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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






Troisième partie



Norme sociale et norme linguistique






IX

Normes linguistiques,
normes sociales
une perspective anthropologique

Par Stanley Aléong



L'observation du comportement linguistique établit l'existence d'un décalage plus ou moins important entre le système socialement dominant des prescriptions linguistiques et la réalité des performances quotidiennes. C'est-à-dire que d'une part un ensemble de jugements de valeurs largement répandus — une idéologie linguistique — préconise l'emploi de certaines formes à l'exclusion d'autres au nom de la correction linguistique, alors que les réalisations concrètes se présentent sous le jour d'une remarquable diversité de formes.

Considérons les phrases suivantes :

(1) Un mot que je connais pas la signification.

(2) Un mot dont je ne connais pas la signification.

Pour la plupart des lecteurs, il est évident que la première phrase comporte ce qu'on appelle des fautes ou des manquements à des règles de grammaire. Pourtant, il est aussi fort probable que la première phrase soit au Québec plus fréquente que la deuxième. D'où vient cette perception de faute alors que de toute évidence les deux phrases sont fonctionnellement équivalentes? Quels sont les fondements de la légimité d'une forme et de l'illégitimité de l'autre? Comment expliquer que la forme fautive soit plus répandue que la forme correcte au sein de la population?

Que la notion tout comme l'objet de faute soient variables, l'histoire de toute langue le démontre bien puisque la norme même du bon langage est appelée à évoluer avec la société. Les modifications de l'orthographe en sont un exemple frappant d'autant que depuis peu les plus hautes instances en matière de contrôle de la langue française ont autorisé l'emploi de graphies normalisées comme ognon, charriot, encognure et réglementer.

On sait que depuis la fin du XIXe siècle, la question de la norme n'occupe qu'une place bien mineure dans la science linguistique1. En effet, si l'on excepte l'usage particulier et technique de ce terme chez les linguistes Hjelmslev et Coseriu (Ducrot et Todorov, 1972 : 162-169), la science du langage vise à décrire et à expliquer des faits d'observation et ne s'intéresse pour ainsi dire pas aux valorisations et aux jugements de valeur individuels et collectifs sur la qualité des faits. C'est que dans la mesure où la valeur d'une forme linguistique ne correspond à aucune réalité objective en dehors de la conscience des locuteurs, l'étude de la norme ressortit davantage à la psychologie, à la sociologie, à l'anthropologie et à l'histoire.

En ce qui concerne la perspective anthropologique, rappelons brièvement les grandes lignes de sa spécificité. Longtemps perçue comme l'étude des sociétés non occidentales et pour la plupart sans tradition d'écriture, l'anthropologie, surtout dans sa tradition nord-américaine est, à proprement parler, l'étude comparée tant dans l'espace que dans le temps de l'être humain vu des points de vue social, physique et linguistique. On ne s'étonnera pas alors de constater l'existence de quatre grandes orientations : l'archéologie, l'anthropologie physique, l'anthropologie sociale ou l'ethnologie et l'anthropologie linguistique. Il va de soi que dans d'autres traditions intellectuelles, en Europe notamment, le mot anthropologie ne recouvre pas la même division du champ d'activité scientifique.

Le propre de l'anthropologie est sa perspective comparée. En examinant et en comparant différentes sociétés éloignées aussi bien dans le temps que dans l'espace, l'anthropologie prétend atteindre à une compréhension de l'universel humain à travers l'analyse des ressemblances et des différences. Face à la diversité des manifestations de l'humain, l'anthropologue adopte généralement le point de vue du relativisme culturel selon lequel la compréhension d'un phénomène observé dans une société étrangère exige que l'on situe ce phénomène dans son contexte spécifique.

Le point de départ d'une approche anthropologique de la question de la norme est la constatation que la langue est un fait social. On sait que la langue sert à communiquer, or, la communication implique, par définition, l'existence de plusieurs locuteurs. Quant à la définition de l'acte de communication, disons qu'il se présente comme une interaction entre un émetteur et un récepteur, le contenu de cette interaction étant susceptible de prendre les formes les plus variées.

En tant que véhicule symbolique, la langue fait partie d'un ensemble de moyens d'interaction symbolique comprenant notamment le non-verbal, y compris les gestes, le vêtement, l'esthétique corporelle, le savoir-vivre en société, voire les manières à table. Nous reviendrons sur cette question; bornons-nous pour l'instant à rappeler combien il est important de ne pas dissocier la langue de ces autres éléments qui constituent les bases de l'interaction symbolique dans la vie sociale.




1 Cela explique en partie pourquoi les linguistes de métier ne s'intéressent que peu à des questions de correction linguistique. Encore que le grand public pense que le terme linguiste désigne celui qui parle plusieurs langues ou qui se spécialise dans la correction de la langue. Ces réactions, y compris celle qui consiste à croire que le fait d'étudier la langue populaire signifie vouloir l'ériger en idéal à imiter, ont été admirablement traitées par Bloomfiels, 1944. [retour au texte]




La société est plus qu'une somme d'individus; elle est organisée selon des principes ou règles qui encadrent et conditionnent le comportement individuel. Le principe de base est celui de la régulation sociale qui impose des normes sociales ou des schémas de comportement. Que l'on appelle cet appareil de contrôle la culture ou la société, le fait reste fondamentalement le même; la vie en société exige un minimum de bagage culturel ou social, fruit d'un processus d'enculturation ou de socialisation.

Lorsque l'on cherche à expliquer les régularités du comportement linguistique en société, on peut partir des points suivants :

I — L'organisation sociale de toute société fonctionne à l'aide d'institutions qui sont au principe de la structure sociale. Nous pensons en particulier aux formes d'encadrement que sont la famille, l'école, le droit, la division du travail entre autres.

II — La vie sociale est constituée d'interactions constantes entre individus. Or, l'identité de l'individu comprend à la fois sa personne propre et une identité sociale suivant son appartenance à des couches ou plutôt à des groupes sociaux définis selon des critères tels que profession, origine ethnique, race, religion, sexe, etc. Le fait d'appartenir à un groupe ou de posséder certaines caractéristiques distinctives confère à l'individu un statut, c'est-à-dire un rang ou une position dans une structure hiérarchique. Par structure hiérarchique, on peut entendre aussi bien une stratification en classes sociales qu'en petits groupes. D'autre part, le rôle que joue l'individu en fonction de son statut est constitué de tous les devoirs et obligations que l'on peut attribuer au fait d'occuper une place ou une position — une profession par exemple — dans un groupe ou dans une société2.

III — Si la conscience ou la perception de soi, des autres et de la situation est un élément essentiel dans le fonctionnement de l'humain, il ne faut pas oublier que l'état de cette conscience, en particulier sa véracité, est largement conditionné par la situation objective dans laquelle se trouvent les individus.

À partir de ces trois énoncés de base, on peut faire une distinction dans l'observation des faits entre le normal et le normatif. Si l'on entend par normatif un idéal défini par des jugements de valeur et par la présence d'un élément de réflexion consciente de la part des gens concernés, le normal peut être défini au sens mathématique de fréquence réelle des comportements observés.




2 Sur les notions de statut et de rôle, on lira en particulier Barth, 1966 et Goodenough, 1965. [retour au texte]




D'autre part, le normatif et le normal sont des notions relatives dont les champs d'application sont définis par les confins du groupe social dans lesquels ils se manifestent. Cela veut dire qu'à partir du moment où une société n'est pas un tout homogène mais connaît des divisions et des distinctions à caractère social et économique, le normatif et le normal sont susceptibles de varier d'un groupe d'individus à un autre. De même, la déviance ou l'écart par rapport au normatif est susceptible de prendre des significations très différentes selon la nature du groupe.

Toutes ces considérations à caractère abstrait visent à proposer une vision de la société qui insiste sur l'hétérogénéité des composantes de son organisation sociale et, notamment, sur les clivages sociaux de toute origine — âge, profession, sexe, origine ethnique, par exemple.

Dans cette conception de la société, les normes sociales ou règles du comportement sont variées et relatives. Variées parce que les groupements constitutifs de la société le sont aussi, et relatives parce que les jugements de valeurs n'ont de signification que par rapport au groupe ou à l'ensemble de référence dans lequel se situent les individus.

Puisqu'une des fonctions sociales du langage est de marquer et de présenter l'identité de l'individu et de son statut et rôle, la langue peut servir de moyen de souligner une distinction sociale et, inversement, une solidarité des uns par rapport aux autres. À cet égard, il est intéressant de voir l'analogie entre la langue et les autres moyens symboliques de la présentation de soi. Lorsque l'on observe le comportement vestimentaire par exemple, les ressemblances avec le comportement linguistique sautent aux yeux. En effet, si la fonction de base du vêtement est de vêtir, tout comme celle de la langue est de communiquer, il est évident que dans l'interaction sociale, l'habit joue un rôle fondamental dans la perception de soi et dans la perception de l'autre.

Indicateur de l'identité sociale de l'individu, le vêtement est évalué par rapport à un cadre normatif qui est fonction de la situation et des acteurs en jeu. Les jugements que l'on peut porter sur le bon et le mauvais goût, sur l'élégance ou la bienséance doivent toujours être ramenés au contexte de leur manifestation.

Tout comme dans le cas de la langue, la situation de l'interaction appelle un certain type de comportement vestimentaire. Tous les lecteurs savent que la profession en particulier impose un choix de vêtement où la marge de liberté individuelle peut varier du degré zéro dans le cas de l'uniforme militaire jusqu'au maximum chez les étudiants ou dans les professions intellectuelles et artistiques. De même, le lieu et l'occasion peuvent imposer des contraintes vestimentaires. Nous savons tous que l'on ne st habille pas de la même manière pour une salle de concert, une plage ou une salle de cours.

Faute de respecter les normes vestimentaires, on marque mal, on n'entre pas dans le cadre prévu. Les sanctions que subit celui qui ne respecte pas les normes sont évidemment la dévalorisation ou plutôt la désolidarisation de la part du groupe.

Au même titre que la langue, le comportement vestimentaire est hétérogène et varie considérablement suivant les corrélats que nous avons déjà évoqués : l'âge, le sexe, la classe sociale, la profession, l'instruction, l'origine ethnique, l'origine géographique et le degré de conscience individuelle. Sans nier la part de la créativité individuelle, on peut dire que les comportements vestimentaires s'insèrent dans des catégories délimitées par le jeu des contraintes sociales.

Dès lors que l'on aborde le comportement linguistique dans la perspective esquissée ici, notre intérêt est porté vers l'examen des relations, d'une part, entre la diversité du comportement linguistique et, d'autre part, les clivages sociaux et la différenciation en statuts et en rôles au sein de la société. En distinguant le normal et la normatif, et en postulant qu'au sein de tout groupe social la langue est un moyen d'exprimer la qualité des rapports sociaux, on peut concevoir l'existence de normes sociales du comportement linguistique, qui déterminent ou, mieux, conditionnent le contenu et les formes de l'interaction linguistique.

Pour éviter toute équivoque, ce point de vue appelle deux remarques importantes. Premièrement, il ne s'agit pas de vouloir rendre compte mécaniquement de toute diversité linguistique par une quelconque norme sociale, tant s'en faut. Au contraire, il convient de voir dans le déterminisme social une influence dont l'effet varie suivant l'aspect du code linguistique et suivant l'aptitude individuelle à manier le ou les codes et, enfin, suivant le degré d'intervention consciente de la part de l'individu dans son comportement.

Dans la structure d'une langue, tous les éléments n'ont ni la même valeur fonctionnelle ni la même « saillance » dans l'interprétation sociale que l'on fera du fait linguistique. À un stade donné du développement d'une langue, certaines parties admettent plus de variations que d'autres. On pense tout de suite au vocabulaire où les possibilités de synonymie sont considérables. Quant à la phonétique, les limites de variation dans la réalisation des voyelles par exemple sont définies par les exigences minimales du système phonologique. On sait par exemple qu'en français québécois le segment /i/ + consonne en finale dans type, mine, mite et pipe par exemple, peut se réaliser aussi bien en [i] tendu qu'en [I] relâché. Puisque dans la phonologie du français l'opposition entre [i] et [I] n'est pas significative, ce type de variation ne met nullement en cause le fondement du système. Du point de vue de la langue, ces deux formes ou allophones sont fonctionnellement équivalentes dans ces contextes linguistiques.

En anglais, au contraire, l'opposition entre /i/ et /I/ est importante puisqu'elle permet de distinguer des unités comme hit et heat, bit et beat et hip et heap. Les possibilités de variation du /i/ en anglais ne comprennent donc pas [I] dans ces contextes-ci.

En français et en anglais la durée des voyelles n'a pas de grande fonction distinctive et on peut les allonger ou les raccourcir dans certaines limites sans trop gêner la communication. Tel n'est pas le cas en wolof3 où la durée des voyelles permet de distinguer des mots différents. Ainsi [bax], bouillir, se distingue de [ba:x], être bon, comme dans les phrases [ndx mi baxna], l'eau bout, et [ndx mi ba:xna], l'eau est bonne. Les wolophones ne disposent donc pas de la même liberté que les anglophones ou francophones en matière de variation de la durée vocalique.

En ce qui concerne la syntaxe, c'est à peu près la même chose; certains éléments ont une gamme de variantes possibles plus vaste que d'autres. On sait par exemple que le ne marqueur de la négation a pratiquement disparu du français oral alors que sa fonction s'est transférée à pas, ce qui explique la fréquence croissante de formes comme il y' a pas personne. On peut dire aussi bien gênez-vous pas que ne vous gênez pas. Donne-lui et donne-(z)-y peuvent coexister parce qu'ils sont fonctionnellement équivalents et admissibles dans le même appareil syntaxique. En règle générale, on peut dire que les limites de la variation sont circonscrites par le rendement fonctionnel de l'élément en question. Dans un état de synchronie, on peut varier tout ce qui n'atteint pas à l'efficacité de la communication.

Au-delà de la mécanique proprement dite de la langue, il existe des phénomènes complexes de style et de registres qui sans être immédiatement analysables, donnent néanmoins à un énoncé linguistique un « ton », une coloration ou une connotation, voire un niveau de distinction en rapport avec la nature de l'interaction linguistique. S'il est difficile de parler avec une grande précision d'une gamme de formes variantes dans le discours, il est évident que la nature du contexte et les caractéristiques pertinentes des interlocuteurs conditionnent le choix de vocabulaire en particulier et celui des énoncés perçus comme convenables dans une situation donnée. On ne parle pas de la même façon dans une église pendant l'office que dans un stade pendant un match. Tout locuteur est plus ou moins apte à modifier son langage selon qu'il est en conférence de presse ou en compagnie galante.

À examiner les possibilités structurales de variation dans toute langue et, compte tenu des fonctions sociales du langage, on peut concevoir la norme linguistique comme le produit d'une hiérarchisation des multiples formes variantes possibles selon une échelle de valeurs portant sur la « convenabilité » d'une forme linguistique par rapport aux exigences de l'interaction linguistique.




