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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XXIII

La norme lexicale
et le classement des canadianismes

Par Jean-Yves Dugas



Même si, de prime abord, la question des canadianismes — terme discutable sur lequel nous reviendrons plus loin — peut apparaître un sujet de réflexion rebattu à propos duquel il est difficile d'apporter des éléments nouveaux, à l'analyse, pour peu que l'on prospecte le domaine, on se rend compte qu'il n'en est rien. En effet, le mot lui-même n'a pas un siècle et la philosophie qu'il sous-tend est encore plus récente. De plus, les discussions, qui ont été soulevées depuis le début du siècle à propos de la spécificité linguistique du Québec, ont eu cours entre des groupes relativement restreints et peu nombreux, de sorte que le débat a été circonscrit à quelques « écoles », d'où la récurrence des arguments et des positions.

Même si le sujet des canadianismes a fait l'objet des préoccupations sporadiques d'un nombre respectable de Québécois depuis 1888, une véritable remise en question ne date que de quinze ou vingt ans tout au plus.

Qui plus est, le canadianisme a souvent été envisagé en soi, de façon interne, sans que l'on se préoccupe suffisamment du milieu sociolinguistique dans lequel il baigne. Cette vision introvertie n'a pas suffisamment fait ressortir ni tenu compte du phénomène de la norme qui joue un rôle important dans le faciès linguistique de toute société qui possède un minimum d'organisation institutionnelle.

Ainsi, le présent texte vise à jeter un éclairage, à tout le moins renouvelé, sur les rapports obligatoires que doivent entretenir un idéal linguistique social et le véhicule d'une spécificité culturelle, soit le bon usage et l'usage. À l'heure où la société québécoise vit une intense remise en question de son authenticité, une telle réflexion trouve, selon nous, si tant est qu'il faille en justifier la nécessité, toute sa raison d'être.

Langue québécoise et implications politiques

La place qu'occupe le Québec dans la francophonie internationale s'est singulièrement modifiée au cours des vingt dernières années tant du strict point de vue de la langue que de celui, plus vaste mais non moins important, de la politique, ces deux domaines constituant un ensemble quasi indissociable. Les liens que le Québec entretient avec la France plus particulièrement ont permis, et cela parfois au détriment des relations francocanadiennes — qu'on se rappelle, entre autres, le mot fameux, malheureux pour d'aucuns, du général de Gaulle à Montréal en 1967 — la reconnaissance, à l'échelle mondiale, du particularisme culturel, partant linguistique, du Québec.

Depuis 1965, les divers gouvernements qui se sont succédé au Québec ont été souvent confrontés, à différents degrés, à la question linguistique, véhicule privilégié de l'identité d'un peuple. Ce n'est pas le fruit du hasard si le législateur, en 1977, reconnaissait au français le statut de langue officielle du Québec, lors de la sanction de la Charte de la langue française. Se posait alors, en filigrane, la question de la norme : qu'entendre par « langue française »? Quelle part y occupera le régionalisme?

Langue québécoise et langue française

Si les contacts qui existent entre Paris et Québec revêtent une dimension politique certaine, ils ne cessent de poser le sempiternel problème de la norme québécoise en matière de langue. Le Québec devrait-il ajuster son diapason linguistique à la tonalité du « français international », du « français de l'Hexagone »1 ou, au contraire, s'en démarquer entièrement pour véhiculer les particularités d'une québécité souvent exacerbée? S'il fut une époque, peu lointaine, où s'exprimer correctement signifiait recourir à la langue dite du Parisien cultivé, de laquelle forcément devait être exclu tout fait de langage spécifique au Québec, cette période est désormais fort heureusement révolue. En effet, tout en tenant compte du phénomène des niveaux de langue, le fait d'émailler son discours ou ses écrits de quelques termes ou tournures particuliers au Québec ne constitue plus l'indice d'une ignorance condamnable ou d'un laisser-aller de mauvais goût.

Parallèlement à la montée du sentiment nationaliste chez nous s'est installée la reconnaissance d'une langue de qualité dont la coloration régionaliste — sans aucune connotation péjorative — se révèle m'arquée au coin d'un désir d'authenticité encore inégalé. Si cette attitude ne peut en aucun cas signifier un rejet systématique d'une langue française dite internationale au profit d'un cantonnement pur et simple dans un régionalisme linguistique chauvin et étriqué, il n'en demeure pas moins qu'on peut y déceler la volonté d'un peuple, fier de son autonomie, de prendre ses distances d'un cousin d'outre-Atlantique, plein de sollicitude, mais un tantinet colonisateur, linguistiquement s'entend.




