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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XVI

La normalisation linguistique,
terminologique et technique
au Québec

Par Guy Rondeau


Introduction

Précisons d'abord que le titre qui précède ne doit pas laisser entendre que nous aborderons successivement trois aspects de la normalisation dont chacun est, en soi, un sujet d'étude. Outre, en effet, qu'un travail envisagé dans cette optique aurait une ampleur telle qu'il ne saurait trouver place dans les limites que l'on a fixées aux différents auteurs, il comporterait, de plus, le grave inconvénient de reprendre des questions déjà traitées ailleurs dans le présent ouvrage. En conséquence, la normalisation linguistique, celle qui touche la langue générale, ne sera abordée, sauf pour un bref survol historique, que dans la mesure où elle implique une intervention de l'État (car la norme linguistique générale est également façonnée par l'intervention simultanée et convergente de nombreux autres facteurs, comme les médias, la production littéraire, l'enseignement, les contacts linguistiques, les usages sociaux, etc., que nous laisserons de côté). De la même manière, nous ne traiterons des questions de normalisation technique, celle qui s'applique aux produits et aux procédés, que dans la mesure où elle peut exercer une influence sur la normalisation terminologique. Pour tous ces motifs, la place la plus importante sera accordée à la normalisation terminologique, à laquelle sont consacrées les deux dernières parties de notre propos.



La normalisation en général

La normalisation est essentiellement un phénomène d'ordre socioéconomique. Né dans la foulée de l'industrialisation et des nombreux progrès techniques et scientifiques qui ont caractérisé le premier tiers du XXe siècle, ce phénomène a été ralenti par la Deuxième Guerre mondiale, pour reprendre en s'amplifiant dès le début des années cinquante. La normalisation a essentiellement pour but de faciliter — pour ainsi augmenter leur volume — les échanges commerciaux sur le plan international. Elle s'appuie, fondamentalement, sur les deux postulats suivants. a) la normalisation des produits et des procédés, en assurant l'interchangeabilité, favorise le commerce (ainsi, par exemple, le produit pharmaceutique X, s'il se conforme à une norme internationale, pourra être vendu dans tous les pays qui ont adopté cette norme); b) la normalisation des produits et des procédés, en éliminant le fait main, permet de réduire les coûts de production en favorisant la fabrication de masse ou en série. Les multinationales ont, très tôt, compris que la normalisation entraîne de multiples avantages économiques: c'est pourquoi elles y consacrent des sommes importantes.

Outre les retombées économiques, qui ne sont, en général, recueillies que par un petit nombre de bénéficiaires, la normalisation entraîne des retombées socioculturelles qui, elles, atteignent des couches de population plus larges. En effet, en touchant des secteurs comme l'habitation, le vêtement, l'alimentation, l'électro-ménager, le transport, l'information, etc., la normalisation s'attaque à des modes de vie, qu'elle tend à niveler, à standardiser1.

Mais la normalisation donne lieu à un autre type de retombées d'ordre socioculturel, auxquelles nous nous intéressons plus particulièrement, celui des terminologies. En effet, les produits et procédés qui ont fait l'objet d'une normalisation doivent être dénommés sans ambiguïté, ce qui entraîne un besoin de normalisation terminologique. Paradoxalement par ailleurs, le commerce international constitue un terrain favorable à la prolifération de la synonymie terminologique en poussant, par exemple, les différents fabricants d'un même objet à lui donner chacun une appellation distinctive, ce qui constitue un autre facteur contribuant à la nécessité de la normalisation terminologique.

INFRASTRUCTURES SUR LESQUELLES S'APPUIENT
LES DIFFÉRENTS ASPECTS DE LA NORMALISATION
AU QUÉBEC

Normalisation des produits et des procédés

L'organisme normalisateur principal, dans ce domaine, est le Bureau de normalisation du Québec (BNQ), qui se trouve être également un organisme « rédacteur de normes accrédité » auprès du Conseil canadien des normes2. Il s'ensuit que les normes édictées par le BNQ sont, le plus souvent, en conformité avec des normes adoptées par le pouvoir central. Or, ces dernières, qui se conforment la plupart du temps à des normes internationales, sont d'abord rédigées en langue anglaise, de sorte que les terminologies qu'elles contiennent dans leur version française sont en grande majorité des terminologies de traduction. Même les normes de l'Association française de normalisation (AFNOR) n'échappent pas toujours à cette caractéristique, car elles sont souvent le reflet et la transposition de normes internationales rédigées d'abord en langue anglaise3. La situation se complique, de plus, du fait qu'un bon nombre de normes internationales sont d'abord rédigées en anglais, mais dans des pays non anglophones, comme c'est souvent le cas pour l'Organisation internationale de normalisation (ISO). On peut, dès lors, concevoir les difficultés qui se posent à des organismes de normalisation dont la langue de travail est le français, comme le BNQ ou l'AFNOR, quand il leur faut produire une version nationale d'une norme internationale dont la version originale a été rédigée en anglais dans un pays où, par exemple, la langue première des normalisateurs est l'allemand.




1 Pour une étude plus détaillée de cette question, on pourra consulter notre Introduction à la terminologie (Rondeau 1981 : 4-8). [retour au texte]

2 Ces organismes sont, à l'heure actuelle, au nombre de cinq et ils comprennent, outre le BNQ, l'Association canadienne du gaz, l'Office des normes générales du Canada, l'Association canadienne de normalisation et les Underwriters' Laboratories of Canada. Notons que la langue de rédaction des quatre derniers est l'anglais, de sorte que les terminologies qui se trouvent dans les versions françaises des normes produites par ces organismes sont des terminologies de traduction.

Il faut noter, de plus, que ces organismes publient, outre des normes relatives aux produits et aux procédés, des normes terminologiques. Ces dernières ne possèdent pas, cependant, le caractère officiel que confèrent les avis de normalisation de l'Office de la langue française du Québec [retour au texte]




Il faut noter, toutefois, une importante différence entre les compétences en matière de normalisation terminologique dévolues à l'AFNOR et au BNQ. L'AFNOR jouit, en effet, d'un pouvoir implicite de normalisation terminologique, en ce sens que toutes les versions françaises des normes (nationales ou internationales) qu'elle adopte sont considérées généralement dans la francophonie, et notamment au Québec, comme normalisées dans leur forme linguistique; ce qui signifie que, par exemple, les terminologies françaises contenues dans des normes publiées par l'AFNOR pourront être versées dans la Banque de terminologie du Québec et s'accompagner d'une cote de pondération équivalant à la catégorie de « normalisé ». Il n'en va pas de même pour les normes publiées par le BNQ, dont les textes, y compris les terminologies qui s'y trouvent, sont soumis, lorsque ce dernier le juge nécessaire, à l'Office de la langue française (OLF). Lorsque, comme ce fut le cas récemment pour le Système international de mesures (SI), l'OLF avalise le texte d'une nomme publiée par le BNQ, les terminologies et les définitions contenues dans cette norme reçoivent la sanction officielle de la normalisation.

Normalisation des termes et normalisation de la langue générale

C'est, à deux exceptions près4, à (Office de la langue française que le législateur a confié, par le biais de la Charte de la langue française, le mandat de normaliser les terminologies (termes en usage dans les langues de spécialité) ainsi que certains mots ou expressions de la langue générale, et d'établir une norme québécoise relative à l'usage du français dans les communications officielles et institutionnelles.




3 À l'exception des normes rédigées et adoptées par des organismes internationaux qui, comme la Commission électrotechnique internationale (CEI), ont leur siège social en France et produisent des versions originales en langue française. [retour au texte]

4 Ces deux exceptions sont le domaine de la toponymie (voir Normalisation toponymique) et celui de la rédaction des lois. Au sujet de ce dernier, l'Office de la langue française peut être considéré comme un organisme consultatif, mais c'est le ministère de la Justice qui conserve toute l'autorité, non seulement quant au contenu des lois, mais également quant aux formes linguistiques dans lesquelles elles s'expriment. [retour au texte]




En ce qui concerne les terminologies, l'Office de la langue française a mis en place une structure comportant des commissions sectorielles de terminologie et une commission centrale.

Quant à l'établissement d'une norme linguistique québécoise relative à l'usage officiel et institutionnel du français, il est présentement en cours et il se présentera sous forme d'un ensemble d'énoncés de politique dont le premier : Énoncé d'une politique relative à Pemprunt linguistique de formes étrangères, a été publié (Éditeur officiel du Québec) à l'automne 1980.

Normalisation toponymique

La normalisation des noms de lieux et, par extension, celle des génériques d'odonymes (rue, place, avenue, chemin, lac, rivière, etc.) relèvent, de par la Charte de la langue française, de la Commission de toponymie.

Il y a concertation entre la Commission de terminologie et la Commission de toponymie, concertation qui se traduit par la présence du président de la première aux séances de travail de la seconde. Toutefois, en cas de litige, — ce qui ne se produit que fort rarement —, c'est le Conseil de l'OLF qui tranche la question. Ainsi, récemment, les avis des deux commissions ne concordaient pas quant à l'emploi de la majuscule à l'initiale des points cardinaux dans les génériques d'odonymes (p. ex. rue Sainte-Catherine ouest ou Ouest); l'Office de la langue française a opté pour la seconde formule.



Aspects sociolinguistiques
de la normalisation linguistique en général
et de la normalisation terminologique en particulier

La normalisation linguistique, qu'elle s'adresse à la langue générale (ou commune) ou aux langues de spécialité, touche aussi bien les personnes physiques que les personnes morales habitant le territoire où elle est appliquée. Elle régit l'usage linguistique d'un certain nombre de personnes morales comme, par exemple, l'Administration, l'Éducation (y compris les maisons d'édition de manuels scolaires), l'Entreprise dans ses rapports économiques avec l'État, les médias, etc. Les contraintes ainsi imposées, bien qu'elles laissent aux usagers pris individuellement l'entière liberté du choix de leurs modes d'expression dans leurs communications non institutionnelles, ne s'en répercutent pas moins sur l'usage linguistique général, le modifiant peu à peu, et de façon non perceptible à la majorité des sujets parlants. La normalisation linguistique peut alors se comparer à une force orientée vers le changement des habitudes linguistiques des membres d'une même communauté linguistique5.

À cette force s'oppose celle de l'inertie des sujets parlants, elle-même fondée à la fois sur une résistance naturelle au changement et sur un attachement à la tradition.

La normalisation linguistique et, dans ce cas, surtout terminologique, comporte un autre aspect sociolinguistique important: c'est le rôle qu'elle peut jouer dans la protection de l'intégrité d'une langue en mettant un frein à un envahissement trop massif de formes linguistiques en provenance, d'une autre langue. Pour citer un exemple, c'est dans ce sens que vont les décrets linguistiques adoptés par la France au cours des dernières années (voir OLF 1973).

L'application à la situation québécoise des postulats généraux qui précèdent mène aux constatations suivantes :

La normalisation linguistique par incitation a existé bien avant que la normalisation linguistique ne soit institutionnalisée par la Charte de la langue française en 1977. En effet, l'histoire du parler français sur le territoire actuel du Québec est jalonnée d'interventions de personnes ou de groupes qui ont tour à tour milité en faveur de la sauvegarde ou de l'épuration de la langue française. Cette normalisation par incitation a même touché, au début du siècle, la terminologie, avec le vocabulaire du chemin de fer de J.-E. Prince, publié dans le Bulletin de la Société du bon parier français au Canada. La normalisation par incitation est devenue institutionnelle avec la création, en 1961, de l'Office de la langue française, remplacé plus tard par la Régie de la langue française (1974-1977). Elle n'a pas été abolie sur le plan institutionnel par la Charte de la langue française, qui l'a intégrée dans une structure plus vaste de normalisation officielle.

Sans vouloir tracer un tableau historique de la normalisation linguistique par incitation, nous considérerons brièvement les principales étapes de l'évolution de ce phénomène au Québec et nous noterons les influences qu'il a pu exercer, ainsi que les réactions qu'il a pu provoquer chez les groupes comme chez les membres de la société.

On peut distinguer trois grandes étapes dans l'évolution de ce phénomène: a) de la fin du Régime français jusqu'au milieu du XXe siècle; b) de la fin des années quarante jusqu'à la fin des années soixante; c) du début des années soixante-dix à nos jours.

La première période est marquée au coin de la résistance et du repli sur soi d'une société qui comporte trois points d'ancrage interreliés et indissociables l'un de l'autre : la langue, la religion et la race; à ces trois valeurs s'ajoute celle du sol, pour former la patrie.




5 D'autres forces vont dans la même direction et le même sens, mais il n'y a pas lieu d'en traiter ici, pas plus que de celles qui, comme les règles de l'orthographe et les exigences des éditeurs, vont dans une direction opposée. [retour au texte]




La normalisation linguistique (par incitation) de l'époque reflète les traits de cette société : elle s'exprime dans des chroniques de langue et des recueils de mots caractérisés d'une part par une attitude défensive à l'égard des anglicismes lexicaux qui, par le biais de l'industrie et du commerce, avaient envahi, surtout pendant le premier siècle (1760-1860), la langue générale6; caractérisés également par un souci de correction et de pureté de la langue. Par ailleurs, la normalisation linguistique doit se faire sans contacts avec la mère patrie, puisque les ponts sont coupés, d'abord pour des motifs politiques (traité de Paris), puis, au moment de la Révolution française, pour des motifs religieux. Ce n'est donc pas le français hexagonal qui sert d'étalon, mais celui qu'ont légué les ancêtres; c'est, comme noteront plus tard Adjutor Rivard et L.-P. Geoffrion, « la langue de l'Île-de-France, telle qu'elle était déjà répandue dans les provinces du centre, du nord et de l'ouest, lors des grandes émigrations en Amérique; nos pères, venus de ces régions, nous l'ont léguée, et nous l'avons conservée... » (S.P.F.C. 1930 : VIII). Ces trois traits caractéristiques de la première période : attitude défensive, souci de la pureté de la langue et préservation d'un héritage se trouvent résumés par l'expression « survivance de la langue française »,qui a eu cours jusque dans les années quarante de notre siècle.

