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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XXI

Activité normative, anglicismes et
mots indigènes dans le Diccionario
del español de México
*

Par Luis Fernando Lara



Le problème théorique de la norme

Malgré les nombreuses recherches entreprises au cours des dernières années concernant la norme de certaines langues, tant des points de vue théorique et général qu'empirique et particulier (GRECO, 1976; Lara, 1976; Schmitt, 1979), on a l'impression, d'une part, que cette question est encore marginale relativement aux paradigmes qui caractérisent la linguistique contemporaine et, d'autre part, que l'inertie intellectuelle de beaucoup de linguistes a pour effet d'écarter le problème que pose l'existence de notions manifestement confuses en ce qui a trait à la polysémie du mot norme.

Du point de vue de la discussion de la norme dans la théorie linguistique, la pensée positiviste, scientiste et formaliste introduite dans la linguistique du XXe siècle nous a empêché de conceptualiser un sujet qui, de par sa nature propre, transcende les frontières de ce qui est « strictement linguistique » et se dirige vers le domaine plus ouvert de l'élucidation et de l'interprétation du fait social, un sujet auquel les dogmes de la description et de la recherche de modèles linguistiques ne reconnaissent aucun objet d'étude.

Cet objet d'étude a, jusqu'à maintenant, été défini à t'aide d'un double jeu de concepts, introduits par Ferdinand de Saussure et répétés de diverses façons tant dans des oeuvres visant de toute évidence à établir un programme destiné à la linguistique, comme celles de Bloomfield, Martinet, Hockett ou Chomsky, que dans la diffusion des connaissances acquises qui, selon Thomas Kuhn, caractérise l'état normal d'un paradigme scientifique. Il s'agit des concepts saussuriens de langue/parole et synchronie/diachronie dont la valeur est générale pour la linguistique descriptive du XXe siècle et même — en reconnaissant les différences marquées de sa conception formelle — pour la linguistique inspirée par Noam Chomsky.




* Traduit par Johanne Duchainet-Juan. Révisé par Victor C. Jaar (Gouvernement du Québec, ministère des Communications, Service des traductions) et Jacques Maurais. [retour au texte]




La première paire de concepts se caractérise par la détermination de la langue, système de rapports et de valeurs linguistiques, comme but de l'étude scientifique et, par conséquent, du rôle secondaire de la parole en tant que simple source de renseignements, en tant que lieu théorique de l'existence réelle du langage mais aussi, en raison de sa nature variable, de sa circonstance naturelle temporelle et historique, en tant qu'entité impossible à identifier et à systématiser. Ainsi, la linguistique tente de découvrir le caractère systématique des langues humaines et cet objectif s'insère dans la recherche des traits caractéristiques de l'Homme conçu comme une entité universelle, une espèce biologique ou un être ontologique ou métaphysique.

Donc, l'intérêt pour la connaissance du caractère systématique de la langue ne devrait pas signifier l'élimination de sa nature sociale et historique au moyen de l'abstraction. Saussure nous a donné l'impression de poursuivre ce but en mettant l'accent sur le fait social dans sa définition de la langue. Pourtant, le fait social et historique a été éliminé dans la théorie linguistique moderne, sans doute en raison des limitations propres à la conception de système adoptée depuis. Les systèmes de rapports structurels et les systèmes génératifs ont un trait en commun : l'étude de l'usage dépasse leurs limites, c'est-à-dire qu'ils ne permettent pas d'établir un rapport théorique entre la pratique quotidienne de la langue, la parole, et les modifications et caractéristiques du système de la langue. Tous les systèmes essayés dans le but de représenter la langue sont fermés et autonomes. Voilà pourquoi, depuis Saussure jusqu'à Chomsky, nous nous heurtons à un paradoxe : même si le système est autonome et, de ce fait, immuable, les langues varient et se modifient dans l'usage.

Par conséquent, la dichotomie synchronie/diachronie vient compléter la définition de l'objet d'étude en lui ajoutant une restriction portant sur la méthode : puisque la conception du système utilisé requiert des données homogènes qui ne peuvent fausser les rapports en introduisant des variantes temporelles, la langue doit être étudiée dans une synchronie tandis que tout fait temporel ou historique doit être considéré comme diachronie. La théorie linguistique ne pourra abandonner les doubles concepts saussuriens que lorsqu'une autre conception de ce qui est systématique nous sera offerte.

Ce qui pour Saussure représentait une nécessité même du type de description qu'il désirait postuler est devenu plus récemment l'idée maîtresse de la linguistique dont on définit l'objet d'étude comme étant un objet orienté par un but scientifique et auquel on confère une nature, un caractère ontologique définitif : les systèmes étudiés par la linguistique descriptive, d'abord considérés comme des constructions théoriques, se transforment peu à peu en réalités biologiques, mentales ou psychologiques. La langue ne s'élabore plus à partir de quelques données réelles dont la nature ne peut être évaluée. Aujourd'hui, le système de la langue apparaît comme une réalité attribuable au fonctionnement réel de l'esprit. La réalité de la parole est demeurée au stade de pur support sonore, de véhicule perceptible d'une langue qui se manifeste, se réalise, s'actualise en elle.

Ainsi, la linguistique est dotée d'un objet d'étude de plus en plus important et qui requiert une somme croissante de travail pour se relativiser dans une perspective historique ou une pratique sociale. Se consacrant entièrement à la recherche constante de formalisations qui améliorent la description du système (la « description » postulée par Chomsky), elle parcourt rapidement le chemin qui la rapproche de la logique, qui continue d'être un exemple de science, un idéal de connaissance explicite, cohérent et vérifiable. En revanche, toute question qui traite du rapport effectif entre le système et l'usage de la langue, qui met l'accent sur la parole et tient compte des aspects sociaux et historiques qui entourent son développement et la modifient, est attribuable soit à une « théorie de la parole », à une « théorie de la performance » d'un ordre différent de celui de la linguistique du système et dont les caractéristiques ne se définissent pas, soit à des disciplines marginales, intéressantes pour leur apport de données et la présentation d'une « histoire naturelle » de la parole mais incapables de contribuer à la théorie de la langue, de la compétence (Chomsky, 1977 : 54-56) et encore moins de la modifier. Le sujet de la norme fait partie de questions de ce genre.

La polysémie du mot norme

Dans les langues pour lesquelles on a l'habitude de poser le problème de la norme, celle-ci revêt deux significations : selon la première, il s'agit de la règle qui dirige l'activité, le modèle de quelque chose, le « devoir être » qui marque la différence entre ce qui existe et ce qui règle l'existence. Selon la deuxième signification, elle représente ce qui est courant, l'habitude, ce qui existe et se décrit comme tel sans établir un rapport avec sa règle. Cette polysémie, aussi ancienne que son origine latine, est à l'origine des discussions de la philosophie, du droit et, naturellement, de la linguistique. La première correspond à l'idée traditionnelle de la grammaire, à « l'art de parler et d'écrire correctement une langue », au problème dont traite le présent travail; la deuxième correspond à l'observation et à la description d'une « normalité », d'un fait courant et général. La discussion de la philosophie et du droit est également celle de la linguistique même si, dans cette dernière, d'importants efforts ont été faits pour trancher la question en faveur de la deuxième acception du terme.

Il ne pouvait en être autrement si l'on considère l'accent que la linguistique actuelle met sur la science. Comme science, la linguistique moderne est née à l'exemple des sciences de la nature conçues comme la description de faits observés. Au départ, la linguistique visait à décrire soigneusement le comportement régulier des langues. En tant que mouvement idéologique, la linguistique moderne est née également en réaction contre la grammaire scolaire qui règle les usages et impose une conception particulière, d'origine classique, touchant l'intérêt porté aux langues du monde, indépendamment de leur degré de rapprochement ou d'éloignement du latin ou du grec. La norme représente, pour la linguistique descriptive et scientifique, une notion d'évaluation ascientifique; voilà pourquoi la première acception du mot norme non seulement disparait mais se voit aussi combattue. Tous les fondateurs de la linguistique moderne consacrent des pages entières de leurs oeuvres à l'élimination de cette conception avant d'aborder l'aspect scientifique.

Mais on ne peut pas non plus cesser d'observer qu'il y a des usages constants, répétés et généraux de la parole qui identifient les signes d'une langue particulière avec une substance et une précision matérielle plus grandes que ce que requiert son identification systématique. Les façons dont une communauté particulière prononce une langue, par exemple celle du Québec par rapport à celle de la France, celle du Mexique en contraste avec celle de l'Espagne, le vocabulaire particulier à une région ou les préférences syntaxiques de deux communautés géographiques distinctes qui parlent la même langue, ne sont pas pertinents pour l'étude systématique du français ou de l'espagnol mais ces traits donnent une certaine couleur, une nuance spéciale aux parlers de régions et de communautés particulières. Dans un mouvement conceptuel intéressant, la linguistique européenne moderne a adopté le second sens du mot norme pour créer un concept descriptif qui rende compte de cette normalité des parlers correspondant à une langue et pour établir un intermédiaire entre la langue et la parole saussuriennes (Coseriu, 1952). Dans ce sens, la norme représente l'usage plus général et habituel d'un système linguistique dans une communauté. Norme signifie ce qui est normal. S'il s'agissait purement d'un problème de terme technique pour un concept nécessaire, s'il suffisait d'obtenir l'accord nominal des linguistes, son importance serait moindre; mais la difficulté réside dans le fait qu'on ne peut séparer une partie du sens d'un mot et oublier le reste; ainsi, le terme norme constitue toujours un conflit conceptuel.

Du point de vue descriptif, la linguistique semble avoir gagné le niveau requis de fonctionnement et d'abstraction, particulièrement important pour des langues telles que l'anglais, le français ou l'espagnol qui doivent être considérées comme des systèmes uniques dotés d'une pluralité non pas de paroles — celles-ci n'étant que des accidents individuels et temporels du système — mais plutôt de normalités de paroles caractérisant l'anglais d'Angleterre, d'Amérique du Nord ou d'Australie, le français de France, du Québec ou d'un pays d'Afrique, l'espagnol d'Espagne ou d'Amérique latine. Il s'agit d'un système dans lequel se trouvent diverses normes, d'un objet d'étude de la linguistique scientifique avec diverses modalités de réalisation normales et générales, mais nécessairement accidentelles et transitoires pour la recherche du système.

La norme de la théorie linguistique s'établit à partir de l'enregistrement objectif d'un fait observé et en ne valorisant pas ce qui est commun ou traditionnel dans une société particulière; elle constitue nécessairement un phénomène statistique.

Mais le sens du vocable demeure; il reste à savoir si le choix du terme norme n'obéissait qu'à son acception claire de la normalité ou si s'est diffusée de façon inconsciente sa première acception qui continue de prévaloir au sein des sociétés dans lesquelles vivent les linguistes.

Dans un esprit d'objectivité caractéristique de la science, on recueille des données linguistiques soit de façon empirique, soit de façon intuitive, et on en fait des normes. Mais ces normes passent de leur fonctionnement descriptif à leur valeur prescriptive; ce qui est normal devient norme dans une espèce de démocratisation à outrance du droit de parole, dans une certification objective de ce qu'emploie réellement une communauté. La description acquiert la valeur scientifique de la vérité et cette nomme devient vraie; elle s'impose. Règle et coutume se compriment dans le terme; la norme apparaît comme simple légitimité d'un usage; l'usage se présente comme une véritable nonne. La distance, la tension entre « devoir être » et « être » disparaît sans donner de fruit. Au Mexique, on en est arrivé à proposer que, puisque la « nomme » mexicaine de l'espagnol ne tient pas compte de l'usage européen de la deuxième personne du pluriel dans la conjugaison verbale et dans les pronoms personnels (ce n'est que dans les sermons ou dans certains édits officiels qu'on dit vosotros cantáis « vous chantez », la forme habituelle étant ustedes cantan), on élimine les paradigmes correspondants dans l'enseignement scolaire. Mais, fait contradictoire, nul ne défend la nécessité de s'en remettre à la norme dans le cas de l'usage généralisé du morphèmes qui indique la deuxième personne du singulier du prétérit dans les conjugaisons comme cantastes « tu as chanté », comistes « tu as mangé » ou venistes « tu es venu1 » qui n'en reste pas moins « incorrect » par rapport à l'usage cantaste, dijiste, viniste. Le morphèmes est plus courant dans la langue parlée; il est ajouté par une bonne partie de la population qui possède moins d'instruction que certains groupes intellectuels et qui, pour cette raison, est considérée comme étant « sans culture » (pour des cas semblables dans le français européen, cf. GRECO, 1976). Pour des fins de cohérence recherchée par les linguistes, cette normalité est acceptée comme une norme appartenant à un vaste groupe social désigné par les vocables « à demi cultivé » ou « populaire »; toutefois, elle n'est pas considérée comme une norme valable par rapport à ce qu'on appelle la « norme cultivée » mexicaine. En d'autres mots, devant l'impossibilité « scientifique » d'évaluer un usage particulier comme le fait la grammaire scolaire (« l'usage de la cour de Tolède », « l'usage des bons écrivains »), on agit de la façon suivante : d'abord, il faut déclarer l'esprit scientifique qui précède toute observation de ce qui est normal pour en arriver ensuite à privilégier une de ces normalités, celle des « gens cultivés », comme une i délimitée de façon objective. On se trouve ainsi devant un phénomène typiquement idéologique parmi d'autres qui sous-tendent la linguistique. Ne pouvant évaluer l'usage, le linguiste défend l'objectivité de sa science et tente malgré tout de faire une évaluation qui, loin d'être orientée par ses données, est plutôt fondée sur le rôle qu'il joue au sein de la société dans laquelle il évolue. La rupture forcée entre la théorie et la pratique du linguiste engendre une dichotomie infranchissable et caractéristique de nombre d'autres sciences actuelles.




1 Officiellement, l'équivalent du prétérit de l'espagnol en français est le passé simple, toutefois, vu l'usage restreint de cette forme en français et la signification du prétérit au Mexique, j'ai préféré le traduire par le passé composé. [retour au texte]




Voilà pourquoi la polysémie du vocable est à l'origine des deux principaux conflits relatifs à l'étude linguistique de la norme. Les compromis, tant d'ordre épistémologique qu'idéologique, empêchent non seulement la recherche d'une solution qui, comme j'espère le montrer plus loin, est pratiquement impossible, mais jusqu'à l'élucidation du problème que posent le rôle de la théorie et la profession du linguiste dans sa pratique sociale.

Norme et langue

Les faits exposés plus haut font ressortir la nécessité d'établir une distinction nette entre les deux significations du mot norme, de préférence en faisant appel à des termes différents. Comme on a surtout l'habitude d'entendre par norme une « règle », un « devoir être de quelque chose », je ne conserverai que cette signification. En revanche, pour désigner ce qui est « normal » ou « habituel », j'emploierai sans distinction deux termes descriptifs, soit la parole, à l'instar de Saussure, et l'usage selon la conception de L. Hjelmslev (Lara, 1976 : 38-46) ainsi qu'un terme ayant trait à l'activité verbale : la pratique.

Dans mon ouvrage El concepto de norma en lingüística, la norme était définie comme « un modèle, une règle ou un ensemble de règles, dans une certaine mesure obligatoire, puisque c'est la communauté linguistique qui l'impose aux sujets parlants d'une langue et détermine les modalités d'actualisation de son système linguistique en choisissant, parmi les possibilités illimitées de réalisation dans l'usage, celles qu'elle juge acceptables » (Lara, 1976 : 110). Mais peu de temps après la publication de cet ouvrage, les membres du colloque sur la norme qui s'étaient réunis à Rouen (GRECO, 1976) ont proposé une série de réflexions et de façons d'aborder le problème que je ne connaissais pas jusque-là et que je souhaite maintenant inclure dans la théorie, vu le progrès qu'elles représentent.

Ma définition de norme était encore inspirée du structuralisme linguistique pour deux raisons : premièrement, je n'avais pas encore remis en question la valeur de la dichotomie saussurienne entre langue-système et parole; par conséquent, je continuais de définir la norme comme un modèle sans tenir compte de ce rapport et sans approfondir son caractère linguistique et social. Deuxièmement, je conservais, ne fût-ce qu'implicitement, une optique descriptive et formaliste selon laquelle la norme constitue en quelque sorte un système qui agit sur les modalités d'actualisation d'une langue. En peu de mots, cette définition correspond à une notion de la norme selon laquelle elle représente un produit, un modèle terminé, en parallèle avec le concept de système2.

Cependant, pour mieux comprendre ce qu'est une norme, il faut l'envisager de deux manières différentes : d'une part, comme une activité normative qui établit un rapport entre la pratique linguistique et les membres de la société, et, d'autre part, comme un produit fini pouvant être décrit à l'aide d'une technique propre à la linguistique.

La norme ne représente certainement pas un phénomène semblable à ceux dont traite la linguistique descriptive moderne. Jusqu'à maintenant, la linguistique s'est penchée sur l'organisation du langage qui s'exprime par les sons, éléments matériels qui peuvent être décrits. Au contraire, la norme n'est pas une manifestation physique directe mais plutôt un concept ou un ensemble de concepts qui reposent sur le caractère matériel du son ou qui en acquièrent leur intelligibilité. D'une certaine façon, la norme est un concept abstrait comme la langue ou le système; ils diffèrent en ce sens que ces derniers s'insèrent dans une théorie linguistique tandis que la norme demeure un concept dont la pertinence pour la linguistique est mise en doute. De plus, dans la mesure où les éléments du système sont des constructions appropriées aux faits physiques qu'ils décrivent, pouvant faire l'objet d'expériences, la norme ne décrit pas ces données mais plutôt, lorsqu'elle est établie, les prescrit après les avoir évaluées. Lorsqu'elle constitue une activité qui s'exerce dans la parole, la norme les oriente d'une manière différente de celle de leur qualité purement linguistique. Par conséquent, la norme, de par sa définition, n'est pas un concept descriptif approprié aux signes réels.