1 Les syntagmes français international et français de l'Hexagone sont accompagnés de guillemets pour marquer, non pas que nous attribuons un sens particulier à ces expressions, mais qui elles recouvrent une notion à laquelle on a prêté diverses significations, de sorte qu'elles sont devenues suspectes et tributaires de l'interprétation dont on veut bien les affubler. Nous ne les signalons qu'en vertu de leur fréquence d'emploi très élevée. À ce sujet, Boulanger (1980 : 43, 44 et 47) a dénombré quelque 73 termes différents pour désigner le français. [retour au texte]




Afin de saisir adéquatement cette question, par ailleurs ancienne, dans toute son acuité présente, il convient d'examiner les notions fondamentales de norme et de canadianisme avant d'approfondir les implications de l'une par rapport à l'autre et le rôle qu'elles jouent pour le sujet parlant et écrivant d'ici.

Norme et canadianisme : mise au point terminologique

Il importe, d'entrée de jeu, de bien préciser en quoi consiste le discours de la norme. Loin de nous l'idée de recenser tout ce qui a été publié sur le sujet, car le cadre restreint de cet article ne suffirait pas à en épuiser la substance. Tout au plus désirons-nous établir notre propre perception de la norme en regard de la lexicologie québécoise.

Le terme norme, pour être bien saisi, doit être mis en parallèle avec les termes règle et loi. Règle et norme partagent une origine semblable, dérivant de modèles géométriques concrets. Ainsi, regula désigne une « droite matérialisée qui permet de créer d'autres droites conformes » (Rey, 1972 : 5) et norma, du grec gnômon, une équerre qui remplit une fonction similaire au niveau de l'angle droit. Quant à lex, il suppose un contexte religieux; la loi constitue un élément auquel on ne peut se soustraire, une coercition dictée par une volonté souvent sans merci. Alors, que la loi, résolument tournée du côté du passé, peut déboucher sur l'arbitraire ou l'injustice, la norme, elle, se situe du côté de la finalité, du jugement de valeur; l'une vise à l'obéissance, même aveugle, l'autre, à la réalisation à partir d'une donnée de base présentée comme modèle. Cependant, une mise en garde s'impose car

« le même mot (norme), utilisé sans précaution correspond à la fois à l'idée de moyenne, de fréquence, de tendance généralement et habituellement réalisée, et à celle de conformité à une règle, de jugements de valeur, de finalité assignée » (Rey, 1972 : 5).

On confond de cette façon normal et normatif. Même si les deux notions ne sont pas aussi étrangères qu'on le croirait de prime abord, l'aspect normatif, qui retient ici notre attention, implique un acte de volonté étranger au normal, fruit de l'usage de la moyenne.

Un autre aspect significatif qu'il convient d'envisager réside dans la distinction entre norme linguistique et norme sociale, fondée elle-même sur la binarité du signe linguistique composé d'un signifiant et d'un signifié. L'unité lexicale est en effet soumise à des règles de structuration identiques aux constructions phrastiques tant sur les plans phonique, morphologique que sémantique afin de jouer pleinement son rôle de représentation du monde dans la langue2. En vertu de sa composante signifié, le signe, en tant qu'élément lexical mémorisé par la communauté, joue nécessairement un rôle social en témoignant de la structure de cette communauté, elle-même assujettie à une norme commune. D'où il ressort que la définition même de lexique implique l'existence d'une tradition linguistique, envisagée en synchronie ou en diachronie, qui fixe en majeure partie l'utilisation des lexèmes et qui se trouve transposée dans un ouvrage lexicographique, reflet de la langue en tant qu'institution. Enfin, la norme sociale qui préside à la description du lexique témoigne de divers palliers d'utilisation (populaire, trivial, familier, etc.), autrement dit de niveaux de langue, tout en signifiant, tantôt le rejet de termes désuets, tantôt l'adoption de formes ou de sens nouveaux. En somme, norme lexicale et norme sociale constituent les deux facettes quasi indissociables de l'interventionnisme en matière linguistique.




2 Pour de plus amples détails, le lecteur voudra bien consulter Guilbert (1972 : particulièrement 38-44). [retour au texte]




Si un terme requiert que sa teneur soit rigoureusement précisée, c'est celui de canadianisme qu'on a utilisé souvent à plus ou moins bon escient, sans tenir compte ni de sa valeur historique ni de son contenu sémantique.

Dans son acception générale, un canadianisme consiste en un fait de langue — qu'il s'agisse d'une tournure ou d'un mot — caractéristique du français parlé au Canada. Or, le Canada occupe une superficie considérable, de telle sorte que le français qui y est parlé est loin, tant s'en faut, d'être homogène.

