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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






Quatrième partie



Norme linguistique d'origine légale






XIII

Procès de normalisation
et niveaux/registres de langue

Par Jean-Marcel Paquette



Aborder la difficile question du procès général de normalisation linguistique par la problématique de ce que nous appellerons, de façon provisoire, les « niveaux » de langue nous offre d'emblée à la fois la satisfaction de regarder se produire le débat là où il se trouve pour l'heure principalement actualisé (dans la pragmatique, particulièrement pédagogique) et nous donne l'occasion d'y introduire une perspective nouvelle qui est celle de l'histoire dans sa dimension plus proprement anthropologique. Une première opération aura donc consisté à examiner de près l'ensemble des études et travaux sur la notion de « niveaux de langue »; elle nous aura permis de reconnaître que cette notion se révélait, sous cette appellation précise, d'une introduction pour le moins relativement récente dans le champ des études linguistiques. Ni Saussure, ni Bally, ne l'utilisent, même si chez l'un comme chez l'autre, certains termes comme ceux de « milieux » ou de « situations » en préparent, en quelque sorte, l'apparition. Mais rien ne saurait être plus étranger à la linguistique ou à la stylistique de type structuraliste que cette notion de niveaux de langue où elle ne reposerait de toute façon sur aucune des prémisses fondamentales qui font du structuralisme linguistique une systématique des pertinences fonctionnelles.

Si l'on en croit Alfons Pilon (1968 : 355), la notion de niveaux de langue ne remonterait guère au-delà des années 50 et aurait été conçue autour de cette école dite « de la Bibliothèque de stylistique comparée », c'est-à-dire dans les travaux de Malblanc, de Vinay et de Darbelnet. Mais rien là ne semble encore tout à fait certain, même s'il est de la plus haute plausibilité qu'une telle notion ait vu le jour précisément chez des « stylisticiens », héritiers, par le biais des grammairiens de l'Antiquité, de l'archétype ternaire des « styles » (i), qu'ils ont nécessairement dû réaménager en fonction d'une partition nouvelle de la langue en niveaux. Même si l'on peut admettre à la rigueur que cette transmission n'ait pas été directe, il n'en reste pas moins qu'elle a de toute façon toujours été diffuse dans toute la stylistique occidentale héritée de la rhétorique antique.

Du fait qu'à la stylistique comparée se trouvait rattachée, du moins chez Viney et Darbelnet, une certaine pratique pédagogique de la traduction, cette pratique a favorisé, dans un second temps, la diffusion et l'utilisation de la notion de niveaux de langue aussi bien chez les théoriciens que chez les praticiens de la didactique des langues. C'est chez eux, quoi qu'il en soit, que s'élaborent depuis une quinzaine d'années les travaux les plus nombreux sur la notion de niveaux de langue et qu'il en est fait l'usage le plus généralisé.

À quelques exceptions près, et dans le but évident de répondre aux préoccupations des didacticiens, les linguistes ne se sont intéressés, pour ainsi dire, que de façon sporadique et partielle à cette question des niveaux de langue — les essais de théorisation se limitant le plus souvent à quelques lignes dans des ensembles où, sans aucun doute, faute d'assises plus fermes, la question se trouve livrée à un traitement assez anarchique.

Il importe de préciser que si les lexicographes n'ont pas été les diffuseurs de la notion systématique de niveaux de langue, ils ont été, et depuis fort plus longtemps que les stylisticiens eux-mêmes, les premiers utilisateurs de toute une terminologie, lointainement dérivée elle aussi de la grammaire antique, pour caractériser les niveaux d'usage de certaines unités lexicales. C'est le cas de tous les dictionnaires, des plus anciens aux plus récents, qui emploient, en regard de certaines unités, des termes comme « commun, familier littéraire, vieilli populaire », etc. Le seul inventaire de cette terminologie incertaine suffirait à montrer dans quel état précaire se retrouve le lexicographe lorsqu'il se met dans la nécessité de classer ainsi les unités de ces lexiques. Il suffira d'en donner un exemple, rapporté par Pierre Gilbert (1969 : 46) : « Un sondage récent, aux Archives du français contemporain de Sarrebruck, a mis en lumière les désaccords entre les dictionnaires. Dans six d'entre eux (GLE, L3, PL 1968, Robert, PR et DFC), on a confronté les indications de niveaux pour 70 mots répartis sur tout l'alphabet. L'unanimité entre les six ne s'est réalisée que dans huit cas. » Et Gilbert de conclure avec une franche justesse : « En définitive, les différences entre niveaux de langue sont probablement moins subtiles aujourd'hui dans la conscience linguistique des usagers que ne paraissent l'indiquer les distinctions parfois trop poussées des lexicographes » (Gilbert, 1969 : 47). Cet exemple suffira du moins à illustrer pour l'instant à quel point l'utilisation même de la notion de niveaux de langue fait problème. Et ce problème s'est aggravé d'autant plus que, dans un contexte socioculturel précis, la notion de niveaux de langue s'est trouvée marquée par une association inconsidérée avec une autre forme de niveaux celle des « niveaux sociaux ». Non point que nous voudrions ici dénier en cette matière une relation encore problématique qu'entretient la langue, toute langue, avec la stratification sociale, mais cette relation est infiniment plus complexe si l'on entend la comprendre dans sa totalité. Or, le moindre examen empirique de la question suffirait à révéler qu'il n'en va pas toujours comme on le dit et que même lorsqu'un niveau de langue se trouve plus ou moins adéquatement lié à un niveau de nature sociale, la liaison est souvent loin d'être aussi claire et mécanique que ne le laissent entendre les idées primaires qui nous viennent à ce sujet.

C'est ainsi que l'on trouve fréquemment chez des pédagogues didacticiens des assertions voulant, par exemple, que « la langue populaire [soit] parlée naturellement par certaines couches sociales, formées en gros par les Français qui n'ont pas fait d'études secondaires » ou encore que « le bon usage est un niveau de langue entre la langue populaire et la langue littéraire » (Stourdzé, 1968 : 19). La question n'est donc pas ici de savoir si ces diagnostics sont justes ou non, mais si la formulation qui en est faite nous aide réellement à comprendre un phénomène dont la complexité et l'émergence historique dans cette complexité même valent d'être abordées sous un tout autre aspect, ainsi que nous tenterons de le faire dans la partie principale de cette esquisse de réflexion.

Ce qui pour l'instant nous semble, dans la perspective d'une réflexion théorique globale, inacceptable à travers certain traitement que l'on fait de la notion de niveaux de langue, c'est, comme le souligne Denise François, qu'« en fait, on propose, à travers les niveaux de langue, une hiérarchisation des usages [...] qui se fonde, en dernière analyse, sur une hiérarchie des classes sociales conçue comme inaliénable » (François, 1976 : 65).

Il ne saurait être question de passer ici en revue toutes les définitions qui ont pu être proposées des niveaux de langue : toutes reviennent cependant plus ou moins à ce qu'illustre de façon exemplaire la définition du Dictionnaire de linguistique de Dubois, à savoir que « la notion de niveaux de langue est donc liée à la différenciation sociale en classes ou en groupes de divers types » (Dubois et al. 1973 : 337). Nous n'aurons donc pas pour projet de nier cette assertion mais de tenter de réfléchir sur les opérations historiques et plus fondamentalement anthropologiques qui ont pu conduire à la conception que nous nous faisons communément des niveaux de langue et de leur hiérarchisation par contamination avec la notion de classes sociales. Cette réflexion devrait nous conduire à réaménager la terminologie par laquelle a conviendrait de mieux circonscrire le problème et à remodeler la conception même que nous pouvons nous donner d'une question dorénavant replacée dans ses dimensions historiques et anthropologiques.

Le chemin qui nous a mené à cette réflexion a cependant été préparé par d'importantes remises en question dues à des devanciers dont il convient de rendre compte ici. La question des niveaux de langue, telle du moins qu'elle était posée dans les années 60, a suscité à quelques reprises non pas tant de véritables contestations que des tentatives de révision — elles indiquent à quel point la notion pouvait déjà sembler problématique. C'est ainsi que nous devons à Guy Bourquin une étude qui, malgré son projet résolument pragmatique et particulièrement lié à la didactique, apporte néanmoins sur le plan théorique une contribution qui offre l'avantage de pratiquer une première bréche dans la terminologie du problème. Insatisfait de l'usage que l'on pouvait faire antérieurement de la notion de niveaux de langue, Bourquin propose une différenciation terminologique qui à maints égards, élargit le champ où se trouvait précédemment débattu le problème des niveaux. Ainsi, dans un premier temps — on ignore comment nul n'y avait systématiquement songé avant lui — il distingue entre deux « aspects » de la langue : l'oral et l'écrit. C'est là une contribution qui paraîtra simple, certes, mais elle n'est pas négligeable, eu égard à tout ce qui s'était dit avant la parution de son étude. Une fois cette distinction faite cependant, il conserve à peu près intacte, à l'intérieur de chaque « aspect », la terminologie traditionnelle des niveaux, à laquelle il propose toutefois d'ajouter la notion de « registres » pour désigner non plus le caractère vertical de la variation de l'usage linguistique mais son caractère horizontal. Ainsi, chez lui la notion de niveaux perd-elle le caractère plutôt vague et exclusivement « social » qu'elle pouvait sembler avoir auparavant et se retrouve-t-elle arc-boutée à deux autres notions qui en laissent soupçonner déjà toute la complexité. Mais cet élargissement auquel procède Bourquin ne l'empêche pas de conserver partiellement à la nomenclature des niveaux de langue sa liaison avec les « niveaux socioculturels » : « Plus le niveau socioculturel est placé haut dans la hiérarchie des niveaux, plus l'éventail des registres [...] tend à s'ouvrir et à se nuancer » (Bourquin, 1965 : 9). Vérité, certes, mais qui ne saurait encore atteindre, sous cette formulation la plénitude de la réalité telle qu'elle semble s'inscrire dans l'histoire linguistique des sociétés comme nous le verrons plus loin. Tout comme l'on verra aussi ce que nous devons tout de même à cette première brèche pratiquée dans la conception des niveaux de langue ouverte notamment par l'introduction de la notion du double aspect de la langue, l'oral et l'écrit.

Dans un projet tout autant lié à la pédagogie, Kenyon (1976), insatisfait également de l'utilisation que l'on fait communément de la notion de niveaux, en arrive, pour sa part, à distinguer entre les « niveaux culturels » (cultural levels), toujours fondés sur un type de stratification sociale elle-même édifiée sur la valorisation de la norme, et ce qu'il appelle d'autre part les « variétés fonctionnelles » (functional varieties), fondées, elles, non plus sur la stratification socioculturelle mais bien davantage sur les fonctions du langage; l'illustration et la terminologie qu'il emploie toutefois pour identifier ces fonctions (familier/formel) renvoient à ce qui a déjà souvent servi ailleurs à caractériser les niveaux. Autrement dit, chez Kenyon, les notions se retrouvent en chassé-croisé : ce qu'il appelle variétés fonctionnelles (sans connotation de hiérarchie) correspond en fait aux registres de Bourquin, alors qu'il rétablit cette hiérarchie dans sa notion de niveaux culturels : du moins offre-t-il l'avantage de réduire ces niveaux à un schéma binaire (le « standard et le sous-standard » — implicitement traversés par le procès de normalisation), là où la tradition, démultipliant l'archétype ternaire des « styles », ne cessait de voir anarchiquement proliférer la nomenclature des niveaux. Rien ne permet, en effet, de fonder en théorie le champ de ce qu'est le niveau « littéraire », le niveau « familier » ou le niveau « populaire », ni même d'inventorier la totalité des niveaux potentiels d'une langue donnée : l'arbitraire y règne plus encore que dans le signe de Saussure... Quoi qu'il en soit, c'est à cette entropie pernicieuse que met fin, du moins, la tentative de simplification de Kenyon, même si elle n'est pas encore en mesure de concorder tout à fait avec la formulation que nous projetons d'élaborer au terme de cette réflexion.

La révision de la question des niveaux de langue effectuée en 1979 par Nespoulous et Borrell est plus radicale encore. En plus de souscrire à la distinction du « support formel » (oral/écrit) dans la description des variations linguistiques, ils en viennent à proposer le remplacement du terme de niveau par celui (déjà « codifié » en linguistique) de code, tout en affirmant de façon non équivoque qu'une « hiérarchisation des codes ne nous paraît pas possible à moins de souscrire à une tendance de type dogmatique » (Nespoulous et Borrell, 1979 : 266). Et comme leur propos veut servir avant tout la pratique pédagogique, leur conclusion se fait conforme au projet de leur « révision » : il importe, en didactique de la langue, de « favoriser le passage de l'unité de code à la pluralité ».

Cette brève revue des thèses sur la question des niveaux de langue a été délibérément limitée à celles qui, sur un point ou sur un autre, tendaient à réviser la problématique et parvenaient à produire quelque nouveauté utile à notre propos. Que nous enseigne-t-elle essentiellement? Que, malgré le désir évident des auteurs de ne pas vouloir souscrire d'emblée à la hiérarchisation constitutive, semble-t-il, de la notion de niveaux de langue, ils se retrouvent tous plus ou moins devant la nécessité de la nier, soit par une mutation dans l'ordre de la terminologie qui la dénote, soit par l'addition de notions complémentaires qui la simplifient. Ces tentatives sont déjà suffisantes en elles-mêmes dans la mesure où elles répondent toutes à un besoin nettement identifié : celui de la didactique des langues. Et c'est sans aucun doute pour cette raison qu'elles ne s'attachent pas à la question qui nous intéressera maintenant : d'où vient, dans l'histoire et dans le fonctionnement anthropologique, que l'on en soit venu à concevoir toute variation linguistique sous la forme de niveaux, de codes, d'aspects ou de registres?

Il n'est peut-être pas sans intérêt pour notre propos de reconnaître d'entrée de jeu que les mots servant à décrire le champ qui nous occupe sont tous, dans leur étymologie latine, des unités désignant des instruments de mesure : norme, du lat. norma « équerre », niveau, du lat. libella « petite balance », règle, du lat. regula « règle droite ». Qu'ils soient passés dans la terminologie du champ de la linguistique prescriptive n'est sans aucun doute pas le fait d'une connivence tout à fait innocente comme on le verra ici. Et s'il faut suivre la trace du transfert de l'un à l'autre champ, c'est dans l'ordre du juridique qu'on peut la repérer le plus manifestement.

