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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XI

Les notions de style

Par Claire Lefebvre



Introduction

Cet article consiste en une revue des principales notions de « style », « registre », « niveau de langue », etc. (ci-après notions de style), mises au point dans les recherches effectuées depuis les vingt dernières années. Nous nous limitons à ces notions telles qu'elles ont été élaborées pour la langue parlée, excluant ainsi de notre propos les notions de style chez les littéraires, les stylisticiens et les rhétoriciens. Les notions de style discutées dans cet article sont issues des domaines de l'ethnologie, de la psychologie sociale et de la sociolinguistique. Traditionnellement, les linguistes ne se sont pas engagés dans des recherches concernant les questions stylistiques. Dans la section 1 de ce travail, nous en expliquerons brièvement la raison. Tout au long de cet article, il deviendra évident que la discussion sur la notion de style est du ressort des disciplines qui effectivement s'en sont préoccupé. Avant de passer à la présentation et à l'étude des notions de style et de la contribution du développement de ces concepts à la définition de la notion de nomme linguistique, nous situerons brièvement la dimension stylistique de la variation linguistique dans l'ensemble des dimensions impliquant la variation linguistique et présenterons un bref aperçu de l'état de la recherche sur la variation stylistique.

Les dimensions de la variation linguistique

La variation linguistique s'exprime en fonction de plusieurs dimensions : la dimension géographique, où se manifestent les différences linguistiques associées aux régions; par exemple, la région de Québec est caractérisée par le fait que ses habitants ont tendance à « grasseyer » les /r/ alors que la région de Montréal est plutôt connue pour « rouler » ses /r/. Les Anglais ne prononcent pas les /r/ à la fin des mots, alors qu'aux États-Unis, le /r/ final se prononce dans la plupart des régions1. La dimension historique, où s'expriment les différences linguistiques qui caractérisent une langue à divers stades de son évolution. Par exemple, au temps de Louis XIV on prononçait [we] ce qui se prononce aujourd'hui [wa]; ainsi le mot « roi » se prononçait [rwe] alors qu'aujourd'hui on le prononce [rwa]. On trouve encore aujourd'hui dans le français du Québec, aussi bien que dans d'autres dialectes du français, des réminiscences de la prononciation [we] du XVIIe siècle dans des mots comme « moi » souvent prononcé [mwe] ou « toi » prononcé [twe]. Le fait que [we] se soit transformé en [wa] n'a rien d'extraordinaire en soi. Ce n'est qu'un des multiples exemples de changement linguistique inhérent à toutes les langues vivantes du monde. La dimension sociale exprime la variation linguistique « corrélable » avec les divers groupes qui composent une société (classes sociales, groupes d'âge, groupes ethniques, etc.). Ainsi, à New York, la prononciation du /r/ en finale de syllabe (p. ex. sources, sources), ou en finale de mot (p. ex. for, pour) est associée aux classes les plus élevées dans l'échelle sociale alors que la non-prononciation du /r/ est associée, au contraire, aux groupes les moins élevés. Enfin, la dimension stylistique exprime la variation linguistique « corrélable » avec les situations dans lesquelles la langue est utilisée. Ainsi Labov (1966, 1972) a montré qu'à New York plus la situation est formelle, plus on a tendance à prononcer le /r/ final, et ce dans tous les groupes sociaux, même ceux qui sont les plus portés à omettre le /r/ final dans les situations informelles. À New York, la prononciation du /r/ est donc plus prestigieuse que sa non-prononciation. Notons ici qu'il n'y a pas de motivation intrinsèque à cet état de fait; en effet, cette situation ne fait que refléter le choix conventionnel d'une communauté; la preuve en est qu'en Angleterre on a fait le choix inverse : la non-prononciation du /r/ y est plus prestigieuse.




Je remercie Pieter Muysken et René Appel pour avoir discuté avec moi de certains aspects te cet article.

1 Il s'agit d'une tendance générale car il existe également aux États-Unis des groupes qui ne prononcent pas le /r/ en finale de mot. À ce sujet, cf Labov (1972). [retour au texte]




La variation stylistique : état de la question

À chacune des dimensions de la variation linguistique correspond un terme de référence. On réfère aux variétés linguistiques correspondant à des lieux par le terme « dialecte »; aux variétés linguistiques associées à une époque donnée dans l'histoire d'une langue par le terme « stade » d'une langue; aux variétés linguistiques « corrélables » avec des classes sociales par le terme « dialectes sociaux ». Pour les variétés linguistiques identifiées à des situations de communication, plusieurs termes sont utilisés : « niveaux de langue », « registre », « style », « code », « variété standard » ou « non standard », « langue formelle » ou « familière », etc. Le contenu exact que recouvrent ces termes n'est pas toujours clair. D'une part, on utilise parfois le terme « style » dans le sens de « dialecte social »; Bourhis et ses collaborateurs (1975) utilisent le terme « style » dans ce sens lorsqu'ils parlent de pupil's speech styles. D'autre part, dans les ouvrages qui font appel aux différentes notions de style, de registre, etc., le sens que recouvrent ces mots n'est pas toujours transparent Ainsi dans cet extrait de Corbeil (1975), le contenu référentiel de « niveaux de langue » et de « registres » n'est pas clair :

« La langue commune connaît de nombreuses variations que l'on désigne depuis quelque temps, sous le terme de niveaux de langue [...] : en fait, on observe que la langue commune varie selon certains registres et que ces registres semblent coïncider avec des situations de parole » (Corbeil, 1975 : 7).

La raison de cette confusion est attribuable au fait que si l'on s'est penché depuis longtemps sur l'étude de la variation linguistique en fonction des dimensions géographique et historique, celle de la variation linguistique en fonction des dimensions sociale et stylistique est pour sa part, récente. En fait, elle ne date que du début des années 60 alors que divers groupes de scientifiques, ethnologues, psychologues sociaux, sociolinguistes et spécialistes en éducation se sont intéressés à l'observation de la langue dans son contexte social. L'étude de la variation stylistique dans la langue parlée pose, en outre, des problèmes complexes de tous ordres, comme nous le verrons dans cet article, et ce à cause du très grand nombre de facteurs et de variables qui entrent en jeu dans la variation stylistique.

Les notions de style que nous avons rencontrées dans notre survol de la littérature sur le sujet révèlent toutes deux tendances. Dans un cas, les styles sont considérés comme des codes parmi lesquels les locuteurs d'une communauté linguistique peuvent opérer un choix approprié à la situation, tant des points de vue social que culturel, situation définie par une liste de facteurs dont le nombre et la configuration varient d'une communauté à l'autre. Ces choix sont également disponibles aux locuteurs. Dans le second cas, les différents styles utilisés par une même personne sont considérés comme des écarts par rapport à son style de base, soit le vernaculaire. La notion de style est ici définie dans une seule dimension, celle du degré d'attention apportée au langage. Pour avoir un style approprié à une situation donnée, le locuteur devra, dans ce modèle, apporter plus d'attention à son langage que dans une autre situation.

Dans le présent article, nous présenterons les différentes notions de style proposées dans la littérature en montrant qu'elles se rattachent toutes à l'une ou l'autre de ces deux approches.

Contenu de l'article

Voici un bref aperçu du contenu de notre article. D'abord, nous montrerons dans la section 1 pourquoi la linguistique ne s'est pas intéressée aux questions de stylistique. Dans la section 2, nous examinerons la notion de style élaborée par les ethnolinguistes américains dans les recherches portant sur le code switching2. La section 3 présentera la notion de stylème chez Clifford Geertz La section 4 sera consacrée à la notion de style dans le cadre du modèle labovien de la sociolinguistique urbaine. Dans la section 5, nous étudierons la notion de style telle que l'ont développée les psychologues sociaux canadiens et européens. Dans la section 6, nous considérerons la notion de registre développée pat les Anglais. Dans la section 7, après avoir résumé les différentes notions de style présentées dans l'article, nous soulèverons quelques questions laissées sans réponse par les études présentées et proposerons des avenues qui nous semblent pertinentes pour la continuation de la recherche dans ce domaine. Nous terminerons l'article avec la section 8, où nous élaborerons une brève discussion sur la question suivante : quelle est la contribution des études sur la variation stylistique à notre compréhension de la définition de la norme linguistique?




2 Nous considérons le terme code switching comme un emprunt nécessaire; aucune traduction française ne correspond exactement à ce terme si ce n'est la paraphrase « passage d'un code à un autre » qui est trop longue pour être utilisée fréquemment dans un texte. La traduction française « changement de code », souvent utilisée pour code switching, n'est pas équivalente à l'expression anglaise. Pour ces raisons, nous avons conservé le terme d'origine dans le texte. [retour au texte]




1. LA NOTION DE STYLE ET LA LINGUISTIQUE

C'est au cours du XIXe siècle que la linguistique a acquis le statut de science. Le but poursuivi était alors de fonder une science du langage sur le modèle des sciences naturelles. La manifestation physique du langage constituait l'objet d'intérêt des linguistes : les sons avec leurs combinaisons possibles et les changements qu'ils subissent au cours du temps. Même si depuis le XIXe siècle la linguistique a raffiné et circonscrit son objet d'étude — de science du langage, elle s'est transformée en science de la langue, puis en science de la grammaire, etc. — son objet d'étude, pour la grande majorité des écoles, n'a jamais englobé les styles. La présente section consiste en un survol rapide des grands courants de la linguistique; il est montré que, pour chacun d'eux, la définition même de l'objet d'étude de la linguistique exclut la notion de style.

La linguistique historique du XIXe siècle

Cette période est caractérisée par un intérêt général pour l'évolution des langues. Deux tendances majeures se développent 1) la reconstruction des familles de langues, réalisée à partir de documents écrits et 2) la comparaison entre les langues des sociétés tribales et des communautés de paysans, visant à constituer des preuves pour une théorie de l'évolution du langage, qui s'inspirait de la théorie darwinienne de l'évolution et dont l'application aux sciences sociales a été introduite par les ethnologues Morgan et Taylor. Les comparaisons entre langues se faisaient à partir du système de sons et du lexique des langues concernées ainsi que de données constituées de mots et de documents historiques, et avaient pour but de déterminer les familles linguistiques ainsi que leur origine.

Les dialectologues, pour leur part, étudiaient le changement phonétique en comparant les dialectes d'une même langue dans diverses communautés à différents stades de leur évolution. Les données consistaient en questionnaires de grande envergure et pouvaient être issues d'entrevues avec les informateurs choisis comme représentants de leur dialecte. La langue de l'individu, où se situe le style, constituait donc un intérêt négligeable pour les linguistes historicistes et les dialectologues qui étaient à la recherche d'une certaine homogénéité.

La linguistique structurale européenne

La linguistique structurale, connue surtout grâce à Saussure (1915), établit la distinction entre langue et parole. La langue est définie comme le modèle collectif, partagé par tous les sujets parlants d'une langue et indépendant des individus. La parole réfère aux phrases effectivement produites par des sujets parlants réels, et c'est à ce niveau que se situent les différences intra-individuelles, donc stylistiques. C'est la langue et non la parole qui constitue l'objet d'étude de la linguistique. L'étude des styles est donc exclue comme objet d'étude de la linguistique structurale.

La grammaire générative

Avec l'avènement de la grammaire générative, un changement majeur survient en linguistique : la grammaire remplace la langue comme objet d'étude de la linguistique et la description des langues fait place à la recherche des principes qui régissent la grammaire universelle dans le but d'expliquer l'acquisition du langage. La théorie est construite à partir de données d'introspection, ou jugements de grammaticalité, qui proviennent des locuteurs des langues individuelles étudiées en tant que réalisations particulières de la grammaire universelle. Même si la grammaire générative s'est donné comme programme de rendre compte des grammaires possibles, incluant toutes les variétés inter et intra-individuelles, la définition de son objet d'étude ne tient pas compte de l'étude des styles proprement dite.

Il semble donc, comme le souligne Guiraud (1967), que la linguistique ne considère pas la stylistique comme un objet d'étude; les questions de stylistique sont laissées aux littéraires. Il existe quelques exceptions cependant à cette tendance générale : les structuralistes américains et les membres de l'École de Prague ont tenté d'introduire, de façon plus ou moins productive, les faits de variation inter et intra-individuelles dans les préoccupations de la linguistique.

Les structuralistes américains

Bloomfield (1933) élabore une théorie de la diversité linguistique — incluant variation stylistique — basée sur la densité de fréquence relative de communication verbale entre les sujets parlants d'une communauté donnée. Sa théorie demeure cependant non prouvée étant donné l'absence de moyens techniques à cette époque pour vérifier de telles hypothèses.

Bloch (1948) reconnaît l'existence tant de la variation intrapersonnelle ou stylistique que de la variation interpersonnelle. Afin de contourner les problèmes que posent ces faits pour l'analyse linguistique, il travaille lui-même sur des idiolectes qu'il définit comme la totalité des productions d'un sujet parlant à un moment donné, ce qui exclut la variation stylistique.

Ce sont surtout les linguistes intéressés aux problèmes de changement linguistique soulevés par le contact entre deux ou plusieurs langues qui ont posé le problème de la représentation conflictuelle dans la grammaire : Pike et Fries (1949), Weinreich (1954), Trager et Smith (1957) pour ne nommer que ceux-là. Donc, si la préoccupation pour la variation linguistique a été provoquée par la nécessité d'expliquer le changement linguistique, cela devait avoir pour conséquence que les données de variation intra-individuelles ou stylistiques aussi bien qu'interindividuelles, soient admises au nombre des données pertinentes pour la linguistique.

L'École de Prague

Les fonctionnalistes de l'École de Prague ont proposé d'élargir l'objet d'étude de la linguistique. Jakobson écrit :

« Insistence on keeping poetics apart from linguistics is warranted only when the field of linguistics appears to be illicitely restricted, for example, when the sentence is viewed by some linguists as the highest analyzable construction or when the scope of linguistics is confined to grammar alone uniquely to non-semantic questions of external form or to the inventory of denotative devices with no reference to free variations. [...] No doubt, for any speech community, for any speaker, there exists a unity of language, but this over-all code represents a system of interconnected subcodes, each language encompasses several concurrent patterns which are each characterized by a different function. [...] Language must be investigated in all the varieties of its function » (Jakobson, 1960 : 352-353).

Jakobson suggère d'élargir l'objet de la linguistique en proposant un modèle de communication représenté à la figure 1. Ce modèle est composé de six facteurs déterminant six fonctions du langage.

CONTEXTE
fonction référentielle
SUJET PARLANT
fonction émotive
MESSAGE
fonction poétique
ADRESSE
fonction conative
CONTACT
fonction phatique
CODE
fonction métalinguistique
Figure 1 : Le modèle de communication de Jakobson (1960).

S'il permet de corréler des facteurs sociaux avec des faits linguistiques, le modèle se situe toutefois dans une échelle macrolinguistique qui ne permet pas de bien cerner les faits de style qui, pour leur part, se situent davantage dans une échelle microlinguistique. Il inspirera cependant les études de code switching qui feront l'objet de la section 2 du présent article.

La pragmatique

Au cours de la dernière décennie, certains linguistes issus du courant générativistes appelé sématique générative se sont joints aux philosophes du langage pour former un champ d'étude qu'ils ont nommé pragmatique. La pragmatique se définit essentiellement comme l'étude de la pratique de langage impliquant une action humaine, un acte de parole, dans un contexte spécifique. Ainsi par exemple, à partir du fait qu'une phrase du type « Il fait froid ici » puisse être interprétée, en contexte, comme un ordre de fermer la fenêtre, Gordon et Lakoff (1975) développent une théorie qui vise à incorporer le sens projeté (conveyed meaning) d'une phrase au nombre des éléments dont une grammaire (de type sémantique générative) doit rendre compte, en plus du sens littéral.

« Given the context [...] and given the conversational postulate "It's cold in here" entails "Close the window". Thus we can characterise the notion "conversational implication" in a class of contexts CON1, as follows : "In context CON1" given conversational postulates CP, L entails P" » (Gordon et Lakoff, 1972 : 84).

Il ressort donc de ce bref aperçu que la pragmatique s'est donné comme objet d'étude la sémantique des énoncés dans leur contexte et que l'analyse des styles proprement dits demeure accessoire à cette approche des faits de langue3.

Ce bref survol des différentes écoles de linguistique des XIXe et XXe siècles montre que l'étude de la variation linguistique, et plus particulièrement celle de la variation intra-individuelle, donc stylistique, n'a pas fait partie des considérations de la linguistique. Quelques exceptions ont été mentionnées sans que ces dernières aient réussi toutefois à réaliser les suggestions théoriques qu'elles proposaient. Comme nous le verrons dans les sections qui suivent, ces propositions ont pu prendre forme grâce au développement des études sur la langue dans son contexte social.

2.

LES ÉTUDES PORTANT SUR LE CODE SWITCHING : LA NOTION DE STYLE EN ETHNOLINGUISTIQUE

Les études portant sur le code switching dans les communautés multidialectales et multilingues ont fourni une contribution importante à la définition de la notion de style, en faisant ressortir le fait que dans ces communautés les dialectes ou langues en contact remplissent la même fonction que les différentes variétés d'une même langue dans une communauté unilingue, soit une fonction stylistique. Dans cette section, nous présentons les différentes notions de style qui ont été élaborées à partir des études menées par les ethnolinguistes tout en discutant les préalables théoriques et méthodologiques qui ont rendu ces analyses possibles.