3 Le wolof est la principale langue véhiculaire du Sénégal Bien qu'il en existe une graphie officielle, nous utiliserons ici la transcription en alphabet phonétique international. La référence de base pour le wolof reste Sauvageot, 1965. [retour au texte]




Formulée ainsi cette définition permet d'éviter l'écueil qui consiste à croire en l'existence d'une seule norme linguistique. Bien au contraire, notre définition met en évidence le caractère relatif de tout jugement de valeur et laisse entrevoir la possibilité de l'existence de plusieurs normes linguistiques en fonction du jeu de toutes les contraintes possibles. Cependant, tout en reconnaissant l'existence de plusieurs normes linguistiques, force est de constater que dans son usage habituel, ce terme désigne une variété de langue qui, à un moment donné, s'impose et est imposée par tout un appareil prescriptif comme la langue de référence à laquelle doivent se mesurer tous les comportements. C'est la langue correcte — le bon usage selon le titre du plus célèbre ouvrage de référence pour le français — qui par définition classe toutes les autres formes possibles dans le domaine des fautes et erreurs ou, pour employer un terme plus récent, dans le non-standard. Il s'agit donc d'un code normalisé de règles impératives définissant le bon et le mauvais en matière de prononciation, de grammaire, d'orthographe et de style.

De ce que la norme représente une sélection parmi les formes réelles ou possibles, il faut conclure à l'arbitraire linguistique de cette norme. D'autant que l'histoire de la norme dans toutes les langues révèle combien, d'une époque à une autre, son contenu — l'orthographe par exemple — peut évoluer. Mais la norme est dominante à toute époque et s'impose aux usagers concernés avec toute la force d'une loi fondée dans l'ordre naturel.

Or, il est évident que le bilan des comportements réels des locuteurs révèle l'importance de l'écart entre ce qui se dit et ce qui est préconisé par ce code. De plus, nous avons vu brièvement que ces écarts intéressaient pour l'essentiel les éléments de la langue qui, dans certains contextes, admettaient plusieurs réalisations fonctionnellement équivalentes. C'est du reste ce qu'a démontré Henri Frei (1929) dans son étude classique du caractère systématique et fonctionnel des prétendues fautes de langage.

Pour rendre compte à la fois de l'existence d'une norme linguistique socialement dominante et de l'hétérogénéité systématique des comportements linguistiques, il convient de faire la distinction entre normes explicites et normes implicites. La norme explicite comprend cet ensemble de formes linguistiques ayant fait l'objet d'une tradition d'élaboration, de codification et de prescription. Elle se constitue selon des processus sociohistoriques dont nous verrons quelques grandes lignes plus bas. Codifiée et consacrée dans un appareil de référence, cette norme est socialement dominante en ce sens qu'elle s'impose comme l'idéal à respecter dans les circonstances qui appellent un usage réfléchi ou contrôlé de la langue, c'est-à-dire dans les usages officiels, dans la presse écrite et audiovisuelle, dans le système d'enseignement et dans l'administration publique.

Quant aux normes implicites, il s'agit de ces formes qui, pour être rarement l'objet d'une réflexion consciente ou d'un effort de codification, ne représentent pas moins les usages concrets par lesquels l'individu se présente dans sa société immédiate. Bien entendu, il s'agit surtout de la langue orale et de ce fait ce type de norme n'a pas la rigidité d'un code écrit.

La première conséquence de cette distinction entre norme explicite et norme implicite est de proposer une conception de la variation linguistique, non pas comme une série d'écarts par rapport à une seule norme mais comme l'expression possible non seulement de processus historiques de différenciation linguistique, mais aussi de la fonction de la langue en tant que moyen privilégié d'interaction sociale. Deuxièmement, la notion opératoire de norme implicite nous incite à voir dans le comportement linguistique une manifestation de normes sociales qui sont à la base de la vie sociale. C'est-à-dire que malgré une réelle liberté face à leur langue, les gens ne parlent pas au hasard et que leurs usages peuvent être compris et expliqués tant par l'examen de l'histoire de la langue que par l'insertion sociale des locuteurs.

Normes sociales et normes linguistiques implicites

Partant du principe que tout comportement linguistique suit des règles, c'est à l'examen des usages réels que l'on peut découvrir les normes implicites. Pour éviter tout malentendu, précisons le sens du mot règle. Dans son acception scientifique, ce terme désigne tout principe d'encodage de l'énoncé linguistique que le locuteur perçoit comme grammatical. À partir du matériau brut — les sons — le locuteur produit des énoncés à l'aide de règles d'agencement et de sériation des éléments linguistiques. La tâche du linguiste consiste à découvrir, décrire et expliquer le fonctionnement de ces règles. Les résultats d'une telle analyse constituent un ensemble de jugements de faits qui n'ont rien à voir avec les jugements de valeur ou les préceptes qui peuvent découler de l'existence d'un code linguistique érigé par la société en usage prescrit ou recommandé. L'objet de la linguistique est ce qui se dit et non pas ce qui selon certains critères, devrait se dire.

Le mot grammaire est ambigu à cet égard puisqu'il désigne, pour les linguistes, une description objective des règles de production des faits réels et, pour le grand public, le code du « bon » usage. L'importance que tient dans notre expérience scolaire l'enseignement de la grammaire nous fait souvent oublier que la grande majorité des langues du monde ont été et sont encore des phénomènes surtout oraux. C'est dire qu'elles fonctionnent sans appareil de référence écrit — soit une grammaire au sens traditionnel. Cela ne les empêche pourtant pas de fonctionner à la satisfaction des locuteurs. De même, la langue maternelle est toujours apprise bien avant le début de la scolarisation qui, en ce qui concerne les langues, fonctionne comme si la langue maternelle devait s'apprendre à l'école et non à la maison.

On a déjà vu que le fonctionnement des règles laisse un certain jeu dans les caractéristiques de l'énoncé linguistique. La phonétique, la morphologie, la syntaxe, le lexique, le registre et le discours ou le style sont appelés à connaître des réalisations qui présentent des différences plus ou moins importantes d'un locuteur à un autre. C'est d'ailleurs une des grandes contributions de la sociolinguistique moderne que de proposer des modèles statistiques adéquats qui nous permettent de mesurer, à partir d'un échantillon de population donnée, les fréquences d'apparition d'un élément ou d'une règle. Une règle est variable dans la mesure où son usage n'est pas obligatoire.

Disons rapidement un mot sur les origines de la variation linguistique. Sans vouloir cacher l'existence de nombreux points d'interrogation à ce sujet, on peut distinguer grosso modo deux types de dynamique linguistique. La dynamique interne prend son départ dans une mutation individuelle au cours du processus de reproduction de la langue, c'est-à-dire au cours de sa transmission à une nouvelle génération de locuteurs. Pour des raisons et en des circonstances que l'on connaît mal, cette mutation se diffuse auprès d'autres locuteurs et entre à son tour dans le processus de reproduction de la langue. Un deuxième type de dynamique, externe celle-là, est le résultat du contact linguistique entre des langues qui, selon bien entendu la nature de leurs rapports, peut engendrer des phénomènes de transfert et d'interférence.

Dans cette vision de la langue comme un ensemble de règles dont certaines sont variables, la notion de faute linguistique est réservée à des phénomènes marginaux ou nuisibles à l'intelligibilité de la communication. À partir du moment où un usage ou, mieux, une règle, dépasse le seuil individuel et connaît une fréquence d'emploi au-delà d'un niveau à déterminer, il s'agit d'une règle à inscrire dans le répertoire linguistique de la communauté. La faute n'est donc pas absolue mais bien relative au milieu ou au groupe social de référence. Selon notre définition, l'erreur est essentiellement un usage qui, à un moment donné, vient s'opposer à un autre usage jusqu'alors dominant.

Dès qu'il s'agit d'analyser les rapports entre variation linguistique et fonctionnement de la société, il faut garder présent à l'esprit non seulement le fait que toutes les règles linguistiques n'ont pas la même valeur fonctionnelle dans l'énoncé mais aussi que le degré de « saillance » sociale et psychologique varie d'une règle à une autre. Grâce aux travaux de Lambert (1972) et de Giles (1977) entre autres, on sait que la prononciation joue un rôle primordial — par rapport à la syntaxe par exemple — dans la perception et le décodage du discours.

Les nombreuses recherches en sociolinguistique et en ethnographie linguistique ont permis d'identifier de manière générale trois grands principes de base dans les rapports entre le langage et la société. Premièrement, le langage est un moyen ou un lieu d'expression de soi qui peut être investi de valeurs stratégiques dans l'interaction des rôles et des statuts sociaux. Puisque certaines caractéristiques de la langue peuvent fonctionner comme indicateurs du statut social — surtout relatif à autrui — la situation d'interaction appelle la mise en jeu de ces marqueurs linguistiques. Parmi ces situations d'interaction, celles qui impliquent des rapports d'autorité ou d'inégalité politique sont particulièrement intéressantes à observer puisqu'elles « appellent » un code linguistique qui met ces rapports d'autorité en évidence [cf., par exemple, les travaux de Ervin-Tripp (1969) et de Giles et Smith (1979)].

Un excellent guide des rapports de statuts est l'emploi des titres qui expriment le statut social ou la profession. Leur utilisation suit de simples principes de respect envers la personne de rang social élevé. Il suffit de voir l'importance des titres dans les pays où la monarchie ou l'aristocratie a laissé des vestiges considérables ou de voir l'usage des titres pour marquer la hiérarchie sociale ou professionnelle. On ne s'étonnera pas de constater que plus une profession est élevée dans la hiérarchie sociale, plus l'usage d'un titre distinctif est important L'exemple des juges, des avocats, des médecins et, à un degré moindre, des professeurs est bien connu. L'emploi des appellations madame, monsieur et mademoiselle suit des principes analogues d'indicateurs de respect et de hiérarchie. Il est intéressant à cet égard de voir que le terme monsieur n'indique nullement l'état civil de l'homme alors que madame et mademoiselle indiquent généralement une distinction entre femme mariée et femme célibataire à moins que l'âge ou le statut social n'appelle l'usage exclusif de madame quel que soit l'état civil de la femme en question. On pourrait faire des observations semblables au sujet de l'usage de vous et de tu dans certains cas.

Chez les Wolofs du Sénégal, les conséquences linguistiques des rapports de statuts sont particulièrement visibles dans les formules de salutation. Alors que dans nos sociétés occidentales la gamme des formules allant de la plus familière à la plus formelle est relativement réduite, en wolof les règles sociales de la salutation déterminent un choix étendu de formules stéréotypées. Parmi les moyens utilisés, un des plus frappants est la répétition des noms de famille pendant une durée de temps variable selon les rapports de statut entre locuteurs. Ainsi lorsqu'un nomme NDiaye et un nommé Thiam (selon l'orthographe traditionnelle) se rencontrent, on les entendra répéter NDiaye-Thiam, NDiaye-Thiam nombre de fois non seulement au début mais aussi à la fin de leur conversation. Ensuite commence une suite de questions stéréotypées sur la santé, les enfants, la famille, la maison, les champs et le travail. Bref, il s'agit d'un rituel dont les formes, et surtout la durée, sont déterminées par les rapports d'autorité ou par le statut des locuteurs.

Quant aux aspects du code linguistique autres que lexical, leur manipulation est moins facilement observable, mais on peut dire que ce même phénomène de convergence vers le code dominant imposé par le locuteur de statut socialement supérieur fonctionne de la même façon. Il va de soi que l'aptitude à réaliser différents éléments du code est elle-même très variable selon l'origine et la trajectoire sociale et scolaire de l'individu.

Un deuxième principe de l'interaction entre le fait social et le fait linguistique est celui de l'adéquation linguistique aux contraintes situationnelles du contexte d'interaction. En d'autres termes, les circonstances mêmes qui entourent l'acte de communication peuvent appeler — c'est-à-dire imposer — un type de comportement linguistique. De même qu'au niveau de la tenue vestimentaire nous adaptons notre comportement aux exigences de la situation dans laquelle nous nous trouvons, de même dans notre langage nous tenons à respecter, dans la mesure du possible, les convenances sociales.

Aussi peut-on observer plusieurs grands axes de contraintes situationnelles. La différence entre le comportement linguistique en privé et en public est bien connue. Les personnalités publiques ont bien compris cette réalité depuis toujours, qui savent qu'elles doivent soigner particulièrement leur langage devant le grand public. Dans leur vie privée, loin des microphones, des caméras et des foules, leur comportement linguistique est souvent fort différent. Le scandale du Watergate, qui a entraîné la démission de Richard Nixon de la présidence des États-Unis en 1974, a révélé à toute la nation, grâce à des enregistrements inopinés, combien le chef de l'État pouvait avoir dans l'intimité de son bureau un langage des plus vulgaires. De manière générale, plus le lieu est fermé au regard du public ou des étrangers, plus les locuteurs se sentent libres vis-à-vis les règles de bienséance linguistique. La chambre à coucher, les toilettes, les vestiaires sportifs, les prisons, les camps militaires, bref tous les lieux fermés au regard d'autrui sont propices à un comportement « différent » sans pour autant échapper à toute norme.

À l'autre extrême, les circonstances officielles ou cérémonielles appellent un comportement langagier particulièrement soigné.

Sur le plan linguistique, la contrainte situationnelle se traduit par la modulation adéquate — dans la mesure du possible — de l'expression linguistique. Il s'agit évidemment d'un choix de vocabulaire; mais tous les plans constitutifs du langage sont susceptibles d'être touchés.

Un troisième principe de la signification sociale du langage est celui de la valeur fonctionnelle de la performance linguistique comme marqueur des confins du groupe et, par là, de solidarité sociale. Les recherches de Labov (1973), de Giles (1977) et de Gumperz (1971) notamment ont clairement démontré qu'à travers la langue, entre autres moyens symboliques, tout groupe social peut rendre la distinction entre les siens et les autres. Cela entraîne un double phénomène : d'une part, le code linguistique utilisé par un groupe aura tendance à s'unifier au sein du groupe et, d'autre part, ce même code tendra à se distinguer d'autres codes, soit de la société dans son ensemble, soit d'autres groupes.

Le lien intime entre langue et ethnicité est une manifestation importante de ce principe. Si on entend par ethnicité un sentiment d'identification, d'appartenance et d'affiliation à une communauté culturelle ou raciale, le langage peut servir de lieu de reconnaissance de cette affinité (cf. Fishman, 1977).

Même lorsqu'une minorité culturelle ou ethnique adopte la langue de la majorité, le souci de se distinguer ethniquement conduit souvent à des distinctions linguistiques — phonétiques en particulier — comme moyen de manifester la différence. Un cas remarquable de ce phénomène est l'adaptation linguistique des populations juives dans différentes sociétés (cf. la remarquable étude de Wexler, 1981). On connaît généralement le phénomène du yiddich (de l'allemand jüdisch, juif) qui s'est développé à partir de l'allemand bien avant le Xe siècle; mais dans la quasi-totalité des pays où les Juifs ont été longtemps socialement et géographiquement écartés des populations majoritaires, d'autres formes d'interlangues juives se sont développées.

À la lumière de ces trois principes de l'insertion sociale de la langue, on peut analyser de multiples faits sociolinguistiques et, plus particulièrement, la variation linguistique. Nous avons déjà vu combien la notion de faute linguistique est bien relative. Si l'on excepte des phénomènes marginaux qui altèrent profondément les possibilités de communication, les véritables fautes de langage sont, pour le sociolinguiste, un manquement au code quel qu'il soit et non pas à un seul code absolu que l'on pourrait appeler le bon langage. Puisque les exigences situationnelles peuvent varier considérablement, le code linguistique par lequel on est jugé, toisé et évalué est susceptible de varier aussi À défaut de respecter les exigences du moment, on risque, bien entendu, des jugements négatifs et, surtout, l'exclusion du groupe.

