexte traditionnel qui remonte à plus loin; il ne s'agit pas d'une trouvaille faite par quelque parvenu de l'époque nazie mais bien de l'enfant légitime, quoique formellement répudié après 1945, de la Germanistik elle-même13. Voici un exemple du programme germaniste de 1937 : « La société linguistique ne pratique pas seulement une Sprachpflege, mais aussi une "linguiculture" (Sprachzucht) fondée sur la race » (cité d'après Török, 1979 : 242).




13 À propos des discussions autour de cette question, voir note 19; on trouvera dans Sauer (1978a et b), en ce qui touche le problème d'une « langue du national-socialisme », quelques excellentes études récentes qui dévoilent les origines, bien antérieures à 1933, de ce que l'on désigne comme la « langue fasciste » dans les discussions relatives au sujet. [retour au texte]




Il faut toutefois noter que les dirigeants fascistes, et particulièrement le ministre de la propagande Goebbels, considéraient avec réserve les délires puristes du ADSV; leurs conceptions, au niveau de la norme et des mots étrangers en général, étaient plus flexibles et utilitaires : leur intérêt était beaucoup moins guidé par les concordances étymologiques que par l'effet politique et le contenu idéologique propres à chaque terminologie. C'est en 1937 que se produisit le premier conflit majeur avec le ADSV :

« Il n'est pas de la tâche des savants de veiller à la pureté de la langue, mais bien de ceux qui parlent la langue allemande au nom de la nation et qui par l'usage public qu'ils en font, [constituent...] pratiquement les artisans des mots Ces teutonisants acrobates de la langue, que l'on voit de nos jours, oublient en général que le caractère germanique de notre peuple doit dériver de son essence et non d'une théorie imaginaire » (Goebbels dans un discours, le 1er mai 1937 cité d'après von Polenz, 1967 : 135).

Après ce premier conflit, les puristes devinrent sensiblement plus circonspects; leurs interventions auprès des diverses autorités, institutions nazies et autres diminuèrent en quantité et en intensité. Cette réserve ne devait toutefois pas leur éviter de se faire définitivement bâillonner en 1940 :

« [...] Le Führer ne désire point de telles germanisations brutales et n'approuve pas la substitution factice d'expressions étrangères admises depuis longtemps en allemand par des mots qui n'ont pas leur origine dans l'esprit de la langue allemande et ne redonnent que de façon imparfaite le sens des expressions étrangères « (Arrêté du ministre aux Sciences, à l'instruction et à l'Education populaire, le 19 novembre 1940, cité d'après von Polenz, 1967 : 138).

Compte tenu du contexte politique qui affectait tout ouvrage scientifique pendant la période fasciste, un approfondissement du travail relatif à la norme ne saurait intéresser que les historiens de la science, car la qualité de la plupart des études reste des plus douteuses aussi longtemps qu'elles ne concernent pas des thèmes déclarés apolitiques, tels que la dialectologie et la philologie historique.

Les problèmes de nomme sont cependant toujours des problèmes politiques. On a récemment commencé à publier de très intéressants documents de cette époque relatifs à la politique linguistique s'appliquant aux populations de quelques pays occupés par les armées nazies pendant la Deuxième Guerre mondiale. La suggestion émise par Georg Schmidt-Rohr (et publiée dans le livre de Simon, 1979) d'établir un institut de politique linguistique pour les pays occupés en constitue un exemple. On y propose, entre autres, de donner à l'ukrainien un nouvel alphabet, une nouvelle orthographe, un lexique le plus distant possible du russe et des normes morphologiques correspondantes — Schmidt-Rohr appelait ce processus « clivage linguistique » (Sprachspaltung). Un procédé quelque peu inverse fut suggéré pour le hollandais dont il fallait progressivement éliminer la norme écrite qui lui était propre; on voulait le ramener, à titre de groupe dialectal du bas-allemand, à a l'abri » de la langue écrite allemande. Dans le cas de la Pologne, on avança l'idée de « miner » la conscience historique des Polonais par l'introduction d'une nouvelle orthographe (p. 168). Si, à titre d'exemple, nous citons assez longuement Schmidt-Rohr, c'est que de tels travaux (outre Schmidt-Rohr, surtout les travaux de Thierfelder et partiellement de Kloss)13a, à texture bien politique et d'approche relativement pratique en ce qui concerne la politique linguistique et la norme, constituent des études auxquelles on doit accorder un certain crédit méthodologique, bien que leur servilité aux fins criminelles du régime nazi soit évidente. Ils se distinguent, par exemple, en ce qu'ils tiennent largement compte des paramètres politiques, économiques et socioculturels dans leurs analyses et leurs programmes. Leurs calculs bien pragmatiques, du type « les moyens pour la fin », contrastent également avec l'indicible bavardage idéaliste propre aux théoriciens fascistes du langage.

Ces derniers n'eurent de cesse de publier des écrits sur des thèmes comme la grammaire propre à l'espèce, la langue et l'ethnie, la race et aussi, un peu plus tard, la guerre ainsi que sur la juxtaposition de la langue allemande avec l'âme et l'ethnie allemandes, etc. C'est à cette époque que se développa la linguistique axée sur le contenu de J.L. Weisgerber qui constitua jusqu'à la fin des années 60 le courant dominant de la théorie du langage en Allemagne de l'Ouest. On a souvent tendance à condamner, comme produit du fascisme, l'ensemble de la grammaire de Weisgerber (tout comme l'existentialisme de Heidegger en philosophie). Mais c'est là un jugement quelque peu précipité. Quand M.M. Guchmann (1961 : 132, 143 et suivantes), se contentant de résumer le jugement de bien d'autres, traite de « chauvines, revanchistes, nationalistes et linguistiquement impérialistes » les vues de Weisgerber, il révèle derrière cette condamnation volubile un manque d'analyse historique, même si — quand on prend au sérieux les différentes caractérisations — elles soulignent les racines prises par la grammaire axée sur le contenu dans la nouvelle philologie idéaliste (néoromantisme) et dans la philosophie des années 20 (Vossler, Heidegger, Husserl). Elles sont donc bien antérieures au fascisme établi officiellement en Allemagne à partir de 1933. Il est également significatif que les fondements humboldtiens de ce courant se retrouvent dans d'autres écoles de la même époque, également importantes au niveau de l'histoire scientifique et politiquement non suspectes14. Nonobstant cela, la linguistique de Weisgerber reste, bien sûr, reliée historiquement au fascisme allemand et elle constitue en raison de ses nombreuses déformations axiomatiques un produit spécifique de cette époque. Le fait que cette école et son fondateur aient pu, presque sans interruption de 1945 à 1970, représenter le courant le plus influent de la théorie du langage en Allemagne, prend une signification politique dont l'appréciation donne lieu, encore aujourd'hui, à des polémiques en Allemagne de l'Ouest.




13a Cf., sur Thierfelder et Schmidt-Rohr, les articles de Simon (1979) et Schümer (1979). Les travaux de Kloss, datant de cette époque, n'ont pas été traités de façon systématique; voir toutefois Kloss (1937) et (1942), à titre d'exemples. [retour au texte]

14 Par exemple dans l'école de Vygotskij, en U.R.S.S., préoccupée d'histoire culturelle, dans la métalinguistique de Whorf ou, plus tard, dans le sillon de la sémantique générale, ou dans les travaux de H. Hoijer ou d'autres ethnolinguistes nord-américains qui se situent dans la tradition de Sapir. Les conceptions whorfiennes relatives à la théorie de la langue ressemblent de façon étonnante à celles de Weisgerber, l'une des hypothèses centrales de Whorf qui veut que la vision qu'on a du monde soit transmise par la langue, se retrouve chez Weisgerber, qui suppose l'existence d'un « monde linguistique intermédiaire » (sprachliche Zwischenwelt) et d'une « réalisation verbale du monde » (das Worten der Welt), laquelle couvrirait l'aspect dynamique et énergétique. Cette simple mention ne peut toutefois remplacer une description générale des idées de Weisgerber qui dépasserait les limites de la présente étude. Nous nous sommes bornés à fournir quelques indications quant à la place qu'il convient de réserver à cette approche linguistique dans l'histoire des sciences. [retour au texte]




Les débats relatifs à la norme linguistique
en République fédérale d'Allemagne

Après la défaite du fascisme, un courant appelé « critique du langage » se développa assez rapidement. Il adoptait une argumentation surtout morale et s'en tenait aux traditions de la philologie idéaliste. On y discuta d'abord des problèmes de norme en saisissant l'occasion offerte par la « langue fasciste » : il s'agissait, dans un premier temps, de diagnostiquer les ravages causés par le fascisme dans la langue allemande pour, ensuite, y remédier dans la mesure du possible par des campagnes dans la presse et dans les écoles. Le « Dictionnaire de la brute » (élaboré entre 1945 et 1948) (Sternberger, Storz, Süskind, 1957) représente la plus influente publication du genre en Allemagne occidentale et il reste par ailleurs tributaire de modèles plus anciens, par exemple les écrits de Karl Kraus, le critique et maître de la langue certainement le plus génial du siècle. En R.D.A., c'est Victor Klemperer qui jette, dans L.T.I., une lumière nouvelle sur le fascisme d'un point de vue linguistique. Un même concept philologique de la langue, d'esprit conservateur et apparenté sur certains points à celui de l'école de Weisgerber, sous-tend les deux publications rééditées plusieurs fois; la langue y est saisie comme un organisme auto-régulateur qui suit ses propres lois de croissance et de dynamisme et dont les forces internes suffisent, quand il n'y a pas d'obstacle à leur action, à créer une harmonie, un équilibre esthétique, un accord entre éléments hétérogènes et ainsi de suite. C'est pourquoi les manipulations auxquelles les fascistes se sont livrés sur la langue, leurs interventions dans le lexique, dans les structures sémantiques et grammaticales ainsi que l'introduction par eux de bien des néologismes prennent l'aspect d'un « viol » sur un organisme dont le fonctionnement est en principe autonome. La critique que l'on a de la « langue fasciste » vise essentiellement à rétablir l'harmonie naturelle (à l'encontre d'usages parlés et écrits subsistant encore)15.




15 Cf. à ce sujet Sauer. [retour au texte]




Ce courant, très conservateur, qui combine critique et défense de la langue en s'appuyant sur les normes traditionnelles, déplaça très rapidement, au cours des années 50, l'accent mis sur la « langue fasciste » pour le mettre sur la nouvelle philosophie du totalitarisme, issue de la guerre froide, et sur les variantes réactionnaires que constituaient la critique de la technique et la critique de la société de masse (par exemple Korn, 1962). Un des chefs-d'oeuvre de ce courant est la campagne menée — avec l'aide de Weisgerber et de ses élèves — contre l'« accusativation de l'homme », contre l'« accusatif inhumain ». Cette campagne partait de l'observation du fait que certains schèmes productifs dans la formation des mots (particulièrement certains préfixes verbaux, surtout [be-]) avaient entraîné la substitution progressive de constructions au datif par de nouvelles constructions, à l'accusatif cette fois :

(1) Ich liefere ihm Butter. Je lui livre du beurre.
(1') Ich beliefere ihn mit Butter.
(2) Ich schenke ihm eine Flasche Wein. Je lui offre une
(2') Ich beschenke ihn mit einer Flasche Wein.* bouteille de vin.