3 Il existe une notion de style développée par Ohmann dans ce cadre théorique. En effet, Ohmann propose que les choix effectués parmi les ressources illocutoires d'une langue constituent des choix stylistiques. Cette approche est longuement traitée dans Hendricks (1980). Nous ne la discutons pas dans cet article parce que nous la considérons très marginale par rapport aux autres approches et sans intérêt sur le plan théorique. [retour au texte]




Tout d'abord, il importe de savoir que les études sur le code smitching prennent comme point de départ les communautés plutôt que les langues individuelles. Selon l'hypothèse du code switching, deux ou plusieurs langues d'une même communauté peuvent être considérées comme un ensemble sociolinguistique (Gumperz, 1968 : 438). La notion de répertoire verbal est utilisée pour référer à l'ensemble des formes verbales utilisées dans une communauté linguistique d'une façon socialement signifiante (Gumperz, 1964 : 134). Ce concept opérationnel permet au chercheur de considérer la totalité des codes (dialectes ou langues) linguistiques présents dans une communauté, peu importe si ces codes appartiennent ou non à une même langue. Ainsi dans la communauté de Kapuwar en Inde, qui a fait l'objet d'une étude de la part de Gumperz et Wilson (1971), existent quatre codes linguistiques : ces quatre codes correspondent à quatre langues appartenant à des familles de langues non reliées historiquement les langues hindi et punjabi, faisant partie de la famille des langues indo-européennes, et les langues kannada et marathi de la famille dravidienne.

Deuxièmement, les études de code switching s'appuient sur l'hypothèse que, dans les communautés multidialectales et multilingues, la sélection des codes linguistiques à la disposition des membres de la communauté n'est pas libre mais régie par des règles qui sont contraintes socialement et partagées par les membres de la communauté, de telle façon qu'on peut dire qu'il existe une grammaire, en quelque sorte, de l'utilisation de ces codes, qui sert de modèle à leur sélection d'une part et, d'autre part, à l'interprétation de leur sélection4. La préoccupation majeure des recherches sur le code switching est donc de découvrir les règles qui régissent cette grammaire d'utilisation des codes linguistiques.

Les facteurs qui entrent en jeu dans la sélection pertinente tant des points de vue social que culturel des codes linguistiques alternatifs constituent la base du modèle de variation stylistique proposé par les études sur le code switching. Un certain nombre de listes de types de facteurs régissant le comportement linguistique ont été proposées à la suite de la liste de facteurs suggérés principalement par Jakobson (1960) et Hymes (1962). Cette liste comporte les facteurs suivants : participants, topique, contexte, médium.

Ces facteurs sont généralement considérés comme étant les variables indépendantes alors que le code choisi pour la communication constitue la variable dépendante. Nous illustrons par un exemple le type de modèle proposé pour rendre compte de la sélection des codes linguistiques dans les sociétés multilingues.




4 Voir Hymes 1967, 1972; Gumperz 1964, 1969; Blom et Gumperz 1970; Gumperz et Hernandez 1969, Ferguson 1964, Sankoff 1972, Geoghegan 1969, 1971, Lefebvre 1971, Mitchell-Kernan 1971. [retour au texte]




L'exemple choisi est tiré de Sankoff (1972) qui propose un modèle de sélection des codes linguistiques chez les Buangs de Nouvelle-Guinée. Dans les trois villages buangs étudiés, chaque habitant parle le buang, le néo-mélanésien et le yabem. Le buang est la langue d'origine de ces trois villages. Le néo-mélanésien est devenu, vers 1930, la lingua franca5 et, de ce fait, la langue de communication entre les Buangs et les non-Buangs. Enfin, le yabem a été introduit par les Évangélistes dans les années 30 et depuis, il est la langue de la religion et de l'enseignement. Le modèle de sélection parmi ces trois codes linguistiques est représenté à la figure 2. Il prédit à partir de divers facteurs, dont le statut des interlocuteurs (± Buang), la situation (± formelle), et le type d'activité (religieuse, affaires, traditionnelle) sont les plus importants, le choix que fera un locuteur parmi les trois codes à sa disposition.


Figure 2



5 Le terme lingua franca désigne la langue de communication utilisée entre des groupes linguistiques qui n'ont pas de langue commune pour communiquer. [retour au texte]




Ce modèle permet plus d'un output par configuration de facteurs. Par exemple, dans le cas où un locuteur s'adresse à un Buang dans une situation formelle impliquant une activité religieuse, les trois langues yabem, néomélanésien et buang figurent au nombre des choix possibles, le yabem étant le choix le plus approprié et le plus probable, suivi du néo-mélanésien et du buang. Le modèle permet plus d'un choix car, si les facteurs qui influencent les événements de parole peuvent être ordonnés hiérarchiquement avec un poids relatif, en dernier ressort c'est le locuteur qui prend la décision relative au code à utiliser. Cet aspect du modèle est très important étant donné que la notion de style développée par les études sur le code switching met l'accent sur la fonction expressive de la sélection des codes linguistiques. Ainsi, ce modèle permet-il d'introduire des choix de codes qui seraient moins appropriés à la situation où ils sont choisis, dans le cas où un locuteur voudrait produire un effet spécial. Ces cas sont longuement discutés dans Brown et Gilman (1960), Ervin-Trip (1969), Blom et Gumperz (1967) Gumperz et Hernandez (1969) et Gal (1979).

Ce modèle reflète donc le mécanisme de sélection des codes linguistiques disponibles (variable dépendante) en fonction de divers facteurs (variables indépendantes) pertinents à leur sélection et fait ressortir du même coup la fonction sociale de chacun des codes dans la communauté faisant l'objet de l'étude. Les trois langues, examinées ici dans un sens neutre sous le nom de « codes », sont considérées comme ayant la même fonction que les styles disponibles aux locuteurs d'une communauté linguistique unilingue. En ce sens, cette étude, de même que les autres travaux sur le code switching, contribuent à la suggestion de Gumperz (1968 : 381) selon laquelle dans les communautés multilingues « the choice of one language over another has the same signification as the selection among lexical alternates in linguistically homogeneous societies »6. Dans le cas présent cependant, les codes linguistiques sont facilement identifiables, les trois langues en présence ayant des grammaires et des lexiques distincts7. Comme nous le verrons à la section 4, l'isolation des styles pose des problèmes méthodologiques et théoriques importants dans les communautés unilingues. Si dans cette étude chaque langue est considérée comme un style, quelques études de code switching menées dans des communautés bilingues et utilisant des modèles semblables de sélection des codes linguistiques [cf. Ma et Herasimchuck (1972) et Gal (1979)] ont montré que dans certaines communautés des locuteurs bilingues maîtrisent plus d'un style dans chacune des langues.

La notion de style telle qu'elle est définie dans les études portant sur le code switching discutées dans cette section repose sur le fait que, dans les communautés multilingues, les langues que parlent les membres de la communauté leur servent de variété stylistique. Lorsqu'ils parlent, les locuteurs choisissent parmi les codes disponibles, ce choix est fonction des interlocuteurs et d'un ensemble de facteurs non-linguistiques dont la liste et la configuration peuvent varier d'une communauté à l'autre. De la part du locuteur, la sélection d'une langue est vue comme une façon de signifier une attitude par rapport à une situation ou de se situer lui-même par rapport à son interlocuteur. L'accent est mis sur la fonction expressive de l'usage des codes, et les stratégies verbales des locuteurs sont considérées comme une manifestation de leur connaissance de ce qui est approprié dans une situation donnée. Le modèle représentant le mode de sélection des codes fait appel à des règles d'alternance8 qui permettent plus d'un choix/output possible.




6 Le terme homogeneous est utilisé ici dans le sens de unilingue. [retour au texte]

7 Mentionnons que si comme dans le cas étudié ici, les trois langues en contact sont différentes lexicalement et structurellement, il n'en est pas toujours de même. Dans certains cas, la question est beaucoup plus difficile à trancher (le français international par rapport au français québécois par exemple). [retour au texte]

8 Cf. également Ervin-Tripp (1970) et Brown et Gilman (1960) pour l'analyse de ce type de règles dans les communautés unilingues; p. ex. le système d'adresse impliquant la sélection d'une forme tu par rapport à une forme vous. Cf aussi DiSciullo et ses collaborateurs (1975) pour l'élaboration d'un modèle probabiliste de sélection des codes linguistiques dans la communauté italienne à Montréal. [retour au texte]




3. LA NOTION DE STYLÈME CHEZ CLIFFORD GEERTZ

« The entire etiquette system is perhaps best summed up and symbolized in the way the Javanese use their language. In Javanese it is nearly impossible to say anything without indicating the social relationship between the speaker and the listener in terms of status and familiarity (...) the choice of linguistic forms as well as speech style is in every case partly determined by the relative status (or familiarity) of the conversers. The difference is not minor, a mere du and Scie difference9. To greet a person lower than oneself (or someone with whom one is intimate) one says Apa pada slamet, but one greets a superior (or someone known only slightly) with Menapa sami sugeng — both meaning "Are you well?" Pandyenengan saking tindak pundi? and Kowé seka endi? are the same question "Where are you coming from?", in the first case addressed to a superior, in the second to an inferior. Clearly a peculiar obsession is at work here » (Geertz 1960 : réimpression de 1972 : 167).

C'est ainsi que Geertz introduit la situation complexe et très particulière de l'usage des codes linguistiques à Java. Ici, les codes dont il s'agit ne sont pas des langues différentes mais une série d'items lexicaux alternatifs appartenant tous à un même dialecte de la langue javanaise. Le comportement linguistique des Javanais reproduit ici leur comportement social général qui s'organise autour de l'axe des statuts alus/kasar. À Java, non seulement y a-t-il des niveaux de langue à l'intérieur des dialectes, niveaux ordonnés sur l'axe alus/kasar, mais en outre plusieurs dialectes organisés à leur tour sur le même axe. Les tables 1, 2 et 3 tirées de Geertz illustrent la variation qui existe à l'intérieur de chacun des dialectes sociaux du javanais et entre les dialectes eux-mêmes, dans le cas de la phrase suivante : « Allez-vous manger du riz et du manioc maintenant? »




9 Réfère aux formes en tu/vous dans les langues qui ont un tel système d'adresse. [retour au texte]





Table 1
Table 2
Table 3


Les différentes versions de ces phrases illustrent la grande diversité lexicale entre les variétés rencontrées à l'intérieur d'un même dialecte. Selon Geertz, ces variétés sont utilisées quotidiennement et sont identifiées chacune par un nom. De plus, il existe des différences paralinguistiques qui distinguent les variétés à l'intérieur de chacun des dialectes. En effet, plus un sujet parlant monte de niveau — de 1 à 3, et même de 3 à 3a — plus il parlera lentement et doucement, moins il se permet de modulation du ton de la voix en rythme et en hauteur, de telle sorte que « the high language levels, when spoken correctly, have a kind of stately pomp which can make the simplest conversation seem like a great ceremony » (p. 173). Geertz introduit le substantif stylème pour référer à chacune de ces variétés. Les variétés Xa sont considérées comme appartenant au même stylème que X, le seul élément qui les distingue l'une de l'autre étant les termes honorifiques utilisés sporadiquement dans l'une mais non dans l'autre.

« As a result, the infra-dialect system of status symbolization consists at the most, of three "stylemes" (high, middle and low) and two types of honorifics occur, at least in the dialects described here, only with high and low stylemes, never with the middle one » (p. 171).

En conclusion, on peut se demander s'il existe une relation entre le cas étudié par Geertz — cas de sélection d'items lexicaux (et de traits paralinguistiques variés) provenant de paradigmes différents mais à l'intérieur d'une même langue, le javanais — et les cas décrits à la section précédente, étudiés dans le cadre des recherches sur le code switching — cas impliquant la sélection de langues différentes dans des communautés multilingues. La plupart des recherches sur le code switching ont tenté de répondre à la question suivante : combien de grammaires un linguiste doit-il écrire pour rendre compte de la compétence linguistique des membres d'une communauté multilingue? Dans le cas de la communauté buang, nous avons dit que les trois langues étaient suffisamment distinctes pour justifier trois grammaires. Dans d'autres cas, la situation du multilinguisme ressemble davantage à la situation d'unilinguisme décrite par Geertz pour le javanais. En effet, les études de Gumperz à Kapuwar montrent que :

« To be bilingual in either Hindi-Punjabi or Kannada-Marathi — as these languages are spoken in our experimental community — a speaker simply needs to internalize two sets of terms for the same objects and grammatical relationships. He can switch from one language to the other by merely substituting one item in a pair for the other without having to learn any new grammatical rules other than the ones he already controls » (1969 : 445)10.

Ces faits militent en faveur d'un rapprochement entre la fonction stylistique des variétés linguistiques dans une communauté unilingue et la fonction stylistique des différentes langues à l'intérieur d'une communauté multilingue. Ils militent également en faveur de l'élaboration d'une notion de style qui permette d'inclure les deux types de données.




10 Cf. également Gumperz et Wilson (1971). [retour au texte]




4. LA NOTION DE STYLE DANS LE MODÈLE LABOVIEN

Les études des vingt dernières années menées en milieu urbain unilingue ont apporté une contribution majeure à la discussion sur la notion de style dans la langue parlée. Le défi était de développer une théorie et des techniques qui permettent l'isolation et la caractérisation des différents styles dans une communauté linguistique complexe. C'est Labov (1966, 1969, 1970, 1972) qui, le premier, a fourni une approche opérationnelle de la notion de style; c'est pourquoi dans la présente section, nous examinerons tout particulièrement son travail. Le modèle labovien repose sur les axiomes suivants :

i) Il existe des formes alternantes, ayant un même contenu référentiel et qui sont interchangeables dans un contexte donné. Ces formes sont appelées variantes d'une variable. Par exemple, en français montréalais le pronom personnel tu peut être utilisé dans un sens impersonnel à la place de on, comme dans les phrases suivantes :

  1. « À part ça, à travailler puis à lire on s'améliore toujours un peu » (corpus Sankoff et Cedergren 30 : 40, Laberge 1977).

  2. « Disons, quand j'ai mis les pieds dans le vrai monde là, dans le monde où tu rencontres toutes sortes de gens, et puis tout ça » (corpus Sankoof et Cedergren 58:5, Laberge 1977).

Dans le modèle labovien on et tu tels qu'on les utilise en (1) et (2) sont des variantes d'une même variable.

ii) Les membres d'une communauté linguistique attachent une valeur sociale aux variantes et les utilisent de façon socialement signifiante. C'est ainsi que dans toutes les communautés linguistiques complexes les groupes sociaux se distinguent par leur façon de parler, les femmes ne parlant pas exactement comme les hommes, et les jeunes, pas exactement comme leurs aînés.

iii) Aucun locuteur ne possède un seul style. Les locuteurs varient leur façon de parler selon la situation dans laquelle ils se trouvent. « Some informants show a much wider range of style shifting than others, but every speaker we have encountered shows a shift of some linguistic variables as the social context and topic change » (Labov, 1970:30).

iv) La sélection des variantes pour une variable donnée n'est donc pas libre; elle est déterminée à la fois par le contexte linguistique d'apparition, par les locuteurs qui sélectionnent les variantes, de même que par le contexte dans lequel ceux-ci se trouvent lorsqu'ils les sélectionnent.

v) La sélection des variantes appropriées n'est pas catégorique mais s'exprime plutôt en termes relatifs.

vi) La sélection d'une variante tend à se manifester en cooccurrence avec la sélection d'autres variantes auxquelles une même valeur sociale a été attribuée. Les configurations de cooccurrence de variantes définissent les dialectes sociaux et les styles11.

Ainsi, en étudiant la distribution d'un certain nombre de variables linguistiques auprès d'un échantillon représentatif d'une population, on obtient un patron socialement signifiant de la variation linguistique dans une communauté linguistique.

« The grammar of a speech community is more regular and systematic than the behavior of any one individual » (Labov, 1969 : 46).




11 Cf. également Ma et Herasimchuk (1972) pour une étude de cooccurrence de variantes qui définissent des styles différents. [retour au texte]




Munis de ces axiomes de base, examinons maintenant la notion de style élaborée par Labov dans le contexte de ce type de recherche.

Contrairement aux études de code switching, qui considéraient plusieurs facteurs dans la définition de la notion de style, Labov suggère que les styles puissent être ordonnés en fonction d'une seule dimension mesurée par la quantité d'attention portée au langage.

« The most important way in which this attention is exerted is audiomonitoring of one's own speech, though other forms of monitoring also take place » (Labov, 1970 : 181).

Ainsi, à partir de cette dimension, Labov isole cinq styles : familier, appliqué, lecture de texte, lecture de mots, lecture de paires minimales. Ces cinq styles sont ordonnés sur un axe en fonction du degré d'attention que le locuteur porte au langage. Le modèle prédit que dans les contextes nécessitant une plus grande attention, la variante favorisée le plus souvent par les locuteurs ne correspondra pas à celle qu'ils choisiront le plus fréquemment lorsque moins d'attention est portée au langage. Les figures 3, 4 et 5 exemplifient le type de distribution obtenu par Labov pour ces styles auprès d'un échantillon de la population new-yorkaise, réparti en catégories sociales allant de 0 à 9. La figure 3 présente les résultats pour la distribution de la variable th apparaissant en début de mot, p. ex., thing, chose, qui peut être prononcé [] ou [t].


Figure 3


La figure 3 montre que du style familier à la lecture de mots, la prononciation [t] décroît, et ce pour tous les groupes socio-économiques; même si le point de départ présente pour tous, en ce qui a trait au style familier, un écart considérable relativement à la prononciation de th en [t] — les catégories sociales 0 et 1, au bas de l'échelle, ont un indice de prononciation de th en [t] de 92 % alors que les locuteurs de catégorie moyenne supérieure ne présentent qu'un taux de 13 % — au point d'arrivée ces groupes sont très près l'un de l'autre et montrent un écart beaucoup moins grand, soit 3 % et 18 % respectivement.


Figure 4


On remarque que les courbes représentant le changement stylistique ont la même forme que pour la variable th et ce, pour tous les groupes sociaux.

En multipliant le nombre de variables, nous obtiendrions une image à peu près complète de la production des locuteurs pour chaque style. Les résultats de l'analyse de Labov montrent donc clairement que tous les groupes sociaux opèrent des changements de codes qui vont dans la même direction en dépit du fait qu'ils se distinguent entre eux par leur fréquence d'utilisation des variantes appropriées à chacun des styles.