Partant du principe que la pression sociale du groupe incite au conformisme linguistique, on comprend alors l'importance des barrières et des distinctions sociales dans la genèse des différences linguistiques et dans la reproduction de ces différences. Puisque dans la plupart des sociétés le sexe, l'origine ethnique, la profession, l'origine géographique, les classes sociales et le degré d'instruction constituent autant de barrières sociales, il ne faut pas s'étonner si la distribution de la variation linguistique suit à peu près les mêmes divisions. Observant par exemple les rapports entre divisions raciales et différenciation linguistique au sein d'une société, on ne doit pas croire pour autant à l'existence d'un quelconque lien organique entre les deux séries de faits; au contraire, c'est dans la mesure où la différenciation raciale recouvre surtout une distinction ethnique ou une distinction de classe sociale que se manifestent des liaisons entre race et langage.

Cela signifie que, de façon générale, il existe une relation entre distance sociale et distance linguistique. Et il est bien entendu que les causes et les mécanismes de la distance sociale peuvent être multiples. La notion de communauté linguistique développée notamment par Gumperz (1968; dans Gumperz, 1971 : 114-128) est largement utilisée en sociolinguistique pour rendre compte de l'existence de normes linguistiques propres à des groupes sociaux à l'intérieur de la société globale. Que ce soit une unité politique et géographique comme la nation ou, à l'autre extrémité, une unité familiale, dés qu'il y a distinction entre ceux du groupe et les autres, il peut y avoir distinction linguistique.

À titre d'exemple : Gumperz (1964; dans Gumperz, 1971 : 151-176) a étudié la distribution sociale des variantes linguistiques dans un village indien où existe une rigide hiérarchie de castes endogamiques et un village norvégien où, au contraire de la situation indienne, il y a une quasi-égalité sociale et économique entre habitants. On ne s'étonne pas que Gumperz ait constaté que :

« But whereas Khalapur [Inde] vernacular is divided into several linguistically distinct subdialects and superposed speech varieties, the Henne [Norvège] variety shows only minor distinctions relating to residence patterns and generational discrepancies rather than rigid social cleavages » (Gumperz, 1971 : 165).

William Labov (1973) analyse la grammaire utilisée par des bandes d'adolescents noirs à New York et compare les usages au sein du groupe à ceux d'individus exclus de ces mêmes groupes. Statistiques à l'appui Labov démontre combien, d'une part, le groupe social pousse fortement au conformisme grammatical et, d'autre part, que le fait d'être exclu du groupe, c'est-à-dire du réseau privilégié d'interaction linguistique, se reflétait précisément dans la grammaire des individus concernés.

C'est ce même principe fondamental qui explique la genèse et la diffusion de vocabulaires spécialisés que l'on peut diviser en deux grands types. Les vocabulaires techniques et scientifiques résultent de l'inévitable spécialisation lexicale chez les membres de tout regroupement professionnel. Outre cette fonction à caractère technique, un lexique spécialisé peut servir de moyen de distinction sociale, fonction que nous retrouvons particulièrement mise en évidence dans l'autre grand type de vocabulaires spécialisés, les argots. Ce dernier terme désigne, suivant l'acception la plus répandue, une variété de langue socialement marquée et stigmatisée comme vulgaire et propre aux bas-fonds de la société (Guiraud, 1976a; François, 1968). On peut également utiliser ce terme pour décrire les vocabulaires spécialisés d'origine populaire dans lesquels la fonction d'expression de la solidarité sociale est particulièrement mise en valeur.

Pour notre part, nous nous sommes intéressé aux développements linguistique et social de ces argots populaires au Québec (Aléong, 1980; Aléong et Chrétien, 1981). Tantôt dans le cas des hockeyeurs tantôt dans celui des radioamateurs de CB, nos observations ont démontré que ce besoin de se reconnaître explique en grande partie non seulement l'unification spontanée et rapide de ces parlers, mais aussi la persistance d'usages critiqués et vitupérés par des générations de puristes et correcteurs de la langue au Québec. Dans le domaine de la terminologie de l'automobile au Québec, on peut voir le rôle que joue cette fonction argotique dans le maintien en vie d'une terminologie populaire face aux efforts d'imposition d'une terminologie normative (Aléong et coll., 1981). Nos recherches ont révélé par exemple que cette terminologie est acquise spontanément au sein de l'école même qui officiellement pourtant ne reconnaît que la terminologie normative.

Ces mêmes principes de l'insertion sociale de la langue permettent d'aborder entre autres le problème de l'apprentissage des langues étrangères. Dans la mesure où l'acquisition d'une langue est le résultat d'un processus d'intégration de l'individu dans un réseau de communication, il est évident que c'est la nature des rapports entre l'apprenant et les locuteurs de la langue-cible qui déterminera la rapidité et la qualité du processus d'apprentissage. En effet, pour peu que l'on s'intéresse aux phénomènes de multilinguisme individuel, on ne peut s'empêcher de remarquer que rares sont les bilingues ou polyglottes qui ont acquis leurs langues supplémentaires à l'école (du moins pas en cours de langue). Bien au contraire, on a constaté maintes fois qu'il y a ceux qui passent des années à étudier une langue étrangère pour aboutir à de piètres résultats alors que d'autres, sans fréquenter les cours de langue ou les livres de grammaire, arrivent souvent à des résultats bien supérieurs. Il n'y a pas de mystère, il suffit de voir les circonstances dans lesquelles ces personnes ont appris leurs langues pour se rendre compte que c'est l'interaction constante avec des locuteurs et, par voie de conséquence, ce désir ou cette obligation de communiquer avec les autres qui est le moteur principal de l'apprentissage spontané.

Sur ce point, les recherches portant sur l'acquisition de l'allemand par des travailleurs immigrés (Klein et Dittmar, 1979 : chapitre 8 en particulier) démontrent que, parmi les facteurs déterminants de la qualité de l'allemand appris, le contact avec les Allemands était de loin le plus important alors que le cours de langue venait en dernier lieu. On constate par exemple que les résultats les plus élevés en matière de connaissance de l'allemand se trouvaient chez les immigrés qui vivaient avec des Allemandes.

Ces constatations viennent confirmer ce que l'on peut observer dans toutes les situations où on trouve des populations immigrées au sein d'une majorité linguistique. C'est en analysant les rapports que vivent les immigrés avec la majorité ou avec d'autres groupes linguistiques que l'on peut expliquer comment des gens peuvent passer vingt ans à Montréal et parler à peine l'anglais et pas du tout le français.

Un autre lieu où on peut voir clairement la valeur sociale du langage est celui des interdits linguistiques. Nous entendons par interdit tout ce grand champ de ce qui peut être perçu à un moment donné comme particulièrement inconvenant. Cela couvre une vaste gamme de phénomènes essentiellement lexicaux qui comprennent les insultes, les blasphèmes, les obscénités, les termes vulgaires, bref tout ce qu'il convient de ne pas dire en bonne société.

Puisqu'il s'agit purement d'acceptabilité sociale et nullement de qualités linguistiques, ces règles de bienséance sont des normes sociales et, partant, variables quant à leur force de contrainte sur les locuteurs. Entre le comportement des locuteurs qui n'utilisent jamais de formes tabous et ceux qui s'y donnent à coeur joie, il existe un continuum de comportements possibles en fonction des contraintes situationnelles.

Ce qui doit attirer notre attention est plutôt l'interdit lui-même. Qu'est-ce qui est vulgaire ou frappé d'interdit et pourquoi? Nous ne pouvons répondre à ces deux questions ici mais l'approche anthropologique nous donne les grandes lignes de la réponse dans la mesure où elle nous invite à examiner les systèmes de valeurs d'une société et surtout les catégories de la pudeur. À comparer, par exemple, les gros mots d'une société à une autre, on constate que si les formes peuvent varier considérablement, les thèmes se ressemblent beaucoup : la sexualité, les excréments et la religion étant parmi les thèmes les plus importants (Guiraud, 1976b). En wolof par exemple, une des pires insultes est [do:m u xaram] « enfant de non-circoncis », l'équivalent en quelque sorte de notre « enfant de chienne ».

Pour clore cette énumération des manifestations possibles des contraintes sociales dans la langue, voyons brièvement comment les normes de politesse obligent à certain type de comportement linguistique. On a déjà signalé les rituels de salutation chez les Wolofs du Sénégal. Un autre type de rituel est celui qui touche l'invitation à manger. Les règles de politesse exigent que l'on invite toute personne se trouvant dans la maison à l'heure du repas à venir partager la table. Mais il est très mal vu de toujours accepter une telle invitation puisqu'on aura l'air d'un parasite ou [xara:nkat] surtout chez des gens qui n'ont pas beaucoup à manger. Commence alors tout un jeu verbal où les deux parties æ renvoient la balle, jusqu'à épuisement des formules rituelles et jusque ce qu'elles arrivent à un accord qui permette à chacun de conserver sa dignité.

Normes sociales et normes linguistiques explicites

Si la science linguistique et les disciplines connexes s'intéressent surtout à la vie réelle du langage, donc au fonctionnement des normes implicites, on ne peut éviter d'aborder la question de ce que la plupart des gens considèrent comme la seule norme véritable : le bon langage. Le fait qu'il existe un code linguistique investi par la société de la légitimité de seule référence en matière d'usage est un phénomène lié à des sociétés urbanisées et modernes. Rappelons encore une fois que la plupart des langues du monde sont encore exclusivement orales et ne possèdent pas de livres de bon usage et de dictionnaires, qui sont les principales références normatives. Et puisque la plupart de ces langues ne s'écrivent pas, les problèmes d'orthographes sont, par définition, inexistants. Aussi avons-nous vu que ce n'est pas pour autant que toutes ces langues n'ont pas de règles, ce que beaucoup de gens persistent encore à croire.

Mais tout d'abord, précisons le concept de norme explicite. Selon notre point de vue, on peut identifier et isoler bois composantes dans toute norme explicite. Premièrement, il y a un discours de la norme, c'est-à-dire une pensée ou une vision du langage selon laquelle on peut classer les faits linguistiques selon des catégories de bon, mauvais, correct, pur, fautif, standard, etc. Selon ce discours, il existe un bon usage — n'est-ce pas le titre de la grammaire de référence la plus célèbre en français — et, par voie de conséquence, un mauvais usage. Or, puisque la réalité linguistique à tout moment donné présente des écarts par rapport à tout idéal fixe, il va de soi que le discours de la norme est, par définition, impératif, autoritaire et arbitraire.

Certes, ce discours peut trouver justification dans divers principes philosophiques, moraux, voire naturels pour légitimer son arbitraire. Mais sur le plan purement scientifique, ce n'est pas une question de qualités linguistiques intrinsèques d'une forme ou d'une autre.

Deuxièmement, toute norme explicite renvoie à un appareil de référence comprenant des exemples du bon usage chez des locuteurs investis d'une autorité et d'un prestige en matière de langage. Les académies et certains organismes publics peuvent jouer ce même rôle. D'autre part, le bon usage est codifié et consigné dans des grammaires, des dictionnaires et des ouvrages de correction de la langue.

Enfin, troisièmement, la norme est diffusée et imposée à tout moment grâce à son rôle hégémonique de référence légitime dans des lieux stratégiques comme l'école, la presse écrite et audiovisuelle et l'administration publique, y compris les tribunaux. C'est le cas en particulier de l'enseignement de la langue dite maternelle, appellation pour le moins paradoxale puisque l'on n'a pas besoin d'enseigner cette langue mais bien plutôt la langue scolaire ou le bon usage qui peut présenter des écarts considérables par rapport à la langue maternelle.

On peut aborder la question de la norme explicite de deux façons. D'un point de vue historique, il convient d'analyser les processus sociohistoriques qui ont présidé à la genèse et à l'évolution d'une prestigieuse variété de langue socialement valorisée et légitimée. D'un point de vue sociologique, ce sont plutôt les fonctions sociales de la norme qui attireront notre attention. On s'interrogera alors sur le rôle du prestige et de la correction linguistiques dans le comportement social.

Faire l'histoire de la ou des normes explicites4 revient dès lors à faire l'histoire sociale des idéologies linguistiques, de l'appareil de référence et de la diffusion de cette ou de ces normes. À cet égard, il serait peut-être opportun de voir le cas d'une langue qui ne possède pas encore de norme explicite traditionnelle. Encore aujourd'hui, parmi toutes les variétés et dialectes, il n'y a pas de véritable norme unifiée de la langue wolof. Certes, les gens ont leur idée du bon et du mauvais wolof. Il est intéressant d'ailleurs de voir que l'idéologie linguistique valorise le wolof de la campagne, celui du paysan parce qu'il est resté intact et qu'il a été préservé des influences nuisibles de la ville et surtout du contact avec le français. Le mauvais wolof est celui de la ville, de la capitale Dakar à cause de la présence de nombreux emprunts au français. C'est ainsi que pour justifier son choix d'étudier un dialecte éloigné de la capitale, un auteur écrit :




4 Nous employons ce terme au pluriel surtout par référence à ces rares cas comme la Norvège où deux codes normatifs concurrentiels peuvent coexister (voir Haugen, 1966 et Vikors, 1975). [retour au texte]




« Un tel choix a été dicté par le désir d'une part de circonscrire le champ de nos investigations, d'autre part de faire porter l'analyse sur un état de langue aussi authentique que possible, le parler de cette région, d'accès moins immédiat de par sa position géographique, ayant été durant longtemps soustrait aux influences extérieures et, de plus, jouissant d'une bonne réputation » (Sauvageot, 1965 : 3).

Quant à l'histoire de son appareil de référence, on constate que si une tradition d'écriture à l'aide de caractères arabes est assez ancienne, mais toutefois confinée presque exclusivement à des textes religieux, ce n'est que depuis 1968 qu'existent des usages écrits modernes dans l'orthographe latine. L'avenir nous dira comment ces usages écrits deviendront des exemples du bon usage wolof. La littérature écrite en wolof est encore dans son enfance puisque la littérature sénégalaise reste encore attachée à la langue française.

En ce qui concerne les dictionnaires et les grammaires, il n'existe pas encore d'ouvrages à caractère normatif. Nous possédons des grammaires scientifiques qui, par définition, ne sont pas normatives et on attend toujours un manuel du « bon usage » wolof. Il existe quelques vieux dictionnaires bilingues wolof-français écrits par des missionnaires, mais un dictionnaire général monolingue du wolof reste à venir.

Enfin, pour ce qui est de son appareil de diffusion et d'imposition, sa place dans l'enseignement secondaire et supérieur est très réduite. S'il est reconnu aujourd'hui comme une des six langues nationales, le wolof n'a toujours pas de place officielle dans l'administration publique et dans l'appareil judiciaire.

Cet exemple banal d'une langue qui a fonctionné et qui fonctionne toujours sans une norme explicite traditionnelle comparable à celle du français nous incite à voir dans le développement de normes explicites un phénomène lié au développement social, économique et politique d'une communauté linguistique. Pour être précis, on peut identifier, dans le développement de normes explicites, les processus sociohistoriques suivants : premièrement, il faut un niveau d'organisation politique, c'est-à-dire un appareil administratif et judiciaire nécessitant un moyen relativement unifié de communication. Au surplus, le développement politique peut donner à la langue une vocation d'unification nationale. Deuxièmement, la constitution d'un corpus d'usages de référence investis d'autorité et de prestige est nécessaire. Les usages à caractère littéraire ou sacré, et donc esthétiquement valorisés, sont parmi les principales sources du code du bon usage. De plus, puisque le développement d'une idéologie du bon usage privilégie certaines productions linguistiques au détriment d'autres, on ne s'étonnera pas de constater qu'en règle générale, les usages normatifs ne sont jamais distants de ceux des couches ou classes sociales dominantes. Dans certains cas, une partie de l'autorité en matière d'usage peut être investie dans des organisations spécifiques telles que les académies de langue ou certains appareils gouvernementaux.