Dans son histoire de la diplomatique royale française, Tessier identifie dès 693 autour de Clovis III des fonctionnaires que les documents de l'époque qualifient de « référendaires » : ces officiers forment le cercle de ce qui beaucoup plus tard sera connu sous l'appellation de chancellerie. Il serait tout à fait conforme à ce que nous savons par ailleurs de la transmission des institutions romaines au monde européen ancien que, même si la chancellerie de Clovis III est la première à pouvoir être identifiée jusque dans les noms des personnages ayant occupé ces rôles de chanceliers, la fonction même de référendaire remonte à beaucoup plus loin dans l'histoire peut-être même jusqu'à ce qui servait de « secrétariat » aux derniers empereurs romains. Mais ce qu'il est plus important de noter dès ici c'est que ces référendaires du premier âge de la royauté française n'étaient pas seulement confinés, selon Tessier, au simple service des écritures, puisqu'ils « assistaient le roi dans ses fonctions judiciaires » (Tessier, 1962 : 3). Ainsi donc, dés que nous sommes en mesure d'en saisir l'origine dans l'histoire, le service de la chancellerie royale peut être déjà perçu comme un univers de l'écriture étroitement lié à l'activité juridique. Il ne fait plus de doute ensuite que, dans l'histoire des diverses chancelleries d'Europe, il en sera ainsi jusqu'aux époques les plus récentes — mais il n'est pas inintéressant d'observer que dès son émergence dans l'histoire des institutions, l'ensemble des fonctions de la chancellerie relient l'écriture et le droit. À tel point que Tessier observe que le chancelier n'est pas seulement « l'inspirateur de la législation [...] il surveille aussi la production littéraire » (Tessier, 1962 : 145). On comprend dés lors, même si nous ne possédons pas de preuves historiques, comment a pu s'inscrire beaucoup plus tard dans la terminologie du champ de la langue une série lexicale qui tirait son origine du domaine de la mesure juridique. Et il ne faut pas limiter ce phénomène au seul monde de la chancellerie royale, mais l'étendre à toutes ces petites chancelleries nées de l'éclatement des pouvoirs judiciaires dans l'univers de la féodalité. On sait à quel point, par exemple, elles ont joué un rôle proprement linguistique dans la diffusion et l'unification des langues vernaculaires à travers l'Occident. En France même, le premier document « français », les Serments de Strasbourg (842), est précisément un acte juridique; c'est le même document, dans sa formulation germanique. qui marque aussi le début de l'histoire de l'allemand écrit. En Italie, ce sont les « jugements de cour » de Capoue (960) et de Teano (964); en occitan, des actes juridiques des chancelleries des vicomtes de Cerdagne et d'Urgel (954); en Pologne, une déposition judiciaire en vernaculaire du XIVe siècle. Mais ce ne sont encore là que des bribes insérées dans des documents généralement rédigés en latin. Et il faudra attendre les débuts du XIIIe siècle, en France, pour voir apparaître des documents entiers en français; d'abord les actes de droit privé du Nord-Est : Douai (1204) Tournai (1206); des chartes de la chancellerie du Hainaut (1237), de celle de Troyes (1230) et, plus tardivement, de la chancellerie royale elle-même (1254). En Angleterre, c'est la charte de 1216 des Rotuli Chartarum, en Allemagne, une charte, également, de la chancellerie de Conrad IV en 1240; en Italie, la charte de Picenum (1193); en Espagne, celle de la chancellerie d'Alphonse X (1252). Après quoi, dans toutes ces chancelleries, les documents en vernaculaire sont de plus en plus fréquents : plus de 2 000 documents en français dans les villes du nord de la France (Arras, Saint-Omer, Metz, Verdun, Toul, Douai, Tournai) pour le seul XIIIe siècle. On constate ainsi que dans l'espace d'un demi-siècle, les chancelleries d'Europe jouent un rôle de premier plan, à même leur activité judiciaire. dans l'établissement des langues vernaculaires. Il n'est dès lors pas étonnant que ce soit précisément à l'instance judiciaire que s'adresse un texte dont on fait malheureusement peu de cas dans l'histoire de la langue française : il s'agit de l'ordonnance de Lyon, de Louis XII, datée de juin 1510, donc une trentaine d'années avant la fameuse ordonnance de Villers-Cotterêts de François 1er (1539) L'ordonnance de Lyon, en son article 47, énonce que « doresenavant tous les procès criminels et lesdites enquestes, en quelque maniere que ce soit, seront faites en vulgaire et langage du pais où seront faits lesdits proces criminels et enquestes, autrement ne seront d'aucun effet ou valeur » (Isambert, 1826-27, t. IX : 586).

Ce qui pour l'instant et pour notre propos, s'avère important dans ce bref tableau historique, c'est que la nature même du juridique ne peut pas ne pas avoir aussi joué un rôle certain dans le procès de normalisation des langues vernaculaires. Et ce n'est pas sans raison si l'ordonnance de Villers-Cotterêts, avant même d'ordonner en son article 111 à la chancellerie de rédiger dorénavant tous les actes en « langaige maternel françois, et non autrement », livre dans son article 110 les motifs déjà « normatifs » de l'utilisation de la langue : « Et afin qu'il n'y ait cause de douter sur l'intelligence desdits arrêts, nous voulons et ordonnons qu'ils soient faits et écrits si clairement qu'il n'y ait ni ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude ni lieu à demander interprétation » (Isambert, 1826-27, t. XII : 622). Il est constitutif, dira-t-on, du langage juridique qu'il doive d'abord être clair : c'est sans aucun doute de là que nous vient la valorisation idéologique de la clarté de la langue française : moins de la volonté des grammairiens ou des rois que de la nature même du droit qui doit être précisément droit, « à l'équerre » (norme), « nivelé » (niveau), « régulier » (règle), « codifié » (code) — toutes ces expressions renvoient à la terminologie du juridique.

Ce n'est pas sans raison si c'est précisément dans ces milieux qui gravitent autour des chancelleries que nous voyons apparaître les premières « grammaires », tel cet Esclarissement de la langue françoyse de John Palsgrave en Angleterre (1530), et si celles-ci se présentent encore jusqu'à nos jours sous la forme d'un véritable code de droit, avec la règle, les paragraphes, les articles, les exceptions : quant aux illustrations tirées des auteurs, elles ont plus ou moins une fonction homologue à celle de la jurisprudence.

Pour entrer à la chancellerie dans les fonctions de notaire, greffier ou secrétaire, il fallait, dés le XIVe siècle, passer un très sévère examen de dictamen (Morel, 1900 : 75-77, 497 ainsi que p.j. 10). Cet exercice de qualification en écriture était enseigné principalement dans les écoles d'Orléans, de Tours, de Meung, où Giry a montré que son enseignement était « étroitement lié à celui de la grammaire et du droit » (Giry, 1925 : 480). C'est de ces écoles aussi que sont sortis parmi les plus grands chanceliers de France, notamment Jean de Garlande.

Pour sa part, M. Paul Zumthor avait déjà identifié avec une grande justesse comment dès le XIe siècle, dans la Normandie de Guillaume le Conquérant, « la diffusion des pouvoirs de justice entre un très grand nombre de personnes contribue à faire de l'esprit juridique l'une des formes primaires de la culture » (Zumthor, 1978 : 55). C'est dans cet esprit et dans cette culture, lorsqu'ils se trouvent à l'oeuvre dans les cercles de chancelleries organisées, que nous plaçons, par une hypothèse toute plausible, la sorte de cristallisation de dispositions intellectuelles d'où émerge le procès de normalisation en langue. Il n'est que de jeter un regard sur le Thresor du nouveau stille de la Chancellerie de France (1599), le Grand stille et prothocole de la Chancellerie de France (1514), ou encore, sous Charles VII, le formulaire inédit (B.N. 5024) du notaire de chancellerie Odart Morchesne pour voir apparaître déjà l'esquisse de ce que sera l'oeuvre de normalisation linguistique plus systématique des grammairiens du siècle classique — oeuvre qui déborde, à partir de cette époque, le cercle proprement dit de la chancellerie pour se répandre dans celui des « parlementaires » où se recruteront la plupart de ceux qui feront bientôt de la langue un sujet de discussion. Et c'est bien de là que naissent les premiers discours métalinguistiques. Comment ces milieux, les plus étroitement liés à la fois aux écritures et au droit, ont pu constituer le champ par excellence d'apparition des « réflexions » sur la langue, c'est ce que nous ne pouvons expliquer que si nous nous accordons à ce précepte capital énoncé par Alain Rey et voulant que « toute linguistique indifférente aux relations entre les systèmes de signes et les fonctions anthropologiques qui les mettent en oeuvre est condamnée à l'isolement ou aux illusions » (Rey, 1972 : 4). Il importe en conséquence d'identifier plus profondément encore les « fonctions anthropologiques » qui font du travail de la chancellerie, dans son champ le plus élargi, le lieu d'élection où se constituent les fondations de tout procès de normalisation en langue. Et la réponse se dépose d'elle-même, puisqu'elle réside dans l'activité même de l'institution de chancellerie : l'écriture. L'écriture, en effet, marque une véritable « coupure anthropologique » là où elle fait son apparition ou s'empare seulement, comme c'est le cas lorsque les chancelleries se mettent à écrire dans les langues vernaculaires, d'une langue qui jusque-là n'avait pas encore été soumise au traitement graphique. C'est dans cette opération primaire et primordiale qu'il convient d'identifier le cadre plus général qui donne lieu, peu à peu dans l'histoire, au procès de formalisation, celui-ci n'étant rien d'autre, sous son aspect moins systématique, que le procès de normalisation même. La coïncidence du juridique et du linguistique dans une même activité contribue d'autant à prêter à l'aspect linguistique un caractère qui, de fait, relève de l'ordre juridique. Quant à l'écriture qui sert en fait de pont entre les deux ordres du juridique et du linguistique, Jack Goody en a déjà analysé le phénomène et il en conclut sous la forme la plus satisfaisante pour notre propre projet « [...] l'écriture est génératrice d'une conscience plus grande des formes et de la formalisation [...] ainsi la communication par l'oeil engendre des possibilités cognitives nouvelles par rapport à celles qu'offre la communication par la voix » (Goody, 1979 : 221). Et ce sont ces possibilités cognitives nouvelles qui rendent inévitables, en un lieu donné (la chancellerie), l'apparition dans un premier temps d'une « culture primaire » favorable à la réflexion sur la langue, puis, dans un temps plus avancé, la constitution d'un discours métalinguistique systématique. C'est ainsi qu'il convient de reformuler une assertion assez souvent répandue et affirmer que la chancellerie n'impose pas la norme, mais que la nécessité fondamentalement anthropologique et inhérente à son activité même d'écriture lui impose de s'instituer dans l'histoire comme formatrice de l'opération « normalisatrice » d'une langue.

Sans la compréhension de ce phénomène dans sa dimension résolument anthropologique, il devient impossible de saisir dans sa réalité historique la constitution des « niveaux de langue », laquelle n'est rendue possible que par l'opération d'une absolue partition entre ce que Bourquin nous a déjà habitué à identifier comme les deux aspects de la langue l'oral et l'écrit. C'est donc à partir du moment où l'écrit d'une langue inter vient comme un lieu où se pratique un certain travail sur la langue que le procès de normalisation peut historiquement se mettre en marche. C'est dire du même coup qu'une langue non écrite ne saurait être soumise à un procès de normalisation; il n'existe, semble-t-il, pas, en ethnographie, d'exemple historique d'un embryon même de discours métalinguistique dans une langue non livrée à l'écriture, parce que seule l'activité « réflexogène » de l'écriture autorise l'avènement d'un tel discours, néanmoins latent dans toute langue. Le travail de l'écriture permettant la catégorisation et le classement, tout ce que Goody résume sous l'appellation de « liste », porte déjà en lui la possibilité d'investir son objet même (la langue) de « réflexion ». Et si la norme prend effet à partir de l'écrit, c'est qu'outre la possibilité technique que l'écrit offre de se retourner sur lui-même, il jouit de ce que l'on a de longtemps appelé un certain « prestige ». Or, ce prestige lui-même résulte d'un procès de valorisation anthropologique universel lié à toute activité en raison de sa plus grande complexité technique; le prestige est, certes, un effet idéologique dans la mesure où sa « signification » ne réside pas dans l'objet même mais bien plutôt dans le processus qui le constitue en tant qu'objet valorisé. C'est dans ce sens que Vachek pouvait affirmer que « dans l'opposition entre deux normes, c'est la norme écrite qui est le terme marqué » (cité dans Goody, 1979 : 145). Et la norme de l'écrit est « marquée » parce qu'elle est avant tout l'investissement d'un travail et, en conséquence, perçue comme étant d'une complexité plus grande que le non-écrit.

Il convient peut-être dès ici de distinguer entre deux types de norme : il y a celle, « inconsciente » (selon la terminologie de Lara, 1976 : passim), qui porte sur la quasi-totalité du système, et celle aussi qui occupe tout le champ des discussions lorsque nous parlons réellement de norme, et qui semble ne pouvoir être saisie que comme un moment de réalisations linguistiques en conflit. C'est ce type de norme qui occupe d'ordinaire tout le champ du discours métalinguistique, même si ce qu'elle met en jeu ne réalise qu'une partie infime du système linguistique entier. Elle n'apparaît, prescriptive, que dans les cas de litiges, ceux-ci n'étant le plus souvent liés qu'à un moment plus ou moins long de l'histoire d'une langue. L'opposition cheval/chevaux, par exemple, n'a pas dû être ressentie comme une norme prescriptive à l'époque très lointaine certes où cette opposition était liée à la phono-morphologie « naturelle » du système; elle le devient cependant à partir du moment où cette morphologie se trouve marginalisée par rapport au système non-marqué de l'opposition singulier/pluriel en français — elle est maintenue comme norme par prescription issue du travail de l'écrit. De même qu'il advient qu'une norme, d'abord prescriptive, après un certain temps de travail sur la langue commune parlée, devienne « inconsciente », comme c'est le cas, par exemple, du moins en France et au Québec, de « soixante-dix » et « quatre-vingt-dix », de formation prescriptive savante longtemps en conflit avec « septante » et « nonante » retenus par les Français de Belgique et de Suisse.

Aucun locuteur francophone ne ressentira comme une norme que l'article doive se placer devant le substantif. Elle le sera cependant pour un Roumain dont la langue présente l'ordre inverse. De même qu'un locuteur français ressentira comme une norme « consciente » l'accord (même en langue parlée) des participes passés : parce que cette norme n'a pu être conçue d'abord, puis maintenue que par l'écrit — d'où son caractère conflictuel. Car ce n'est pas le moindre des effets du procès de normalisation issu de l'écriture que de peser, ultérieurement, sur l'état de la langue parlée; au point que, par exemple, Goody pouvait encore affirmer que « l'écriture a plus d'effets sur la pratique de la langue que cette dernière n'en a sur l'écriture » (Goody, 1979 : 177). Ce sont précisément ces « effets » (si l'on parvient à les mesurer) qui semblent contribuer à produire (ou plutôt : à révéler) toute une série de variations de la langue non écrite, celle-là même sur laquelle n'est pas encore intervenu le travail de formalisation. Et ce que nous voyons partout appelé niveaux de langue n'est peut-être rien d'autre que le résultat d'une opération qui consiste à hiérarchiser, par processus idéologique, la série des variations en fonction, précisément, de la norme produite par « travail » dans l'écrit. Ce serait donc par rapport à ce travail que se constituerait dans la conscience des locuteurs l'opération de hiérarchisation des divers modes de variations de la langue. Car sous les appellations précaires de niveaux, de registres ou de codes, qu'y a-t-il d'autre essentiellement que ce qui résultant d'une déduction empirique, ne révèle, en fait, que des variations linguistiques? Il advient alors que toute variation se trouve interprétée par l'idéologique, dans la mesure où nous définissons cette dernière notion, non comme productrice de valeur, mais comme processus même qui produit sens et valeur.