Sur le plan sociolinguistique, on constate qu'il s'est établi, à l'égard des questions d'ordre langagier, un certain clivage entre, d'une part, les promoteurs de la « sauvegarde » de la langue française, minoritaires, élitistes et souvent isolés et, d'autre part, la masse populaire. Ce n'est, en effet, que dans des cercles restreints que se discutent les questions linguistiques. La majorité de la population s'intéresse peu à ces questions, pour les motifs suivants : a) dans les populations rurales, les plus importantes en nombre, il n'y a pas de problème linguistique : on parle la langue apprise à la maison et à l'école, avec les particularités de la région que l'on habite. Le peu de mobilité des populations et l'absence d'industries secondaires constituent un rempart contre l'anglicisme, qui ne peut s'infiltrer que par la voie de l'industrie primaire (p. ex l'exploitation forestière). Par ailleurs, les journaux sont rares et relativement peu lus, de sorte que les chroniques de langue n'atteignent pas les « habitants ». b) Dans les agglomérations urbaines, plus industrialisées, la masse des ouvriers adopte également à l'égard des questions linguistiques une attitude d'indifférence, mais pour des motifs qui ne sont pas les mêmes. Pour les ouvriers, qui travaillent sous la direction de contremaîtres anglophones, il n'y a guère de choix : on adopte des terminologies anglaises, quitte à en franciser la prononciation; seuls les artisans ou les membres des corps de métiers continuent à travailler en français. Pour les notables et les commerçants, la simple survie est une question beaucoup plus importante que la survivance de la langue française7.




6 On peut voir dans ce fait les racines d'une attitude d'hyperdéfensivité à l'égard des mots anglais qui caractérise bon nombre de Québécois francophones. C'est en vertu de cette attitude que, par exemple, le mot « stop » rencontre des opposants irréductibles. Assez curieusement, cependant, le rejet ne s'applique qu'aux mots qui éveillent une image anglaise; c'est ainsi que, par exemple, « transmission » au sens de « boite de vitesse » passe en général inaperçu, bien qu'il s'agisse, dans ce cas, d'un véritable mot anglais. [retour au texte]

7 On peut probablement voir dans ce fait les origines d'une attitude de déférence que vouent bon nombre de Québécois à la langue anglaise et à ce qu'elle représente sur les plans social et économique. Cette attitude s'est manifestée de plusieurs façons, qu'un exemple suffira à illustrer : les raisons sociales des PME, même dans des régions à très forte majorité francophone, ont pendant longtemps été unilingues anglaises. [retour au texte]




Dans les milieux ruraux aussi bien qu'urbains cependant, la petite école maintient le flambeau, constituant ainsi un élément de normalisation par incitation : on y enseigne le « bon parler français », sous forme de leçons de vocabulaire, de brefs exposés occasionnels, de joutes, jeux et concours, etc.

On peut résumer cette période en disant que la normalisation linguistique par incitation y a servi principalement à maintenir vivante la langue française au Québec, que les préoccupations linguistiques y sont demeurées, sous des formes diverses, à l'état latent dans l'esprit des Québécois en général, à l'exception de groupes ou d'individus qui s'y sont intéressés de façon plutôt isolée, et qu'en conséquence ces questions, sans tomber dans l'oubli, ont été reléguées à l'arrière-plan. La « correction » (au sens actif) du langage porte essentiellement sur les éléments lexicaux et phonétiques de la langue, et elle s'aligne moins sur le français de France que sur la langue des aïeux.

La seconde période est marquée par trois facteurs sociologiques importants. a) le début de l'ère industrielle, qui n'est pas sans liens avec la Deuxième Guerre mondiale et a pour conséquence directe d'importantes migrations vers les centres urbains; b) la fermentation et l'épanouissement de ce qu'on a appelé depuis la Révolution tranquille, qui a bouleversé toutes les échelles de valeur de la société québécoise et, enfin, c) la réforme de l'enseignement, dont fun des effets les plus lourds de conséquence fut de permettre l'accessibilité de tous à l'éducation, pauvres comme riches, ouvriers et paysans aussi bien que fils de notables, citoyennes autant que citoyens.

Ces trois facteurs ont exercé des influences multiples, et parfois conflictuelles, sur les préoccupations linguistiques des membres de la société québécoise.

Le premier facteur a eu pour effet, d'abord, un renforcement de l'envahissement des terminologies non françaises, puis, le début de la dislocation des cellules qu'avaient constituées jusqu'alors les paroisses et les villages. La migration vers les centres urbains a entraîné une modification importante des habitudes langagières et, par voie de conséquence, une expansion de l'usage d'une langue caractérisée dans son ensemble par la présence d'archaïsmes importés des campagnes, d'anglicismes et de barbarismes, qu'un militant de la normalisation par incitation de l'époque, le Frère Untel, a globalement stigmatisée sous l'étiquette de joual.

Le second facteur, en conjonction partielle avec le premier, a eu d'abord pour effet de jeter des ponts culturels entre le Québec et la France, puis, plus tard, la francophonie, en favorisant la circulation de documents variés (ouvrages, manuels, revues, etc.), ainsi que le déplacement des personnes. Ensuite, comme il a coïncidé avec une expansion rapide des médias électroniques, il a marqué le début de l'influence considérable qu'exerce sur les sujets parlants la langue utilisée par la radio et la télévision. Ces dernières sont devenues, accessoirement mais de façon très palpable, des agents de transformation des habitudes langagières. Enfin, la notion de liberté individuelle véhiculée par le second facteur, et dont la manifestation primordiale est le rejet des règles conventionnelles, s'est manifestée dans l'expression linguistique des Québécois.

Sur le plan sociolinguistique, ces effets se sont traduits par les phénomènes suivants : a) la découverte d'une langue française hexagonale, sur laquelle certains ont voulu s'aligner de façon inconditionnelle, mais que d'autres ont rejetée comme étrangère, d'où l'existence en parallèle de deux normes linguistiques, — que l'on observe encore aujourd'hui —, pour le théâtre, la création littéraire, les téléromans, les chansonniers, les enseignants, les étudiants, etc.; b) la disparition relativement rapide de plusieurs particularités langagières régionales, notamment sur les plans du lexique et de la prononciation, ce que l'on peut observer, par exemple, en comparant avec les habitudes langagières contemporaines des Québécois les données présentées dans l'Atlas linguistique de l'est du Canada (Dulong et Bergeron : 1981).

Le troisième facteur a eu un triple effet : a) celui d'augmenter considérablement le niveau moyen de scolarisation des Québécois; b) celui d'étendre cette scolarisation à tous les éléments de la société; c) celui d'introduire, par le truchement d'un enseignement scientifique et technique plus poussé, des terminologies et même des schèmes de pensée étrangers.

On peut observer, sur le plan sociolinguistique, une double réaction produite par le troisième facteur : a) une sensibilisation accrue, de la part d'un plus grand nombre de Québécois, à l'égard des questions linguistiques, d'où une normalisation linguistique volontaire, individuelle et issue de la base, plutôt que conseillée d'en haut par une élite; b) une prise de conscience collective de la dimension internationale de la francité et des problèmes de normalisation linguistique qui en découlent.

On peut résumer la seconde période en disant qu'elle a marqué la fin de l'ère défensive quant à la qualité de la langue, que les interventions en matière de normalisation linguistique par incitation y sont devenues plus nombreuses et ont fait appel à des moyens plus variés, que les problèmes de normalisation linguistique se sont étendus non plus seulement à la langue générale, mais également aux langues de spécialité. Il est apparu également que, pour un certain nombre de Québécois, l'identité culturelle et ethnique doit se manifester dans une forme de langage qui reflète une appartenance à une entité géo-politique.

La troisième période coïncide avec une accélération rapide du phénomène de normalisation linguistique par incitation, qui se manifeste sous plusieurs aspects : a) la loi créant la Régie de la langue française institue une véritable politique d'incitation; b) les médias électroniques multiplient les émissions portant sur des questions linguistiques; c) la publicité adopte un langage plus soigné et fait appel à des messages culturellement plus près des Québécois; d) les publications abondent grammaires, dictionnaires normatifs, etc.; e) la langue de l'Administration devient plus soignée, et même la qualité linguistique des textes de loi fait l'objet d'une étude à l'occasion des refontes. La mise en place de deux organismes, le nouvel Office de la langue française et le Conseil de la langue française, vient renforcer le mouvement.

L'ensemble de ces facteurs ainsi que d'autres du même ordre contribuent puissamment à modifier les habitudes langagières des Québécois ainsi que leur attitude générale à l'égard de la correction du langage. Les politiciens adoptent un niveau de langue moins négligé, certains archaïsmes de prononciation (notamment [we] —> [wa]) s'estompent graduellement, le vocabulaire des sujets parlants s'enrichit. Les grandes universités francophones se dotent d'organismes dont la mission est d'assurer la qualité de la langue. Un nombre de plus en plus grand de Québécois perdent cette gêne que l'on éprouvait à « bien parler », de peur de se faire remarquer. Le succès de la campagne publicitaire qui eut pour slogan : « Le français, je le parle par coeur » est révélateur à cet égard.

La normalisation linguistique officielle

C'est en 1973, dans le cadre d'un colloque international de terminologie de l'OLF, que l'étude de cette question a été abordée, pour la première fois au Québec, de façon systématique; c'est de la même époque que datent les premières ébauches d'une infrastructure de normalisation terminologique mise en place cinq ans plus tard, dont l'essentiel est décrit dans un dépliant intitulé Commission de terminologie de l'Office de la langue française. Les premiers actes de normalisation ont été publiés dans la Gazette officielle du Québec8 en 1979. Par normalisation linguistique officielle, nous entendrons, dans les lignes qui suivent, les avis de normalisation ou de recommandation ainsi publiés.

Sur le plan sociolinguistique, la normalisation linguistique officielle a pour objectif prioritaire, à l'heure actuelle, l'amélioration de la qualité du français, langue de travail; en ce sens, elle agit en complémentarité avec les efforts de francisation des entreprises. Son influence sur les habitudes langagières des groupes et des individus est, par conséquent, d'une importance considérable, d'où la nécessité, pour l'OLF, de maintenir des relations étroites et constantes avec des spécialistes de différents domaines d'activités. La normalisation linguistique, en effet, ne peut se faire en vase clos, car elle risquerait alors de demeurer lettre morte.




8 Les premiers décrets de normalisation ont été publiés en France en janvier 1973. [retour au texte]




La normalisation linguistique officielle doit également tenir compte de ce qui est ressenti comme un besoin par les usagers. C'est pourquoi les travaux de la Commission de terminologie de l'OLF sont orientés principalement en fonction des demandes soumises par des usagers, individuellement ou en groupes. C'est ce qui explique, d'ailleurs, la satisfaction générale et la rapidité avec laquelle passent dans l'usage la plupart des actes de normalisation de l'OLF. Pour ne citer que deux exemples, la normalisation des dénominations des véhicules de plaisance (motocaravane, tente-caravane, etc.) a été acceptée avec satisfaction par les associations de camping et caravaning; la normalisation de la place du $ passe rapidement dans l'usage, comme on peut le constater dans les placards publicitaires.

La normalisation linguistique officielle a d'autres objectifs, qu'elle ne néglige pas pour autant, comme le montrent les deux exemples cités au paragraphe précédent. Mentionnons, pour mémoire, l'amélioration de la qualité de la langue de l'Administration, y compris les organismes parapublics, de la langue des affaires, de la langue de l'enseignement et de la langue des médias. Par cet ensemble de préoccupations, la normalisation linguistique officielle atteint toutes les couches de la population.

NORMALISATION, RECOMMANDATION ET HARMONISATION

Normalisation

La normalisation linguistique au Québec présente certaines caractéristiques que nous allons aborder brièvement Premièrement, comme c'est le cas pour la France, mais également pour l'URSS ainsi que nombre d'autres pays, elle revêt un caractère officiel et relève, par conséquent, d'un organisme de l'État. Par comparaison, on peut citer la normalisation linguistique, d'ordre essentiellement terminologique, à laquelle on arrive grâce à un consensus de la majorité des pays membres, dans des organismes internationaux comme le comité n° 1 de la Commission électrotechnique internationale, ou les sous-comités de terminologie des différents comités techniques de l'Organisation internationale de normalisation. Ensuite, elle ne touche qu'une langue, le français. De plus, ses interventions portent moins sur la langue générale que sur les langues de spécialité et, de façon générale, non pas sur toutes les composantes linguistiques (grammaire, morphosyntaxe, phonétique), mais sur la composante lexicale9 des langues de spécialité. Enfin, elle se fonde sur le principe de la biunivocité du terne et, de ce fait, elle ne cautionne pas, officiellement, la synonymie en terminologie. Ce qui signifie que même si, dans l'usage, se sont établis des synonymes (p. ex. à cause de registres de langue), un avis de normalisation terminologique n'en fera pas état.




9 Rappelons que la composante lexicale comprend aussi bien des unités syntagmatiques complexes que des unités simples. [retour au texte]




Recommandation

En parallèle avec des avis de normalisation, l'Office de la langue française du Québec émet des avis de recommandation. Cette formule a également cours en France et dans d'autres pays.

La recommandation, qui revêt, elle aussi, un caractère officiel, se distingue essentiellement de la normalisation en ce qu'elle n'est pas coercitive. En effet, les termes recommandés n'ont pas, comme les termes normalisés, à être employés de façon « obligatoire dans les textes et documents émanant de (Administration, dans les contrats auxquels elle est partie, dans les ouvrages d'enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l'éducation ainsi que dans l'affichage public » (Charte de la langue française, art. 118).

Les actes de recommandation doivent, dès lors, accorder place à la synonymie, d'autant plus qu'ils peuvent porter aussi bien sur des éléments linguistiques non spécialisés que sur des terminologies. Cependant, dans les cas de synonymie terminologique, l'une des formes linguistique concurrentes est en général présentée comme préférable aux autres, ne serait-ce que par la place privilégiée qu'elle occupe dans la formulation d'un avis.

Par ailleurs, il est possible que ce qui fait l'objet d'un avis de recommandation à une certaine époque soit, à une date ultérieure, normalisé.