Puisqu'ils sont les lieux à la fois de l'articulation de l'idéologie linguistique et de la codification du bon usage, les dictionnaires et les grammaires de référence méritent une analyse historique particulière. Leurs principes d'élaboration, leur contenu, leur diffusion, la personnalité et les options linguistiques des auteurs ainsi que l'accueil réservé à ces produits sont autant de sujets d'étude puisqu'ils peuvent être révélateurs du mécanisme de sélection et de valorisation d'une variété de langue par rapport à une autre.

Enfin, le troisième objet de l'analyse sociohistorique de la norme explicite est la place de la langue dans les appareils de diffusion dont l'école est fort probablement le plus important. L'histoire de l'enseignement de la langue, tout comme l'histoire de la scolarisation, coïncident en grande partie avec la diffusion de la norme dans la population. La situation dans la presse mérite aussi, bien entendu, une grande attention.

L'histoire de la norme explicite du français est très bien connue et sera certainement largement évoquée dans d'autres textes du présent ouvrage5. Bornons-nous ici à évoquer d'autres expériences en matière de norme explicite. Un exemple révélateur des liens entre développement sociopolitique et développement de norme explicite est celui de l'anglais américain. La comparaison de l'histoire de la norme explicite en anglais et de celle du français est instructive puisque l'on sait que l'anglais n'a jamais connu ce remarquable développement idéologique et institutionnel autour de la langue comme cela fut le cas pour le français6.

En ce qui nous concerne, l'exemple de l'anglais américain présente l'intérêt particulier d'un dialecte ou d'une variété géographique qui a réussi à imposer sa propre définition du bon usage non seulement au même titre que celui de la langue-mère mais aussi en variété de bon usage universel de l'anglais. Mais pour comprendre comment a pu se créer une norme américaine de l'anglais, il faut partir de l'examen des conditions sociales et politiques de sa naissance. La déclaration d'indépendance et le début de la guerre révolutionnaire en 1776 sont le point de départ à la fois du processus de formation d'un état-nation américain et de la création d'une langue nationale — une norme explicite américaine. Alors qu'auparavant la question d'une norme nationale ne s'était pour ainsi dire jamais posée, la conjoncture politique nouvelle, celle du nationalisme anti-britannique, a produit un nationalisme linguistique dont le grand inspirateur fut Noah Webster (1758-1843).




5 Signalons entre autres Balibar et Laporte, 1974, Caput, 1975, Chaurand, 1977 (surtout les pages 89-108), Cohen, 1967 et De Certeau et coll., 1975. [retour au texte]

6 Sur la constitution de la norme en anglais cf. Leonard, 1929, Wyld, 1936 et Wells, 1973. [retour au texte]




Entièrement acquis à la cause de l'indépendance nationale, Webster voit un lien immédiat entre la rupture avec la domination politique et économique de l'Angleterre et la rupture avec l'hégémonie d'une norme linguistique britannique. La jeune nation née de la révolution aura besoin de sa propre langue. D'autant que Webster voit dans une langue nationale un moyen de consolider les liens entre les anciennes colonies et d'éviter ainsi l'éclatement de la fédération encore fragile. Avocat et instituteur de formation, Webster va consacrer toute sa vie à créer cet appareil de référence à la base d'une norme américaine. Il s'attaque en premier lieu à la rédaction d'un manuel scolaire pour l'école élémentaire et publie en 1783 A Grammatical Institute of the English Language dont le titre primitif avait été The American Instructor. Dés 1784, le livre a connu un tel succès qu'il a eu droit à plus de 150 réimpressions jusqu'en 1829 alors que les ventes atteignaient les 20 millions d'exemplaires. Dans cet ouvrage, Noah Webster fait, bien entendu, une large place au contenu américain là où les ouvrages importés d'Angleterre faisaient toujours référence à des choses étrangères au continent américain. Toujours en nationaliste militant, Webster introduit une orthographe et une grammaire typiquement américaines, point de départ d'une norme explicite américaine.

Mais la plus grande contribution de Noah Webster à la création d'une norme américaine reste sans doute sa fondation de la lexicographie américaine. Pour Webster, un dictionnaire américain répondait à un besoin fondamental — une langue proprement américaine. Selon un de ses biographes :

« In the preface for the 1806 work, Nosh commented that becoming self-reliant in language was as vital to American strength as the avoidance of international alliances. He wrote Joel Barlow that American dependence upon English standards was prejudicial and had put an end to inquiry with the result that even colleges had no spirit of investigation » (Morgan, 1975 : 159).

L'oeuvre politique et lexicographique de Webster aboutit à son American Dictionary publié en 1828 et dont l'orthographe simplifiée, le modernisme des définitions et l'usage de références américaines sont venus, dans une conjoncture favorable, assurer le succès d'un ouvrage qui a rendu le nom Webster synonyme de dictionnaire aux États-Unis.

Le cadre du présent article ne nous permet pas de suivre l'évolution de la norme américaine7; nous nous contenterons donc de souligner le rôle qu'ont joué tant le nationalisme américain que le sens de la démocratie linguistique dans le processus de légitimation d'une norme nationale qui ne soit pas trop éloignée de l'usage de la majorité des citoyens. Lorsque l'on compare les situations des normes américaine et française, on ne peut manquer d'être frappé par la souplesse relative de la norme américaine face à l'évolution spontanée. Au surplus, les Américains ne font pas de leur langue une préoccupation nationale. Ils n'ont jamais eu d'académie de langue ou d'appareil gouvernemental de régulation linguistique. En fait, tout se passe comme si la norme explicite, par le jeu des attitudes, de la diffusion des ouvrages de référence et des usages de la presse en particulier, était en mesure de fonctionner toute seule.




7 Le rôle de Webster dans la différenciation de l'anglais américain de l'anglais britannique a été traité par Weinstein, 1982. Le grand classique sur l'anglais américain reste Mencken, 1977. Voir aussi Dillard, 1975. Pour une étude des différences entre l'anglais britannique et l'américain cf. Pyles, 1964 : 217-261. [retour au texte]




L'histoire sociale de la norme explicite américaine est d'autant plus intéressante que la situation québécoise peut s'y comparer à plusieurs point de vue. Dans les deux cas, il s'agit de variétés régionales de langues européennes; de plus, les deux pays ont connu de grands mouvements nationalistes. Mais à la lumière de l'expérience américaine, on pourrait se demander pourquoi les Québécois n'ont jamais connu un grand mouvement d'opinion en faveur d'une norme explicite québécoise.

Pour répondre à ces questions, nous esquisserons brièvement ici des idées que nous avons déjà développées ailleurs (Aléong, 1981a, 1981b). Le premier fait à constater dans l'histoire de la norme au Québec c'est que ce dernier n'a pas encore connu la souveraineté nationale. Tantôt colonie française, tantôt province canadienne, le Québec n'a pas eu à résoudre la question de la langue nationale dans des termes comparables à ceux des Américains. Si nous examinons la conception de la langue dans le discours nationaliste au Québec depuis les événements de 1837, on constate que la langue était investie de cette fonction de symbole de la nation canadienne française selon la terminologie de l'époque. Mais la nature du nationalisme canadien-français et la conjoncture politique — surtout les conflits politicolinguistiques avec le Canada anglais — étaient telles qu'au lieu de revendiquer une langue nationale propre, le discours nationaliste dominant consacrera la défense de la langue au même titre que la défense de la religion catholique et de la race canadienne-française. Cela explique pourquoi le purisme linguistique a toujours occupé une place si importante dans l'histoire du discours de la langue au Québec.

Dans ce discours de la norme, le bon usage était toujours le français de France ou du moins ce que les Québécois pouvaient en connaître à travers les ouvrages importés. L'idéologie linguistique dominante au Québec a donc toujours insisté sur la correction de la langue et en particulier sur l'élimination des anglicismes, le tout dans un effort de rapprochement de l'usage français8.

Pour ce qui est de l'appareil de référence, alors que Noah Webster a consciemment cherché à valoriser les différences entre l'anglais américain et l'anglais britannique, quitte à créer des différences d'orthographe entre autres, les grammairiens et lexicographes québécois se sont donné comme objectif la correction des fautes qui dans ce contexte, comprenaient pour l'essentiel des écarts par rapport à l'usage européen.




8 Ce refus de l'anglais chez les Québécois pour cause de nationalisme n'est pas sans rappeler les réactions contre le français chez les Flamands de Belgique (voir Deprez et Geertz, 1977). [retour au texte]




L'histoire du dictionnaire de langue au Québec est exemplaire à cet égard car jusqu'à une époque très récente le dictionnaire québécois de langue était avant tout un recueil de fautes à corriger tandis que le guide du bon usage restait le dictionnaire importé. Quant à l'appareil de diffusion — médias d'information et école en particulier — l'idée d'une norme explicite québécoise est très récente. Témoin cette résolution adoptée, non sans grands débats, par l'Association québécoise des professeurs de français lors de son congres en 1977 :

« Que la norme du français dans les écoles du Québec soit le français standard d'ici. Le français d'ici est la variété de français socialement valorisée que la majorité des Québécois francophones tendent à utiliser dans les situations de communication formelle » (Québec français, déc. 1977 : 11).

Par ailleurs, il faut reconnaître que certaines grandes figures nationalistes dont Lionel Groulx et Jules-Paul Tardivel avaient vanté les qualités du parler populaire rural comme patrimoine français originel. Ce n'est pas pour autant que ce parier était érigé en norme, tant s'en faut En fait, la différence entre fautes ou barbarismes et termes du terroir à conserver a toujours été difficile à faire et les puristes canadiens ont toujours oscillé entre l'éloge et le dénigrement des prétendus archaïsmes.

Tous ces thèmes que nous trouvons inchangés dans le discours dominant sur la langue depuis le milieu du XIXe siècle jusqu'à nos jours trouvent une formulation remarquable dans l'avant-propos de l'ouvrage au titre parlant de Rectification du vocabulaire rédigé par Henri Rouillard en 1908 à Montréal. Après avoir évoqué la défense par Jules-Paul Tardivel des archaïsmes canadiens, il écrit :

« Et cependant cette façon de parler est celle qui était employée par l'élite de la société française il y a deux et trois cents ans. Alors, c'était parfait. C'était le convenu, l'entendu, la mode si l'on préfère. Aujourd'hui en France, cette sorte de langage est usitée seulement dans les populations rurales et dans le bas peuple, et la faveur dont il a pu jouir sous Louis XIV n'empêche qu'il ne soit à présent le signe évident de la vulgarité et de l'ignorance » (Rouillard, 1908 : XI).

Après avoir cité quelques mots dont la plupart sont toujours très courants, qui selon lui prêtent à contusion, il justifie ce besoin de corriger.

« Or, le répertoire des mots qui prêtent à confusion dans le langage canadien français est d'une déplorable abondance. Nous évaluons le nombre de ces mots à plus de seize cents.

Il ne s'agit pas de substituer à ces mots des mots nouveaux, mais d'en faire un usage convenable, de les employer proprement, de façon à nous faire comprendre par les Français, dont nous nous flattons, à bon droit, de parler la langue » (Rouillard, 1908 : XII).

Enfin, pour guider le lecteur dans la correction de ses fautes, l'auteur met en scène quelques personnages dans la situation suivante :

« Nous mettons en scène un jeune ingénieur civil canadien, M. Laurent, appartenant à la haute société de Montréal, qui va, avec sa femme, d'un esprit également très cultivé, habiter Paris pendant un temps prolongé. Ils parlent tous deux le français que nous parlons ici et qui suffit à tous nos besoins intellectuels et matériels? mais ils se heurtent tous les jours aux inconvénients de deux vocabulaires différents : le leur et le vocabulaire français. Ils s'aperçoivent alors que la confusion des langues n'est pas seulement un fait biblique » (Rouillard, 1908 : XIII).

Au Québec, les années 60 ont été celles du grand changement et de la mutation rapide de l'organisation politique et sociale. Une des conséquences de la montée d'un nationalisme social-démocrate fort différent de son prédécesseur fut l'avènement d'un nationalisme linguistique qui, un peu comme avait fait le nationalisme linguistique américain presque deux siècles auparavant, allait faire des différences par rapport à la langue-mère une source de fierté nationale et non pas de honte. La notion de langue québécoise comme la généralisation du mot québécois datent de cette époque et révèlent un profond changement d'attitudes chez certains groupes de personnes.

Mais s'il existe depuis quelques années une certaine ouverture à l'idée d'une nomme nationale, cette dernière est très loin d'avoir réuni les éléments d'un appareil de référence — dictionnaire et grammaires — et, a fortiori, forcé les lieux de diffusion que sont les écoles et la presse.

Ces quelques exemples des processus sociohistoriques de la formation de normes explicites illustrent combien ces dernières sont le produit de forces sociales et politiques qui ne sont en fait que des manifestations de normes sociales.

Le jeu des normes sociales est évident également lorsque nous considérons dans une perspective synchronique les fonctions sociales de la norme explicite. Forte de sa légitimité et de son hégémonie sociales comme nomme de l'appareil de l'État, de l'école et de la presse, cette norme constitue une valeur absolue à laquelle on peut mesurer toute autre performance linguistique. En même temps qu'elle unifie les usages à caractère officiel, cette nomme permet de distinguer les locuteurs selon leur aptitude à reproduire — par des tests entre autres moyens — cet usage dans des contextes appropriés. C'est en référence à cette norme que l'on reconnaît les fautes. Nous avons vu précédemment qu'en ce qui concerne les normes implicites, la notion de faute était bien relative et visait l'intelligibilité du message en contexte; au niveau de la norme explicite par contre, la faute est par définition tout ce qui n'est pas conforme à ce code, quelle que soit par ailleurs la réalité de l'usage. Quiconque a déjà feuilleté un ouvrage de correction de fautes sait que le plus grand nombre de fautes ne posent nullement des difficultés de compréhension. Leur erreur c'est tout simplement qu'à un moment donné « cela ne se dit pas ». Et rien n'empêche qu'à une autre époque une faute devienne la règle.

La norme explicite peut donc servir de moyen de distinction sociale et, selon la nature de la situation, son maniement est éventuellement une composante linguistique de l'interaction sociale. Nomme explicite et nomme implicite peuvent se rejoindre dans ces situations où la maîtrise du code normatif est précisément l'objet d'une évaluation dans le cadre de l'interaction. À cet égard, on lira l'étude de Wyld (1936) sur les fonctions sociales de la Received Pronounciation britannique de facto réservée aux élèves des grandes écoles privées. Le maniement du code normatif est une source de prestige d'autant plus importante qu'il est inaccessible à la majorité des locuteurs. Il est donc le code linguistique des situations où le prestige est un enjeu important.