On peut affirmer à la rigueur qu'il n'y a variation que là où un élément linguistique est perçu comme tel. Labov ira même jusqu'à proposer, pour sa part, que « c'est seulement lorsqu'il y a variation qu'une valeur sociale est attribuée aux règles linguistiques » (Labov, 1976 : 341). Mais par définition la variation n'est jamais caractéristique de la totalité de l'usage d'une langue; et beaucoup plus d'éléments sont communs au plus grand nombre de locuteurs qu'il n'y en a qui varient. La variation n'apparaît qu'en des éléments parcellaires : elle peut être d'ordre géographique, technique ou terminologique, relever d'un savoir acquis en raison de la diversification des tâches dans une société déjà « complexifiée », l'aspect écrit d'une langue ne pouvant apparaître lui-même que dans une société diversifiée par la fragmentation technique du travail. Il n'en reste pas moins vrai que l'écriture comme « fragment » de travail est toujours liée à un certain pouvoir et qu'outre le « prestige » technique dont elle est l'objet, une grande part de sa portée et de son aptitude à influer sur le « reste » de la langue, lui vient précisément de sa proximité du pouvoir. C'est bien l'opération normative de l'écrit (c'est-à-dire l'introduction dans la culture et le discours métalinguistique de la notion de norme) qui a contribué historiquement à faire émerger, dans ce même discours métalinguistique et, par « effet », dans la conscience des locuteurs, la notion de niveaux, ou du moins ce qu'elle représente à travers l'édification d'une hiérarchie de variations de langue. Mais la hiérarchisation des niveaux n'est que le résultat d'une opération idéologique — elle ne résiste à l'observation empirique que si nous gardons à l'esprit que chacun de ses éléments constitutifs n'est que variation. D'où la proposition qu'après bien d'autres nous ferons ici de remplacer, pour mieux rendre compte de la réalité, le terme de niveaux par celui, plus neutre, de registres. Il offre l'avantage de contenir tout ce que contenait déjà celui de niveaux, tout en évacuant ce qui dans ce dernier n'appartient pas en fait à l'opération linguistique elle-même. S'il est si difficile, voire périlleux, de maintenir la notion de niveaux, c'est peut-être, au fond, qu'elle n'est pas une notion linguistique pertinente. Il a, de plus, toujours semblé insuffisant d'en constater simplement la hiérarchisation, soit pour la louer (ce qui ne se fait plus guère), soit pour la « contempter » (ce qui est une marque de notre temps). Il reste néanmoins que toute tentative de comprendre par la théorie l'apparition, la permanence ou la contestation de cette notion douteuse passe par une explication qui doit pouvoir résoudre le conflit apparent de la pratique et de son fondement anthropologique. Le registre, tel que nous entendons le définir ici, réside, pour sa part, dans l'actualisation spécifiquement linguistique d'un ensemble plus ou moins complexe de contingences extra-, para- ou résolument non linguistiques, telles la géographie, la spécialisation, l'apprentissage du discours métalinguistique, etc. C'est ainsi qu'on ne saurait, par exemple, retenir les termes de cultivé et de non cultivé tels qu'ils sont entendus habituellement (particulièrement chez Kenyon) pour désigner certaines réalisations de discours, puisque la fragmentation du travail rend les cultures aussi diverses que le travail lui-même. Un locuteur cultivé peut devenir non cultivé s'il est soudainement mis en situation de maîtriser la variation discursive de la plomberie, de l'informatique ou de la médecine. La contingence crée une contrainte de nature proprement culturelle (anthropo-idéologique) qui fait de chaque registre un exemple de traits qui sont autant de variations dans leur rapport aux autres registres. Un choix stylistique (ou une absence de compétence) pourrait tout aussi bien, par une contrainte non moins culturelle (ou sa transgression qui est encore de même nature) conduire, par exemple, un locuteur public à donner à son discours des traits de registre non marqués par le procès de normalisation : ce que l'on appellerait sans doute un discours à registre non soutenu, si seulement le terme de soutenu avait une autre signification à désigner que sa plus ou moins grande conformité à l'aspect « travaillé » de l'écrit. Mais cette illustration nous enseigne que la multiplicité, en cette matière, règne absolument et récuse par avance toute tentative de catégorisation des registres de variations.

Chaque registre se trouve, en fait, lui-même traversé par le procès de normalisation à travers une opération qui le « dichotomise » en formel et en libre : le formel représentant l'opération « travail », le libre, tout ce qui n'a pas été soumis au processus du travail — mais qui n'en est pas pour autant moins analysable linguistiquement. Autrement dit, chaque locuteur, en chacun des registres qu'il utilise, se rend conforme ou non à la normalisation qui le traverse. Aussi ne saurait-on plus dire qu'il existe un registre proprement littéraire mais que dans l'activité (la pratique) de l'écriture identifiée comme littéraire, il y a celui qui maîtrise (qui formalise) et celui qui faute d'un apprentissage adéquat ou de toute autre cause, ne maîtrise pas, reste dans le non-formel.

La difficulté surgit de ce que nous manquons d'une systématique des registres : peut-être même est-elle impossible à fonder en théorie si l'on tient compte de la pratique plurielle à laquelle ce phénomène donne lieu dans la réalité. Ou bien, une telle systématique deviendrait inutile tant seraient encombrés les multiples et divers ordres des réseaux. Henri Besse (1976 : 28) a donné l'inquiétante illustration de quinze façons différentes de demander l'heure sans pour autant changer de registre. Il a indiqué, de plus, que les registres n'ont ni la même formation, ni le même système d'une langue à l'autre : en italien, par exemple, la variation registrale tient davantage de l'origine géographique du locuteur que de sa provenance sociale, contrairement à l'anglais où les marques servant à identifier l'origine sociale retiennent l'attention davantage que les marques régionales.

Notre problématique se complique encore du fait que tout locuteur est, à des degrés divers, « polyregistral ». Où s'arrête tel registre, où commence tel autre? Question qui ne peut trouver sa solution que si l'on sait d'abord reconnaître qu'un registre n'est nullement un ensemble clos, mais un ensemble uniquement marqué par certains traits.

L'appellation de « registre », contrairement à celle de niveaux plus spécifiquement utilisés pour désigner des unités lexicales, n'est-elle pas plus propre à rendre compte, dans la variation, aussi bien de l'aspect phonétique (par exemple, les accents régionaux), de l'aspect morphosyntaxique (la rigueur de l'articulation logique dans l'argumentation philosophique) que de l'aspect plus particulièrement lexical (les terminologies spécialisées)? Ce qui lui prête finalement une étendue qui, à la fois, l'autorise à exprimer la complexité du réel linguistique et contribue à rendre le phénomène qu'elle recouvre mieux saisissable, épistémologiquement parlant, par la théorie linguistique. Y a-t-il même « des » registres? N'y aurait-il pas plutôt une ample tessiture registrale située sur un continuum linguistique insécable? Telles sont les questions que notre esquisse de réflexion avait pour objet de soulever, sans prétendre toutefois y répondre : ce sera l'affaire d'une linguistique plus concrète.

Quant au procès de normalisation-formalisation qui traverse chaque registre (mais uniquement par ses franges litigieuses), il peut être dés lors défini comme résultant, en dehors de tout ce que nous avons pu identifier de ses réalisations historiques, de la profonde, permanente et anthropologique « aspiration à doter l'idée de perfection verbale d'une existence dans la réalité » (Humboldt dans Gadamer, 1976 : 281). Cette aspiration étant commune à toutes les langues soumises au travail « cognitif » de l'écriture.

Toute description du phénomène de la langue ne saurait faire l'économie, ne fût-ce que transitoirement, de cette nécessité que constitue non pas seulement la norme mais surtout le procès par lequel la norme vient à la langue.

L'écrit n'est peut-être lui-même, en ce sens, qu'un des divers modes de variation de la langue, un registre fonctionnel comme un autre — mais il est celui qui dans l'homéostasie de la culture, a acquis un privilège particulier et tend, par ce privilège même, à attirer à lui tous les autres registres. C'est ainsi historiquement, comme nous croyons l'avoir démontré; c'est ainsi aussi en vertu d'une profonde pulsion anthropologique qui fait que l'écriture, dès son apparition, bouleverse dans son entier ce système libre que nous appelons du nom de « langue ».

L'activité et la pratique normatives en langue nous semblent aussi sûrement issues du droit que la tragédie grecque, selon Nietzsche, est née de la musique.






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XIV

Aménagement et norme linguistiques
en milieux linguistiques récemment
conscientisés*

Par Joshua A. Fishman



Les principales langues de l'Europe occidentale, l'espagnol, le français et l'anglais, en étaient toutes arrivées, avant la fin du XVIIIe siècle, à un consensus relatif quant à leurs normes vernaculaires respectives. À partir du XIXe siècle, la langue écrite non littéraire ne posait plus guère de problèmes d'ordre normatif, et même pour ce qui est de la langue parlée, les difficultés de cet ordre étaient peu fréquentes dans les milieux instruits (« cultivés »). Une opinion erronée se répandit, donc, — opinion qui eut cours d'ailleurs dans d'autres foyers de la révolution industrielle, commerciale et coloniale — selon laquelle cette standardisation mononormative était elle-même une marque universelle de correction, à plus forte raison, de raffinement socio-culturel, économique et technique. Bien des vérités durent être camouflées scrupuleusement pour que soient entretenues et sauvegardées les idées fausses que véhiculèrent pendant longtemps, à leur avantage, les élites de ces trois pays (et qui n'ont pas encore tout à fait disparu aujourd'hui), à savoir : a) qu'il n'existait pas, hors de l'Espagne, de la France et de l'Angleterre, de normes de la langue « soutenue » ou « cultivée »; b) que ces métropoles étaient tout à fait homogènes et parfaitement unies sur le plan ethnolinguistique, leurs populations constituant des prototypes d'États-nations; et c) que non seulement l'orthographe et l'orthoépie monocentriques prévalaient dans ces trois pays, mais prévaudraient aussi, sans nul doute, partout où l'on connaîtrait le même « progrès ».

Au cours des XIXe et XXe siècles, de nouvelles élites et des mouvements sociaux qui avaient beaucoup plus à perdre qu'à gagner de ces fausses idées se mirent à les attaquer. La légitimité des normes de la langue « soutenue » et « cultivée » du Nouveau Monde fut à maintes reprises revendiquée par des intellectuels qui s'y étaient établis ou, et ils étaient de plus en plus nombreux, qui y étaient nés et y avaient été élevés. Ces nouvelles normes furent défendues à tel renfort d'écrits et de paroles que bientôt leurs partisans anglophones et hispanophones dépassèrent grandement en nombre et en influence les porte-parole des mères patries qui leur avaient jusqu'alors servi de modèles. De même, l'homogénéité ethnoculturelle à laquelle prétendait la mère patrie avec suffisance se révéla grandement exagérée à mesure que le XIXe siècle approchait de son terme. Les peuples « non bâtisseurs » d'Espagne, d'Angleterre et de France refusaient avec une obstination grandissante le constat de décès dont ils avaient fait l'objet. Enfin, et c'est l'élément qui mit le plus de temps à être reconnu sur une vaste échelle, car c'est celui qui blessait le plus l'amour-propre des gardiens de la culture au sein des élites mêmes des pays bâtisseurs, il devint évident que, même dans les « mères patries », il existait des normes régionales bien établies que l'on ne pouvait rejeter pour cause d'inculture. On finit par conclure que les variations orthoépiques, grammaticales et lexicales en Allemagne et en Italie ne faisaient que refléter des circonstances historiques locales extrêmes qui se retrouvaient, il fallait bien l'avouer, partout. Aucune communauté linguistique moderne, importante et variée, n'est monocentrique et homogène sur le plan linguistique, et ce même phénomène de masse qui rendit plus difficile la préservation des différences locales les rendit également difficiles à ridiculiser, à interdire ou à réglementer. L'aménagement linguistique, à mesure qu'il se démocratisait dans ces pays, devenait aussi plus descriptif et moins prescriptif, plus décentralisé, et donc plus permissif à l'égard des normes régionales.




* Traduit par Lucie Girard-Boissonneault et Francine Paradis, Gouvernement du Québec, Ministère des Communications, Service des traductions. Révisé par Jean Darbelnet, Université Laval. [retour au texte]




Modernisation, autonomie et aménagement linguistique récents

Si l'ontogénèse peut résumer les principaux aspects de la phylogenèse, ce n'est pas le cas de la nouvelle modernisation par rapport à l'ancienne. Le monde des nouveaux modernistes (des nouveaux autonomistes et des nouveaux planificateurs-linguistes) diffère de celui de leurs prédécesseurs qui en étaient à la première modernisation. En effet, le pouvoir, l'éclat, l'aura et les façons de penser et d'agir (habitudes culturelles et conceptions du monde) des anciens modernistes sont une présence et une contrainte constantes pour les nouveaux modernistes. Bon gré mal gré, les premiers influencent les seconds et leur servent à la fois de modèles et d'antimodèles, de mentors et d'antagonistes.

Les principaux facteurs qui influencent le nouvel aménagement linguistique (aussi bien pendant la période qui suivit la Deuxième Guerre mondiale que pendant l'entre-deux-guerres) sont les faits et mythes de l'ancien aménagement linguistique auxquels les nouveaux modernistes ne cessent de se mesurer. Le changement social ne s'accomplit jamais sans peine. Il est source de déchirements, de conflits et d'incertitudes. Mais de vivre ces déchirements, conflits et incertitudes sous les yeux des concurrents, anciens maîtres à penser et actuels détracteurs, voilà qui est plus pénible encore. Atteindre à « leur » niveau, être égal à « eux » tout en étant différents, cela constitue pour les nouveaux planificateurs-linguistes, une source d'épuisement et de stimulation constants, tout à la fois. Il n'est pas étonnant alors, que dans des circonstances aussi éprouvantes, cause et effet semblent se confondre.

Même lorsque les anciens modernistes ont perdu leur ascendant économique, technique et politique, ils continuent souvent (l'animosité ouverte une fois dissipée) à donner le ton, de près ou de loin, sur le plan socioculturel. Leur langage continue souvent à attirer, à rayonner à l'échelle internationale et à résonner dans les hautes sphères du pouvoir, on continue à enseigner cette langue étrangère prestigieuse, à passer ses vacances dans la métropole, et les défenseurs mêmes de la nouvelle « révolution » y envoient leurs propres enfants élargir leurs horizons. C'est pourquoi la langue de la première modernisation est une menace persistante, surtout pour ceux qui ont eux-mêmes vécu la révolution, y ont participé ou l'ont dirigée, et ce même si leurs enfants et petits-enfants ne s'identifient plus complètement à leurs traumatismes ou ne les apprécient pas à leur juste valeur. Pour la génération qui a « rompu avec les traditions », l'aménagement linguistique constitue toujours une planification du statut de la langue, même si, à ce chapitre, elle a été pleinement victorieuse. Chaque corpus dont la planification est « réalisée » (qu'il soit grammatical, lexical, orthographique ou orthoépique) se voit immédiatement réinterprété en fonction de son impact sur le statut. Il est perçu par la génération révolutionnaire comme un indice de « rattrapage », de « force », d'« indépendance »; beaucoup plus, en fait, que le statut du langage, c'est le statut socio-politique qu'il révèle, par le biais d'un rapport de cause à effet. La génération de la nouvelle révolution aspire à une norme aussi élaborée que celle des « anciens », aussi forte que « la leur », aussi coercitive, inéluctable et contraignante que « la leur », car alors, croit-elle, et alors seulement, le pouvoir, la situation et le prestige qu'aura atteints la société des nouveaux modernistes et des nouveaux autonomistes seront aussi grands que l'étaient (et, sans que l'on veuille se l'avouer, le sont peut-être toujours) « les leurs ».