C'est alors qu'au moyen de son procédé grammatical axé sur le contenu, Weisgerber s'aperçut que dans les constructions au datif (à objet indirect), « l'homme [est placé] au centre en tant que personne porteuse de signification », tandis que la construction à l'accusatif (à objet direct) le dégrade au rang d'« objet » et le réduit à n'être que le « spectateur de l'intervention » (Weisgerber, 1957-1958 : 200 et suivantes). Ce serait donc là un signe de dépersonnalisation, de récupération de l'homme-objet direct par des forces impersonnelles, de sa mise en disponibilité. L'utilisation de l'accusatif ne serait donc point une simple question de forme, de concurrence entre deux constructions aux fonctions équivalentes mais, par le fond, la réalisation d'un processus de pensée par lequel l'homme est placé sur un certain plan mental — ce qui ne saurait manquer d'affecter son comportement réel (Weisgerber, 1957-1958 : 201). Nous ne mentionnons pas cette campagne uniquement parce qu'elle illustre certaines particularités du débat allemand sur la norme, mais également parce que ces questions eurent un large écho dans la presse et qu'elles eurent des effets sur la définition du bon usage. Ainsi, l'exemple que nous avons cité fut repris dans la grammaire Duden, où sont arrêtées les normes générales. Dans l'édition de 1959 (éd. P. Grebe), on peut lire que la tendance à utiliser des constructions à l'accusatif reflète « l'état d'esprit de notre époque — ère des masses — [...], par lequel l'homme finit par être mis à la retraite (berentet) »** (p. 465).

Dans un geste qui souleva un vif intérêt, M. Moser, l'un des plus éminents représentants de la Germanistik universitaire et de la Sprachpflege, entreprit en 1964 d'étayer de façon plus théorique la pratique normative qui avait cours. Dans son discours intitulé « La langue — liberté ou tutelle » (publié en 1967)16, l'auteur constata l'existence manifeste de normes hétérogènes et mutuellement contradictoires; il émet en revanche une réserve sur le point que seule la norme de la langue cultivée (hochsprachlich) serait digne de l'intérêt scientifique. Or, Moser ne situe pas — comme on aurait pu s'y attendre — cette norme dans un espace dialectique dont les pôles seraient l'usage et le système de la langue (au sens saussurien de langue). Reprenant la terminologie de Saussure à son compte, il réussit le tour de force de loger dans la langue le phénomène des variétés linguistiques — qu'il désigne, lui, comme la contradiction entre « norme » et « liberté ». Les problèmes linguistiques ne résulteraient donc pas de l'emploi de la langue, mais des contradictions existant à l'intérieur de la langue entre le système de la langue et la norme de la langue cultivée. « Notre interrogation a pour objet la conformité de la langue et non pas la conformité de la parole ou la qualité du style » (Moser, 1967 : 10).




* La traduction française de 1 et de 2 peut aussi s'appliquer respectivement à l' et 2'. La différence essentielle réside dans le fait que 1 et 2 sont des constructions qui demandent le datif, tandis que l' et 2' demandent l'accusatif. [retour au texte]

** Jeu de mots intraduisible à partir du préfixe [be-], N.d.T. [retour au texte]

16 Discours prononcé en 1964 lors de l'attribution du Prix Konrad-Duden. On peut aussi voir dans les propos de Moser la justification d'une pratique de la norme propre à ce groupe de « normalisateurs » qui composent la Duden-Redaktion et ont, à ce titre, décerné le prix. [retour au texte]




Mis à part l'emprunt de quelques termes, les thèses de Moser n'offrent guère d'affinités avec les théories du structuralisme classique; Moser appelle système de la langue ce qu'on nommerait communément grammaire, et la norme linguistique est pour lui une grandeur d'ordre psychologique qui se manifeste dans une conscience de la norme. Cette conscience n'est absolument pas répartie de façon égale entre les membres d'une communauté linguistique, elle constitue bien plus un acquis culturel qui intéresse en premier lieu les élites sociales (sans parler des philologues) et qui doit être constamment défendu devant les forces contestaires. De telles forces se rencontrèrent, par exemple, en littérature. Les expressionnistes auraient ainsi ourdi une « révolte contre la norme syntaxique » qui aurait mené à l'« anarchie », « une situation anarchique inconciliable avec la langue, car une des fonctions principales de celle-ci, la communication et la compréhension, serait irréalisée ou du moins menacée » (Moser, 1967 : 13).

D'après Moser, l'enseignement et le contrôle d'une conscience de la norme constituent en fin de compte une mesure de protection à l'endroit du système de la langue lui-même. Voilà donc que le tenant de la Sprachpflege (et il ne s'était jamais vu autrement) est non seulement juge du bon usage mais aussi gardien pur et simple de la langue. Non qu'il impose quelque norme que ce soit, c'est la « langue » qui requiert ses services. Il prolonge à l'intérieur de sa communauté linguistique ce qui est déjà inscrit dans la logique immanente de la langue. Il n'innove donc pas de son propre chef, mais développe le potentiel déjà présent dans la langue. Nul n'est besoin de préciser que c'est encore lui qui s'occupe d'en déchiffrer la logique immanente et d'y reconnaître les potentiels qui s'y rattachent. Cela le différencie aussi du grammairien structuraliste qui se borne à la description et n'est en définitive qu'un nihiliste; partant, il évite les problèmes d'évaluation et de planification sans chercher non plus à savoir comment fonctionnent les processus d'innovation. Moser résout la question à peu près comme suit :

« Les nouvelles créations sont l'oeuvre de membres individuels d'une communauté linguistique, principalement de ceux qui appartiennent à son élite sociale et intellectuelle et qui, de préférence, possèdent la maîtrise et le génie de la langue [...]. La position sociale et intellectuelle de ces novateurs, de même que l'attitude intérieure prise par la communauté à leur égard, n'est pas sans importance : les particularités linguistiques des grands hommes émergeant de leur groupe et les néologismes de ceux qui attirent une certaine sympathie sont plus facilement acceptés et imités que les autres » (Moser, 1967 : 16-17).

On ne peut se leurrer quant au fond politique du concept de Moser : la normalisation est l'affaire d'une élite qui estime détenir sa mission de la « langue » même et qui, en outre, s'attribue automatiquement un mandat social, notamment de veiller à la conservation, voire au développement, des « fonctions de compréhension » de la langue. L'importance de cet ouvrage, sommairement résumé ici, pour le débat en Allemagne de l'Ouest tint moins aux apports théoriques qu'il aurait pu fournir qu'au témoignage politique clair quant au rôle du héraut de la langue et aux idées élitistes développées de façon exemplaire, lesquelles furent par la suite stigmatisées pour leur aspect réactionnaire. Au cours des années 60, ce sont principalement de jeunes linguistes qui firent connaître les théories, jusqu'alors très peu connues en Allemagne, du structuralisme classique et de l'école de Chomsky et peu à peu la recherche allemande s'ouvrit à la discussion menée dans d'autres pays. C'est l'Atelier de grammaire structurale, rattaché à l'Académie des Sciences de la R.D.A.. (et dont nous parlerons amplement en 5), qui joua un rôle éminent à cet égard, car dés la fin des années 50, on y traita des théories structuraliste et transformationnelle. Ce développement exerça des influences sur la discussion normative dans la mesure où il établit un certain niveau méthodologique et théorique, au-dessous duquel on ne put plus se permettre de retomber, tout en donnant peu à peu naissance à un genre de groupuscule scientifique qui put graduellement faire paroli sur le terrain de la politique scientifique aux traditionalistes de la grammaire axée sur le contenu. Pour le fond toutefois, c'est la découverte des approches sociologiques de Bernstein et de ses élèves d'abord, et des travaux américains (particulièrement ceux de Labov) ensuite, qui s'avéra des plus enrichissantes. C'est dans ce contexte que vit le jour une série d'études sociologiques dont nous ne pouvons traiter ici plus en détail (à ce sujet, cf. Dittmar, 1973).

Une conséquence directe du tournant sociolinguistique à la fin des années 60 fut le recul des idées traditionnelles qui défendaient en tous points la supériorité des normes de la langue cultivée. On ne se contenta pas seulement de faire l'examen empirique d'autres types de systèmes normatifs dans le même sens que Bernstein, mais on se mit aussi à discuter de la dimension politique du problème de la nomme. De cette discussion résulta d'abord une critique radicale des idées traditionnelles transmises par Weisgerber et Moser, que nous avons esquissées ci-dessus, et qualifiées de scientifiquement futiles et de politiquement réactionnaires. On entreprit alors de promouvoir des concepts de norme plus éclairés, plus émancipés mais souvent plus volontaristes aussi. À partir de motifs politiques tout à fait respectables, mais défendant des notions linguistiques et sociologiques naïves, ces jeunes linguistes professèrent le concept d'une éducation linguistique compensatoire suivant le modèle (partiellement mal compris toutefois) de Bernstein (par exemple dans l'article de Heringer, 1970). C'est surtout dans l'enseignement de la langue à l'école que ces concepts gagnèrent rapidement de l'influence et qu'ils menèrent à de féroces conflits, ininterrompus jusqu'à ce jour, à propos de questions générales touchant la politique éducative et culturelle.