La normalisation et la recommandation constituent les deux formules officielles de la normalisation au Québec.

Harmonisation

Il existe cependant une autre forme de normalisation dont les sanctions, pour n'être pas officielles, n'en exercent pas moins une influence considérable sur les habitudes langagières des Québécois, en ce qui a trait aux terminologies. Nous donnerons à cette forme de normalisation l'appellation d'harmonisation.

Ce qui la caractérise, outre le fait mentionné plus haut, c'est d'abord qu'elle adopte en général des méthodes de travail analogues à celles de la normalisation officielle et qui consistent à confier l'étude de dossiers terminologiques à des comités composés de spécialistes des domaines traités. Les terminologies ainsi harmonisées pourront donc, éventuellement, recevoir raval du normalisateur.

Autre caractéristique de l'harmonisation, c'est qu'elle se pratique dans les entreprises privées ou parapubliques10, à l'intérieur d'une même entreprise, ou dans un groupe d'entreprises ayant des intérêts communs. Elle a essentiellement pour but « l'uniformisation de la terminologie en usage dans l'entreprise » (Vidal 1980 : 1) et les résultats qu'elle produit sont immédiatement mis à la disposition des usagers, la plupart du temps sous forme de lexiques.

Il existe d'autres formules d'harmonisation, qui regroupent les pouvoirs publics, les entreprises ainsi que d'autres organismes ou associations. C'est le cas, par exemple, du Comité de terminologie nucléaire, qui comprend des membres de l'Office de la langue française, d'Hydro-Québec, du Bureau des traductions d'Ottawa, de la Commission de contrôle de l'énergie atomique et d'Énergie atomique du Canada.

Signalons, enfin, pour compléter le tableau, que la normalisation terminologique et métaterminologique (celle qui concerne la normalisation des méthodes de travail en terminologie) s'exerce également par le biais de la participation d'organismes québécois aux travaux d'organismes internationaux. Ainsi, pour citer un exemple, la direction de la terminologie de l'OLF assume le secrétariat du sous-comité 2 du Comité technique 37 de l'ISO; le mandat de ce sous-comité s'étend à l'élaboration et à la présentation des vocabulaires spécialisés et il possède déjà à son actif la rédaction d'un projet de norme internationale (ISO/DIS 639) portant sur les « abréviations de langues et d'autorités ».



Valeurs psycho-sociales
qui font opter le normalisateur québécois
tantôt en faveur de la normalisation,
tantôt en faveur de la recommandation

L'existence même de la Charte de la langue française confère au Québec un caractère particulier, en ce sens qu'il y a peu de situations comparables dans le monde, qui sont telles que l'État doit légiférer pour protéger son territoire non seulement contre l'érosion linguistique provenant du contact avec d'autres langues, mais également contre l'acculturation. La situation géo-politique du Québec, entité à majorité francophone insérée dans un continent dont toutes les institutions sont marquées au sceau d'une autre culture et fonctionnent dans une autre langue, de même que l'histoire expliquent, entre autres faits, les coups de barre qu'ont été les lois 22 et 101. La première constituait surtout un frein; la dernière a mis en place non seulement des mécanismes de freinage d'un processus d'aliénation culturelle et linguistique qui tendait vers la folklorisation, mais également des structures orientées vers l'expansion de la langue française. Cette langue, tout en reflétant la nord-américanité du Québec, doit s'aligner sur une norme qui assure la communication internationale au sein de la francophonie.




10 Il existe des comités ou commissions dans des organismes publics comme, par exemple, le ministère de l'Éducation : ils font partie de l'infrastructure de la normalisation linguistique officielle. [retour au texte]




Voilà le cadre général dans lequel s'exerce la normalisation officielle : implantation, dans des secteurs d'où il était absent, d'un usage plus généralisé du français et modernisation d'une langue pour l'adapter aux réalités nouvelles. C'est ce qui explique les attitudes différentes, qui vont de la prudence à la fermeté, qu'a adoptées le normalisateur depuis la parution des premiers avis dans la Gazette officielle, en mars 1979.

Une étude des avis publiés au cours des trente derniers mois fait voir qu'essentiellement, le normalisateur, dans son choix entre la normalisation, la recommandation et la non-intervention, doit tenir compte des facteurs suivants : le nombre d'usagers susceptible d'être touché, le nombre de termes ou mots appartenant à une même série, le degré de spécialisation des termes ou, à l'inverse, le degré de rapprochement de ces termes avec les mots du langage courant (p. ex. : autoroute est un terme du domaine des voies de circulation, mais également un mot de la langue courante), le degré d'ancrage dans l'usage, d'où les possibilités de résistance, la moins grande capacité du français en usage au Québec à ingérer sans dommage des emprunts fnguistiques, d'où les mécanismes d'autodéfense qui s'éveillent devant un mot comme « stop », la tendance à accepter le calque de façon inconsciente, tendance que favorisent les contacts linguistiques de même que la traduction11, ainsi que bien d'autres facteurs qu'il serait trop long d'énumérer ici. Nous nous contenterons de passer en revue les principaux motifs qui font opter le normalisateur tantôt en faveur de la normalisation, tantôt en faveur de la recommandation.

Normalisation

Compte tenu des facteurs qui précèdent, l'Office de la langue française choisira de normaliser un terme (ou une série de termes) ou un mot, dans le but de :

  • modifier de façon massive des habitudes langagières fortement ancrées dans l'usage et s'étendant à une partie importante de la population, quand la terminologie en usage n'est pas française. Exemple : le domaine des boissons gazeuses, qui comprend une nomenclature relativement importante;

  • confirmer la qualité de ternies dont la forme linguistique éveille des doutes chez les usagers. Exemples : maintenance, averse de neige, square;

  • ordonner un ensemble de termes dans un domaine technique, en vue de modifier certains usages de l'Administration et des organismes qui lui fournissent des services ou des biens. Exemples : dans le domaine des affaires sociales, agrément d'un régime, années décomptées, cotisation, services validables, etc; dans le domaine des engins de chantier, bouteur, scarificateur, etc;

  • assurer un statut de plein droit à un terme considéré comme régionalisme en français hexagonal. Exemple : traversier;

  • uniformiser une terminologie en usage dans des opérations commerciales, en vue de l'aligner sur un usage international et, dans certains cas, d'assurer ainsi la protection du consommateur. Exemples : dans les produits de la pêche, flétan du Groenland (« turbot »), hareng (« sardine »), plie (« sole »), mye (« palourde »), pétoncle (« coquille Saint-Jacques », etc.

  • remplacer un régionalisme improductif, ambigu ou non adapté aux réalités modernes. Exemples : les véhicules de plaisance : autocaravane caravane (« roulotte »), caravane pliante, tente-caravane, semi-caravane;

  • établir des règles concernant l'affichage. Exemples : dans le domaine de la toponymie, les génériques d'odonymes allée, place, avenue, boulevard, chute, etc.; les restaurants, les commerces d'alimentation;

  • dénommer au moyen d'appellations françaises des réalités que l'usage hexagonal a tendance à nommer au moyen de l'emprunt. Exemples : dans le domaine des engins de chantier, bouteur léger (« calfdozer »), décapeuse automotrice (« motorscraper »);

  • éliminer la synonymie inutile dans les langues de spécialité.




11 Pendant plusieurs décennies, la culture française québécoise a été une culture de traduction. Même si la situation a changé, toutefois, il circule encore quotidiennement un grand nombre de textes traduits, et non rédigés en français. Que l'on songe, par exemple, aux nombreux textes en provenance des grandes agences de presse qui sont reproduits tels quels dans les journaux de langue française. [retour au texte]




Recommandation

Dans d'autres cas, et parfois à l'intérieur d'un même domaine (p. ex. celui des affaires sociales), le normalisateur aura recours à un avis de recommandation, principalement dans le but de :

  • ne pas heurter de front des habitudes langagières qui, tout en n'étant pas internationales, sont françaises, se rattachent à un héritage culturel et concernent des mots d'emploi courant plutôt que des termes spécialisés. Exemple : canot;

  • orienter l'usage, tout en le laissant flotter jusqu'à ce qu'il se fixe. Cette formule est utile dans le cas de réalités en voie de développement, soit d'ordre sociologique, comme, par exemple, la transformation des attitudes sociales à l'égard de la population féminine (féminisation des titres), des ethnies amérindiennes (graphie française des noms de peuples amérindiens), soit d'ordre technique, comme certains symboles en mécanique des fluides. Dans ce cas, la recommandation est souvent une étape vers la normalisation;

  • guider l'usage sans plus, dans les cas où le normalisateur considère que le nombre d'usagers est si restreint que les mesures coercitives ne sont pas nécessaires. Exemple : dans le domaine des transports, lux, lumen, déclivité;

  • laisser coexister des synonymes jusqu'à ce qu'une tendance se dessine en faveur de l'un d'entre eux, lorsqu'aucun autre critère ne permet de les départager. Exemples : dans le domaine de l'aménagement des voies de circulation : halte routière/aire de repos, musoir/tête d'îlot; dans le domaine des affaires sociales, concentrateur d'oxygène/oxygénoconcentrateur;

  • donner un certain poids à des lexiques thématiques. Exemple : le Vocabulaire de l'habillement.

Notons que les actes de normalisation ou de recommandation portent non seulement sur les termes, mais également sur la définition qui les accompagne. Notons également que les dossiers terminologiques sur lesquels s'appuient ces actes sont versés à la Banque de terminologie du Québec et sont ainsi disponibles pour consultation.



Aspects linguistiques de
la normalisation terminologique au Québec
Traitement du calque et de l'emprunt12

Pour les motifs d'ordre sociologique et historique exposés dans les paragraphes qui précèdent, on observe, dans la langue française en usage au Québec, deux attitudes contradictoires à l'endroit du calque et de l'emprunt13. C'est d'abord, comme nous l'avons signalé précédemment, la réaction d'auto-défense que provoque immédiatement toute forme linguistique à visage anglais14, réaction qui ne s'exerce pas, toutefois, dans le cas des formes linguistiques à visage familier (c'est le cas, par exemple, de « pointes » = vis platinées). Notons que cette réaction se limite également à l'aspect lexical de la langue. C'est, ensuite, une acceptation inconsciente du calque, syntaxique aussi bien que lexical ou sémantique.




12 Dans les lignes qui suivent, nous entendons par emprunt linguistique le passage d'une langue à une autre, d'une forme linguistique ou d'une structure morphologique ou syntaxique, ou encore l'addition à tel signifiant dans une langue d'un signifié associé, dans une autre langue, à un signifiant de forme analogue; c'est le cas, par exemple, de réaliser (concrétiser) et de réaliser (se rendre compte <— « to realize »). Le calque est une variété d'emprunt obtenu le plus souvent par traduction littérale. Ex. : gratte-ciel <— « skyscraper ». [retour au texte]

13 Il s'agit ici du calque de formes linguistiques anglaises ou de (emprunt d'unités lexicales à la langue anglaise, en raison d'un contact prolongé avec cette langue, dans des conditions socio-économiques et politiques qui, pendant deux siècles, ont fait que la langue d'une minorité a exercé sur la langue de la majorité une influence identique à celle qui s'observe habituellement dans le cas inverse. Il est vrai que la langue française a été, sur le territoire du Québec, en contact avec les langues amérindiennes et qu'il en est résulté un certain nombre d'emprunts lexicaux, notamment en toponymie et dans les dénominations relatives à la faune. Cependant, ces emprunts n'ont pas le caractère massif et culturel des emprunts à la langue anglaise parce que, en raison d'un rapport de forces entièrement différent, ils sont moins nombreux, ils ont été circonscrits dans le temps et ils n'ont pas, en conséquence, affecté les schèmes de pensée français. [retour au texte]

14 C'est le cas, par exemple, de parking, building, etc. Plus récemment, le mot « discount » a fait l'objet, dans le journal Le Devoir, d'un échange de vues illustrant cette réaction. [retour au texte]




Le calque et l'emprunt linguistique constituent des moyens d'enrichissement des langues. Toutes les langues modernes, même les plus « pures » y ont eu recours, parfois de façon massive, dans le passé (p. ex., le nombre de mots empruntés par l'anglais au français est beaucoup plus élevé qu'on ne le croit en général) et ce phénomène se poursuit de nos jours, à un moindre degré, cependant.

Voilà donc trois facteurs dont deux, d'ordre interne, sont paradoxaux, et l'autre d'ordre externe, puisqu'il constitue un élément de la structure du langage, voilà trois facteurs dont doit tenir compte le normalisateur québécois dans le traitement du calque et de l'emprunt. Le troisième facteur présente de plus un corollaire : si le recours au calque et à l'emprunt dans des limites normales peut contribuer à l'enrichissement d'une langue, par contre, l'emploi immodéré et unique de cette formule a pour effet de modifier de façon importante et rapide (quelques générations, parfois) le caractère spécifique de cette langue.

C'est ce qui explique que l'Office de la langue française a choisi de régulariser le recours à l'emprunt et au calque dans l'usage officiel du français au Québec. Il a, pour ce faire, établi des lignes directrices balisées au moyen de trois types de critères portant sur l'acceptation, le rejet et la nonintervention. Ces critères sont exposés dans l'Énoncé d'une politique relative a l'emprunt de formes linguistiques étrangères (déjà cité, pp. 15-19).

L'examen de ces critères montre que le normalisateur a pris en considération la situation particulière du Québec des points de vue sociolinguistique, culturel, politique et historiques.

En effet, les critères d'acceptation sont moins laxistes qu'ils ne pourraient l'être, par exemple, en France, dont la population constitue une masse permettant à la langue d'absorber une plus grande quantité d'emprunts. Ces critères plus étroits ne risquent pas, par ailleurs, d'être une gêne, car ils s'inscrivent dans une tradition bien ancrée de réserves à l'égard des mots non français. Et, au surplus, ils auront pour effet de stimuler l'imagination créatrice des usagers en les forçant à chercher des dénominations françaises pour représenter des réalités nouvelles dont la majorité sont de provenance nord-américaine. À cet égard, le Québec occupe une position privilégiée, aux portes de nombreux développements scientifiques et techniques du monde moderne. Les critères d'acceptation tiennent compte, d'autre part, de la dimension internationale de la francophonie.