Dans les milieux bilingues, où les deux langues n'ont pas le même statut, il s'avère fréquemment que l'une est la langue des anciens modernistes, l'autre, celle des nouveaux. Même si ces derniers sont, pour l'heure, les plus forts, leur traumatisme de socialisation et leur pathos révolutionnaire s'insinuent dans leurs rêves et dans leurs veilles, dans leurs illusions et dans leurs définitions de la réalité. Leur lutte se poursuit et l'aménagement linguistique fait partie de cette lutte globale. Pour les nouveaux modernistes, la norme n'est pas qu'une simple convention linguistique; c'est l'arme qui doit assurer l'identité du groupe, sa cohésion, son ascendance, sa vigilance face aux forces subversives (conscientes ou inconscientes). Ainsi, ce que les anciens modernistes concevaient à l'origine comme une « variable dépendante », comme le sous-produit d'années de sous-développement sous la férule d'autorités et d'institutions centrales stables — et qu'il serait plus exact de concevoir comme partie d'un système global de rétroaction et d'interaction fait de variables économiques, politiques et culturelles — est finalement perçu comme une variable indépendante pure et simple, un agent causal (voire l'agent causal) par excellence, une force vitale pour l'atteinte, dans l'adversité, de la modernisation et de l'indépendance nouvelles. En milieu bilingue, la nomme linguistique de l'opprimé (ou de qui l'a été) représente bien davantage qu'une convention sociale; c'est un symbole culturel, un cri de ralliement et, à la fois, une cause à défendre et le noyau d'une causalité.

Cependant, la poursuite fébrile de cet objectif, l'implantation de l'adulation de la nomme linguistique sont perçues bien différemment par le « Grand frère » qui est peut-être encore aux aguets. Bien que détrôné de fait, il règne toujours sur les esprits, sur l'industrie internationale de pointe le commerce, les institutions bancaires et l'enseignement, de même que dans les bastions psychiques ou géographiques que la révolution ne peut atteindre. Vue de ces bastions, la « normomanie » des « cadets » (devrait-on dire des tyrans en herbe?) provoque sourires hautains, persiflage et mépris. On s'y fait fort de collectionner les anecdotes relatant leurs excès, leurs échecs et leurs impairs, de les raconter à satiété, de les décortiquer avec la suffisance et le détachement des esprits supérieurs. En fait, toute cette confrontation est truffée de paradoxes. Les vainqueurs sont tenaillés par la peur que leur norme linguistique ne soit pas suffisamment équitable, appréciée, honorée et respectée, pas suffisamment armée pour accomplir les miracles que l'on en attend. Par contre, les vaincus « sont au-dessus de tout cela ». Ils ne s'inquiètent nullement des normes linguistiques et ils voient comme un signe d'immaturité la fébrilité de leurs « cadets » : on met la charrue avant les boeufs, on laisse les jeunes gaspiller leur jeunesse; les revirements injustes (primitifs, mythomanes) du pouvoir mènent la société à sa perte et sont le présage d'un avenir plus sombre encore. Bref, pour eux, « ce serait à mourir de rire, si cela ne donnait envie de pleurer ».

Le nationalisme et l'aménagement linguistique

À l'heure du nouveau courant de modernisation, de conscientisation et d'autonomie, la langue est un symbole de la nationalité, du peuple, de ses souffrances, de sa destinée, de sa grandeur, de ses triomphes; le principal instrument de conception, d'expression, d'assimilation et de communication de ces expériences finit donc par être considéré comme leur somme et leur substance mêmes. C'est pourquoi planifier le langage, c'est planifier la vie du peuple; cultiver le langage, le préserver, l'améliorer, c'est également cultiver, protéger et améliorer le peuple. Aux temps de l'ancienne modernisation, la correction du langage garantissait la correction de la pensée, de l'action et des valeurs. Chez les nouveaux modernistes la correction du langage assure une identité et une fidélité bien orientées. Le nouvel aménagement linguistique est avant tout un amalgame de planification nationaliste, politique, culturelle et économique qui répond aux questions suivantes : Quelle sorte de peuple sommes-nous? Quelles sont nos aspirations? Quels sont nos principes? En quoi consiste notre particularité? Quel est le défi que nous cherchons à relever? Dans de telles circonstances, l'aménagement linguistique ne peut être qu'une expression du nationalisme. En fait, a passe par un stade, (au moins jusqu'à la disparition de la génération dissidente) au cours duquel il se trouve sous l'emprise du nationalisme et par là, représente à la fois le reflet et le catalyseur d'un mouvement nationaliste, d'un « esprit du temps ».

L'aménagement linguistique doit être dirigé. Plus la direction est manifeste, précipitée et centralisée, plus elle doit être comprise par le peuple, dénuée d'idéologie, et être unificatrice. La modernisation en soi ne suffit pas à assurer ces deux dernières conditions, économie idéologique et unification. En effet, non seulement il y a différents chemins contradictoires qui mènent à la modernisation, mais il y a aussi toujours une opposition traditionnelle à toute modernisation. Le nationalisme tient sa beauté et sa puissance de ce qu'il est modernisation, mais sous l'apparence de la tradition et de l'authenticité. La modernisation, c'est la diffusion à l'échelle mondiale de valeurs, comportements et connaissances (« compétence ») qui ont pris naissance dans le monde occidental, et le nationalisme, c'est leur adaptation au niveau local adaptation qui leur confère une continuité ethno-historique et ethnoreligieuse. Le nationalisme déstabilise la vraie tradition en ce qu'il constitue également un puissant mouvement de modernisation. Cependant, id régularise également la modernisation (il la soumet et la tient en laisse, la rend maniable et supportable) en l'adaptant à la sensibilité ethnoculturelle du pays. Le nationalisme désamorce l'opposition traditionnelle à la modernisation en la protégeant ouvertement, en embrassant et exploitant la tradition. En définitive, il cherche des moyens de moderniser qui soient authentiques; il donne une profondeur historique, réelle ou artificielle, à une situation locale toujours nouvelle et sans précédent. Il cherche et trouve la continuité dans la discontinuité même qu'il représente. En cela, le nationalisme est inévitablement le co-parrain du nouvel aménagement linguistique.

Grâce au nationalisme, toutes ces choses terriblement nouvelles dont a faut parler et sur lesquelles il faut écrire, qu'il faut enseigner à l'école et inscrire dans la loi, peuvent au moins prétendre à être dites dans la langue maternelle de la communauté qui modernise, dans une langue qui la rattache à son élite, à son passé, à sa dignité et, par conséquent, à son avenir propres. Il importe peu que les mots soient nouveaux (et, parfois aussi l'écriture, de même qu'une partie du système morpho-syntaxique et la majeure parle du système sémantique); ce qui importe, c'est qu'ils sonnent juste, qu'ils donnent l'impression d'être justes de par leurs éléments, leurs accents et leurs connotations traditionnels; il faut que la nouveauté donne l'impression d'être familière, authentique, de nous appartenir, particulièrement dans un contexte où « les autres » se sont moqués de nous, nous ont exploités, aliénés et assimilés. L'économie idéologique a sa place dans l'aménagement linguistique, mais le patrimoine en a une plus grande encore. Si l'homonymie et la polysémie doivent être évitées, la marque qui trahit la proximité de « vous savez qui » et sa domination est encore plus dangereuse.

Par conséquent, pour les nouveaux planificateurs-linguistes, particulièrement pour ceux qui se trouvent en milieu bilingue, le nationalisme est une bénédiction. Non seulement assure-t-il des moyens pour la diffusion de la langue et un enthousiasme pour l'implantation de la norme, mais a fournit aussi une ébauche, un cadre, une démarche que pourra suivre l'aménagement du corpus, qui s'adresse à ce « meilleur des mondes » rendu accessible à la communauté linguistique de la nouvelle école autonomiste grâce au succès de l'organisation du statut de la langue.

Combien de temps le nationalisme garde-t-il son emprise sur l'aménagement linguistique? Cela dépend des circonstances, des nécessités concrètes du monde des affaires, des succès et échecs que le nationalisme y connaît. L'économie et la validité « internationale » (« internationale », n'oubliez pas; il s'agit plus que d'une simple similitude avec « vous savez quel » autre langage), la monosémie et autres aspects similaires de la rationalité de l'ancienne modernisation peuvent finalement resurgir dans des proportions plus ou moins grandes et pendant des périodes plus ou moins longues, mais tout revirement politique, toute crainte de la concurrence, toute menace économique, peuvent finir par ressusciter les prémisses nationalistes fondamentales : nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes; nous ne pouvons compter que sur ce qui nous appartient en propre; nous ne sommes en sécurité que dans notre propre authenticité. Les exigences qu'impose le nationalisme à l'aménagement linguistique peuvent être voilées, mais elles sont implacables, et cela s'explique fort bien. Elles mettent un frein nécessaire à l'ensemble du système moderne d'« intertraduisiblité » des quelques principales langues de la science et de l'industrie du monde occidental. Sans ce frein, les autres langues ne deviendraient pas simplement traduisibles dans les langues de l'ancienne modernisation, elles leur deviendraient absolument identiques. Le nationalisme est à l'aménagement linguistique ce que les frontières sont aux pays : a fournit les contours et les paramètres d'auto-défense. En cela, a peut certes devenir excessif. Il peut certes aussi mener à la xénophobie et à l'ethnocentrisme. D'autre part, les modernistes de l'ancienne école exagèrent grandement leur prétention à la rationalité désintéressée et objective dans le domaine de l'aménagement linguistique. Chaque fois que ce sont eux qui sont menacés, ils s'empressent eux aussi de recourir à leurs batteries de défense militaire et idéologique. Lorsqu'on a occupé la place du chef pendant des générations, a est facile de simuler la rationalité et de confondre son propre intérêt et le bien général de la civilisation.

Pureté linguistique : réalité ou fiction

Aucune communauté linguistique nombreuse et complexe ne s'en tient à une seule nomme. Aucune activité d'aménagement linguistique moderne n'est guidée que par des principes nationalistes. Par conséquent, aucune activité d'aménagement linguistique qui vise une communauté linguistique nombreuse et complexe ne peut poursuivre longtemps l'objectif exclusif de la pureté linguistique. La pureté est à l'aménagement du corpus ce qu'est l'authenticité au nationalisme en général. Il s'agit d'un desideratum à signification profondément sentimentale (et aussi, par conséquent, instrumentale). La pureté définit la tradition, le génie, l'authenticité, l'unicité que, simultanément, l'État-nation et l'ethnolangage expriment et défendent, cultivent et exploitent. Néanmoins, il n'est ni possible ni souhaitable de demeurer emprisonné exclusivement et indéfiniment dans son étreinte. La tradition est une façon de vivre, une vision fugitive de la vérité, mais, pour la plupart de ceux qui sont engagés dans la voie du modernisme, ce n'est qu'un aspect de la vie et une partie seulement de la vérité.

L'idéal de pureté dans l'aménagement linguistique mène à la transparence des néologismes. Elle conduit à la formation de mots nouveaux à partir de notre bon vieux fonds lexical (« bien à nous ») et le fait d'une façon systématique, mutuellement renforçatrice et unificatrice. Les modernistes de l'ancienne école font de même, mais ils puisent depuis si longtemps à un fonds tellement vaste qu'ils ne savent plus exactement ce qui est « à eux » et ce qui est « aux autres ». Depuis plus d'un demi-siècle que l'on parle de « télégraphe » et de « téléphone » (depuis plus longtemps encore de « télescope »), le terme « télévision » est parfaitement familier et le morphème « télé » évoque bien plus la technologie que la distance. Les nouveaux modernistes ne disposent pas, eux, d'un fonds aussi vaste; tout emprunt est suspect puisqu'il entame l'auto-développement, l'auto-discipline, l'authenticité, l'unicité, puisqu'il empêche de conserver sa propre originalité et de développer son propre génie dans un monde dominé par d'« autres » groupes menaçants. Aussi la recherche de la pureté chez les nouveaux modernistes s'accompagne-t-elle souvent d'une suspicion, non seulement à l'égard des emprunts mais aussi à l'égard des calques (emprunts de structures ou d'expressions). Cependant, plus l'entreprise de modernisation connaît de succès, plus sa recherche de la pureté dans l'aménagement linguistique risque d'échouer, du moins à titre de seul et unique guide de toutes ses activités. Le succès de la nouvelle modernisation repose sur une interaction plus assurée et plus intense avec le monde en général, y compris avec « vous savez qui ». Il suppose une interaction d'égal à égal avec les autres nations, des échanges, des négociations avec elles, l'envoi et l'accueil de délégations, l'achat de biens étrangers (dans leur emballage maison), la vente de nos marchandises, la réception de films, de disques, d'émissions de télévision et de vedettes rock de l'étranger et inversement. Tous ces échanges constituent cependant des sources de contamination et les nouvelles sociétés autonomistes ne peuvent que rêver de voir s'établir un jour un équilibre bilatéral. En fait, ces échanges sont rarement équivalents dans les deux sens et la plupart des néo-modernistes sont condamnés à subir plus d'influence culturelle qu'ils n'en exercent, à emprunter plus qu'ils ne prêtent, autant dans les domaines de la langue et de la culture que dans ceux du commerce et de l'industrie. C'est pourquoi l'accent qu'ils mettent sur la pureté n'est pas aussi paranoïde que le prétendent les modernistes de l'ancienne école.

La véritable pureté est une mission impossible, une cause perdue d'avance; heureusement, les planificateurs-linguistes sont en quelque sorte des alchimistes des temps modernes. D'une part, ils ne se prennent pas autant au sérieux qu'ils veulent bien le laisser croire et, d'autre part, ils savent transformer des « corps étrangers » en véritables merveilles bien de chez nous. À force d'être plongés dans la grande entreprise de modernisation avec toutes les interactions qu'elle comporte, ses emprunts et ses prêts, les planificateurs-linguistes demeurent aussi près de la « pureté » qu'il est possible ou nécessaire. À grand renfort d'homonymie et de métaphore, de rime et de rythme, de calque, ingéniosité, et de quoi encore, ils donnent aux emprunts des airs de familiarité. Le nouveau vient toujours de l'ancien : rien ne se crée. Par conséquent, l'innovation est faite à la fois d'ancien et de nouveau, de pureté et d'hétérogénéité. La pureté linguistique est sans cesse « rescapée » d'un sort pire que la mort. Pensons au marteau qui appartient à la famille depuis quatre générations : est-il vieux ou neuf? On en a remplacé la tête trois fois et le manche cinq fois, mais on en parle toujours comme du marteau de l'arrière-grand-père. La pureté est un peu comme le marteau de l'arrière-grand-père. Elle est à la fois ancienne et nouvelle, en même temps empruntée et originale. Si ce jeu est un peu plus difficile à pratiquer dans les langues en voie de consolidation, il réussit, dans une certaine mesure, dans toutes les langues (ou échoue dans une certaine mesure, dans toutes) et a ne s'agit là que d'un autre exemple de la façon dont l'humanité en arrive à être et avoir été. Les planificateurs-linguistes y ont recours surtout lorsque les premiers feux du nationalisme ont été étouffés.