Il ne tarda pas à se manifester un autre courant de la critique qui entendait être plus fondamental et qui postulait l'équivalence fonctionnelle potentielle des différents systèmes normatifs sociolinguistiques. S'appuyant sur les travaux nord-américains, et en particulier sur ceux de l'école de Labov, ce courant soutint la thèse qu'il fallait rejeter les normes classiques de la langue cultivée au profit d'autres normes, déjà maîtrisées par les élèves et demandant éventuellement à être codifiées. La critique de Labov des thèses de la déficience fonctionnelle (verbal deprivation) dans les classes sociales inférieures, dont il fait une idéologie de classe moyenne (Labov, 1970), trouva d'autant plus d'écho qu'elle vit aussi son reproche rapidement attesté quand elle affirmait que les pseudo-théories portant sur les deux célèbres codes de l'école de Bernstein n'étaient pas empiriquement assurées. Le débat sociolinguistique sur la norme se politisa très vite; les effets ainsi que les fondements sociaux et politiques des normes dominantes furent analysés de façon très critique. On réclama la démocratisation des normes, tant dans le sens d'un élargissement de ce qui devait être conçu comme langue cultivée (jusqu'à aller exiger l'abolition assez générale des normes standard; une position encore fortement défendue par Heringer, 1980) que dans celui d'une plus grande tolérance vis-à-vis des variétés non standard. Au lieu de se fonder sur l'hypothèse de Bernstein à propos du déficit ou de la compensation, il faudrait, dirent les critiques, partir des différences structurelles, complétées toutefois par une équivalence fonctionnelle. Une démocratisation de la norme et de l'enseignement de la langue signifierait, en conséquence, un traitement égal pour les différents systèmes. Ce concept se trouve exposé en détail dans un ouvrage de Dittmar (1973) qui peut être considéré comme le document de base pour les argumentations de ce type. Le point culminant de ces tentatives de démocratisation fut atteint par l'adoption des « directives-cadre de Hesse » pour le niveau secondaire (à peu près équivalent au high school américain). Par ces directives, le gouvernement du Land de Hesse demandait aux écoles d'appliquer sous des formes atténuées les idées, esquissées ci-dessus, dans la classe d'allemand et, du moins, de ne plus s'orienter exclusivement sur le modèle classique de la langue cultivée mais de tenir compte, également, de la langue parlée et du comportement communicatif des écoliers. Tout comme le débat général sur la nomme au début des années 70, ces directives-cadre s'inscrivent dans le contexte politique de l'euphorie réformatrice qui suivit les débuts du gouvernement social-démocrate, alors qu'on se battait en bien des domaines pour l'égalité des chances, la suppression des privilèges d'éducation et d'autres privilèges ainsi que pour la démocratisation17.

Dans un contexte plus spécifiquement scientifique et directement relié au cas S. Jäger dont nous avons fait mention plus haut, c'est dans la revue « Rapports linguistiques » (Linguistische Berichte) qu'eut lieu le débat de fond sur les normes. J. Meisel (1971) y attaqua avec une radicalité remarquable la position qui consistait à promouvoir une consolidation et une amélioration de la compétence communicative et envisageait, pour cette raison, des normes opposées au modèle traditionnel. Outre son aspect technocratique, il lui reprocha de faire abstraction des rapports sociaux réels et de se mettre par là, sans équivoque possible, au service des classes dominantes. Enfin, il attaqua également l'historisme et la position moralisante de la Duden-Redaktion en affirmant que son travail de normalisation censément « conforme à la langue » tenait de la chimère. À son avis, les deux positions partent de l'erreur fondamentale selon laquelle il existerait, en fait, quelque part un système de la langue qui attendrait qu'un linguiste le reconnaisse. Se référant à Aspects de Chomsky, il signale qu'on ne connaît pas de techniques formelles adéquates à l'aide desquelles il serait possible de tirer des informations utiles sur les faits de la structure linguistique. En ce sens, l'hypostase que fait Moser du système de la langue (et que nous avons décrite ci-dessus), ne serait rien de plus qu'une pseudo-rationalisation de jugements de valeurs18.

Von Polenz (1972) va plus loin dans son intention théorique. Il dénoua la rigide dichotomie qui existait entre norme et système de la langue en élaborant un modèle complexe qui rendait l'embrouillamini terminologique du moment un peu plus transparent. À l'encontre de Meisel et d'autres, il maintient toutefois la notion de système de la langue.

Von Polenz commence par faire la distinction entre un mode d'existence (Existenzweise) « communicatif » et « extracommunicatif » de la langue. Tout comme Habermas, il attribue au mode extracommunicatif une fonction cognito-communicative, puis, se reférant à Wunderlich, il lui ajoute la fonction « métacommunicative » et termine avec deux autres fonctions : l'une « paracommunicative », l'autre « métalinguistique ». Le mode communicatif est défini par les doubles indices « individuel-social » et « réalisé-virtuel ». Il poursuit en distinguant quatre modes communicatifs de la langue : le « mode d'existence réalisé individuellement » est appelé, d'après Chomsky, « emploi de la langue » (Sprachverwendung), son complément, le « mode locutoire réalisé socialement », est nommé « communication linguistique » (Sprachverkehr). En suivant toujours la terminologie de Chomsky, le « mode d'existence virtuel individuel » est appelé « compétence linguistique » (Sprachkompetenz) et le « mode locutoire virtuel social », « système de la langue » (Sprachsystem). Par le biais de ce schéma et de la notion de mode d'existence, on escamote toutefois le fait que certains concepts désignent des objets réels tandis que d'autres se réfèrent à des « objets » pris au sens de prototypes théoriques. De la sorte, von Polenz en arrive donc à relier une nouvelle fois au concept théorique de système de la langue les notions d'habitus linguistique et de norme linguistique (en tant que termes désignant des phénomènes sociaux) :

« Comme composantes partielles du système de la langue, il faut [...] distinguer deux modes d'existence extracommunicatifs, ils représentent les intuitions des locuteurs/auditeurs à propos de ce qu'est la "langue" » (p. 79).




17 Les directives-cadre et les polémiques acharnées qu'elles ont déchaînées dans le domaine de la politique culturelle ne sauraient être décrites ici plus en détails. Nous les signalons simplement pour montrer que le débat sur la norme a largement débordé à cette époque le cadre universitaire. [retour au texte]

18 Les répliques de la « vieille garde » aux critiques de Meisel, entre autres, furent autant de coups d'épée dans l'eau. On peut dire que, dans ces discussions, les tenants de la tradition se sont trouvés pour ainsi dire à bout de souffle sur le plan scientifique et que la considération dont ils ont fait de tout temps l'objet est plutôt d'ordre institutionnel que scientifique. [retour au texte]




Il appelle habitus linguistique cette portion de possibilités que le système de la langue recèle et qui « par suite d'une communication métalinguistique descriptive [sont considérées comme] "normales" ou "habituelles" [...] », l'autre portion des possibilités du système, que l'on juge par prescription « bonnes, correctes, etc. », est dénommée norme linguistique. À partir de cette différenciation, von Polenz tire des indications critiques sur la façon de traiter de la norme dans les discussions professionnelles et publiques. Il voit dans les modes d'existence extracommunicatifs de la langue une des plus importantes instances de contrôle social et note que l'usage de la langue limite les compétences communicatives du locuteur de telle sorte que celles-ci — en reproduisant plutôt les stratégies de planification linguistique d'origine externe — ne réalisent que les portions de possibilités que le système de la langue ou leur compétence linguistique leur permet dans l'esprit d'une identité de groupe. Les possibilités du locuteur se verraient également limitées par l'obéissance à des normes, si celles a, par exemple, étaient élaborées dans le cadre d'une stratégie de planification de type élitaire ou conformiste (comme celle, en l'occurrence, de la Duden-Redaktion au cours des années 50 et 60) :

« L'obéissance aux normes linguistiques produit sur les normes d'attente, les stratégies de perception et le comportement social de l'interlocuteur un effet tel que le locuteur se voit attribuer des gratifications [...] en raison, par exemple de son statut social, de son appartenance à un groupe, de a capacité d'adaptation, de sa présumée performance intellectuelle, etc., et que dans le cas de nonobéissance, il subit une discrimination par des sanctions [...]. C'est ainsi qu'un « code moral » linguistique prend forme » (p. 81).

C'est ce « rituel normatif » qui créerait l'illusion d'une seule norme placée au-dessus de toutes les variétés, soit la Hochsprache (la langue cultivée) prise à titre de symbole national du groupe. En réponse à cela, von Polenz se réfère à Tauli (1968) pour suggérer une échelle de critères, tels que « efficiency, clanty, economy, and esthetics ». Malheureusement, ceux-ci sont aussi peu justifiés méthodologiquement et théoriquement que ceux dont il avait fait la critique. Par ce retour aux chimères technocratiques de Tauli, il dévalorisa singulièrement sa critique. Il faut, en revanche, souligner que von Polenz est un des rares linguistes ouest-allemands de la vieille génération à avoir participé avec compétence et engagement au débat alors que la chose n'était pas du tout opportune en politique scientifique, et qu'il fut toujours disposé à faire la révision critique des positions qu'il avait défendues précédemment; tout cela assura un considérable écho à ses publications.

On ne peut, à l'intérieur de cette étude, présenter en détail les ramifications de la recherche linguistique sur la norme au cours des années 70. Après des débuts marqués par une série d'articles publiés dans la revue Linguistische Berichte (Rapports linguistiques), le travail de recherche s'étend très vite aux champs d'application pratique, particulièrement à la didactique de la langue et à la recherche en apprentissage de la langue (mentionnons à ce sujet les revues Diskussion Deutsch et Linguistik und Didaktik, ainsi que Andresen/Giese/Januschek, 1979) de même, bien sûr, qu'à la sociolinguistique. L'influence des théories sociolinguistiques grandissant, les problèmes de norme firent aussi l'objet de recherches en dialectologie. Là encore, elles étaient avant tout axées sur les questions relatives à l'enseignement de la langue (cf. Ammon, 1973). Nous aimerions clore ce chapitre par la présentation plus détaillée d'un travail aux dimensions vastes et nous nous excusons si nous devons, pour cette raison, passer outre à bon nombre d'autres travaux dignes de mention.

L'ouvrage intitulé « Nommes linguistiques » de K. Gloy (Gloy/Presch, 1975, vol. I) constitue sans doute le plus important travail fait ces dernières années par un linguiste ouest-allemand sur le sujet qui nous intéresse. Son point de départ est différent de celui de la majorité des travaux faits à la même époque : il constate de prime abord que les normes ne sauraient être étudiées que dans une perspective intégrant linguistique et sociologie; en conséquence, les théories normatives devraient être élaborées comme des théories intégrées. Après avoir émis quelques réflexions à caractère épistémologique sur ce qu'on peut entendre par nomme, il suggère une typologie détaillée des notions normatives qui existent effectivement (les définitions techniques, méthodologiques, sociologiques, statistiques, théoriques et tente de leur assigner un statut face aux notions connexes, telles que règle, loi convention et valeur. Il fait dans les mêmes chapitres le résumé critique de la littérature sociologique la plus récente en recherche normative; il y traite, par exemple, des théories assez influentes de Luhmann et de Habermas. Les chapitres principaux ont pour thèmes l'établissement des normes en linguistique et les effets normatifs des méthodes linguistiques. C'est là que Gloy définit son objet :

« Par "normes linguistiques", j'entends toute catégorie de normes sociales qui, par des jugements de valeur, par une exhortation et une attente normative (exprimée), déterminent la proportion des moyens linguistiques admissibles et — en fonction des facteurs liés à la "situation" de l'acte linguistique — recommandent et/ou prescrivent aussi un choix spécifique de ces moyens. Les "normes linguistiques" ne sont donc pas des normes fixées en quelque sorte par la langue, c.-à-d. l'expression de normes, mais bien des normes sociales qui — peu importe qu'elles soient exprimées ou non — déterminent impérativement l'emploi spécifique des moyens linguistiques dans une circonstance » (p. 61).