La notion de style élaborée par Labov suppose donc un ordonnancement des styles sur une seule dimension : le degré d'attention apportée au langage. Sur cet axe, le style familier (style A) que l'on appelle aussi vernaculaire, est celui qui nécessite peu ou pas d'attention, et le style D, celui qui en exige le plus. Dans ce modèle, les variétés stylistiques sont considérées comme des écarts par rapport au style vernaculaire de chacun, comme une modification d'une variété linguistique de base (le vernaculaire) en vue d'une adaptation à une nouvelle situation où le degré d'attention apporté au langage agit comme moniteur ou comme filtre. Cet aspect du modèle diffère du modèle des études portant sur le code switching, pour les communautés multilingues, ainsi que du cas de Java discutés aux sections 2 et 3 respectivement. Alors que ces études suggèrent l'existence de plusieurs codes ou variétés stylistiques entre lesquelles il est possible d'opérer un choix, le modèle de Labov présuppose qu'il n'existe pas de variétés stylistiques A, B, ou C sélectionnées à tour de rôle, mais plutôt des contextes A, B ou C — qui nécessitent qu'un degré plus ou moins grand d'attention soit porté au langage — auxquels chaque locuteur doit s'adapter en s'écartant de son style vernaculaire.

Le modèle labovien marque un pas réel dans la découverte des patrons de variation (sociale et stylistique) dans les communautés linguistiques complexes. Il ne résout cependant pas tous les problèmes reliés à la notion de style. Dans les paragraphes qui suivent, nous examinerons quelques-uns de ces problèmes.

Premièrement, la réduction de la définition de style à une seule dimension — le degré d'attention portée au langage — ne permet pas de traiter les faits de variation stylistique, non classifiables sur cet axe. Par exemple, le système d'usage des codes linguistiques à Java, examiné à la section précédente, ne serait pas exprimable dans le cadre du modèle labovien. Dans ce cas, en effet, la sélection d'une variété ne dépend en rien du degré d'attention portée au langage mais bien de la relation sociale entre le locuteur et son interlocuteur. Certaines des données de variation stylistique rencontrées dans notre recherche sur le français parlé en milieu populaire montréalais (Lefebvre, 1982) ne seraient pas exprimables non plus sur l'axe labovien. En effet, nos enregistrements contiennent des passages où les jeunes utilisent tour à tour un style vernaculaire que nous pouvons qualifier de non marqué et un style vernaculaire que nous pouvons qualifier de marqué et dont le modèle consiste en une variété de français parlée au Canal 1012 dans le cadre des émissions de variétés. Si le premier style peut correspondre au style vernaculaire de Labov, le second ne peut certes pas être identifié comme étant plus formel, et ce malgré le fait que les adolescents qui l'utilisent soignent davantage leur langage. En fait, dans certains passages, on pourrait même dire que c'est le langage lui-même qui est l'objet de la conversation plutôt que ce qui est réellement dit. Dans le même ordre d'idée, Gal (1979) commente le fait que le seul mécanisme de self monitoring ne peut rendre compte de la variation de l'usage des codes linguistiques (allemand et hongrois) dans le village autrichien sur lequel a porté son étude. Elle montre que dans cette communauté les sujets topiques qui selon Labov sont susceptibles de favoriser l'usage du vernaculaire — par exemple, une expérience confrontant le sujet parlant avec la mort — ne provoquent pas de changement stylistique vers le vernaculaire; une variété approximant la variété standard continue d'être utilisée quand de tels sujets sont abordés et aucun changement stylistique n'est observé.

« The correlation between emotionality of narrative, chanel cues indicating involvement, lack of monitoring and increase in the frequency of vernacular (dialect) features does not hold in these and many other cases » (p. 93).

Pour toutes ces raisons, l'axe de formalité proposé par Labov, ainsi que sa théorie de self monitoring pour définir la notion de style, demeurent incomplets.

Deuxièmement, comme le souligne Gal (1979 : 7) dans sa critique du modèle labovien :

« The link between formal speech and monitoring may well be spurious. Although some people monitor to produce what they consider formal or correct speech others are most self-conscious when trying to be colloquial » (Wolfson 1976).

Un troisième problème posé par la notion labovienne de style est que, dans ce modèle, on ne retient que les variables socialement pertinentes; Labov spécifie que les variables n'étant pas toutes socialement pertinentes, il laisse les questions suivantes sans réponse :

  • pourquoi certaines variables acquièrent-elles une valeur sociale, et d'autres pas?

  • par quel processus une variable gagne-t-elle une valeur sociale?

  • existe-t-il des variables qui soient stylistiquement pertinentes mais qui ne participent pas à la symbolique de la différenciation sociale entre les groupes?

Si les faits rapportés aux paragraphes précédents sont exacts, la réponse à cette question est oui. La question suivante s'impose alors :

  • quelles sont ces variables, de quelle nature sont-elles et comment se comportent-elles?




12 La chaîne 10 est un réseau de télévision montréalais à vocation populaire. [retour au texte]




Une dernière critique, formulée par Gal, a trait au fait qu'étant donné la technique de collecte des données proposées par Labov (entrevues enregistrées),

« People's choice of linguistic varieties is motivated neither by the impression they want to convey about themselves nor by the interactional and rhetorical effects they want their words to accomplish. In fact, this view of language use like the tradition in social theory from which it derives, does not address the question of how speakers impute intentionality to each other (Ryan, 1973 : 8) and so neglects the socially patterned expressive and rhetorical uses of language » (Gal, (1979 : 8).

5. LA NOTION DE STYLE CHEZ LES PSYCHOLOGUES SOCIAUX

Nous passons maintenant aux notions de style élaborées par les psychologues sociaux. Deux approches seront considérées : la théorie du moniteur de Hagen et celle de l'accommodation de Giles et de ses collaborateurs. Ces deux théories correspondent en gros aux deux tendances qui se sont dessinées jusqu'à maintenant dans notre exposé.

La théorie du moniteur développée par Krashen (1981) en ce qui a trait à l'acquisition des langues secondes et par Hagen (1981) pour la production des variétés stylistiques à l'intérieur d'une langue donnée prend son point de départ dans la notion labovienne selon laquelle le changement stylistique consiste en une série d'écarts par rapport à la langue vernaculaire.

« Monitoring is described as a cognitive strategy directed towards controling language production for optimum "communication" » (Hagen, 1981 : 198).

Pour Hagen, cette stratégie opère selon les trois dimensions suivantes : premièrement, le moniteur normatif qui correspond à la théorie de Labov sur le degré d'attention portée au langage. Deuxièmement, le moniteur de contenu selon lequel le locuteur veut s'assurer qu'il a bien communiqué ce qu'il voulait communiquer. « It is especially self-correction that provides important indications for monitoring as feed-back from utterance to message intention. » Cette dimension est absente chez Labov. Troisièmement, le moniteur d'interaction qui fonctionne comme un mécanisme d'adaptation de la part du locuteur à son interlocuteur. Cette dimension rejoint à la fois l'approche des analyses de code switching et la théorie de l'accommodation élaborée par Bourhis, Giles et Lambert (1975) que nous décrirons plus loin.

À notre avis, les dimensions 1 et 3 sont pertinentes à la notion de style alors que la dimension 2 ne l'est pas. Si la fonction du moniteur pour cette dimension joue un rôle dans le processus de communication, son rôle dans la production stylistique n'est pas évident.

Le court compte rendu de la notion de style chez Hagen permet de faire ressortir que ce dernier puise à la fois dans la théorie du moniteur de Labov et dans la théorie de l'accommodation élaborée par Bourhis et ses collaborateurs. La notion de style proposée par Hagen se distingue cependant de celle de Labov en ce que l'axe de formalité défini par le degré d'attention portée au langage ne constitue que l'une des trois dimensions qu'il propose. On ignore cependant si Hagen considère, comme Labov, que le changement stylistique est un écart par rapport à une variété de base, le vernaculaire, ou s'il considère le changement de code comme un passage d'un code à un autre comme le proposent les analyses de code switching.

La théorie de l'accommodation développée par Bourhis et ses collaborateurs (1975) repose sur l'axiome selon lequel la façon de parler d'un individu influence la façon dont son interlocuteur le jugera. Par exemple, l'étude de Lambert (1967) a montré qu'à par;tir d'une série de traits de personnalité les étudiants canadiens-anglais évaluent les guises de leurs compatriotes plus favorablement que les guises des Canadiens français; les étudiants francophones présentent la même tendance mais d'une façon plus exagérée : ils évaluent les Canadiens anglais plus favorablement que les leurs. À partir de ces faits, Bourhis et ses collaborateurs remarquent que :

« The fate and durability of interaction and the status relations and role expectations of the actors involved are all likely to be colored by the inferences each actor makes of each other, inferences based in part on speech styles » (Bourhis et coll., 1975 : 56).

La sélection d'un style est donc considérée ici comme une accommodation de la part du locuteur à son interlocuteur, reposant sur le type d'information qu'il veut transmettre sur lui-même. Ainsi le mécanisme d'adaptation peut se manifester soit sous la forme de convergence ou de divergence avec l'interlocuteur.

« [...] an example of upward convergence in Quebec would be a switch from the formal FC [French Canadian - C.L.] style to the standard or the European variety in the presence of a European style speaker... In making such a switch, the speaker, we presume, wishes to be perceived in the most favorable light possible when talking to a person whose accent has more prestige than his own. Downward divergence on the part of a speaker of formal FC style towards a European French interlocutor would be denoted by a change to popular style FC. This switch would be considered as "dissociative" whether the speaker meant to be rude or impolite or merely meant to emphasize his identity » (p. 57).

Cette approche de la notion de style par la théorie de l'accommodation réunit plusieurs éléments de la théorie des styles proposée par les recherches en matière de code switching. L'usage de styles alternats y est vu comme un moyen pour le locuteur de se situer par rapport à son interlocuteur, ceci faisant ressortir la fonction expressive de l'usage des codes linguistiques. Les codes y sont perçus comme des choix et non comme des écarts par rapport à un code vernaculaire de base.

6. LA NOTION DE REGISTRE : L'ÉCOLE ANGLAISE

Dans cette section, nous présentons la notion de registre proposée par les chercheurs anglais. Nous nous référons à deux ouvrages : Halliday, McIntosh et Strevens (1972) et Gregory et Carroll (1981). Nous montrons que, chez ces auteurs tout au moins, la notion de registre n'est pas tellement différente de la notion de style élaborée dans les travaux sur le code switching.

La notion de registre développée par Halliday et ses collaborateurs ainsi que par Gregory et Carroll repose, comme pour les notions que nous avons vues jusqu'à maintenant, sur le fait que chaque locuteur possède plusieurs variétés linguistiques et qu'il les utilise alternativement. « The variety according to use is a REGISTER » (Halliday et ses collaborateurs, 1972 : 141). Alors que les dialectes diffèrent substantiellement, les registres ne diffèrent que formellement, c'est-à-dire par des traits lexicaux et syntaxiques13. Pour ce qui est de la sélection entre les registres, c'est la convention voulant qu'un certain type de langage soit approprié à un certain usage qui détermine le choix de la variété à utiliser. Sur ces points, Halliday et ses collaborateurs se rapprochent des études sur le code switching.

Dans les deux ouvrages de référence utilisés dans cette section, les registres sont définis selon trois dimensions : champ, mode et style du discours. Ce que Halliday et ses collaborateurs appellent mode de discours, Gregory et Carroll l'appellent teneur du discours. Cette différence n'est que lexicale et n'implique pas de différence de contenu. Le champ du discours se réfère à la nature de l'événement où s'insère l'activité de langage. Le mode du discours se réfère au médium de l'activité langagière. La première distinction à l'intérieur de cette dimension se situe entre la langue orale et la langue écrite. « In this connection, reading out loud is a special case of written rather than of spoken language » (Halliday et coll., 153). Cette conception est opposée à celle de Labov pour qui l'activité de lecture constitue un style de langue parlée, situé sur l'échelle du degré d'attention portée au langage. Enfin, la troisième dimension de la notion de registre a trait au style du discours qui se réfère à la relation entre les participants; dans la mesure où ces derniers déterminent les traits du langage, ils suggèrent une première distinction entre langage familier et langage poli. Ces trois dimensions ne sont pas absolues et il y a chevauchement entre les trois à certains points. Halliday et ses collaborateurs écrivent :

« The formal properties of any given language event will be those associated with the intersection of the appropriate field, mode and style. A lecture on biology in a technical college, for example, will be in the scientific field, lecturing mode, and polite style; more delicately, in the biological field, academic lecturing mode and teacher to student style » (p. 155).

Telle qu'elle est présentée ici, la notion de registre ne diffère pas fondamentalement de la notion de style des travaux de code switching14. Elle apparaît plutôt comme une variante de la notion de style. En effet, les deux modèles impliquent que plusieurs codes linguistiques soient disponibles à un même locuteur, ce qui les oppose au modèle labovien. Dans les deux cas, également, le mécanisme de sélection entre ces codes est défini en termes de leur pertinence par rapport à une situation, définie à son tour par les trois dimensions champ, mode et style du discours.




13 Si l'on considère que la variation à l'intérieur d'une langue est de même nature que la variante entre les langues (cf. Lefebvre 1972), cette assertion ne peut être juste. [retour au texte]

14 Ceci ne s'applique pas à la définition de registre fournie par Trudgill (1974) pour qui « registre » est plus spécialisé que « style » :

« The occupational situation will produce a distinct linguistic variety. Occupational linguistic varieties of this sort have been termed registers, and are likely to occur in any situation involving members of a particular profession or occupation » (p. 104).

Cette notion de registre étant marginale dans la littérature scientifique, nous nous limitons à la citer ici sans la commenter davantage. [retour au texte]




7. RÉSUMÉ ET PERSPECTIVES DE RECHERCHE

Les notions de style discutées dans cet article se regroupent dans les deux théories suivantes : celle de l'accommodation et celle du moniteur. La première considère les styles comme des codes; ces codes sont à la disposition des membres d'une communauté qui s'en servent d'une façon expressive pour communiquer de l'information sur eux-mêmes, sur la situation de communication, sur la relation qui existe entre eux et leurs interlocuteurs, etc. Dans cette approche, le modèle de sélection des codes est constitué de deux ensembles : les variables indépendantes — soit les facteurs qui entrent en jeu dans la sélection d'un code — et les variables dépendantes — soit les outputs possibles, c'est-à-dire les codes disponibles. Les ethnolinguistes dans leurs recherches sur le code switching, Geertz dans son modèle de sélection des codes/stylèmes à Java, Bourhis et ses collaborateurs dans leur approche psycholinguistique de la sélection des codes dans les communautés bilingues, Halliday et ses collaborateurs ainsi que Gregory et Carroll à travers leur théorie des registres, partagent tous cette première théorie.

La deuxième théorie, celle du moniteur, considère les styles comme des écarts par rapport à un style de base : le vernaculaire. Dans cette théorie, les styles sont ordonnés sur un axe impliquant une seule dimension : le degré d'attention portée au langage, lequel joue un rôle de moniteur ou de filtre. Le modèle d'usage de la langue dans ce cas implique également des variables indépendantes — degré d'attention portée au langage, classes sociales, etc. — et des variables dépendantes. Ces dernières se manifestent en termes de taux de production — traduit en termes probabilistes — plus ou moins élevé de la variante d'une variable donnée. Cette approche est celle mise de l'avant par Labov et ses épigones. Nous ne reprenons pas ici la discussion sur les mérites et les déficiences de ces deux modèles, ceux-ci ayant été traités au fur et à mesure de leur exposition, et nous passons directement à l'étude des perspectives de recherche sur la définition de style qui s'ouvrent à partir de ces deux théories.

La première question, qui a trait au nombre de codes, nous est fournie par le débat entre la théorie de l'accommodation et la théorie du moniteur les locuteurs possèdent-ils effectivement plusieurs codes parmi lesquels ils opèrent un choix, ou n'en possèdent-ils qu'un seul dont ils s'écartent lorsqu'ils désirent changer de style? Les membres d'une communauté linguistique donnée perçoivent-ils les styles comme des unités distinctes ou comme des écarts par rapport à un style de base?

Une deuxième question, tirée également du débat entre les deux théories, concerne le problème des dimensions de la variation stylistique. Il ressort des études traitées dans cet article deux dimensions qui semblent plus importantes que les autres : la dimension de statut qu'entretiennent les interlocuteurs entre eux d'une part, et, d'autre part, celle du degré d'attention portée au langage. Ces deux dimensions opèrent-elles indépendamment l'une de l'autre? Peuvent-elles être combinées d'une certaine façon?

Une troisième question, qui n'a pas été soulevée par les études mentionnées dans cet article et qui néanmoins nous semble une avenue de recherche intéressante, pourrait porter sur la place, dans la grammaire, des éléments qui entrent en jeu dans la définition d'un style. Prenons l'exemple du modèle de grammaire de Chomsky (1981), le Government and Binding. Ce modèle à la représentation suivante :


Voir Tableau


Nous avons présenté, dans le cadre de cet article, plusieurs exemples de variables phonologiques stylistiquement pertinentes. Il va sans dire que les règles stylistiques qui apparaissent dans le composant phonologique du modèle sont également pertinentes à la définition d'un style. Dubuisson (1982) discute à cet effet les cas de postposition des sujets lourds (longs) en français. Mais qu'en est-il des autres composants de la grammaire? Pour ce qui est du lexique, nous avons donné des exemples de variation lexicale stylistiquement pertinente dans le cadre des analyses traitant du code switching; le cas de Java étudié par Geertz est également un excellent exemple de ce type de variation. Pour les communautés unilingues, on trouve plusieurs cas de variation lexicale stylistiquement pertinente chez les auteurs cités (cf. Laberge, 1977, Kemp, 1978 et Lefebvre et Maisonneuve, 1982). Pour ce qui est des règles de base, Lefebvre et Maisonneuve fournissent un exemple de variation impliquant ce niveau de la grammaire tout en étant stylistiquement pertinent. Il s'agit de la forme des questions rencontrées dans le langage des adolescents du Centre-Sud de Montréal. Lefebvre et Maisonneuve montrent que les questions impliquant une structure S' comprenant des mots WH simples et l'inversion du sujet comme en (1) ne se trouvent que dans le style formel de ces jeunes.