Où la norme peut-elle être imposée?

Étant donné que la norme concerne principalement les écrits non littéraires et la langue parlée soutenue, c'est dans les domaines de communication de cet ordre qu'elle s'impose le mieux (c'est-à-dire que son implantation est le mieux assurée). Bien sûr, par « écrit », nous entendons « imprimé », ou pour être encore plus précis, « publication ». La nomme s'implante avec le plus de succès dans les publications entièrement sous la coupe des « normalisateurs », c'est-à-dire les planificateurs-linguistes eux-mêmes. Dans certaines communautés linguistiques, cette catégorie se réduit aux publications de l'Académie, alors que dans d'autres, elle englobe toutes les publications officielles. Même dans ce dernier type de situation, la langue parlée est généralement plus relâchée et moins bien régentée; la langue des entretiens privés étant telle (c'est-à-dire non soumise aux autres) à dessein. Donc, le succès de l'implantation suit normalement une courbe qui atteint sa limite supérieure dans la langue des imprimés officiels et sa limite inférieure dans la langue parlée courante.

Étant donné que l'aménagement linguistique constitue lui-même une variable culturelle (certaines cultures se sont engagées dans ce processus de façon plus complète et plus intensive que d'autres), il ne faut pas s'étonner que l'implantation des normes linguistiques accuse elle aussi des différences d'une culture à l'autre. En règle générale, il y a une forte corrélation positive entre l'étendue ou la rigueur de l'implantation de l'aménagement général de la langue et l'implantation de l'aménagement et de la norme linguistiques en particulier. Les sociétés politisées qui sont habituées à une centralisation de la planification industrielle, agricole, urbaine, familiale et, surtout, culturelle (planification des publications, pièces de théâtre, émissions de radio et de télévision, expositions, etc.) aborderont l'implantation de l'aménagement linguistique en général et de la norme linguistique en particulier, avec le même degré d'approfondissement, d'équilibre entre valorisation et dévalorisation, de respect de la vie privée, de compromis avec la minorité, etc., qu'elles ont coutume d'apporter aux autres types d'aménagement.

Rien ne justifie les frissons humanistes que suscite encore parfois l'aménagement linguistique chez certains partisans de l'ancienne école. L'aménagement linguistique (et l'implantation de la norme) n'est pas plus un mode de contrôle de l'esprit, ni une forme de mépris de la liberté de presse, que ne le sont le planisme familial ou la planification de l'enseignement. Lorsque les gouvernements décident de planifier l'industrie, ils se rendent très bien compte que certains secteurs sont plus faciles à aménager que d'autres (c'est-à-dire que dans certains secteurs, la planification centrale coercitive est plus facile à réaliser et plus difficile à contourner). Il en est de même pour la normalisation; dans certaines cultures, les traditions d'aménagement sont plus ancrées et englobantes que dans d'autres et l'on peut certainement s'attendre à plus de succès dans les régimes totalitaires que dans les régimes démocratiques. Par contre, les régimes démocratiques savent mieux, de par leur expérience, se gagner des appuis, orienter l'opinion avant de légiférer, arriver à des compromis avec l'opposition, recourir à des institutions et secteurs particuliers pour la mise au point d'une stratégie de l'entente. Cela nous entraîne donc à considérer le rôle et l'importance de l'école, particulièrement dans les sociétés démocratiques qui ont une tradition de centralisation modérée comme véhicule de l'aménagement linguistique en général, et de l'implantation de la norme en particulier.

L'école dans l'aménagement linguistique : alliée efficace ou impuissante?

Étant donné que même les régimes démocratiques et décentralisés régissent (même s'ils ne les dirigent pas) les systèmes scolaires à l'échelle du pays, il est naturel que dans toute entreprise d'aménagement linguistique parrainée par le gouvernement central, l'école soit perçue comme une puissante alliée. De plus, bien sûr, l'école est une institution axée sur la langue; celle-ci est omniprésente, qu'elle soit elle-même l'objet de l'enseignement, instrument d'apprentissage ou les deux à la fois. Enfin, étant donné que l'école met aussi l'accent sur le matériel didactique et que même la langue orale qui y est enseignée tend à être fortement influencée par la langue littéraire, par son caractère soutenu et correct, il va de soi qu'elle devrait être un important diffuseur des influences de l'aménagement linguistique, y compris de la norme. Cependant, on aura beau dire et beau faire, en toute objectivité la preuve de l'impact de l'école sur l'implantation de l'aménagement linguistique est, au mieux, plutôt ambiguë.

En Israël et en Indonésie, où il a fallu planifier la langue (l'hébreu moderne et l'indonésien), l'inculquer à toute la population comme langue seconde puis en faire une langue maternelle, l'école est réputée avoir joué un rôle très important dans l'atteinte de ces objectifs. Cependant, rien ne prouve clairement que c'est à l'école elle-même, et non à d'autres mécanismes sociaux, qu'est attribuable la plus grande part du succès. En effet, ces deux populations étaient, après la Deuxième Guerre mondiale, très nombreuses, désorganisées et hétérogènes sur le plan linguistique, et, pour un grand nombre, les langues qui allaient par la suite sortir victorieuses étaient déjà plus ou moins connues comme langues de relation. Chaque cas révèle des taux élevés de mariages inter-communautaires qui rendaient nécessaire l'usage d'une langue composite de ce genre pour la vie de famille. Chaque cas révèle également des taux élevés d'interaction entre les ethnies dans les nouveaux peuplements d'après-guerre, et de sérieuses réticences idéologiques à la diffusion d'une autre langue commune d'avant-guerre; enfin, dans les deux cas une forte valorisation idéologique et économique était rattachée à l'apprentissage des langues qui seraient par la suite adoptées. En fait, l'hébreu et l'indonésien étaient l'objet de telles valorisations simultanées qu'il n'est nullement évident que l'école ait été un facteur isolé déterminant. La scolarisation a été pendant longtemps une expérience brève et peu répandue en Indonésie et elle semble être un facteur somme toute secondaire dans la diffusion de l'aménagement linguistique actuel et les efforts d'implantation de la norme en Israël. Une analyse poussée de ces efforts démontre que l'école ne joue pas un rôle très important dans la diffusion de l'orthoépie ou du lexique normalisés. Certes, cela peut être dû au fait que l'aménagement linguistique n'est pas prioritaire comme il l'était il y a 30 ans, immédiatement après la création de l'État d'Israël, et au fait que les jeunes d'aujourd'hui sont beaucoup moins sensibles sur ce point que ne l'étaient leurs parents au milieu de la « bataille ».

Le cas de l'Irlande fait surgir des doutes encore plus sérieux concernant l'école comme premier facteur d'implantation de la norme. En effet, le demi siècle que l'Irlande a passé à compter sur l'école pour favoriser la diffusion et la renaissance de l'irlandais donna des résultats plutôt décevants. Dans l'ensemble, par conséquent, il semble qu'il serait préférable de considérer l'école comme un facteur important à la disposition des planificateurs-linguistes, plutôt que comme une force indépendante décisive devant garantir l'implantation de l'aménagement linguistique. On charge souvent l'école de donner suite aux efforts de normalisation, mais elle est sans doute beaucoup trop faible pour y parvenir. Si, dans le mythe populaire, cette distinction n'est pas évidente, elle doit l'être pour les spécialistes de la politique linguistique. Peut-être, en effet, vaudrait-il mieux considérer l'école comme un instrument secondaire de valorisation au service de systèmes sociaux plus fondamentaux et plus puissants; c'est vers ces derniers que les planificateurs-linguistes doivent se tourner s'ils veulent implanter la norme avec succès (qu'il s'agisse d'orthoépie, de systèmes d'écriture, d'orthographe, de lexiques, de manuels de stylistique, ou d'autres aspects). L'école prodigue un enseignement, mais c'est à des systèmes de valeurs plus fondamentaux que reviennent généralement l'apprentissage, la mémorisation et l'utilisation des connaissances acquises à l'école. Dans certaines sociétés, ces systèmes de valorisation ont pour nom l'« Église » ou le « parti », dans d'autres, et c'est le cas de la plupart des sociétés modernes, l'économie est le plus important de tous. Dans un grand nombre de nations en voie de développement, c'est l'armée qui constitue la première force d'intégration nationale. De toute façon, il serait prudent que toutes ces forces sociales fondamentales soient mobilisées activement dans l'implantation de la norme, par le biais de chacun de leurs systèmes de valorisation, et que l'on ne compte pas uniquement sur l'école. Les planificateurs-linguistes viennent souvent de milieux littéraires et intellectuels; il est donc facile de comprendre leur tendance à compter beaucoup trop exclusivement sur l'école pour l'atteinte de leurs objectifs. L'école, en fait, a beaucoup de mal à inculquer les aptitudes, conceptions et attitudes critiques que les autres forces sociales n'exigent pas ou ne valorisent pas, qu'il s'agisse d'histoire, d'algèbre, de littérature ou de langues. L'avocat ne compte pas sur l'école pour favoriser le respect des lois, ni le médecin pour favoriser la santé publique. Il en va de même de l'aménagement linguistique qui ne peut pas dépendre uniquement de l'école puisque, en définitive, celle-ci sert la société mais ne la régente pas, ne la guide pas et ne la refait pas.

Les planificateurs-linguistes, dans leurs efforts pour corriger les normes linguistiques actuelles et en implanter de nouvelles, ne doivent jamais oublier que la communauté qu'ils cherchent à influencer utilise déjà la langue parlée et, du moins jusqu'à un certain point, la langue écrite. Au mieux l'école peut-elle être utilisée principalement pour atteindre les jeunes, mais ceux-ci représentent seulement une fraction du nombre total de locuteurs, de lecteurs et d'auteurs qui doivent être influencés sous peine d'un échec de l'aménagement. Comme cette fraction de la population se prépare de toute façon à plonger dans la vie et les schèmes de valorisation des adultes, il serait raisonnable, nous semble-t-il, de s'appuyer sur ces valeurs dans tout programme d'implantation de la nomme.



Références

La documentation traitant d'aménagement linguistique est devenue extrêmement abondante ces derniers temps. Néanmoins, quelques oeuvres particulièrement importantes retiennent l'attention et devraient être consultées pour plus de détails sur les idées énoncées dans le présent essai. Une grande partie, sinon la plus grande partie, de la nouvelle école d'aménagement linguistique en milieu bilingue est étudiée dans Can Language Be Planned? de Joan Rubin et Bjorn Jemudd (resp.), Honolulu, University Press of Hawaï, 1971, et dans Language Planning Processes, de Joan Rubin et coll., La Haye, Mouton, 1977. Dans mon livre Language Nationalism, Rowley (Mass.), Newbury House, 1972, j'ai pour ma part traité du rôle du nationalisme dans le nouvel aménagement linguistique, et abordé le problème du purisme. Ce thème est cependant traité avec une attention plus particulière dans Progress in Language Planning, de Juan Cobarrubias et Joshua Fishman (resp.), La Haye, Mouton, 1982. On trouvera dans Introduction to a Theory of Language Planning, de Valter Tauli, Uppsala, 1968, les principes « rationnels » (par opposition à « sentimentaux ») de l'aménagement linguistique. Les problèmes reliés à l'implantation de la norme linguistique sont traités dans le livre de Rubin et coll. (1977) mentionné plus haut, tandis que la question de l'école comme principal agent d'implantation de l'aménagement linguistique est étudiée dans « Minority Language Maintenance and the Ethnic Mother Tongue School », Modern Language Journal, 1980, 64 : 167-172. Il pourrait également être utile de consulter un ouvrage très récent qui traite de plusieurs des questions abordées plus haut, Réformes de langues, de Istvan Fodor et Claude Hagège (resp.), Hambourg, Hermut Buske, 1982.






XV

La langue de l'État —
l'état de la langue

Par Philippe Barbaud



Introduction

Le jeu de mots sur lequel repose le titre de cet article, quelque prétentieux qu'il puisse paraître, n'en dissimule pas moins un état de fait conflictuel vécu chaque jour par l'usager de la langue française. Je prends alors pour acquis la pertinence d'une réflexion menée sur ce thème dans le cadre du présent ouvrage sur la norme linguistique.

Je me propose donc :

  1. de définir les outils conceptuels indispensables à l'analyse des tensions que présuppose cette problématique;

  2. d'identifier celles-ci en raison de ce qui me semble être une double occultation du langage, celle du circuit de la parole d'une part et celle du caractère maternel de la langue d'autre part;

  3. d'expliquer comment se manifeste la situation conflictuelle postulée en regard de ce que je crois être une sorte de phénoménologie de la langue;

  4. d'explorer brièvement, en conclusion, les voies qui me paraissent les plus susceptibles d'amorcer la réconciliation de la langue de l'État avec l'état de la langue.

Éléments d'une
problématique du langage

Il est une précaution nécessaire à prendre lorsque le linguiste s'engage dans un discours pour lequel la langue n'est plus un objet d'étude scientifique, formellement descriptible, mais bien davantage un sujet de commentaires dénué de toute représentation formelle. C'est celle de clarifier la sémantique des termes qu'il utilise. Acquittons-nous donc de cette étape préliminaire.

Langue d'État et locuteur-citoyen

Je n'approfondirai pas ici la distinction subtile que l'on peut établir entre « langue d'État » et « langue de l'État ». Certes, la nuance existe1. Mais dans un cas comme dans l'autre, il s'agira toujours de désigner le code linguistique grâce auquel l'Appareil étatique généralement parlant, c'est-à-dire l'ordre des institutions ministérielles, judiciaires, fiscales, scolaires, militaires, politiques et autres se transforme en producteur d'énoncés destinés, en ultime analyse, au locuteur-citoyen.

La langue de l'État est ici une formule descriptive douée du pouvoir de généraliser la plupart des usages qui sont gouvernés par la norme linguistique, ex. le français dit universel il s'agit d'un concept heuristique qui me paraît apte à conférer à la notion de norme un caractère empirique qui soit facilement accessible et vérifiable.

Le choix du concept de langue d'État s'impose en raison d'une propriété particulière que ne partagent pas les autres usages gouvernés par la norme. Cette propriété, c'est l'omniprésence de la langue de l'État qui rend inévitable le contact de tout locuteur-citoyen avec une variété de français qui n'est pas authentiquement vernaculaire.

Le locuteur-citoyen caractérise quant à lui le locuteur natif d'une langue donnée, ici le français, considéré comme l'allocutaire idéal de l'État. Le locuteur-citoyen est une variété de sujet parlant que ses devoirs de citoyen placent dans des situations langagières qui sont les mêmes pour tous.