Il faut bien remarquer l'insistance mise ici aussi sur la dimension sociale : les normes linguistiques ne seront pas en premier lieu celles qui concernent le système de la langue au sens strict, mais bien celles qui régissent le comportement communicatif de l'homme en fonction de paramètres sociaux assez divers. Cette définition englobe donc l'interaction sociale dans son ensemble, ce qui comprend également la communication non-verbale. Gloy en déduit toutefois que l'appareil analytique dont dispose la linguistique ne peut suffire qu'à l'étude d'une tranche spécifique du spectre normatif On constate ici une conception de la linguistique inutilement restrictive qui se laisse, en fait, guider par le paradigme structuraliste et transformationnel et confie à la sociologie ou à la psychologie sociale le soin d'étudier le phénomène dit « extraverbal ». Dans une série d'études, de même que dans ses récentes esquisses pour une linguistique politique (Maas, 1976 et 1980; Januschek et Maas, 1981), Maas a polémiqué contre cette position défensive et mitigée qui désavouait l'approche intégriste qu'elle avait initialement annoncée. Gloy souligne par contre avec raison que même les théories qui favorisent largement l'approche intégriste ne sauraient être en mesure d'établir une typologie complète des contextes d'utilisation linguistique à partir de laquelle a serait possible de dégager une typologie de toutes les normes linguistiques. Il procède donc par l'exemple et cite des types de critères normatifs sociologiques (p. 62) qu'il s'agirait de compléter par une systématique des normes qui déterminent seules la nature et le genre des moyens linguistiques utilisés. C'est cela qui serait une typologie des normes dans la perspective linguistique (p. 62 et suivantes).

Cette attente optimiste nous semble un peu précipitée — nous ne croyons pas que cet agencement d'une recherche sociale empirique et d'une pragmatique linguistique puisse jamais permettre de constituer des séries de groupes d'indices distinctifs sur lesquelles on pourrait modeler d'autres séries à valeur empirique afin d'expliquer pourquoi, dans une situation déterminée, face à des partenaires déterminés, avec des intentions et des implications communicatives déterminées (attentes récurrentes) ainsi que sous l'effet de circonstances normatives déterminées, une personne exprimera A au lieu de B, voire plutôt que C. Rendu à ce point, Gloy retombe lui-même dans les raisonnements théoriques sur le système qu'il avait, avec raison, préalablement critiqués.

Ce qui reste intéressant, par ailleurs, ce sont ses réflexions sur la distinction à faire entre deux concepts de la norme, soit les concepts linguistiques de système et les concepts théoriques de l'usage :

« Les premiers conçoivent les types et les classifications normatifs dans le cadre d'une langue prise en tant que système; les seconds classifient les moyens linguistiques normalisés (du moins en fonction de leur but) dans le cadre d'une analyse de l'usage réel de la langue. Sur le plan des conséquences pratiques, on note pour l'instant la tendance, dans le premier cas, à poser des normes pour la pratique linguistique actuelle tandis qu'on tend, dans l'autre cas, à découvrir, à décrire et, partiellement aussi, à légitimer les normes linguistiques que l'on trouve de fait dans la pratique quotidienne » (p. 63).

Gloy voit donc une corrélation entre une linguistique du système « pure », dont les descriptions établissent des normes sans que ce ne soit jamais explicite (puisque cela entrerait en contradiction avec certains postulats théoriques fondamentaux de la linguistique pure) et une linguistique de l'usage expérimentale et favorisant une étude empirique de l'usage de la langue. Relativement à la formulation et au contrôle des normes, cette dernière effectue des travaux théoriques pour ainsi dire plus sommaires et moins minutieux. La classification en six dimensions que fait Gloy à propos des normes interfère, par contre, avec cette distinction; elle prévoit :

  1. Les normes sémantiques : en fonction desquelles on décrit ou détermine la « signification hors-contexte » des lexèmes. Elles relèvent de la lexicologie.

  2. Les normes syntaxiques : elles relèvent de la grammaire descriptive et normative.

  3. Les normes orales : elles régissent les conditions d'utilisation de 1 et de 2 pour la communication orale et tolèrent certaines dérogations spécifiques (expansions ou réductions) par rapport à 1 et à 2.

  4. Les normes écrites : qui, outre 1 et 2, comportent certaines normes stylistiques (5) et regroupent les normes orthographiques.

  5. Les normes stylistiques : qui représentent un sous-ensemble quelque peu indistinct des dimensions 1 à 4; elles ont comme caractéristique le critère de l'« effet esthétique ». Il s'agit de normes de valeur à caractère affirmatif.

  6. Les normes de l'acte de parole : elles guident la sélection adéquate de 1 à 5 dans une situation « en fonction des utilisations spécifiques de la langue ». Chaque norme d'un acte de parole est complexe et représente un assemblage spécifique de normes distinctes que « l'on peut décrire comme étant respectivement linguistiques (du système), stylistiques-esthétiques, théoriques de l'acte et interactives » (toutes les citation. sont tirées des pages 63 à 65).

Cette liste illustre bien le dilemme rencontré par toute tentative pour ébaucher un schéma de classification des normes. Tout schéma de ce genre est bien obligé d'intégrer la syntaxe et la sémantique, à titre de dimensions touchant au système de la langue, ainsi que l'oral vs l'écrit, à titre de manifestations empiriques fondamentales de la langue. Mais Gloy atténue fortement la dimension sociale par les points 5 et 6 qui d'une certaine façon, font figure de « catégories-dépotoir » où l'on se débarrasse du grand « reste » difficile à cerner et théoriquement encore peu approfondi.Gloy tient ce critère pour Il y a lieu de se demander pourquoi Gloy, lorsqu'il détermine les normes stylistiques, n'a pas recours aux théories de l'école de Prague qui ont indubitablement bien plus à offrir à ce sujet, et pourquoi il ne fait aucune mention du problème des langues techniques. On ne doit pas s'étonner si l'essai effectué par le biais du point 6 afin d'enrichir la théorie normative par une contribution de la pragmatique linguistique donne des associations plutôt vagues — bien qu'intéressantes par leur tendance — au lieu de catégories claires. Cela tient sans doute à l'évaluation optimiste faite à l'époque quant à l'utilité potentielle de cette nouvelle théorie que l'on est entre-temps enclin à juger plus sobrement.

La tentative de Gloy pour établir une liste des critères normatifs habituellement utilisés en recherche est instructive. De tels critères, fréquemment en combinaison, sont — souvent plus implicitement qu'explicitement — à la base de toutes les formulations normatives dans les sciences du langage. Gloy distingue les critères normatifs suivants :

(1)

La conformité structurelle des variétés linguistiques dans le système de la langue

Gloy tient ce critère pour problématique en raison des réflexions théoriques et épistémologiques de Meisel (voir plus haut, p. 225). Selon lui, ferait souvent passer des prototypes linguistiques, en fait des modèles théoriques du système de la langue, pour le système de la langue et c'est justement là que résiderait l'aspect normatif implicite de la linguistique « pure ». Une autre objection se rapporte à la division faite entre « interne » et « externe » : « On ne peut, dans une conception de la norme, trouver des arguments justifiant le rejet des critères extra-linguistiques [...] » (p. 72).

(2)

Qualité traditionnelle et historique des variétés linguistiques

C'est ici un critère central de la Sprachpflege traditionnelle pour qui fondamentalement, les variantes historiquement les plus anciennes ou qui remontent à plus loin sont aussi celles qui ont le plus de valeur. Un changement linguistique équivaut pour elle à un déclin linguistique. D'après Gloy, ce critère est, sous une forme un peu différente, également assez caractéristique de la ligne suivie par la Duden-Redaktion ou la GfdS. Leur appel à une « attitude circonspecte » sous-entend pareillement que l'âge historique d'une variante peut être considéré comme argument.

(3)

Qualité morale des variétés linguistiques

3.1

Arguments relatifs aux groupes et aux personnes

Un lien direct est établi ici entre les formes syntaxiques, morphologiques et autres, d'une part, et les qualités éthico-morales devant y trouver leur expression, d'autre part; une personne qui utiliserait la variante stigmatisée dans les formes en alternance (stigmatisierte Alternativformen) signifierait par là son infériorité caractérielle (par exemple, « le caractère d'aveu [...] et la lourdeur de conséquences du passé composé », J. Trier [cité d'après Gloy, p. 74s.]; cf. ci-dessus la présentation de la linguistique de Weisgerber). Gloy met bien en évidence le fait que c'est dans ce critère que se manifeste le plus clairement le côté « lutte des classes » de la Sprachpflege traditionnelle, car on y refuse pratiquement aux variétés de sous-classes « déviantes » le droit d'existence.

3.2

Arguments politiques et nationalistes

On esquisse ici l'argumentation, suivie au cours des années 50 et 60 en fonction de la formule « deux états allemands — deux langues allemandes », à titre d'exemple pour la corrélation entre des objets linguistiques et des positions politiques (par exemple, « la langue malade du totalitarisme » [c.-à-d., l'allemand de la R.D.A..] par opposition à « l'ordre des mots » et « la langue intacte » [l'allemand de l'Ouest]; plus près de nous, on en retrouve des exemples dans les campagnes menées contre l'utilisation de l'abréviation R.F.A., parce qu'elle servirait à la subversion de la part de l'Est, et de l'expression « interdiction de profession », tandis qu'en R.D.A., par exemple, il est préférable d'éviter en public les nombreux synonymes pour les édifices qui sont situés en Allemagne de l'Ouest et qui sont désignés officiellement par « frontière d'état Ouest »).

(4)

L'utilité en vue d'un discours correct

On accorde souvent, a priori, une force de communication maximale aux normes standard. Gloy souligne la problématique de ce point de vue en indiquant que, manifestement, la grammaticalité19 est déterminée plutôt graduellement et non point de façon absolue et que la compréhension20 des énoncés est largement dépendante de critères pragmatiques.

(5)

La justification de l'usage réel

Gloy rejette les thèses qui tentent de faire dériver les normes des enquêtes empiriques menées sur l'usage réel de la langue et pour lesquelles la norme constitue ce qui est effectivement parlé par la majorité des locuteurs. Il rejette tout autant le procédé, propre à la Duden-Redaktion, qui consiste à élever au rang de norme l'usage linguistique des classiques sanctionnés après en avoir fait l'inventaire empirique. Il estime illusoires, bien que partiellement assez critiques, les premières hypothèses : elles négligent habituellement le fait que l'usage de la langue reflète les barrières sociales et reste soumis aux évaluations correspondantes; c'est pourquoi les listes de fréquence des lexèmes ou des structures grammaticales ne peuvent décrire et déterminer adéquatement les normes aussi longtemps qu'elles ne sont pas sociologiquement et pragmatiquement différenciées. D'un point de vue sociolinguistique également, l'affirmation d'une antithèse générale entre les normes codifiées et l'usage ne serait pas assez différenciée.