En effet, si le Québec peut se targuer de compter le plus grand nombre de francophones au Canada, et de constituer, par le fait même, la plaque tournante de la francophonie en Amérique, il ne faut pas négliger la masse importante, bien que quantitativement plus restreinte, de ceux que l'on a étiquetés francophones hors-Québec, et qui ont noms Acadiens, Franco-Ontariens, Fransaskois, Franco-Colombiens, Franco-Albertains. Ces derniers présentent, bien qu'à un degré moindre, des traits linguistiques qui leur sont propres, en raison même de leur situation géographique.

C'est pourquoi le terme canadianisme, appliqué systématiquement et séculairement à des faits de langue qui émanent de lieux, de groupes sociaux et même de peuples (Amérindiens, Inuit) si divers, ne convient pas parfaitement. Afin de ne pas alourdir indûment notre démonstration, nous nous limiterons à quelques exemples en guise d'illustration.

La grande majorité des ouvrages lexicographiques qui consignent les faits de langue particuliers au français du Canada puisent la presque totalité de leur corpus lexical dans la langue québécoise, c'est-à-dire, celle parlée et écrite dans les différentes régions de la province. À ce moment, il vaudrait mieux renoncer au relent historique véhiculé par le terme canadianisme pour lui préférer celui, beaucoup plus juste et répondant aux aspirations culturelles des Québécois d'aujourd'hui, de québécisme. Cette recommandation ne comporte, du moins dans notre esprit, aucune connotation politique ou nationaliste, mais vise à substituer à un terme forcément inadéquat un lexème plus précis et plus acceptable sur le plan scientifique. Il faudrait, également, bien circonscrire la notion de québécisme, car, au cours des siècles, le français du Québec — à l'origine, le français de France — s'est enrichi d'un certain nombre de vocables particuliers aux autochtones avec lesquels nos ancêtres ont entretenu des rapports. Même si plusieurs de ces termes ont été intégrés dans la langue québécoise, il convient de les distinguer en raison du fait que plusieurs d'entre eux, non adaptés graphiquement ou phoniquement, sont encore perçus comme étrangers à la langue d'ici.

C'est le cas des amérindianismes, mots ou touruies particuliers aux Indiens d'Amérique et, dans le cas qui nous occupe, aux peuples amérindiens qui habitaient le Québec avant l'arrivée des Blancs. À titre d'exemples, des termes comme sagamité, mitasse, achigan, matacher, etc., devraient être considérés spécifiquement comme des amérindianismes.

Les acadianismes devraient, en outre, être soigneusement distingués, étant donné qu'ils ressortissent à une culture fort particulière qui a évolué très différemment de celle du Québec. Rappelons que la population acadienne, concentrée au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, a également été disséminée sur une bonne partie du territoire québécois, notamment en Gaspésie, aux îles-de-la-Madeleine, dans Bellechasse, dans la région de Montréal (L'Assomption notamment) et sur la rive sud du Saint-Laurent (Nicolet, Bécancour, Yamachiche, etc.), donnant naissance, sur un plan toponymique, à autant de nouvelles « Petites Cadies ». Conséquemment, cette rencontre de deux modes de vie et de deux cultures ne devait pas manquer de provoquer une symbiose tout à fait particulière.

Ainsi, comme le signale avec justesse Geneviève Massignon, « tout en ayant un fonds commun (français populaire et faits de langage couvrant une grande surface dans l'Ouest de la France), le "canadien" et l'"acadien" présentent des différences très nettes » (Massignon, 1962 : 100). En voici quelques exemples. La notion que le français universel exprime par le terne blizzard est rendue en québécois par poudrerie alors que l'acadien recourt à une panoplie de termes comme foudrillement, foutreau, poudrage, poudrin, poudrement et poudrerie. Il en va ainsi de l'acadianisme berlicoco par rapport au québécisme cocotte pour désigner le cône des conifères, de richepeaume par rapport à huard au cou rouge (plongeon du Nord), de bonhomme couèche au lieu de siffleux (marmotte), de remeuil en face de pair pour dénommer le pis de la vache, etc. Ces quelques exemples suffisent, à notre avis, à démontrer qu'il convient, au nom d'une saine orthodoxie linguistique, de distinguer les faits de langue spécifiques au Québec et ceux qui sont restés encore très vivants chez nos « cousins » acadiens.