Donc, le concept de norme doit évidemment être distinct des concepts descriptifs de la linguistique et c'est pourquoi la norme semble représenter en quelque sorte une opinion concernant la langue ou une activité orientée par la pratique du discours dans une société (cf. Guespin, 1976 : 147).

Considérée comme une opinion, la norme constitue la cristallisation ou la réunion d'un ensemble complexe de concepts idéologiques et sociaux dans un ordre précis, orientée vers une activité particulière. Toutefois, tandis que les opinions se forment habituellement à partir de la compréhension globale d'un fait historique, politique ou social donné, la norme devient peu à peu un modèle prospectif pour l'activité verbale. Fondée sur l'expérience passée, elle finit par se proposer comme modèle pour les expériences linguistiques subséquentes. Ainsi, la norme conserve toujours un usage qu'elle impose à titre de modèle pour l'avenir.




2 La distinction établie par W.v. Humboldt entre produit et activité, ergon et energeia, adoptée par Coseriu et utilisée par Kari Bühler dans sa Théorie du langage, explique et précise le caractère épistémologique de la notion de système (cf. Lara 1976 : 54-66). [retour au texte]




Ce qu'il faut retenir de ce type d'opinion sur la langue, c'est son articulation fonctionnelle avec la pratique linguistique d'une société.

Voilà pourquoi il faut étudier la façon dont s'articulent la norme et la langue. Le caractère accidentel de la norme en ce qui a trait au paradigme dichotomique de Saussure ressort lorsqu'on constate le rôle qu'elle joue tant dans les caractéristiques de la parole que dans l'idée qu'une société se fait de sa langue.

Dans la société mexicaine et dans nombre d'autres sociétés occidentales modernes, la langue est maintenant conçue comme une entité établie, héritée de nos ancêtres et toujours, sous une forme ou sous une autre, faite, achevée. Ce n'est pas pour rien qu'on se reporte à « l'espagnol du XIIe siècle » ou à « l'espagnol du XIXe siècle », car on se fonde ainsi sur un principe d'identité fixe selon lequel on conçoit les changements, notoires et reconnus, comme des mouvements à l'intérieur de la même langue. Abstraction faite de la croyance fondée sur les théories évolutionnistes et les conceptions historiques précédentes, selon lesquelles les langues sont des organismes au même titre que les êtres biologiques — croyance qui règne d'ailleurs toujours, notamment parmi les académiciens français et espagnols — la langue n'en demeure pas moins identifiée encore de nos jours comme une unité établie et invariable.

La pensée grammaticale actuelle qui, comme le signale Baggioni (1976 : 68), « répond à un besoin de rationalisation et de justification du processus d'unification linguistique », contribue à cette conception moderne de la langue et en est même le fruit. La grammaire, avant d'être un modèle de la capacité verbale de l'individu, représente le développement historique des cultures linguistiques occidentales. Lorsque la grammaire traditionnelle et les grammaires modernes s'affirment comme le reflet ou la découverte de la capacité de parler d'un individu, elles affirment l'idée d'une langue égale à elle-même et, comme on l'a déjà dit, enfermée dans son propre système.

Mais l'histoire montre que notre idée actuelle des langues et de leurs grammaires est le fruit de processus sociaux et idéologiques complexes : la formation des États européens modernes, la conception de l'Homme issue de la Révolution française, les doctrines du libéralisme économique, la diffusion de l'idéal que représente la démocratie et, plus récemment, la technologie en étroite relation avec l'évolution de la cybernétique. Diverses études consacrées à l'idée de la langue à différentes époques et dans des langues comme l'espagnol, le français ou l'italien, amènent à la conclusion que ce que fon croit aujourd'hui au sujet de ces langues est un résultat historique et non la découverte d'une entité permanente et atemporelle (Bahner, 1966 et 1977; Niederehe, 1975; Auroux, 1973; mais également Alonso, 1942; Menéndez Pidal, 1945 et Lapesa, 1942).

Voilà pourquoi le locuteur adulte, celui qui ne s'intéresse pas de près à l'histoire de la langue, réservée aux spécialistes, considère la langue comme un produit fini qui constitue tout au plus un objet de perfectionnement individuel et non une activité à laquelle il participe de façon créatrice. Il objective sa langue par un substantif : le français, l'espagnol. Celle-ci lui est étrangère dans la mesure où son idéal est fondé sur un âge d'or révolu, inaccessible. Il suffit de citer à titre d'exempte le cas du Mexicain contemporain pour qui la langue idéale est celle de Cervantes ou, dans un esprit nationaliste, celle de Soeur Juana Inés de la Cruz et de Juan Ruiz de Alarcón. Car il n'existe aucune évaluation populaire et acceptée, ni de l'espagnol actuel, ni même des écrivains modernes qui sont appréciés pour des motifs d'ordre esthétique, politique ou idéologique et non linguistique.

Plusieurs savants ont signalé une époque importante de changement dans la conception que la communauté hispanophone se faisait de la langue. Il s'agit de la fondation de l'Academia Española (1713), qui apparaît au moment où l'absolutisme bourbonien commence à exercer son pouvoir sur toute la péninsule, en réduisant l'autorité ecclésiastique et en introduisant des institutions scientifiques dont les bases reposent sur l'idéal français de la connaissance. Même si l'Academia Española a donné le signal du modernisme dans l'Espagne du XVIIIe siècle, les actions visant à normaliser la langue, à s'opposer à la norme de la cour dans un esprit scientifique et dans le but de rendre la langue plus efficace en la purgeant des excès verbaux baroques (Henschel 1969 : 1-13), ont fini par donner l'impression d'une langue fixe, établie et isolée du parler populaire, contraire à celle qui, jusque-là, faisait preuve de vitalité. Comme l'écrit Amado Alonso (1943 : 93) : « Jadis, la langue évoluait constamment et nous l'admirions dans les classiques; aujourd'hui, elle constitue un outil, un produit achevé. Cette conception de la langue découle de la conscience générale qui veut qu'elle ait atteint la perfection au Siècle d'or et selon laquelle, en la retouchant, on risque de la mettre en péril. »

Avant-gardiste à (époque des Bourbons, l'Academia Española est devenue peu à peu le symbole du conservatisme; les écrivains du Siècle d'or, caractérisés par leur liberté linguistique, servent aujourd'hui de modèles figés qu'il faut suivre, mais nul ne peut rivaliser avec eux en ce qui a trait à la créativité linguistique. L'Académie impose ses nommes : elle codifie l'orthographe, rédige le Diccionario de Autoridades pour montrer, à l'aide d'exemples, le « bon usage » de l'âge classique et s'attaque à la grammaire. Mais puisqu'elle est une institution, elle passe de l'action à la conservation et se transforme en un cénacle pour des motifs plus souvent d'ordre politique que linguistique.

La norme académique s'érige en langue; une fois fixée, elle devient règle prescrite. Peu à peu, on en vient à concevoir la langue comme un système figé, statique, contraire à l'idée de la créativité. La norme et la langue ne restent pas distinctes; au contraire, la norme définit les limites de la langue. La systématicité de la grammaire est considérée comme la systématicité de la langue. Pour les académiciens, la norme c'est la langue.

Or, le parler, l'activité verbale d'une communauté, diffère de la langue, c'est-à-dire de la conception qu'on en a. Pour le commun des mortels qui, au cours de la majeure partie de l'histoire, a été analphabète, l'exercice verbal est fondé sur les modèles traditionnels et correspond aux intérêts et aux besoins de la vie quotidienne. Cette langue qui ne manque pas d'étonner le linguiste qui étudie le parler du paysan, en perçoit la vitalité et, malgré le passage des ans, la permanence des traditions, des tournures et des sens, n'est ni représentée, ni conçue dans la pensée linguistique. Elle est considérée comme « rurale », « rustique », « populaire », « familière », « vulgaire », « non instruite », « archaïque », « limitée », etc. et, les théories contemporaines l'estimant marginale, elle est reléguée aux domaines de la dialectologie et de la sociolinguistique. Le linguiste laisse peu à peu entrevoir son parti-pris pour le normatif.

Norme et unité linguistique

Le parler, à son état naturel, a l'habitude d'être considéré comme un chaos dans lequel les éléments linguistiques vont et viennent, les émotions soudaines s'exprimant de façon aussi aléatoire que les émissions des locuteurs, les erreurs de tout genre se commettent, traduisant des influences extérieures au monde verbal. Le linguiste descriptif ou le grammairien doit de plus en plus faire appel à l'abstraction et à la technique pour réduire ce chaos. Sa recherche est toujours axée sur ce qui est commun, sur ce qui est constant dans ce chaos dans le but d'en sortir et d'établir un certain ordre. C'est pourquoi le phonème, le morphème et la distribution ou fonction syntaxique constituent des entités invariables autour desquelles s'élabore la langue. En revanche, c'est cette langue même qui s'exprime dans le chaos et s'individualise chez les locuteurs. Par conséquent, le phonème, le morphème et la distribution ou fonction syntaxique sont des réalités mentales qui appartiennent à tous les hommes et se voient traduites, voire trahies, par l'appareil phonateur dont le rôle consiste à exécuter l'idéal mental. Les membres d'une communauté linguistique se comprennent parce qu'ils partagent une idée invariable et abstraient de leurs fautes et de leurs variations ce qui est nécessaire à leur modèle mental.

Il y a tout lieu de croire que c'est ainsi que cela se passe. Toutefois, l'idée actuelle de la façon dont cela se produit ne nous permet pas de faire face au chaos avec de meilleurs outils. La réduction continue d'être extrême et les théories biologiques comme celles de René Thom (1972) ou de Henri Atlan (1979) n'ont toujours pas de partisans parmi les linguistes.

C'est là l'idée de l'unité d'une langue comme condition préalable à la communication entre ses locuteurs. Dans les sociétés qui évoluent sans acquérir ni parfaire une instruction formelle qui freine la tendance au chaos, il est normal que les langues se fragmentent et finissent par disparaître comme l'histoire du monde l'a montré et comme elles continueront de le faire. On ignore quelles pourront être les dimensions spatiales et temporelles dans lesquelles une langue, non contrôlée, restera homogène ou intelligible. Dans le monde indigène mexicain, il y a des langues comme celles du groupe zapotèque qui, théoriquement, devraient être homogènes et mutuellement intelligibles. Pourtant, en réalité, elles peuvent être distinctes les unes des autres pour des locuteurs habitant parfois à seulement 30 kilomètres les uns des autres. L'unité d'une langue est donc plus mystérieuse qu'on ne le pense et dépend de facteurs sociaux à peine connus.

On a toujours justifié l'existence de la norme en disant qu'elle constitue un outil d'unification nécessaire aux sociétés sans écriture où les risques de fragmentation sont les plus importants. Mais on postule aussi l'existence de mécanismes d'unification plus ou moins naturels qui nient la nécessité d'une conscience de l'unité exprimée à l'aide d'une norme, de telle sorte que, pour Baggioni, il est abusif d'assimiler l'idée de la norme « à la relative tendance unificatrice qui existe pour chaque variété linguistique d'une langue donnée référée à un groupe social ou à un ensemble de conditions de production du discours » (1976 : 56-57). C'est là un des points d'interrogation auxquels il faudrait répondre dans le cadre d'une théorie linguistique qui traiterait entre autres de la norme. Il y a diverses possibilités : la norme existe dans toute pratique linguistique ou seulement sous certaines conditions de conscience qui permettent de rétablir explicitement; il y a des « normes objectives » (Rey, 1972; Lara, 1976 : 85 et suivantes) réelles et inconscientes pour une communauté ou bien seulement « prescriptives » et conscientes. Dans le premier cas, la norme engloberait la notion de langue au point d'en devenir le synonyme. Dans le second cas, la norme et la langue auraient leurs propres champs et une interaction spécifique. Le problème ne peut pas encore être résolu, peut-être parce que l'exposé en est trop simple.

On pourrait penser qu'une société n'est pas tenue d'objectiver sa langue de la même façon que l'a fait la civilisation européenne et que, par conséquent, l' unité linguistique qui rend intelligibles deux usages au sein d'une même société découle davantage de la pratique que de la réflexion. Habituellement, dans la pratique, on ne met pas l'accent sur les signes linguistiques proprement dits; ceux-ci s'insèrent dans le discours dont le sens dépend des intérêts et du travail de la société. Que le rôle de la langue ne soit pas restreint à un certain type d'actions sociales mais s'applique plutôt à toutes les actions nous permet de croire que la pratique verbale est soumise à (ensemble des obligations sociales qui se manifestent avec elle ainsi qu'aux restrictions et libertés que la société donne aux actes qui l'utilisent. Une vision anthropologique de la langue devrait montrer les relations sociales qui se manifestent normalement dans le discours — « l'ethnographie de la parole » de Hymes, la « sociologie du langage » de Cohen — de pair avec les limites pratiques et légales qui leur sont imposées dans une communauté particulière pour pouvoir comprendre (origine et le rôle de la norme.

Il est donc plus intéressant d'amorcer une étude sur ce qui est sous-jacent à la norme ou fait qu'elle existe dans une communauté linguistique donnée que de déterminer si elle constitue un trait linguistique universel. Pour ce faire, il faudra donc analyser la fonction du discours linguistique dans l'ensemble des pratiques sociales.

Pratique sociale et pratique verbale

Dans le cadre de l'éducation démocratique et de la défense des droits de l'homme, la possibilité de parler, c'est-à-dire de tenir un discours sur n'importe quel sujet, vaut pour tous les êtres humains sans exception. Nous possédons tous la capacité de parler inhérente à notre espèce; nous pouvons tous parler et nous devrions tous avoir le droit de parler. Pourtant, cela n'est pas toujours le cas. La plupart des êtres humains peuvent parler dans l'intimité de leur foyer mais seule une minorité d'entre eux a tenu des propos qui se sont inscrits dans l'histoire. Dans toute société, les différences de sexe, d'âge et de métier fixent les limites à l'intérieur desquelles on peut parler et les sujets dont on peut traiter. Dans l'histoire de l'espagnol, par exemple, ce sont les seigneurs, les membres instruits du clergé et les quelques serviteurs que la société destinait à des tâches administratives, qui ont parlé. On ne sait rien des millions d'hispanophones qui n'ont jamais rencontré quelqu'un qui aurait pu laisser un témoignage de leurs propos ni des gens qui demeurent encore aujourd'hui en dehors de l'histoire car ils n'ont pas pu parler. Les normes qu'on connaît d'une langue comme l'espagnol ont donc été dictées par les monarchies, les clergés et toutes les classes détentrices du pouvoir au sein de la société depuis mille ans. Les normes des peuples, s'il y en a eu, gisent cachées dans les chants populaires et dans les histoires racontées dans les villages.

Les normes qui ont dicté l'espagnol sont attribuables à divers facteurs : légaux, pour unifier les lois des régions isolées par la conquête arabe de l'Espagne (Ferdinand III, XIIe et XIIIe siècles); intellectuels, pour atteindre la connaissance de l'histoire et de la science (Alphonse X, dit le Sage, XIIIe siècle); ou politiques, pour unir l'empire (Isabelle et Ferdinand, Charles Quint, etc.). Dans tous les cas, il s'agit de normes élaborées et imposées par des groupes sociaux déterminés qui les ont acceptées et diffusées. Mais si les normes des courtisans qui ont dominé la société jusqu'au XVIIIe siècle étaient acceptées par les autres membres du royaume, elles ont été remplacées ensuite par celles des écrivains qui étaient considérés comme des « spécialistes » de la langue. En parlant de l'hégémonie imposée par la Castille au reste de la péninsule, Alonso dit qu'à cette époque « l'espagnol ascendant supposait un sens nouveau donné à la langue par les artisans du mot et les guides socioculturels; au fur et à mesure qu'elle gagnait de la dignité sur les plans social et artistique, la langue s'imposait à la masse et aux diverses régions comme un modèle, un idéal » (1943 : 55).

Lorsque l'élite courtisane, à qui il appartenait d'établir la norme, fut remplacée par une nouvelle élite, celle des écrivains classiques, deux groupes sociaux virent leurs relations internes modifiées mais les écrivains obtinrent tous les attributs jusque-là réservés à la noblesse. Les « bons écrivains » contribuèrent les uns après les autres à sensibiliser les gens à la norme que leurs homologues des XVIIIe, XIXe et du début du XXe siècle consacrèrent peu à peu.

Mais en même temps la bourgeoisie commence à exprimer un désir tout à fait légitime, celui d'obtenir des droits à l'égalité, à la liberté et à l'instruction. C'est alors que se complique la structure de la répartition du travail et qu'apparaissent des lois rendant l'instruction publique obligatoire. La loi sociale donne le droit de parole : les ouvriers syndiqués, les gouvernants élus par le peuple, les bureaucraties des États, les scientifiques et les artistes, tout le monde prend la parole; les liens entre leurs pratiques deviennent source de lutte constante, déterminée par les changements de la superstructure idéologique. Les luttes entre classes et groupes sociaux constituent l'un des principaux facteurs qui justifient l'établissement de normes. Le parler populaire qui ne se reconnaît pas dans un groupe ni ne s'exprime dans une représentation est encore de nos jours en marge de la norme et guidé par la tradition ainsi que par la diffusion très lente des connaissances sur la langue dans la conscience populaire.

Il semble donc y avoir une contradiction en ce qui a trait à la norme car même si les « bons écrivains » en sont considérés comme les instigateurs, ils perdent en réalité de leur influence au profit d'autres groupes sociaux qui exercent un pouvoir grandissant et sont davantage en mesure de réunir les éléments requis pour s'imposer. Néanmoins, c'est l'État lui-même qui continue de proposer les écrivains comme modèles incontestés. En revanche, la norme et le parler populaire sont encore déphasés car on n'a pu résoudre les conflits portant sur la norme ni en généralisant l'instruction, ni en considérant la tradition linguistique de la société d'un point de vue réaliste.