19 Mais aussi l'adéquation lexicale-stylistique (J. G. et H. G.). [retour au texte]

20 Et l'acceptabilité (J. G. et H. G.). [retour au texte]




Vers la fin, l'étude de Gloy traite encore une fois en détail du cas posé par cette élite philologique professionnelle qui s'est elle-même nommée et qui possède de fait un monopole sur l'établissement et le contrôle des normes, alors que tout au plus 10 % de la population « maîtrisent les normes standard dans la mesure où ils peuvent, le Duden sur (ou sous) la table, écrire, par exemple, des lettres qui ne contiennent pas de dérogations à la norme » (p. 86, cité d'après S. Jäger, 1971 : 163).

L'étude de Gloy n'est pas seulement importante pour le débat ouest-allemand parce qu'elle constitue probablement le traité le plus complet et le plus sérieux sur la question des normes et parce qu'elle donne une critique exhaustive des vues traditionnelles qui dépasse de loin le niveau des polémiques faites au début des années 70, elle l'est également parce qu'elle démontre parallèlement que les nouvelles hypothèses, comme celle du transformationalisme, n'offrent aucunement de meilleures conditions de départ pour développer une théorie de la norme linguistique et, qu'au contraire, elles sont fortement normatives sans vouloir se l'avouer. On retrouve le détail de cette critique dans le chapitre qui porte sur les « effets normatifs des méthodes linguistiques » (pp. 87-118). En vue des implications normatives, il discute, dans le même chapitre, de la problématique de l'idéalisation et de la contradiction posée par la théorie entre l'intuition et l'empirisme relativement à la constitution des données. Il montre que les concepts transformationnels de grammaticalité et d'acceptabilité sous-entendent nécessairement de fortes déterminations normatives. Dans cet ordre d'idées, il serait bon de mentionner les essais faits par d'autres linguistes ouest-allemands afin de dépasser les apories évidentes — et nous partageons ce point de vue — de la grammaire transformationnelle. C'est ce qui est fait, par exemple, dans un modèle sur les « grammaires coexistantes », élaboré par S. Kanngiesser pour qui la grammaire d'une langue doit être conçue comme une « famille de grammaires » qui obéit à des systèmes de règles et de normes distinctes mais interdépendantes. C'est ce que fait également Klein dans son concept de « grammaire des variétés », un concept où l'on dénote, par ailleurs, l'influence de Kanngiesser et de Labov. F. Januschek (1978) a, pour sa part, fait des tentatives qui se révèlent prometteuses en essayant de déceler les normes liées à une situation donnée à partir d'hypothèses fondées sur une théorie de l'interaction et de la conversation. Son ouvrage intitulé « La langue en tant qu'objet » fournit de très intéressantes études sur de telles normes dans la langue de la publicité, de l'art et de la linguistique.

Il ne faudrait toutefois pas penser, comme on pourrait être enclin à le faire, que les travaux de Gloy aient donné une vigueur particulière au débat sur la norme à l'intérieur de la linguistique ouest-allemande. L'essoufflement marqué de l'euphorie des réformes en politique scolaire et éducative après 1975 et la manifestation d'un retour progressif aux valeurs conservatrices — précisément à propos des critères de codification de la nomme du haut-allemand et de son application — ont amené de nombreux linguistes à se tourner vers d'autres objets. Pour l'essentiel, la discussion reste sous le contrôle des instances déjà « classiques » de la codification et de la Sprachpflege. De récentes recherches touchant aux questions de l'évaluation de la langue (effectuées entre autres par un groupe de recherche à l'Université libre de Berlin) n'ont pas encore pu exercer d'influence sensible sur le débat.

Le recueil d'articles sur la discussion de la norme dans les médias, publié par l'Académie allemande de la langue et de la littérature (Deutsche Akademie für Sprache und Dichtung), reflète le caractère assez volontariste et bien peu théorique du débat dans son état actuel (tout au moins au sein de cette institution). Cela est d'autant plus regrettable que l'Académie a mis sur pied un projet de recherche appelé « Les normes linguistiques en Allemagne : évaluation de la conscience de la norme dans le public allemand » (il faut lire ouest-allemand) et qu'il dispose des moyens de l'industrie, auxquels s'ajoute la coopération d'autres institutions de la Sprachpflege (IDS, GfdS, Institut Goethe et Duden-Redaktion).

Le premier volume, du moins, publié dans le cadre de ce projet, n'est pas du tout en mesure d'élucider théoriquement ce qu'on entend par la notion de conscience de norme linguistique. Le groupe de recherche semble avoir espéré qu'une compilation assez exhaustive d'énoncés provenant de différentes sphères suffirait à définir assez bien son objet d'étude. Les références faites aux nouvelles recherches linguistiques y sont plutôt sporadiques. Un trait qui nous frappe dans ce volume, c'est que les linguistes y ayant contribué formulent la notion de norme beaucoup moins strictement que les représentants des médias ou les écrivains. On croit discerner derrière cette réserve une réaction à la complexité atteinte par le débat sur la notion de norme en linguistique et en sociologie. Les opinions affichées, en partie, par certains linguistes de ce groupe sont banales (« Personne ne doit être forcé par une norme à un comportement linguistique qui contredit ses intentions », H. Weinrich, p. 15), du moins aussi longtemps qu'on ne parle pas des implications politiques et sociologiques de cette prise de position, que ce soit par rapport au groupe important formé par ces travailleurs migrants étrangers dont le Gastarbeiterdeutsch (l'allemand caractéristique du travailleur migrant) constitue certainement le fait d'une situation contraignante, ou encore par rapport aux conséquences pratiques qu'entraîne pour l'écolier allemand la non-maîtrise de la norme en orthographe, par exemple. Le débat voit son intérêt rehaussé par l'article de Heringer qui pousse à l'extrême le libéralisme représenté par Weinrich au sujet de la norme. Heringer qui de par sa compréhension de la norme au sens de Moser, fait certainement figure d'anarchiste de première classe entreprend une polémique contre la seule idée de fixer une norme et prétend que les normes n'existent que « pour sécuriser des dirigeants imbéciles et des idiots communicatifs » (p. 58). Le simple fait que l'on justifie les normes peut suffire, peut-être, à lui donner « envie de transgresser les normes ». Tandis qu'il considère les règles comme des conditions a priori dans le cadre de ce qui est possible, il entrevoit dans les normes la sélection parmi diverses possibilités de celles qui sont permises. L'argumentation présentée ici par Heringer est analogue à la définition qu'apporte Coseriu à propos du système et de la nomme (voir ci-dessous). Comme on ne peut fonder les normes (prises au sens strict) sur quelque chose (puisque leur fondement renverrait encore là à des normes), elles sont donc superflues car elles

« décrètent ce que de toute manière chacun ferait de son propre chef. Et là où elles ne sont pas superflues, elles sont insupportables parce qu'elles interviennent dans une chose qui est l'affaire de tout un chacun. La langue n'est pas l'apanage de quelques élus, si futés qu'ils soient, voire même qu'ils se croient » (pp. 62-63).

À notre avis, l'attitude prétendue populiste de Heringer est tout aussi élitaire que celle de Moser, car tous les deux sont enfermés dans leur perspective bornée, l'une propre aux institutions de la Sprachpflege, l'autre aux terrains de jeux académiques, et ils n'arrivent pas à percevoir qu'en République fédérale, la discrimination sociale continue d'être la sanction pour une maîtrise insuffisante de la norme cultivée et que ce n'est ni une justification bien bourgeoise des normes, ni une remise en question ludique qui répondra véritablement à cet état de choses.

Le débat sur la norme linguistique en
République démocratique allemande

Tout comme en R.F.A., le débat sur la norme en R.D.A. a d'abord eu lieu dans le cadre d'une Sprachpflege athéorique sans la participation des philologies linguistiques nationales et de la science générale du langage. Cependant, les agissements des fascistes en politique linguistique y firent l'objet explicite d'une critique morale et politique plus résolue qu'en R.F.A., où des linguistes, qu'on pourrait qualifier tout au moins d'apologistes du fascisme, conservèrent leurs chaires et leur influence21. La Sprachpflege maintenait, toutefois, à l'intérieur de son orientation, une conception traditionnelle de la norme qui visait exclusivement à faire accepter les normes écrites et cultivées aux dépens de l'usage courant dans les variétés linguistiques régionales. C'est ainsi, par exemple, qu'en créant l'Institut de culture de la langue et de recherche étymologique (Institut für Sprachpflege und Wortforschung) à l'université Schiller de Jena, en 1956, on lui assigna la tâche bien traditionaliste de constituer des inventaires lexicologiques (inventaires des mots souches, des objets, des noms, etc.)22. Il faut bien dire qu'à cette époque, la Sprachpflege de la R.D.A. était encore complètement sous le coup de la destruction du patrimoine culturel par le fascisme et qu'elle se donna pour mission la sauvegarde de l'unité culturelle de l'Allemagne :

« Au nom de l'unité culturelle allemande, il nous faut à tout prix conserver la norme uniforme du haut allemand » (Sprachpflege, 1957 : 31)23.




21 La critique qu'avait entreprise Klemperer, dés l'époque fasciste, relativement à l'emploi de la langue par le fascisme, eut (et a encore aujourd'hui) un rayonnement considérable. (Lingua Tertii Imperii, L.T.I., 1946). Cf ci-dessus pp. 217 et 218. [retour au texte]

22 Le concept traditionnel de norme se rapproche du concept traditionnel de culture, tel qu'il se présentait au sein des associations culturelles de travailleurs jusqu'en 1933. Surtout dans les deux décennies qui ont immédiatement suivi la Deuxième Guerre mondiale, on a souvent propagé des idées socialistes en matière de culture sous la forme de valeurs culturelles bourgeoises déchues. [retour au texte]

23 Dans les années 70, on taxa de démagogie impérialiste la même position qui aspirait à justifier l'originalité des deux États allemands. À propos du partage respectif des positions, cf. plus haut, p. 231. [retour au texte]




Dans un des travaux théoriques faisant alors autorité en R.D.A. (Pätsch, 1955), on fonde théoriquement la primauté de la langue nationale en s'appuyant sur les commentaires faits par Staline (1951) au sujet de la langue : les dialectes de même que les jargons seraient « des ramifications de la langue nationale, de la langue du peuple dans son ensemble [...], dépourvues de toute autonomie linguistique et condamnées à vivoter » (p. 122)24.