Je pose en outre, sans autre justification immédiate, que l'état de la langue — notion que j'aurai l'occasion de rendre plus explicite ailleurs dans ce texte — ne peut être déterminé qu'en regard du circuit de la parole et des énoncés qui s'y rattachent. C'est dire que le locuteur ordinaire est à mes yeux le seul vrai dépositaire de l'état de la langue.

Précision supplémentaire : l'état de la langue se réfère ici à la signification qu'on lui donne en linguistique historique (Wartburg, 1962 : 122). Il s'agit alors de la notion récupérée de l'analyse diachronique telle que la conçoit Stéphanini (1971 : 16) entre autres. J'exclus donc de cette expression l'orientation qu'elle a prise en linguistique normative en raison de son appartenance à l'idéologie esthético-morale de la langue française2.




1 Par « langue d'État », on peut entendre de préférence la langue dont se sert un état souverain dans ses relations avec les autres états souverains. Essentiellement exocentrique, cette notion fait abstraction des disparités linguistiques qui peuvent régner à l'intérieur de cet état.

La notion de « langue de l'État » au contraire est plus endocentrique en ce qu'elle rejoint la définition du texte qui elle fait rentrer en ligne de compte les variétés linguistiques internes et, par voie de conséquence, le statut linguistique des sujets parlants. [retour au texte]

2 On trouvera dans Bouthillier et Meynaud (1972) une collection fabuleuse de textes sur la langue française dont le vocabulaire illustre cette idéologie de manière édifiante. [retour au texte]




En définitive, je postule que les énoncés du locuteur natif sont à l'état de la langue ce que la norme linguistique est à la langue de l'État Le second terme est tributaire du premier.

Les facteurs d'occultation du circuit de la parole

La perte du contrôle verbal

Le point de vue, voire le parti-pris, qu'impliquent de telles définitions doit être explicite : c'est celui du sujet parlant récepteur, c'est-à-dire l'usager de la langue qui n'a pas d'autre choix que d'adopter une attitude foncièrement passive vis-à-vis de certaines formes linguistiques élaborées en dehors d'un circuit de la parole qu'il pourrait proprement contrôler3. Dans la perte du contrôle verbal par l'usager de la langue réside, à mon avis, un premier élément d'occultation du circuit de la parole. Il contribue ainsi à instaurer une conjoncture favorable à l'émergence d'une situation conflictuelle entre la langue de l'État et l'état de la langue.

En effet, la promotion idéologique de l'État au rang de super-locuteur a pour conséquence d'évacuer hors du circuit verbal le « feed-back » conversationnel considéré comme un élément essentiel de l'acte de langage. Pour Jakobson (1963 : 94) par exemple, le « feed-back » détermine l'aspect « irréductible » du rapport néanmoins complémentaire qu'entretiennent l'un par rapport à l'autre les processus d'émission et de réception.

Sollicité par un pseudo-interlocuteur, le locuteur-citoyen développe alors vis-à-vis de la langue de l'État un comportement verbal se traduisant par une quantité réduite de pratiques linguistiques dont il serait à l'origine en tant que partenaire. Le fait est que moins de la moitié des six fonctions cardinales du langage (Jakobson, 1963 : 214) se voient associées au circuit de la parole dont le locuteur-citoyen et l'État seraient les interlocuteurs concernes.

La nature de la langue de l'État

La langue de l'État est pour le locuteur-citoyen une réalité de perception et non de production individuelle. Cela s'explique évidemment par les contraintes purement sociales et matérielles qui s'exercent sur le type de communication que privilégient les états modernes au regard du grand public, comme on dit.




3 Le contrôle du circuit de la parole par le locuteur suppose une participation volontaire de ce dernier au choix, tacite ou implicite, 1) de la situation langagière, 2) du canal de communication, et 3) de l'objet de communication.

La « connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire » que Jakobson (1963 : 214) juge suffisante pour réaliser la communication verbale me paraît contraire à l'idée d'une participation volontaire du locuteur. Elle constitue une extension abusive d'une des six conditions inaliénables du circuit défini par l'échange verbal. [retour au texte]




Il revient à l'Appareil étatique l'obligation d'informer, d'expliquer et de vulgariser la loi et tout ce qui, de manière générale, lui est afférent. Telle est, grosso modo, la nature du « message » législatif ou, si l'on préfère, de la légitimité.

Le citoyen est donc constamment confronté à des situations langagières qui sollicitent sa compétence linguistique passive au détriment de sa compétence linguistique active. En tant que locuteur, il enregistre toutes sortes de discours politiques; mais il doit surtout se prêter à la lecture d'une masse de publications qu'il n'a pas le choix d'ignorer appels d'offre des services publics; circulaires de la Sécurité sociale; formulaires de déclaration fiscale; contrats de vente; contrats de garantie; contrats d'assurance; brochures des services douaniers et, pourquoi pas, jugements de la Cour suprême (...).

Ces exemples ne sont qu'une infime illustration de la langue de l'État dans sa fonction de porteuse du message de la légitimité. C'est cette langue qui nourrit l'expérience vécue chaque jour par n'importe quel locuteur-citoyen. Il s'agit là d'une vision empirique des choses, d'une approche sommaire mais réaliste du quotidien banal d'un sujet parlant.

Le « style » de la langue de l'État possède des caractéristiques générales liées à la nature même de l'action législative. La syntaxe favorisée par la législation fait une large utilisation des formes linguistiques liées aux concepts fondamentaux d'obligation, de condition et d'interdiction (Sparer et Schwab, 1980 : 243).

Les caractéristiques lexicales, morphologiques, syntaxiques et, à un degré plus variable, phonétiques qui contribuent à identifier la langue de l'État l'assimilent à ce que Bernstein (1975) entend par « code élaboré ». Dans la mesure où ces formes linguistiques ne sont que faiblement actualisées dans l'usage vernaculaire, il n'est pas exagéré de dire que le locuteur-citoyen les affronte plutôt qu'il ne se les approprie.

Il s'ensuit que les forces inhibitrices qui sous-tendent le non-usage du code élaboré (Bernstein, 1975 op. cit. : 129) risquent, dans ce cas, d'être des plus agissantes. J'en conclus que la nature de la langue de l'État, telle qu'elle vient d'être décrite, constitue un second facteur d'occultation du circuit de la parole, lequel se conjugue d'ailleurs avec le précédent, (perte du contrôle verbal).

Circuit de la parole — circuit de l'information

Du point de vue de Bernstein cependant, il en résulterait que le code linguistique issu de cette situation particulière s'assimilerait à une variante quelconque parmi les codes de la parole, par opposition au code de la langue. Or sa conception de la communication langagière, qui comporte systématiquement un rapport entre locuteur et allocutaire(s), se circonscrit à l'intérieur de ce que l'on peut appeler, de manière générale, un échange verbal. Dans une telle perspective, la communication langagière, telle que l'a globalisée Bernstein, dépend étroitement du circuit de la parole. Cela me semble difficilement conciliable avec le type de communication langagière impliquée par la « circulation » du message venant de cet émetteur qu'est l'État et allant vers ce destinataire qu'est le grand public, c'est-à-dire en fin de compte, le locuteur-citoyen en tant que sujet parlant.

C'est pourquoi il ne m'apparaît pas justifié de concevoir la langue de l'État comme un code du circuit de la parole. Il est préférable de la concevoir comme un médium du circuit de l'information, distinct du circuit de la parole mais qui lui est toutefois parallèle dans le cadre d'une relation de communication.

Or la relation d'informant à informé peut être considérée comme étant de nature différente de celle de locuteur à allocutaire, ne serait-ce qu'en vertu des incidences présuppositionnelles et pragmatiques du message.

Je tiens pour arbitraire la généralisation traditionnelle et explicite chez Jakobson par exemple, qui revient en dernière analyse à prendre un récepteur virtuel pour un allocutaire fictif — dans le cas qui nous occupe, le locuteur-citoyen — par le biais du grand public tout en assimilant cet émetteur réel qu'est l'État à un locuteur non fictif.

S'il y a bien « événement de langage », pour reprendre l'expression de Jakobson (1973 : 91) entre l'État et le locuteur-citoyen, il n'est pas pour autant fondé de les considérer comme les protagonistes d'un événement de parole. J'estime que la communication langagière qui s'établit de nos jours entre informant et informé implique, chez le sujet parlant, des comportements qui sont d'une toute autre nature que ceux qui gouvernent l'échange verbal entre le locuteur et l'allocutaire. Le circuit de l'information doit donc être envisagé comme un autre facteur d'occultation du circuit de la parole. Il se trouve que l'homme moderne, considéré à l'instar de McLuhan, comme agent du circuit de l'information, se dissocie fréquemment du sujet parlant qu'il est en naissant.

L'absence de réciprocité

À l'origine d'une telle distinction se trouve une dichotomie fondamentale, d'ordre épistémologique si je puis dire. C'est celle d'une faculté de langage distincte de l'intelligence senso-motrice. Chomsky ou Piaget, en quelque sorte4.

J'opte, en ce qui me concerne, pour une structure du circuit de la parole qui serait intimement liée à la compétence linguistique de tout sujet parlant. Son caractère de réciprocité, lié à la nécessité de comprendre ses semblables, serait aussi inhérent à l'espèce humaine que le sont les universaux du langage. Les formes linguistiques, en particulier celles d'ordre prosodique (pauses, hésitations, courbes intonatoires, etc. ) et syntaxique (mots subordonnants, mots interjectifs, vocatifs, etc.) sont élaborées dans chaque langue en fonction du caractère biunivoque de la « structure bipolaire du langage » (Jakobson, 1963 : 63). Les formes linguistiques sélectionnées en raison de cette réciprocité peuvent être qualifiées de vernaculaires parce qu'elles sont partagées par tous les membres de la communauté au niveau de leur compétence linguistique active.




4 Voir Piatelli-Palmarini (1979). [retour au texte]




En revanche, la structure du circuit de l'information s'élabore en fonction de l'environnement et de la culture. La forme que revêt le message, sa présentation en quelque sorte, est dépendante en ce qui concerne la langue d'État, non seulement des modes de transmission (oral : conférence de presse, discours, allocutions, hommages, etc.; écrit : communiqué de presse, décrets, rapports, publicité, etc.) mais aussi de l'organe de transmission, p. ex. les « mass media ».

Ainsi, le support matériel grâce auquel se véhicule immanquablement la langue de l'État confère aux formes linguistiques qui la marquent une valeur sémiologique importante dont est dépourvu, a priori, l'énoncé du circuit de la parole. C'est à la dimension sémiologique dont sont porteuses les formes linguistiques employées par la langue de l'État, qu'il faut attribuer, me semble-t-il, le caractère d'univocité qui affecte la relation émetteur/ récepteur, celle-ci se ramenant en définitive à la relation informant/informé.

Les formes protocolaires et vernaculaires

Le circuit de l'information emprunte au code linguistique une masse de combinaisons grammaticales qui deviennent du même coup des formes que l'on peut qualifier de protocolaires parce que leur sélection obéit à des impératifs de codification et de fixation. Il s'agit d'un transfert qui explique et justifie la nomme qui régit entre autres la langue de l'État. La fonction sémiologique de la codification et de la fixation est une évidence. Il faut donc voir dans les formes syntaxiques et lexicales, plus particulièrement privilégiées par la langue de l'État, des formes protocolaires aptes à marquer le caractère d'univocité qui affecte tout message destiné au locuteur-citoyen.

Par comparaison aux formes vernaculaires, on peut établir que les formes protocolaires ne sont pas partagées par tous les membres de la communauté linguistique. Comme tout ce qui est conventionnel, leur distribution dans l'usage est une conséquence de la structure sociale. On s'initie aux formes protocolaires tandis qu'on s'identifie aux formes vernaculaires. Cela n'est pas sans rappeler ce « fétichisme de la langue » qu'analyse Bourdieu5.

Ainsi, les formes protocolaires qui marquent la langue de l'État doivent être considérées comme des combinaisons empruntées au code linguistique en raison du caractère d'univocité qu'elles possèdent. À titre d'exemple : le il impersonnel; le on de déférence; le nous de majesté; le vous de politesse; le mode impératif (« ne fumez pas »); le subjonctif (« la meilleure qui se puisse faire »); le passif moyen (« il est établi que + P »; « il a été prouvé que + P »); certains éléments de restriction (« seules conviennent... »); certains éléments pronominaux (« quiconque », « nul », « celui qui »); une quantité d'éléments lexicaux (« il appert que + P ») ainsi qu'un arsenal d'expressions discursives anti-vernaculaires (« non seulement... mais encore »; « bien que ... »; « d'autant plus... que + P »), etc.




5 Voir Bourdieu (1975 : 2-31). [retour au texte]




Par contre, toutes les autres formes linguistiques qui sollicitent la réciprocité dans l'acte de parole, c'est-à-dire les formes authentiquement vernaculaires, sont soigneusement exclues de la langue de l'État, entre autres celles qui relèvent de la fonction phatique (Jakobson, 1963 : 217) (« comme qui dirait »; « vous me suivez? »; « tu vois ce que je veux dire? »), de la fonction métalinguistique (« j'ai pour mon dire », « parle donc pour qu'on se comprenne »; « répète un peu pour voir ») et de l'essentiel de la fonction émotive (« bon sang »; « ça alors »; « foutue température »; « c'est donc de valeur » ).

Quant à la fonction conative, lorsqu'elle est utilisée dans la langue de l'État, elle ne vise qu'à l'obtention de renseignement (« combien avez-vous d'enfants? »; « êtes-vous marié? »; « quel est le montant des contributions que vous versez? »).

Au fond, le renseignement constitue la seule réciproque concevable de l'information lorsqu'une situation langagière donnée met l'État et le locuteur-citoyen en demeure de communiquer. Mais tout compte fait, cette réciproque que constitue le renseignement de la part du locuteur-citoyen n'est pas à proprement parler sous son contrôle volontaire. Il s'y oblige en quelque sorte. Il n'est pas toujours vrai, dans ces conditions, qu'une variante du code élaboré telle que la langue de l'État « facilite la construction verbale et l'échange de symboles individualisés ou personnels » (Bernstein, 1975 : 133).

L'anonymat et la légitimité

Bien au contraire. Celle-ci me paraît être l'une des versions les plus anonymes du code élaboré. L'occultation qui résulte de l'omniprésence de cet anonymat dans la vie quotidienne du locuteur-citoyen se voit d'autant plus renforcée que la langue de l'État représente à ses yeux l'usage sinon le plus typique du moins le plus prestigieux de la langue nationale. Il y a deux raisons à cela que l'on peut tenir pour deux autres facteurs d'occultation du circuit de la parole.

D'abord, l'État est la personne morale par excellence de notre société où les comportements dans lesquels domine l'instinct de propriété sont nombreux. Ensuite, seule la langue de l'État possède un statut de légitimité, au sens étymologique du terme6. Je m'explique.

La notion de personne morale permet de conserver, et mieux, de transposer, par une manoeuvre idéologique devenue classique depuis la Révolution française7, la structure du circuit de la parole à un autre niveau de comportement langagier que j'ai identifié comme celui du circuit de l'information. Conséquence lointaine, on s'en doute, de la diffusion des Lumières.