Unité de la langue,
norme et langue nationale

Bien qu'on puisse légitimement postuler l'existence de phénomènes d'unification du parler d'une société sans qu'intervienne une conscience de la norme, comme nous l'avons déjà signalé, il est tout aussi évident que la nécessité d'unifier la langue a été de pair avec les besoins de la société relativement à la formation de (État L'histoire de (espagnol en fournit un excellent exemple : les efforts d'Alphonse le Sage au XIIIe siècle pour traduire d'importants textes scientifiques arabes en espagnol et pour doter la langue naissante d'outils lexicaux et syntaxiques dans le but d'écrire l'histoire (Niederehe, 1975) diffèrent des efforts de l'Academia Española visant à fixer et à purger une langue établie et raffinée au Siècle d'or et n'ont, en outre, pas la même valeur culturelle et politique. Toutefois, ils ont un point commun en ce qu'ils ont contribué à l'établissement des normes visant à unifier tant la langue face à la dispersion dialectale et à la « corruption » baroque que l'État à l'époque de la Reconquête et de la Colonie. En d'autres mots, ces normes reflètent toutes un ensemble complexe de besoins de la part de la société et de l'État dans le sens le plus strict de ce qu'on entend par politique.

Mais entre l'unité et le caractère national d'une langue, il y a au moins une importante différence de niveau; comme tente de le montrer Niederehe (1975), l'idée de nationalité telle que nous la connaissons maintenant n'existait pas à l'époque d'Alphonse le Sage; la recherche de l'unité des systèmes juridiques des peuples reconquis et l'écriture en espagnol de leur histoire et de leurs traités scientifiques découlaient non pas d'un sens national mais plutôt d'un besoin de communication efficace comme il est devenu également efficace de faire de la poésie en galicien, en portugais ou en provençal. On pourrait penser la même chose de Dante en ce qui a trait à la formation de l'italien. On peut unifier une langue sans y rattacher tin sens nationaliste comme celui que nous connaissons à notre époque. Les normes qui répondent à une fin, quelle qu'elle soit, peuvent donc être également distinctes. Ainsi, par exemple, Alphonse le Sage n'avait probablement aucune conception puriste ni raffinée de l'espagnol, entre autres raisons parce qu'il serait devenu impossible de faire vivre une langue dans les conditions culturelles et au niveau de civilisation dans lesquels se trouvait l'espagnol du XIIIe siècle. Toutefois, Alphonse le Sage était disposé à inclure tout élément linguistique, quelle qu'en soit l'origine, susceptible de répondre aux objectifs qu'il poursuivait en matière de communication. Ainsi, la qualité des normes et les limites de leur prescription et de leur liberté dépendent fondamentalement du sens qu'on donne à l'unification sociale.

Le débat sur les langues indigènes d'Amérique à l'époque de la colonie espagnole en fournit un autre exemple : même si, dès le début de la conquête de l'Amérique, des efforts constants ont été déployés dans le but d'hispaniser les Indiens du Mexique ou du Pérou, efforts basés sur l'articulation idéologique des fins recherchées par l'Empire et sur la magnanimité des Romains concernant l'extension du droit de cité aux barbares vaincus (fait apparent à la lecture des lettres de Hemán Cortés), tout aussi importants ont été les efforts des missionnaires qui utilisaient pour évangéliser, non pas la langue de l'Empire mais n'importe laquelle des langues aborigènes parlées par un nombre suffisant d'Indiens (Zavala, 1977). C'est ce qui explique l'intérêt pour le nahuatl, le maya, l'otomí et un grand nombre de langues que les missionnaires ont étudiées et employées dans leur oeuvre. Il nous est donc permis de croire qu'il leur était plus important d'unir les peuples en prêchant l'Évangile que d'avoir recours à la langue de l'Empire. En d'autres mots, il s'agit davantage d'unité linguistique que de langue unique.

En revanche, après que le Siècle des lumières eut encouragé et imposé l'obligation d'enseigner l'espagnol à l'ensemble des peuples d'Amérique latine au XVIIIe siècle, la valeur nationale de la langue finit par être considérée comme une conquête de la raison; cela ne fait encore aucun doute aujourd'hui.

Au Mexique et dans les autres pays latino-américains, le sentiment national se manifeste d'abord chez les « criollos » cultivés, enfants d'Espagnols nés en Amérique, qui ont retourné contre leurs aînés l'idée de Nation. Cette idée même qui, avant la Nation ou l'Empire espagnol, justifiait l'unité linguistique, justifiait au XIXe siècle l'indépendance à l'égard de l'Empire et la formation de nationalités distinctes. On voit clairement le passage d'une idée à une autre sous les mêmes justifications idéologiques entre le besoin de conserver l'unité linguistique, comme l'a dit l'un des plus grands penseurs de l'Amérique, Andrés Bello, et la lutte féroce des indépendantistes comme Domingo Faustino Sanniento en Argentine et Ignacio Manuel Altamirano au Mexique qui demandent des langues nationales et distinctes. Ce n'est pas un fait du hasard que ces deux positions se soient corrigées l'une l'autre au XIXe siècle. l'unité linguistique hispanique n'a pu être conservée qu'en raison des conditions culturelles et de la civilisation des républiques latinoaméricaines et non pas en réaction à la menace d'une nouvelle fragmentation romane. On assiste alors à l'éveil des consciences nationales qui ne s'attaquent pas pour autant à la langue commune, toute autre solution ayant été impossible vu les conditions sociales de l'Amérique latine. C'est pourquoi Baggioni a raison de dire que « l'unification linguistique de couches ou de secteurs de la population est une nécessité pour l'organisation sociale à chaque étape du développement économique et/ou du processus de formation de la Nation (en tant que Formation Économique et Sociale) » (1976 : 71).

Il est donc essentiel d' établir une distinction nette entre la conservation ou l'obtention de l'unité linguistique et les mécanismes normatifs pouvant être employés pour arriver à cette fin, la retarder ou l'accélérer (Baggioni 1976 : 71). Découlant d'une idéologie basée sur la superstructure sociale, la norme est susceptible de correspondre plus ou moins à la réalité linguistique. De plus, c'est le type d'interprétation qu'on donne de cette réalité du point de vue idéologique qui peut déterminer la façon dont elle s'y adapte.

Activité normative et norme

Jusqu'ici, je me suis consacré à l'analyse du problème de la norme sous ses divers aspects, en particulier les suivants. son rapport avec la pratique ou l'usage d'une langue, le rôle peu reconnu qu'elle joue dans la formation de l'idée que nous nous faisons de la langue et son lien avec certains phénomènes plus complexes de la société. Je suis donc maintenant à même de tirer diverses conclusions qui me permettront de traiter de la question en fonction de l'espagnol du Mexique.

Le faux problème de l'emploi du mot norme dans le sens d'habitude étant éliminé, il faut signaler que le concept de norme est toujours un concept de valeur qui s'applique à la pratique linguistique et à l'évaluation de l'usage. Mais, au contraire de ce que postule la linguistique moderne, il faut tenir compte du rôle que la norme exerce tant dans la réalité linguistique des sujets parlants que dans la formation de nos propres notions théoriques et de notre activité scientifique.

Les normes sont le fruit de la réflexion à laquelle s'adonne la société à propos de son discours linguistique. Par conséquent, leur origine est liée aux fonctions du discours à l'intérieur de la pratique sociale. En outre, c'est l'orientation des pratiques sociales face aux objectifs que poursuit une société qui fait que la norme s'insère dans une politique, particulièrement celle de l'État.

C'est pourquoi la nonne n'est jamais le seul fait de l'observation de l'usage linguistique ni la simple marque normative de cet usage. Entre l'expérience de l'usage et l'établissement de la norme, il existe une interprétation dont les paramètres se définissent dans la superstructure idéologique d'une société. Lorsqu'une nomme s'impose, c'est qu'elle répond à une évaluation de ce genre; lorsqu'elle cesse de s'appliquer, c'est qu'elle entre en conflit avec les nouvelles expériences sociales et les nouvelles façons de les concevoir. C'est pourquoi l'« objectivité » de la norme est d'ordre social et non naturel, comme le voudrait la linguistique descriptive.

Nous pouvons donc déduire que l'activité normative est l'activité de la société relative à sa langue tandis que la norme en est le fruit qui est soit formulé explicitement dans les grammaires, dictionnaires et autres types de discours social sur la langue, soit non formulé mais implicitement accepté par les membres d'une société. Comme la formulation d'une norme découle toujours de l'activité normative et non de la norme elle-même, et comme cette activité normative constitue une pratique constante qui s'exprime dans le discours, l'activité normative ne produit pas nécessairement une seule et même nomme; en réalité, elle peut donner lieu à plusieurs normes différentes. Ainsi, la norme, au sens strict du terme, est une interprétation.

Le processus d'interprétation requis pour reconnaître une norme et son rôle dans la pratique sociale de la langue devient dès lors une question de méthode. Aussi, ce processus s'avère nécessaire lorsque la linguistique devient pratique et exerce une influence sur la société.

La formation des normes au Mexique

La caractéristique la plus connue de l'espagnol d'Amérique est sans aucun doute l'abondance de vocables provenant des langues aborigènes qui se sont introduits non seulement dans la langue générale mais aussi dans celle des diverses régions d'Amérique latine. Ce fait est le fruit d'une suite de contacts et de brassages entre Espagnols et Indiens, particulière à la colonie espagnole par rapport aux autres colonies européennes du continent. Cette différence est attribuable à diverses raisons qu'il n'y a pas lieu d'énumérer ici, sauf peut-être une, celle du genre de sociétés que les conquistadors ont rencontrées en Amérique centrale, et qui a empêché le massacre de tribus indiennes nomades comme ce fut le cas au nord et au sud du continent. Sur le territoire actuel du Mexique les Espagnols trouvèrent des cultures sédentaires, des établissements urbains et militaires, des écoles et connaissances systématiques, des langues écrites et des rapports sociaux complexes. À ce sujet, il suffit de lire l'illustre Historia de las cosas de la Nueva España du Frère Bernardino de Sahagún et de consulter la vaste bibliographie des études indigènes.

Le contact des Espagnols avec les peuples d'Amérique a également donné lieu à diverses études qui signalent l'effort des conquistadors pour concevoir la réalité du nouveau monde d'après leur expérience du vieux monde (G. Menéndez Pidal, 1944). Par exemple, dès 1518 Juan de Grijalva déclarait dans une chronique s'être approché des côtes du Yucatán et y avoir aperçu les pyramides et les temples mayas; en outre, il affirmait la présence possible de « Maures », peut-être même de « Juifs », d'infidèles poursuivant leur lutte entreprise depuis des siècles en Europe. Les chroniques militaires de la Conquête et celles des missionnaires qualifient toujours les Indiens d'« indigènes » lorsqu'il s'agit de les observer et de les décrire mais d'« infidèles » lorsqu'on lutte contre eux. Dans son ouvrage intitulé Verdadera historia de la conquista de la Nueva España, Bernal Díaz del Castillo ne cesse de comparer, de décrire et d'évaluer la réalité américaine en fonction de la réalité européenne, voire même de l'image que se fait l'Europe d'un monde inconnu. Ainsi, les guajalotes (dindons mexicains) deviennent des gallinas de Indias ou gallipavos; les pyramides sont des adoratorios ou mezquitas (mosquées); les animaux et les plantes appartenant à des espèces très différentes se trouvent désignés par quelques termes espagnols qui n'établissent aucune distinction et ont pour effet d'engendrer la confusion. Une nature tout à fait différente se voit traduite dans une métaphore de la nature espagnole. C'est ce qui donne lieu à l'une des caractéristiques les plus importantes du monde linguistique mexicain : même si les colonisateurs espagnols empruntent aux langues aborigènes certains mots qu'ils introduisent dans l'espagnol, ils décrivent par contre le monde américain dans une langue dont les objectivations du monde naturel ont pris naissance dans une histoire distincte et européenne. En imposant leur langue aux peuples indiens, les conquistadors ont également imposé leur propre conception du monde; le contact culturel s'est synthétisé en elle; le monde indigène a saisi les conceptions espagnoles dans la langue des vainqueurs; le monde espagnol impose les siennes dans sa propre langue; les langues indigènes, parlées uniquement dans certaines régions socialement fragmentées, font place à la langue des conquistadors et leurs usagers doivent plus ou moins secrètement lutter pour les conserver. Ainsi, le vocabulaire employé pour décrire la nature mexicaine a deux sources : l'espagnol pour les questions d'ordre général et les langues indigènes pour les questions d'ordre particulier. Bien que les Mexicains emploient des mots espagnols pour désigner des animaux et des plantes qui n'existent pas nécessairement en Espagne, chaque région du pays, surtout les régions peuplées d'indigènes, possède un vocabulaire aborigène précis pour décrire la nature dont la langue espagnole n'a jamais tenu compte. Nous sommes constamment étonnés de découvrir qu'il existe dans chaque région des centaines de mots indigènes servant précisément à décrire la nature. Ces mots, qui ont pour origine les anciennes traditions aborigènes, n'ont jamais été introduits dans la langue espagnole; pourtant, le vocabulaire espagnol pour décrire ce monde est limité et, de ce fait, très polysémique d'une région à l'autre du pays.

L'époque de la colonie a été le théâtre de la disparition du monde indigène. On agressait et on exploitait de plus en plus les Indiens dont les cultures, considérées comme sauvages, primitives, infidèles, n'étaient pas reconnues. Mais lorsque les « criollos » du XVIIIe siècle se rendirent compte qu'ils devaient se distinguer des Espagnols de la péninsule et s'affirmer comme un peuple à part et digne, ils puisèrent dans les anciennes traditions indiennes les sources de cette nouvelle identité que leur conférait la Nouvelle Espagne. Ce processus fut lent et parfois marqué d'actions étonnantes comme celles du Frère Servando Teresa de Mier et de certains de ses contemporains qui, pour légitimer leur religion, soutenaient qu'il y avait une identité entre le roi mythologique des Toltèques, Quetzalcóatl, et l'apôtre saint Thomas. Pourtant, un siècle auparavant, ce furent les « criollos » qui montrèrent la voie et donnèrent aux Mexicains ce qui sera la base de leur identité après l'Indépendance. Un passé glorieux, une tradition mythique issue des peuples précolombiens, voilà les fondements d'une nation qui se devait de faire renaître la gloire de ses ancêtres, interrompue pendant trois siècles de colonisation espagnole.

C'est ainsi que les Mexicains ont repris conscience des traditions indigènes; ils ont entrepris des études, publié des ouvrages traitant de ce passé et réalisé les premières découvertes archéologiques.

Pendant ce temps, les peuples indigènes tentaient de survivre sous la domination d'une nouvelle Nation et se consacraient aux travaux plus ardus et serviles, livrés à eux-mêmes au sein de quelques cultures qui ne leur étaient pas encore familières et ne présentaient aucun lien avec leur passé. Comment les Indiens, misérables et dépréciés, pouvaient-ils être les héritiers d'un passé glorieux? Pour la nation mexicaine, cela posait un véritable problème car comment était-il possible de relier un passé revendiqué par les « criollos » et les métis comme le leur à un présent où les indigènes refusaient de se soumettre aux impératifs de progrès et de civilisation du nouvel État? Francisco Pimentel, l'un des premiers à avoir étudié les indigènes du Mexique, disait en 1864 qu'« une nation est une réunion d'hommes qui professent les mêmes croyances, soutiennent une même idée et poursuivent les mêmes buts » (cf. Villoro, 1950. 168); les Indiens ne pouvaient donc pas être considérés comme des membres de cette nation. Par conséquent, la solution consistait à les intégrer de force à la société mexicaine (métissage, langue, gouvernement, système économique). Selon Andrés Molina Enriquez, l'un des critiques qui ont encouragé la Révolution de 1910, la nation est « une unité d'origine, de religion, de type, de coutumes, de langue, de stade de développement ainsi que de désirs, de buts et d'aspirations » (cf. Villoro, 1950 : 169). À cette époque, l'Indien devait s'intégrer et la meilleure façon de l'y amener était de le faire participer à un métissage qui, au contraire des races pures, représentait l'union parfaite de deux races glorieuses.

L'économie a également motivé l'intégration à la société mexicaine : les méthodes de travail des paysans indiens et leur propriété commune de la terre étaient perçues par le libéralisme du XIXe siècle comme des modes de survie dangereux, contraires au progrès et susceptibles de nuire au développement d'un Mexique fort. C'est pourquoi, au lendemain de l'Indépendance, on entreprit une lutte contre la propriété et la culture paysanne des indigènes. Depuis les lois de la Réforme et la Constitution de 1857, qui ont eu une grande importance pour le Mexique contemporain, jusqu'à la Révolution de 1910, les cultures indigènes ont constamment fait l'objet de luttes juridiques, concernant la terre. Alberto María Carreño, un autre penseur du début du XXe siècle, prétendait que « la réalité sociale qui manque au Mexique n'existera pas tant que nous ne modifierons pas radicalement la façon d'être de nos Indiens [...] [Il n'existe qu'un seul moyen] : l'occidentalisation systématique. Et cela signifie d'abord et avant tout [...] l'abandon de la propriété collective et la mise en place d'un système de propriété individuelle... » (en 1909; cf. Villoro, 1950 : 178). Le problème de la propriété de la terre par les indigènes n'est toujours pas résolu malgré les progrès réalisés grâce à la Constitution.

Ce que l'on peut conclure de la passionnante histoire de la culture indigène mexicaine, que j'ai tenté de résumer ici, c'est que l'intérêt qu'elle a suscité durant 200 ans était particulièrement lié au besoin qu'avaient les Mexicains de se reconnaître chez les peuples qui avaient été à l'origine de leur métissage et avec qui, à la différence des Espagnols, ils avaient pu établir des liens historiques non grevés par un sentiment d'exploitation, sentiment qui a tant contribué à la cause de l'Indépendance.