Ce n'est qu'au début des années 60 que la Sprachpflege prend lentement une nouvelle orientation : on ne lui demande plus d'assurer le maintien de la vieille norme cultivée mais de jouer un rôle scientifique et politique, à savoir adapter la langue en tant que moyen de compréhension aux exigences d'une société devenant plus complexe, celle de la R.D.A. Dès lors, la norme est promue au rang de problème théorique, car il faut explique. dans quelle mesure l'ancienne norme cultivée, les langues régionales et celles de l'usage courant peuvent simultanément faire autorité, de quelle manière le système de la langue résiste aux tentatives pour la manipuler et la planifier, de quelle façon il faut procéder avec les langues techniques et spéciales qui se sont développées au cours de l'industrialisation et de la différenciation de l'économie en R.D.A. dans le contexte de son intégration au COMECON.

Le problème théorique posé par la présence de différentes normes dans ce qu'on appellera plus tard les configurations (Existenzformen) de la langue était, certes, un problème politique aussi la Hochsprache — que l'on associait pratiquement à la langue écrite du haut-allemand — était un produit de l'État-nation bourgeois; on ne pouvait accepter que la langue dominante du « premier État ouvrier et paysan allemand » soit la même que celle de la bourgeoisie ayant dominé autrefois. Cette prise de conscience, outre qu'elle impliquait la révision tacite des thèses de Staline sur la neutralité des classes en matière de langues, ouvrait la voie à une lente réorientation des idées pour le débat sur la norme.

Les propos exprimés en 1961 par Werner Neumann, président par la suite du Conseil scientifique de la linguistique (1969), établissent distinctement la contradiction qui existe entre une interprétation politique de l'histoire de la langue allemande, les rapports linguistiques réels et la visée politique d'une théorie marxiste-léniniste de la société :




24 Le concept de la « langue nationale » a fait plus tard l'objet d'une révision critique; cf. entre autres Lözsch (1973) et Schildt (1973). [retour au texte]




« Le système normatif de la langue littéraire bourgeoise de 1800 qui constituait à cette époque le résultat d'une évolution séculaire et, pour cette raison, avait nié et dépassé au sens dialectique la diversité des dialectes populaires, se voit, depuis quelques années, nié à son tour par cette Umgangsprache des masses populaires dont elle avait largement entraîné l'uniformisation à la suite de l'influence exercée par sa langue littéraire sur elle. Cela n'en signifie pas pour autant sa disparition totale mais certainement sa transformation et son adaptation à de nouvelles fonctions sociales » (Sprachpflege, 1961, p. 70).

Dans le domaine pratique, on perçut de façon un peu moins dialectique ce processus de modification des normes. Neumann lui-même écrit dans son article que les manifestations de la langue courante obtenaient leur validité dans le « système de la norme socialement valide ». À partir de 1961 environ, on utilise une formulation qui fait d'abord disparaître toutes les contradictions à l'intérieur du débat sur la norme : l'« optimalisation » de la « communication linguistique » constitue l'exigence de l'heure, la norme se doit de garantir un « effet de communication » maximal. À la notion de Sprachpflege s'ajoute celle de Sprachkultur (la culture de la langue); on voit s'esquisser ici (à peu près au milieu des années 60) les premiers comptes rendus scientifiques des travaux de l'école de Prague et des linguistes soviétiques (Polivanov, Semenjuk, Vinokur, Vinogradov, etc.)25.

Jetant un regard rétrospectif sur cette époque, Günther Feudel (Institut central de linguistique de l'Académie des Sciences) écrit :

« À mesure que l'ordre antifasciste et démocratique se consolidait en R.D.A., le combat contre la contamination fasciste de la langue prenait de plus en plus l'aspect d'un effort pour relever la culture linguistique (Sprachkultur) de la population active tout entière. [...] La maîtrise parfaite de la langue devient un facteur décisif de la force de travail humaine considérée comme force productive la plus importante » (Sprachpflege, 1969 : 193 et 195).

Par le biais de ce constat, Feudel définit non seulement le rôle des promoteurs de la langue (Sprachpfleger) mais aussi celui des linguistes dans leur ensemble. Ceux-ci ne s'étaient, jusqu'à ce moment, guère préoccupés de la signification sociale de leur travail. Dans son évaluation, Feudel donne à remarquer que la théorie n'est, « pour autant qu'on fasse, pas suffisamment efficace dans la pratique » (p. 199); en somme, « malgré tous ses succès, la linguistique de la R.D.A. n'a pas répondu aux exigences croissantes de la société socialiste » (p. 199)26.




25 On retrouve la description de ce processus dans Stich (1974), Ising (1977), Ising/Scharnhorst (1976) et Hartung (1977). [retour au texte]

26 Il est difficile, à partir des publications est-allemandes de la fin des années 60 et du début des années 70, de se faire une image précise des discussions qui eurent cours à l'intérieur et à l'extérieur de l'Académie des Sciences. Il est en particulier impossible pour now de déterminer dans quelle mesure ces controverses à saveur politico-idéologique ont pu constitua un paravent à des phénomènes de concurrence et de partages que l'on rencontre partout. Nous estimons cependant qu'il est important, cette réserve une fois faite, de se pencher sur ces prises de position déterminantes dans le contexte des débats relatifs à la norme linguistique. [retour au texte]




Cette critique s'adressait en partie aux philologies traditionnelles qui de l'avis de Feudel, se limitaient surtout à publier des dictionnaires de langues régionales ou de niveaux historiques de la langue, mais elle en excluait les travaux s'inscrivant dans le cadre de la recherche en dialectologie historique fondée par Frings ainsi que les recherches linguistiquement pertinentes de Steinitz qui avec d'autres, entreprit la publication de l'important « Dictionnaire de l'allemand contemporain ».

En fait, la critique de Feudel s'adressait surtout à cette nouvelle génération de jeunes linguistes qui déjà au début des années 60, s'affairaient principalement à donner un compte rendu de la théorie américaine de la langue et de la grammaire (Chomsky, Fillmore, etc.) et permettaient justement, par leurs traductions et leurs contributions au débat, à leurs jeunes collègues ouest-allemands d'établir le lien avec le débat international27. Les propos de Feudel renvoient à une critique beaucoup plus incisive prononcée par G. F. Meier (Berlin) et W. Schmidt (Potsdam), dont l'origine, comme il fut noté, remonte certainement aux rapports tendus entre l'Académie et les universités. Bien que le rattachement au niveau mondial, tenu en si haute estime en R.D.A., ait été en soi chose souhaitable, les prémisses théoriques de la grammaire générative et transformationnelle, surtout celles de Chomsky, n'en furent pas moins jugées incompatibles avec la théorie marxiste-léniniste de la langue.

Quelle figuration prend, de son côté, cette théorie marxiste-léniniste de la langue, cela resta à l'époque et demeure encore aujourd'hui bien confus. Les ébauches de Meier, Suchsland et d'autres, n'en sont tout au plus que des fragments. Bien sûr, quand on reproche en R.D.A. à une théorie d'aller à l'encontre de la théorie du marxisme-léninisme, cela peut être désagréable et à l'occasion dangereux.

Les publications des linguistes qui travaillaient à l'Atelier de grammaire structurale, fondé par W. Steinitz, et plus particulièrement les articles de Bierwisch, Heidolph, Lang, Motsch, R Steinitz, Wurzel et autres que l'on retrouve dans les premiers tomes de Studia Grammatica, étaient envisagés comme des contributions à une grande « Grammaire allemande » de type structural. Mais après la mort de W. Steinitz, l'Atelier fit de plus en plus l'objet d'attaques28. Les premiers cahiers des « Études linguistiques » de l'Institut central de linguistique à l'Académie des Sciences (Linguistische Studien, LS/ZISW/A) illustrent bien la forme prise par les controverses en public. Un reproche caractéristique consistait à accuser les représentants de la linguistique structurale de négliger les aspects historiques et sociaux de la langue. Bierwisch, Heidolph, Motsch, Neumann et Suchsland s'efforcèrent de prouver que les concepts de Chomsky relatifs à la créativité et à la compétence linguistiques ainsi que le principe génératif de l'appareil de règles n'étaient pas inconciliables avec les « conceptions fondamentales de la théorie marxiste-léniniste » (LS/ZISW/A 1). Dans le numéro suivant, Suchsland concède, en se réclamant du marxiste français L. Sève, que Chomsky défend des idées tout au plus pré-marxistes quand il parle de la créativité et de l'autonomie relatives de l'homme (Suchsland, 1973 : 97 et suivantes).




27 Drlav (1972) contient une bibliographie excellente des travaux sur la grammaire générative en pays de langue allemande par D. Clement et B.-N. Grünig. [retour au texte]

28 Pour différentes raisons, l'oeuvre projetée initialement ne vit jamais le jour. En un certain sens, il convient cependant de considérer, dans ce contexte, la Skizze der deutsche Grammatik (Esquisse de la grammaire allemande) comme une ébauche et un précurseur de Grundzüge der Grammatik des Deutschen (Berlin, 1981) (Principes de la grammaire de l'allemand). Ce dernier ouvrage constitue toutefois, en dépit d'une certaine incohérence sur le plan théorique, une étude imposante de la grammaire allemande. [retour au texte]




L'intérêt que présentent les travaux de cette époque réside dans les arguments invoqués individuellement par chacun des auteurs cités pour tenter de récuser le reproche d'incompatibilité entre les vues du marxisme-léninisme et les implications théoriques surtout des travaux de Chomsky. Dans l'article intitulé « Théorie de la grammaire, théorie de la langue et conception du monde » (LS/ZISW/A1), ils écrivent :

« L'hétérogénéité que l'on retrouve de fait dans toute communauté linguistique pose à une théorie marxiste-léniniste de la langue un de ses plus graves problèmes : les frontières linguistiques ne sont pas simultanément des frontières de classes [...] Il est toutefois certain que dans toute organisation sociale, les formes d'existence de la langue sont marquées par l'histoire et le niveau d'évolution de ses locuteurs [...]. Il est donc caractéristique qu'elles soient reliées à des groupes sociaux et à ces situations spécifiques » (p. 43).

De l'avis des auteurs, ces différences se reflètent dans la compétence linguistique des membres de cette société. On ne reproche donc pas essentiellement au concept de compétence chomskyen son aspect innéiste, on remet plutôt en question une idéalisation inadmissible de la communauté linguistique et les représentations mentales de la langue qui s'y trouvent. Les auteurs entrevoient néanmoins la possibilité d'intégrer les énoncés de la théorie grammaticale chomskyenne à une théorie marxiste-léniniste de la langue et de justifier parallèlement leur propre travail sur le plan idéologique.