La maîtrise de ce code exige un effort d'apprentissage en proportion directe avec l'écart qui sépare les usages individuels spontanés — c'est-à-dire ceux qui proviennent du milieu familial et social — et le code visé. Dans beaucoup de cas, le français en particulier, l'acquisition du code passe par une longue fréquentation scolaire. Au fur et à mesure que l'on monte dans la hiérarchie sociale, non seulement l'écart diminue entre usage spontané et norme explicite mais aussi les chances d'une longue fréquentation scolaire dans de bonnes conditions augmentent beaucoup.

La notion de capital linguistique développée par Pierre Bourdieu (1975) est une façon de conceptualiser cette valeur distinctive de la maîtrise de la norme explicite. Ce capital, espèce particulière de capital social, est très inégalement réparti dans la société tout comme le sont les chances de son acquisition.

Si on peut considérer les normes implicites et les normes explicites comme deux univers de règles et que, dans la vie de tous les jours, ils coexistent, il ne faudrait pas oublier que l'évolution de la langue a lieu d'abord au niveau de l'usage spontané pour se refléter dans le seul code normatif avec bien du retard. Nous vivons donc tous un décalage entre ce que l'on doit dire et ce que l'on dit réellement. Ce phénomène que Michel Chrétien (1981) a observé dans la terminologie de la haute fidélité au Québec, et que nous avons observé nous-même dans les vocabulaires sportifs, est le reflet de cette discordance entre l'histoire particulière de la norme explicite et le fonctionnement réel des normes implicites.



Conclusion

En proposant la distinction entre norme implicite et norme explicite, nous avons essayé de rendre compte de cette réalité évidente entre le normal et le normatif, entre le réel et l'idéal du comportement linguistique. Dans cette perspective, tout comportement est réglé par des normes; il n'existe pas une seule norme en dehors de laquelle tout autre comportement serait automatiquement fautif. Tout au contraire, le réel linguistique, aussi différent qu'il puisse être de certain code, n'en répond pas moins à des contraintes linguistiques et sociales que l'on peut observer et analyser. C'est ce que fait la linguistique depuis le début du siècle, qui laisse le problème de la correction de la langue aux grammairiens et aux professeurs de langue.

L'existence ou la coexistence en matière de langue de deux univers de règles qui se chevauchent renvoie en fait à un phénomène plus général dans le comportement humain des rapports entre le réel et l'idéal, l'inconscient et le conscient, de telle sorte que la diversité du comportement linguistique rappelle également la diversité du comportement humain en général. Puisque la langue peut servir de moyen d'interaction sociale, il est tout à fait normal que certaines de ses structures soient investies de fonctions symboliques dont nous avons esquissé des éléments ici. Du point de vue de la science linguistique, et vraisemblablement du point de vue des locuteurs, les règles de la norme explicite, tout en étant des règles particulières puisqu'elles bénéficient d'une légitimité et d'une hégémonie sociales, sont en fait des règles parmi d'autres. Les distinctions entre les univers ou les champs d'application des règles ne se font nullement sur des critères linguistiques mais sur les bases du jeu des normes sociales.






Bibliographie

ALÉONG, S. (1980), « Histoire du vocabulaire québécois du hockey sur glace », La Banque des mots, 20 : 195-210.

________(1981a), « Nationalisme et l'évolution de la notion de langue nationale au Québec », communication présentée au VIIIe congrès annuel de la Société canadienne d'ethnologie, Ottawa, 5-8 mars 1981.

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X

Éléments d'une théorie de la
régulation linguistique



La langue est un fait social. On en a toujours convenu, soit pour fonder la distinction saussurienne entre le système de communication (la langue) et l'instrument d'expression privilégié de l'individu (la parole), soit pour décrire les différentes manières caractéristiques d'un groupe ou d'un infragroupe d'utiliser la langue, de même que les attitudes qui s'y rattachent, soit enfin pour soutenir que c'est « l'usage » qui fait la langue et non la volonté ou le caprice de l'individu.

Pourtant, le caractère social de la langue étant posé, il ne nous semble pas qu'on en ait dégagé toutes les conséquences, notamment en ce qui concerne le concept d'usage, dont tous tirent argument à hue et à dia.

Nous nous proposons donc de réfléchir sur ce sujet en nous plaçant dans la perspective de l'anthropologie culturelle, c'est-à-dire en considérant la langue comme un fait culturel parmi d'autres et en la restituant dans une théorie globale de la culture. Dans cette optique, la langue est, dans la pratique quotidienne, un comportement de l'être humain, analogue aux autres comportements sociaux comme se vêtir (la mode), se nourrir (la cuisine), se constituer en groupe familial (la parenté), se conduire par rapport aux autres (h morale), concevoir sa place dans l'univers (la métaphysique et la religion). De ce point de vue, il n'y a pas de différence de nature entre la langue, la cuisine ou la mode. Dans l'un et l'autre cas, il y a un individu qui fait quelque chose — qui parle, qui mange, qui s'habille — qui le fait d'une certaine manière qui lui est personnelle tout en se conformant à une certaine manière de faire propre au groupe auquel il appartient. Dans l'un et l'autre cas également, le comportement de l'individu n'est pas parfaitement spontané, ni totalement libre : il se situe à l'intérieur d'un cadre de référence qui à la fois facilite la conduite, puisqu'elle n'a pas ainsi à être inventée à tout moment, et sécurise l'individu, puisque alors il ne provoque aucune hostilité de la part des autres membres du groupe, mais qu'au contraire il est accepté, intégré, estimé par eux. Cette situation nous apparaît acceptable, pour ainsi dire aller de soi, quand il s'agit de choses concrètes comme l'habillement ou la cuisine, et parfois même de choses abstraites comme la conduite en vie sociale : nous ne voyons pas de contrainte inacceptable ni d'atteinte à la liberté individuelle dans le fait de suivre une mode ou un régime alimentaire. Dans le cas de la langue, l'idée que les comportements linguistiques individuels soient façonnés par le groupe ne nous est pas familière; elle crée un certain malaise et provoque même une certaine répulsion. Nous nous sentons atteints dans quelque chose d'essentiel qui est l'expression de nous-mêmes, nous nous sentons menacés de l'obligation au conformisme linguistique. Nous sommes, en ce qui regarde la langue, très sensibles au paradoxe de la liberté personnelle (la parole) et du conditionnement social (la langue), probablement parce que nos connaissances en ce domaine sont ou superficielles, ou très fragmentaires. Nous ne savons pas très bien, au fond, ce dont il s'agit.

Nous nous proposons d'explorer cette question et de réfléchir sur les modes de contrôle social de la langue. Ce qui nous intéresse, c'est de comprendre comment l'individu est sans cesse contraint au respect d'une certaine manière de faire, dans ce cas-ci de parler. La même interrogation vaut pour les infragroupes par rapport au groupe, par exemple pour une région par rapport à un pays, ou encore pour un groupe social par rapport à la société globale. On pourrait également envisager de la même manière les rapports des groupes à l'égard du supragroupe, par exemple le français au Québec par rapport à la francophonie, ou l'arabe en Tunisie par rapport à l'arabophonie. Pour l'instant, l'essentiel de notre propos aura comme objet les relations de l'individu aux infragroupes et au groupe auquel il appartient et, par la force des choses, les relations des infragroupes par rapport au groupe. Nous traiterons en parallèle deux ensembles de données, des données culturelles en prenant comme base Linton (1959) et des données linguistiques considérées comme résultant d'un comportement en société et non en soi, c'est-à-dire abstraites de leur contexte social de production et réduites à leur système interne.

Nos réflexions découlent de notre observation du jeu des institutions dans des sociétés à tradition écrite ayant atteint un haut degré d'organisation. Nous croyons qu'elles pourraient s'appliquer, mutatis mutandis, à des sociétés à tradition orale, dont notre connaissance est trop sommaire pour que nous puissions nous hasarder à en tenir compte.



Étant donné un certain flou dans la terminologie de la sociolinguistique, nous croyons utile d'indiquer brièvement celle que nous allons utiliser dans cet article.

Par groupe, nous entendons la société globale première où s'insère l'individu, par exemple la société québécoise ou la société tunisienne, ce qui correspond sensiblement à la notion occidentale de nation. À ce groupe correspondent une culture et un sociolecte. C'est par rapport au groupe que se situent les infragroupes constitués par un ensemble plus ou moins considérable d'individus réunis par des caractéristiques communes plus ou moins aléatoires ou pertinentes comme l'âge, la profession, le niveau socio-économique, le niveau d'éducation, la région qu'ils habitent, etc.. Aux infragroupes correspondent une infraculture et un infralecte. (C'est pour éviter le terme « sous-culture », dangereusement péjoratif, que nous utilisons le préfixe infra plutôt que sous). D'un autre point de vue, le groupe peut faire partie d'un supragroupe, doté d'un supralecte et d'une supraculture, ce qui permet de bien distinguer par exemple la culture et le sociolecte québécois de la supraculture et du supralecte français, ou de discuter de la double relation de la culture tunisienne avec la supraculture et le supralecte arabes ou français. L'ensemble ainsi organisé (individu — infragroupes — groupe — supragroupe) constitue un continuum à la fois linguistique et culturel formé d'un noyau (ce qui fait que le français est le français et non l'arabe) et de modulations plus ou moins nombreuses et importantes greffées sur le noyau. Le tableau qui suit illustre cette double terminologie.


Voir Tableau


Nous entendons par régulation linguistique le phénomène par lequel les comportements linguistiques de chaque membre d'un groupe ou d'un infragroupe donné sont façonnés dans le respect d'une certaine manière de faire sous l'influence de forces sociales émanant du groupe ou de ses infragroupes. Elle provoque deux types de réaction, soit de mimétisme linguistique (imitation de l'usage d'un infragroupe ou du groupe) sous l'influence de la fonction intégrative de la langue (Corbeil, 1980b : 74 et suiv.), soit de respect de l'usage d'un infragroupe considéré comme l'usage le meilleur, même si ce n'est pas celui de l'individu lui-même (Boudreault, 1973 : 123-207) sous l'influence du principe de dominance, dont nous traiterons plus loin. Nous réservons le terme de concurrence linguistique pour désigner le phénomène par lequel deux ou plusieurs langues sont utilisées sur un même territoire et provoquent une dynamique de partage ou des fonctions de la langue, ou des différents types de communications institutionnalisées, ou des allégeances chez les individus, partages qui peuvent dégénérer en conflits. Il existe une certaine analogie entre régulation et concurrence linguistiques. Nous croyons cependant utile des les distinguer à cause de leur finalité : la régulation linguistique recherche la coexistence et la compatibilité des infralectes pour permettre la plus large intercompréhension des membres du groupe à l'intérieur du sociolecte; la concurrence linguistique tend toujours vers le plus grand unilinguisme possible, en faisant prédominer une langue sur les autres. Lorsqu'un infralecte est trop loin du sociolecte, on retrouve des phénomènes de concurrence linguistique, comme il est arrivé dans le cas des dialectes français, ou comme il arrive dans le cas des dialectes arabes par rapport à l'arabe classique.

Le présent article se divise en trois grandes parties. Nous présenterons tout d'abord l'exposé de l'arrière-plan théorique, emprunté à l'anthropologie, que nous avons l'intention d'appliquer à la langue. Puis, nous ferons l'inventaire des forces sociales de régulation linguistique, que nous serons bien obligé de présenter l'une à la suite de l'autre. D'où, en troisième lieu, le besoin de compenser cette impression de statisme en essayant d'ébaucher les principes dynamiques de la régulation linguistique. Nous pourrons alors examiner de ce point de vue la notion de qualité de la langue.



Nous avons déjà eu l'occasion (Corbeil, 1980b : 81-90) d'esquisser l'arrière-plan anthropologique qui inspire nos réflexions sociolinguistiques. Nous reprendrons ici quelques concepts-clés en essayant de pousser plus loin l'exploration de certaines de leurs conséquences.

Le concept le plus fondamental est celui de culture, d'où découlent la distinction entre modèle réel et modèle construit et l'analyse du rapport entre modèle réel et modèle construit.

La culture est « la configuration des comportements appris et de leurs résultats, dont les éléments composants sont partagés et transmis par les membres d'une société donnée ». (Linton, 1959 : 33) Cette définition, fort synthétique, a l'avantage cependant de comporter les traits pertinents de la notion de la culture. Tout récemment, Hall (1979 : 21) retient les mêmes éléments comme essentiels. Il s'agit donc d'un ensemble organisé et non d'une collection d'éléments disparate : la culture est le lieu où chaque élément acquiert sa signification. La culture implique deux phénomènes, dont la contrepartie est d'exclure de la notion les faits automatiques comme déglutir, digérer, respirer, ou les faits strictement individuels qui forment la personnalité : d'une part, l'apprentissage et son revers, la transmission, qui sont les deux aspects de l'enculturation, définie comme le processus d'acquisition de la culture du groupe où l'on naît; d'autre part, le partage, la participation d'un nombre plus ou moins grand de personnes à une même manière de vivre, de penser, de juger, de parler, ce qui enracine la culture dans le groupe et explique qu'elle est antérieure et qu'elle subsiste à la durée d'existence de chaque individu. Dans cette perspective, chacun pénètre au moment de sa naissance dans le courant d'une culture, est soumis à l'enculturation, vit à sa manière la culture dans son âge adulte en réagissant à ce qui lui déplaît ou ne lui convient pas, ce qui l'amène parfois à créer lui-même des nouveautés ou à s'adapter aux nouveautés des autres ou à celles qui viennent d'ailleurs, d'une autre culture avec laquelle lui ou son groupe entre en contact; puis l'individu meurt et disparaît, en laissant des traces plus ou moins nettes de son passage, plus ou moins intégrées à leur tour dans la culture. Il apparaît alors nettement que l'enculturation explique à la fois la conservation et la mutation de la culture. Herskovits (1952 : 32) avait déjà fort bien réduit ce paradoxe : « Le principe fondamental est clair. l'enculturation de l'individu dans les premières années de sa vie est le principal mécanisme de la stabilité culturelle, tandis qu'agissant sur des êtres plus mûrs, le même processus est un important facteur de changement. »

Par l'enculturation, l'individu apprend et intègre des modèles pour chacun de ses comportements, y compris ses comportements linguistiques, c'est-à-dire qu'il acquiert une certaine conception de la manière dont il faut se comporter ou agir au sein de son groupe ou des infragroupes auxquels il a affaire pour s'y intégrer ou s'en faire accepter.