La culture indigène a été fondamentale pour la naissance du Mexique; toutefois, elle n'a pas constitué une présence réelle. Luis Villoro prétend que l'intérêt pour la culture indigène n'a été « qu'une simple étape dans l'histoire, étape au cours de laquelle le Mexicain a pris conscience de sa propre culture » (1950. 12). Manuel Gamio, fondateur de l'anthropologie mexicaine, disait à ce sujet : « La culture indigène que nous considérions alors comme totalement distincte de la nôtre, représente aujourd'hui l'une des sources essentielles de notre propre spécificité par rapport aux cultures des autres pays » (cf. Villoro, 1950 : 189).

En appréciant la culture indigène à sa juste valeur, les Mexicains se sont dotés d'une importante valeur idéologique pour leur nationalisme et d'un élément primordial pour leur prise de conscience de la norme. Cette appréciation se manifeste non seulement dans leur admiration pour les découvertes archéologiques ou dans l'étude des oeuvres d'art que nous ont léguées les cultures classiques précolombiennes mais aussi, et surtout, dans la présence réelle de langues dont l'espagnol a emprunté nombre de mots. C'est ainsi que le vocable de souche indigène a acquis du prestige sur le plan normatif et caractérise aujourd'hui l'espagnol mexicain. Ce prestige s'est manifesté depuis le retour à l'emploi du x dans México — lorsque l'Academia Española a établi l'orthographe au XVIIIe siècle, la lettre x qui correspondait à l'ancien phonème /∫/ a été remplacée par le j, soit le nouveau phonème /x/; México est ainsi devenu Méjico et cette orthographe a prévalu jusqu'au début du XXe siècle — et dans Xalapa, Oaxaca, etc., jusqu'au choix de mots tirés du nahuatl, du maya et du tarasque, etc., pour nommer des institutions, revues ou mouvements culturels. En conclusion, le mot indigène doit être considéré comme faisant partie des normes de l'espagnol mexicain.

Mais le nationalisme repose aussi sur un facteur négatif. Il s'agit de l'opposition constante des Mexicains face à l'influence des États-Unis qui se sont ingérés dans les affaires du Mexique pendant presque deux siècles. La conscience anti-nord-américaine s'est éveillée chez les nationalistes mexicains lorsque ceux-ci commencèrent à se rendre compte que leurs voisins du nord envahissaient leur pays, se livraient au pillage, effectuaient des expéditions punitives sous n'importe quel prétexte, leur imposaient des traités injustes, exploitaient la population, etc.

L'influence des États-Unis n'a rien d'étonnant si l'on considère que nous sommes voisins et que notre frontière nord a été pour plus d'un le refuge idéal en temps de guerre. Les Républicains opposés à l'intervention de la France au milieu du XIXe siècle se sont réfugiés et armés aux ÉtatsUnis. En 1910, les révolutionnaires ont fait de même pour lutter contre la dictature, etc. L'influence nord-américaine était donc inévitable. Elle s'est exercée, à la naissance de la nation, surtout sur les plans politique, juridique et économique et s'est traduite de diverses façons : le modèle fédéraliste qui a coûté des années de lutte contre les tendances centralistes manifestées par les conservateurs et l'Église; le système présidentiel, élément fondamental de la politique mexicaine; les droits constitutionnels accordés en 1857 et en 1917; le libéralisme économique et le capitalisme; peut-être aussi la tolérance religieuse puisée paradoxalement dans l'extrémisme anticlérical des loges maçonniques du XIXe siècle, formées selon les modèles nordaméricains; et de nos jours, le progrès, l'industrialisation, l'administration et la technologie. Que l'influence nord-américaine ait joué un rôle prépondérant dans la formation de la nation est un fait indéniable. Par conséquent, les nationalistes se sont tournés vers l'élément indigène pour se justifier face aux Espagnols et vers l'élément nord-américain pour structurer la nouvelle nation. Mais, du point de vue idéologique, tant l'élément indigène que le passé colonial espagnol, dont on parle tout bas et qu'on assimile à la culture et à l'humanitarisme, défendent la nation contre un mimétisme dangereux face aux États-Unis.

Le sentiment anti-nord-américain se manifeste dans la norme linguistique par la phobie qu'ont les Mexicains des vocables d'origine anglaise; l'arme utilisée contre l'anglicisme est le purisme espagnol.

C'est la norme qui détermine la notion qu'on se fait d'une langue nationale. D'ailleurs, ce n'est que grâce à son articulation idéologique avec les débuts du Mexique en tant que nation indépendante, que l'espagnol, langue internationale et non aborigène, a été harmonieusement adopté par une identité métisse qui puise dans son passé indigène sans pouvoir renier son présent hispanique. Les expressions « culture indigène » et « antianglicisme » font partie de la dialectique « hispano-américaine » du Mexique : contre l'espagnol, le mot indigène; contre le nord-américain, le mot national qui consacre l'indépendance face à l'Espagne. L'espagnol du Mexique, en tant que langue nationale, constitue, sur le plan idéologique, l'union de l'indépendance avec la langue métisse. Les langues aborigènes, encore parlées par quelque 5 millions d'habitants, s'insèrent dans le mouvement nationaliste uniquement dans la mesure où, après s'être rendu compte de les avoir minées dans le passé, on se propose maintenant de les faire revivre. Le processus de métissage, obligatoire aux débuts de la nation, aboutira fatalement, de par sa nature, à la destruction des Indiens, à moins que le concept même de Nation ne soit modifié.

Les notions de langue pure ou purisme et de langue châtiée ont été des éléments de conservation de la norme depuis la formation du concept de langue dont j'ai parlé plus haut. C'est surtout le purisme qui « défend » l'espagnol depuis la fondation de l'Academia Española (Lazaro Carreter, 1949; Alonso, 1943 : 96) :

« Purisme est le terme international employé pour désigner une attitude traditionaliste et conservatrice. En règle générale, on emploie les expressions purisme (purismo) et langue châtiée (casticismo) indifféremment en espagnol; toutefois, le terme châtié ne saurait se restreindre à ce qu'on peut qualifier de puriste car, de par sa signification, il a des exigences propres. En outre, le purisme s'identifie pleinement au critère des académiciens alors qu'il existe une certaine langue châtiée que ces derniers pourraient qualifier d'inacceptable. Les puristes, dont l'idéal consiste à imiter la langue pariée à l'époque de sa perfection, aspirent au bon emploi des formes idiomatiques consacrées; les partisans de la langue châtiée ajoutent à ce répertoire certains néologismes, les nouveautés idiomatiques qui, dès leur création, semblent incontestablement espagnoles. [...] Les puristes s'attaquent surtout aux déformations qu'a subies la langue après avoir atteint son apogée, c'est-à-dire à des époques qu'ils considèrent comme décadentes; les partisans de la langue châtiée ne s'attaquent qu'à l'influence étrangère. »

Par conséquent, le purisme semble offrir le meilleur moyen de conserver la pureté de la langue et de protéger cette dernière contre tous les usages qui s'éloignent des critères établis à (époque du classicisme. Comme l'a déjà signalé Hermann Paul (1886 : 404-422), il existe un rapport inversement proportionnel entre le niveau de pureté déterminant une norme et l'éloignement de la communauté qui détermine cette même norme. C'est pourquoi aux yeux des puristes mexicains, qui se voient forcés d'appliquer la nomme régissant la langue classique espagnole parlée à une époque et dans un lieu lointains, l'usage mexicain frôle de plus en plus la corruption. Cela est dû, d'une part, au fait que les Mexicains n'ont pas pu participer à l'élaboration de la langue pure — de là l'importance manifeste de la « mexicanité » exprimée par Juan Ruíz de Alarcón, unique représentant mexicain à l'époque de la fixation de la langue pure — et, d'autre part, au fait que cette langue, en raison de l'éloignement spatial et temporel, voit son unité fragmentée et son vocabulaire envahi d'anglicismes. Cette invasion est imputable à l'Indépendance, au rapprochement avec les États-Unis et au nationalisme entêté qui a pour effet d'éloigner la langue de ses racines espagnoles. Il y a eu des puristes tout au long de l'histoire du Mexique indépendant et, bien qu'ils jouent aujourd'hui un rôle moins important, ils continuent de nuancer l'évaluation normative de l'usage mexicain.

Mais il n'en demeure pas moins vrai que le mot indigène a, lui aussi, un passé classique et que les langues indigènes sont tout aussi dignes que l'espagnol, surtout le nahuatl. En effet, nous possédons suffisamment de documents écrits dans cette langue pour en constater la capacité d'expression et la qualité artistique. On peut donc facilement retenir le mot indigène même dans une conception puriste de l'espagnol du Mexique; on pourrait dire que le mot indigène est aussi pur que le mot espagnol. La pureté de la langue vient alors renforcer la manifestation nationaliste dans la norme linguistique.

En revanche, l'anglicisme constitue la cible par excellence des puristes; il symbolise la corruption linguistique qui représente le principal danger face à la conservation de la langue et de la nationalité, le plus important facteur de désintégration de l'unité de la langue.

Ces deux pôles normatifs, liés à l'idéologie du nationalisme mexicain et toujours de rigueur, s'articulent à leur tour avec d'autres facteurs qui en déterminent l'application dans l'usage linguistique. Comme ces facteurs ne s'inscrivent pas dans le sujet principal du présent travail, je me contenterai de les énoncer sans que cela signifie pour autant qu'ils sont de moindre importance; au contraire, toute analyse de l'usage mexicain de la langue espagnole doit inclure une étude visant à en préciser les limites et les possibilités. Il s'agit, d'abord, de ce qu'on appelle l'espagnol général, unité effective de la langue — surtout de la langue écrite — du Mexique et des autres pays hispanophones qui, au cours de l'histoire, a été élaborée et diffusée grâce à la circulation internationale des livres, concepts et méthodes d'enseignement ainsi qu'à la valeur normative de l'idéal classique. En second lieu, il s'agit du prestige que s'est acquis ce qu'on appelle communément le « discours du pouvoir » soit la pratique verbale qui s'exprime dans le discours politique de l'état mexicain. Cette pratique véhicule l'idéologie nationaliste et façonne l'opinion publique à un point tel qu'elle sert de modèle à l'appareil bureaucratique, aux groupes de pression politique et aux citoyens dans leurs rapports avec le gouvernement. Par exemple, à la lecture des journaux mexicains depuis le début du XXe siècle jusqu'à nos jours, on constate dans quelle mesure la nation est née sous l'influence d'une pratique verbale qui a rallié les diverses tendances politiques et servi d'exemple à la grandeur du pays. Enfin, un autre facteur, lié aux deux premiers, a permis de déterminer l'activité normative mexicaine. Il s'agit de la langue employée par les moyens de communication dont l'influence s'est accrue avec l'avènement de la radio et de la télévision; maintenant cela signifie qu'il n'est plus nécessaire d'alphabétiser les citoyens pour les intégrer à la nation. Il est certain que ces trois facteurs, dont la structure idéologique est plus souple et plus obscure en ce sens qu'elle répond plus facilement aux exigences de la politique et de l'économie, s'inscrivent dans l'activité normative.

D'autre part, il est évident que c'est l'activité normative qui régit l'usage de la langue dans la société, car elle se traduit dans la communication écrite et parlée dans les moyens de diffusion et d'enseignement utilisés par toute société organisée. Le domaine des usages régionaux et ruraux, dans lequel l'activité normative s'exerce indirectement et très souvent contrairement à la tradition linguistique des diverses communautés, est nécessairement régi par d'autres normes subordonnées dont la valeur d'application dépend de l'ancienneté de la communauté, de la conscience que cette dernière a eue d'elle-même durant 400 ans d'histoire ou du type de rapports qu'elle a entretenus avec la nation. Le linguiste soupçonne (aucune recherche n'ayant été réalisée en la matière) une activité normative notamment à Vera Cruz, dans l'ancienne province de Nueva Galicia (Jalisco, Colima, une partie du Michoacán et peut-être même une partie d'Aguascalientes et San Luis Potosí), dans le Yucatán et dans le Nuevo León. Cette activité est également liée aux coutumes agricoles des diverses régions du pays; dans ce cas, elle se manifeste autrement. L'usage, comme l'activité normative, est inconnu car les recherches entreprises dans le domaine de la dialectologie ne portent que sur certaines régions du Mexique. En outre, nous ne possédons pas encore de méthode de recherche susceptible de nous aider à relever les pratiques verbales des zones rurales dans leur milieu anthropologique.

Le mot indigène dans l'usage

Les faits que je viens d'énoncer expliquent pourquoi il n'existe aucune description adéquate concernant la façon dont les vocables indigènes et les anglicismes se sont introduits dans l'usage mexicain. Habituellement, le choix d'un corpus quantitatif qui permette d'évaluer l'incidence de ces mots sur l'espagnol mexicain dépend davantage d'un choix préalable d'ordre normatif que des préjugés, bons ou mauvais, relatifs aux mots indigènes et aux anglicismes. Ce choix peut également dépendre d'une orientation antérieure à un certain type de parler que l'on considère comme représentatif de la langue nationale. En ce qui a trait au mot indigène, outre le grand nombre de dictionnaires — notamment ceux des aztéquismes de Cabrera et de Robelo (1974 et 1904 respectivement), des mexicanismes de Francisco Santamaría (1959) et des américanismes du même auteur (1942), de Monñigo (1966) et de Malaret (1925) — dont le but est de réunir le plus grand nombre possible de vocables de cette source dans l'espagnol, il existe deux études descriptives : celle de J.M. Lope Blanch (1969) et celle que nous avons réalisée pour le Diccionario del español de México, qui n'en est encore qu'à un stade préparatoire.

Pour son étude, Lope Blanch s'est servi des 225 bandes magnétiques sur lesquelles il a enregistré des entrevues avec 490 citoyens de Mexico, classés selon leur niveau d'instruction, et des réponses de 100 personnes à qui il a présenté un corpus regroupant des vocables provenant des enregistrements et du dictionnaire de Robelo. Voici le résultat de cette étude : abstraction des doutes que suscite le calcul numérique, Lope Blanch a relevé 160 vocables indigènes couramment employés par les répondants « instruits » et 250 autres mots que ces derniers connaissaient un peu moins bien; tous les répondants employaient en moyenne 313 vocables et en connaissaient 218 autres sans nécessairement les utiliser.

L'étude de Lope Blanch montre que l'influence du vocable indigène sur l'espagnol du Mexique est extrêmement faible; il est donc clair que sa valeur normative ne correspond pas à son usage.

L'étude réalisée pour le Diccionario del español de México est fondée sur un corpus regroupant deux millions d'occurrences3 relevées dans des textes et des conversations de tout genre (Laya et Ham, 1980) ainsi que dans la langue nationale « cultivée ». En d'autres mots, le corpus précise moins les usages régionaux ou particuliers que les usages courants et cultivés. Cette étude vient confirmer les conclusions de Lope Blanch même si les résultats ne sont que provisoires et même si la quantification est moins claire et simple que chez lui. Parmi les mots qui constituent l'espagnol mexicain fondamental du point de vue statistique (Laya et Ham, 1980; Ham, 1980), seuls mexicano et chile apparaissent dans notre corpus. Parmi les 5 000 mots les plus souvent employés et les mieux répartis dans toutes sortes d'usages, on a retenu les suivants : mole (mets typique de la cuisine mexicaine), chocolate (chocolat), jitomate (tomate), coyote (loup américain), tamal (aliment à base de maïs), chamaco (enfant), atole (boisson à base de maïs), nixtamal (maïs transformé en pâte avec laquelle on prépare les tortillas, aliment aussi fondamental que le pain), milpa (champ de mais) et azteca (aztèque). Pour confirmer le calcul de fréquence de l'usage du mot indigène avancé par Lope Blanch, j'ai comparé les listes de mots indigènes qu'il a dressées après son enquête et les mots qui, signale-t-il, même s'ils n'ont pas ressorti de son enquête, sont employés dans la ville de Mexico, avec les résultats relatifs à ces vocables dans notre corpus. En voici la conclusion : on a obtenu 236 occurrences qui correspondent à 83 lemmes. Selon Lope Blanch (1969 : 29), l'incidence des mots indigènes dans l'espagnol « cultivé » du Mexique est de 0,07 %; selon nos calculs, elle serait de 0,083 %. Une fois notre enquête terminée, notre corpus contiendra certainement un plus grand nombre de mots indigènes. Toutefois, l'évaluation globale de Lope Blanch semble être exacte.




3 Le corpus du Diccionario del español de México contient quelque deux millions d'occurrences réparties en près de 68 000 lemmes. Je remercie Diana Maciel qui a comparé les listes de Lope Blanch avec notre corpus et calculé les pourcentages respectifs. [retour au texte]




Il ressort donc que l'usage du mot indigène dans la langue nationale ne correspond pas à sa valeur normative. Toutefois, il faut également noter qu'on relèverait un plus grand nombre de mots indigènes si on réalisait des études régionales axées sur les sujets concrets de la vie quotidienne tels que la médecine traditionnelle, les plantes, les insectes, les aliments, certaines coutumes religieuses, quelques institutions sociales qui survivent depuis l'époque précoloniale, la morale contenue dans les contes et légendes, etc.

On a l'habitude de prétendre que ce genre d'étude aurait pour effet de fausser les résultats car elle augmenterait artificiellement le nombre de vocables indigènes. D'autre part, les études axées sur la langue nationale, l'espagnol général ou la langue des citadins instruits entraînent une diminution dans le nombre de mots relevés, diminution qui, du point de vue régional ou particulier, pourrait elle aussi être considérée comme artificielle. Autrement dit, il est légitime d'axer une étude sur certains parlers choisis pour des raisons normatives, théoriques ou pratiques, pourvu qu'on en fixe les limites. Au contraire, il n'existe aucune unité linguistique en soi dans ce qu'on peut appeler la « langue espagnole », dont le nombre de vocables ne peut être déterminé. La langue est le fruit de la pratique verbale; elle est aussi variable et aléatoire que le sens des expressions linguistiques donné par les sujets parlants. C'est pourquoi, il est impossible d'affirmer qu'une langue possède tant de vocables de l'une ou l'autre source. Par exemple, les dictionnaires n'incluent pas tous les vocables qui existent.