Les collaborateurs de l'Atelier (entre-temps dissous à la suite d'une réorganisation du travail en linguistique à l'Académie des Sciences) publièrent ultérieurement une série de travaux sur les problèmes (normatifs) linguistiques en R.D.A. (voir ci-dessous) pour, un peu plus tard, se tourner à nouveau et avec un intérêt accru vers les questions de théorie grammaticale. À notre avis, c'est précisément l'accent mis (ou du moins officiellement exigé) en R.D.A. sur les questions pratiques du débat de la nomme qui a permis de donner à la théorie des assises plus fortes qu'en R.F.A.. et de produire d'intéressantes études relatives à la grammaire des variétés (voir ci-dessous).

Toutefois, il nous faut d'abord présenter une autre tendance linguistique qui, tant en R.F.A., qu'en R.D.A., fut utilisée en politique scientifique pour contrer la linguistique structurale. À partir de 1969, on commença dans les deux états allemands à discuter de la nouvelle sociolinguistique et ce aussi — fait particulièrement intéressant — à l'intérieur des débats sur la nomme. En R.D.A., ces questions furent longuement discutées à l'intérieur et à l'extérieur de la linguistique académique à titre de questions relevant de la Sprachkultur (culture de la langue). En 1969, R. Grosse, qui, avec A. Neubert, exerça une grande influence sur la présentation de la sociolinguistique en R.D.A., fit le lien entre les idées de la sociolinguistique et le débat sur la norme sans s'attarder sur les conséquences politiques explosives qu'implique toute argumentation sociolinguistique pour la R.D.A. : si l'on admet, en effet, l'existence de différentes variétés linguistiques et si celles-ci constituent une caractéristique pour des couches, des classes ou des groupes différents, il faut alors reconnaître également l'existence de telles différences sociales dans la société socialiste en R.D.A. Or, celle-ci est par définition le dépassement de la société de classes bourgeoise et la question se pose alors : à partir de quoi les différences linguistiques, indices de facteurs sociaux, se constituent-elles chez les gens en R.D.A.?

Grosse commence par relater qu'en dialectologie — discipline très pratiquée en R.D.A., mais dont le travail consistait plutôt à tenir des archives — il fut constaté à maintes reprises qu'on ne peut

« directement et exclusivement rattacher le dialecte ou allemand standard dialectisé signalé à quelque groupe, couche ou classe sociale que ce soit, [...] mais, par ailleurs, il reste incontestable que lorsqu'on se penche sur l'articulation de la langue en des formes diverses, on peut y palper la causalité sociale. Entre langue, prise au sens général de norme nationale pour la communication linguistique, et l'idiolecte se pose au niveau intermédiaire la question du lien social ("Consocium") » (Grosse, 1969 : 507)29.

Pour de bonnes raisons, Grosse ne donne pas de réponse à cette question. Au lieu de cela, il définit les langues usuelles (Umgangsprachen) régionales et communes comme étant des « sous-standardisations » de la langue standard. Cette dernière est nommée langue littéraire nationale, une appellation qui à la suite des importants travaux de Nerius sur l'histoire de la langue allemande, a remplacé les termes de « haut-allemand » ou de « allemand écrit »30. Cette langue écrite nationale, Nerius la définit comme étant

« le moyen de communication universellement développé et utilisable, propre à l'expression de tout sujet, qui est caractérisé par une norme phonétique, grammaticale et lexicale unitaire pour toute la communauté linguistique et se manifeste dans une variante écrite et parlée par des particularités chaque fois spécifiques » (Nerius, 1967 : 16).

En présence des contradictions opposant les rapports linguistiques effectifs au postulat politique d'une communauté socialiste dont les différences ne sont pas antagonistes, P. Suchsland tente de résoudre la question en interprétant les différences linguistiques comme étant, d'une part, des vestiges qui remontent à l'État national bourgeois et, d'autre part, la conséquence de la division du travail dans le socialisme :

« Dans le système de société impérialiste, les différences sociales et régionales restent conservées [...] à l'intérieur des communautés de communication respectives qui sont en puissance identiques aux États et cela empêche la formation d'un système linguistique et d'une communauté de communication homogènes [...] Dans le système de société socialiste par contre, les différences sociales et régionales à l'intérieur des communautés de communication respectives et semblables en puissance aux États doivent de plus en plus disparaître [...]. Néanmoins, bien des barrières de communication liées à la division du travail vont sans être pour autant insurmontables, continuer d'exister » (Suchsland, 1972 : 15).




29 Cf. aussi Grosse (1978). [retour au texte]

30 Cf. aussi Guchmann (1964-1969) et (1973). [retour au texte]




Dans l'ouvrage capital intitulé « Problèmes théoriques de la linguistique » (1976), Suchsland escamote le problème en déclarant sans plus : « Avec l'élimination des différences sociales déterminantes, les différences linguistiques qui y correspondaient à l'origine perdent leur importance sociale » (p. 460).

Ce n'était évidemment pas avec de telles simplifications que l'on pouvait réaliser efficacement le concept d'une Sprachkultur. Déjà en 1974, Ch. Schwarz, qui traite dans le même volume de la norme linguistique, soulignait qu'il existe toujours des normes différentes (et nécessairement aussi concurrentes) dans une société et, qu'en conséquence, l'on interpréterait aussi les mêmes phénomènes de façon différente.

Dans la pratique, les travaux relatifs à la Sprachkultur ont manifesté l'adhésion des linguistes à cette pertinente description de la situation linguistique en R.D.A.-, même si à partir de 1970 on fait disparaître verbalement les problèmes par une utilisation abusive de la notion de communication. Au sens strict, la communication signifie aussi bien un « échange d'informations » que l'échange social global des producteurs de marchandises. Au départ, ce caractère flou de la notion permet aux linguistes est-allemands d'orienter presque toute la recherche linguistique d'après la maxime du VIIIe congrès du parti, le SED (Sozialistische Einheitspartei Deutschlands), suivant laquelle il s'agit d'améliorer la communication entre les travailleurs. Ce n'est que petit à petit que l'on dégagea les fondements théoriques et méthodologiques de la Sprachkultur et à la suite des publications de E. Ising et des travaux de l'école de Prague édités par ses soins, on perçut lentement les notions de communication et de culture de la langue (Sprachkultur) avec plus de précision (cf. aussi les articles dans Fleischer, 1979).

Un article de Motsch (Sprachpflege 1972) se place à l'origine de ce processus. L'orientation et la culture de la langue s'inscrivent dans une Sprachkultur. Là où l'article gagne en importance, c'est lorsque Motsch prend pour thème une question théorique, jusqu'alors trop peu discutée : la relation entre le système de la langue et la norme. Tandis qu'un tel point n'offre chez Coseriu qu'un intérêt théorique, il prend pour la Sprachkultur une signification pratique dans la mesure où l'on peut bien percevoir les possibilités et les limites des interventions linguistiques au niveau de la planification et de l'orientation. Motsch rattache la possibilité d'orienter, à partir de l'extérieur, des processus linguistiques à des conditions contextuelles, telles « l'état effectif du système de la langue », « la pertinence des corrections souhaitées » et « l'applicabilité des changements de norme » (Motsch, 1972 : 131). Avec surprise, on le voit qualifier de « naturelles » ces conditions tandis qu'au même endroit, il écrit que les langues sont des « systèmes de normes sociales » (ibid.). Les difficultés terminologiques qui s'esquissent dans ce point soulèvent la question théorique suivante, non encore bien réglée : comment saisir la dichotomie qui existe entre le système et l'usage de la langue sans tomber dans un ontologisme idéaliste? Dans l'article intitulé « Les critères de la culture de la langue dans la société socialiste » (1974 : 198), E. Ising parle des « normes coutumières du système de la langue », qui doivent faire l'objet d'une action dans la culture de la langue. On ne voit pas très bien si c'est la conception de Coseriu, introduite dans la linguistique de la R.D.A.. par Semenjuk, qui se manifeste ici et suivant laquelle les notions de système et de norme seraient à comparer à des modèles productifs ou fixés; le système engloberait pour sa part les possibilités, les principes fonctionnels et les limites de la réalisation; la norme, elle, représenterait le système des réalisations obligatoire31.

Quoi qu'il en soit, certains auteurs reprennent la définition faite par Semenjuk, pour qui la norme linguistique est « l'ensemble des réalisations traditionnelles les plus stables des éléments de la culture de la langue (Sprachkultur) qui sont sélectionnées et fixées par la pratique linguistique d'un. société » (Semenjuk 1973 : 459).

Les rapports linguistiques effectifs sont, en accord avec Hjelmslev désignés par la notion d'usage. Certes, on obtient ainsi une certaine classification terminologique quant au rapport qu'il y a entre la norme et le système mais en ce qui concerne les fins de la culture de la langue, on ne sait toujours pas laquelle des réalisations linguistiques doit prendre la valeur de norme (langue littéraire et/ou langue d'usage courant), voire s'il est de la tâche d'une culture de la langue d'élever au rang de norme générale une des formes d'existence de la langue allemande ayant cours (par exemple, chez Ising 1974; Motsch, 1972; Nerius, 1973) ou bien de se fonder sur une adéquation communicative et situationnelle des énoncés (Schwarz, 1974; Schönfeld 1974; Schmidt, 1977). Alexander Stich, qui publia en 1974 un article très remarqué sur la culture de la langue s'inscrivant dans la tradition de l'école de Prague, essaie de fonder théoriquement l'importance de la langue écrite pour la culture de la langue en même temps que la fonction pour la formation des normes des variantes existantes (formes d'existence). Adoptant un attitude critique face à certaines conceptions exprimées en U.R.S.S. ainsi qu'à l'égard de Coseriu, il définit la norme comme étant

« l'ensemble des moyens linguistiques concrets, généralement reconnus collectivement acceptés et respectés [...], des schémas abstraits [...] et des principes par lesquels les éléments du système de la langue sont reliés les uns aux autres  » (Stich, 1974 : 2).




31 Cf. Coseriu (1974 : 114) et Lerchner (1973). [retour au texte]




Cette notion de norme comprend donc, en plus des réalisations du système de la langue, qui sont réelles, les réalisations virtuelles. Bien que les variantes existantes accordent à la norme une « dynamique synchrone », Stich exhorte à améliorer la compréhension au niveau national par « l'infléchissement planifié du développement de la langue écrite », c'est-à-dire par la codification de la norme écrite : « En fait, la règle qui prévaut, c'est qu'il est socialement avantageux de réduire les différences entre ces deux systèmes de la langue nationale au moyen d'une pratique de la codification » (pp. 10-11).