Les choses se compliquent lorsque l'on passe de la culture vécue à la culture décrite, dans notre cas de la langue vécue à la langue décrite. Il n'est pas sans importance de rappeler que ce passage s'effectue par l'intermédiaire d'une ou de plusieurs personnes qui tentent par leurs travaux d'extraire du vécu individuel les éléments stables ou communs à un groupe ou à un infragroupe, au moment de l'observation (même si les données appartiennent au passé), donc qui font un tri, une sélection : la description exhaustive de la culture réelle, ou de la langue réelle, ne serait-ce que d'une seule personne, est impossible. Tout le problème épistémologique est là, dans ce passage du réel au construit, ce qui nous amène à distinguer deux types de modèle. Le modèle réel est « l'aire de variabilité à l'intérieur de laquelle le comportement est jugé acceptable et à l'extérieur de laquelle il est jugé bizarre et provoque des réactions diverses qui se traduisent soit par des punitions, soit par des félicitations » (Corbeil, 1980b : 83). Pour un même élément de la culture, la langue par exemple, a existe autant de modèles réels qu'il y a d'infragroupes dans le groupe (le français montréalais par rapport au français québécois, par exemple) ou de groupes dans le supragroupe (le français québécois ou belge par rapport au français français ou au français « international »). De plus, le même individu participe à plusieurs modèles réels selon que sa mobilité sociale et spatiale l'amène à participer à plusieurs infragroupes ou groupes d'un même supragroupe (par exemple, l'évolution d'un enfant qui grandit dans un quartier populaire de Montréal, devient ingénieur, travaille à Montréal, pour ensuite prendre la direction d'un chantier en Algérie). Que le linguiste se place du point de vue de l'individu ou du groupe, a se trouve toujours face à un complexe de modèles réels, face à la variation des comportements, linguistiques ici. Son premier choix est donc ou d'intégrer la variation dans sa description ou de l'éliminer. D'où l'importance de la notion de modèle construit produit par le chercheur à la suite de certains choix à la fois entre diverses méthodes d'analyse et entre les multiples données fournies par l'observation, ce qui nous le fait définir comme « une aire de plus petite surface délimitée par le chercheur au sein du modèle réel en suivant ses options théoriques et méthodologiques ». Le modèle construit ne coïncide jamais et ne peut jamais coïncider avec le modèle réel. Ou il a pour objectif de décrire le réel : ce qu'on lui demande alors est d'être le plus fidèle possible; ou il vise à expliquer le réel sans vouloir le décrire, et on s'attend alors à ce qu'elle simule bien, comme lorsque l'on traite les règles d'une grammaire transformationnelle par ordinateur pour vérifier si en les appliquant, la machine produit des phrases « correctes ». Chose certaine, on se retrouve ici une seconde fois devant une variation, mais d'un autre ordre, celui des divergences entre les chercheurs linguistes.

Le fait de considérer la langue dans cette perspective redonne beaucoup de vitalité à des considérations qui autrement paraîtraient aller de soi.

La seule chose qui soit réelle, c'est le comportement linguistique de l'individu, dont la seule manifestation explicite, concrète, est la chaîne sonore produite, donc une série de sons se succédant dans le temps et formant des groupes plus ou moins complexes séparés par des respirations, des pauses, des arrêts, des silences. Tout le reste, surtout le sens et les règles présidant à l'assemblage des éléments, est implicite, enfoui dans l'intelligence et la mémoire des locuteurs, hors d'atteinte immédiate de l'auditeur comme de l'observateur. En linguistique, le réel est toujours individuel et toujours en situation, déterminé par des coordonnées temporelles, spatiales et sociales. Dans cet esprit, on pourrait dire que la langue n'existe pas, mais qu'a n'y a que des individus qui parlent!

Cette boutade attire l'attention sur le fait que la langue est un être de raison, et ce à un double titre. Comme modèle réel, elle est ce par quoi l'individu s'exprime et communique avec les membres du groupe où a se trouve, conformément aux habitudes de ce groupe. En ce sens, la langue est un moyen d'intégration sociale, un vecteur privilégié du sentiment d'identité culturelle, en somme l'occasion d'affirmer ou de nier, volontairement ou malgré soi son appartenance à un groupe. De plus, c'est dans ce sens de modèle réel que la langue est transmise et apprise, qu'elle est partagée par les membres du groupe, qu'elle est donc un élément de la culture. La régulation linguistique ne concerne, à l'évidence, que ce seul sens du mot langue, la langue en tant que comportement. Comme modèle construit, c'est-à-dire comme résultat de l'activité du linguiste, elle est un produit de la culture, entrant dans la catégorie des produits scientifiques, donc une somme des connaissances sur lesquelles soit les membres du groupe, soit les linguistes s'entendent plus ou moins. Il apparaît ainsi clairement que la langue comme modèle réel n'est pas synonyme de la langue comme modèle construit. Les deux concepts ne sont pas du même ordre : le premier est du domaine des phénomènes, le second de celui des connaissances. La régulation linguistique, donc la notion de qualité de la langue, ne se fonde pas sur l'une ou l'autre théorie linguistique, si ce n'est comme moyen d'obtenir une description du noyau de la langue-modèle réel en ne retenant que les points communs de tous les modèles construits proposés. Et encore ne serait-ce qu'une approximation, dont la validité dépend du nombre et de la qualité des modèles construits disponibles. Nous examinerons par la suite le rôle que jouent les modèles construits comme facteurs de régulation linguistique.

Si la langue-modèle réel ne se manifeste qu'au travers des comportements des individus, elle préexiste et subsiste à chaque individu. Elle existe donc en soi et évolue selon sa propre dynamique interne, à l'occasion des comportements des usagers. Nous revenons ainsi au phénomène d'enculturation : pour l'individu, la langue est un avant, une chose apprise dans l'enfance, un bien collectif sur lequel il a bien peu de prise. C'est cependant par la convergence des changements individuels que la langue peut évoluer. L'évolution linguistique est toujours en cours, si on considère la langue comme comportement. En posant la distinction entre synchronie et diachronie, Saussure se plaçait du point de vue de la description linguistique, donc de la langue comme modèle construit; il réagissait à l'emprise des études historiques à son époque et surtout fondait une approche méthodologique capable de faire apparaître le système en dissipant le brouillard des détails historiques. Il ne niait pas la continuité de l'évolution, il en faisait abstraction ce que confirme sa définition de la synchronie comme une période de relative stabilité entre deux états du système (Saussure, 1962 : 140). La distinction entre langue et parole rejoignait la même préoccupation : dans son esprit, la parole est la langue en tant que comportement réel, donc une réalisation individuelle où se manifeste la variation, tandis que la langue est pour lui le modèle construit, obtenu par l'élimination des éléments variables au profit des éléments communs au plus grand nombre de locuteurs. Si, comme le fait Bailey (1973), on se préoccupe d'observer la variation linguistique, on est logiquement amené à se placer dans la perspective de l'évolution continue, donc à repousser la distinction synchronie/diachronie, et à privilégier une description de la parole, c'est-a-dire à intégrer les particularismes plutôt qu'à les éliminer. Mais, d'une part, on bénéficie aujourd'hui pour ce faire des résultats de la linguistique structurale (du moins pour certaines langues européennes comme l'anglais ou le français, ce qui n'est pas le cas pour l'arabe et encore moins pour les langues africaines); d'autre part, on aboutit, ici aussi à un modèle construit, dans la même relation au réel que le modèle saussurien. La notion de qualité de la langue nous apparaît relever d'une linguistique de la parole, donc de la variation, et non d'une linguistique de la langue-modèle construit.

À partir de ces remarques, on voit mieux maintenant comment se pose le problème de la régulation linguistique. Si, par hypothèse, le comportement linguistique de l'individu était libre de toutes contraintes, laissé totalement à lui-même, les variations personnelles s'additionnant et se consolidant au fil des ans finiraient par rompre la communication avec les autres individus : la communauté linguistique éclaterait. L'hypothèse nous apparaît immédiatement absurde. Mais si, au lieu de l'appliquer à un individu, on l'applique à un groupe ou à un infragroupe, elle acquiert toute sa valeur et elle explique la constitution des créoles ou celle des dialectes romans à partir du latin : le phénomène de créolisation ou de dialectisation suppose une période suffisamment longue pendant laquelle la régulation linguistique a été inopérante au niveau du supragroupe et réduite à la nécessité de l'intercommunication des individus, au jour le jour, au sein de groupes restreints et isolés.

Il y a donc grand intérêt à comprendre le phénomène de la régulation, puisqu'il explique comment la variation et l'uniformisation linguistique peuvent se manifester en même temps dans le même groupe, sans qu'il y ait conflit ou contradiction, conclusion à laquelle arrive de son côté Fishman (1971 : 70) : « Both uniformisation and différentiation are found to go on simultaneously. » On voit alors pourquoi nous nous risquons ici à formuler les éléments d'une théorie de la régulation linguistique. Il ne faut surtout pas y voir une opposition avec les linguistes qui s'intéressent à la variation. Pour nous, les deux questions vont de pair et exigent toutes deux une explication qui puisse tenir compte en même temps de l'une et de l'autre.

La principale force de régulation linguistique est l'apprentissage de la langue comme partie intégrante du processus d'enculturation, c'est-à-dire l'acquisition de la langue comme modèle réel de comportement linguistique. Nous y distinguons trois moments : l'apprentissage primaire ou familial, l'apprentissage secondaire ou scolaire et l'apprentissage tertiaire ou continu.

Au cours de l'apprentissage primaire, l'enfant apprend d'abord la langue de son milieu immédiat, la langue de sa famille, surtout par les contacts avec sa mère. Il apprend une langue essentiellement orale, à destination utilitaire, d'où un apprentissage par mimétisme — l'enfant essaie de reproduire les chaînes sonores qu'il entend — et par conditionnement, où la récompense est l'efficacité de la communication (obtenir ce qu'il souhaite par exemple) et la punition la non-communication, l'échec de l'expression. En prenant de l'âge, l'enfant agrandit son champ d'exploration et du même coup ses expériences linguistiques : il entre en contact avec sa famille élargie (grands-parents, oncles, tantes, cousins et cousines) et avec les amis de la maison; il parcourt son quartier et parle avec les gens; enfin il apprend à manipuler certains instruments de communication de masse, surtout la radio et la télévision. Tous ses interlocuteurs ne parlent pas exactement de la même manière, d'où une première expérience de la variation linguistique où domine cependant le modèle de la famille et du quartier d'enfance. L'enfant se constitue ainsi une grammaire intérieure dont les règles de profondeur lui permettent à la fois de s'exprimer (compétence d'expression) et d'interpréter les faits de variation chez les autres (compétence de reconnaissance). La part de la réflexion ou de la systématisation consciente est alors très réduite, pour ne pas dire inexistante : le processus d'acquisition de cette grammaire d'enfance est du type mise en place de réflexes conditionnés. « Ce premier acquis devient si efficace qu'il constitue la routine du comportement quotidien [...] sans dépasser le seuil de la conscience » (Herskovits, 1952 : 32). La compétence d'expression s'exerce toujours à ce moment selon le modèle linguistique du milieu immédiat, avec parfois quelques tentatives de s'adapter à un autre style pour certains interlocuteurs. Il se produit donc un premier modelage linguistique, qu'on pourrait appeler langue maternelle, si on entend par là non seulement la connaissance du noyau d'un système linguistique particulier (le français ou l'arabe par exemple), mais surtout la manière de la réaliser dans un certain milieu à une certaine époque (le français d'un quartier de Montréal ou l'arabe d'un quartier de Tunis ou de Sfax). Il est essentiel de remarquer que l'apprentissage premier aboutit chez l'enfant à une stratégie de la variation linguistique, dont le résultat est la reproduction du modèle familial (famille et quartier) et la capacité de reconnaître un certain nombre de divergences à ce modèle; la compétence d'expression est donc moins grande que la compétence de reconnaissance. Nous rejoignons ici les arguments de Bailey propres à légitimer la nécessité d'une grammaire incluant la variation : « A child, in an on-going process, is constantly revising his internalised grammar with every new encounter with systematic variation in the speech of others, and this is done in such a way as to create an underlying grammar which will generate all the variants that he must competently cope with [...]. The result is that what the child produces gets more and more restricted to the exemplar of his peers (unless he is isolated from them), while what he has in his understanding competence is constantly being enlarged » (Baily, 1973 : 23-24).

Puis l'enfant est soumis à une forme quelconque d'instruction, différente d'un pays à l'autre. À notre époque, dans la plupart des sociétés, cela se fait par l'entrée de l'enfant à l'école à un âge qui varie beaucoup selon le système d'enseignement, surtout en ce qui concerne l'école maternelle (par exemple, à l'âge de trois ans, bientôt deux, en France). Le fonctionnement de l'école suppose et privilégie le choix d'un infralecte parmi tous ceux qui composent le tissu linguistique du groupe soit comme langue d'enseignement (la langue dans laquelle l'école fonctionne), soit comme langue enseignée (la langue comme matière de cours), ce que l'on observe dans toutes les sociétés. L'école québécoise favorise « le français standard québécois » (Gagné, 1980 : 85), l'école tunisienne, l'arabe classique, l'école française, le français des gens instruits de la région parisienne, l'école sénégalaise, le wolof tel que le décrit le CLAD (Centre de linguistique appliquée de Dakar), etc.. La langue enseignée acquiert ainsi le prestige de l'Écriture et un statut supérieur du fait qu'elle est confirmée et imposée par l'appareil pédagogique au détriment des autres variantes. Pour l'enfant, l'entrée à l'école est une véritable révolution : il accède à une forme écrite de son sociolecte, il découvre le découpage linguistique, surtout en lexèmes et morphèmes, il apprend à réfléchir sur le fonctionnement linguistique comme objet en soi par la notion de règle et par l'entraînement à l'analyse, début d'une sorte de distanciation entre la langue comme comportement et la langue comme réalité extérieure à soi comme élément de la culture du groupe. Son expérience de la variation linguistique s'élargit au contact de la langue de l'école et de celle de ses condisciples, qui ne viennent pas tous du même milieu, surtout dans le contexte de l'école publique. Mais le plus important est que l'école lui fait découvrir que tous les infralectes ne sont pas égaux, qu'il existe une hiérarchie qui les situe les uns par rapport aux autres, enfin que l'un d'entre eux est plus important, puisqu'il est celui de l'école, décrit dans les grammaires et les dictionnaires et imposé par les exercices et les examens. L'enfant doit résoudre pour lui-même divers écarts qu'il ressentira dans les manières d'utiliser la langue autour de lui : entre le modèle familial, le modèle proposé par l'enseignement et le modèle réalisé par ses professeurs qui peut fort bien ne coïncider ni avec celui de l'école, ni avec celui de l'enfant; écart entre la langue de son milieu et la langue de l'école dans les cas de multilinguisme, lorsque la langue de l'école n'est pas la langue de l'enfant (école en français pour un enfant non-francophone, école en wolof pour un enfant sérère, etc.). Les résultats de l'apprentissage sont de divers ordres : constitution d'une conscience linguistique par l'appareil pédagogique qui servira de référence pour apprécier les comportements linguistiques, tant les siens propres que ceux des autres; modification de la grammaire intérieure d'enfance, dont les règles se complexifient et se raffinent, d'où une augmentation de la compétence d'expression et, plus encore, de la compétence de reconnaissance; enfin, conséquence plus importante, la manière dont l'enfant ou l'adolescent réagira personnellement à la langue de l'école selon qu'il en fera son propre modèle, qu'il cherchera un compromis entre elle et son propre infralecte, ou qu'il refusera de l'intégrer ou ne réussira pas à le faire, sans qu'on sache cependant beaucoup de choses aujourd'hui sur la part du refus ou de l'incapacité d'assimiler le modèle scolaire dans l'échec de certains enfants.

L'école, tôt ou tard, débouche sur les débuts de la vie adulte tout au long de laquelle l'apprentissage de la langue se poursuivra sans arrêt, mais en redevenant pour le plus grand nombre un apprentissage plus inconscient que celui de l'école. La langue est alors surtout un modèle réel de comportement, traversé par des moments de réflexion ou de doute au cours desquels l'adulte interroge les ouvrages de description linguistique. L'apprentissage continu de la langue est directement influencé par le destin de chaque individu. Trois facteurs auront sur cet apprentissage une influence décisive : tout d'abord, le type d'activité professionnelle de l'individu, c'est-à-dire le ou les rôles qu'il jouera au sein du groupe; d'où découle son statut dans le groupe; enfin, la mobilité de l'individu qui favorisera plus ou moins ses contacts soit avec les divers infragroupes, soit avec les autres groupes du supragroupe, soit avec d'autres groupes linguistiques. L'apprentissage continu déterminera la connaissance qu'a l'individu de la variation linguistique dans sa propre langue, l'évolution de son propre modèle de comportement linguistique en fonction de cette connaissance de même qu'en fonction de l'évolution de son statut dans la société; il déterminera aussi l'attitude qu'aura l'individu à l'égard de sa langue par rapport aux autres langues qu'il connaîtra.