On peut également tirer la conclusion qu'il existe un écart important entre l'usage d'une langue et l'image que projette la langue nationale standard — qui équivaut déjà à un choix — ainsi que la norme qui y est sous-jacente.

Les anglicismes dans l'usage

Si les résultats de l'étude des mots indigènes sont étonnants, ceux de l'étude des anglicismes le sont encore plus. Dans notre corpus, seuls les mots club, fútbol, turismo et automóvil figurent comme des emprunts de l'anglais parmi les 1451 mots qui constituent l'espagnol mexicain fondamental (Ham, 1980); parmi les 5 000 mots les plus souvent rencontrés et les mieux répartis, le corpus n'inclut que carro (voiture), líder (leader), filmar (filmer) et cóctel (cocktail), soit huit vocables empruntés à l'anglais par l'espagnol mexicain courant. Pourtant, les anglicismes s'introduisent réellement dans le domaine des affaires, des communications, de la technique et dans des secteurs importants de la science. On pourrait fort bien lire un texte qui serait rédigé de la façon suivante : « un paper comprensivo que eventualmente permita realizar la importancia de un issue » qu'il faudrait presque traduire en espagnol par « un trabajo abarcador que, al final o en su momento, permita darse cuenta de la importancia de un asunto ». Dans certains secteurs de Mexico et de sa banlieue, par exemple celle qui s'appelle Ciudad Satélite, on trouve des posters qui annoncent des desarrollos urbanos, un certain parque memorial, un stand commercial ou un show en indiquant en haut de l'affiche favor llamar (please call) un numéro de téléphone donné. Dans ce même secteur, il existe un certain quartier ou desarrollo urbano qu'on a appelé Condado (comté) de Sayavedra, copie conforme mais erronée des divisions politiques territoriales des États-Unis, la colonia ou le municipio mexicain n'ayant pas du tout le même attrait que Los Angeles ou San Diego. Et ce ne sont là que quelques exemples parmi tant d'autres des anglicismes qui s'introduisent aujourd'hui au Mexique. Et dans les domaines scientifiques et techniques, ils jouent un rôle encore plus important, le Mexique dépendant des milieux culturels internationaux. Les spécialistes en informatique parlent de software (logiciel), d'input et output, de ponchar des cartes (punching), de facilidades (facilities) d'instruments, de sortear (sort), de fabriquer des hashes (hash), d'incorporer des chips, etc., tandis que les économistes discutent de l'estanflación (stagflation) et des cártels pétroliers, etc. Comment pourrait-il en être autrement puisque le Mexique n'a pas réussi à trouver de meilleure arme pour lutter contre les anglicismes que le purisme, qui finit par isoler la langue et l'éloigner des sujets parlants? Les partisans de la langue pure ou châtiée, en essayant d'affronter le monde moderne avec un bagage linguistique vieux de quatre siècles, ne sont pas en mesure d'offrir de solution à une société qui tente de se mettre à jour et de réaliser des progrès. S'il est vrai que les anglicismes constituent un danger et une arme destructrice sur le plan normatif, il est tout aussi vrai que la société mexicaine subit l'influence nord-américaine en tentant de maintenir le.pas et en dépendant des États-Unis. Une société de consommation, fondée sur le capitalisme, ne peut se développer sans en adopter les modèles et la langue.

Les anglicismes occupent donc dans l'espagnol mexicain une place beaucoup plus importante que ne le laissent entendre les résultats de notre étude, sans compter qu'ils s'introduisent dans des secteurs influents de la société. L'unique solution au problème de l'écart entre l'usage et la norme, que j'espère avoir bien montré, réside dans l'interprétation de l'activité normative et dans l'adoption d'une pratique linguistique et lexicographique liée à une certaine idée de l'espagnol mexicain.

Le Diccionario del español de México

Dans l'élaboration du dictionnaire, nous nous sommes basés sur les deux aspects étudiés plus haut : la découverte des valeurs normatives de la langue nationale et l'enregistrement de l'usage réel du vocabulaire. Nous tenions à présenter ces deux aspects au public mexicain.

Une analyse statistique de l'espagnol mexicain contemporain (de 1921 à 1973) nous a permis d'élaborer un dictionnaire statistique et d'inscrire tous les contextes et cadres d'emploi nécessaires pour décrire le vocabulaire et composer le dictionnaire. Grâce à cette analyse, nous avons obtenu une vue objective et quantifiée de la réalité lexicale de l'espagnol mexicain du point de vue de la langue nationale standard. Comme cette dernière comporte, sur le plan normatif, une restriction imputable aux besoins de la nation en matière d'enseignement, certains domaines du vocabulaire, comme ceux qui nous intéressent ici, n'ont été représentés qu'en partie. Ils devront faire l'objet de recherches plus poussées à l'avenir.

La description du vocabulaire espagnol du Mexique compte presque 100 ans d'histoire et figure dans les divers « dictionnaires de régionalismes » qu'on trouve dans les bibliothèques et sur le marché. On y signale toujours l'ensemble du vocabulaire folklorique ou pittoresque de l'espagnol mexicain, on en donne le signifiant amérindien ou le signifié particulier (nouveau ou archaïque) par rapport au contenu du Diccionario de la Real Academia Española (DRAE). Cela va des américanismes, vocables d'origine amérindienne, voire même andalouse, qui caractérisent l'espagnol latino-américain, jusqu'aux vocables propres à certaines régions comme les États actuels de Sonora (sonorensismos) ou de Tabasco (tabasqueñismos), en passant par l'important travail de Santamaría, le Diccionario de mexcansmos. Parmi les vocables qu'on appelle communément mexicanismes, notons chile « piment » au lieu de ají que le DRAE décrit comme étant général; cacahuate au lieu de maní ou cacahuete inscrits dans le DRAE Tous ces mots peuvent facilement être identifiés comme étant des mots indigènes. Bien qu'un grand nombre de variantes relatives à la signification des divers vocables soient inexistantes en Espagne ou partagées avec une région de l'Espagne, elles ne méritent pas l'attention des lexicographes qui étudient les mexicanismes. À ce chapitre, voici quelques exemples : irse (s'en aller) et non marcharse; platicar (converser) et non conversar; cuneta (fossé) et non badén; costal (sac) et non saco, couramment employé dans la péninsule ibérique; banqueta (trottoir) et non acera; maceta (pot à fleurs) et non tiesto; camión (autobus) et non autobús; llave de agua (robinet) et non grifo; falda (jupe) au lieu de enagua qui est passé dans le vocabulaire rural ancien comme d'autres mots désignant des vêtements; ruletero, qui perd du terrain au profit de taxista « chauffeur de taxi »; jalar (autrefois halar) (tirer) et non tirar; estacionarse et non parquear ou aparcarse « parquer » ou « stationner » etc., pour ne pas parler des anciens anglicismes qui font totalement partie de l'espagnol mexicain et que la majeure partie de la population croit d'origine espagnole comme c'est le cas pour plomero au lieu de fontanero (plombier), checar au lieu de comprobar (confirmer), qu'on utilise aussi, et ponchar au lieu de pinchar (faire une crevaison), etc.

Ces exemples montrent que les « dictionnaires de régionalismes » (ou mexicanismes) actuels, même s'ils constituent des registres importants du vocabulaire de l'espagnol mexicain, n'inscrivent pas l'usage réel. En outre, de par leur définition même, ils ne peuvent pas tenir compte des vocables propres à une « langue nationale » car la dichotomie mexicanisme (régionalisme)/vocable général est une invention méthodologique des linguistes et non une réalité des sujets parlants. Finalement, si cette abstraction est justifiée dans le cadre d'une étude spécialisée, elle constitue dans les faits réels encore une manifestation de cette conception métropolitaine, coloniale et puriste de la langue espagnole.

Ainsi, les notions de mexicanisme, d'indigénisme et, en général, de xénisme ne jouent aucun rôle dans l'élaboration de notre dictionnaire; elles ne peuvent s'inscrire que dans des travaux comme celui-ci, orientés vers la linguistique et non vers la langue ordinaire. Autre fait important, le dictionnaire offre, sans tenir compte des divers degrés d'importance, un grand nombre de variantes relatives aux signifiés du lexique hispanique commun, sans toutefois les faire ressortir à l'aide de signes; il présente aussi les variantes orthographiques des vocables d'origine indigène ou étrangère, des variantes relatives aux divers parlers ou aux niveaux sociolinguistiques, etc. Il ne fait pas intervenir non plus des critères de classification susceptibles de fragmenter la perception de la langue nationale. Ainsi, le dictionnaire tente uniquement de décrire le mieux possible la réalité du vocabulaire mexicain et, dans certains domaines, d'aider le lecteur à choisir la variante qui lui convienne sans pour autant lui cacher l'information susceptible de le faire opter pour une autre : Voici ces domaines : l'orthographe des mots indigènes et des anglicismes, la concurrence entre les vocables espagnols et étrangers qui ont la même signification et la concurrence entre les vocables de la terminologie scientifique et ceux de l'espagnol plus général. L'orthographe des mots indigènes pose certains problèmes en raison de leur origine. Les rares mots empruntés à l'otomi, au zapotèque, au yaqui, etc., ne posent pour ainsi dire aucun problème d'orthographe car ces langues ont été étudiées au cours des dernières années et la plupart d'entre elles ont été représentées phonologiquement. Les mots d'origine maya ont déjà fait l'objet d'une étude systématique qu'Alfredo Barrera Vázquez a réalisée et présentée dans son Diccionario maya Cordemex (1980). Les mots tirés du nahuatl, soit le plus grand nombre, présentent pour leur part une sérieuse difficulté car leur orthographe a été largement modifiée au cours des quatre derniers siècles. Ces variations sont imputables aux diverses conceptions qu'avaient de l'orthographe les premiers missionnaires (Sahagún, Molina, Olmos, etc.), les savants qui ont suivi (Aldama y Guevara, Carochi, Rincón, etc.) et les « nahuatlistes » contemporains (Robelo, Cabrera, Garibay, Léon Portilla, López Austin, Swadesh, etc.). En raison de cette diversité, il fallait mettre au point un système orthographique fondé sur la phonologie du nahuatl classique ainsi que sur l'influence qu'a exercée l'orthographe espagnole sur sa représentation. L'ouvrage réalisé par Ricardo Maldonado, membre de l'équipe de rédaction du Diccionario del español de México, oriente le choix de l'orthographe des mots nahuatl (l'ouvrage, bien que terminé, n'a pas encore été publié). Bien que nous ayons opté dans notre dictionnaire pour une orthographe plutôt que pour une autre, nous n'ignorons pas qu'il existe des variantes susceptibles de s'imposer. Nous espérons que les lecteurs nous en feront part et nous permettront de ce fait de réviser nos positions.

En ce qui a trait à l'orthographe des anglicismes, il existe également beaucoup de variantes imputables à la façon dont les vocables se sont introduits dans l'espagnol. Bien que le plus grand nombre d'entre eux soient des emprunts adaptés de diverses façons à la phonologie et à l'orthographe espagnoles (par exemple : basket-ball, basquetbol, basquet-bals, basketbol; rin et rhin < angl. rim (jante); lunch, lonch et lonche, etc.), certains calques comme estanflación, insumo (input), neblihumo (= smog, peu courant) leur font concurrence. Les rédacteurs du dictionnaire se sont fondés sur l'orthographe la plus courante dans l'espagnol standard et sur la connaissance de l'orthographe anglaise; toutefois, on a tenu compte des variantes et on propose l'orthographe préférable. En revanche, le dictionnaire n'inclut pas les faux amis lorsqu'ils n'ont pas encore eu pour effet de modifier les microstructures sémantiques de l'espagnol. Ainsi, comprensivo, realizar et eventualmente (= dado caso) n'ont pas le sens des mots comprehensive, to realize et eventually qui signifient respectivement : abarcador, darse cuenta et en su momento.

Enfin, nous avons essayé de normaliser la terminologie scientifique en traitant d'abord des vocables les plus employés et les mieux évalués par les divers spécialistes. Toutefois, nous proposons également les variantes ou les doublets.

La publication du dictionnaire présente un certain danger car les locuteurs qui s'attendent à une oeuvre prescriptive risquent d'être déconcertés et les académiciens, irrités. Il nous est tout de même permis d'espérer que la plupart des lecteurs l'accepteront pour ce qu'il est, c'est-à-dire une recherche normative, et y verront une source d'éclaircissements concernant les rapports entre la norme et l'usage dans l'espagnol du Mexique.






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XXII

La norme lexicale
et l'anglicisme au Québec

Par Jean Darbelnet



Avant d'examiner l'application de la norme aux anglicismes, il ne paraît pas inutile de définir d'abord leur nature.

La définition la plus simple que l'on puisse donner du terme anglicisme, c'est qu'il désigne tout emprunt à l'anglais. Il est ainsi parallèle à germanisme, italianisme, hispanisme, slavisme, etc. Les mots « tout emprunt » utilisés ci-dessus doivent s'entendre de n'importe quel emprunt, quel que soit l'élément de la langue de départ (en l'occurrence l'anglais) qui se trouve transporté dans la langue d'arrivée (en l'occurrence le français). Ainsi, un anglicisme peut être un mot anglais, un sens d'un mot anglais annexé à un mot français apparenté, un groupe de mots traduits littéralement, ou encore un fait de syntaxe. Il convient également de considérer que le français emprunte en outre à l'anglais des métaphores et, en pays bilingue, des détails d'ordre typographique. Sans en faire une catégorie à part, on doit aussi noter que la prononciation d'un mot étranger dans la langue d'arrivée est presque toujours modifiée. Nous ne nous arrêterons donc pas aux anglicismes phonétiques et nous nous contenterons de rappeler que les différences de prononciation ont pour effet, dans beaucoup de cas, d'empêcher une assimilation complète. Cela apparaît clairement à propos des noms propres qui sont aussi des emprunts. L'auteur de ces lignes a entendu prononcer Manchester exactement comme un nom français (man-chess-tère) par des gens qui ne savaient pas l'anglais. Il est peu probable, cependant, qu'ils auraient fait de même avec Birmingham en disant « bir-main-gan », mais ils eussent été fort en peine de prononcer ce dernier nom tout à fait à l'anglaise.

Cet écart de prononciation varie avec les époques et les pays. Au fur et à mesure que la connaissance de la langue de départ est plus répandue dans le pays parlant la langue d'arrivée, il tend à se réduire. Il est caractéristique que la prononciation française de Harvard soit plus proche de l'anglais à Montréal qu'à Paris. Pareillement, les Belges francophones et les Français ne prononcent pas les noms flamands ou néerlandais de la même façon.

Cette notion d'assimilation dont nous venons de parler est d'une importance capitale pour l'étude des emprunts. Il y a presque toujours assimilation, et son degré apparaît comme l'une des caractéristiques de l'emprunt. Elle peut être de trois sortes : phonétique, orthographique et grammaticale. L'assimilation phonétique n'est, on vient de le voir, qu'exceptionnellement complète. La langue emprunteuse tend à rejeter les sons étrangers à son système phonique, et il s'établit généralement un compromis entre ces deux modes de prononciation. Il est presque impossible de prononcer parfaitement un mot ou un nom anglais au milieu d'une phrase française, et d'ailleurs cela risquerait de paraître prétentieux. L'assimilation orthographique, qui était la règle autrefois (voir boulingrin pour bowling green) est rarement pratiquée aujourd'hui. Coquetel pour cocktail est une exception et d'ailleurs semble limité au Québec. Contrairement à l'espagnol, le français d'aujourd'hui tend à laisser telle quelle la graphie des mots qu'il emprunte. Quant à l'assimilation grammaticale, elle suit la règle qui veut que tout mot emprunté soit régi par la grammaire de sa nouvelle langue. Nous traitons macaroni comme un singulier, nous ne mettons pas de majuscules aux noms allemands, nous francisons de plus en plus le pluriel des emprunts au latin; chérubin et séraphin, pluriels en hébreu, sont pour nous des singuliers auxquels nous donnons notre propre marque du pluriel en s. À cet égard, la contrainte qu'on cherche à imposer au français en demandant qu'Inuit reste invariable au pluriel, est bel et bien contraire au génie de la langue.

Pour des raisons d'ordre historique et psychologique, les Québécois se sont efforcés depuis la Conquête d'écarter, de proscrire les mots anglais, de leur opposer des équivalents authentiquement français qu'un linguiste a appelé « anti-anglicismes1 ». En fait, il y a des mots anglais dans le parler québécois, généralement gratifiés d'une terminaison française, tels que « watcher », « clairer », « checker », slacker », « clip(p)eur ». Dans certains cas l'assimilation est complète au point de rendre le mot anglais méconnaissable : mitaine, bécosse, robineux. Ces emprunts se rencontrent surtout à un certain niveau social, celui des travailleurs manuels. Mais, par ailleurs, on remarque, chez ceux qui soignent leur parlure, le recours aux antianglicismes : débardeur pour docker, joute pour match, roulotte pour caravane, stationnement pour parking, salle de quilles pour bowling. Certains mots anglais, laissés tels quels, sont cependant acceptés : aréna, leader, subpoena, qui est un emploi anglais d'un mot latin. Et on pense ici à la récente controverse concernant le terme STOP sur les panneaux de signalisation routière. Il est de fait que pour nombre de Québécois, l'anglais est, selon l'expression de Raymond Barbeau, « le symbole de l'oppresseur », même si ce dernier terme semble être moins applicable que jadis. Il n'est que juste de reconnaître que, pour des raisons évidentes, la question des emprunts à l'anglais ne peut pas se poser de la même façon en France et au Québec. Ici, la langue omniprésente, en dehors du français, est l'anglais, alors qu'en France il y a un pluralisme de l'emprunt Disons plutôt il y avait, car aujourd'hui le français n'emprunte plus guère qu'à l'anglais. Il est significatif que l'allemand, après quatre ans d'occupation, n'a pas laissé de traces dans l'usage du français d'après-guerre. En fait, l'écart entre le français général et le franco-canadien est bien moindre du point de vue de l'emprunt qu'avant 1940, et les Français n'ont peut-être pas suffisamment conscience des progrès de l'anglicisation dans leur propre usage. Ils ne sont pas encore sur la défensive comme le sont les Québécois.