La notion de personne morale masque la réalité de cet interlocuteur fictif qu'est l'État. Notre optique idéologique nous le présente comme une entité individualisée disposant des mêmes droits fondamentaux que la personne humaine ce qui, en matière de langue, signifie que l'État exerce sur elle les prérogatives qui sont dévolues au propriétaire d'un bien quelconque. J'en veux pour preuve le préambule de la Loi 22, Loi sur la langue officielle, votée par l'assemblée nationale du Québec et sanctionnée le 31 juillet 1974 : la langue française y est promue au rang de « patrimoine national que l'État a le devoir de préserver ».

Alors que la personne morale tient lieu, dans notre société, de forme légale de l'anonymat, d'autres réalités, physiques celles-là, ne jouissent d'aucune existence légale. En ce qui concerne la langue, le caractère légitime qui marque la langue de l'État obscurcit le fait que tout un autre aspect du français n'a aucune existence légale.

On peut dire en effet que depuis l'ordonnance de Villers-Cotterêts de 1539, la langue de l'État jouit du support de la loi Elle tire sa légitimité de ce que « la langaige maternel françoys » (Wartburg, 1962 : 145) y est explicitement mentionné pour supplanter le latin dans les actes officiels. Avec le temps la méprise s'est transformée en fiction. La langue maternelle des Français s'est vue récupérée par l'État royaliste avec timidité et plus tard par l'État jacobin avec brutalité à des fins de réalisation du projet national.

L'État agit donc en personne morale qui fait usage de la langue légitime tandis que le citoyen agit en locuteur natif qui fait usage du « parler ordinaire » pour reprendre l'expression heureuse, bien que traduite, de Labov (1978). N'en doutons point la différence est intériorisée très tôt par le locuteur-citoyen. Non pas qu'il ressente son parler comme « illégitime », c'est-à-dire non conforme aux prescriptions légales, mais plutôt comme n'existant pas en regard de la loi. Le parler ordinaire en est absent. La langue n'est légitime, on le sait, que dans la mesure où elle fait « force de loi », comme le dit si bien l'expression consacrée.




6 L'interprétation strictement étymologique du mot « légitime » (loi et légalité) veut marquer le rejet de l'interprétation politico-morale (pouvoir et autorité) dont ce mot est le plus souvent l'objet dans une certaine littérature au point d'entretenir la fiction qu'il existe un « parler légitime » confondu alors avec « l'usage » ou « la langue » légitimes. [retour au texte]

7 Voir Balibar et Laporte (1974 : 81 et suiv.). [retour au texte]




Les conséquences de cette autre occultation du circuit de la parole me paraissent évidentes. D'une part, comme il incombe au citoyen de se mettre à la portée de la personne morale, il incombe en conséquence au locuteur natif de se mettre à la portée de la langue de l'État. Nul n'est censé ignorer la langue légitime pas plus que nul n'est censé ignorer la loi. D'autre part, il exerce une sorte de mainlevée sur la langue nationale qui facilite d'autant la codification des combinaisons grammaticales appelées à devenir les formes protocolaires de la norme.

Le comportement linguistique du locuteur-citoyen obéit donc à une double sollicitation, à la fois contradictoire et complémentaire. Que ce soit consciemment ou non, il oriente sa compétence de locuteur natif dans le sens d'un apprentissage objectif des formes protocolaires du français. Dans cette disposition volontaire du sujet parlant réside, à mon avis, une réponse majeure au besoin d'identification du citoyen à la nation, de l'individu à la société. Ressenti comme une nécessité, cet apprentissage le fait participer activement au projet national. L'intériorisation des formes protocolaires au niveau de la compétence linguistique au moins passive du sujet parlant est une réalité indéniable; n'importe quel Québécois de souche est à même de suivre le dialogue d'un film de Lelouch. Néanmoins, leur intériorisation au niveau de la compétence linguistique active demeure une variable individuelle et sociale qu'il est vain de vouloir contrôler. Cela dit, il est notoire que les résultats issus des nombreuses enquêtes menées dans le cadre des travaux de la Commission Gendron8 s'accordent à dire que les Québécois préconisent un stéréotype de français national passablement différent du parler ordinaire.

Mais par ailleurs, la mainlevée du locuteur-citoyen sur la langue nationale trahit un comportement de sujet parlant qui se sent dépassé par la situation. La prolifération actuelle des formes protocolaires le réduit au rôle de simple spectateur de l'évolution de la langue légitime qu'il s'agisse du français dit public, ou standard, international ou encore, universel. Celles-ci sont avalisées « les yeux fermés ».

Le comportement de mainlevée du locuteur francophone vis-à-vis du français national est apparenté somme toute à celui que Sparer et Schwab ont observé chez l'individu qui se sent protégé par la loi Je n'irais pas jusqu'à dire que le caractère légitime de la langue nationale est de nature à « accentuer la tendance des justiciables vers une mentalité d'assistés » (Sparer et Schwab, 1980 : 121). Néanmoins, il faut admettre que le français national récupère certains des effets de « l'influence de la loi sur l'inconscient du justiciable » (Sparer et Schwab, 1980 : 122).




8 Se référer aux Synthèses du Rapport d'enquête... de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (1972). [retour au texte]




L'occultation du caractère maternel
de la langue nationale

La seconde occultation qui alimente la situation conflictuelle entre la langue de l'État et l'état de la langue réside à mon sens dans l'altération du caractère maternel propre au parler ordinaire. La cause est imputable, dirais-je, aux équivoques qui gravitent autour du concept de langue nationale.

L'oralité et la textualité

Fait notable, l'État et le citoyen revendiquent tous deux la langue française comme langue nationale, en France comme au Québec. Produit des aspirations tant individuelles que collectives, la langue nationale est donc ce puissant facteur d'identification nécessaire, selon Fishman (1971 : 32), à la mobilisation des populations qui ne sont pas encore sensibilisées au projet national.

Pour un francophone, la réalité du français national incorpore à la fois l'idée de la langue maternelle et celle de langue légitime. C'est un trait particulier de l'idéologie française (et québécoise) que de ne pas dissocier chez l'individu le locuteur natif du citoyen actif9. Cette identification nationaliste a pour corollaire une superposition déformatrice : le français maternel, d'où est issu le parler ordinaire de l'adulte, ne fait qu'un avec le français national du citoyen, dont fait évidemment partie la langue de l'État. Or, les formes et les pratiques linguistiques qui relèvent de l'un et de l'autre ne sont pas les mêmes, on l'a vu. D'où un conflit possible chez celui qui n'a pas objectivé l'occultation dont il est victime.

Ce qui confère à la langue son caractère proprement maternel, c'est l'oralité. En revanche, ce qui confère à la langue nationale son caractère proprement légitime, c'est la textualité. Or, l'oralité n'est pas uniquement restreinte au parler ordinaire pas plus que la textualité ne l'est à l'usage légitime. Leurs domaines respectifs se chevauchent.

Ainsi, les personnes morales que sont quand même, vis-à-vis du public, les Vigneault les Leclerc, les Brassens ou les Brel sont plus écoutées que lues. Leur poésie, qui se démarque sensiblement du parler ordinaire, incarne davantage aux yeux du francophone la réalité de la langue nationale que ne le fait un beau discours politique.

Il s'ensuit que l'introduction dans la langue nationale de formes et de pratiques linguistiques ressenties a priori comme étrangères au parler ordinaire n'est viable que dans la mesure où elles recourent à l'oralité de la langue pour se véhiculer. La langue poétique de nos chansonniers illustre pour nombre d'usagers la version la plus pure de la langue nationale des Québécois parce qu'elle est oralisée par le chant, ce qui suffit à préserver le caractère maternel du parler ordinaire.




9 Pour une analyse de l'idéologie québécoise de la langue, voir Corbeil (1975). [retour au texte]




L'inverse se rencontre aussi. Les formes et les pratiques identifiées comme étrangères à l'usage légitime, par ex. les sacres, les argotismes, les barbarismes, etc., ne peuvent participer à la définition de la langue nationale que dans la mesure où elles recourent à la textualité. Telle me semble être, par exemple, la portée du français d'un Claude Jasmin ou d'un Michel Tremblay pour la langue nationale des Québécois, d'un Ferdinand Céline ou d'un Raymond Queneau pour la langue nationale des Français. Le joual des premiers ou l'argot des seconds est « national » parce que la textualité confère à cet usage de la langue la légitimité qui lui fait défaut à l'oralité.

La langue nationale se situe donc, à mon avis, à l'exacte intersection de la langue maternelle et de la langue légitime. Cela revient à dire, en fin de compte, à l'intersection de l'état de la langue et de la langue de l'État Elle associe sans les confondre, malgré une frange toute en équivoque, le parler ordinaire et la langue légitime et ce, grâce à une double récupération qui tient à la fois de l'oralité et de la textualité.

Aspects de la phénoménologie
de la langue française

Passons maintenant à l'examen des manifestations qui me paraissent trahir la situation de conflit qui se greffe au point d'intersection de ces deux réalités que sont la langue de l'État et l'état de la langue.

Du point de vue du linguiste, les plus intéressantes se situent naturellement sur le plan soit des formes soit du fonctionnement propres à la langue française. La perspective globaliste à laquelle je m'en tiens ici permet de repérer un certain nombre de phénomènes agissant sur des objets différents selon une dialectique apparentée à celle des organismes vivants. Il y a donc une sorte de phénoménologie de la langue résultant des puissances téléonomiques fondamentales orientées les unes vers la préservation, dans cet organisme, de l'équilibre stable, et les autres vers l'activation de l'équilibre instable.

Cette dualité téléonomique de la langue s'exprime de trois manières différentes compte tenu de l'objet linguistique en cause. Il y a par conséquent :

  1. la VARIATION en regard de l'UNIFORMISATION linguistique sur le plan des formes phonétiques, lexicales, morphologiques et syntaxiques de la langue;

  2. les TENDANCES grammaticales ou autres en regard des RÈGLES syntaxiques et phonologiques sur le plan des mécanismes de la langue;

  3. les ERREURS de langage en regard des ÉCARTS de grammaire sur le plan des processus d'intériorisation de la langue.

La variation et l'uniformisation linguistiques

De manière générale, un phénomène de variation linguistique caractérise l'emploi de formes différentes susceptibles de jouer le même rôle dans l'énoncé en tant qu'unité discrète. Par exemple, sur le plan phonétique, l'emploi du R apical favorisé dans l'ouest du Québec et du R dorsal favorisé dans l'est jusqu'à une époque assez récente10. Ou encore, sur le plan lexical, l'emploi de mots apparemment équivalents en canadien-français tels que « con », « cabochon », « niochon », « niaiseux », « idiot », « nono », « innocent » ou « sans dessein ». Sur le plan syntaxique, la variation se manifeste entre autres par l'emploi du lexème « faque » (ça fait que) (Dessureault-Dober, 1974) ou celui des différentes structures de l'interrogation telles que : « viendront-ils? », « est-ce qu'ils viendront? », « (y) vont-tu v'nir? ».

La sociolinguistique, on le sait, a fait la preuve que la sélection des formes par le locuteur n'est pas aléatoire. Elle est, règle générale, fonction de la stratification sociale de la communauté linguistique à laquelle ce locuteur appartient.

Quelle est l'incidence du phénomène de la variation linguistique dans notre débat? Elle me paraît évidente. C'est elle qui définit l'état de la langue dans une très large mesure. Dans la variation linguistique réside la motivation des faits de langue, qu'ils soient d'ordre diachronique ou d'ordre synchronique.

La langue de l'État, par contre, résulte d'un phénomène inverse, celui de l'uniformisation linguistique, c'est-à-dire l'emploi de formes standardisées visant à l'unicité fonctionnelle. La norme se présente alors comme le résultat idéal de la téléonomie uniformisatrice.

Nul doute à cet égard que la langue de l'État incarne la formule la plus légitime et, par conséquent, la plus acceptée de la norme linguistique. Le système phonématique, par exemple, s'y restreint exactement aux trente-six sons du français dit universel. Les impératifs de la terminologie tendent à réduire au minimum les propriétés polysémiques, synonymiques et analogiques du vocabulaire. Les structures syntaxiques deviennent codifiées eu égard à des patrons structuraux qui en excluent toute une variété d'autres comme, par exemple, les structures avec détachement à gauche ou à droite du type : « les personnes à votre charge, elles, sont déductibles de vos impôts si... »; les structures avec répétition d'éléments du type : « c'est très, très, très intéressant, l'abattement sur la plus-value »; ou encore celles du type déictique tel que : « voilà une déduction à laquelle vous avez droit ». On retiendra en définitive que c'est l'uniformisation qui motive les faits de norme dont se nourrit la langue de l'État.




10 H. Cedergren s'est penchée sur cette question; les résultats préliminaires de son travail ont été rendus publia lors du congrès NWAVE 1980, Montréal : Université du Québec à Montréal, cf. aussi Sankoff (1981). [retour au texte]




Ce sont là, brièvement décrits, deux types de phénomènes qui manifestent, à mon sens, le conflit que doit intérioriser chaque jour le locuteurcitoyen. Mais que sait-on au juste des stratégies qu'il doit développer pour affronter la dialectique inhérente à cette espèce de téléonomie contraire qu'actualise chaque phénomène de variation et d'uniformisation linguistiques? À défaut de réponse, je ne ferai qu'évoquer ce problème en le situant d'une façon empirique.

Les récents travaux de W. Kemp (1979) sur l'emploi, chez les Canadiens français, d'un certain nombre de formes syntaxiques de relativisation sans antécédent et d'interrogation, directe ou indirecte, ont permis de dégager trois formes principales que ce chercheur a symbolisées, compte tenu d'une vingtaine de variantes phonétiques, par les éléments KES, KOS et SKE. À l'écrit, elles correspondent à « qu'est-ce », « qu'osque » et « ce que ».

D'un point de vue strictement descriptif, ces formes sont parfaitement commutables à l'intérieur des trois structures correspondantes, ce qui donne en théorie11 les neuf sous-structures ou variantes syntaxiques suivantes :

  1. RELATIVES : « On a vu { KES, KOS, SKE } tu veux. »

    1. on a vu qu'est-ce que tu veux.
    2. on a vu qu'osque tu veux.
    3. on a vu ce que tu veux.


  2. INTERROGATIVES INDIRECTES : « On sait {KES, KOS, SKE} tu veux. »

    1. on sait qu'est-ce que tu veux.
    2. on sait qu'osque tu veux.
    3. on sait ce que tu veux.


  3. INTERROGATIVES DIRECTES : « { KES, KOS, *SKE} tu veux? »

    1. qu'est-ce que tu veux?
    2. qu'osque tu veux?
    3. *ce que tu veux?

Voilà donc un exemple de libre occurrence de formes linguistiques qui me semble caractériser un aspect important de l'état de la langue des Canadiens français dans la mesure où la variation de ces trois éléments est fondée sur l'oralité.




11 En réalité, il n'y a que huit variantes qui soient usitées puisque (3c) n'existe pas. Ce « trou » dans le paradigme s'explique par l'incompatibilité de la structure interrogative avec la forme en SKE parallèle à celle qui existe dans : « Qui tu vois? »/« *Que tu vois? ».