Les critères de rejet, quant à eux; tendent à éliminer les emprunts inutiles, que l'on trouve aussi bien dans l'usage hexagonal que dans l'usage québécois.

Quant aux critères de non-intervention, fis démontrent une préoccupation de conservation de certains héritages culturels et linguistiques légués par les contacts avec les langues amérindiennes ou par des traditions québécoises; de plus, ils tracent une limite dans le temps quant à l'acceptation dans une norme québécoise des emprunts intégrés au français hexagonal.



Traitement de la néologie lexicale
et de la néonymie15

Dans la langue commune ou générale comme dans les langues de spécialité, les principaux facteurs qui contribuent à la création de nouveaux mots ou de nouveaux termes peuvent se résumer comme suit : a) la nécessité de dénommer une réalité nouvelle conçue et d'abord nommée dans une autre langue; b) la traduction (souvent parce que le traducteur, pressé par le temps, est dans l'impossibilité de se livrer à des consultations approfondies, ou qu'il n'a pas accès à la documentation nécessaire); c) le désir de marquer une conception différente d'une notion pourtant déjà nommée dans la même langue; d) la publicité et la mise en marché16.

Le normalisateur québécois, dont la compétence couvre la langue dans son usage officiel et institutionnel sans toucher directement à la langue générale, a adopté des attitudes différentes à l'égard de la néologie lexicale et de la néonymie. En effet, ses interventions sous forme d'actes de normalisation se sont limitées, à de rares exceptions près, à la néonymie. Cette double attitude se reflète même dans le traitement de la néologie, comme le montre l'évolution de la série Néologie en marche : après avoir publié en parallèle pendant quelques années une série a (langue générale) et une série b (langues de spécialité), l'OLF a interrompu récemment la première, pour se concentrer sur la seconde.

L'action du normalisateur ne peut s'appliquer à la néonymie que dans le cadre de certaines conditions qui devront normalement être définies dans l'Énoncé d'une politique relative à la créativité lexicale que l'Office de la langue française vient d'annoncer. En l'absence de ce cadre, on peut toutefois constater, en observant les actes de normalisation ou de recommandation touchant les néonymes qui ont été publiés depuis deux ans et demi, la présence de deux conditions essentielles : un traitement préalable et un choix sur lequel se fondent (intervention ou la non-intervention.

Le traitement comporte un double aspect : le repérage et la collecte d'une part et la création d'autre part.

Le repérage et la collecte, qui représentent, en volume, l'aspect le plus important, sont réalisés selon une méthode mise au point au cours des ans et décrite dans Boulanger (1979 : 36) et grâce à un réseau de groupes de travail établis au Québec, en France et en Belgique. Elle est strictement descriptive et consiste, pour en donner une idée sommaire, à relever dans des publications récentes et spécialisées d'un secteur donné, tous les éléments qui, à première vue, sont perçus comme néonymiques. On procède ensuite à la vérification, dans des ouvrages lexicographiques généraux et spécialisés, de la présence ou de l'absence de ces unités linguistiques. Celles qui n'ont pas été codifiées dans un ouvrage lexicographique sont considérées comme néonymes et publiées, sans jugements de valeur, sous forme de vocabulaire.




15 Par néonymie, nous entendons la néologie terminologique, ou néologie lexicale dans les langues de spécialité (Rondeau 1981 : 121-122). [retour au texte]

16 Jean-Claude Corbeil cite le cas du dispositif destiné à recevoir les oeufs dans un réfrigérateur, et pour lequel on a dénombré un grand nombre d'appellations différentes, toutes néologiques (Corbeil 1974 : 16). [retour au texte]




Quant à la création néonymique, elle ne se produit que sur demande, si le besoin s'en fait sentir à l'occasion de la recherche terminologique17 thématique ou ponctuelle. S'il apparaît, par exemple, que telle notion de conception étrangère et nommée dans une autre langue ne possède pas de dénomination française, il faudra créer un néonyme. La création de nouveaux termes, cependant, n'est pas le fait des terminologues seuls : elle est élaborée en concertation avec des spécialistes du domaine issus de divers milieux : entreprises, administration publique, institutions d'enseignement. La concertation s'étend également à la francophonie, et ce n'est que quand l'usage international est incompatible avec une norme linguistique québécoise (p. ex., lorsqu'il favorise un emprunt inutile) ou qu'il ne correspond pas à des réalités proprement québécoises (p. ex., dans les domaines de la faune, de la flore, des institutions financières, etc.), que l'on créera un néonyme « régional »18.

La seconde condition d'intervention du normalisateur québécois en néomymie a rapport au choix des unités linguistiques auxquelles elle devra s'appliquer ou non. Ce n'est pas, en effet, tous les néonymes colligés dans les opérations de repérage et de collecte qui feront l'objet d'un acte de normalisation ou de recommandation. Le choix doit tenir compte de la mouvance de l'usage, d'un caractère de nécessité fondé sur les désirs des usagers, du degré d'encombrement synonymique provoqué par les néonymes, de l'urgence d'agir pour contrer l'implantation d'un terne incompatible avec la norme, etc. Ce sont les néonymes de création régionale qui sont le plus susceptibles de faire l'objet d'un acte de normalisation ou de recommandation, en raison même de la nature des motifs qui ont présidé à leur élaboration.



Conclusion

Nous conclurons en passant brièvement en revue les caractéristiques principales de la normalisation linguistique et terminologique au Québec.




17 On trouvera une définition de l'expression « recherche terminologique » dans Auger, Rousseau et coll., 1978, Méthodologie de la recherche terminologique, Québec, Éditeur officiel du Québec. [retour au texte]

18 Ce concept sera clarifié dans un Énoncé de politique sur les régionalismes, en préparation à l'Office de la langue française. Voir également Auger (1981 : 111-113). [retour au texte]




Nous avons observé qu'elle se présente sous quatre formes différentes et complémentaires : la normalisation linguistique par incitation, non officielle, puis officielle, l'harmonisation, ainsi que la normalisation et la recommandation officielles. Le recours à cette variété de formules fait ressortir deux aspects de la normalisation linguistique au Québec : a) dans le temps, elle s'est amplifiée et s'est accélérée au fur et à mesure que le Québec affirmait sa spécificité collective; b) elle est attentive à la nécessité de traiter les questions d'ordre langagier avec souplesse et doigté.

De plus, la normalisation officielle s'exerce dans le respect des valeurs socioculturelles, politiques et historiques qui constituent l'image de marque du Québec, tout en veillant à ne pas l'isoler de la communauté francophone internationale. La nomme régissant de façon générale l'usage de la langue française au Québec est ainsi en voie d'atteindre une spécificité qui, tout en reflétant des origines françaises et une tradition nord-américaine vieille de trois cents ans, foumira au Québec un outil de communication internationale reconnu par la francophonie.

Par ailleurs, la normalisation linguistique officielle s'établit en concertation continue avec tous les intervenants, de sorte que ses décisions se situent dans un juste milieu entre un purisme étroit et un laxisme qui, compte tenu du contexte socio-politico-économique, ne pourrait aller au-delà de certaines limites. C'est pour ces motifs que, précisément, la norme linguistique québécoise doit se démarquer par rapport à celle de la France.

Enfin, nous avons observé que, de par sa position géo-politique, comme poste avancé de la francophonie en Amérique du Nord, où naissent et se développent quotidiennement des concepts nouveaux, en particulier dans les domaines scientifiques et techniques, de par sa tradition culturelle française solidement implantée dans une population relativement homogène et dotée d'une infrastructure d'enseignement et de recherche enviable, de par sa tradition de résistance à l'envahissement des terminologies de langues étrangères et une créativité lexicale respectueuse des modèles de sa langue d'origine, le Québec occupe, au sein des peuples de langue française, une situation privilégiée qui lui permet à la fois de concevoir, là où le besoin s'en fait sentir, des terminologies françaises, et de servir de courroie de transmission pour les diffuser à travers la francophonie.






Bibliographie

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CORBEIL, J.-C. (1974), « Problématique de la synonymie en vocabulaire spécialisé », dans La normalisation linguistique : actes du colloque international de terminologie, Québec, Office de la langue française.

DULONG, G. et G. BERGERON (1981), Atlas linguistique de l'est du Canada, Québec, Éditeur officiel du Québec.

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VIDAL, G. (1980), « La normalisation dans l'entreprise », dans Colloque STQ-OLF : Le rôle du spécialiste dans les travaux de terminologie, Québec, collection de manuscrits en dépôt au GIRSTERM.






XVII

Réflexions sur la normalisation
linguistique au Québec

Par Édith Bédard et Jacques Maurais


Introduction

Les réseaux tant techniques que linguistiques d'élaboration et de diffusion de la normalisation constituent un champ stratégique pour l'étude des aspects prescriptifs de la norme au Québec. Nous nous proposons, dans le cadre de cet article, de décrire la normalisation terminologique telle qu'elle se pratique au Québec de manière à pouvoir faire une réflexion sur son fonctionnement et sur ses finalités. Étant donné que le Québec fait partie d'une fédération, la question ne pourra être abordée sans faire référence aux activités du gouvernement fédéral.

Après avoir défini les termes que nous utiliserons, nous poursuivrons notre réflexion en abordant les questions suivantes : quels sont les réseaux de normalisation qui existent au Québec et au Canada? Sur quelle base ces réseaux fonctionnent-ils? Quels rapports existe-t-il entre ces réseaux? En ce qui a trait à la situation proprement québécoise, où se situe la normalisation terminologique dans le processus de francisation des entreprises au Québec? Mais avant de brosser le tableau des relations entre une norme du français d'origine fédérale et une autre d'origine québécoise, il convient de préciser ce que l'on entend généralement par les termes suivants : langue standard, nonne, normalisation et terminologie.

La langue standard est celle qui est considérée, dans un pays donné, comme le meilleur moyen de communication; cette variété est souvent désignée sous les appellations de « langue officielle » ou de « langue nationale ». La langue standard est codifiée dans des dictionnaires et des grammaires qui serrent de cadres de référence quand surgit une question relative au bon usage. Quoiqu'elle puisse connaître des variations sociales ou locales, elle tend en général à minimiser les différences d'usage. Elle se caractérise enfin par des domaines d'emploi et des fonctions qui lui sont plus particulièrement réservés.

La langue standard joue un plus grand nombre de rôles que la langue populaire, ses domaines d'emploi dépassant ceux de la langue populaire. C'est ainsi que l'utilisation de la langue standard est caractéristique des sciences, de la technologie, de la philosophie, de la législation, de l'Administration, etc.

Quant aux fonctions caractéristiques de la langue standard, Alleyne et Garvin (1980 : 56) en comptent cinq : une fonction d'unification, où la langue a valeur de symbole d'unité; une fonction de séparation par laquelle la langue manifeste le particularisme d'une communauté donnée; une fonction de prestige à la fois pour la communauté et pour les individus qui acquièrent la maîtrise de la langue standard; une fonction de référence pour résoudre les questions relatives au bon usage; et, enfin, une fonction de participation qui permet à une communauté d'accéder aux développements culturels et scientifiques mondiaux.

On croit communément que l'existence d'une norme est un trait caractéristique de la seule variété standard d'une langue. Il n'en est rien, chaque variété linguistique a, de fait, sa propre norme même si elle n'est pas toujours décrite. Ce qui caractérise la norme de la langue standard et lui confère un tel prestige, c'est qu'elle est codifiée dans des ouvrages de référence comme les grammaires et les dictionnaires. La norme de la variété standard ne doit donc pas être confondue avec sa codification : cette dernière est toujours, par la force des choses, en retard sur la norme qu'elle est chargée de décrire (et, corollairement, d'imposer).

Dans les domaines techniques et scientifiques, le mot « norme » a acquis au XXe siècle un sens différent de celui qu'il a en linguistique. En effet, une norme technique est un document de référence résultant d'un choix collectif raisonné en vue de servir de base d'entente pour la solution de problèmes répétitifs; le plus souvent, la norme technique précise des caractéristiques pour des objets, des dimensions, des qualités, des méthodes d'essai, etc.; dans certains cas, elle peut même être un vocabulaire. On appelle normalisation le processus qui conduit à l'élaboration d'une norme technique ou d'une norme de vocabulaire et à son utilisation, imposée ou librement consentie, dans certains domaines.

Dans bien des cas, la normalisation des objets et des notions ne peut pas aller sans la normalisation des termes qui les désignent La normalisation terminologique a été définie comme l'« action par laquelle un organisme officiel choisit un terme de préférence à un autre ou à (exclusion de tout autre, après examen de dossiers terminologiques rigoureusement établis » (Boutin-Quesnel et a1. 1979 : 34). La normalisation comporte en outre un aspect essentiel, sans lequel elle perd sa raison d'être : l'implantation des décisions d'ordre normatif. L'implantation peut être laissée à l'initiative personnelle, elle peut être librement consentie par certains secteurs ou encore imposée par un organisme gouvernemental, dans ce dernier cas le plus souvent dans des domaines limités. La définition qui vient d'être citée ne précise pas non plus la place de l'usage dans le processus de normalisation : une décision normalisatrice intervient normalement pour éviter la concurrence de plusieurs usages ou pour imposer un nouveau terme à la place de termes déjà en usage mais qui, pour une raison ou pour une autre, sont jugés insatisfaisants (cf. Rey 1979 : 61). Par définition, la normalisation comporte toujours un aspect prescriptif, auquel peut s'ajouter un aspect répressif (par exemple, l'organisme normalisateur peut édicter des nonnes de vocabulaire en vue de la répression des fraudes).

La normalisation est donc une décision institutionnelle qui peut provenir soit d'un gouvernement (c'est le cas, au Québec, avec l'Office de la langue française et le Bureau de normalisation du Québec), soit de l'entreprise elle-même (comme, en France, l'AFNOR, Association française de normalisation). Au Québec, en plus, la normalisation terminologique a reçu une signification juridique par l'article 118 de la Charte de la langue française, sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. Mais il convient déjà de noter qu'en plus de son autorité légale, un organisme de normalisation linguistique comme, par exemple, l'Office de la langue française, jouit d'une autorité morale qui peut lui permettre d'intervenir sur divers sujets de nature linguistique qui s'ajoutent à ceux qui sont cités dans la loi.