Des observations similaires pourraient être faites, bien qu'à un degré moindre, à propos de l'inuktitut dont nous suggérons, pour les besoins du présent travail, d'étiqueter les réalisations d'ordre lexical « inuitismes ». Si des termes comme kayak, igloo et anorak3 font partie intégrante du patrimoine linguistique du français dit universel, des lexèmes comme cométique, sorte de traîneau, umiaq, bateau collectif, et pitouc, petites barres reliant les deux patins parallèles d'un traîneau, bien que faisant partie de la langue générale, connaissent au Québec une fréquence d'utilisation qui incite à les considérer comme des phénomènes linguistiques propres au Nord du Québec.

Comme on peut le constater, le terme canadianisme, s'il ne mérite pas d'être écarté systématiquement sans autre forme de procès du vocabulaire de la linguistique québécoise, doit, par contre, être manié avec prudence et réservé exclusivement pour désigner des phénomènes lexicaux qui ont cours dans l'ensemble du Canada.

L'équivoque qui entoure l'utilisation et le contenu sémantique du terme canadianisme est un phénomène que nous qualifierons d'archaïque. En effet, à partir de 1763, date de la conquête du Canada par les Anglais, on a pris l'habitude de désigner par le terme de Canadiens les habitants d'origine et de langue française. Il en fut ainsi pendant nombre d'années et ce n'est qu'après la Confédération que le territoire s'étendant de l'Atlantique au Pacifique a vraiment été reconnu comme la patrie de Canadiens, d'origines diverses, Français, Anglais ou autres. Mais, lorsqu'est né au XIXe siècle le terme canadianisme, il s'est chargé, mutatis mutandis, de la même connotation que le terme canadien à l'origine sans distinction des spécificités qu'il recouvrait Cela dit, pour la commodité de la lecture, nous signalons que dans la suite de l'article, nous utiliserons le terme québécisme en lieu et place de canadianisme, eu égard aux faits précédemment exposés; lorsque nous recourrons à ce dernier, ce sera dans une optique historique ou pour respecter la terminologie d'un auteur particulier. Dans ce cas, nous respecterons les divers sens ou réalités que le terme véhicule.

Le choix des québécismes : une brève rétrospective

Aborder le problème de la normalisation, c'est, du même coup, poser la question du choix. En effet, toute nomme présuppose une option, une hiérarchisation, un rejet ou une sanction. C'est pourquoi il nous semble éclairant d'effectuer une brève rétrospective des principaux jalons du traitement lexicographique des québécismes. À travers les choix effectués et la nature des ouvrages, on pourra mieux saisir la lente émergence d'une norme dont la caractéristique principale est d'être assez stable et de n'évoluer que fort lentement.




3 Il convient de noter que la graphie des formes translittérées de rinuktitut syllabique varie souvent sensiblement de celle fixée par le français. Dans le cas présent, à kayak correspond qajaq, à igloo, iglou (variante également fournie par les ouvrages lexicographiques français), à anorak, annuraaq, à cométique, gometiq et à pitouc, pitu. Quant à umiaq, la forme demeure la même. Nous remercions madame Martyne Samson, anthropologue, responsable du dossier amérindien à la Commission de toponymie du Québec, de nous avoir fourni des informations précieuses à ce sujet. [retour au texte]




Nous n'avons nullement l'intention de faire l'historique complet de la lexicographie québécoise; nous désirons plutôt présenter au lecteur quelques oeuvres essentielles qui ont contribué, chacune à leur façon, à la consignation et, dans une certaine mesure, à l'évolution d'un corpus lexical authentiquement québécois. Pour plus de détails et pour un exposé très circonstancié, on se reportera à Juneau (1977 : 13-55).

Nous estimons que l'histoire de la lexicographie québécoise et celle des québécismes s'articule autour de trois périodes fort inégales mais toutes aussi importantes pour la compréhension du phénomène normatif en lexicologie au Québec. La plaque tournante de ces trois moments est constituée par le Glossaire du parler français au Canada, ouvrage de première importance qui marque une étape décisive dans l'histoire des Québécois, alors que les deux siècles qui précèdent sa parution peuvent être considérés comme une période de balbutiements au niveau de l'analyse et de la consignation des mots de notre langue. En dépit de ses faiblesses et de ses erreurs, le Glossaire n'en constitue pas moins la « bible » à laquelle viendront s'alimenter quelques générations de lexicographes et de chercheurs. Après sa parution, la langue québécoise, ou du moins l'attitude qu'on entretient envers elle, ne sera plus jamais la même. On passera insensiblement de l'ère pré-normative ou peu normative à l'ère normative, en passant par cet ouvrage capital, anormatif, qui constitue donc un point tournant.