(1) Maurice, que penses-tu des émissions qu'on va faire? (32/18.1/728)

Dans le style informel, la structure S" comme en (2) est très fréquente.

(2) Quel âge qu'elle a? (23/19.1/1302)

Van Den Broeck (1977) fournit également des exemples intéressants de variables stylistiques à pertinence stylistique. Par exemple, il montre qu'il y a une corrélation entre la sélection du passif par rapport à l'actif et la formalité de la situation. Cette corrélation est cependant inverse pour les deux groupes socio-économiques étudiés. Le groupe socio-économique de classe moyenne utilise davantage la forme passive dans son style formel que dans son style informel alors que les ouvriers de son échantillon utilisent davantage le passif dans leur style informel que dans leur style formel.15 Pour ce qui est du composant transformationnel, nous ne connaissons pas d'études analysant les retombées stylistiques de l'application optionnelle d'une transformation, mais il semble tout à fait raisonnable de croire que si de telles données existaient, on trouverait une corrélation possible entre l'application d'une règle et le style. Pour ce qui est du composant de forme logique, il est difficile pour l'instant de voir comment il pourrait être impliqué dans les questions de stylistique. À partir de ces faits, il semble que la variation stylistique intéresse tous les composants de la grammaire (à l'exception peut-être du composant de forme logique). Étant donné ce fait, les questions suivantes se posent :

  • Dans quelle mesure certains composants de la grammaire participent-ils davantage à la variation stylistique?

  • Les variables stylistiques sont-elles perçues par les locuteurs d'une communauté comme également marquantes dans la définition d'un style quelle que soit la composante de la grammaire concernée? Certains composants sont-ils perçus comme plus importants pour la reconnaissance d'un style? Laberge et Chiasson-Lavoie (1971) ont déjà suggéré que les variables phonologiques étaient plus conscientes que les autres types de variables. Cela est-il également vrai des styles?

La question des universaux ouvre, pour sa part, une quatrième avenue de recherche. Existe-t-il des universaux stylistiques? Des patrons d'intonation universaux, par exemple, ou encore des processus phonologiques universaux?

Finalement, nous croyons que deux types de données nouvelles auraient avantage à être utilisés dans la poursuite des recherches sur la notion de style. Ces données proviendraient, d'une part, de situations où un code linguistique est en train d'accroître ses fonctions de communication, donc ses possibilités stylistiques, et, d'autre part, de situations où, au contraire, une langue est en train de restreindre ses fonctions de communication, donc ses possibilités stylistiques. Le premier cas réfère aux pidgins en voie de devenir des langues maternelles (p. ex., le tok pisin), le second, aux langues en voie d'extinction par remplacement (p. ex., le gallois). Il nous semble que l'étude de données de ce type contribuerait de façon fructueuse à notre connaissance de ce qui définit les styles d'une façon particulière et universelle.




15 Van Den Broeck se sert de ces données et d'aubes du même type pour contester la théorie du code restreint et du code élaboré de Bernstein (1971). [retour au texte]




8.

LA NOTION DE STYLE ET LA DÉFINITION DE NORME LINGUISTIQUE

Quelle est la contribution des études de style, dont nous avons traité dans cet article, à la définition de la norme linguistique? Avant de répondre à cette question, précisons la relation qui existe entre style et norme. Les études sociolinguistiques menées en milieu urbain (en particulier Labov 1966) ont montré que dans les sociétés complexes la norme linguistique est généralement identifiée au parler des gens de classe moyenne supérieure et, plus particulièrement, à leur style formel. Ainsi ce groupe est souvent identifié comme étant celui qui fournit le modèle à imiter, son parler étant souvent considéré comme le meilleur et le plus élaboré (Bernstein, 1971). Étant donné ce fait, que nous enseignent les études de style sur la notion de norme?

Toutes les études qui ont élaboré une notion de style ou de registre ont fait ressortir le caractère fonctionnel, dans toute société, de la variation stylistique. En choisissant un style plutôt qu'un autre, un locuteur révèle déjà une grande quantité d'information sur lui-même, la situation dans laquelle il se trouve, l'effet qu'il veut produire chez son interlocuteur, la relation qu'il veut entretenir avec lui, etc. Ainsi, il serait socialement afonctionnel de s'exprimer dans un style unique. Nous suggérons que ce fait explique l'échec des campagnes de « bon parler ». Par exemple, dans les écoles, couvents et collèges du Québec des années 60, les étudiants étaient soumis à des campagnes de « bon parler français » au cours desquelles ils devaient se corriger mutuellement lorsqu'ils utilisaient en cour de récréation des variantes phonétiques qui ne correspondaient pas à la variété considérée comme la norme. Ainsi, un /t/ affriqué [ts] devait être corrigé, un ne de négation manquant devait également être corrigé. Ce type d'activité n'a certainement pas « amélioré » la qualité du français de la population estudiantine, comme cela en était le but, et la raison en est que cette activité était contraire à l'essence même de la communication et à la fonction de la diversité stylistique.

Les différentes notions de style présentées dans cet article suggèrent une définition du terme « norme » qui ne fasse pas appel à une variété linguistique unique. En général, au Québec, le terme « norme » est utilisé pour référer aux modèles du français international ou du français de Radio-Canada. Les recherches présentées ici suggèrent plutôt qu'il existe une norme dans le sens de « modèle à imiter » pour chaque style. C'est de ce modèle que les locuteurs tentent de se rapprocher lorsqu'ils choisissent une variété linguistique parmi celles qui font partie de leur répertoire. À cet effet, Laberge — (1977) a montré qu'il existe une norme du parler des jeunes à Montréal différente de celle de leurs aînés pour les mêmes variables.

Nous mentionnons, en dernier lieu, un point qui n'a pas été examiné dans cet article mais qui est longuement traité dans la plupart des recherches citées. Il s'agit du changement linguistique et, du même coup, du changement dans la norme linguistique. Tant les études sur le code switching (Gal, 1979) que les études sociolinguistiques menées en milieu urbain (Labov, 1966; Cedergren, 1974; Laberge, 1977) ont fait ressortir que les langues changent et que ce changement est directement observable quand on compare le comportement linguistique des groupes d'âge dans une population donnée. Ces études ont également montré qu'au cours d'un changement linguistique un changement se produit dans les connotations attribuées aux-variantes d'une variable donnée, de sorte qu'une variante prestigieuse à une époque peut être considérée comme non prestigieuse à une autre époque. Un cas exemplaire nous en est fourni en français par le changement qui s'est opéré de [we] et [wa] et dont nous avons parlé au début de cet article. Ainsi dans la bouche de Louis XIV la prononciation [rwe] pour « roi » est prestigieuse et constitue, pour son époque, la forme à imiter alors que la prononciation [rwa] à cette époque, pratiquée par les paysans, constitue la forme à éviter. En français moderne, c'est la situation inverse qui prévaut. C'est ainsi que le célèbre [twe te twe] du Premier ministre québécois Duplessis, interprété à la lumière des notions de style vues dans cet article, prend toute sa saveur.






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XII

La norme et le surmoi

Par François Peraldi



I. Introduction : position de la conjoncture

Nous n'expliciterons pas ici la notion linguistique de norme en faisant appel à la psychanalyse. La psychanalyse n'est pas une science auxiliaire à laquelle on pourrait faire appel à partir d'autres lieux de la culture et du savoir — la linguistique, la médecine ou la psychologie, voire l'anthropologie ou la critique littéraire, par exemple, — pour diversifier les points de vue sur telle ou telle problématique. Il faut bien comprendre que la manière dont la psychanalyse cerne et pense son objet, l'inconscient, ou la manière dont elle produit des concepts et les travaille, est radicalement différente de ce qu'elle peut être par ailleurs dans l'ensemble des sciences dites de « l'homme » et sociales, à l'exception du marxisme et de certains aspects de la sémiotique (que nous opposons ici à la sémiolinguistique)1.

Mais parler de concepts, déjà, lorsqu'il s'agit de la psychanalyse, peut prêter à confusion. Il serait préférable de suivre la précieuse suggestion épistémologique de Jacques Schotte, lorsqu'il propose de parler des dits fondamentaux (Grundwort) de la psychanalyse. La distinction entre le dit fondamental et le concept de la science a été reprise par Jacques Schotte à Heidegger qui fut, on le sait, particulièrement attentif à l'usage de la langue et à ce qui, dans la langue, « sert quelquefois à ce dont use l'à-penser ». « Dans les dits fondamentaux, qui s'opposent, donc, aux concepts scientifiques, se dit une pensée autre que celle qui tend à de pures représentions compréhensives d'objets, ou s'épuise en définitions » (J. Schotte, 1964). Ces dits fondamentaux n'ont pas pour objet de fournir des réponses, mais bien plutôt d'ouvrir une recherche, de relancer des questions encore à-penser, toujours impensées. Si l'on voulait y reconnaître des concepts ce serait, par rapport aux concepts-réponses de la science traditionnellement descriptive, les concepts-questions d'une pratique théorique.




1 Comme nous l'avons indiqué dans la présentation du numéro 58 de la revue Langages (Larousse) consacré à Charles Sanders Peirce, nous établissons une distinction radicale entre la sémiotique, dérivée des travaux de Peirce et d'une conception ternaire ou « triadique » (néologisme proposé par le traducteur français de Peirce pour le terme anglais proprement peircien : The Triadic Nature of the Sign) du signe, et ce que j'appelle la sémiolinguistique, dérivée de Saussure qui rappelons-le, définissait la linguistique comme une branche de la sémiologie dont il postulait l'existence possible. Conceptions, faut-il le rappeler, binaires de la langue et du signe qui ont été maintenues de façon tout à fait constante dans les développements de la linguistique de Saussure à Chomsky. [retour au texte]




Toutefois, il se trouve que la linguistique et la psychanalyse s'intéressent toutes deux au langage et l'on pourrait imprudemment en déduire qu'elles auraient, de ce fait, le même objet, qu'elles sont en quelque sorte parentes. Il n'en est rien car le langage n'est pas un objet au sens scientifique du terme et, au sein de ce phénomène protéiforme, la linguistique a isolé un objet restreint et très particulier, voire même singulièrement élusif : la langue (M. Pêcheux et F. Gadet, 1980); alors que la psychanalyse, quant à elle, est tout entière préoccupée des effets, sur l'homme, du fait qu'il parle, c'est-à-dire qu'il est, comme le disait Roland Barthes, « tout entier pris dans son langage ». C'est dire, par exemple, qu'au contraire de ce qu'il en est en linguistique (je parle ici de la linguistique saussurienne et post-saussurienne, disons de Saussure à Chomsky), l'étude d'un énoncé pour un psychanalyste, son « écoute », est indissociable du sujet de l'énonciation et des circonstances « inter-subjectives », nous disons transférentielles, de son énonciation. Proposition qui, bien sûr, se renverse aussitôt qu'elle est énoncée, puisque le psychanalyste, même s'il n'intervient guère dans l'énonciation de l'analysant, n'en est pas moins partie prenante et sans cesse pris à partie et que lui-même, avec son propre transfert, est engagé dans l'affaire. Ce qui signifie qu'aucune objectivation de l'un par l'autre n'est, à aucun moment, possible dans le processus analytique.

Nous partirons donc du champ psychanalytique dans lequel nous examinerons la fonction de cette instance de la personnalité que Freud a nommée le surmoi et sa fonction dans les rapports qui unissent le sujet au langage — en termes plus rigoureusement lacaniens, je devrais dire : les rapports du sujet au signifiant.

Cela fait, nous tenterons un examen critique, du point de vue de la psychanalyse, du concept linguistique de norme, tel qu'il a été esquissé chez celui d'entre les linguistes qui lui a accordé une attention et une place toutes particulières : Louis Hjelmslev.

Cette critique ne se fera que dans un sens car, pas plus que les tenants des théories tellurocentristes du cosmos (héritées d'Aristote et de la scolastique) ne possédaient d'arguments suffisants pour critiquer les énoncés de Galilée sur la chute des corps — qui devaient amener à la conception d'un univers infini, — nous ne pensons que les linguistes disposent des arguments (et je parle d'argumentation au sens le plus strict, le plus logique du terme, au sens où Monsieur Perelman a pu écrire un traité sur l'argumentation) épistémologiquement nécessaires et suffisants pour critiquer la psychanalyse.

Nous n'admettons pas l'égalité, voire l'interchangeabilité des points de vue et des théories. L'histoire des sciences nous montre de la façon la plus claire (Bachelard, Kuhn) que la pensée scientifique n'avance pas vers le progrès d'un pas tout à la fois continu et majestueux, mais bien plutôt qu'à certains moments de l'histoire, et pour des raisons précises que nous n'avons pas à évoquer ici sinon pour souligner qu'il s'agit de raisons historiques, la pensée scientifique opère des sauts, des mutations ou encore, pour employer un très beau terme malheureusement trop galvaudé, des « révolutions scientifiques » qu'on nomme « coupures épistémologiques ». Les travaux sur la chute des corps de Galilée en sont un exemple classique et maintes fois cité (A Koyré, 1957).

Face à une coupure de ce genre, au brusque déplacement d'un espace de problèmes vers un tout autre espace, celui que les énoncés qui opèrent la coupure viennent d'ouvrir (par exemple, en ce qui concerne les énoncés de Galilée, ce qui deviendra avec Newton cette branche de la physique qu'on nomme la dynamique), le travail de la connaissance (nous préférons dans ce cas parler du travail de la pensée, car c'est bien d'un travail de la pensée qu'il s'agit dans ce cas et dans ce cas seulement) ne se fait que dans un sens et sans retour. Ce qui a pu amener un épistémologue comme François Regnault à définir cette coupure épistémologique comme « le point de non-retour » à partir duquel une science nouvelle commence. Pour accéder à ce nouvel espace, à cette nouvelle aire épistémologique, il faut qu'une véritable mutation s'opère au sein d'une véritable pratique théorique, il faut qu'un saut s'effectue, d'autant plus imprévisible qu'il ne dépend nullement de la bonne volonté de celui qui aborde ces nouveaux espaces de la pensée.

On peut passer, sauter, du champ où est née et s'est développée la linguistique à celui, nouveau, dans lequel se tient la psychanalyse, mais dans ce seul sens, comme on a pu passer, au temps de Galilée, de la croyance en un cosmos tellurocentrique et clos, à la conception d'un univers infini dont la terre n'était plus le centre, — le passage inverse, après Galilée et Copernic, n'étant plus possible. Un passage dans un seul sens et dans le sens d'un remaniement profond et radical des pulsions « épistémiques », des pulsions de connaître, contre la masse énorme des a priori, des opinions, des certitudes, etc., accumulée dans le champ de départ et constituant l'ensemble des obstacles épistémologiques à la formation d'un nouvel esprit scientifique si lumineusement décrits par Gaston Bachelard (G. Bachelard, 1969).

Nous posons par hypothèse que c'est par une coupure de ce genre que commence, qu'a commencé et que ne cesse de recommencer la psychanalyse; et nous ajoutons qu'à l'inverse de la linguistique, la psychanalyse, pour continuer comme science nouvelle et se développer, doit, entre autres choses, élaborer les instruments critiques qui doivent lui permettre d'affirmer sa spécificité en rompant explicitement avec l'ensemble des disciplines, des idéologies théoriques et pratiques, qui constituaient le champ général du savoir au moment de son émergence et constituent encore, aujourd'hui même, le contexte dans lequel et/ou contre lequel elle doit délimiter son espace.

Dans ce sens, nous sommes amené à penser que les opinions et les critiques qui, du point de vue de la linguistique, pourraient être faites à la psychanalyse n'ont aucun intérêt épistémologique, pas plus que n'en avaient les critiques que les Pères de l'Église adressèrent à Galilée, ce qui ne veut pas dire qu'elles soient sans effet puisque, précisément, leur seul but, comme en témoigne de façon admirable le procès de Galilée, est de détruire, d'effacer par quelque moyen que ce soit, la science nouvelle, la pensée nouvelle en train de naître, quitte à croire qu'il suffirait pour ce faire de réduire au silence celui à qui il a incombé de produire les énoncés qui effectuent la coupure. On se souviendra toujours des propos sinistres du juge italien qui condamna le grand marxiste Gramsci à une très longue peine de prison : « Il faut empêcher cette tête de penser », afin de bien repérer la nature extrêmement complexe des enjeux de part et d'autre d'une coupure épistémologique. Il ne s'agit pas de simples conflits d'opinions, voire de tournois rhétoriques, mais d'enjeux autour de pratiques de changement, donc, d'enjeux politiques. C'est donc au sein d'une politique de la langue, au Québec, ici et maintenant, que notre travail est délibérément placé.

Nous ne saurions suffisamment souligner que, pour nous, quelque prise de position que ce soit dans le champ socioculturel est une prise de position (implicite ou explicite, peu importe) par rapport aux « révolutions scientifiques » et à leurs effets dans le champ social, donc une prise de position politique. C'est pour cette raison que nous rejetons le mythe de l'égalité des opinions et surtout des prises de position théoriques, qui ne fait que masquer sous le principe populaire du « tout le monde il est bon, tout le monde il est gentil », la réalité toute différente des luttes en cours. C'est également pour cette raison que nous montrerons, après Freud, que la question du surmoi (et de la lumière qu'elle jette sur le concept linguistique de Norme) ne peut être saisie dans toute son ampleur que par son rattachement aux structures sociales dont elle est la manifestation dans l'économie et la structuration subjective des individus.