La normalisation terminologique n'est qu'une partie d'un ensemble beaucoup plus vaste, la normalisation linguistique. Cette dernière consiste à privilégier certaines variantes dialectales ou sociales, aussi bien au niveau des unités significatives que des unités non significatives.

Il faut enfin préciser ce que for entend généralement par terminologie. Le comité consultatif canadien de l'International Organization for Standardization (I.S.O. CT 37) a défini la terminologie de la façon suivante : « Étude systématique de la dénomination des notions appartenant à des domaines spécialisés de l'activité humaine [...] » (Boutin-Quesnel et al. 1979 : 33). Dans la pratique de la plupart des pays, la terminologie est une lexicographie des domaines techniques et scientifiques, mais ce qui la différencie de cette dernière, c'est qu'elle favorise l'univocité entre le terne (mot ou groupe de mots) et la notion. C'est cette caractéristique qui entraîne une certaine prescription et fait de la terminologie une activité normative réfléchie. La terminologie n'est pas que l'affaire des terminologues, elle est aussi une activité pluridisciplinaire, ce qui rend nécessaire le consensus entre spécialistes venus d'horizons divers.






PREMIÈRE PARTIE
La description des mécanismes



1. Description des intervenants et de leurs responsabilités linguistiques

Nous présenterons les principaux intervenants dans le domaine linguistique d'abord au niveau du gouvernement fédéral, puis à celui du gouvernement québécois.

a) Législation et organismes du gouvernement fédéral

L'article 133 de la constitution canadienne (Acte de l'Amérique du Nord britannique) précise les cas où l'utilisation à la fois de l'anglais et du français au Parlement fédéral et devant les tribunaux est permise ou est obligatoire1 :

« Dans les chambres du Parlement du Canada et les chambres de la Législature de Québec, l'usage de la langue française ou de la langue anglaise, dans les débats, sera facultatif; mais, dans la rédaction des registres, procès-verbaux et journaux respectifs de ces chambres, l'usage de ces deux langues sera obligatoire. En outre, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure devant les tribunaux du Canada établis sous l'autorité du présent acte, ou émanant de ces tribunaux, et devant les tribunaux de Québec, ou émanant de ces derniers, il pourra être fait usage de l'une ou l'autre de ces langues.

Les lois du Parlement du Canada et de la Législature de Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues. »

En 1969, à la suite des travaux de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme (Commission Laurendeau-Dunton), le Parlement fédéral adoptait la Loi sur les langues officielles du Canada; l'article 2 prévoit que « l'anglais et le français sont les langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada ». On institutionnalisait ainsi le bilinguisme dans les services fédéraux. Aucun organisme central n'est chargé de l'application de la Loi sur les langues officielles : en effet, cette application est laissée à la discrétion de chaque ministère ou organisme (cf. Corbeil 1980 : 47 ss.).

Le Bureau des traductions du Secrétariat d'État, créé en 1934, occupe une place centrale dans les services linguistiques du gouvernement fédéral, desservant quelque 150 ministères et organismes de l'Administration centrale. Il « a une charge de travail d'environ 250 millions de mots par année, soit quelque 200 000 documents qui équivalent en moyenne à 2 000 ouvrages de 500 pages chacun2 ». En 1974, il recevait du Cabinet fédéral le mandat de « vérifier et de normaliser la terminologie anglaise et française dans la fonction publique fédérale et chez tous les corps publics qui dépendent du Parlement du Canada3 ».




1 La Constitution canadienne de 1981 prévoit à son article 52 (2 (b)) que la Constitution du Canada comprend « les textes législatifs et les décrets figurant à l'annexe I », laquelle prévoit que l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (dorénavant intitulé Loi constitutionnelle de 1867) est toujours en vigueur sauf quelques modifications expresses. [retour au texte]

2 Extrait de la brochure Le bureau des traductions, Ministère des Approvisionnements et Services, 1981, p. 2. [retour au texte]

3 Extrait de la brochure La banque de terminologie, Ministère des Approvisionnements et Services, 1981, p. 1. [retour au texte]




Quant au domaine de la langue générale, trois ministères fédéraux ont une importance toute spéciale. Il s'agit d'abord du ministère de la Santé et du Bien-Être social, de qui relève l'application de la Loi des aliments et drogues4; les volumineux règlements qui accompagnent cette loi définissent, notamment, toute une gamme de produits et donnent leurs dénominations. Le ministère de l'Agriculture du Canada occupe aussi une place importante en terminologie; en collaboration avec l'Office de la langue française du Québec, il a procédé à la normalisation de la terminologie des viandes et a publié, entre autres, un Lexique laitier. La Loi sur l'étiquetage et l'emballage des produits de consommation (1971) confère, enfin, au ministère de la Consommation et des Corporations un rôle prépondérant auprès du grand public dans la diffusion de la terminologie française; ce ministère a d'ailleurs déjà publié quelques versions d'un lexique de plusieurs milliers de termes, réservé jusqu'à présent à l'usage interne.

Il y a bien sûr d'autres ministères et organismes du gouvernement fédéral qui interviennent dans le domaine linguistique : citons, par exemple, le ministère des Transports qui a reçu la responsabilité d'introduire le français dans les communications aériennes ou l'Office des normes générales du Canada. Il existe aussi d'autres lois fédérales qui prescrivent l'utilisation du français : la Loi sur l'inspection du poisson S.R.C. C. F-12, la Loi sur les produits antiparasitaires S.R.C. C.P.-10, la Loi relative aux semences S.R.C. C.S.-7, la Loi sur les maladies et la protection des animaux S.R.C. A-13 et la Loi sur les explosifs S.R.C. C.E.-15.

Il faut enfin signaler que les marques de commerce sont de la compétence du gouvernement fédéral qui les reçoit en dépôt, les enregistre, négocie et signe les accords internationaux dans ce domaine. Quant aux raisons sociales, les compagnies (sociétés commerciales), selon qu'elles exercent leurs activités au Québec ou dans plus d'une province, ont le choix de les déposer soit à Québec, soit à Ottawa; au Québec, elles sont tenues d'avoir une version française de leur raison sociale.

b) Législation et organismes du gouvernement québécois

La pierre d'angle de la politique linguistique québécoise est évidemment la Charte de la langue française, qui propose un unilinguisme nuancé, tenant compte des droits des minorités linguistiques et des peuples autochtones; un certain bilinguisme institutionnel existe dans les faits par suite du jugement déclarant inconstitutionnel5, le chapitre 3 du titre premier6 de la Charte.




4 Drogues est mis ici pour médicaments, sous l'influence de l'anglais drugs. [retour au texte]

5 P.G. du Québec c. Blaikie (1979) 2 R.C.S. 1016. [retour au texte]

6 Par exemple, la rédaction originale de la Charte n'autorisait pas l'utilisation de l'anglais à l'Assemblée nationale. [retour au texte]




Plusieurs organismes québécois prennent, dans la pratique, des décisions de normalisation : l'Office de protection du consommateur, le Bureau des normes du Québec, le ministère du Travail et de la Main-d'oeuvre (normes de sécurité au travail), etc. Mais nous nous contenterons de présenter le ministère de l'Agriculture et l'Office de la langue française.

Le premier ministère québécois à se doter d'un règlement sur l'utilisation du français a été le ministère de l'Agriculture7 (articles 2 et 38 du règlement 683 du 15 mars 1967); dans le but d'assurer la loyauté des ventes et la protection du consommateur, le règlement exigeait la présence du français sur les étiquettes des produits agricoles. Durant la décennie 1965-1975, le ministère de l'Agriculture a probablement été l'organisme québécois à vocation non linguistique qui a fait le plus pour la promotion du statut et de la qualité du français. Il a travaillé étroitement avec l'Office de la langue française à l'établissement d'une terminologie française de qualité pour les produits alimentaires.

Le maître d'oeuvre de la francisation du Québec est l'Office de la langue française. L'Office s'est vu notamment confier le mandat de franciser les entreprises établies au Québec. Il s'agit là d'une tâche colossale qui n'a pas eu de précédent dans le monde.

La Charte de la langue française impose aussi à l'Office le devoir de « normaliser les termes et expressions qu'il approuve » (art. 113, a), mais ce mandat n'est pas vraiment intégré au processus de francisation des entreprises puisque l'emploi des termes normalisés n'est obligatoire que « dans les textes et documents émanant de l'Administration, dans les contrats auxquels elle est partie, dans les ouvrages d'enseignement, de formation ou de recherche publiés en français au Québec et approuvés par le ministre de l'Éducation ainsi que dans l'affichage public » (art. 118). L'idée qui a inspiré cette décision, c'est que l'utilisation par l'État des termes normalisés influera sur l'usage linguistique des entreprises et des citoyens en général (cf. Corbeil 1981 : 59 ss.). Cependant, la portée juridique de ce pouvoir de normalisation est limitée par la Charte aux « termes et expressions8 » (113 a) et à certaines circonstances d'utilisation (118). Ces avis de normalisation terminologique doivent paraître à la Gazette officielle. D'autre part, dans les faits on reconnaît aussi à l'Office une autorité de normalisation linguistique, c'est-à-dire, par exemple, de prendre position sur des questions de stylistique9 ou de morphologie comme la féminisation des titres (Gazette officielle du 28 juillet 1979, p. 7394 et du 28 mars 1981, p. 5040) ou le pluriel de certains adjectifs (Gazette officielle du 25 octobre 1980, p. 10369).




7 Aujourd'hui nommé ministère de l'Agriculture, des Pêcheries [sic] et de l'Alimentation. [retour au texte]

8 Il peut être intéressant de noter que, alors que l'article 116 parte des « mots et expressions techniques » dont les commissions de terminologie doivent faire l'inventaire, l'article 118 confie à l'Office le soin de normaliser des « termes et expressions ». Or, dans la mesure où les terminologues eux-mêmes ont établi une subtile distinction entre mot et terme, l'Office n'a sans doute pas le pouvoir de normaliser des mots si l'on suit la maxime juridique bien connue expressio unius, exclusio alterius. Mais, il va sans dire, on pourrait tout aussi bien faire valoir que la différence entre l'article 116 et l'article 118 résulte d'une déficience dans la rédaction de la loi. [retour au texte]

9 Par exemple ces extraits de la Gazette officielle du 28 mars 1981, p. 5041 : « Le recours, notamment dans les descriptions de tâches, aux verbes à l'infinitif, aux tournures de phrases nominales et aux énumérations... » et « La langue offre une grande variété de procédés stylistiques qu'il convient d'utiliser, etc. ». [retour au texte]




L'Office de la langue française publie aussi des avis de recommandation dans la Gazette officielle; ces recommandations ne sont pas prévues dans la Charte et n'ont de valeur que par l'autorité morale dont jouit l'Office. C'est cette autorité morale reconnue à l'Office qui lui permet donc d'implanter les termes qu'il normalise ou recommande dans des secteurs non visés par l'article 118; on peut même supposer que plus l'Office remplit son mandat de diffusion, plus son autorité morale s'accroît.

2. Dynamique des réseaux de normalisation

Nous passerons en revue le fonctionnement des réseaux de normalisation du gouvernement fédéral puis du gouvernement québécois et nous analyserons ensuite leurs interrelations. Nous traiterons surtout de la normalisation terminologique, celle-ci n'étant pas, à toutes fins utiles, intégrée à la normalisation technique.

Même si le Secrétariat d'État a reçu la mission de « vérifier et de normaliser la terminologie anglaise et française dans la fonction publique fédérale et chez tous les corps publics qui dépendent du Parlement du Canada », il faut reconnaître que, dans la pratique, le Secrétariat d'État a beaucoup de difficultés à imposer ses décisions terminologiques aux ministères fédéraux, qui occupent souvent une position de force pour implanter leurs lexiques. Cette situation provient notamment du fait que la loi donne à certains de ces ministères des pouvoirs sur la terminologie. Par exemple, la Codification administrative de la loi des aliments et drogues et des règlements des aliments et drogues, qui emploie l'expression « nom usuel », la définit de la façon suivante. « L'expression "nom usuel" appliquée à un aliment, désigne le nom dudit aliment en caractère gras dans les présents règlements ou, si le nom de l'aliment n'est pas ainsi imprimé, le nom, en anglais ou en français, sous lequel ledit aliment est connu généralement10 » (Codification.... B.01.001). Le ministère de la Santé et du Bien-Être social du Canada, de qui relève l'application de la Loi des aliments et drogues, pourrait donc — au moins théoriquement — s'opposer à une normalisation terminologique du Secrétariat d'État qui changerait le « nom usuel » d'un produit. D'autre part, la Loi sur l'emballage et l'étiquetage des produits de consommation (S.C. 1970-1971-1972, c. 41) amène le ministère de la Consommation et des Corporations à intervenir dans plusieurs domaines où il devient, potentiellement, le concurrent d'autres ministères (par exemple, le ministère de l'Agriculture ou le ministère de la Santé et du Bien-Être social). Signalons, enfin, que les normes de l'Office des normes générales du Canada sont partiellement en conflit avec des décisions du ministère de la Consommation et des Corporations.




10 C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Au Québec, la normalisation terminologique relève de l'Office de la langue française qui, par sa Commission de terminologie, cherche à répondre aux besoins de normalisation en provenance des individus ou des organismes11; ce mandat s'effectue dans un contexte de rattrapage lexical qui n'est pas sans avoir de répercussions sur la conception même de la terminologie. En effet, alors qu'ailleurs la terminologie est souvent conçue comme une discipline néologique centrée sur les domaines scientifiques et techniques, le rattrapage lexical nécessaire au Québec teinte ici cette discipline d'une forte coloration de lexicographie bilingue : la plupart des termes n'ont pas à être créés, ils existent déjà, il s'agit d'établir leur équivalence avec des termes anglais.