Pour l'élaboration d'une théorie globale de la régulation linguistique, nous tirons du facteur apprentissage deux conséquences principales.

Dans chaque société, parmi toutes les variantes d'une langue, on en choisit une dont on fera soit la langue à enseigner, donc la langue décrite par l'appareil pédagogique, soit, avec moins d'efficacité, la langue d'enseignement, donc la langue que devrait utiliser chaque professeur au cours de son enseignement. Cette variante, de ce fait, s'imposera peu à peu comme étant la norme, la langue par excellence. Mais il est utile de garder en mémoire qu'à l'origine, il y a un choix et que ce choix a été celui d'un infragroupe ou d'une personne au pouvoir, à la suite d'un débat plus ou moins intense et plus ou moins démocratique. Les exemples confirmant cette thèse sont nombreux. Ainsi quand Jules Ferry institue en France « l'école gratuite laïque et obligatoire » sous la IIIe République, par un ensemble de textes datant de mars 1881 jusqu'à la fin de 1883, il ne lui vient pas à l'esprit de choisir autre chose comme langue enseignée et langue d'enseignement que la langue « nationale », c'est-à-dire la langue de la Cour et de la Ville récupérée par la Révolution française (Brunot, 1967), en continuité avec l'édit de Villers-Cotterêts (1539) et dans l'esprit de Vaugelas, confirmant de ce fait le rejet des dialectes ou des variantes du français en France à cette époque et le refus de considérer les autres langues en usage sur le territoire français (le provençal, le breton, le basque et l'alsacien) au nom de l'unité nationale. Plus près de nous, on peut citer le débat qui partage la société québécoise quant à la norme du français que doit favoriser le Ministère de l'Éducation et la manière dont se dégage un certain consensus à l'égard de l'usage des classes instruites québécoises, usage qui se situe entre l'usage populaire et l'usage parisien, mais qui intègre des éléments propres au Québec. Enfin, on peut observer que l'intégration des langues africaines dans les systèmes d'enseignement pose pour chaque pays et chaque langue le problème du choix d'un « standard » comme modèle à enseigner, ce qui implique une description globale de la langue (noyau + variantes) et l'intervention des autorités en tant que responsables du choix. Lors de la dernière table ronde des centres de linguistique appliquée d'Afrique noire (Yaoundé, 1981), de nombreuses communications ont traité de cette question.

Seconde conséquence : au sortir de l'école, l'évolution linguistique de l'adulte est en rapport étroit avec les rôles qu'il jouera dans la société, notamment avec ses activités professionnelles. La fonction intégrative de la langue entre en jeu de nouveau, à l'âge adulte cette fois. Par son activité professionnelle, chaque individu participe au groupe exerçant la même occupation que lui, dont l'une des caractéristiques est un certain modèle linguistique. Nous sommes ici devant la relation qui existe entre structure sociale et variation linguistique. Une pratique de la régulation linguistique implique nécessairement un type d'organisation sociale et politique de la société. L'adulte peut évoluer du point de vue linguistique selon trois directions principales, nous semble-t-il. Ou bien, son activité professionnelle confirme la variante linguistique de son enfance. Par exemple, l'enfant d'un ouvrier peut devenir à son tour ouvrier et revenir, après sa scolarisation, à la variante linguistique de cet infragroupe, la perpétuant ensuite par transmission à ses propres enfants. Ou bien, l'activité professionnelle met l'adulte en contact régulier avec la variante du système scolaire et des communications institutionnalisées (cf ci-après) qui demeurera son modèle personnel et qu'il transmettra à son tour, conformément à la tradition de sa propre famille, ou en provoquant chez lui et chez ses enfants une mutation culturelle par changement d'allégeance linguistique par rapport à sa variante d'enfance. Enfin, l'adulte peut être amené à utiliser une autre langue que sa langue maternelle, par exemple l'anglais au lieu du français comme il arrive au Canada, ou le français à la place d'une langue africaine comme on l'observe en Afrique noire pour un grand nombre de professions. Si le choix de cette autre langue se transmet aux enfants, il y a transfert linguistique.

La deuxième force de régulation linguistique est l'influence du ou des modèle(s) linguistique(s) propre(s) aux communications institutionnalisées.

Nous entendons par communication institutionnalisée l'acte, le plus souvent anonyme ou impersonnel, par lequel une institution communique avec des personnes ou avec d'autres institutions, pour les fins de ses activités. Par exemple, l'État avec les citoyens par le biais d'une grande variété d'imprimés administratifs, une société commerciale avec ses employés, ses clients, ou ses fournisseurs. Nous donnons ici au terme « institution » son, sens le plus large d'entité devant son existence à une loi (personnes morales ou associations), à un accord international (l'ONU, la CEE, par exemple) ou encore à une constitution coutumière ou écrite, comme les États (Corbeil, 1980b : 79).

La typologie des communications institutionnalisées varie selon les genres de sociétés et donc d'organisations sociales. Comme facteurs de régulation linguistique, nous identifions aujourd'hui les institutions suivantes, dont les attitudes et les comportements linguistiques ont une influence régulatrice certaine : le système d'enseignement, dont nous avons traité précédemment; l'administration publique, par le prestige qu'elle confère à la variante qu'elle choisit comme langue des lois, règlements, directives, des imprimés administratifs, des communications écrites et parlées des hommes politiques et des fonctionnaires; les institutions économiques, y compris les industries culturelles (édition et diffusion des livres, des disques, des films, etc.) et les mass média (journaux, radio, télévision), qui confèrent une motivation socio-économique à la langue ou à la variante qu'elles utilisent et diffusent; la littérature et les publications scientifiques ou techniques, la première constituant l'affirmation et l'illustration d'une ou de plusieurs variantes dans des relations complexes de complémentarité ou de concurrence (les « bons » et les « mauvais » écrivains), les secondes accordant un prestige certain à la variante ou à la langue qui donne accès aux connaissances et au savoir-faire. Enfin, dans certaines circonstances historiques, on peut ajouter la religion à la liste. Ainsi il est évident que l'Islam est un puissant facteur de conservatisme linguistique en langue arabe par l'affirmation du Coran (VIIe siècle) comme norme linguistique par excellence; on peut aussi citer comme exemple le fait que la religion catholique a favorisé la survie du français en Amérique (Québec, Acadie, chez les Franco-Américains) de par l'identification du catholicisme au français et du protestantisme à l'anglais : la religion déterminait alors l'appartenance linguistique.

Les communications institutionnalisées entraînent d'importantes conséquences en régulation linguistique.

Les groupes de pouvoir (pouvoirs politique, économique, administratif et religieux) ont la capacité de choisir et d'imposer une langue ou une variante d'une langue comme modèle à utiliser dans leurs propres communications. Lorsque le choix de tous les ordres de pouvoir est identique, la langue ou la variante de la langue choisie s'en trouve très solidement soutenue et confirmée dans le statut de langue officielle, reléguant ainsi au second plan les autres variantes ou les autres langues. Mais on observe que les choix ne sont pas toujours les mêmes et qu'une concurrence se manifeste alors entre les langues ou les variantes de la langue retenue par l'un ou l'autre ordre de pouvoir. Dans ce cas, on note que l'usage du pouvoir économique tend à prédominer dans l'ensemble de la population, comme langue de promotion et de succès socio-économique.

Le pouvoir politique peut déterminer par loi par règlement, par décret ou par simple décision administrative le statut et l'emploi des langues ou des variantes de langue en usage sur son territoire. La politique linguistique peut alors être globale et détaillée comme au Québec, ou procéder par secteurs d'application comme il arrive dans la plupart des pays où elle se disperse dans de nombreux textes relatifs à l'enseignement, à l'affichage public ou à la signalisation routière, à la langue des contrats ou des textes de loi à la protection du consommateur par le biais de prescriptions touchant les textes et étiquettes accompagnant les produits, etc. L'inventaire de Wallace Schwab (1979) des textes législatifs sur l'emploi des langues au Québec, au Canada, en France, en Belgique, en Suisse, au siège des Communautés européennes et du Conseil de l'Europe est très significatif à cet égard.

Les institutions peuvent contrôler et, de fait, contrôlent l'usage qu'elles font de la langue ou des langues dans leurs communications. Les moyens pour ce faire sont très divers : emploi d'un personnel spécialisé, rédacteurs ou traducteurs, constituant parfois un service de linguistique dûment identifié à la fonction de régulation linguistique interne; normalisation officielle de 12 terminologie administrative et technique en usage au sein de l'institution normalisation des imprimés de gestion, donc de la langue qui y est employée directives aux employés sur l'usage de la langue ou des langues au sein d. l'entreprise, etc.

On voit ainsi que de nombreuses décisions sont prises, au jour le jour, qui ont trait à l'emploi des variantes d'une langue ou à l'emploi des langues dans l'activité quotidienne des institutions relevant des divers ordres de pouvoir. L'ensemble finit par donner plus d'importance à une variante ou à une langue par rapport aux autres, donc par confirmer un modèle linguistique, qu'on désigne souvent par l'expression usage dominant.

L'appareil de description linguistique, c'est-à-dire la langue comme modèle construit, constitue la troisième force de régulation linguistique.

À première vue, l'affirmation peut paraître surprenante, surtout dans les milieux où on soutient « l'objectivité » des travaux linguistiques. Elle le devient de moins en moins à mesure qu'on y réfléchit.

Il faut, au départ, prendre conscience des conditions dans lesquelles s'exerce l'activité de description de la langue.

Celui qui décrit la langue ne décrit pas n'importe quel usage de cette langue, encore moins la totalité des usages. En général il choisit, et le plus souvent il choisit l'usage dominant. Vaugelas est toujours d'actualité, qui avouait avec franchise et une certaine candeur décrire la langue de la Cour et de la Ville, confirmée par l'usage des bons écrivains; et qui attribuait le « mauvais » usage à « la pluralité des voix ».

Celui qui décrit appartient à un groupe défini par un statut, un lieu, une époque. Il adhère également à certaines idées au sujet de la langue, qui le font ainsi participer à une école de pensée en particulier. Le plus souvent, il décrit l'usage de son groupe. S'il en décrit un autre, se pose le problème délicat de la relation, consciente ou inconsciente, qui s'établit alors entre le descripteur et le groupe décrit. On retrouve ici le problème plus global de l'anthropologue et de son ombre : l'impossibilité de faire abstraction de ses propres modèles et de sa propre culture en observant et en décrivant l'autre.

D'autre part, certains éléments de l'épistémologie de la linguistique font apparaître le caractère relatif des résultats obtenus. Deux surtout sont pertinents à notre propos. D'abord, le type de « vérité » auquel on arrive. Mis à part la phonétique dont la vérité est de type expérimental, fondée sur la possibilité d'obtenir toujours les mêmes résultats dans les mêmes conditions ou de reproduire artificiellement les faits, la « vérité » linguistique est du type « science humaine », constituée par la convergence des résultats auxquels arrivent plusieurs chercheurs, le témoignage d'un seul étant sujet à caution, selon l'adage « testis unus, testis nullus ». On voit immédiatement la conséquence de ce type de vérité lorsque les chercheurs décrivent, en majorité, un même usage : les autres deviennent « faux » ou prennent l'apparence du faux, d'où la rengaine « ce n'est pas français » quand ce n'est pas inclus dans la description majoritaire. En second lieu, il est nécessaire de tirer les corollaires du fait que la description linguistique elle-même varie soit selon les écoles, soit selon l'objet, soit enfin selon la taille de l'échantillon décrit (idiolecte, infralecte, sociolecte ou supralecte), en somme selon la distance plus ou moins grande qui existe entre les comportements réels des locuteurs et la description qu'on en donne.

Dans cette perspective, il apparaît nettement qu'une description linguistique doit être « située » au terme d'un examen critique attentif et difficile dont la majorité des utilisateurs de cette description n'ont pas les moyens. D'où le rôle, bien involontaire souvent, parfois même ouvertement récusé, que joue la description de la langue comme force de régulation linguistique : les utilisateurs réduisent la réalité linguistique au contenu des ouvrages qu'ils consultent épisodiquement. Sur ce point, l'écart est total entre eux et les linguistes qui connaissent les limites de leurs travaux ou de ceux de leurs collègues.

Du point de vue où nous nous plaçons, nous classons les produits de la description linguistique en trois catégories, selon l'objectif principal que poursuivent les auteurs.

D'abord, les ouvrages normatifs, plus ou moins militants du bon usage, le plus souvent des grammaires ou des manuels d'enseignement de la langue maternelle ou d'une langue étrangère. L'intention pédagogique est toujours présente dans ces ouvrages et on rejoint par là le facteur apprentissage de la langue. Pour la langue française, le plus connu de ces ouvrages est Le Bon Usage de Grevisse.

Puis, les ouvrages descriptifs, de type linguistique, dont l'addition, lorsqu'ils traitent d'une seule et même variante, finit par consolider cet usage dans le rôle d'archétype de la langue au détriment des autres usages. Par exemple, la plupart des linguistes en France décrivent le français écrit, parfois parlé, de la population instruite de Paris.

Enfin, il y a les ouvrages commerciaux, destinés à une clientèle définie d'acheteurs potentiels, d'où des préoccupations de prix et d'adaptation aux caractéristiques des usagers. Ce sont surtout des dictionnaires et des manuels scolaires. Les auteurs de ces ouvrages sont dans une situation difficile : professionnellement, ils aspirent à décrire la langue le plus exactement possible, mais ils doivent tenir compte des contraintes commerciales découlant de la concurrence et des réactions ou habitudes des acheteurs, adultes ou enfants. Bien souvent, ces ouvrages sont plus normatifs que descriptifs, soit volontairement, soit malgré eux, de par la manière dont les utilisateurs en tirent argument et d'après les traditions lexicologiques ou grammaticales.

En définitive, l'appareil de description joue, en régulation linguistique, le rôle de surmoi linguistique collectif et ce de différentes manières.

Tantôt, l'appareil explicite le surmoi Quand on dit « la langue », on désigne, en fait, la variante de la langue qui est l'objet habituel de la description et qui servira de base de comparaison par rapport à laquelle on classera et on évaluera les autres variantes. Il est, à ce sujet, important de noter que les groupes de pouvoir ont la capacité de contrôler, ou tout au moins d'influencer, l'objet et le fonctionnement de l'appareil de description par le biais des organismes nationaux de recherche et de subventions, ou encore par l'acceptation ou le refus d'éditer ou de diffuser les résultats des travaux.

Tantôt, l'appareil atténue le rigorisme du surmoi linguistique. Ou bien il démontre le relativisme linguistique par l'analyse de la variation ou par l'observation de son universalité, pour toutes les langues à toutes les époques. Ou bien il constate l'écart entre les conclusions tirées de l'observation des faits et les prescriptions d'un certain militantisme normatif.