II. Le surmoi en psychanalyse

Malgré les immenses développements de la psychanalyse, malgré son impact sur un grand nombre de sciences sociales et humaines (plus important peut-être en Europe qu'en Amérique du Nord où ce qui s'est développé sous le nom de Ego Psychology, et que Freud détestait2, n'est, le plus souvent, qu'une variante amoindrie et médicalisée de ce que Freud a effectivement inventé sous le nom de psychanalyse), les prémisses sur lesquelles elle repose voire son objet, l'inconscient, sont loin d'être acceptables par quiconque n'en a pas fait l'expérience. Il ne s'agit pas en effet de croire ou de ne pas croire, comme le rappelle Freud au début de son ouvrage Le Moi et le Ça, que la conscience n'est qu'une partie infime de l'appareil psychique et, de loin, la plus accessoire. Cette opposition conscient/inconscient, pas plus qu'elle n'est un objet de croyance, ne saurait être l'objet d'une démonstration au sens où les psychologues peuvent entendre démontrer l'acquisition de tel ou tel comportement. Quiconque admettrait l'existence de l'inconscient sur de telles bases ne l'admettrait d'ailleurs vraisemblablement que pour autrui car de par la nature même de l'inconscient, il lui sera infiniment plus difficile de reconnaître, puis d'admettre, que les plus essentiels de ses déterminismes (ceux qui l'ont guidé dans sa vie amoureuse, dans le choix de sa profession, etc. ) lui échappent complètement et que, dans la plupart des cas, ils n'ont, de surcroît, aucun sens.




2 Nous avons développé ailleurs (« American Psychoanalysis », dans : Psychoanalysis, Creativity and Literature, Alan Roland editor, Columbia University Press, 1978), ce que Freud pensait, et dont il a pu faire part à ses proches, comme Theodore Reik (cf lettres) ou à Ferenczi (leur correspondance est en voie de publication), des développements nord-américains de la psychanalyse. Sa médicalisation croissante, son assujettissement complaisant au pouvoir d'État et à l'establishment psychiatrique, enfin son infection par l'American Way of Life et son idéologie qu'il haïssait par dessus tout. Rappelons ici son mot à Ernest Jones : « L'Amérique est une erreur, une erreur colossale, certes, mais une erreur tout de même. » [retour au texte]




Il faut avoir fait soi-même l'expérience de la psychanalyse, l'expérience de l'inconscient et de ses effets, pour que s'ouvre l'espace analytique. Toute autre approche, à quelques rares exceptions près, ne prête qu'à la confusion et au malentendu. C'est dire que nous ne nous faisons guère d'illusions sur la portée « illuminatrice » et « convaincante » de ce que nous pourrons avancer ici. L'inconscient ne se décrit, ne s'explique, ni ne se démontre, il se provoque, et nous ne croyons pas qu'un texte, en tout cas pas le nôtre, puisse le provoquer. Celui-ci ne s'adresse donc qu'à ceux qui ont eu, ou qui ont effectivement, la curiosité de la psychanalyse. J'entends par là le désir d'aller voir de plus près de quoi il en retourne.

Par l'inconscient a ne faut pas seulement entendre ce qui fut une fois perçu, désiré, puis oublié comme le fut, par exemple, pour tout un chacun, la mamme3 maternelle, objet primordial s'il en est. L'inconscient ne résulte pas d'un effacement dû à l'oubli, mais du refoulement, c'est-à-dire d'une force qui émane du conscient — cette zone de surface qui fait en quelque sorte tampon entre le monde extérieur et le monde intérieur du sujet et où se réfléchissent les représentations en provenance de l'un et l'autre monde sous le coup d'une excitation. Mécanisme régulateur, la conscience maintient une certaine homéostasie de l'appareil psychique qui semble régi par un principe de constance ou « principe de plaisir » qui tend à maintenir constantes et, peut-être, aussi basses que possible, les tensions créées par les excitations extérieures et intérieures, en organisant leur décharge dans diverses activités motrices ou autres. Tel, qu'une mouche viendra chatouiller dans son sommeil, la chassera d'un geste de la main (excitation extérieure et réaction motrice), mais tel autre qui bien éveillé, sent en lui croître soudain l'irrépressible désir de la mamme (il ne s'agit pas de faim) en calmera l'excitation qu'a ne peut fuir (excitation libidinale intérieure) en suçotant son pouce ou quelque coin de sa couverture devenue, pour un moment, l'objet même de tous les délices.




3 Trait distinctif de la classe des mammifères. Ce mot, de forme peu usité, est employé par Jacques Lacan dans son séminaire sur l'identification. Non encore publié. [retour au texte]




Tel est, très grossièrement résumé, le schéma de base, plus ou moins emprunté au modèle que lui fournissait la physique, de la première description que Freud nous a laissée de l'appareil psychique. Dans cet appareil, des pulsions s'affrontent, pulsions sexuelles (celles qui appellent la mamme, par exemple,) et les pulsions du moi. Les premières réclament avidement une satisfaction érotique, immédiate, que les autres ont pour tâche de différer, au nom de la survie du moi au nom du principe, dit par Freud, de réalité, en d'autres termes au nom des exigences du socius : que penserait-on d'une mère qui se précipiterait pour donner sa mamme à son enfant dés que celui-ci en manifesterait à grands cris le désir?

Toutefois, la complexité des phénomènes auxquels le psychanalyste est confronté dans son travail clinique devait amener Freud à modifier, en la complexifiant, sa conception de l'appareil psychique. Il devait en redistribuer les instances, dites instances de la personnalité, autour d'une nouvelle opposition, celle du moi et du ça, et d'une nouvelle opposition pulsionnelle : pulsions sexuelles/pulsions de mort C'est au cours de ce remaniement qu'il devait introduire cette nouvelle instance qu'il a nommée, pour la première fois dans Le Moi et le Ça, le surmoi et qu'il avait déjà commencé à étudier quelques années auparavant, sous le nom d'idéal du moi et de moi idéal. Nous verrons que ces trois termes, contrairement à une opinion aussi répandue que mal fondée, se différencient de façon très précise par la suite, au cours des diverses étapes de leur élaboration.

Dans un texte très important qui annonce le remaniement de sa conception première de l'appareil psychique, Pour introduire le narcissisme, Freud remarque que certaines formes de la psychopathologie nous montrent que certains individus, profondément déçus et blessés par le monde extérieur, le monde des objets de leur amour et de leur haine, désinvestissent ces objets et se détournent d'eux. Ils se prennent alors, tel Narcisse, comme objet de leurs pulsions libidinales :

« Te voici, mon doux corps de lune et de rosée,
O forme obéissante à mes voeux opposée!
Qu'ils sont beaux, de mes bras les dons vastes et vains!
Mes lentes mains, dans l'or adorable se lassent
D'appeler ce captif que les feuilles enlacent;
Mon coeur jette aux échos l'éclat des noms divins!...
Mais que ta bouche est belle en ce muet blasphème!
..........................................................................
J'aime... J'aime!... Et qui donc peut aimer autre chose
Que soi-même?...
Toi seul, ô mon corps, mon cher corps,
Je t'aime, unique objet qui me défend des morts » (P. Valéry, 1929).

Ce retournement sur soi des pulsions libidinales, c'est, très précisément, le narcissisme.

Toutefois, poussant plus avant cette observation, Freud remarque que ce qui peut apparaître comme un processus pathologique chez un adulte — et l'on sait les effets dévastateurs du narcissisme dans la société nord-américaine (H. Kohut, 1971) — est en fait un moment « normal » du développement psycho-sexuel des enfants. Postérieur à l'auto-érotisme originel qui caractérise le tout début de la vie de l'enfant, au moment où il ne fait qu'un avec le monde, le narcissisme primaire de l'enfance peut sans doute se situer — les opinions de Freud à ce sujet suivent la mouvance du déploiement de sa pensée — au moment où s'opère une déchirure dans le continuum symbolique des débuts, un continuum où, pour l'infans il ne fait qu'un avec le monde extérieur. La précieuse mamme est sienne tout autant que maternelle, autant qu'il est tout à la fois, lui et sa propre mère, puisque aucune différenciation ne s'est encore opérée. Il faut cette déchirure du continuum, sous le coup des pulsions de mort combinées de la mère et de l'enfant qu'elles éveillent en écho, car elle est, de fait, la condition sine qua non en quelque sorte de la constitution du sujet, l'enfant en tant que sujet parlant (que nous opposons à l'infans, qui ne parle pas), et de l'autre, d'un autre qui ne se manifeste en fait, en ce moment de déchirure, pas tant par ce qu'il donne d'amour et de soins, que parce qu'il peut s'absenter et créer un manque — lorsque la mamme ne répond plus à l'appel du désir — devenant ainsi objet du désir du moi de l'enfant qui commence à se constituer dans cette dialectique du manque et de la satisfaction, toujours différée et de plus en plus, de ses désirs. Les pulsions libidinales semblent alors se concentrer tout entières, pendant un temps, sur le moi de l'enfant avant de se fixer progressivement et toujours plus intensément sur l'autre. Freud distingue ainsi une libido du moi inversement proportionnelle, pour ainsi dire, à une libido d'objet. La première s'atténuant, sans jamais pour autant disparaître, au profit de l'accroissement de la seconde.

Bien entendu, l'équilibre est instable et, devant toute frustration subie du fait de l'autre, un désinvestissement libidinal de cet autre peut s'opérer au profit d'un réinvestissement libidinal du moi. Ce retour du narcissisme par suite d'un désinvestissement libidinal de l'objet est ce que, dans la théorie, on reconnaît en général sous le nom de narcissisme secondaire.

Le narcissisme est donc, on le voit, étroitement lié aux avatars de la relation à l'autre (entendons par là ce qui, dans le champ social entourant l'enfant, n'est autre, en général, que sa famille immédiate : celui, celle ou ceux qu'il choisit comme objet de ses pulsions qu'elles soient d'amour et/ou de mort).

Cette libido narcissique toujours présente, toujours sous-jacente à la libido d'objet qui n'en est, en somme, qu'une forme détournée, toujours palpitante, se trouve prise, liée, au cours du développement de l'enfant, à un certain nombre d'instances subjectives constitutives de sa « personnalité » en tant que sujet multiple pluriel, comme nous l'allons voir. Je est légion.

Lorsqu'il réinvestit libidinalement son moi, le sujet a tendance à le surévaluer, à le magnifier, à en faire, par comparaison à l'autre momentanément rejeté, un moi idéal en force et en beauté : « Je suis belle 0 mortels! comme un rêve de pierre... » Mais la construction fantasmatique de ce moi idéal, objet de la libido narcissique, ne peut se faire qu'en fonction de modèles qui appartiennent au champ de l'autre et dont l'enfant admire certains traits (par exemple la force, le courage, voire certains traits physiques qui deviendront pour lui des critères de beauté) et qu'il assemblera pour constituer une sorte de figure héroïque tout à la fois admirable et composite : l'idéal du moi. C'est avec cet idéal du moi que son moi idéal tendra à se confondre, à s'identifier.

L'idéal du moi est donc, on le voit, une formation intermédiaire, entre le sujet et le monde de l'autre en ceci que le moi du sujet idéalisé, par suite d'un retour sur lui-même de l'investissement libidinal, tend à se conjoindre à une figure idéale dont les traits constitutifs proviennent du champ de l'autre, mais sont également idéalisés par ce même investissement narcissique dans la mesure où le sujet tend à les faire siens en s'y identifiant fantasmatiquement. Bien entendu, cet « idéal du moi » n'est pas constitué des traits que l'enfant serait seul à choisir. En fait, cette structuration du sujet qui s'élabore entre le moi et l'autre par le biais du moi idéal, image spéculaire, reflet illusoire d'un idéal du moi tout aussi illusoire, est largement induite par le champ social lui-même.

C'est en très grande part au milieu familial qu'il incombe de fournir à l'enfant les traits constitutifs de son idéal du moi non par l'exemple de ce que sont effectivement ses membres, mais en tenant à l'enfant le discours de ce qu'ils devraient être, idéalement parlant : un père fort et juste qui représente l'autorité, une mère aimante, bonne et généreuse à la mamme intarissable etc., toutes choses dont on sait le caractère plus imaginaire, plus idéologique que réel.

« Le champ social utilise ici le fait que l'homme [se montre] incapable de renoncer à la satisfaction dont il a joui une fois. Il ne veut pas se passer de la perfection narcissique de son enfance; s'il n'a pas pu la maintenir, car, pendant son développement, les réprimandes des autres l'ont troublé et son propre jugement s'est éveillé, il cherche à la regagner sous la nouvelle forme de l'idéal du moi. Ce qu'il projette devant lui comme son idéal est le substitut du narcissisme perdu de son enfance; en ce temps là, il était lui-même son propre idéal » (Freud, 1914 :

La progression du moi narcissique — du narcissime primaire au narcissisme secondaire — au moi idéal, puis à l'idéal du moi, de plus en plus renforcé comme modèle par rajouts constants de traits idéaux nouveaux — stades du narcissisme secondaire — tend à structurer le moi comme une instance dont les fonctions seront de plus en plus régies non pas tant par la réalité que par un ensemble de modèles idéaux tout à fait imaginaires, — dans la mesure où il s'y reconnaît comme en un miroir dans le processus d'identification spéculaire, propre à la constitution du moi —, et idéologiques dans la mesure où ces modèles lui sont fournis par le discours du socius pour une finalité dont nous allons voir qu'elle est loin de se réduire à l'impossibilité de se dégager du narcissisme perdu et de lui trouver de simples substituts.

Pour donner une illustration triviale à notre propos, combien n'avons-nous pas vu toutefois de Brigitte Bardot dans le métro parisien qui y traînaient leurs cheveux jaunes avec la même certitude d'être belles que leur modèle, qui ne fut jamais pour elles autre chose qu'une image, combien de Farrah Fawcett-Majors, combien de James Dean?

Dans le même temps, ce que l'on peut immédiatement repérer avec Freud, c'est que « la formation de l'idéal est, du côté du moi, la condition du refoulement » de l'ensemble des pulsions, pulsions sexuelles, pulsions de mort à quoi il faut peut-être ajouter les pulsions de maîtrise, manifestes dans l'inconscient par les représentants auxquelles elles sont liées et qui sont eux-mêmes constitués d'éléments de langage, seuls à pouvoir représenter pour le sujet aussi bien la finalité de ces pulsions que leur objet, toutes choses dont le refoulement et la différance4 de leur satisfaction constituent la condition de l'existence du champ social.

Remarquons ici que le lien des pulsions aux éléments structuraux les plus élémentaires du langage, ce « réseau de différences » défini par Saussure qui constitue le niveau du signifiant, donne au langage une dimension véritablement pulsionnelle, celle du poétique, par exemple, voire de l'affectif en général, dans le même temps que le système signifiant « structure l'inconscient comme un langage », pour citer, encore une fois, la formule de Lacan (J. Lacan, 1966).

Concluant la présentation de ces deux aspects nouveaux du sujet, le moi idéal et l'idéal du moi qui résultent de l'introduction dans la théorie psychanalytique du concept de narcissisme, Freud remarque :

« Il ne serait pas étonnant que nous trouvions une instance psychique particulière qui accomplisse la tâche de veiller à ce que soit assurée la satisfaction narcissique provenant de l'idéal du moi, et qui, dans cette intention, observe sans cesse le moi actuel et le mesure à l'idéal. Si une telle instance existe, il est impossible qu'elle soit l'objet d'une découverte inopinée; nous ne pouvons que la reconnaître comme telle et nous pouvons nous dire que ce que nous nommons notre conscience morale possède cette caractéristique » (Freud, 1914 : 99).

Cette instance psychique que Freud assimile dans ce passage à la conscience morale, est ce qu'il nommera — précisément parce qu'il n'est pas question d'une instance qui n'agit que dans la seule clarté de la conscience mais qui est, en grande partie elle aussi, inconsciente — le surmoi dans le texte qui constitue la charnière de la nouvelle topique et de l'ancienne : Le Moi et le Ça5.




4 Il s'agit du concept proposé et travaillé par Jacques Derrida dans ses lectures successives de Freud. Il dérive du verbe différer = remettre à plus tard, mais assonne avec différence. [retour au texte]

5 Nous citerons les extraits des textes suivants : Le moi et le ça, L'avenir d'une illusion et Malaise dans la civilisation, dans leur traduction anglaise, celle de la Standard Edition. Les traductions françaises de ces textes sont innommables et nous ne sommes pas un germaniste suffisamment chevronné pour entreprendre de fournir nous-même une traduction adéquate de ces passages. Par contre nous avons cité les passages de « Pour introduire le narcissisme » en français, la traduction de Denise Berger, Jean Laplanche et collaborateurs étant, de l'avis de tous, excellente. [retour au texte]




Si la nature sociale du surmoi sera largement développée dans ce texte et dans ceux qui le suivront, Freud en annonce déjà la couleur à la fin de Pour introduire le narcissisme en rappelant que « l'institution de la conscience morale était au fond l'incarnation en un premier temps de la critique des parents, et plus tard de la critique de la société » (Freud, 1914 : 100); de même qu'il annonce l'inévitabilité structurale et logique d'un travail à venir sur la psychologie collective, qu'il produira effectivement six ans plus tard : « De l'idéal du moi une voie importante conduit à la compréhension de la psychologie collective. Outre son côté individuel [ce serait l'aspect Moi Idéal], cet idéal a un côté social [l'Idéal du Moi] : c'est également l'idéal commun d'une famille, d'une classe, d'une nation » (Freud, 1914 : 105).

Dans Le Moi et le Ça (1923), L'Avenir d'une illusion (1927) et Malaise dans la civilisation (1929), Freud reviendra de nombreuses fois sur les concepts d'idéal du moi et du surmoi, pour y introduire de nouvelles distinctions qui tendent, dans le bouillonnement du mouvement créateur, à les distinguer parfois radicalement l'un de l'autre ou inversement, ou, d'autres fois à les faire se fondre l'un dans l'autre. Si l'on se donne toutefois la peiné de rassembler l'ensemble des traits distinctifs de l'idéal du moi d'une part et du surmoi de l'autre, tels qu'ils ont été élaborés au cours de ces années, une nette démarcation entre ces deux concepts s'impose.