Le pouvoir de normalisation accordé à l'Office de la langue française s'inscrit dans la dynamique de la francisation du Québec. C'est ainsi que l'Office a accédé à la demande de la Commission de surveillance de la langue française de normaliser des équivalents français pour vacancy et no vacancy12 et de se prononcer sur (expression épicerie licenciée.

Mentionnons aussi le rôle complémentaire de l'Office de la langue française et du Bureau de normalisation du Québec. Ce dernier a dû avoir recours à l'Office dans ses travaux de normalisation des produits de la pêche et pour normaliser ses règles d'écriture du SI (Système international de mesure).

L'activité normalisatrice oblige à poser un certain nombre de questions plus générales, notamment sur la place de l'usage. Au Québec, par suite de la prépondérance de la terminologie anglaise dans certains secteurs, peut-on se baser sur l'usage local et jusqu'à quel point? Jusqu'où s'inspire-t-on du modèle européen? On commence à peine à apporter des éléments de réponse à ces questions. Les rapports avec le modèle européen, notamment, ne sont sans doute pas ceux d'imitation servile que certains sont tentés trop facilement de reprocher à l'Office : il y a des cas où on a pu voir un démarquage entre la normalisation de l'Office et (usage d'outre-Atlantique. Pour ne prendre qu'un exemple, (Office a normalisé bande publique comme équivalent français de citizen's band (Gazette officielle du 19 janvier 1980, p. 575) alors que la France a choisi canal banalisé, ce qui lui permettait de conserver l'abréviation C.B. L'Office procède aussi à des adaptations terminologiques aux réalités nord-américaines (par exemple la terminologie de la viande13).




11 Un dépliant publié par l'Office ajoute ce qui suit à propos des terminologies présentées à la Commission de terminologie : « Ces terminologies peuvent être préparées soit par les entreprises ou les comités interentreprises dans le cadre de leurs travaux de francisation, soit par les commissions de terminologie prévues par la Charte, soit encore par le Service des travaux terminologiques de l'Office de la langue française. » Ajoutons cependant que la loi n'oblige pas les entreprises à accepter la normalisation de l'Office. [retour au texte]

12 La Commission de surveillance voulait ainsi faire disparaître les affiches portant les mentions vacant et non vacant (les termes normalisés deviennent en effet obligatoires dans l'affichage public). L'Office a affirmé à cette occasion que, dans l'industrie hôtelière, il fallait utiliser « le terme complet pour indiquer qu'il n'y a pas de chambres libres. [...] On ne doit rien indiquer lorsqu'il y a des chambres libres » (Gazette officielle du 8 mars 1980, p. 3984). Mais les usagers, tellement habitués à l'opposition entre deux termes pleins en anglais (« Vacancy » — « no vacancy ») n'ont pas compris qu'en français cette opposition se faisait entre un terme plein et un terme zéro (« complet » et Ø) et ont introduit le terme « incomplet ». [retour au texte]

13 Par exemple, dans la terminologie de la viande, les termes jambonneau, faux-filet, contre-filet et surlonge qui ne désignent pas tout à fait les mêmes réalités au Québec qu'en Europe. [retour au texte]




La normalisation terminologique n'est qu'une partie de l'activité normative de l'Office de la langue française, qui a publié toute une série de terminologies « non normalisées » (au sens juridique) et des ouvrages de référence comme Le français au bureau et le Vocabulaire du téléphone. Mais cette activité « normative » peut se heurter à des obstacles inattendus, parfois même au sein de l'Administration14. Il existe cependant des cas où la terminologie proposée par l'Office de la langue française finit par très bien s'implanter dans l'Administration. C'est ainsi que la loi électorale a été récrite en tenant compte du Vocabulaire des élections de l'Office de la langue française.

3. Constatations

Si on essaie maintenant de faire la synthèse de ce qui vient d'être présenté, un certain nombre de grandes observations s'imposent.

On constate, en premier lieu, que le terme de normalisation désigne deux champs distincts d'exercice, l'une de nature essentiellement terminologique et l'autre de nature essentiellement technique, qui entretiennent néanmoins des relations de complémentarité, tant par l'objet d'étude que par la méthode. Les deux démarches se caractérisent par un degré élevé de spécialisation, de formalisme et de standardisation des procédures et par la recherche de l'univocité et du consensus.

Pour ce qui est de la normalisation terminologique et technique telle qu'elle se pratique au Canada et au Québec, on constate l'existence d'un nombre important de réseaux et d'organismes de normalisation. Si l'on peut découper le réseau normalisateur en fonction du doublet terminologique et technique, on peut également le découper en fonction d'autres perspectives. Ainsi, chaque niveau de gouvernement, fédéral et québécois, a développé des mécanismes de normalisation et a confié à des organismes l'application des lois qui nécessitent l'exercice d'un pouvoir plus ou moins contraignant de normalisation. Des conflits de compétence peuvent théoriquement survenir entre l'application de lois fédérales et celle de lois québécoises parce que les domaines d'exercice ne sont pas, à bien des égards, clairement délimités. Le contentieux à ce sujet est important.




14 C'est ainsi qu'en 1981, le ministère des Communications, au cours de séances d'information destinées à tous les fonctionnaires québécois, donnait dans un film comme modèles de formules à utiliser dans les conversations téléphoniques « gardez la ligne » et « bienvenue » (au lieu de « ne quittez pas » et « je vous en prie, de rien »). Ces deux exemples sont justement des formes qui ont été condamnées par l'Office de la langue française depuis de nombreuses années. [retour au texte]




La philosophie de base qui sous-tend la politique fédérale des langues n'est pas la même que celle qui sous-tend la politique québécoise. La première souscrit à la promotion du bilinguisme institutionnel et à la recherche de l'équipollence entre les capacités du français et de l'anglais à exprimer le réel via la normalisation. Cependant, si le français et l'anglais sont équipollents, ils ne sont pas pour autant équipotents, tant par l'importance numérique que par l'impact économique : le français est par conséquent tributaire d'une situation de traduction qui en fait essentiellement une langue d'arrivée, plutôt qu'une langue de départ, une langue de traduction calquée sur une culture autre qui peu à peu la façonne. On constate donc à Ottawa l'existence d'une situation de bilinguisme mais, par la force des choses, c'est-à-dire surtout par son poids démographique et son poids économique, le français n'y occupe qu'une place secondaire, celle d'une langue de traduction : on estime que 8 % des traductions se font vers des langues étrangères et 92 % en langues officielles; or, de ce nombre, 88 % se font de l'anglais vers le français et 12 % du français vers l'anglais15.

La politique québécoise est, quant à elle, différente puisque, s'appuyant sur une philosophie du rattrapage, elle cherche à faire du français la langue principale au Québec. C'est de cette intention que découle sans doute la tendance de la normalisation terminologique québécoise à prendre son mandat dans un sens très large, à rechercher la légitimation à travers la sanction légale et à faire de cette sanction l'aboutissement de la démarche normalisatrice.

C'est dans la manière dont l'une et l'autre Administration mènent leur action normalisatrice que les différences apparaissent le plus. Au Québec, la sanction juridique constitue la démarche ultime de la normalisation terminologique, la diffusion ayant été perçue jusqu'ici comme une étape secondaire de l'intervention. Au fédéral, où les organismes chargés de la normalisation terminologique ne détiennent pas de véritable pouvoir exécutoire, l'accent est mis sur la recherche de la concertation et sur le désir d'atteindre, à travers un très vaste réseau de diffusion, le plus grand nombre possible d'usagers. Pour leur fonctionnement interne, les réseaux fédéral et québécois se consultent et pratiquent l'ajustement mutuel. Malgré tout, leurs usagers, pour leur part, se trouvent en présence de deux procédures hétérogènes, dont l'une souscrit davantage à la définition légale et l'autre à la pénétration de marché.




15 Procès-verbaux et témoignages du Comité mixte spécial du Sénat et de la Chambre des Communes sur les langues officielles, fascicule 7, 3 mars 1981. [retour au texte]




Si, comme on vient de le voir, l'établissement d'une norme linguistique au sein d'une Administration (l'Administration fédérale et l'Administration québécoise) ne va pas sans créer des tiraillements intermes, il ne sera pas surprenant de constater des conflits ou des divergences entre l'activité normative du gouvernement fédéral et celle du gouvernement québécois. Ces divergences se manifestent aussi bien au niveau de ce que l'on pourrait appeler la norme générale du français qu'au niveau de la normalisation terminologique. Comme exemple du premier cas, on peut prendre le titre de civilité « honorable », accepté dans l'Administration fédérale mais dénoncé comme une forme fautive par l'Office de la langue française16. Ce sont cependant les rapports entre la normalisation terminologique fédérale et la normalisation terminologique québécoise qui retiendront plutôt notre attention.

Ces rapports n'aboutissent pas nécessairement à une opposition entre deux blocs monolithiques. Il y a des cas où l'un des deux blocs présente des traces d'effritement. L'Office de la langue française et le ministère de l'Agriculture du Canada préconisaient l'appellation boeuf haché alors que le ministère de la Consommation et des Corporations du Canada cherchait à imposer, dans l'étiquetage, la dénomination boeuf haché régulier; après plusieurs discussions, un compromis a été trouvé autour de boeuf haché ordinaire. Le ministère de l'Agriculture du Canada, celui de la Consommation et des Corporations et l'Office de la langue française acceptent l'appellation crème-dessert qu'interdit le ministère de l'Agriculture du Québec. La ligne de partage qui s'établit sur certaines questions terminologiques n'est donc pas toujours conforme à la division entre les deux ordres de gouvernement. Il faut d'ailleurs tout de suite ajouter qu'en principe le Secrétariat d'État, organisme chargé de la normalisation terminologique fédérale, accepte d'entériner les normalisations de l'Office de la langue française. Il n'en demeure pas moins que les lois et les règlements du gouvernement fédéral définissent et imposent parfois des termes qui ne sont pas acceptés par l'Office de la langue française17.

L'absence de coordination entre les deux ordres de gouvernement peut amener à des situations curieuses. Pour la seule terminologie de la découpe du boeuf, il y a en ce moment trois lexiques bilingues qui circulent au Canada : un du ministère de l'Agriculture du Canada, un autre du ministère de la Consommation et des Corporations et un dernier de l'Office de la langue française18; il n'y a pas de différences fondamentales entre ces trois publications mais plusieurs différences de détail qui peuvent, à la limite, être gênantes pour l'industrie. D'ailleurs, c'est l'industrie elle-même, qui se rend bien compte des problèmes qui peuvent surgir de l'existence de plusieurs lexiques pour un domaine donné, qui a fait des pressions pour que les deux gouvernements s'entendent et ne produisent qu'un seul lexique des produits laitiers; elle ne voulait pas avoir à prendre parti dans ce qu'un industriel a alors appelé une « guerre terminologique entre Ottawa et Québec ».




16 Voir Le français au bureau, 1977, p. 45. [retour au texte]

17 La Codification administrative de la loi des aliments et drogues en offre plusieurs exemples. [retour au texte]

18 Ce dernier ouvrage est en réalité le premier en date puisque sa première édition a paru en 1972. [retour au texte]




Le gouvernement fédéral occupe des champs de compétence qui ont d'importantes retombées linguistiques. C'est notamment le cas des marques de commerce, élément si important pour l'image française du Québec et sur lequel celui-ci n'a pas de prise. C'est aussi le cas des raisons sociales car les compagnies ont le choix, dans des circonstances que nous avons précédemment décrites, de les enregistrer à Québec ou à Ottawa; même si elles doivent de toute façon avoir une raison sociale française pour le Québec (art. 63 à 69 de la Charte de la langue française), le Québec ne peut intervenir pour imposer certains critères de qualité linguistique lorsque la raison sociale est enregistrée à Ottawa. La réglementation du commerce international relève aussi de la compétence du gouvernement fédéral : c'est ce qui explique, par exemple, que le Québec n'a pour ainsi dire pas voix au chapitre dans les travaux de normalisation internationale du Codex alimentarius, même s'il commence à s'affirmer au sein de l'I.S.O.

Une autre différence importante touche les itinéraires que le français et l'anglais empruntent comme langues de normalisation. La langue véhiculaire de la normalisation technique en Amérique du Nord est l'anglais; de plus, au Canada, c'est le sud de l'Ontario qui détient le leadership en matière économique et industrielle. La démarche terminologique, pour sa part, lorsqu'elle s'applique au traitement du français, emprunte le réseau de la francophonie, qui est d'abord européen. Il s'ensuit deux circuits nettement différenciés, qui ne convergent pas, et deux traditions culturellement distinctes entre lesquelles la démarche normalisatrice québécoise oscille. Or, comme le faisait remarquer maître Ivan Bemier (1980) dans son rapport sur les réseaux de normalisation technique au Canada, la situation du français et du Québec laisse grandement à désirer :

« Au plan national, si l'on fait abstraction du B.N.Q. [Bureau de normalisation du Québec], il faut constater que la normalisation s'est effectuée de façon générale en ne tenant pas compte du Québec. Les inconvénients qui en résultent sont nombreux et leur impact relativement grave. C'est ainsi que les industriels québécois, par exemple, ont été coupés dans une large mesure de l'activité de normalisation. C'est ainsi également que cette absence marquée de représentants québécois, particulièrement lorsqu'on la met en parallèle avec la participation massive de la province voisine, a créé une situation peu propice à une réelle représentation des intérêts québécois. Cette normalisation qui se fait à l'extérieur du Québec et sans le Québec se fait aussi presque exclusivement en anglais
[...]

Par rapport au reste du système canadien de normalisation, en dernier lieu, un minimum de changements apparaissent nécessaires pour assurer l'impartialité des normes adoptées par les divers organismes pancanadiens de normalisation. Le rôle prépondérant laissé au secteur privé dans le système actuel, la place privilégiée qu'y trouve l'Ontario, ont pour effet de rendre illusoire la règle du consensus si fondamentale en matière de normalisation. Le secteur gouvernemental et les consommateurs ne sont pas assez représentés dans le système actuel » (Bernier 1980 : 79-81).