1 Terme proposé par A. Lorian, professeur à l'Université hébraïque (Israël). [retour au texte]




Cela dit, si l'on cherche à établir des principes de normalisation dans le domaine de l'emprunt, il importe de considérer ce phénomène à l'état brut, en dehors des incidences d'ordre historique et psychologique. Point n'est besoin de réfléchir longtemps pour se rendre compte que l'emprunt est inévitable — et l'a toujours été — dès (instant que deux langues, et par conséquent deux cultures, sont en contact. Et c'est pourquoi (emprunt se comprend mieux quand il est replacé dans son contexte culturel.

Les langues qui nous sont les plus familières, langues mortes et langues vivantes du continent européen, ont toujours pratiqué (emprunt Le latin doit beaucoup au grec; le français a emprunté à (espagnol, à (italien, au provençal, à l'allemand, et même au néerlandais. L'anglais n'est venu que plus tard et s'est alors taillé la part du lion. C'est évidemment le contact qui fournit l'occasion, et le contact peut être établi soit entre des hommes par le biais des voyages, soit entre des oeuvres par le biais de la lecture, qu'il s'agisse de l'original ou d'une traduction. La motivation varie. En gros, elle peut être de deux sortes; soit la nécessité de combler une lacune, soit l'attrait que présente un objet fabriqué, une idée, une technique, en somme un élément d'une civilisation étrangère, dont on pourrait à la rigueur se passer. Ici interviennent la mode, le goût de la couleur locale et aussi, il faut bien le dire, le snobisme. L'un des meilleurs répertoires d'anglicismes que nous possédions, celui de Fraser Mackenzie, paru en 1939, s'intitule Les relations de l'Angleterre et de la France d'après le vocabulaire. C'est en fait, indirectement, le relevé des contacts culturels entre les deux pays depuis le moyen âge jusqu'au XXe siècle.

La distinction qu'ont établie Brunot et Bruneau dans leur Précis de grammaire historique de la langue française et qu'a reprise Louis Deroy dans l'Emprunt linguistique, se révèle très utile pour comprendre la genèse et le mécanisme de l'emprunt. Si on emprunte un objet ou un procédé à un pays étranger, il est évidemment plus simple d'emprunter le nom avec la chose que de chercher à le traduire, d'autant plus que la langue d'arrivée ne dispose pas nécessairement du terme adéquat. Cela vaut pour l'emprunt nécessaire (ou jugé tel) qui désigne un élément importable de la civilisation étrangère, mais il arrive aussi que des mots étrangers désignent des choses qui intéressent mais qu'il n'est pas question d'adopter. On a alors affaire à des emprunts de luxe pour des raisons de couleur locale. C'est le cas de presque tous les mots qui nous viennent du russe : isba, kvas, moujik, koulak, knout et même ukase. Il n'y a guère que samovar, mazout, datcha et troïka (au figuré) dont l'emprunt s'est accompagné des choses que ces mots désignent. Mazout apparaît maintenant comme complètement détaché de la civilisation russe.

À ces exemples d'ordre folklorique il est intéressant d'opposer un emprunt intellectuel, mis au service de la pensée et qui, par conséquent, pourrait se ranger parmi les emprunts utiles, sinon nécessaires. Il s'agit du mot thalweg que les géologues ont emprunté à l'allemand. Ce terme n'évoque en rien les choses allemandes et répond seulement au désir logiquement universel de désigner dans une vallée, où qu'elle soit, sa ligne de plus grande pente. Était-il nécessaire de l'adopter? Le français aurait pu garder l'équivalent locutionnel et analytique que nous venons de donner. À défaut d'emprunt, sa morphologie ne lui permettait guère de créer, dans ce cas, un composé simple et efficace. D'autres langues ont sans doute trouvé dans leur propre fonds les éléments d'une désignation synthétique. Il serait d'ailleurs intéressant de comparer sur ce point les langues romanes, germaniques, et autres et de voir comment elles s'y sont prises pour résoudre ce petit problème.

La notion d'emprunt est associée dans notre esprit aux langues étrangères. Mais le procédé est plus général. Au sein d'une communauté linguistique, il arrive que s'ajoutent au fonds commun des apports qui ne viennent pas du dehors mais de l'ancien fonds et du fonds dialectal. Maintenance est un vieux mot français tombé en désuétude que la langue a récupéré récemment pour désigner l'entretien et la remise en état du matériel naval ou militaire, Pareillement, au cours des années 60, la Faculté d'arpentage et de géodésie de l'Université Laval est devenue la Faculté de foresterie. On a crié à l'anglicisme. En fait, c'est forestry qui vient de foresterie et non l'inverse, tout comme le mot anglais maintenance vient du français. Ces deux termes sont, dans notre langue, des reviviscences après un intervalle de temps de plusieurs siècles. Il se peut que le contact avec l'anglais ait contribué à leur réactivation; ils n'en sont pas moins d'authentiques mots français.

Le fonds dialectal nous a fourni, au XXe siècle, rescapé, qui est passé du dialecte du Hainaut en français général à l'occasion d'une catastrophe minière en 1906, et resquilleur, qui nous est venu du parler marseillais en 1930. En des temps plus lointains, l'Est de la France nous a fourni poussière qui a supplanté poudre. Il n'y a aucune différence fonctionnelle entre ces emprunts et ceux que le français a faits aux langues étrangères. Tout ce qu'on peut dire, c'est que poussière est le premier mot qui vient à l'esprit quand on est en présence de la chose qu'il désigne, tandis que rescapé et resquilleur gardent une valeur pittoresque, peuvent remplacer des mots qui sont déjà dans la langue, mais en ajoutant une nuance qui leur est propre. En fait, ils ne sont pas faciles à remplacer.

Les emprunts constituent pour la langue d'arrivée une ressource importante. Employant une image courante dans le jargon financier, nous dirons qu'ils créent des liquidités langagières. Là où ils sont nécessaires, ils comblent des lacunes. La notion de lacune ne fait pas partie de la conscience linguistique du sujet parlant. Bien entendu, il en va autrement s'il est écrivain ou traducteur. Il s'aperçoit alors qu'il y a des choses qu'il n'arrive pas à rendre. Mais ce n'est que par la comparaison que les limites de sa langue lui apparaissent : comparaison entre ce qu'il a dans l'esprit et les mots qui s'offrent à lui pour le dire, s'il est écrivain, ou, d'une façon encore plus directe, écart entre les vocabulaires des deux langues en présence, s'il est traducteur. La vérité est que toutes les langues ont des lacunes. Sur d'autres points elles disposent d'abondantes ressources, mais leurs lacunes et leurs richesses ne sont pas réparties de la même façon, de sorte que sur tel point l'une des deux langues paraît plus riche que l'autre. Avec arbiter, arbitrator, referee et umpire, l'anglais dispose de quatre synonymes (qui d'ailleurs ne sont pas interchangeables) auxquels nous ne pouvons opposer que le seul mot arbitre. De même, nous n'avons que baptiser pour rendre baptize et christen qui ne s'emploient pas dans les mêmes situations. Qu'à cela ne tienne, nous distinguons entre plan (de ville) et carte (map), entre bûche et rondin (log), entre os et arète (bone), entre atterrir et débarquer (land), toutes distinctions que l'anglophone peut faire mentalement, mais non lexicalement. Ces exemples révèlent clairement l'existence des lacunes et montrent aussi comment les langues s'en accommodent. L'emprunt de nécessité apparaît dès lors comme une ressource linguistique pour combler une lacune. Ce qui veut dire qu'en principe il ne devrait pas y avoir d' emprunt là où il n'y a pas de lacune. Nous verrons que ce n'est pas toujours le cas et qu'il y a des emprunts superflus.

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Tout au début de cet exposé, nous avons fait une brève allusion aux diverses catégories d'anglicismes et, par conséquent, d'emprunts. Toutefois, dans tout ce qui précède, il a été essentiellement question de l'emprunt de mot ou emprunt lexical. C'est celui qui est le plus visible, le plus facile à identifier, et c'est sans doute pourquoi il est, historiquement, celui dont on a le plus parlé. On peut dire que jusqu'à tout récemment la notion d'anglicisme ne dépassait guère les limites de l'emprunt lexical. Le Dictionnaire des anglicismes de Bonnaffé ne donne pour ainsi dire pas d'anglicismes sémantiques, peut-être parce que jusqu'en 1920 ils avaient été peu remarqués. Y figurent en tout cas réaliser et contrôler que le futur académicien Paul Bourget a employés au sens anglais dans Outre-Mer en 1895. Nos autres grands répertoires d'anglicismes, celui de Fraser Mackenzie, déjà mentionné, et tout récemment celui de Mmes Rey-Debove et Gilberte Gagnon, concentrent leur attention sur les anglicismes lexicaux.

Aussi est-il naturel que tout essai de normalisation des anglicismes s'attaque d'abord aux anglicismes de mots, ne serait-ce que parce qu'ils sont les premiers en date à avoir été répertoriés et aussi qu'étant tes moins insidieux ils sont les plus faciles à analyser. Avant de les rejeter sommairement comme des corps étrangers au système (mais l'utile complément des emprunts n'a-t-il pas sa place dans le système de toute langue?), il serait sage de voir si leur apport est positif et dans quelle mesure. Nous avons déjà noté leur utilité pour combler des lacunes. Il est vrai que ce rôle ne s'applique vraiment qu'à une catégorie d'emprunts, celle des emprunts nécessaires. Mais, d'une façon générale, il y a une fonctionnalité de l'emprunt qu'il importe de dégager dans la perspective de notre propos. Et d'abord il faut considérer que l'emprunt est toujours monosémique. Il se peut que le mot emprunté soit polysémique dans la langue de départ — c'est le cas de la plupart des mots — il n'en reste pas moins qu'il est emprunté avec un seul de ses sens. Nous dirons que l'action d'emprunter est éminemment sélective dans le champ sémantique du mot emprunté. Ce mot ne passe dans la langue d'arrivée qu'avec un seul de ses sens, celui dont elle a besoin. Et si à un stade donné du développement d'une langue on constate qu'un mot emprunté a plusieurs sens, c'est la preuve certaine qu'il a été emprunté plusieurs fois et chaque fois avec un sens différent. Sans doute le cas est-il rare, mais il méritait d'être signalé pour éclairer le mécanisme de l'emprunt. Pudding a été emprunté deux fois, avec une orthographe différente (poudingue et pudding) correspondant aux deux domaines d'emploi géologique et culinaire. Tobbogan est un exemple plus riche et plus probant. Ce mot, qui vient de l'amérindien par l'intermédiaire du franco-canadien (tabagane), a d'abord été introduit dans le français général avec le seul sens qu'il a en anglais, celui de traîneau de sport. Une fois installé en français, il a provigné sémantiquement. Successivement, et dans un ordre difficile à déterminer, il a acquis, en plus, le sens d'un double dispositif avec marches d'un côté et plan incliné de l'autre pour l'amusement des enfants dans un parc, de plan incliné pour la descente des paquets dans un magasin, et enfin de léger viaduc démontable permettant aux voitures d'enjamber un carrefour. Cela veut dire qu'un bon dictionnaire français-anglais doit donner quatre équivalents anglais du mot français toboggan : toboggan, slide, chute et overpass, alors que dans la partie anglais-français toboggan, mot anglais, n'aura qu'un équivalent français, à savoir toboggan (traîneau de sport). Nous avons là un exemple, exceptionnel il est vrai, de « liquidités langagières » créées par un emprunt anglais en français, et qui souligne l'aspect « ressource » du phénomène que nous avons déjà mentionné.

Une autre caractéristique de l'emprunt qu'il convient de mentionner en prévision de normalisations éventuelles est son degré d'intégration dans la langue d'accueil. Nous avons dit que la prononciation du mot emprunté n'est très souvent ni celle de la langue qui donne ni celle de la langue qui reçoit, mais qu'il s'établit un compromis entre les deux. Cela est très net pour les noms propres. Il existe à Paris une rue portant le nom de l'ingénieur anglais qui a mis au point la traction à vapeur sur voie ferrée. Il serait prétentieux, et de plus cela pourrait induire en erreur, de prononcer ce nom « Stevenson » comme en anglais; par ailleurs chacun pense bien que ce n'est sûrement pas « sté-fan-son ». Le compromis tient compte du fait que l'anglais n'a pas de nasales, et l'on dit généralement « sté-fenne-sonne ». Shopping se prononce à peu de chose près en français comme en anglais, mais ce n'est pas le cas de standing, dont la première syllabe est nasalisée. Dans speaker, c'est la deuxième syllabe qui, rimant avec « bancaire », est nettement française. Cependant il peut arriver que l'écart phonétique soit imperceptible pour une oreille non exercée. Prenons comme exemples, pour leur valeur de contraste, deux mots récemment venus de l'anglais, self et design. Un Français n'a aucune difficulté à prononcer self même si un phonéticien peut reconnaître que ce n'est pas un Anglais qui parle. Cela tient à ce que la structure de ce mot est simple; toutes les lettres se prononcent et leurs sons s'articulent de la même façon. Tout au plus peut-on dire que le mot est étranger d'une certaine façon par sa consonance. Il ne rime avec aucun autre mot de notre langue, à part elfe, qui justement vient aussi de l'anglais.

On voit que la prononciation est un obstacle majeur à l'assimilation, mais il est surmontable. Qui, à moins d'être philologue, se rend compte que désinvolture est un mot italien? Quand J.-J. Rousseau l'a employé, apparemment pour la première fois, en 1761, il affichait son origine (disinvoltura). Mais lorsqu'au XIXe siècle il s'est mué en désinvolture, son origine étrangère est devenue invisible. Si dans une situation inconcevable aujourd'hui (mais qui a existé au XVIe siècle) une campagne s'instaurait contre les italianismes, il est peu probable qu'on songerait à proscrire désinvolture, pas plus que villégiature ou politesse, autres italianismes indécelables. Parfois, le changement d'une seule lettre permet d'opérer la naturalisation; c'est le cas de démarcation et d'embarcation qui nous viennent de l'espagnol2 sans que ce soit en aucune façon évident.

Dans le cas du français et de l'anglais, il n'y a même pas une lettre d'écart. Le suffixe s'écrit avec un t dans les deux cas, et les noms ainsi formés font partie de ce vaste vocabulaire que les deux langues ont en commun, ce qui facilite les échanges entre elles — mais aussi, il faut bien le dire, des confusions sémantiques.

Il en résulte des emprunts invisibles sous leur forme écrite. Le sujet parlant a (impression d'avoir affaire à un mot de sa propre langue. L'anglophone n'a aucune raison de deviner que information vient du français, et il en va de même du francophone, même instruit, à propos des mots de la famille de importation, qui sont venus de (anglais au cours du XVIIIe siècle. À peu près à la même époque, population, qui avait déjà fait son apparition, s'est définitivement installé dans l'usage sous l'influence de l'anglais.

Le cas de sentimental est encore plus significatif. Le traducteur du roman de Sterne, A Sentimental Journey, a gardé le mot anglais dans sa traduction (en 1769) parce que, a-t-il expliqué dans sa préface, il ne savait comment le rendre. Il pensait d'ailleurs que ce mot, jugé intraduisible, méritait de passer dans notre langue. L'adoption a été d'autant plus facile que sentimental peut se syllaber, donc s'articuler, exactement comme un mot français. Orthographiquement et phonétiquement, il était déjà directement assimilable. Et cela montre l'importance de la parenté dans le mécanisme de l'emprunt.




2 Demarcación et embarcación (N.d.l.r.). [retour au texte]




Lorsque des langues sont parentes, la morphologie de leur vocabulaire reflète cette parenté. C'est le cas des langues européennes, à l'intérieur des trois grands groupes qu'elles constituent : groupe latin, groupe germanique, groupe slave. Or, il se trouve que l'anglais, langue germanique par sa structure grammaticale, est aussi une langue romane par son vocabulaire, qui contient plus de mots romans que de mots indigènes. D'autre part, l'emprunt peut être diffus et non limité à deux langues. L'anglais et le français ont emprunté à l'espagnol flotilla et junta, à l'italien chiaroscuro et lava. La seule différence est que l'anglais a gardé ces quatre emprunts tels quels, tandis que le français les a assimilés. Il y a aussi les mots voyageurs qui vont et viennent entre les langues, tels budget et express que l'anglais a pris au français et qu'il lui a rendus avec la forme qu'il leur a donnée et un sens qui lui est propre.

Dans la perspective élargie où nous cherchons à situer le phénomène de l'emprunt, il ne faut pas laisser de côté l'internationalisation du vocabulaire que l'on trouve à au moins deux niveaux. D'abord, pour le commun des mortels, au niveau touristique : hôtel, restaurant, taxi, toilettes se retrouvent, avec parfois de légers changements orthographiques, jusque dans les pays scandinaves. Information est en concurrence dans notre usage avec le terme renseignements. Les renseignements sont d'ordre pratique et souvent d'une utilité immédiate : heures de train ou d'avion, noms et adresses d'hôtels, utilisation des cartes de crédit, etc. Par contre, les informations peuvent être uniquement d'ordre culturel : situation de la ville, son climat, son importance régionale, ses ressources économiques. Or, il est visible qu'à l'heure actuelle, information(s) semble prendre le pas sur renseignements. Et cela se comprend. Dans une gare française d'importance internationale, sur la pancarte au-dessus du guichet ad hoc, on trouvera souvent INFORMATION plutôt que RENSEIGNEMENTS, simplement parce que le premier sera compris par une plus grande diversité de nationalités que le second. À un niveau supérieur, le vocabulaire scientifique s'est largement internationalisé. Sans aller jusqu'à rendre inutile la traduction des textes suivis, il rend plus aisée la communication entre les savants, par delà leurs nationalités restreintes et diverses.