D'un côté, l'idéal du moi reste cet ensemble disparate de traits idéaux imposé dans un premier temps par le contexte social immédiat, puis élargi progressivement, comme modèle d'identification au moi narcissique et, donc, comme objet substitutif au moi pour la fixation de sa libido narcissique. Ce sera par exemple la figure du Christ pour les chrétiens (Freud, 1927), qui propose à leur moi un idéal du moi constitué d'un certain nombre de traits idéaux largement déployés par le discours religieux : l'humilité, l'amour du prochain, l'esprit de sacrifice, etc. Une figure qui structuralement parlant, ne diffère pas tellement de la figure paternelle et/ou de la figure maternelle idéalisées telles que le discours familial les propose à l'enfant comme premières figures d'identification idéales de son moi. Ce qu'il importe de souligner, c'est que quel que soit le niveau auquel on aborde l'étude de l'idéal du moi que ce soit au niveau clos de la famille ou à celui immense de la religion ou du politique — car dans sa fonction structurale d'idéal du moi le Christ rejoint ce qui, d'un autre point de vue, lui est le plus radicalement opposé, Hitler —, par exemple; cet idéal est présenté, supporté par un discours de type moralisateur, idéalisant et complètement utopique, non pas comme ce qui est ou fut, mais comme ce qui devrait être. Dans ce sens, cet idéal ne peut être distingué des figures du discours qui le constituent.

Mais l'idéal du moi ne serait sans doute que peu de chose, à peine plus qu'un rêve et, assurément de peu de poids (tant au fur et à mesure qu'il se déploie dans la collectivité il tend vers le stéréotype le plus pauvre), sans cette « instance psychique particulière » dont parle Freud dans Pour introduire le narcissisme, qu'il assimilait à la conscience morale. Cette instance est une force contraignante, la force qui contraint le moi à s'identifier d'une part à cette image idéale intériorisée qu'est le moi idéal et qui, d'autre part, le contraint à accentuer le refoulement des motions pulsionnelles originelles et de leurs représentants [ou, comme les nomment plus justement Laplanche et Pontalis, les représentants-représentations (J. Laplanche et J. B. Pontalis 1967)], qui constituent l'inconscient, rebaptisé, dans la nouvelle topique, lé ca. Cette instance psychique particulière dont la manifestation consciente, qui n'en est qu'une petite part, est la conscience morale, c'est le surmoi.

On pourrait dire que dans le même temps que le sujet intériorise, fait sienne cette image composite et imaginaire de ce qu'il « devrait être » qu'est l'idéal du moi il intériorise également les menaces, les formes multiples de la répression qui se fondent sur la peur transformée en angoisse dite de castration en psychanalyse, ainsi que sur la culpabilité inconsciente (nous allons revenir sur ces termes) qui le contraignent à s'identifier à l'idéal du moi et à renforcer le refoulement.

Si le père, idéalisé par le discours familial — ou le cas échéant un grand-père ou un oncle, peu importe il y a dans toute famille une figure de type paternel érigée en modèle d'autant plus impressionnante d'ailleurs qu'elle est plus mythique — fournit une première ébauche de l'idéal du moi il fournit également les images premières de la menace dite de castration. La castration n'est évidemment pas à entendre ici au sens littéral d'une menace réelle, rares sont les cas de castration réelle, mais de sens donné à une angoisse de séparation qui frappe répétitivement l'enfant à certains moments de son histoire : traumatisme de la naissance qui n'est d'ailleurs pas tant la séparation d'avec la mère que la séparation d'avec le placenta (et tant pis pour le narcissisme des mères), puis déchirure du continuum symbiotique, c'est le rôle de la mamme perdue et retrouvée pour être à nouveau perdue qui constitue le moment primordial de la constitution du sujet et de l'autre qui n'est autre, dans un premier temps, que parce qu'il peut être rejeté (Freud, 1925). Puis c'est la reconnaissance de la provenance corporelle des fèces que l'enfant vit d'abord, dans l'incompréhension de ses fonctions corporelles, comme une mutilation, non douloureuse, certes, mais une atteinte à son intégrité corporelle. Enfin, c'est la reconnaissance de la différence des sexes, toujours présentée dans le discours familial sur le mode du « toi tu l'as (il s'agit du pénis), elle, elle ne l'a pas », ce qu'avec ses structures de compréhension propres à son âge l'enfant ne comprend pas autrement — car on ne lui donne guère d'explication autre que ces stéréotypes — dans le sens de « si elle n'en a pas, c'est qu'elle l'a perdu ». Il en va de même lorsqu'à la formule du « elle, elle n'en a pas » on substitue celle, plus phénoménologique du « elle, elle a un petit trou ». Or, pour l'enfant — le trou, il le sait quand il troue ses vêtements et qu'on lui en fait le reproche — c'est ce qui a été troué. Dans un cas comme dans l'autre ces explications, d'autant plus imbéciles qu'elles sont quasi universelles, réveillent l'angoisse de la séparation, en font, de par les bons offices des structures mêmes du discours qui « présentifie » pour l'enfant la différence des sexes, une angoisse de castration.

C'est en s'appuyant sur cette angoisse de séparation, que le discours familial a transformée en angoisse de castration, que la figure du père s'impose comme menaçante (tout comme celle de la mère d'ailleurs), comme une structure qui prévaudra dans la structure répressive des pulsions sexuelles primitives connue sous la métaphore de complexe d'Œdipe. C'est dans ce sens que Freud peut dire du surmoi :

« The super-ego retains the character of the father, while the more powerful the Oedipus complex was and the more rapidly it succumbed to repression (under the influence of authority, religious teaching, schooling and reading), the stricter will be the domination of the super-ego over the ego later on — in the form of conscience or perhaps of an unconscious sense of guilt » (Freud, 1923 : 34-35).

La force répressive du surmoi tient d'une part à sa formation précoce, donc à la faiblesse corrélative du moi et, d'autre part, au fait que le surmoi hérite du complexe d'Œdipe et du rôle menaçant du père dans ce complexe. En fait, comme l'a bien montré Mélanie Klein, le surmoi hérite de toutes les expériences vécues par l'enfant comme traumatisantes et comme autant de menaces, dont il ignore l'origine exacte, à l'intégrité de son corps.

Par la suite, Freud ne cessera de revenir et d'insister sur la férocité répressive du surmoi qui ne cessera d'agresser le sujet pour lui reprocher l'insuffisance des contrôles qu'il exerce sur son univers pulsionnel, autant que l'insuffisance de son identification à l'idéal du moi dans laquelle Freud reconnaît sa participation ambiguè à l'élaboration de la civilisation. Une civilisation qui, certes, repose sur une différance constante des satisfactions pulsionnelles exigée par le ça, voire sur leur sublimation vers des satisfactions substitutives qui participent de la création scientifique, artistique ou autre (et font d'ailleurs de celles-ci de véritables perversions). Mais une civilisation qui n'existe également qu'en autant qu'il semble qu'elle doive maintenir des idéaux auxquels elle contraint l'individu à s'identifier pour lui masquer la réalité de son rôle, de sa place et de sa fonction réelle dans le champ social. C'est dans ce sens que Freud nomme ces idéaux des illusions, sous la rubrique desquelles il place les doctrines religieuses, la politique des gouvernements, la conception générale des relations entre les sexes, etc.

La résultante la plus constante, donc l'un des éléments fondateurs de la civilisation, de la tension entre le moi et le surmoi, est le sentiment de culpabilité.

« The tension between the harsh super-ego and the ego that is subjected to it, is called by us the sense of guilt; it expresses itself as a need for punishment. Civilization therefore, obtains mastery over the individual's dangerous desire for aggression by weakening and disarming it and by setting up an agency [the super-ego] within him to watch over it, like a garrison in a conquered city » (Freud, 1929 : 123-124).

La comparaison avec les troupes d'occupation d'une ville conquise est heureuse puisque de la sévérité du surmoi dépendra le contrôle des pulsions de mort, ces étranges pulsions si essentielles au maintien de la tension de la vie. Une sévérité excessive amènera ces pulsions à se concrétiser par un retournement contre le sujet (suicide) ou par un brusque déchaînement contre ce que représente le surmoi dans le champ social (le crime, les révoltes), qui peut suffire à satisfaire momentanément la pulsion tout autant d'ailleurs que le sentiment de culpabilité imposé par le surmoi, si la « faute » (ce déchaînement violent) est punie.

Freud rassemble tous ces traits dans la dernière définition qu'il propose du surmoi dans Malaise dans la civilisation :

« Though it cannot be of great importance, it may not be superfluous to elucidate the meaning of a few words such as "super-ego", "conscience", "sense of guilt' "need for punishment" and "remorse' which we have often, perhaps, used too loosely and interchangeably. They all relate to the same state of affairs, but denote different aspects of it. The super-ego is an agency which has been inferred by us, and conscience is a function which we ascribe, among other functions, to that agency. This function consists in keeping a watch over the actions and intentions of the ego and judging them, in exercising a censorship. The sense of guilt, the harshness of the super-ego, is thus the same thing as the severity of the conscience. It is the perception which the ego has of being watched over in this way, the assessment of the tension between its own strivings and the demands of the super-ego. The fear of this critical agency (a fear which is at the bottom of the whole relationship), the need for punishment, is an instinctual manifestation on the part of the ego, which has become masochistic under the influence of a sadistic super-ego; it is a portion, that is to say, of the instinct towards internal destruction present in the ego, employed for forming an erotic attachement to the super-ego. We ought not to speak of a conscience until a super-ego is demonstrably present. As to a sense of quilt, we must admit that it is in existence long before the super-ego, and therefore before conscience, too. At that time it is the immediate expression of fear of the external authority, a recognition of the tension between the ego and that authority. It is the direct derivative of the conflict between the need for the authority's love and the urge towards instinctual satisfaction, whose inhibition produces the inclination to aggression. The superimposition of these two strata of the sense of guilt — one coming from fear of the external authority, the other from fear of the internal authority — has hampered our insight into the position of conscience in a number of ways. Remorse is a general term for the ego's reaction in a case of sense of guilt. [...] It is itself a punishment and can include the need for punishment. Thus remorse, too, can be older than conscience6 » (Freud, 1929 : 136-137).

Longue définition qu'il fait immédiatement suivre d'une critique tout aussi sévère que désillusionnée, mais que nous ne saurions passer sous silence, tant elle nous paraît importante pour articuler une dimension à la fois supplémentaire et complémentaire à la découverte de Freud :

« In our research into, and therapy of, a neurosis, we are led to make two reproaches against the super-ego of the individual.

In the severity of its commands and prohibitions it troubles itself too little about the happiness of the ego, in that it takes insufficient account of the resistances against obeying them — of the instinctual strength of the id [in the first place] and of the difficulties presented by the real external environment [in the second]. [...] Exactly the same objections can be made against the ethical demands of the cultural super-ego. It, too, does not trouble itself enough about the facts of the mental constitution of human beings. It issues a command and does not ask whether it is possible for people to obey it. On the contrary it assumes that a man's ego is psychologically capable of anything that is required of it, that his ego has unlimited mastery over his id. This is a mistake; and even in what are known as normal people the id cannot be controlled beyond certain limits. If more is demanded of a man, a revolt will be produced in him or a neurosis, or he will be made unhappy. The commandment, "Love thy neighbour as thyself", is the strongest defence against human aggressiveness and an excellent example of the unpsychological proceedings of the cultural super-ego7 » (Freud, 1929 : 142-143).




6 Il ne sera pas superflu, quoique peut-être sans grande importance, de préciser la signification de certains termes tels que : Surmoi conscience morale, sentiment de culpabilité, besoin de punition, remords, termes dont nous nous serions servis avec trop de négligence en les employant l'un pour l'autre. Tous se rapportent à la même situation, mais s'appliquent à des aspects différents de celle-ci.

Le Surmoi est une instance découverte par nous, la conscience une fonction que nous lui attribuons parmi d'autres et qui consiste à surveiller et à juger les actes et les intentions du Moi et à exercer une activité de censure. Le sentiment de culpabilité (la dureté du Surmoi) est donc la même chose que la sévérité de la conscience morale; il est la perception impartie au Moi, de la surveillance dont ce dernier est ainsi l'objet. Il mesure le degré de tension entre les tendances du Moi et les exigences du Surmoi; quant à cette angoisse devant cette instance critique, qui est à la base de toute cette relation et qui engendre le besoin de punition, c'est une manifestation d'une pulsion du Moi devenue masochiste sous l'impulsion du Surmoi sadique; autrement dit le premier utilise une partie de sa propre pulsion de destruction intérieure aux fins d'une fixation érotique au Surmoi. On ne devrait pas parler de conscience morale avant d'avoir constaté un Surmoi; en ce qui concerne le sentiment de culpabilité, il faut admettre qu'il existe avant le Surmoi donc aussi avant la conscience morale. Il est alors l'expression immédiate de la peur devant l'autorité extérieure, ha reconnaissance de la tension entre le moi et cette dernière, le dérivé immédiat du conflit surgissant entre le besoin de l'amour de cette autorité et l'urgence des satisfactions instinctuelles dont l'inhibition engendre l'agressivité. La superposition de ces deux plans du sentiment de culpabilité — issu de la peur de l'autorité extérieure et de l'autorité intérieure — nous a rendu difficile la compréhension de nombreuses relations de la conscience. L'expression de « remords » désigne dans son ensemble la réaction du Moi dans un cas donné de sentiment de culpabilité; il inclut tout le cortège des sensations presques intactes de l'angoisse, son ressort caché, à l'oeuvre derrière lui. Il est lui-même une punition et peut comporter le besoin de punition; par conséquent il peut être lui aussi plus ancien que la conscience morale (Freud, 1971 : 95-96). [retour au texte]

7 L'étude des névroses, ainsi que leur traitement, nous amène à formuler deux objections au Surmoi de l'individu par la sévérité de ses ordres et de ses interdictions, il se soucie trop peu du bonheur du Moi et, d'autre part, il ne tient pas assez compte des résistances à lui obéir, de la force des puisions du soi et des difficultés extérieures. Ainsi sommes-nous très souvent obligés dans un but thérapeutique de lutter contre lui et nous efforçons-nous de rabaisser ses prétentions. Or, nous sommes en droit d'adresser des reproches très analogues au Surmoi collectif touchant ses exigences éthiques. Car lui non plus ne se soucie pas assez de la constitution psychique humaine : il édicte une loi et ne demande pas s'il est possible à l'homme de la suivre. Il présume bien plutôt que tout ce qu'on lui impose est psychologiquement possible au Moi humain, et que ce Moi jouit d'une autorité illimitée sur son soi. C'est là une erreur; même chez l'homme prétendu normal la domination du soi par le Moi ne peut dépasser certaines limites. Exiger davantage c'est alors provoquer chez l'individu une révolte ou une névrose, ou le rendre malheureux. Le commandement « Aime ton prochain comme toi-même » est à la fois la mesure de défense la plus forte contre l'agressivité et l'exemple le meilleur des procédés antipsychologiques du Surmoi collectif (Freud, 1971 : 104). [retour au texte]




Ainsi pourrait-on résumer en disant que le couple idéal du moi/surmoi joue, entre la structure du sujet et la réalité de ses possibilités d'actualisation et de réalisation dans le champ social, un rôle de régulation par la force au nom d'un idéal social purement illusoire.

C'est dans cette perspective que Freud est amené à reconnaître, et à justifier jusqu'à un certain point, les révolutions, lorsqu'à l'injustice sociale, qui est notre lot, s'ajoute une répression brutale, fût-elle armée ou morale. Il existe un point de rupture où les masses se soulèvent légitimement, remarque Freud, car une telle société fondée sur l'inégalité, le mensonge et la répression, n'a aucun droit à l'existence (Freud, 1927).

III. La norme en linguistique

Abandonnons momentanément le champ psychanalytique pour faire un petit tour du côté de la linguistique. Le seul linguiste qui, à notre connaissance, ait conféré à la norme une place conceptualisable au sein de la théorie linguistique est Louis Hjelmslev. L'emploi que nous en avons trouvé est, par ailleurs, purement notionnel et/ou idéologique et se rapporte à l'une ou l'autre des trois définitions qu'en donne, par exemple, le Grand Robert :

1°) Type concret ou formule abstraite de ce qui doit être en tout ce qui admet un jugement de valeur. idéal, règle, but, modèle suivant le cas;

2°) État habituel, ordinaire, régulier, conforme à la majorité des cas;

3°) Tech. Formule qui définit un type d'objet, un produit, un procédé technique en vue de simplifier, de rendre plus efficace et plus rationnelle la production dans un secteur économique donné.

Dans un article rédigé en 1943, intitulé « Langue et parole » (Hjelmslev, 1971), Louis Hjelmslev reprend, sans pour autant la subvertir radicalement, mais afin de lui donner toute sa portée structurale en la formalisant, l'opposition saussurienne fondatrice de la linguistique moderne : langue/parole.

Il remarque que Saussure donne de la langue trois définitions qui confèrent à ce même concept des acceptions différentes et le rendent, de ce fait, ambigu.

La langue, remarque-t-il donc, peut être considérée :

  1. comme une forme pure, définie indépendamment de sa réalisation sociale et de sa manifestation matérielle;

  2. comme une forme matérielle, définie par une réalisation sociale donnée mais indépendamment encore du détail de la manifestation;

  3. comme un simple ensemble des habitudes adoptées dans une société donnée, définies par les manifestations observées (Hjelmslev 1971 : 80).