Dans un sens, la normalisation terminologique et la normalisation technique n'évoluent pas dans deux univers séparés, mais cheminent parallèlement, sans mécanisme d'intégration fonctionnelle. Le palier fédéral et le palier provincial créent finalement un dédoublement des structures, ou du moins des fonctions, parce qu'il existe deux vocations nationales de normalisation. La décentralisation de l'activité normalisatrice est grande et aboutit à une constellation de petits organismes de normalisation entre lesquels il n'existe pas de structure organique.

En terminant, on peut se demander si la normalisation, comme mécanisme de traitement d'une langue et comme émetteur de norme, favorise également le français et l'anglais et si la façon dont elle fonctionne ne reflète tout simplement pas le statut et la puissance des langues en présence. Est-il possible de normaliser pour le meilleur profit de deux cultures ou à tout le moins de deux langues?

Ayant procédé, dans cette première partie de notre réflexion, à la description des organismes, des législations et de l'ensemble des mécanismes de normalisation, nous allons, dans une deuxième partie, poser l'hypothèse que la normalisation, si on désire qu'elle atteigne les buts qu'elle vise fondamentalement, doit rechercher le maximum d'intégration et d'économie. Nous allons d'autre part poser cette hypothèse dans le cadre de la situation québécoise.






DEUXIÈME PARTIE
La dynamique des mécanismes



1. Le critère de la langue

On a vu combien la normalisation terminologique et la normalisation technique se décomposaient en de multiples faisceaux. Si l'on se concentre sur les réseaux québécois, on constate que la normalisation qui s'y pratique possède un trait commun, qui peut devenir fortement unificateur si on le désire : celui de la langue, en l'occurrence le français. D'autre part, la normalisation terminologique et la normalisation technique présentent, on l'a déjà dit, une similitude de procédures très grande. Appliquées à la situation québécoise, avec le français comme langue de support et avec les mêmes données à exprimer, les similitudes sont encore plus accentuées. C'est dans cette voie que notre réflexion va maintenant s'orienter.

Prenons comme exemple l'organisation conceptuelle et administrative de la normalisation terminologique québécoise dont la responsabilité revient à l'Office de la langue française. L'Office tient son mandat de la Charte de la langue française, dont il se dégage une intention normalisatrice explicite définie dans un cadre plus général d'aménagement linguistique. Les domaines touchés par la normalisation sont prioritairement ceux de l'Administration et des entreprises, lorsque celles-ci font affaire avec l'Administration. Les réseaux touchés sont, prioritairement, ceux des ministères et organismes de l'Administration. L'environnement « interne » à la normalisation terminologique est celui de l'Office lui-même, avec les procédures et les règles qu'il a édictées; il s'agit par définition d'un environnement contrôlable. L'environnement « externe » est constitué de tous les intervenants qui sont liés de près ou de loin au phénomène; cet environnement est dynamique, complexe, hétérogène et constitué, par définition, d'une série de forces plus ou moins contrôlables auprès desquelles l'intervention doit être planifiée. Or, deux des éléments fondamentaux de l'environnement externe sont la normalisation technique et la conjoncture économique et industrielle du Québec : la normalisation terminologique ne peut faire abstraction de cette donnée essentielle de son environnement et elle doit y adapter son plan de croissance.

La normalisation terminologique est appelée à côtoyer et à intégrer plusieurs des éléments de la normalisation technique dans l'exercice de son pouvoir. Et vice versa. La normalisation technique tire quant à elle son mandat de législations particulières. Les domaines qu'elle touche sont ceux de l'industrie et de la technique. Son environnement interne est à tout le moins aussi standardisé que celui de la normalisation terminologique. Son environnement externe inclut, entre autres, la normalisation terminologique, l'Office de la langue française et également la Charte de la langue française. Car l'intention générale de la Charte, et son application, touchent, indirectement, le champ de la normalisation technique. Si l'on considère les deux modes de normalisation dans leur référence à la situation québécoise, on les désigne comme faisant partie d'une seule et même « culture » dont la langue porteuse est le français.

Nous posons comme principe, par conséquent, qu'il existe des lignes de force communes à la normalisation terminologique et technique19. Que, deuxièmement, les deux démarches relèvent d'une même finalité et touchent les mêmes usagers. Que, troisièmement, l'une et l'autre activité modifient à la longue le « tissu linguistique » québécois et qu'elles doivent par conséquent converger.

2. L'administration de la normalisation terminologique

Le processus administratif de la normalisation terminologique devrait se dérouler théoriquement selon le schéma suivant :


Voir Tableau


La normalisation est officialisée par la publication à la Gazette officielle. Même si elle a force exécutoire, jouit-elle de la diffusion nécessaire à son implantation? Si l'objectif de la normalisation est de rendre des décisions exécutoires, le seul recours à la publication à la Gazette officielle suffit; si c'est également de modifier à la longue les usages et de les influencer, il faut développer des mécanismes plus efficaces de pénétration. Cette remarque a un corollaire obligé : si les avis de normalisation ont force de loi mais que, d'autre part, ils sont peu connus de ceux qui sont tenus de les mettre en application, on multiplie les risques, involontaires mais réels, d'infraction. Est-il opportun qu'il en soit ainsi? Dans une perspective d'aménagement linguistique, convient-il de supposer que nul n'est censé ignorer la langue?




19 Voir notamment les réflexions de Richard 1974 : 79-88 et Lapaime 1974 : 89-95, surtout p. 94. [retour au texte]




Les avis de normalisation sont peu connus. On contrôle beaucoup leur procédure d'élaboration, mais on ne contrôle pas assez leur degré de pénétration. Il faudrait pouvoir disposer de données à ce sujet, de façon à orienter les démarches normalisatrices ultérieures. La gestion quotidienne des activités n'a pas besoin de ces renseignements pour fonctionner, elle s'appuie sur les règles et les procédures déjà en place. La gestion à moyen terme en a besoin, tout comme de données sur la conjoncture technique et économique. Il conviendrait donc de développer une procédure de diffusion et de rétroaction. Il ne semble pas que la démarche de la normalisation technique éprouve les mêmes difficultés de pénétration et de diffusion parce que la concertation en matière technique entraîne une plus large diffusion. Les difficultés sont autres : en matière de normalisation technique, la langue n'entre pas parmi les critères de représentativité à l'échelle canadienne, ce qui crée une sous-représentation permanente du français.

Un élément important qui milite en faveur d'une évaluation du degré de pénétration de la normalisation terminologique est le suivant : il n'est pas assuré que la seule lecture de l'avis à la Gazette officielle constitue pour les usagers une information suffisante et éclairante. L'exemple de l'expression « vacancy ~ no vacancy », déjà cité à la page 442, et dont l'équivalent français a été normalisé au Québec sous la forme « complet ~ Ø », est éloquent : soit que les usagers n'y ont rien compris et ont spontanément introduit le terme « incomplet » à la place du terme zéro, soit qu'ils ont considéré que la forme préconisée est trop éloignée de leurs habitudes culturelles et des lois du marché. Ce qui montre bien que, dans les cas où les avis de normalisation portent en particulier sur des faits stylistiques ou sur la langue générale, il faut les assortir d'un « mode d'emploi », de crainte d'obtenir un usage différent de l'usage souhaité. D'où la nécessité, de plus, d'une information limpide et univoque ou, en d'autres termes, d'une pédagogie accompagnant la diffusion et en faisant intégralement partie.

Nous dégageons ainsi un deuxième principe : la normalisation, de nature terminologique, devrait accroître son caractère de « visibilité » et assurer une pénétration plus efficace de ses décisions, par une diffusion systématique.

3. Normalisation et recommandation

Existe-t-il une relation fonctionnelle entre la normalisation et la recommandation en matière terminologique? La normalisation a comme fonction de définir un usage obligatoire. Quant à la recommandation, on peut a priori lui assigner une double fonction : servir, d'une part, à préconiser un usage et servir, d'autre part, d'étape transitoire vers la normalisation. Mais quel est le statut juridique de la recommandation? Précède-t-elle toujours la normalisation, en d'autres termes un avis de recommandation constitue-t-il une « période de probation » allouée à un futur avis de normalisation, comme cela se fait à l'I.S.O.?

Au Québec, on a souvent donné à la recommandation une fonction incitative, pour encourager des usages qui étaient souvent du domaine de la langue générale et pour lesquels le recours à la normalisation se serait révélé, de toute façon, inefficace. Cependant, les publics-cibles visés par ces avis n'ont pas toujours fait la différence entre avis de recommandation et avis de normalisation et ont pu considérer le pouvoir de normalisation qui s'exerçait comme abusif. En fait, normalisation et recommandation ne touchaient pas les mêmes objets.

Ne vaudrait-il pas mieux considérer que la normalisation devrait toujours être précédée d'une étape de recommandation? Ainsi, l'étape préalable nécessaire à la légitimation via la normalisation terminologique serait toujours la recommandation. Cette dernière pourrait, cependant, ne pas être suivie d'une étape de normalisation.

Cette démarche en deux étapes présenterait l'avantage d'assurer à la normalisation terminologique une plus grande fiabilité. Ainsi, pendant la période probatoire, des modifications pourraient être apportées, le cas échéant, au futur avis de normalisation. On éviterait ainsi de revenir sur des avis de normalisation déjà donnés, ce qui a déjà été le cas, car cela a pour effet d'enlever à la normalisation son caractère de certitude et de fiabilité, au sens où l'entendent Johnson et Sager (1980 : 102) :

« Standardized ternis can only serve this fonction, and, indeed, should only be adopted if the collective state of knowledge in the relevant discipline or subdiscipline is sufficiently stable not to require modification in the foreseeable future. »

Il ressort de ces réflexions, comme troisième principe, que la normalisation terminologique gagnerait à être assortie d'une étape obligatoire de recommandation. D'une part, cette procédure renforcerait la fiabilité de la démarche et, d'autre part, elle accroîtrait son degré d'institutionnalisation.

4. Normalisation et planification linguistique

La normalisation tant technique que terminologique fait partie d'un processus de changement linguistique planifié pour le Québec. La modification ou l'orientation des usages linguistiques des institutions, en particulier celles de (Administration et des entreprises, a un effet considérable sur révolution de la situation linguistique parce que ces institutions jouent le rôle d'« images collectives ».

La normalisation est partie intégrante du processus de l'aménagement linguistique québécois. Mais son domaine privilégié d'intervention, si on lit attentivement la Charte de la langue française, n'est pas celui des entreprises, de l'industrie, du commerce (sauf pour l'affichage public), c'est d'abord celui de (Administration et seulement par ricochet celui des entreprises, de l'industrie et des techniques.

Même si normalisation terminologique et planification linguistique sont deux activités qu'il importe de ne pas confondre (cf. Rey, 1976 : 37), la normalisation terminologique ne gagnerait-elle pas à être liée plus étroitement au processus de francisation des entreprises? Cela permettrait à l'Office de la langue française d'orienter ses travaux de normalisation davantage en fonction de l'évolution de la francisation des entreprises, à laquelle elle contribue largement. Cela permettrait également d'ajuster de façon plus étroite les démarches de normalisation terminologique aux démarches de normalisation technique et de prévoir une plus grande concertation avec des organismes comme le Bureau de normalisation du Québec. Mais il faudrait s'assurer surtout que l'entreprise ait voix au chapitre.

5. Macronormalisation pour le Québec

La normalisation technique et la normalisation terminologique relèventelles d'un même ordre d'intervention? Si on en convient, il faut essayer de les coordonner. Si on en disconvient, il faut néanmoins les articuler l'une à l'autre. Il nous semble que les deux mécanismes relèvent d'une même finalité et qu'il faut développer entre elles le plus d'affinités possibles.

La Charte de la langue française a constitué un moteur important de la démarche normalisatrice pour le Québec en renforçant des tendances qui étaient déjà présentes depuis la Loi sur la langue officielle (loi 22). D'autre part, des organismes comme le Bureau de normalisation du Québec et le ministère de l'Agriculture du Québec détiennent, en fonction de certaines législations, un leadership certain dans le domaine technique. Il importe donc de préciser le statut que l'on veut allouer à la normalisation, dans son sens le plus général. La normalisation technique est axée sur la rationalisation de la production de biens; la normalisation terminologique, elle, repose davantage sur la rationalisation de l'utilisation de certains termes. Il conviendrait de définir une fonction de macronormalisation qui chapeauterait deux microfonctions, l'une technique, l'autre terminologique. Plusieurs arguments militent en faveur d'une telle orientation.

D'une part, ce qui manque peut-être à la normalisation, actuellement, c'est le fait que les décisions qui se prennent, à travers différents mécanismes de légitimation, ne sont pas intégrées à une macrostructure. Les sources de normalisation sont très nombreuses et fonctionnent souvent indépendamment les unes des autres. Il faudrait rechercher la concertation et faire également mieux comprendre à tous les intervenants les implications de la normalisation. D'autre part, il faut que la fonction de macronormalisation concoure davantage à la réaffirmation du français au Québec comme langue standard, au sens où nous l'avons définie dans la première partie de notre exposé.

Si l'on se reporte au tableau de la page 449, on conviendra que le processus d'élaboration de la norme terminologique peut intégrer facilement une dimension de concertation. Le processus de diffusion de la normalisation terminologique pourrait reposer sur une structure commune, qui relierait « organiquement » les différents mécanismes de normalisation (terminologique, technique, nommes de sécurité, etc.) sans nier à chaque démarche de normalisation sa vocation spécifique. Car s'il est justifié que chaque autorité en matière de normalisation conserve son autonomie d'élaboration, il est aussi justifié que l'intervention normalisatrice, lorsqu'elle intervient sur le réel et pénètre l'usage, s'incarne dans une seule fonction.

Le deuxième argument en faveur d'un raccord plus manifeste entre normalisation technique et normalisation terminologique tient aux retombées possibles de la signature par le Canada des accords du GATT de janvier 1980, pour ce qui touche les obstacles techniques au commerce. Par cet accord, le Canada s'engage à ce que chaque province respecte l'entente, qui a pour but d'harmoniser les normes nationales élaborées par chacun des pays membres de l'accord. Les provinces, si elles acceptent de se conformer à l'accord, acceptent du même coup de se doter d'un mécanisme d'information et de coordination les rendant aptes à répondre à toute demande d'information concernant tout règlement technique, toute norme, tout système de certification qu'elles ont adopté ou qu'elles se proposent d'adopter. Le Québec n'a pas, à ce moment, accepté les termes de l'accord. Mais, s'il le fait, il devra se conformer à l'obligation de désigner un organisme central d'information où tous les renseignements touchant la normalisation qui se fait au Québec devront à tout le moins être stockés. En vertu des accords du GATT, un pays membre devra avertir les cosignataires avant l'adoption de toute nouvelle norme. Ce qui rendra d'autant plus nécessaire la concertation, et ce d'abord au niveau national.