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On peut se demander si l'emprunt de mot est tenace, s'il dure. Cela dépend en grande partie de son utilité. Il n'y a pas de raison pour qu'il ne suive pas le sort des mots indigènes. Depuis les années 60, le Petit Larousse a éliminé bank-note, broker, fashionable, high-life, skating, waterproof. La profession de broker existe toujours, mais les choses que désignaient les cinq autres emprunts ne font plus partie de la phase actuelle de notre civilisation. L'imperméable d'aujourd'hui a la même utilité que le waterproof; il est néanmoins d'un style très différent.

De toute façon, ces mots n'étaient pas vraiment assimilés. Cela ne veut pas dire que l'assimilation soit une garantie absolue de pérennité; toutefois, elle contribue à enraciner le mot emprunté. Boulingrin et redingote ne sont plus des mots très fréquents, encore que le second bénéficie des caprices de la mode féminine. Ils ne continuent pas moins à figurer au Petit Larousse. Notons en passant que la survie des emprunts dans ce dictionnaire est, dans une certaine mesure, un test, car il doit chaque année faire de la place pour les néologismes.

Il convient de s'arrêter à cette notion d'enracinement qui, par définition, se fait graduellement et non d'un seul coup. Dans certains cas, l'enracinement comporte deux étapes distinctes, celle de l'apparition et celle de l'adoption, parfois séparées par une longue période. Cela s'est produit, on l'a vu, pour population. Le cas de football, exceptionnel il est vrai, est plus frappant. Apparu en 1698, il ne s'est vraiment installé dans l'usage qu'en 1900, c'est-à-dire quand le sport qu'il désigne est entré dans les moeurs. Il a même alors donné naissance au dérivé footballeur.

Bien qu'il n'y ait rien d'absolu dans ce domaine, on peut dire que tout changement morphologique opéré par la langue d'arrivée est facteur de consolidation, sinon d'enracinement. Dans le cas des anglicismes, il y a une forme d'adaptation qui leur est particulière et qui ne semble pas s'appliquer aux emprunts venus des autres langues. C'est l'amputation du second élément quand le mot anglais est un composé. Cette tendance est relativement récente. Vers 1880 skating rink s'est abrégé en skating. Au début du siècle cargo boat et cargo ship sont devenus des cargos, sans préjudice de la confusion de sens avec le mot anglais cargo, qui signifie cargaison et non navire marchand. Depuis, les exemples se multiplient. En voici quelques-uns. Le deuxième élément, que le français supprime, est donné entre parenthèses : basket (ball), cocktail (party), flash (light), palace (hotel), parking (lot), rock (and roll), snack (bar), script (girl). Ce dernier terme a fait un pas de plus dans la voie de l'assimilation, il s'écrit maintenant scripte.

Plus important que ces phénomènes, somme toute marginaux, est le provignement, c'est-à-dire la formation de dérivés à partir du mot étranger. On note avec intérêt qu'ayant emprunté rail à l'anglais, nous lui avons peu après donné deux dérivés, dérailler et déraillement, qui ont traversé la Manche, et aussi l'Atlantique, dans l'autre sens pour devenir to be derailed et derailment. En 1921, un écrivain tchèque, Karel Tchapek, a écrit une pièce intitulée Les Robots. Le mot robot est passé en français vers 1935 et s'y est maintenu sans difficulté, étant donné son actualité. Depuis la fin des années 60 son emprise sur le français s'est élargie par la formation de deux dérivés robotiser et robotisation, auxquels est venu s'ajouter récemment l'adjectif robotique.

Les dérivés français de mots anglais peuvent avoir grâce au suffixe isme (que l'anglais pratique moins) une valeur conceptuelle que les mots anglais n'ont pas. C'est le cas de scoutisme, en face de scouting, de snobisme en face de snobbery, mais tourisme est passé en anglais sous la forme tourism.

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En marge des emprunts lexicaux, on peut considérer qu'il existe une catégorie d'emprunts morphologiques, la langue donnant dans ce cas à un mot indigène une forme empruntée à un idiome étranger, qui dans le cas du français est généralement l'anglais. Ce genre de phénomène est individuel plutôt que collectif et échappe de ce fait au type de normalisation considéré ici. Ainsi le francophone qui est souvent en contact avec l'anglais écrit se laisse aller à écrire coercion, qui est anglais, au lieu de coercition, ou encore « dégénération » pour dégénérescence, « arbitration » pour arbitrage, « figuratif » pour figuré. Mais voici que depuis quelque temps les dictionnaires français donnent « déodorant » à côté de désodorisant. C'est sans doute pour une raison analogue (la proximité de l'anglais) que détergent a supplanté détersif, que le Larousse universel de 1941 présentait comme plus fréquent que détergent. Ce qui est dans le dictionnaire est forcément collectif, et cela signifie que « déodorant » tombe sous le coup de la normalisation.

Les emprunts lexicaux sont essentiellement des formes venues d'une autre langue et ne véhiculant qu'un sens à la fois. Ils présentent un intérêt sémantique puisqu'ils ajoutent chaque fois une unité au stock de signifiés de la langue, stock difficile à dénombrer mais dont l'existence ne fait pas de doute. C'est le cas de importation, de sentimental et de population. À cet égard on peut se demander ce qu'on disait, avant le milieu du XVIIIe siècle, pour parler de ce qui n'a commencé qu'alors à s'appeler population. Tout emprunt apportant quelque chose de nouveau est en fait un néologisme. Il arrive aussi, et c'est ce que nous voudrions maintenant souligner, que l'emprunt permette une utile différenciation sémantique par rapport au terme avec lequel il semble, à première vue, devoir faire double emploi. Ainsi STOP, qui, soit dit en passant, est devenu un mot international, n'est pas l'arrêt de l'autobus qui permet aux voyageurs de monter ou de descendre, mais un arrêt obligatoire pour raison de sécurité. Un ticket n'est pas un billet, ce que Romain Gary a sans doute oublié quand il a intitulé un de ses livres Au-delà de cette limite votre ticket n'est plus valable. Officiellement le métro ne connaît que les billets, mais il y a eu des tickets d'autobus, des tickets de rationnement (appelés en anglais coupons) et la SNCF distingue entre les billets de chemin de fer et les tickets de quai. Un lunch n'est pas n'importe quel déjeuner, mais le repas servi au milieu de la journée à l'occasion d'un mariage. Le label n'est pas n'importe quelle étiquette, mais celle qui atteste la qualité d'un produit. Les géologues français ont trouvé commode d'emprunter le mot anglais subsidence et lui ont donné le sens particulier d'affaissement lent. Et on sait qu'une interview n'est pas n'importe quelle entrevue.

Parfois il y a même entre les deux langues échange de bons procédés. Meeting a en français un sens plus spécialisé qu'en anglais; il ne s'applique qu'au domaine politique et suppose un important rassemblement. Inversement, reunion en anglais (et par conséquent sans accent) n'est pas n'importe quel meeting, mais une occasion de retrouvailles pour les anciens élèves d'une université ou les membres dispersés d'une nombreuse famille qui se retrouvent après une longue absence. Qui ne voit qu'il y aurait lacune si, respectivement, nous étions privés de meeting en français et de reunion en anglais.

Au cours des pages qui précèdent, nous avons essayé de montrer l'emprunt lexical sous ses différents aspects. Il nous est en effet apparu qu'une normalisation des emprunts ne pouvait se faire qu'en tenant compte de leur nature et de leur fonction.

Tout d'abord il fallait souligner l'universalité du phénomène dans le temps et dans l'espace. En second lieu, dire qu'il est susceptible d'une assimilation partielle ou totale qui, à la limite, le rend pratiquement indécelable. L'identification de l'emprunt dans le cas du profane dépend de sa conscience linguistique. On peut se demander, si l'adaptation phonétique et orthographique aidant, combien de Québécois sentent « lousse » comme un emprunt.

Il était également important de montrer que l'emprunt se justifie souvent par son utilité. D'abord, et du point de vue sémantique, il constitue une nouvelle unité de vocabulaire. Il permet parfois de marquer une nuance non négligeable par rapport au mot indigène avec lequel il semble à première vue devoir faire double emploi. En somme, il peut être enrichissant. Dans le domaine technique, et dans la mesure où il s'ajoute au vocabulaire international, il permet aux spécialistes de communiquer plus facilement hors frontières.

Il a aussi une valeur fonctionnelle. Presque toujours il reste monosémique. Certes, la plupart des rôts d'une langue sont polysémiques. Il n'empêche que l'usager, consciemment ou non, aspire à la monosémie parce qu'il la trouve commode. un mot par sens, un sens par mot. Cet idéal est rarement réalisé; il l'est cependant dans le cas des mots étrangers.

En outre, tant qu'il reste visible, identifiable en tant qu'emprunt, il se détache sur le fond de l'énoncé, il offre l'avantage d'être un signifiant marquant. Il lui arrive aussi de donner un détail qui exigerait un mot de plus dans la langue d'arrivée. En 1918 on parlait de l'aviation anglaise et en 1940 de la RAF. Dans ce dernier cas on n'avait pas besoin de dire qu'elle était anglaise. Il est facile de soutenir que droit coutumier est plus français que « la common law » et constitue un équivalent acceptable même si les deux réalités ainsi rapprochées ne sont pas identiques. Ne le sont pas non plus les pouvoirs du chef de l'État, portant cependant le même titre de président, en France et aux États-Unis. Et sans doute les marines sont des troupes de marine, de l'infanterie de marine. Il n'en reste pas moins que le juriste ou le journaliste préfèrent respectivement la common law et les marines, expressions qui révèlent immédiatement leur origine, leur spécificité et préviennent toute ambiguïté.

On remarquera que, de propos délibéré, le sujet des emprunts lexicaux a été traité dans un contexte général, disons même international, en dehors de la situation linguistique du Québec au cours des deux derniers siècles. Nous reviendrons sur cette situation lorsque le moment sera venu de dégager des principes de normalisation.

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Nous en venons maintenant aux anglicismes sémantiques. Nous sommes dès lors dans un domaine où la question de l'emprunt se présente sous un tout autre jour que pour l'emprunt lexical. La nature humaine est ainsi faite qu'elle se laisse influencer beaucoup plus par ce qui est visible que par ce qui est caché. En matière de langue, les signifiants — c'est-à-dire les mots et locutions nécessairement porteurs de sens — sont plus faciles à analyser que les signifiés ainsi véhiculés. Il est plus facile de cataloguer les mots que leurs sens, et d'ailleurs l'on constate que l'aire sémantique d'un mot n'est pas analysée de la même façon dans différents dictionnaires. Et ce qui est vrai du sens l'est aussi de leurs constructions. Des mots étant authentiquement français, est-on en mesure de dire d'emblée que ce qui est anglais n'est pas dans les mots pris séparément, mais dans la façon dont ils sont ordonnés et qui est un calque de l'anglais?

Une bonne et simple définition de l'anglicisme sémantique a été donnée dès 1879 par Jules-Paul Tardivel. À cette époque, les pays francophones autres que le Québec, ou ne s'intéressaient pas à l'anglicisation du français, ou ne la voyaient que sous son aspect lexical. Il est vrai qu'au Québec l'anglicisme sémantique sévissait déjà et c'est le mérite de Tardivel d'avoir saisi si tôt son actualité. Dans une causerie prononcée au Cercle catholique de Québec en décembre 1879 il avait dit : « Voici comment je définis le véritable anglicisme; une signification anglaise donnée à un mot français. » On ne saurait parler de façon plus limpide. En outre les exemples, empruntés à la langue des députés à l'Assemblée législative, sont très pertinents et certains restent actuels. On ne peut s'empêcher de se demander comment Tardivel, arrivé des États-Unis au collège de Saint-Hyacinthe à l'âge de dix-sept ans (en 1868) sans savoir un mot de français, avait pu en l'espace de onze ans parvenir à manier le français, sa seconde langue, avec exactitude et élégance, et en même temps posséder les distinctions de sens qui existent entre les mots français et les mots anglais de même origine, ces faux amis du traducteur.

L'expression faux ami a fait fortune en France parmi les spécialistes d'anglais. On voit pourquoi. Les faux amis constituent en effet un écueil majeur pour l'intercompréhension des deux langues. Cela tient à ce vaste vocabulaire roman qui dérive du latin, soit directement, soit par l'intermédiaire du français, et que les deux langues ont en commun. Les mots qui le composent ont la même origine, souvent la même orthographe, ou presque, mais ayant évolué dans deux cultures différentes, ils n'ont pas nécessairement le même sens, ou ils ne l'ont qu'en partie.

Cela nous permet de faire un premier classement parmi les faux amis : ceux dont les aires sémantiques sont complètement distinctes et ceux dont elles chevauchent. Le second cas est le plus fréquent et la tâche du sémanticien comparatiste s'en trouve alourdie d'autant.

Comme exemples du premier cas, nous donnerons versatile et éventuel/eventual. Versatile s'écrit de la même façon dans les deux langues, mais les deux signifiés n'ont aucun point commun. En français ce mot désigne l'inconstance du caractère, alors qu'en anglais il est toujours pris en bonne part et se dit d'une personne douée pour plusieurs choses. En principe, il ne devrait y avoir aucune confusion, mais il arrive que des sujets parlants, à cheval sur les deux langues, donnent au mot anglais le sens du mot français ou vice versa.

Le cas d'éventuel, de son paronyme anglais et des adverbes qui en dérivent, est plus délicat parce que, de part et d'autre, il est question de périodes de temps dont l'une est postérieure à l'autre. Eventual et eventually se rapportent à ce qui est postérieur, aussi bien dans le passé que dans l'avenir. Éventuel et éventuellement regardent uniquement vers l'avenir et, de plus, sont contingents aussi bien que temporels. Son départ éventuel signifie : son départ aura lieu dans l'avenir, s'il se produit, ce qui n'est pas sûr. Avec eventual/eventually le verbe peut être au passé et au futur : Eventually he moved (will move) to Paris signifie que par la suite, il s'est fixé ou se fixera à Paris. Cette distinction se révèle difficile à saisir pour l'usager moyen, surtout en pays bilingue où les interférences sont particulièrement fréquentes. Il en résulte que souvent l'usager se récuse, préfère ne pas employer un mot dont il n'est pas sûr. Un cas semblable se présente avec l'expression Vitesse vérifiée par radar. Vérifiée n'est pas fautif, mais le mot qu'on attend est contrôlée. Seulement l'auteur de cet avis aux automobilistes n'est pas sûr du sens exact de contrôler. Redoutant de commettre un anglicisme, il l'évite. Quand le signifié prête à confusion, on délaisse le signifiant. En français la distinction entre rien de moins que et rien moins que n'est plus sentie par l'usager moyen. Le Dictionnaire des difficultés de la langue française conseille d'éviter ces deux locutions purement et simplement.

Ici nous touchons à un point important de notre propos, point qui a déjà été évoqué dans les pages qui précèdent, à savoir l'incidence des emprunts sur l'intégrité du français; l'emprunt le prive-t-il d'une de ses ressources? Il se trouve que l'adjectif éventuel (ainsi que son adverbe éventuellement) est remarquable par son efficacité. Il dit beaucoup en peu d'espace. Une phrase aussi simple que Votre candidature éventuelle devra me parvenir avant le ler mars signifie que si vous décidez de vous présenter vous devrez m'en faire part avant le 1er mars. Éventuel suffit à marquer la contingence de la situation, rôle qu'eventual n'est pas susceptible de remplir, parce que, justement, il n'exprime qu'un rapport temporel sans restriction contingentielle.

Un autre aspect du problème des faux amis est d'ordre diachronique. La langue évoluant constamment, il arrive que les rapports entre l'anglais et le français varient d'une décennie à l'autre. Un exemple clair et simple de ce phénomène est celui de viscéral. Il y a une quinzaine ou une vingtaine d'années, le sémanticien comparatiste eût noté comme différence essentielle que cet adjectif n'avait en français que le sens propre (« qui a rapport aux viscères », disait le Petit Larousse), alors que maintenant et certainement depuis les événements de mai 68, il a aussi, comme son paronyme anglais, un sens figuré : une peur viscérale. Il est difficile de dire si cet ajout sémantique s'est fait seul ou sous l'influence de l'anglais. Ce qui est sûr, c'est que ces deux mots sont maintenant à égalité et cessent d'être des faux amis.

Des exemples de ce genre montrent que la situation de l'emprunt sémantique est plus fluide que celle de l'emprunt lexical, qui a l'avantage d'être nettement tranché, justement parce que, au début tout au moins, il fait tache, il reste à la surface de la langue, au lieu de disparaître dans son tissu. Il est localisable et datable. Il a son propre développement, morphologiquement et sémantiquement, complètement séparé de son origine étrangère. Il est relativement aisé de remonter à son insertion dans sa langue d'adoption et même au-delà. Il l'est beaucoup moins de dessiner le profil d'un emprunt de sens. Disons que la substance d'un signifiant est plus concrète que celle d'un signifié, et cela vaut pour la langue en général. Un fait de lexicographie le montre bien. Nous sommes maintenant assez bien documentés sur les datations de mots. Il est beaucoup plus difficile d'attester les dates des annexions de sens.