Il nomme alors ces trois acceptions respectivement :

  1. le schéma, c'est-à-dire langue forme pure;

  2. la norme, c'est-à-dire langue forme matérielle;

  3. l'usage, c'est-à-dire l'ensemble des habitudes (ibid. )

Si l'on considère la langue à son niveau d'articulation fondamental, celui des phénomènes ou unités distinctives [selon Martinet (1966), le second niveau d'articulation, le premier étant constitué par celui des unités douées de sens, les monèmes] c'est-à-dire de ces unités comme /b/ ou /t/ qui permettent de distinguer deux mots (ou monèmes) comme bête et tête, par exemple, on peut donner pour illustrer ces trois acceptions de la langue l'exemple du r dans lequel Stéphane Mallarmé voyait « l'articulation par excellence [et de façon plus poétique], l'élévation, le but atteint même au prix d'un rapt, la plénitude; enfin, par onomatopée, une déchirure et, d'après l'importance même de la lettre, quelque chose de radical » (Mallarmé, 1951 : 959). Rien de tel évidemment chez Hjelmslev. Dans le schéma, soit la langue en tant que forme pure, le r est défini phonologiquement, strictement par la place qu'il occupe dans diverses séries oppositives où il peut être décrit exhaustivement, simplement et avec cohérence par le discours linguistique sans avoir à recourir à aucune prémisse extra-linguistique. En d'autres termes, il est déterminé par sa forme. Par exemple :

« D'abord l'r français pourrait être défini 1° par le fait d'appartenir à la catégorie des consonnes, définie comme déterminant celle des voyelles, 2° par le fait d'appartenir à la sous-catégorie des consonnes admettant indifféremment la position initiale (soit rue) et la position finale (soit par-tir partir); 3° par le fait d'appartenir à la sous-catégorie des consonnes avoisinant la voyelle (r peut prendre la deuxième position dans un groupe initial (soit trappe), mais non la première; r peut prendre la première position dans un groupe final mais non la deuxième [par exemple prélart] et 4° par le fait d'entrer en commutation avec certains autres éléments appartenant avec lui à ces mêmes catégories (soit l) » (1971 : 80).

Au niveau du schéma, le r français est donc défini, en termes purement différentiels, par sa forme, c'est-à-dire comme une entité oppositive, relative et négative. Sa définition formelle ne lui donne aucune qualité positive, quel que soit le medium dans lequel il se manifestera (verbal, graphique, gestuel, etc.); elle indique qu'il est un réalisable, non un réalisé. Elle laisse ouverte n'importe quelle manifestation, quelle qu'en soit la substance (à savoir ce qui ne peut être décrit sans recourir à des prémisses extra-linguistiques, c'est-à-dire matérielles, à la matière d'incarnation de cette forme).

Or, précisément, le r, au niveau de la norme et de l'usage, ne peut être défini indépendamment de sa réalisation matérielle, c'est-à-dire de sa substantification » :

Au niveau de la norme, « l'r français pourrait être défini comme une vibrante, admettant comme variante libre la prononciation de constrictive postérieure » (ibid. : 81).

Cette définition oppose le r aux autres entités de la langue, il reste donc oppositif et relatif Mais il est marqué de quelques traits positifs minimaux; il peut être vibrant, à articulation postérieure et à prononciation constrictive. La pauvreté des traits qui constituent la norme de sa « substantification » tendrait d'une certaine manière à en réduire les manifestations à une possibilité reconnue doublée d'une variante admissible dans une tentative d'uniformisation de la manifestation matérielle de la langue.

Au niveau de l'usage, en revanche, on assiste à une multiplication des traits définitoires positifs en fonction de la concrétisation de la norme dans un contexte social donné, accompagnée de toutes sortes de petites transgressions minimales de cette norme. « Enfin, l'r français pourrait être défini comme une vibrante sonore roulée alvéolaire ou comme une constrictive sonore uvulaire » (1971 : 82), traits qui sont plus ou moins accentués mais qui épuisent les qualités positives caractéristiques de l'usage dans l'ensemble des usages sociaux de la langue française et qui constituent, en quelque sorte, l'aire phonétique du r français. Un r qui en français, serait prononcé comme une sibillante, n'appartiendrait plus au français; il y introduirait une variante nouvelle, étrangère, qui, en entrant dans l'usage, élargirait son champ phonétique. C'est, par exemple, ce qui s'est produit au Québec avec la diphtongaison de certains sons qui, au niveau de la norme, voire de l'usage du français de France, ne sont jamais diphtongués.

Entre la parole (simple actualisation de la langue par un individu donné à un moment donné), l'usage, la norme et le schéma, les rapports de détermination varient : la norme détermine l'usage et la parole; l'usage détermine la parole et inversement; le schéma est déterminé par la parole, l'usage et la norme. En fait on aura remarqué que ces définitions reposent sur une opposition fondamentale sous-jacente, celle de la forme et de la substance (qui implique un tiers terme dont nous ne parlerons pas ici mais que nous citons pour éviter une interprétation dualiste un peu trop hâtive de Hjelmslev, la matière), dont Hjelmslev explicite l'importance dans un texte de 1954 : « La stratification de la langue », (Hjelmslev, 1971). Ces définitions se répartissent entre le schéma, pour la forme, la norme, l'usage et la parole, pour la substance. Pure concrétisation évanescente, la parole est négligeable tout autant que la norme que Hjelmslev définit comme une fiction, « là seule fiction qu'on rencontre parmi les notions qui nous intéressent » (1971 : 88). Il poursuit :

« [ce n'est qu']une abstraction tirée de l'usage par un artifice de méthode. Tout au plus elle constitue un corollaire convenable pour pouvoir poser les cadres a la description de l'usage. À strictement parler, elle est superflue; elle constitue quelque chose de surajouté et une complication inutile. Ce qu'elle introduit c'est simplement le concept derrière les faits rencontres dans l'usage, or la logique moderne nous a suffisamment instruits sur les dangers qui résident dans une méthode tendant à hypostasier les concepts et à en vouloir construire des réalités » (ibid. : 88).

Ayant donc exclu la parole pour son inconsistance transitoire et la norme pour son caractère fictionnel et sa « dangerosité » dans le cadre d'un réalisme peu acceptable dans l'esprit scientifique où se déploie la linguistique (danger déjà dénoncé par Bachelard comme l'un des obstacles à la formation du nouvel esprit scientifique (Bachelard, 1969) ), Hjelmslev substitue, à la place de l'opposition ambiguè langue/parole, l'opposition schéma/usage comme objet de la linguistique structurale, c'est-à-dire d'une linguistique dans laquelle les énoncés de Saussure sont formalisés d'une façon telle qu'elle leur donne le statut scientifique qui, sous leur forme originelle, leur faisait partiellement défaut. Commentant ce remaniement, Roland Barthes souligne qu'il n'est pas indifférent en ce que, précisément,

« il formalise radicalement le concept de Langue (sous le nom de schéma) et élimine la parole concrète au profit d'un concept plus social, l'usage : formalisation de la langue, socialisation de la parole, ce mouvement permet de faire passer tout le "positif" et le "substantiel" du côté de la parole, tout le différentiel du côté de la langue » (Barthes, 1964 : 95).

Ce qui a pour avantage supplémentaire d'attirer l'attention sur les phénomènes de socialisation, d'institutionnalisation de la parole (l'usage) sans pour autant la rendre entièrement « formalisable » comme l'est le schéma

On peut regretter toutefois cette exclusion de la norme, sans autre forme de procès, et se demander si la simple dénonciation de sa « dangerosité » suffit à conjurer la menace de la réintroduction, subtile ou flagrante, de la norme dans une politique de la langue. Nous pensons, au contraire, que la linguistique, lorsqu'elle concentre son attention sur une opposition comme celle du schéma et de l'usage, ne tient pas suffisamment compte des conditions sociales d'utilisation de la langue, non pas seulement à des fins de communication d'un message ou de signification, mais à des fins de contrôle, à des fins performatives, dirais-je en élargissant la notion de performatif proposée par J.L. Austin (Austin, 1962), en faisant précisément ce que dénonce Hjelmslev lorsqu'il définit la norme comme une fiction, c'est-à-dire en hypostasiant certains concepts d'ordre purement fictionnel (les illusions dont parlait Freud) afin de les imposer comme réalité. Certes, un tel danger n'apparaît guère pris au seul niveau du fonctionnement du r français, encore qu'une oreille un tant soit peu attentive à la musicalité, à la richesse gustative de la parole ne pourrait que déplorer l'uniformisation de la prononciation du r au nom de la norme et la perte inévitable des nuances infinies, qui du roulement de tambour du r le plus viril jusqu'au délicat claquement du r le plus liquide en font une parcelle sonore d'un maniement exquis dans tout dit poétique, si d'aventure la norme devait devenir le critère de prononciation de ce phonème réduit, à l'extrême, à un seul trait. C'est pourtant un danger dont on mesure mieux l'énormité aux niveaux supérieurs du fonctionnement et de l'articulation de la langue, à celui des mots (ou monèmes) voire à celui des énoncés de plus grande envergure, si au nom d'une norme purement fictionnelle et purement réductrice en ce qu'elle ramène l'énonçable au plus petit nombre de traits et de variantes possibles, il fallait soumettre l'apprentissage de la langue et réduire son usage. La fiction précisément, en l'occurrence un roman comme 1984 de Georges Orwell, nous en fait mesurer toute l'horreur et l'absurdité dans l'exemple de la réinvention continuelle de cette langue au sens figé par la norme, le Newspeak, qui illustrait, par la fiction romanesque, les propositions très précises d'un Wittgenstein et très concrètes d'un Staline en un temps où il crut pouvoir légiférer sur l'usage des langues en Russie Soviétique (il y en a plus de quarante) afin, peut-être, de les uniformiser au nom d'une norme.

Je ne puis évoquer cette opposition de la norme et de l'usage sans évoquer ce professeur de linguistique qui, à l'Université de Montréal, expliquait le plus sérieusement du monde devant des étudiants plus ou moins pliés en deux par le fou rire, selon leur degré de conscience linguistique : « En français les diphtongues n'existent pas, c'est ben dommage! », qu'il prononçait évidemment : /d:mau/, faisant ainsi mesurer sans le vouloir toute l'absurdité inhérente à toute volonté de substituer la norme à l'usage.

Lorsque Hjelmslev définit la norme comme une fiction, une fiction idéologiquement marquée (dénonciation du réalisme idéologique) et, à ce titre, la rejette, il tente en fait de démarquer la linguistique qu'il voudrait, plus que tout autre linguiste, strictement scientifique, c'est-à-dire à l'abri des luttes et des conflits de pouvoirs qui constituent le champ social. On ne peut pas dire toutefois que cette intention pouvait suffire à réaliser le splendide isoloir scientifique qu'il souhaitait et à ne pas reconnaître qu'il y manifestait plus d'idéalisme scientifique que de reconnaissance de la position réelle du sujet de la science (le linguiste), de sa science (la linguistique) et de l'usage que la société peut faire des découvertes de ladite science à des fins qui s'avèrent toujours, en dernière analyse, être des fins de contrôle des usagers plutôt que de connaissance désintéressée. Nous voulons dire que Hjelmslev a méconnu — quoique pas complètement comme en témoigne sa définition de l'usage — que l'élaboration d'une science ne saurait se faire en se plaçant d'emblée et intentionnellement à l'écart des luttes sociopolitiques et économiques qui définissent les cadres de la société dans laquelle cette science est née et se déploie. Car si une science dépend, pour sa continuation de l'adéquation des procédures expérimentales qu'elle instituera ainsi que des refontes de la problématique théorique (ce que fait précisément Hjelmslev lorsqu'il substitue l'opposition schéma/usage à celle de langue/ parole), elle dépend également des ruptures épistémologiques qu'elle saura effectuer vis-à-vis de certains discours idéologiques et philosophiques qui l'entourent et tentent de l'assujettir, à peine née, à un certain type de pouvoir. Comme le rappelait Canguilhem aux psychologues à propos de l'objet de leur science et de leur ambition d'accéder à une connaissance des comportements humains indépendamment des conditions sociales et historiques de l'émergence de la psychologie et de son fonctionnement

« c'est donc très vulgairement que la philosophie pose à la psychologie la question : dites-moi à quoi vous tendez, pour que je sache ce que vous êtes? Mais le philosophe peut aussi s'adresser au psychologue sous la forme — une fois n'est pas coutume — d'un conseil d'orientation, et dire : quand on sort de la Sorbonne par la rue Saint-Jacques, on peut monter ou descendre; si l'on va en montant on se rapproche du Panthéon qui est le Conservatoire de quelques grands hommes, mais si l'on va en descendant on se dirige sûrement vers la Préfecture de Police » (Canguilhem, 1966 : 93).

Les organismes de Police — au sens le plus large qu'on puisse donner à ce terme — nous les désignerions comme ces instances sociales qui ont pour fonction de faire prévaloir, par la force s'il le faut, la norme sur l'usage pour une utilisation orientée du schéma, tout comme dans la perspective freudienne elles ont pour fonction, sous les espèces du surmoi et de l'idéal du moi de faire prévaloir le moi et son discours stéréotypé sur le sujet de l'inconscient et l'investissement pulsionnel du langage et de son usage.

C'est tout à fait dans ce sens que, dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Roland Barthes pouvait dire de la langue, comme performance de tout langage, c'est-à-dire comme norme transcendant l'usage qu'on veut en faire dans tel message, qu'elle « n'est ni réactionnaire, ni progressiste elle est tout simplement fasciste; car le fascisme, ce n'est pas empêcher dé dire, c'est obliger à dire » (1978 : 14). Certes, à être ainsi jetée sur le papier, cette citation, détachée de son contexte et du mouvement dialectique et discursif dans lesquels elle est amenée, dans l'un de ces retours du texte chers à Barthes, à partir d'une citation de Renan, risque de paraître quelque peu fracassante. Prenons-la dans le sens où l'on a pu parler, fut un temps, de l'impérialisme de la linguistique. Le fascisme linguistique, ce sera par exemple ce qui, dans les règles mêmes de la grammaire, contraint le féminin à s'effacer devant le masculin : « Elle et lui étaient enchantés de s'être rencontrés de cette manière », soit la femme derrière l'homme lorsque l'espèce humaine tout entière est subsumée sous le mot d'Homme. Comme de son côté le fait remarquer Barthes, en français,

« je suis astreint à me poser d'abord en sujet, avant d'énoncer l'action qui ne sera plus dés lors que mon attribut ce que je suis n'est que la conséquence et la consécution de ce que je suis; de la même manière, je suis obligé de toujours choisir entre le masculin et le féminin, le neutre ou le complexe me sont interdits » (Barthes, 1978 : 12-13.

Ce sont précisément, remarquons-le en passant, ces oppositions, ces structurations même que la psychanalyse subvertit, lorsqu'elle montre par exemple que la parole et le langage ne sont pas un attribut du sujet, comme le pensent les béhavioristes, mais que le sujet est, au contraire, un effet du signifiant; ou que le sujet ne saurait être masculin ou féminin, mais qu'il peut être ni l'un ni l'autre ou bien les deux à la fois (ce que Freud nommait bisexualité). C'est aussi ce qui rend la psychanalyse inacceptable, impensable. Impensable précisément parce que « dès qu'elle est proférée, fût-ce dans l'intimité la plus profonde du sujet, la langue [entendons ici la langue comme norme] entre au service d'un pouvoir » (Barthes, 1978 : 14).

Dans l'intimité même du sujet, bien sûr! et nous retrouvons Freud qui nous attendait là, Freud et la fonction dévoilée du surmoi, cette véritable police intime du sujet, dont la fonction est d'orienter et de contraindre la structure même du sujet dans une identification toujours plus marquée à cet idéal du moi dont nous avons souligné le caractère fictif, le caractère héros de bande dessinée, de Superman, le caractère unaire, le caractère, disons le mot, de norme.

IV. Le surmoi, la norme et les appareils de pouvoir

Nous revenons donc à Freud, un Freud vieilli et désillusionné — un Freud bien semblable au Barthes neutre et désincarné du Collège de France, lui que j'avais eu le bonheur de connaître si subtilement généreux et délicieusement vivant dans les années qui suivirent le printemps de 68 —, un Freud qui n'avait plus de réputation à forger ni à défendre et qui pouvait entreprendre de définir notre civilisation et la société qu'elle a produite selon les deux versants de la science et de la technique d'une part (« all the knowledge and capacity that men have acquired in order to control the forces of nature and extract its wealth for the satisfaction of human need »), et de la reproduction des conditions et des moyens de production d'autre part (« all the regulations necessary in order to adjust the relations of men to one another and especially the distribution of the available wealth ») (Freud, 1927 : 6).

Or il est impossible depuis les travaux de Karl Marx sur « la répartition des richesses entre les hommes », comme dit Freud, de dissocier ces deux versants et de distinguer un univers de connaissances et d'élaborations techniques indépendant des conditions réelles dans lesquelles s'effectue toute production quelle qu'elle soit et de la fantastique inégalité dans la répartition des biens et des richesses qui caractérise notre mode de production et de reproduction des conditions de reproduction8 (ce qui inclut la reproduction de l'espèce, bien entendu). En fait, et les savants d'aujourd'hui le savent bien depuis la crise de conscientisation politique qui les a frappés en Amérique lors d'un des pires moments de son histoire, sous le nom de « maccarthysme », et qui leur a dévoilé, pour le plus grand désespoir de certains d'entre eux, que la production scientifique et technique dépend entièrement des conditions de production en général ainsi que de la reproduction de ces conditions de production dans chaque cas particulier et chaque secteur particulier de cette production.