Autre élément d'importance : le gouvernement fédéral et le gouvernement québécois se partagent la compétence en matière de normalisation, selon qu'il s'agit de commerce intraprovincial ou international (compétence fédérale) ou de commerce intraprovincial (compétence québécoise)20 selon le type de commerce visé. Or, deux arrêts récents laissent entrevoir la possibilité pour le Québec d'avoir à intervenir de plus en plus dans le domaine de la normalisation et de la réglementation technique. Un jugement, l'arrêt Labatt [(1980) 1 RC.S. 944], a remis implicitement en question la constitutionnalité d'un bon nombre de normes déjà édictées en vertu de la loi fédérale des aliments et drogues et ce, en reconnaissant en fonction de la production et de la mise en marché intraprovinciale, que les normes de composition de la bière relevaient désormais des provinces. En second lieu, le jugement de la Cour suprême du Canada sur certains aspects de la Charte de la langue française (arrêt Blaikie) est venu remettre en question la validité de nombreux règlements québécois qui incorporent par référence des normes canadiennes, américaines ou autres, rédigées exclusivement en anglais. Un individu, ou une personne morale, accusé de n'avoir pas respecté une norme québécoise, pourrait plaider l'inconstitutionnalité de cette norme pour autant qu'elle incorpore des normes en langue étrangère :

« ... il appert qu'en vertu de l'article 133 de la Constitution, le Québec est tenu d'adopter, d'imprimer et de publier en français et en anglais non seulement ses lois mais également ses règlements. Or, si l'on considère que l'adoption par référence de normes rédigées exclusivement en anglais a pour effet d'intégrer celles-ci au règlement d'une manière tellement essentielle que c'est par ce biais que se trouvent définies les obligations des parties, on doit conclure presque forcément à l'inconstitutionnalité de ces règlements » (Bernier, 1980 : 73; on pourra aussi consulter Barbe 1982 qui donne toute une liste de règlements adoptant par référence des normes techniques en langue anglaise).




20 Cette compétence a été récemment confirmée dans la cause Singer. [retour au texte]




Il importe donc pour le Québec de transposer en français les nombreuses références à des normes étrangères qui émaillent ses règlements. Ce qui devrait inciter à une meilleure concertation de tous les organismes qui font de la normalisation au Québec.

6. La Charte de la langue française et les autres lois québécoises

La Charte de la langue française, comme son titre l'indique, énonce un ensemble de principes fondamentaux portant sur le français au Québec. Mais il faut être prudent lorsqu'on affirme la suprématie de la Charte sur d'autres lois. D'autre part, en droit, le plus spécifique l'emporte sur le plus général et les lois plus récentes l'emportent sur les lois plus anciennes. On peut considérer que les lois, dans la mesure où elles ne sont pas des textes émanant de l'Administration, ne sont pas assujetties à l'obligation d'utiliser les termes normalisés par l'Office de la langue française. La Régie des rentes du Québec, dans son rapport annuel 1979-1980, explique les motifs pour lesquels elle n'utilise pas les termes normalisés par l'Office :

« Certains termes paraissant dans le présent rapport ne sont pas ceux qui ont été normalisés par l'Office de la langue française. Selon l'article 118 de la Charte de la langue française, l'emploi des termes et expressions normalisés devient obligatoire dans les textes et documents émanant de l'Administration (...). Or, les lois administrées par la Régie n'ont pas été modifiées pour tenir compte des avis de normalisation. Par conséquent, les termes paraissant dans les lois ont dû être employés dans le présent rapport. »

Mais la situation se régularisera dès que les lois en question auront été modifiées. Toutefois, la situation se complique du fait que l'Office diffuse deux terminologies, parfois assez différentes, pour le domaine des rentes : d'une part, une liste de termes normalisés parus à la Gazette officielle, d'autre part une publication intitulée Terminologie des rentes de retraite (1980)21.




21 Parmi les nombreuses divergences que nous avons relevées entre ces deux terminologies, citons (le premier terme de chaque paire apparaît à la Gazette officielle, le second dans le lexique Terminologie des rentes de retraite) : conditions d'admission et conditions d'adhésion, cotisation d'équilibre (special payment) et cotisation spéciale (special contribution), acquisition conditionnelle et acquisition éventuelle, régime salaire de carrière et régime reconstitution de carrière, etc. Les divergences atteignent même les équivalents anglais (deferred vesting et delayed vesting) et les définitions (par exemple, dans le cas de régime pourcentage-salaire et de régime à prestations partiellement déterminées, tous deux donnés comme équivalents de unit benefit plan). [retour au texte]




Parmi les autres cas où une décision terminologique prise par l'Office vient en contradiction avec une loi ou un règlement, citons la définition normalisée que l'Office a donnée de crème-dessert22 (Gazette officielle, 112e année, n° 43, 25 octobre 1980, p. 10368) et qui contredit l'article 28 de la Loi sur les produits laitiers et leurs succédanés ainsi que le Règlement sur les succédanés de produits laitiers du ministère de l'Agriculture du Québec; dans ce dernier cas, il faudrait savoir si la décision de l'Office a préséance. S'il est clair que la Charte a préséance en ce qui a trait aux droits linguistiques fondamentaux, il demeure douteux qu'on puisse se servir de cet argument pour justifier une décision spécifique de l'Office. Car, d'après les règles d'interprétation, le plus spécifique l'emporte sur le plus général (et les lois plus récentes l'emportent sur les lois plus anciennes). Par conséquent, l'article 28 et le règlement cité, qui visent une norme technique spécifique pour la protection de l'industrie laitière, (l'article 28 de la loi interdit la référence au mot crème dans les succédanés) pourraient avoir préséance sur un avis de normalisation de l'Office et pourraient poser un problème d'interprétation.

Dans le domaine juridique, pour vouloir tenir compte de l'esprit de la Charte, tout en maintenant une certitude juridique, il faudrait modifier les textes de loi dans leur ensemble du point de vue terminologique et non pas seulement continuer, en normalisant, de mettre en circulation des termes concurrents. Une telle tâche est loin d'être irréalisable avec les progrès de l'informatique23.

D'autre part, pour que la normalisation devienne efficace et ne contribue pas à multiplier des termes ayant tous des valeurs juridiques mais provenant de législations diverses, il importe que des moyens de consultation et de concertation soient mis en place.



Conclusion

La normalisation terminologique à valeur juridique n'est introduite au Québec que depuis l'adoption de la Charte de la langue française et n'est en vigueur que depuis avril 1978, date à laquelle l'Office de la langue française instituait sa Commission de terminologie. Même s'il ne s'est écoulé que quatre années depuis, cette expérience est assez riche pour qu'on puisse en tirer des éléments de réflexion qui, nous le croyons, pourraient être utiles à d'autres situations d'aménagement linguistique.




22 D'ailleurs, la définition citée à la Gazette officielle est trop complexe : crème-dessert, n.f. Entremets à base de lait écrémé, de sucre, d'huile végétale hydrogénée, d'amidon modifié et de différents produits chimiques, aromatisé artificiellement et coloré, vendu dans le commerce sous deux formes :

  1. Prêt à servir dans des boites de conserve de format courant ou prêt à manger, dans des mini-boîtes individuelles munies d'un dispositif d'ouverture qui permet la consommation à même la boîte;

  2. Sous emballage cartonné, poudre à laquelle on ajoute du lait, sans cuisson.

Anglais 1 : pudding, cream pudding, sort custard, quick custard, pudding in a cup

Anglais 2 : pudding, cream pudding, soif custard, quick custard, instant pudding, instant pudding mix

Il suffirait, par exemple, qu'un fabricant utilise un arôme naturel plutôt qu'artificiel pour justifier son refus d'utiliser le terme crème-dessert! [retour au texte]

23 Une mise à jour automatisée se fait déjà au ministère de la Justice du Québec. [retour au texte]




Les éléments de réflexion qui se dégagent de la situation peuvent être regroupés sous deux grandes rubriques : des considérations purement linguistiques et des considérations extra-linguistiques, en particulier d'ordre administratif et politique.

Il nous est apparu, au cours de notre réflexion, qu'il y aurait avantage à faire moins usage de la normalisation terminologique, au sens strict, du moins tant que des mécanismes administratifs de concertation n'auront pas été mis en place, pour éviter des situations gênantes de conflit terminologique. D'autre part, lorsque, comme nous alions le suggérer, normalisation terminologique et normalisation technique auront été agencées de façon fonctionnelle, la normalisation terminologique de la langue technique n'en sera que plus efficace et le caractère juridique n'en constituera pas un élément essentiel et, à la limite, pourra en être absent. Ce qui est sûr, c'est qu'il nous apparaît extrêmement délicat de procéder à de nombreuses normalisations dans des domaines qui ont des répercussions sur la langue générale. Dans ce cas, il nous semble préférable de procéder de façon plus incitative et c'est ce qui nous amène à réaffirmer le statut privilégié de la recommandation. C'est pourquoi nous croyons plus approprié que toute normalisation soit précédée d'une étape transitoire obligatoire de recommandation. Il ne faut pas non plus oublier qu'en vertu de son autorité morale incontestable, un organisme « normalisateur » ou une académie de langue peut se contenter aussi de simples suggestions. Nous sommes donc en face de trois modes d'intervention possibles : la suggestion, la recommandation et la normalisation.

D'autre part, il nous semble fondamental que la première étape du travail d'un organisme normalisateur et d'une académie de langue soit de justifier et d'expliquer les grands principes qui sous-tendent son action normalisatrice24.

Fondamentalement, la normalisation terminologique demeure une démarche coercitive car elle a pour but d'orienter l'usage dans certains secteurs déterminés, dans la pensée que cela aura une influence sur la langue générale. Toutes les démarches de ce type doivent donc être présentées de façon positive pour ne pas braquer les locuteurs et éviter ainsi une remise en question, à partir d'un élément somme toute mineur, des principes fondamentaux d'une législation linguistique. C'est ce que nous appellerons une pédagogie de la normalisation, car il peut devenir contre-productif de lancer des termes dans le grand public sans fournir des explications nécessaires et sans expliquer que le pouvoir coercitif de la normalisation ne peut s'appliquer qu'à des secteurs bien déterminés de l'activité humaine. Considérée du point de vue de la langue générale, la normalisation a pour but, à moyen terme, d'augmenter la variation linguistique dans la population pour, à plus long terme, réussir à imposer un usage linguistique, et elle s'exerce d'abord dans des secteurs spécifiques où on fait disparaître la variation linguistique et, conséquemment, les formes condamnées, pour imposer les formes normalisées, étant sous-entendu que ces sous-secteurs auront un effet d'entraînement sur les usages linguistiques de la population. Dans cette perspective, il y aurait donc comme une contradiction interne à ce que les décisions normatives soient prises en vase clos. Voilà donc posé le problème de la place de l'usage dans la normalisation. Au Québec, étant donné l'existence de nombreuses terminologies techniques fortement anglicisées, et leur dissémination dans la langue générale, il est vraiment rare que la normalisation puisse être la sanction d'un usage répandu25, car le plus souvent les termes normalisés sont destinés à remplacer une terminologie jugée, à un titre ou à un autre, indésirable. Pour ce faire, il faut de toute évidence accorder une grande importance à la diffusion des termes proposés, recommandés ou normalisés. Cette diffusion ne saurait être que la première étape dans une stratégie de l'implantation terminologique surtout au niveau de la langue générale26, car des études comme celles de Monica Heller (1978 et 1979) ont montré qu'on ne pouvait pas procéder au remplacement de régionalismes comme on procède au remplacement de termes anglais. Il faudra encore poursuivre la réflexion sur les facteurs sociolinguistiques qui conditionnent l'implantation.




24 Pour prendre des exemples récents au Québec, toutes les discussions qui ont entouré dans le public la diffusion d'une nouvelle terminologie pour les plats d'origine américaine (hamburger, smoked-meat, etc.) n'auraient-elles pas été plus fructueuses si elles avaient porté sur les principes qui doivent guider l'action de l'Office de la langue française dans son acceptation ou son rejet des mots étrangers plutôt que sur des propositions terminologiques particulières? Tant que les discussions ne porteront que sur des mots isolés, l'accord ne sera pas possible et les antagonismes ne feront que croître. [retour au texte]

25 Comme ce fut le cas lors de la normalisation de « tabagie » (bureau de tabac). [retour au texte]

26 Au Québec, les réflexions sur l'implantation sont en train de prendre forme. Citons à titre d'exemple le colloque organisé par le Conseil de la langue française sur la francisation des entreprises, celui organisé conjointement par l'Office de la langue française et la Société des Traducteurs, en avril 1982 (dont les actes ne sont pas encore parus) et l'étude sur l'implantation terminologique commandée par l'Office de la langue française à la firme SORECOM. [retour au texte]




Si le champ de la normalisation, entendue au sens juridique, devrait être restreint, il n'en demeure pas moins que les efforts d'uniformisation plus générale sont essentiels, dans les sociétés contemporaines, à la communication privée et publique, et les efforts de standardisation sont indispensables au développement des technologies. C'est ce qui fait que dans un cas comme celui du Québec il faut viser à ce que les entreprises participent de plus en plus à la normalisation technique et que, parallèlement, une fois devenues autosuffisantes sur le plan linguistique et n'ayant plus besoin du support d'un organisme comme l'Office de la langue française, elles contribuent elles-mêmes à développer les terminologies dont elles ont besoin. C'est ce qui permettra peut-être au Québec d'occuper sa place dans le réseau canadien de la normalisation technique qui, jusqu'à présent, a été contrôlé par les industriels du sud de l'Ontario.






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