Tandis que se poursuit cette réflexion sur l'emprunt linguistique en fonction de la normalisation, il importe de ne pas perdre de vue qu'il existe sur ce point deux attitudes possibles et opposées. L'une accepte les changements, quels qu'ils soient, dans un parti pris de complète objectivité. L'autre, qui suppose une conception entièrement différente de la langue, considère que puisque, indéniablement, celle-ci est un fait humain, l'homme peut agir sur son parier. La question est de savoir s'il le peut délibérément. Le raisonnement qui sous-tend cette attitude peut se reconstruire comme suit la langue est modifiée petit à petit, de génération en génération, par ceux qui la parlent. Inconsciemment, chaque génération ne parle pas exactement comme celle qui l'a précédée. Mais il n'est pas exclu que les hommes ne puissent pas faire consciemment ce qu'ils font depuis si longtemps inconsciemment. On n'a pas d'exemple cependant d'une nouvelle orientation voulue et réalisée par la collectivité à une époque donnée. Tout au plus peut-on parler de poussées affectives qui impriment à la langue une autre direction. Ainsi le statut des mots crus n'est pas le même aujourd'hui qu'en 1880 (v. Cellard et Rey, 1980). On pense aussi à l'administration qui, grâce à ses moyens de diffusion, peut assurer, dans un domaine donné, la prédominance d'un mot sur un autre. Mais justement on pourra objecter non sans raison qu'il s'agit de faits isolés : les mots sont des unités discrètes. Contentons-nous, pour rester dans les limites de notre domaine, qui justement est celui des mots, de rappeler qu'il y a souvent un homme derrière un néologisme, mais souvent aussi il reste anonyme. Cependant nous savons que Alfred Mahan a créé le concept de sea power, que celui de géopolitique a été élaboré par plusieurs savants de nationalités différentes, et pas seulement par Haushofer, que Gaston Berger nous a donné le mot prospection. Voici maintenant un cas de normalisation linguistique individuelle dûment attesté.

En 1916 furent expérimentés, sur le front ouest, les premiers tanks. Le mot était anglais comme la chose qu'il désignait et il aurait pu rester le terme officiel du vocabulaire militaire français sans la volonté d'un homme, le général Estienne, grand maître de l'artillerie d'assaut. Le général Estienne décréta que le tank serait appelé, d'un mot qu'il avait lui-même créé, char d'assaut ou char de combat. Au mess auquel il lui arrivait de prendre ses repas, il entreprit une lutte farouche pour assurer le triomphe de sa création, allant jusqu'à infliger des amendes à ceux qui se laissaient aller à employer des mots anglais et surtout le mot tank. L'histoire raconte qu'il fut lui-même pris à ce petit jeu — et s'exécuta de bonne grâce — pour avoir laissé échapper le mot bluff.

C'est un fait qu'entre les deux guerres, les règlements de l'armée française n'ont connu que le mot char pour désigner le tank, et le concept anti-char (fossé anti-char) en dérive. C'est un bon exemple d'un mot qui a triomphé par la volonté tenace d'un homme, lequel, il est vrai, était bien placé pour obtenir ce résultat.

En rapportant ce fait, dont l'aspect anecdotique ne diminue pas l'importance, nous avons voulu souligner deux choses : l'importance du facteur individuel lorsque les circonstances sont favorables, et aussi une certaine conception du langage qui défend deux valeurs : les droits de la pensée et le respect de la langue. On remarquera que ces deux choses ne sont pas toujours en symbiose. Il y a des cas où les exigences de la pensée peuvent porter atteinte à l'intégrité de la langue, où il faut sacrifier celle-ci pour promouvoir celle-là.

Nous n'en sommes pas encore là. Un premier reproche que l'on peut faire à l'emprunt sémantique, auquel nous revenons après une légère digression concernant un emprunt lexical, c'est qu'il engendre souvent une certaine confusion et nuit alors à la précision du langage.

Ainsi le Grand Larousse de la langue française accepte réaliser au sens de se rendre compte, nonobstant l'opposition des puristes (le mot puriste figure dans l'article). C'est un fait que depuis le début du siècle et l'époque où Proust faisait dire à Odette de Crécy « Je n'ai pas réalisé », cette annexion de sens s'est largement répandue dans l'usage contemporain. À n'en reste pas moins qu'on rencontre des contextes dans lesquels on ne sait plus s'il faut prendre réaliser au sens anglais ou au sens français, et la clarté du discours en pâtit. On cite un communiqué officiel français pendant laguerre de 1914, annonçant une offensive allemande et ajoutant que l'État-Major avait « réalisé » les intentions de l'ennemi et pris les mesures qui s'imposaient. Sans doute était-ce là un cas exceptionnel, mais on peut critiquer de la même façon l'emploi actuel de contrôler. Ce verbe, on le sait, peut s'employer tantôt avec son sens français traditionnel, tantôt avec le sens anglais. Cependant incontrôlable n'a — pour le moment — que le sens français de non vérifiable. En outre, il y a des situations où le sens de vérification coïncide avec celui de volonté imposée, comme dans l'expression le contrôle des changes : l'État est tenu au courant de vos opérations de change (vérification) et peut les restreindre ou les interdire à son gré en exerçant son autorité (contrôle au sens anglais).

L'ambiguïté actuelle, qui résulte de ce que le sens français et le sens anglais cohabitent à l'intérieur du même mot, apparaît dans des énoncés tels que « le contrôle des retombées atomiques » qui a figuré dans le titre d'un article du Monde. Fallait-il comprendre : observation et mesure du phénomène ou mesures prises pour y remédier (sens anglais que l'on retrouve dans flood control)? La première hypothèse était sans doute la plus vraisemblable; n'empêche que le lecteur hésite parce que la pensée du rédacteur ne s'impose pas avec toute la clarté désirable.

On peut donc considérer que parmi les anglicismes sémantiques il y en a toute une catégorie qui se caractérise par la gravité de la distorsion que subit le sens des mots ainsi affectés, et par la confusion de pensée qui en résulte, et qui va au-delà de l'impropriété. Contrôle pourrait servir d'exemple type si son aire sémantique ne coïncidait pas avec celle de control sur quelques points (cf. plus haut). Nous donnerons à titre d'exemples caractérisés quatre autres mots, avec chaque fois, entre parenthèses, un rappel sommaire du sens français.

consistant (pâte consistante), au sens de conséquent avec soi-même;
diète (jeûne médical) au sens de régime alimentaire;
disposer de (avoir à sa disposition) au sens de se débarrasser de...;
initier (apprendre à qqn) au sens de commencer un projet.

Et pour la bonne mesure, un dernier exemple emprunté au français général et qui est celui d'admettre au sens d'avouer. Nous risquons désormais de confondre la notion de tolérance avec celle d'aveu, et cela malgré le fait que nous avons déjà trois verbes au service de l'idée d'aveu : avouer, confesser, reconnaître. C'est donc le type de l'anglicisme non seulement inutile mais nuisible.

Voici maintenant des anglicismes d'un faible effet sur la clarté du discours (ils laissent passer le message) mais qui portent atteinte à l'intégrité de la langue parce qu'ils en modifient l'économie, et ces modifications lui sont imposées du dehors plutôt qu'elles ne sont le résultat de son impulsion interne. Et pour en juger, il faut se rappeler qu'il y a une grande part d'arbitraire dans la façon dont une langue évolue. La propriété des termes, qui est en cause ici, est déterminée par des choix arbitraires que l'usage nous impose sans que nécessairement la logique y trouve son compte. Il n'y a aucune raison, par exemple, pour que nous disions grièvement au lieu de gravement blessé.

C'est un fait que l'anglais dit lecture des épreuves alors que nous disons correction, qui est sans doute plus logique puisqu'on peut lire sans corriger. La faute qui consiste à dire lecture pour correction sous l'influence de l'anglais est bien légère, elle n'en est pas moins une atteinte à nos habitudes, et l'usage est fait d'habitudes. C'est une bonne règle de respecter ce que le français a dit spontanément et de respecter la valeur des mots, même lorsqu'ils sont proches par le sens. Depuis quelque temps, concerné fait concurrence à intéressé au sens administratif : adressez-vous au service intéressé. Mais ces deux mots ne sont pas interchangeables et il faut garder concerné pour les cas où il ne s'agit pas d'une simple démarche mais d'une situation qui est beaucoup plus importante. Par exemple nous sommes concernés par le résultat d'une élection ou d'un référendum. L'anglais marque moins facilement cette distinction que nous devons garder.

Il y a au Canada une anglicisation subtile qui fait que l'anglais à distance détermine la fréquence de mots français et ainsi change leur valeur. Sous l'influence de to eliminate, éliminer devient plus fréquent que supprimer, or ces deux verbes ne sont pas interchangeables, car le premier suppose un processus d'élimination que le second n'implique pas. Dans les sciences sociales, acquises aux méthodes américaines et par conséquent à leur vocabulaire, répartition fait de plus en plus place à distribution. Nous risquons de perdre répartition et en même temps la distinction que ce mot permet par rapport à distribution. Traditionnellement, la répartition se fait en circuit fermé, à l'intérieur d'une quantité déjà fixée, limitée, alors que la distribution se fait en circuit ouvert : quand il n'y en a plus, il y en a encore.

On remarque que quand un mot français s'aligne sur un mot anglais pour des raisons de parenté, il adopte sa syntagmatique, ce qui peut avoir pour conséquence d'écarter de l'usage les mots qui jusque-là figuraient dans ce secteur. Si nous disons référer chaque fois que l'anglais dit to refer, nous finirons par oublier faire allusion à, se rapporter à, renvoyer à. Il en va de même d'émettre, aligné sur to issue et se substituant à prendre (un décret), publier (un communiqué), délivrer (une pièce d'identité). Parce que oriental en anglais ne s'applique qu'à l'Extrême-Orient, son paronyme français oriental a à peu près perdu la faculté de désigner la partie est d'une région dans un pays occidental. On peut se demander si les Québécois sont peu familiarisés avec assesseur à cause de la proximité du mot anglais assessor qui relève d'un autre domaine d'emploi. Et sans doute contentious a-t-il retardé l'émergence de contentieux pour désigner ce qui s'appelait naguère le « département légal ».

Le moment est venu de considérer les calques. Ce sont dés emprunts de structure, syntagmatique le plus souvent et quelquefois syntaxique. Ils sont généralement nés de traductions mal faites. Il risque d'y avoir calque chaque fois que le traducteur, professionnel ou simple amateur, a traduit mot à mot, sans tenir compte des affinités qui groupent les mots dans le discours. Le calque peut être très léger et ne pas gêner la compréhension. Le francophone avisé rétablira facilement l'alliance de mots correcte : trottoir roulant au lieu de « trottoir mobile », agence de presse au lieu « d'agence de nouvelles ». Il est déjà plus grave de dire « je suis sous l'impression de... » alors qu'avoir l'impression suffit. Ce l'est plus de traduire littéralement « to pave the way » par « paver la voie » sans soupçonner que l'expression idiomatique est préparer le terrain. Les calques syntaxiques sont plus rares. C'en est un que celui qui place un superlatif après un adjectif ordinal, séquence qui ne passe pas en français. Il faut dire la France est le second pays d'Europe pour la superficie et non la France est le deuxième plus grand pays d'Europe.

En un sens on peut estimer que « rue Principale » représente une plus sérieuse emprise de l'anglais sur le français que le STOP des panneaux de signalisation. L'auteur de ces lignes n'a trouvé cette appellation de rue dans aucun pays de l'Europe francophone, ni en France, ni en Belgique, ni en Suisse, où l'expression consacrée est Grand'Rue ou Grande Rue. Il semble bien qu'au Canada francophone « rue Principale » vienne tout droit de Main Street. C'est un bon exemple de calque.

Il convient également de s'arrêter un instant à la catégorie des images, qui est à part. Chaque langue a ses images et les images s'empruntent Nous disons encore « Je m'en lave les mains ». De plus, à l'intérieur d'une même communauté linguistique, par exemple la francophonie, on peut s'attendre que les images varient avec les pays de cette communauté et ne soient pas comprises partout. Ce qui au Québec est mettre la pédale douce se dit en France y mettre une sourdine. Ces deux images ont le même sens (il faut y aller doucement), ont la même origine, la musique, mais l'une évoque les instruments à cordes et l'autre les instruments à vent. De toute façon elles sont compréhensibles dans les deux pays. Par contre parler à travers son chapeau est une image perdue pour un Français non prévenu, qui se représentera une situation réelle et non figurée et ne débouchera sur rien.

Il reste une catégorie d'anglicismes assez délicate à définir et qui est celle des anglicismes de pensée. Il arrive en effet que l'anglicisation soit dans la pensée plutôt que dans les mots. Nous en donnerons deux exemples.

Les Québécois ont longtemps appelé « set de chambre » le mobilier d'une chambre à coucher. Pris de scrupule, ils ont, certains d'entre eux, remplacé « set » pas « ensemble ». L'expression paraît dès lors entièrement française. Ce n'est qu'une apparence, les mots sont français mais non la pensée. La langue française laissée à elle-même particularise beaucoup moins que l'anglais. Ayant un vocabulaire plus restreint, elle a une polysémie plus développée. Il y a en anglais quatre mots pour traduire billard, suivant qu'il s'agit du jeu, de la partie qu'on joue, du meuble ou du local. Il n'est donc pas surprenant que chambre à coucher puisse désigner le mobilier aussi bien que la pièce. C'est le contexte qui décide.

Le second exemple tourne autour de la dichotomie générique/spécifique. Le français n'a pas gardé officier au sens civil, à part quelques exceptions. La réunion du président, du vice-président, du secrétaire et du trésorier s'appelle le bureau dans le cas des associations. Mais certains organismes n'ont pas de bureau tout en ayant ces quatre titres. En pareil cas le français les nomme séparément et les sujets parlants ne semblent pas gênés du fait que leur langue ne leur offre pas un générique du type « office-holders », que les francophones du Canada rendent par « officiers ». Ce faisant, ceux-ci suivent un schème de pensée qui est anglais et non français.

Conclusion

Dans quelle mesure peut-on exercer une activité normative dans le secteur des anglicismes? L'une des raisons qui expliquent l'exposé détaillé que l'on vient de lire est que le problème varie avec chaque catégorie d'anglicismes envisagée. Les obstacles à la normalisation augmentent quand on passe des signifiants aux signifiés. La catégorie qui fait le moins difficulté est celle des anglicismes morphologiques. On peut d'un trait de plume écarter « estimé », « contracteur » et même « déodorant ». Ensuite viennent les anglicismes lexicaux. Le champ est vaste mais il a été répertorié à plusieurs reprises et tout dernièrement dans le Dictionnaire des anglicismes de Mmes Rey-Debove et Gilberte Gagnon. En outre il est relativement facile de se tracer une ligne de conduite. Les anglicismes lexicaux les plus anciens sont maintenant assimilés et on ne saurait les remettre en question. Quant aux plus récents, on peut se demander s'ils sont utiles, s'ils comblent une lacune. Il est évident que nous n'avons pas besoin des « charters » et des « travellers », qui, d'ailleurs, ne semblent pas menacer l'usage québécois. Les anti-anglicismes que nous avons mentionnés constituent une ressource. Pourquoi s'encombrer de « car-ferry » quand nous disposons de traversier? Et il est facile de privilégier nettoyeur(s) pour barrer la route à « pressing ».

Pour ce qui est des anglicismes sémantiques et des calques, la difficulté n'est pas tant de les corriger que de les déceler. Pour la plupart des Québécois, ils sont invisibles, et il faut bien posséder la sémantique des mots anglais d'origine romane pour les dépister. Rien, à première vue, n'indique que le fait de placer le magistrat au-dessous du juge dans la hiérarchie judiciaire reflète une confusion sémantique entre magistrat et son paronyme anglais, de moindre prestige, ou encore que « grève de sympathie » est un calque, comme l'est aussi cette expression encombrante « ils ne s'arrêtent pas à penser » (they don't stop to think) là où notre simple verbe réfléchir suffirait.

Quant aux anglicismes de pensée, ils représentent la forme la plus subtile de la contamination du français par l'anglais. C'est dire qu'il faut avoir une connaissance approfondie des deux langues pour les reconnaître. Comme nous l'avons déjà signalé à propos de « set de chambre » c'est au niveau de la pensée, plutôt qu'à celui des mots, que s'est pris le pli de choisir et de combiner certains mots selon des schèmes anglais qui ne tiennent compte ni du provignement sémantique, ni de l'importance de l'implicite dans l'usage du français. Ces deux caractéristiques expliquent que billard ait quatre sens, chacun servi par un mot anglais distinct, et que, dans un usage non influencé par l'anglais, ce « coffret de sûreté » soit tout simplement un coffre, que l'on loue justement, et cela va sans dire, pour mettre son argent en sûreté.

Il semble que la normalisation ne puisse guère incomber qu'à deux institutions : l'administration (c'est-à-dire l'État) et l'école (qui représente indirectement l'État). Un organisme comme l'Office de la langue française peut facilement établir une liste de termes à proscrire.

Mais c'est plutôt au cours de sa scolarisation que la génération montante pourrait apprendre, plus systématiquement que ce n'est le cas, à reconnaître les anglicismes de sens et de calque, qui sont les plus insidieux et menacent le plus l'intégrité de la langue. Notons en passant que les analyses de sens nécessaires à ce décrassage sémantique sont en même temps excellentes pour la formation de l'esprit. Cependant nous voyons que M. Fishman est sceptique quant au rôle de l'école comme agent de normalisation, et son scepticisme s'appuie sur des exemples précis (l'Indonésie, Israël, l'Irlande). À cela l'auteur de ces lignes est tenté d'objecter que dans son cas l'école a déterminé des normes de son français langue maternelle dont il ne s'est guère départi par la suite. Il est vrai — et ici nous rejoignons M. Fishman — que cette action de l'école était encadrée par les systèmes sociaux dans lesquels celui-ci place sa confiance.

C'est comme on le voit une question qui se discute, et il n'est peut-être pas inutile d'invoquer ici l'opinion de M. Michel Plourde, président du Conseil de la langue française à Québec, qui, à Sassenage en septembre 1981, a déploré l'absence de conscience linguistique chez les jeunes et regretté que le monde de l'enseignement ait été beaucoup moins touché que celui des affaires par la loi 101.

À cela on peut ajouter que les tendances qui prévalent actuellement dans l'enseignement ne favorisent guère l'application d'une norme. La possession d'une langue est affaire de rigueur beaucoup plus que de créativité. Une activité normalisatrice ne peut s'inscrire que dans une étude méthodique des ressources de la langue et de leur aménagement en fonction des besoins de la pensée, besoins qui restent le critère essentiel de cette activité. Et à un niveau plus général, il ne faut pas perdre de vue que toute normalisation reflète nécessairement, qu'on le veuille ou non, une certaine conception de la langue, donc un acte de jugement






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