8 Pour ces concepts essentiels du marxisme, voir Althusser 1970. [retour au texte]




On peut, dans un premier temps, concevoir — mais c'est d'un mode de conception bien idéaliste qu'il s'agit — comme semble le faire Freud, et on le lui a souvent reproché, que le couple idéal du moi/surmoi soit une instance psychique nécessaire d'une part pour différer la satisfaction des revendications pulsionnelles du ça, et d'autre part pour contraindre la sublimation des objectifs visés par le ça en liant la libido sexuelle et les pulsions de mort à d'autres objets et d'autres fins, en aliénant le sujet et en l'obligeant, par le fait de ces liens mêmes, de cette aliénation, à s'orienter vers un but autre que celui originellement poursuivi par le ca. Il n'est peut-être pas complètement faux de dire que toute civilisation repose sur ces processus d'aliénation du sujet et de refoulement des pulsions et de leurs représentants, ainsi que de leur sublimation, voire de leur idéalisation (par agrandissement, exaltation de l'objet) qu'impose le surmoi cette instance du sujet qui résulte de l'intériorisation de la « menace de castration ». Ce n'est pas faux parce que ce n'est pas vrai non plus; ainsi présenté au regard des plus hauts accomplissements de la culture, cela est une véritable fiction, puisqu'il n'est pas tenu compte, ce faisant, des conditions de leur production sociale, de leur fonctionnement, de leur reproduction qui se fait toujours dans le sens de leur renforcement et d'un accroissement phénoménal de l'inégalité de la répartition des richesses. Il est certain que dés qu'il prend en compte cette dimension qu'il connaît mal — et surtout que faute d'une conceptualisation suffisante il ne peut introduire dans sa théorie, dans son mouvement de théorisation —, Freud se montre beaucoup moins exalté et, surtout, beaucoup moins idéaliste. Il comprend bien que l'idéal du moi collectif (il en donne pour exemple l'idéal chrétien) a pour objet de maintenir les masses dans un état d'assujettissement et d'aveuglement total aux systèmes de répartition inégalitaire des biens. Ces illusions dans lesquelles il reconnaît les formes discursives et protéiforme de l'idéal du moi collectif, il les décrit bien dans les termes mêmes dont se sert quelqu'un comme Louis Althusser lorsqu'il décrit les idéologies en regard de cette instance qu'il nomme l'idéologie — qu'il rapproche de l'inconscient freudien — que ni l'un ni l'autre n'ayant d'histoire alors que les instances qui s'y manifestent, les idéologies au sein de l'Idéologie et les instances de la personnalité dans le registre de l'inconscient ont bel et bien, elles, une histoire, que ce soit celle du sujet ou celle-là même des conditions sociales de son existence. Disons que tout comme l'Idéologie, l'inconscient et l'idéal du moi doivent être conçus comme des structures, purement formelles, où viennent se loger les idéologies, les signifiants refoulés, les traits identificatoires constitutifs de l'idéal du moi propre à tel groupe, à tel moment donné.

Tout comme pour les idéologies, Freud reconnaît bien dans les idéaux collectifs de ces figures normatives qui sont bel et bien, d'une certaine manière, des abstractions, des réductions à quelques traits grossiers des habitudes de vies et des usages sociaux infiniment plus complexes dans leur dimension d'usage, de conditions réelles d'existence. Tout comme l'idéologie, l'idéal du moi pourrait être défini comme « une représentation du rapport imaginaire des individus à leurs conditions réelles d'existence » (Althusser, 1970), dont les concrétisations sont fonction de l'histoire.

Tout comme Althusser, Freud reconnaît également fort bien la fonction tout à fait centrale du langage à tous les niveaux de structuration et d'aliénation du sujet (qui n'est sujet, rappelons-le que parce qu'il parle) dans la structure fictionnelle des discours qui présentifient l'idéal du moi en lui donnant sa forme. Une structure fonctionnelle qui, comme la norme de Hjelmslev, vient se surajouter, se substituer à l'usage du langage et faire prendre pour des réalités ce qui n'est qu'hypostases d'abstractions réductionnistes.

Il faudrait soigneusement distinguer ici entre ce que la structure du sujet doit à ce que Hjelmslev nomme le schéma, et montrer que, chez Freud, il existe une topique du sujet qui n'est pas sans présenter certaines similitudes structurales avec ce que Hjelmslev décrit sous le nom de schéma : une forme pure, qui n'est faite que de différences et ne saurait se décrire qu'en termes de relations d'oppositions et de négations. C'est cette structure, « l'ordre symbolique » comme dit Lacan, qui « structure l'inconscient comme un langage » et fait du sujet un effet de cette structure. Mais c'est cette structure aux potentialités infinies qui, sous l'action des instances répressives, le moi idéal, l'idéal du moi et le surmoi, organisées et mises en place par le champ social pour l'enfant qui les intériorise dans le processus complexe dit de l'identification, qui vont contraindre cette structure à se matérialiser, à s'incarner sous une forme restreinte dans un « individu » radicalement aliéné à une finalité qui n'est autre que celle de reproduire les conditions actuelles de la production dont nous savons qu'elle se caractérise par l'inégalité de la répartition des biens, l'inégalité des sexes, l'inégalité du rapport à la langue et l'accentuation de ces inégalités.

Mais ce que ni Freud, ni Hjelmslev, qui a pourtant bien senti le danger en écartant la norme d'un geste plus politique qu'il ne semble au premier abord, n'ont clairement vu c'est que le surmoi, qui substitue l'idéal du moi au sujet, comme les puristes qui substituent le réalisme normatif à l'usage, ne sont que des manifestations secondaires, intériorisées par l'enfant lors de la formation du surmoi, ou par la linguistique lorsqu'elle se mêle de légiférer sur la langue au nom d'un quelconque réalisme, d'un certain nombre d'instances sociales particulières dégagées par Gramsci qui les a présentées comme des structures à la fois souples et mouvantes : les Appareils d'Hégémonie, qui furent reprises sous une forme quelque peu différente par Louis Althusser sous le nom d'Appareils Idéologiques d'État (A.I.E.), qu'il définira prudemment ainsi : « Nous désignons par Appareils Idéologiques d'État un certain nombre de réalités qui se présentent à l'observateur immédiat sous la forme d'institutions distinctes et spécialisées » (pp. 82-83) (comme l'appareil idéologique religieux qu'analyse Freud dans L'avenir d'une illusion), les AIE scolaires, familiaux, juridiques, politiques, syndicaux, de l'information culturels. Ce qui en caractérise la fonction est la finalité, la pluralité et le fait qu'ils fonctionnent à l'idéologie, sur le fond d'une répression toujours possible en ce que ces institutions relèvent des appareils d'état (la police, l'armée) et qui, chez l'individu est, nous l'avons vu, symbolisée, intériorisée sous les espèces de la menace de castration. Chaque appareil apportera un certain nombre de traits nouveaux et mettra en place un idéal partiel qui lui est propre. Nous avons décrit ailleurs l'idéal forgé par l'appareil de pouvoir familial et l'appareil de pouvoir scolaire (Peraldi, 1976); signalons ici celui forgé par

« l'appareil politique en assujettissant les individus à l'idéologie politique d'État, l'idéologie "démocratique", "indirecte" (parlementaire) ou "directe" (plébiscitaire ou fasciste). L'appareil d'information en gavant par la presse, la radio, la télévision tous les "citoyens" des doses quotidiennes de nationalisme, chauvinisme, libéralisme, moralisme etc. [...]. L'appareil religieux [et Althusser parle presque le langage de Freud] en rappelant dans les sermons et autres grandes cérémonies de la Naissance, du Mariage et de la Mort que l'homme n'est que cendre, sauf s'il sait aimer ses frères jusqu'à tendre l'autre joue à celui qui gifle la première... » (Althusser, 1970 : 94).

Toutes ces idéologies partielles sécrétées par des appareils qui n'hésitent pas à brandir la menace pour les imposer comme modèles identificatoires, se réunissent, sont subsumées par l'idéologie. Tout comme au niveau de l'individu, les identifications partielles à l'image idéalisée du père, de la mère, puis du professeur, du curé, du médecin, de l'homme politique en vogue, voire du Christ, renforcées par la menace de castration inconsciente héritée elle aussi de l'Œdipe et toujours réactivée par le surmoi qui contrôle et impose ces identifications, se rejoignent dans l'idéal du moi qui les subsume.

Nous retrouvons dans l'idéologie, l'idéal du moi, le surmoi et la norme quelque chose de commun. Resterait à voir, ce que nous ne sommes pas en mesure de faire ici en quoi le concept d'Idéologie vient en quelque sorte combler les défaillances, ou les points aveugles, ou, pour être plus juste, partiellement aveugles de la réflexion freudienne, dont il faut toutefois reconnaître qu'elle est allée plus avant dans cette voie qu'aucune autre de ses héritières, lorsqu'il s'est avancé dans l'étude des phénomènes sociaux, et en quoi dans le même temps, il éclaire le concept de norme dont nous faisons un équivalent structural dans le champ de la langue à l'idéal du moi dans celui du sujet.

V. Quelques remarques inconclusives

Notre condamnation, après Hjelmslev, de la norme, après Freud, du surmoi et après Althusser des appareils de pouvoir ne doit pas laisser penser que nous partons en croisade pour une liberté inconditionnelle de la langue, la libération du ça et une société sans appareils de pouvoir. D'aucuns ont pu tenter de le faire dans une recherche plus fascinante que pratique et proposée sous le titre provocateur d'une « schizo-analyse »; d'autres pensent que rien ne peut être fait et, suivant Spengler sur la courbe descendante du déclin de l'Occident, annoncent en des termes sombres et non dépourvus d'une certaine grandeur morbide la fin de notre civilisation. Bien que l'une comme l'autre de ces deux polarités ne soit pas sans attrait, ne serait-ce qu'un attrait de fascination pour le morbide ou l'irrésistible attrait poétique du délire, il nous semble que ces réponses, à ce que nous avons décrit, sont toujours la marque d'un détournement de la nature conflictuelle et très concrète des problèmes soulevés. En ce qui nous concerne, nous nous sentirions plutôt attiré vers ce que peut proposer Barthes, par exemple, lorsqu'il a dénoncé les excès de pouvoir de la langue comme nomme, et qu'il indique, non sans justesse, que ce n'est pas au niveau de la mise en place d'un contre-pouvoir qu'il est possible de répondre au pouvoir. Tout ce que l'on peut actuellement faire dans le champ du langage, nous dit Barthes, pour déjouer l'emprise du pouvoir de la langue, c'est tricher avec le pouvoir. « Cette tricherie salutaire, cette esquive, ce leurre magnifique, qui permet d'entendre la langue hors-pouvoir, dans la splendeur d'une révolution permanente du langage, je l'appelle pour ma part : littérature » (Barthes, 1978 : 16).

Par littérature, Barthes n'entend nullement un ensemble d'oeuvres ou un genre d'utilisation du langage qui permet de produire des oeuvres de langage d'un genre spécifique (romans, poésies, pièces de théâtre, etc.), mais quelque chose de beaucoup plus radical, « le graphe complexe des traces d'une pratique : la pratique d'écrire. Je vise donc en elle, essentiellement, le texte, c'est-à-dire le tissu des signifiants qui constitue l'oeuvre » (idem : 16). Il s'agit là d'une proposition dont il importe de saisir la valeur stratégique, parce que « le texte est l'affleurement même de la langue, et que c'est à l'intérieur de la langue que la langue doit être combattue, dévoyée : non par le message dont elle est l'instrument, mais par le jeu des mots dont elle est le théâtre » (idem : 16-17). Dans cette proposition où l'on retrouve l'écho de la proposition de Mallarmé, « changer la langue », fondatrice de la modernité, elle-même écho de la proposition marxiste « changer le monde » (là encore, il existe entre Marx et Mallarmé des liens beaucoup plus directs et beaucoup plus précis qu'on aime le reconnaître), Barthes annonce une véritable pratique de subversion de la norme par l'usage, au sein même de la langue. Il accomplit, en quelque sorte, ce que proposait Hjelmslev lorsqu'il écartait la norme pour ne garder que l'opposition du schéma et de l'usage, à savoir : réaliser dans un usage non limité par la norme les potentialités infinies du schéma. L'écriture, comme jeu des signifiants, comme jeu des mots, comme jeu de mots, opère un interminable travail de déplacement de la langue contre les forces d'enchaînement, les forces immobilisatrices, les forces « anhistoriques » de la norme. « Mais, me faisait remarquer une grande amie, linguiste et historienne, pour transgresser le français comme a pu le faire Mallarmé, il faut tout de même au préalable en connaître mieux que quiconque les lois! » Certes, mais il importe peut-être ici, précisément, de distinguer entre les lois qui président à l'organisation formelle, au réalisable du schéma, de celles (les règles de la norme) qui contraignent sa réalisation dans un nombre infiniment restreint d'énoncés obligatoires, au regard du nombre infiniment vaste énoncés possibles, ce que Peirce nomme semiosis, la sémiose, ce renvoi infini de signe à signe qui définit sémiologiquement le signe : « [En bref un signe est] tout ce qui détermine quelque chose d'autre, son interprétant, à renvoyer à un objet auquel lui-même renvoie (son objet) de la même manière, l'interprétant devenant à son tour un signe et ainsi de suite ad infinitum » (C.S. Peirce, 1978 : 126). Sémiose dont il doit pourtant reconnaître la limitation non-sémiologique, la dégénérescence, par l'intervention de « habits », les habitudes, qui bloquent la sémiose et le processus d'enchaînement infini, mais cependant non-anarchique des signes. En fait c'est la sémiose qui instaure un processus anarchique dans le champ social, sans être elle-même, pour autant, anarchique.

Il s'agit là d'une voie qui, si l'on se donnait la peine de la suivre avec quelque rigueur, mènerait à une véritable éthique du langage (Barthes, 1978). Rendre à la langue sa sémiose fondamentale, substituer l'usage à la norme, afin qu'adviennent dans le texte les potentialités infinies du schéma, reviendrait à s'opposer concrètement à l'unification du français, par exemple, ce que font précisément les écrivains et surtout les poètes dont l'histoire du langage nous montre qu'ils assument la tâche, quel que soit par ailleurs leur engagement dans le monde en tant que « personne », de relancer la vie de la langue, en la prenant au corps, au signifiant. Je pense à Mallarmé certes, pour le français autant qu'à Proust, mais aussi à celui dont on dira peut-être un jour toute l'importance pour la langue anglaise : Ezra Pound malgré les positions très criticables qu'il a pu afficher pendant la Deuxième Guerre mondiale.

Si nous avions un conseil à donner à un organisme qui assumerait cette tâche tout à la fois exorbitante et périlleuse de légiférer sur la langue, nous lui demanderions de faire en sorte que les usagers de cette langue aient la plus grande liberté d'accès au schéma, ce qui déjà nécessiterait une refonte complète de l'enseignement de ladite langue, afin que leur usage en soit d'autant plus riche et diversifié sans être entravé par une norme qui au sens linguistique, est le produit d'un réductionnisme extrême et orienté du schéma. Tout le travail d'une politique ouverte de la langue ne saurait aller dans le sens de la détermination des normes d'un usage mais, au contraire, contre la norme toujours menaçante et réactionnaire, ou plus exactement réactive. Libérer et favoriser l'usage du schéma; non pas codifier les occurrences, mais diversifier les usages; non pas protéger les mythes de la « pureté de la langue », qu'aucun historien ou étymologiste ne saurait prendre au sérieux, mais franciser, en les transformant selon les structures propres au schéma, les emprunts ou les influences en provenance d'autres langues (songerait-on à retirer le mot « mangue » du français sous prétexte qu'il est d'origine portugaise, manga, alors qu'il est d'autant plus français qu'il a été francisé en entrant dans l'opposition mangue/manguier identique à celle de cerise/ cerisier?). Non pas figer la langue dans une acception purement fonctionnelle, voire fonctionaliste, comme dans cet autre mythe qu'est le « français universel », car la réponse immédiate est le développement de deux usages hétérogènes de la langue — ce qui, précisément se passe aujourd'hui au Québec — 'un purement formel (ce serait la langue de travail tout à fait désinvestie, inapte à servir à quoi que ce soit d'autre qu'à donner des ordres ou à transmettre des informations précises), l'autre, plus honteux, d'ordre plus pulsionnel, émotif, privé, relationnel. En d'autres termes, nous mettrions en garde contre l'effet de clivage de l'usage inhérent aux tentatives de normativation, clivage dont nous avons chaque jour l'occasion de relever les effets désastreux sur l'intellect de nos étudiants à l'université. Soulignons-le, la langue ne restera vivante que pour autant que le pulsionnel gardera le pas sur la norme dans l'usage du schéma.

C'est au fond la même question, la même éthique que l'on voit se profiler en psychanalyse qui est, elle aussi et avant tout, une pratique de la langue. De la psychanalyse qui ne consiste pas, comme ont pu le croire les psychologues du moi à renforcer les structures normatives de la personnalité (le moi, le moi idéal et l'idéal du moi) ou encore celles du refoulement (le surmoi), mais bien plutôt à retrouver dans le jeu infiniment complexe, des chaînes signifiantes en prenant le langage de l'analysant au corps, à dégager le je(u) des signifiants refoulés qui le constituent comme sujet. Non pas comme un sujet figé, aliéné, unifié, pris dans une seule formule, comme le « Pôor (d) j'e — li » du Philippe analysé par Serge Leclaire pourrait le laisser croire (Leclaire, 1968 : 112), mais comme sujet multiple aux potentialités infinies, voire indéfinies, qui n'est sujet que par ce qu'il est l'effet des lois du signifiant, l'effet des lois du schéma, de l'ordre symbolique (Lacan) sur l'animal humain à quoi il se réduit dans sa lignée génétique et qui, en quelque sorte, sert de support au sujet, de tablette de cire où s'inscrira son histoire de sujet. C'est lorsque l'analysant rencontre son destin de sujet, son rapport véritable au signifiant et à l'ordre du signifiant (le symbolique), qu'il peut commencer à déplacer, à déjouer les formes répressives du moi, du moi idéal, du surmoi et qu'il peut repérer la nature illusoire de ses identifications et de leurs objets subsumés par l'idéal du moi dans sa fonction de norme (l'imaginaire). C'est là que l'analyse alors s'arrête, sans pour autant être jamais terminée, car c'est là que, pour l'analysant, comme pour le poète, le véritable voyage commence. Mais qu'en est-il donc pour le militant politique?






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