Néanmoins, dans la mesure où il existe une autre variante spécifique, la forme en KWA, lexicalisée en KWASE, on obtient avec celle-ci une distribution compensatrice qui donne :

  1. on a vu quoi c'est que tu veux.
  2. on sait quoi c'est que tu veux.
  3. quoi c'est que tu veux?

Il s'ensuit que la commutabilité des formes variables peut être rigoureusement maintenue dans les trois structures concernées. [retour au texte]




Or, le phénomène de variation linguistique ne prend véritablement son sens qu'à partir du moment où le caractère commutable des éléments est corrélé à la dimension sociale de l'usage. C'est l'autre aspect important de l'état de la langue. On observe alors que cette liberté que nous venons d'observer est toute théorique.

En effet, la distribution de ces trois formes et de leurs variantes dans l'usage de la langue n'est pas aléatoire. En supposant que la distinction entre {KES} et {KOS} soit aussi syntaxiquement motivée qu'elle l'est entre {KES} et {SKE} — ce qui n'est vraisemblablement pas le cas — il appert que leur distribution dans les énoncés soit sociologiquement motivée.

C'est ainsi que, de manière générale, les formes en {KOS} ne se rencontrent que dans les couches situées au bas de l'échelle socio-économique et professionnelle tandis que les formes en {KES} voient leur usage se disperser au sein de toutes les couches sociales de l'échelle alors que celui des formes en {SKE} se cantonne significativement aux couches situées en haut de cette même échelle (Kemp, 1979 : 180).

Tendances et règles grammaticales

La seconde manifestation de la situation conflictuelle qui met aux prises la langue de l'État et l'état de la langue concerne les mécanismes propres au fonctionnement de la langue. Ces derniers sont décrits en termes de règles grammaticales qui sont censées fixer l'usage. Mais il existe de nombreux cas où l'observation des faits d'oralité révèle l'existence de phénomènes dont aucune règle grammaticale ne rend compte. Leur caractère régulier et systématique est alors à l'origine d'une tendance grammaticale dont l'existence est purement et simplement ignorée des usages régis par la textualité. Tendances et règles grammaticales sont donc irréductibles l'une à l'autre.

La tendance est une notion passablement informelle en théorie linguistique malgré qu'elle y soit fort usitée12. Néanmoins elle reçoit en sociolinguistique et même en psycholinguistique une caractérisation plus rigoureuse qui rend sa manipulation d'autant plus intéressante qu'elle permet d'éviter le piège de la règle formalisée ou même de la règle explicitement formulée.

Un cas patent de tendance est illustré en canadien-français par l'usage du genre. Cette question a été particulièrement traitée dans Barbaud et alii (1981). J'ai pu mettre en évidence que le phénomène — maintes fois remarqué — de la féminisation des substantifs phonologiquement structurés par une voyelle initiale n'est pas un phénomène empiriquement immotivé ni même aléatoire dans sa distribution sociologique. Il existe une « tendance », que l'on peut exprimer en termes de fréquence d'apparition probable, au sein d'une masse parlante canadienne-française, qui est génératrice d'énoncés tels que : « une autobus ben pleine », « une grosse hôpital », « une belle habit neuve », « une grande appartement », « une hôtel assez dispendieuse », etc.




12 Voir entre autres Chantefort (1976) en ce qui concerne les tendances relevées en canadien-français. [retour au texte]




Nul doute à mes yeux que la tendance à la féminisation soit, dans ce cas précis, un phénomène qui caractérise l'état de la langue dans toute son oralité. On peut même montrer que cette tendance spécifique s'actualise selon une courbe qui est fonction du type de société dans laquelle s'organise la masse parlante canadienne-française. J'ai pu mettre en évidence, en effet, qu'il y a des corrélations positives entre la force de cette tendance et la stratification sociale liée aux conditions socio-économiques et professionnelles des locuteurs. La tendance à la féminisation est d'autant plus forte que les locuteurs se situent au bas de l'échelle correspondant à cette stratification.

La tendance grammaticale ne serait qu'un cas particulier de variation linguistique n'eût été deux différences essentielles : elle concerne ici une catégorie de la langue, p. ex le genre, et non une forme; et elle met en cause un mécanisme plus général, celui de l'accord qui implique, quant à lui, les autres éléments variables : pronoms, adjectifs, participes passés.

Le phénomène de féminisation permet donc de mettre en évidence la tension que fait naître l'état de la langue en regard de la langue de l'État. On se rend compte qu'un tel phénomène obéit à une dynamique interne de l'oralité. Il est tributaire d'une sorte de propriété téléonomique de la langue française de nature évolutive. La tendance grammaticale exprime une force linguistique qui est orientée vers la recherche d'un équilibre instable nécessaire à la lente transformation du français.

De toute évidence, la tendance grammaticale est absente de la langue de l'État. Les règles lexicales et syntaxiques qui rendent compte de la langue de l'État eu égard au genre, qu'elles soient de nature descriptive ou prescriptive, ne sont pas autre chose que le produit de l'usage légitime lié à la textualité. Elles excluent la féminisation des noms à initiale vocalique.

Tendances grammaticales et règles entrent alors en conflit ouvert parce que la grammaire de la langue de l'état résulte de propriétés téléonomiques contraires aux précédentes. Les règles grammaticales expriment une force linguistique qui, elle, est tout orientée vers la recherche de l'équilibre stable que tout système tend à conserver.

Or, le locuteur-citoyen est souvent confronté à la situation de devoir faire usage de la langue de l'État ou de quelque chose qui lui ressemble fort à titre de producteur d'énoncés. Il n'a pas d'autre choix que de solliciter sa compétence linguistique active.

Il est alors acculé à la nécessité d'effectuer une sorte de désapprentissage de chacune des tendances grammaticales qu'il a plus ou moins intériorisées en tant que locuteur natif. Mais il doit simultanément lui substituer une règle grammaticale objet d'un apprentissage souvent long et pénible. Bref, la tendance grammaticale doit se désapprendre alors que la règle grammaticale, elle, doit, au contraire, s'apprendre.

Le moins que l'on puisse dire pour conclure, c'est que notre connaissance actuelle de cette double opération mentale accomplie par le sujet parlant demeure insuffisante.

L'erreur de langage et l'écart de grammaire

La troisième et dernière manifestation qu'il est possible d'identifier en tenant compte de la situation conflictuelle de l'état de la langue et de la langue de l'État a trait aux processus grâce auxquels un sujet parlant, de locuteur natif qu'il est, se mue graduellement, pour ainsi dire, en locuteur-citoyen.

Dans le cadre de la distinction fondamentale qu'il est courant d'établir en psycholinguistique entre processus d'acquisition du langage et processus d'apprentissage d'une langue particulière ou d'un usage particulier de cette langue, je récuserai ici le terme de faute qui globalise indûment, dans la littérature non spécialisée, les faits qui sont rattachés à l'erreur comme à l'écart13.

Il n'y a évidemment pas de connotation péjorative au terme d'erreur de langage que j'utilise ici pour désigner plusieurs sortes de maldonnes qui affectent certains énoncés produits par un sujet parlant dont la compétence linguistique n'est pas encore parvenue à maturité.

L'erreur se retrouve habituellement dans le langage enfantin mais elle se rencontre aussi dans le discours de certains aphasiques. Certaines maldonnes que font les adultes en situation d'apprentissage d'une langue seconde sont en réalité des variantes éloignées d'erreurs de langage.

L'erreur langagière est, en principe, le résultat de l'application erronée de règles que le jeune locuteur natif a déjà intériorisées à partir des données accessibles et préalablement traitées par sa compétence linguistique. Elle s'explique généralement en termes d'induction ou d'inférence logique mais inefficace. Le fondement d'une telle démarche cognitive réside bien sûr dans le pouvoir prédictif des règles existant dans une langue particulière. Toute erreur est donc en principe révélatrice d'une stratégie perceptivocognitive quelconque.

Le cas le plus classique de maldonne ou d'erreur langagière est illustré par le phénomène de la « surgénéralisation » morphologique qui affecte immanquablement les énoncés oraux et écrits (écriture et lecture également) produits par un jeune locuteur jusqu'à la pré-adolescence. Il est à peu près admis maintenant que la surgénéralisation est un processus cognitif de mises en hypothèse, successives ou simultanées, s'appliquant à un élément de la langue dont la forme efficace demeure inconnue du jeune locuteur.




13 Il existe une certaine confusion dans la littérature spécialisée de psycholinguistique, de didactique de la langue maternelle ou de psycho-pédagogie. Le terme erreur y est employé souvent à la place de faute de grammaire alors que celui d'écart y est souvent donné comme équivalent d'erreur de langage. Cette confusion me semble strictement d'ordre terminologique et n'entraîne pas, je crois, de conséquences désastreuses du point de vue théorique pour peu que l'on fixe la définition des mots. [retour au texte]




L'expérience et, aussi, la connaissance objective finissent par éliminer toutes les hypothèses conduisant à la production de formes inefficaces, c'est-à-dire, en fin de compte, d'énoncés agrammaticaux, mal formés ou inacceptables. C'est l'aspect « longitudinal » de cette stratégie particulière qui explique dans bien des cas pourquoi certains locuteurs maintiennent jusqu'à un âge fort avancé et même quand ils sont adultes certaines erreurs de ce type : leur expérience linguistique ne leur a pas donné l'occasion de lever les hypothèses concernant la forme efficace d'un élément particulièrement irrégulier de la langue. On comprendra par ailleurs que le désapprentissage lié à cette stratégie devient presque impossible à effectuer chez le locuteur qui aurait maintenu l'erreur jusqu'à l'âge adulte.

Certaines erreurs classiques dues à une surgénéralisation morphologique peuvent être illustrées par des séquences telles14 :

  1. ils sontaient tous morts.
  2. elle a pas répond au téléphone.
  3. ils ont parlé à les enfants.
  4. c'est une femme qu'a venue tout à l'heure.
  5. faut pas qu'i jousent là.
  6. je m'ai pas lavé les mains.

Sommes-nous si loin que cela de notre problématique? Certainement pas car j'estime que l'erreur est du domaine de l'état de la langue. L'erreur de langage est tributaire du processus de l'acquisition d'une langue particulière par un sujet parlant. Elle relève exclusivement de l'oralité. L'erreur est donc nécessaire au développement et à la fixation définitive de la compétence linguistique. Exclure (erreur d'une définition de l'état de la langue, revient à faire preuve de discrimination à tout le moins intellectuelle. L'état de la langue n'a pas à être défini uniquement en fonction de l'adulte mâle de bonne éducation.

Le lien conflictuel qui dès lors s'établit avec la langue de l'État devient maintenant plus apparent. Je considère en effet que l'écart de grammaire relève davantage du domaine défini par la langue de l'État. Tandis que l'erreur est un fait de langue, (écart est, quant à lui, un fait de norme.

La langue de l'État et les autres usages qui lui sont apparentés sont allergiques à l'écart. Ils ne le tolèrent pas. L'écart de grammaire est un pur produit de la textualité dans la mesure où il se définit comme l'application déficiente soit par omission, soit par falsification ou encore par « mésinterprétation » ou plus simplement par ignorance de la règle dont tout locuteur est censé avoir la connaissance.




14 Pour une synthèse des recherches récentes dans le domaine des performances orales des enfants, susceptible d'illustrer le phénomène de la surgénéralisation et nombre d'autres qui lui sont apparentés, voir Gagné et Pagé (1981). [retour au texte]




Dès l'instant où la langue devient pour un sujet parlant un objet de connaissance et non plus seulement un objet d'acquisition, celui-là change son statut de locuteur natif pour celui de locuteur-citoyen. La langue de l'État prime la langue maternelle. Autant l'une s'avère le royaume de l'enfant, autant l'autre est le bien inaliénable de l'adulte parvenu à sa pleine maturité linguistique.

L'écart peut être qualifié de phonétique (aréoport/aéroport), de lexical (introduire/présenter quelqu'un), de syntaxique (calculer que + P/estimer que + P), de structural comme en canadien-français, l'emploi de tout15 illustré ci-après :

  1. La maîtresse a tout laissé sortir les enfants.
  2. La maîtresse a laissé sortir tous les enfants.

L'identification de l'écart est rendue possible par le dispositif d'élimination des énoncés non conformes associé à la langue d'État : la norme. C'est dans la langue de l'État que la norme trouve, encore de nos jours, sa raison d'être authentique, une raison d'être que la langue française tout particulièrement continue d'honorer.

En conclusion de ce point, on retiendra que le locuteur français est soumis à une tension contradictoire découlant de la différence des processus cognitifs que sollicitent chacune de ces deux entités que sont l'état de la langue et la langue de l'État. Le dispositif de tolérance, lié à l'erreur de langage, implique des comportements antinomiques et parfois même irréconciliables avec ceux que commande le dispositif de rejet sous-jacent à l'écart de grammaire.



Conclusion

Au terme d'une analyse qui s'était donné pour objectif de dégager les éléments générateurs de la situation conflictuelle entre la langue de l'État et l'état de la langue, on ne saurait éviter un certain nombre de questions qui nous feraient déborder largement le cadre de cet article.

Parmi les plus cruciales, il s'agit de savoir comment résoudre, ou du moins atténuer, les tensions qu'éprouve tout locuteur-citoyen à des degrés variables. Davantage, il convient d'évaluer la portée véritable du pouvoir d'aliénation et du pouvoir de libération que recèle la langue de l'État eu égard à l'état de la langue issu des performances de chaque locuteur.




15 Pour une analyse syntaxique du comportement de /tout, tous, toutes/, voir Daoust-Blais et Lemieux-Niéger (1979). [retour au texte]




À ce dernier, il incombe de se sevrer des aliénations que comporte sa langue maternelle vis-à-vis de la réalité langagière du monde moderne. L'oralité ne peut prétendre gouverner de nos jours les multiples usages du langage régis par la textualité.

Il est vrai que le recours aux formes vernaculaires du parler ordinaire répond au besoin profond du locuteur natif de s'identifier à la communauté. n est non moins vrai que le recours aux formes protocolaires de la langue légitime est susceptible de répondre au besoin vital du locuteur-citoyen de se mobiliser en raison du projet national.

En tant que dépositaire de l'état de la langue, le locuteur natif se doit de devenir actionnaire de la langue de l'État. Dans son effort personnel d'adaptation à la dimension protocolaire du langage et de compréhension des exigences de la textualité réside l'essentiel de son accomplissement en tant que sujet parlant.

À titre de dépositaire principal de la langue légitime, il incombe à l'État de ne pas usurper le pouvoir que lui confère ce rôle dans une société comme la nôtre. Il se doit en particulier de ne pas outrepasser les limites afférentes à la textualité car la loi ne peut régir, même de loin, l'oralité de la langue maternelle.

Il n'y a finalement qu'un seul choix possible pour l'État qui désire atténuer les tensions qui sont liées à la réalité langagière de notre époque et c'est de réduire les inégalités sociales en espérant, par là, réussir à diminuer les discriminations qu'occasionne l'usage légitime de langue.






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