Tantôt, enfin, l'appareil sert à psychanalyser le surmoi linguistique, en ce sens que la compréhension et la description du phénomène normatif d'une part, l'analyse des mécanismes de la régulation linguistique d'autre part, démontrent que ce n'est pas la langue en soi qui est ici en cause, mais bien le phénomène plus général de la contrainte sociale dans les groupes humains organisés. La « norme » n'est alors plus un problème linguistique, mais un problème sociologique.

Voilà donc les forces de régulation linguistique que nous identifions aujourd'hui et l'action particulière de chacune d'elles telle que nous la percevons.

Nous voudrions maintenant les considérer en tant que système et chercher à saisir les principes dynamiques qui en commandent le fonctionnement.

Nous en distinguons quatre : le principe de convergence, le principe de dominance, le principe de persistance et le principe de cohérence.

Le principe de convergence se définit ainsi : la régulation linguistique est d'autant plus forte au sein du groupe (ou du supragroupe) que toutes les forces de régulation privilégient la même variante, le même usage.

Dans la terminologie habituelle, l'expression « unification linguistique » désigne le processus de la convergence, « l'unité linguistique » son résultat, tandis que la norme dominante est le modèle linguistique ainsi promu au rang de « langue » nationale ou officielle, selon le vocabulaire utilisé par chaque État en fonction de sa complexité linguistique.

Deux exemples historiques illustrent le principe de convergence. Aux premiers temps de la Nouvelle-France, les immigrants représentaient tous les éléments de la société française de l'époque : noblesse, haut et bas clergé, ques d'alors se sont trouvés confrontés : le français du Roi utilisé par la noblesse, le haut clergé et une partie de la bourgeoisie d'une part, d'autre part différents dialectes ou usages régionaux parlés par les artisans et les paysans, principalement le normand, le picard, le saintongeois et le poitevin. Mais comme les pouvoirs politique, religieux, militaire et économique utilisaient, chacun et tous, le français du Roi, l'unité linguistique du nouveau groupe s'est faite rapidement autour de ce français, avec quelques emprunts aux différents dialectes ou usages régionaux, surtout sans doute les termes communs à plusieurs variantes. Le deuxième exemple, emprunté aussi à l'histoire de la langue française, montre le même processus de convergence. L'unification linguistique de la France s'est sérieusement amorcée sous la IIIe République, lorsqu'une seule et même variante du français a été utilisée comme langue de l'État, langue de l'école et langue de l'industrialisation naissante. En quelques générations à peine, disons entre 1880 et 1940, l'unité linguistique était réalisée (Pottier, 1968 : 1144 et suiv.).

Le principe de convergence s'applique aussi bien à l'intérieur du groupe que du supragroupe. Dans le groupe, il favorise l'uniformisation linguistique de ses membres au détriment des infralectes. Dans le supragroupe, il favorise la réduction des écarts entre les normes dominantes de chaque groupe.

Dans le cas contraire, lorsque les forces de régulation sont divergentes, la situation linguistique se caractérise par une tension plus ou moins forte entre les variantes ou entre les langues en concurrence. C'est la condition dans laquelle se trouvent, par exemple, tous les pays d'Afrique noire et, selon une problématique tout à fait différente, les pays du Maghreb. On y observe une norme linguistique pour la vie quotidienne (arabe dialectal au Maghreb, nombreuses langues africaines en Afrique noire), une norme pour le système d'enseignement (l'arabisation ou l'africanisation ont atteint des niveaux variables d'un pays à l'autre), une norme pour les usages du pouvoir politique et de l'administration (arabisation et africanisation également variables ici), une norme pour la vie économique et industrielle (le français dans la plupart des cas, parfois l'arabe au Maghreb ou une langue africaine au sud, surtout pour les relations avec les clients de même langue maternelle ou véhiculaire, dans les activités traditionnelles). Tous les pays tendent à réduire cette complexité linguistique, ce qui est l'objet même de l'aménagement linguistique.

Le principe de dominance s'énonce ainsi : au sein d'un groupe, l'usage linguistique qui prédomine est celui des infragroupes qui contrôlent les institutions. Il s'applique également au supragroupe.

Ce principe suppose évidemment l'existence d'usages différents de la même langue dans le groupe selon diverses divisions en infragroupes et infralectes. Il est une forme particulière d'un principe plus général, celui de l'ethnocentrisme culturel, qui a pour fonction de « renforcer le moi en s'identifiant à son propre groupe, dont on admet implicitement la supériorité » (Herskovits, 1952 : 62). L'ethnocentrisme culturel conduit un infragroupe. Ou un groupe à considérer son comportement langagier comme le meilleur et à l'imposer ou à tenter de l'imposer de ce fait aux autres, selon ses moyens. Il arrive souvent, au terme du processus, qu'un accord collectif se dégage parmi les membres du groupe pour reconnaître comme norme celle de l'infragroupe au pouvoir. Les travaux de Labov ou le rapport de Boudreault (1973) donnent d'intéressantes indications à ce sujet.

Le principe de dominance est d'application universelle : à chaque niveau, pour l'infralecte, le sociolecte et le supralecte, il existe un usage dominant, décrit ou non. Dans la vie collective, le problème est celui du mode d'émergence et d'affirmation de cette norme. En linguistique descriptive, il revient à l'identifier et à la décrire en tenant compte ou non des variantes selon l'option théorique du chercheur.

Dans la relation de groupe à groupe, le nombre de locuteurs de chaque groupe, l'importance relative de la production littéraire et scientifique de chacun, enfin le fait que l'usage d'un groupe soit mieux décrit que celui des autres jouent un rôle important dans la conception d'une norme supralectale. Ainsi, par exemple, se trouve favorisé l'usage de la France pour la langue française ou celui de l'Égypte pour la langue arabe.

Nous entendons par principe de persistance le fait que le maintien d'un même usage dominant d'une époque à l'autre malgré ses propres variations temporelles consolide la régulation linguistique.

C'est ainsi qu'un certain usage du français s'est imposé comme norme depuis le XVIe siècle, malgré les changements de régimes, les modifications de l'ordre économique, malgré les effets de la démocratisation et de la décolonisation.

À la longue, l'ensemble des textes de toute nature qui emploient ou ont employé cette norme « historique » et des habitudes collectives qui en découlent, constituent une force d'inertie considérable qui maintient cette norme en place et gêne considérablement toute tentative de la modifier. L'exemple le plus probant de ce conservatisme linguistique est la langue arabe classique; ou encore le maintien de l'orthographe du français en dépit de tous les arguments et de tous les projets de réforme.

À la limite, le principe de persistance entraîne comme conséquence une sorte d'hypocrisie linguistique qui amène les membres du groupe ou du supragroupe à nier la variation linguistique, ou encore au mieux à la minimiser en la désignant par des expressions euphémiques du type « niveaux de langue », « régionalisme » (voir Boulanger, 1980).

Enfin, le principe de cohérence du système linguistique lui-même : au-delà des variations des infralectes par rapport au sociolecte, ou des sociolectes par rapport au supralecte, il existe un ensemble d'éléments formant système qui constituent la spécificité même de la langue et qui autorégularisent le fonctionnement du système linguistique de chacune de ses variantes.

Le principe de cohérence rejoint le concept de « norme objective ».

Dans la pratique du langage, ce noyau dur de la langue assure l'intercompréhension des locuteurs malgré les variantes. Sur cette base nous fondons la distinction entre variation et dialectisation : le dialecte, au terme de sa propre évolution, a atteint un niveau de différenciation si élevé que son emploi ne peut permettre que la communication avec des locuteurs du même dialecte ou de dialectes voisins, alors que la variation n'est pas suffisante pour empêcher la communication entre eux des locuteurs de la même langue. Ainsi, un dialecte wallon ne permet pas de communiquer avec des locuteurs français, alors que le français régional de Belgique le permet.

En linguistique descriptive, l'identification du noyau dur, la construction d'un « modèle de langue » (Rey, 1972 : 13) se fait à divers niveaux d'abstraction, toujours par élimination des variantes. La « langue » serait alors le plus haut niveau d'abstraction atteint, dont les résultats s'adapteraient à tous les locuteurs, mais aussi à aucun usage, puisque celui-ci implique toujours des éléments de variation plus ou moins nombreux ou marqués. La comparaison entre l'enseignement d'une langue comme langue maternelle et comme langue étrangère permet de mieux saisir ce que nous voulons dire ici (Archambault-Corbeil 1980). Dans l'enseignement de la langue maternelle, la variation est connue de l'enfant et la langue enseignée lui apparaît comme une variante de plus, à une distance plus ou moins grande de son propre usage. Dans certains cas, quand l'écart est trop grand, il peut se produire des difficultés d'apprentissage, source à leur tour de retard scolaire (Bourdieu-Passeron, 1964 et 1970). Dans l'enseignement de la langue étrangère, la langue enseignée est la seule chose connue de l'élève : la langue réelle avec ses variations sera à plus ou moins grande distance de la langue apprise et perturbera de toute manière le débutant dans ses essais de communication avec les locuteurs de cette langue dans des situations habituelles d'emploi.

Le principe de cohérence s'appuie sur l'appareil de description linguistique, surtout lorsque celui-ci a pour objet la même variante sur une longue période de temps, puisque alors le principe de persistance lui donne encore plus de consistance.

Voilà donc les principes selon lesquels les facteurs que nous avons mentionnés précédemment fonctionnent, l'ensemble ayant comme conséquence la régulation des comportements langagiers de chaque membre d'une communauté linguistique selon ses appartenances et ses rôles.

Le résultat n'en est pas un dirigisme linguistique, dans le sens habituel d'essais explicites d'orientation ou de contrainte des manières de parler ou d'écrire, mais plutôt un équilibre dynamique consenti entre la liberté de chaque locuteur et le besoin de s'intégrer à une société et de communiquer avec ses membres.

La régulation linguistique n'est ainsi qu'une forme particulière du phénomène global du modelage des comportements individuels, élément essentiel de la formation et de la continuité de toute culture.

Dans cette perspective, que devient la notion de « qualité de la langue »?

Au départ, il est essentiel de noter que cette notion se rapporte non pas à la langue comme modèle construit, mais bien à la langue comme modèle réel. Si, conformément au principe de cohérence, l'identification d'une norme objective peut justifier une partie du contenu du modèle linguistique inhérent à la qualité de la langue, on ne peut cependant y trouver une légitimation complète, comme D ressort clairement de notre exposé.

La notion renvoie nettement au constat de la variation linguistique, à l'existence de plusieurs normes sociales dans le groupe. S'il en était autrement, si tous les locuteurs faisaient le même usage de la langue, il ne serait pas nécessaire d'en promouvoir la qualité. On est donc ici dans le domaine des choix linguistiques (Corbeil, 1980a), donc dans celui des jugements évaluatifs de sa propre manière de parler ou de celles des autres.

La « qualité de la langue » est la manifestation d'une préoccupation fondamentale du locuteur à la recherche d'une manière acceptable (objectif : communiquer) et efficace (objectif : s'exprimer) de parler ou d'écrire (Gusdorf, 1952). « Chez le locuteur-auditeur dans son groupe social, la langue n'est pas même conçue comme un code de communication; elle est d'abord une « norme » impérative, un « usage établi » par la société et qu'il convient de suivre. La notion d'usage correspond à la conscience de la socialité et donne accès à la saisie intuitive du procès communicatif, notamment par la perception des écarts » (Rey, 1972 : 12).

La variation linguistique est vécue d'une manière différente d'une société à l'autre, selon le système de valeurs de chacune et plus précisément selon son idéal linguistique. Ainsi en langue française et en langue arabe, la variation évoque l'idée de concurrence, alors qu'en langue anglaise, allemande ou italienne, elle s'apparente surtout au sentiment d'identité régionale et à un phénomène de complémentarité. La chose apparaît clairement dans la manière dont les sociolinguistes interprètent la variation. Par exemple, pour Labov (1966 : 412), « la communauté linguistique dans son ensemble est unifiée par un ensemble commun de normes », alors que Marcellesi (1974 : 147), rejetant cette position, met l'accent sur « l'assignation de valeurs sociales à certaines variables, c'est-à-dire la création et la reproduction d'une certaine norme dominante » et sur « l'incapacité de cette idéologie à unifier les comportements linguistiques ».

Au sens large du terme « manière la meilleure d'utiliser la langue », il y a une qualité de la langue pour chaque infralecte. Chaque infragroupe juge à sa manière « le bien parler » et possède ses beaux parleurs, ses modèles d'excellence langagière, ses « écrivains » en un mot, même s'il s'agit de langue orale. La même constatation vaut pour chaque groupe du supragroupe.

Au sens plus restreint où s'utilise habituellement l'expression « manière la meilleure d'utiliser la langue entre toutes celles existantes », elle renvoie à la promotion et à la précellence d'un usage par rapport à tous les autres. En ce sens, l'expression désigne un phénomène réel, celui de la régulation linguistique, et son résultat, l'émergence d'une norme dominante.

Mais elle peut aussi se confondre avec un discours idéologique visant à légitimer « en soi » cet usage dominant, à le transformer, de simple résultat d'un processus de vie en commun, en un objet doué d'une existence propre s'imposant à tous de par ses vertus. C'est le fait du « purisme », dont l'objectif est, en somme, de sacraliser un usage. Ce discours puriste génère son contraire, celui qui tend à nier toute forme de contrôle social sur la langue et à sacraliser cette fois l'usage, entendu comme une sorte de spontanéisme linguistique. Ainsi se posent en adversaires deux utopies.

« Qualité de la langue » est donc une expression hautement ambiguë, compromise par ses relations avec le normatif et le purisme militant d'une certaine bourgeoisie.



Conclusion

Au fur et à mesure qu'une société s'unifie et se complexifie, elle génère une double tendance linguistique. D'une part, la variation linguistique se manifeste, soit comme reflet des langues, dialectes et variantes des populations qui se trouvent réunies par le mouvement unificateur, soit comme marque de la complexification socio-économique croissante de sa population. D'autre part, apparaît la nécessité de réduire les conséquences de la variation par une pratique, à la fois consciente et inconsciente, de la régulation linguistique. La standardisation des comportements linguistiques est donc partie intégrante de l'organisation sociale, indépendamment de la description ou de l'interprétation que peuvent en faire les observateurs, anthropologues, sociologues ou linguistes.

Dans toutes les langues, la régulation linguistique met de l'avant une norme dominante, autour de laquelle gravitent les variantes et les attitudes des locuteurs à la fois à l'égard de leur propre variante et à l'égard de la variante dominante. La manière de vivre cette relation est déjà un trait de culture.

Probablement à cause d'une conception hypertrophiée de l'unité linguistique et de la norme dominante, le monde francophone commence à peine à s'intéresser à la variation linguistique, si ce n'est dans le passé pour l'avoir condamnée, en principe, au nom de l'unité nationale. On ne sait à peu près rien sur les faits de variation en français, sur la manière dont cette variation est vécue d'un groupe à l'autre à l'intérieur de la francophonie, enfin sur les attitudes et les jugements évaluatifs des locuteurs à l'égard d'eux-mêmes et des autres.

Le paradoxe d'une langue à grande diffusion est d'intégrer la variation tout en respectant une norme unificatrice. Le paradoxe semble se résoudre plus aisément dans l'exercice de la langue par les locuteurs que dans les réflexions et discours de ceux qui en parlent officiellement.






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