Stich est tout à fait conscient — et c'est ce qui, par delà les éclaircissements théoriques, rend son article si intéressant — de la charge conflictuelle de ses desseins. Il reconnaît des contradictions entre la progressive « internationalisation de la langue » (principalement par les néologismes sur le plan du lexique) et la compréhensibilité des messages publics, donc entre les langages techniques et les conceptualisations politiques et idéologiques à l'intérieur de la langue publique d'une part, et, d'autre part, la langue de tous les jours (dans ses particularités nationales)32. Stich perçoit un autre niveau conflictuel dans l'aversion montrée par les locuteurs à l'encontre des interventions codifiantes ou réformatrices, donc dans la contradiction posée entre une rationalité sociale et une conscience linguistique fondée sur la stabilité des normes et attachée à la tradition. Un troisième terrain de conflit est tout spécialement caractéristique de la situation en R.D.A. : les différentes appréciations sociales que l'on fait des diverses variétés, camouflées en linguistique derrière une notion qui définit la langue comme un instrument, mènent d'après Stich au rejet, par exemple, de la langue écrite comme d'une institution sociale officielle qui est dépourvue des valeurs humaines individuelles telles qu'elles seraient réalisées dans la langue orale quotidienne. Pour cette raison, il serait nécessaire d'étudier l'opinion de la population face à la norme et à la codification.

Effectivement, on a entrepris les années suivantes plusieurs enquêtes à ce sujet dans différents milieux de la vie publique en R.D.A.. En R.F.A., par contre, ce n'est que tout récemment qu'on a pu observer le début d'un intérêt pour les problèmes de l'appréciation linguistique (cf. pp. 232-233).

Une position intermédiaire est prise par Heidolph, Motsch et Wurzel (1974). Is partent de l'idée selon laquelle on ne devrait pas concevoir la langue comme un système homogène; toute forme d'expression spécifique exprimerait la condition à laquelle l'action linguistique est soumise quand elle s'insère dans un rapport d'action plus important. L'appréciation sociale exprimée par les locuteurs à propos des différentes formes d'existence de la langue serait un facteur décisif. La tâche d'une Sprachpflege serait de rendre les locuteurs conscients du lien social avec l'emploi des moyens linguistiques. Les auteurs adoptent ici une position similaire à celle prise par les représentants de la conception « libérale » dans le conflit sur la façon de présenter la leçon d'allemand dans les écoles en R.F.A.. Mais ils écrivent aussi que les normes de la langue littéraire sont « reliées à des genres d'occupations sociales qui demandent un contrôle conscient plus fort de tout le comportement en raison de leur signification sociale plus large » (p. 205).




32 Ce problème est d'une grande importance en ce qui touche les aspect pratiques du travail idéologique des cadres au sein de la population. [retour au texte]




Ce qui signifie que la maîtrise de la langue littéraire, c'est-à-dire de la variante écrite et parlée du haut-allemand telle qu'elle est employée dans la vie publique en R D.A., est reliée à des fonctions de rendement et en constituerait bien la condition initiale. La logique de cette argumentation est sous-tendue par la volonté de s'approprier en partie la culture allemande progressive des siècles derniers, ce qu'on pourrait appeler « l'héritage bourgeois », et de considérer par conséquent l'état de la langue reflété par la littérature classique allemande (Lessing, Schiller, Goethe..., Thomas Mann,...) comme le modèle d'un standard culturel élevé dans le champ esthétique et artistique de la vie publique.

Le concept hétérogène de la norme, tel qu'il se présente en R.D.A., reflète la différence qui oppose :

  1. les conditions (de langue) effectives régnant dans une société qui n'a connu ni révolution bourgeoise ni révolution socialiste et se pose comme une société de transition entre le socialisme et le communisme, et,

  2. les conditions d'une pratique linguistique qui postulée théoriquement par une science du langage relatif à la société, reste réfutable dans les faits.

Ce n'est que dans les dernières années que W. Hartung a entrepris de mettre de l'avant, à l'intérieur de la linguistique est-allemande, un fondement théorique au concept de norme. Il a dû, pour y parvenir, desserrer quelque peu le lien politique avec la culture de la langue et souscrire à certaines approches théoriques en vigueur en Union Soviétique et dans les pays occidentaux Muni d'une série de définitions, Hartung vise une homogénéisation du concept de nomme. À ses yeux, les normes de l'activité de communication par la langue, en tant que formes particulières de normes sociales, constitueraient des a structures mentales fixes » (gedankliche Festsetzungen) (Hartung, 1977 : 11, d'après Eichhom, 1970, II : 793), lesquelles sont reliées aux actions humaines et ont force de loi pour le groupe. Sous l'aspect de l'activité de la parole il y aurait des « abstractions, nées de la généralisation de phénomènes réguliers de l'activité de la communication par la langue » (p. 14), dont la fonction serait de régulariser cette activité. En conformité avec la théorie de l'activité linguistique telle qu'elle s'est développée en U.R.S.S. (Kostomarov, Leont'ev, varckopf, 1974), Hartung distingue entre normes « implicites » et « explicites ». Les premières sont constituées de certaines attentes qui régissent l'action, et que les interlocuteurs ont acquises au travers de l'expérience, tandis que les secondes sont des normes de communication linguistique codifiées par la société et reliées aux normes implicites par le biais de la métacommunication qui attribue une valeur à la parole. Une telle vision des choses permet à Hartung d'abandonner l'opposition entre norme « descriptive » et norme « prescriptive » et de parvenir à une reformulation du rapport entre système et norme en langue. Renvoyant à Leont'ev, il constate avec justesse que la différenciation conceptuelle entre norme et système devient caduque au niveau du locuteur individuel; « la frontière entre norme et système n'existe pas dans l'objet (c'est-à-dire dans la langue employée) » (p. 33), mais résulte plutôt de certaines abstractions (de nature linguistique). Hartung poursuit :

« Le concept de norme ne prend pour nous un sens qu'en relation avec la notion d'activité : ainsi la norme sert-elle de pont entre les conditions générales de l'activité de communication et de sa "transgression" subjective (que déterminent le temps, la classe, le groupe) » (p. 33).

Une telle conceptualisation permet à Hartung de « dynamiser » le concept statique de norme qu'on opposait, en Union Soviétique, au système de langue « productif », s'appuyant ainsi sur Coseriu (voir Allgemeine Sprachwissenschaft, 1972; Lerchner, 1973). Se référant à Skvorcov (1970), on rattache le rapport dialectique entre stabilité et variabilité (Halliday, 1968; Grosse, 1978) non seulement au système de la langue mais aussi aux normes de l'activité de communication par la langue; des normes déjà réalisées (realizovannye normy) agissent conjointement avec des normes en passe de réalisation (realizuemye normy), et l'adéquation communicative serait un principe fondamental, notamment en ce qui touche les normes dont la réalisation est encore à venir. Hartung croit également percevoir des perspectives prometteuses dans le concept de système de la norme, avancé entre autres par Leont'ev (Leont'ev, 1974). Ce concept

« doit être vu comme l'addition des séries de réalisations conformes à la norme mais qui s'opposent les unes aux autres (variantes fonctionnelles, sociales, territoriales, etc. ), chacune d'entre elles étant caractérisée par des conditions d'emploi définies » (Kostomarov et al., 1974, cité d'après Hartung, 1977 : 65).

Ces réflexions vont à peu près dans le même sens que certaines tendances que l'on rencontre en R.F.A. à l'intérieur de la linguistique touchant les variétés (voir plus haut, p. 230). Cependant, il nous semble ici que la différenciation épistémologique qu'opère Hartung relativement aux différents niveaux d'abstraction (l'activité individuelle de la parole — la métacommunication qui attribue une valeur à la parole — la description linguistique), est reléguée à l'arrière-plan.

On peut trouver chez Bierwisch, dans le cadre d'une réflexion de nature grammaticale sur les variétés, une nouvelle approche au problème de l'ordonnance du système de langue et de la variété des réalisations. Bierwisch complète la notion sociolinguistique de l'adéquation communicative au moyen du concept de connotation, plus rigoureux sur le plan de la théorie grammaticale :

« Les connotations établissent un lien entre les marques structurelles de la langue et les conditions de la communication qui doivent être définies sociologiquement. Elles constituent la forme dans laquelle s'inscrit ce rapport à l'intérieur de la connaissance (non réfléchie) du locuteur » (Bierwisch, 1978 : 81).

Bierwisch nomme « système de langue hétérogène » un système de langue qui renferme des variantes connotées. Les différentes formes d'existence de la langue sont constituées à partir de différentes classes d'expressions (formées elles-mêmes de variantes connotées et des connotations qui les déterminent). Les connotations déterminées sont les déterminants sociaux de leur utilisation normale. Ce concept, qui subordonne à des conditions sociales variant pour chaque cas les anomalies grammaticales par rapport à la forme standard, repose sur une double condition : d'une part, les connotations doivent a représenter certains rapports systématiques dans les conditions de communication d'une collectivité linguistique donnée »; d'autre part, il devra exister une parenté d'ordre structurel entre les différentes classes d'expression. Ces deux conditions s'appliquent directement aux rapports linguistiques que l'on connaît en Allemagne de l'Est, comme dans plusieurs autres pays.

Il est maintenant superflu d'expliquer la prédominance de la langue allemande littéraire en disant qu'on assimile tout bonnement le Hochdeutsch, variété hautement valorisée sur le plan social, au système linguistique appelé Deutsch. Au contraire, le haut-allemand standard constitue aussi une a orientation formelle » pour d'autres « formes d'existence » (Existenzformen : formes de langue linguistiquement et socialement définies) de l'allemand. Le Hochdeutsch a pour la plupart des gens force de loi mais une loi violée de façon plus ou moins permanente dans la pratique des locuteurs. Au niveau grammatical, cette « orientation formelle » s'exprime par des connotations, généralement attribuées au Hochdeutsch, qui déterminent les variantes caractéristiques de cette « forme d'existence », qui est plus un modèle qu'une réalité de la pratique linguistique.

Ces réflexions influeraient de manière considérable sur le débat relatif à la norme linguistique car :

« Cette prédominance relative de la langue standard, ou langue littéraire, ne signifie nullement que d'autres formes d'expression ne doivent jamais être interprétées ou employées que comme des variantes procédant de la base qu'elle peut constituer. Cela est particulièrement important du point de vue de l'acquisition de formes d'expression linguistique différentes. En effet, nombre de locuteurs font l'apprentissage de la langue littéraire soit sur la base d'autres formes de langues (et surtout des formes régionales), soit en même temps qu'ils apprennent de telles variantes » (p. 96).

De façon significative, les enfants, en R.D.A. comme en R.F.A., apprennent à évaluer leur façon de parler, quelle qu'elle soit, par rapport à la variété standard écrite reconnue comme l'allemand « correct ». L'hétérogénéité qui caractérise le système des différentes formes d'existence de la langue allemande est niée, sur le plan tant politique que pratique, dans la situation faite à la langue, tout au moins dans le secteur public, entièrement soumis au postulat d'une homogénéité systématique. On voit clairement qu'il ne s'agit toutefois pas d'une particularité nationale des deux États allemands en ce qui regarde la pratique de la norme linguistique.






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