Les pionniers

Le père Pierre-Philippe Potier a effectué, entre 1743 et 1758, une série de relevés dialectologiques consacrés aux éléments les plus remarquables de la langue parlée dans la Nouvelle-France de cette époque. Ses Façons de parler4 ont été publiées dans le Bulletin du parler français au Canada entre 1904 et 1906.

Ce qui constitue l'intérêt principal de cette oeuvre, outre le fait qu'elle soit la première d'importance consacrée au langage d'ici, c'est sans doute que les matériaux consignés par le jésuite belge nous renseignent sur une grande quantité des particularités de la langue parlée des petites gens d'alors.

On peut y relever, entre autres, nombre d'éléments dialectaux et archaïques, moins intéressants pour notre propos que ces savoureux néologismes d'époque qui émaillent la prose de bien des littérateurs québécois comme bordée (de neige), poudrerie, bordages, balise, etc. Les amérindianismes représentent également une partie importante des Façons de parler, d'une part, en vertu du fait qu'ils constituent un apport important et original à la langue québécoise et, d'autre part, parce que certains d'entre eux ont pénétré dans le français général; tels sont, en guise d'illustration, des termes comme ouaouaron, maskinongé, caribou, manitou, etc.




4 Le titre exact de cet ouvrage est Façons de parler proverbiales, triviales, figurées, etc., des Canadiens au XVIIIe siècle, le titre original ayant été modifié par le Comité du Bulletin du parler français au Canada. [retour au texte]




Quant à la préoccupation normative, on peut affirmer qu'elle en est absente5. En effet, le père Potier se contente, à la manière d'un enquêteur objectif, de consigner les phénomènes linguistiques qu'il relève (lexicaux, phonétiques, syntaxiques ou autres) sans les assortir de remarques ayant trait aux niveaux de langue ou qui traduiraient son sentiment personnel sur tel ou tel terme. Ainsi, les Façons de parler nous livrent en vrac et sans manière une riche moisson de termes de chez nous, sans flétrir les uns ou magnifier les autres, de façon objective et « scientifique » — si on se replace dans le contexte du milieu du XVIIIe siècle et si on excepte les fréquentes erreurs explicatives, inévitables dans un tel travail. Cet ouvrage précieux marque le début d'une étude objective de la langue québécoise qui se prolonge encore aujourd'hui.

Le deuxième ouvrage lexicographique d'importance dans l'histoire du Québec, celui de Jacques Viger, a aussi été publié par la Société du parler français. Mais là s'arrête la similitude avec celui du père Potier.

Bien que Viger, dans sa Néologie canadienne6 interrompue en 1814, se soit sporadiquement inspiré des notes de son prédécesseur, comme le signale Juneau (1977 : 26), le matériel qu'il présente est sensiblement différent, en particulier quant à la présence d'anglicismes comme appointement au sens de « pension, gages », décent, « beau, honorable », etc. De plus, ses commentaires sont nombreux et pertinents, tant en ce qui a trait à la localisation géographique de tel terme qu'à sa propension à fournir les séries synonymiques qui gravitent autour d'une notion centrale7.

Pour ce qui est de la norme, disons que Viger adopte une attitude timide, voire prudente. Loin de condamner une tournure ou un mot, il signale cependant sa singularité par une expression du type « ici nos habitants font usage... ». Il s'agit plutôt d'une description différentielle de notre parler que d'une condamnation sans appel du type dites, ne dites pas. On demeure loin encore des recueils de l'abbé Blanchard8.

Avec les glossaires d'Oscar Dunn, de Sylva Clapin et de N.-E. Dionne, nous entrons de plain-pied dans la lexicographie québécoise moderne. Si nous les réunissons, c'est qu'ils présentent des affinités certaines quant au niveau du contenu, de l'esprit qui a présidé à leur exécution et de leur attitude face à la norme.




5 Il faut bien se garder d'une interprétation trop hâtive du titre de l'ouvrage. En effet, même si on y relève le qualificatif trivial, il n'en faut pas conclure que Potier recourait à une norme au cours de l'élaboration de son ouvrage. D'abord, il convient de souligner qu'il n'est pas l'auteur du titre (voir la note précédente) et que le terme trivial doit être compris dans son acception de commun, relatif à l'ensemble des gens, sans aucune nuance péjorative. Ce qui, par ailleurs, cadre parfaitement avec le type d'informateurs avec lesquels l'auteur entrait en contact et dont il recueillait le parler savoureux. [retour au texte]

6 Pour le contenu exact du titre-fleuve de cet ouvrage, on se reportera à la bibliographie. [retour au texte]

7 Juneau (1977 : 25) signale, entre autres, l'exemple de berline à propos duquel Viger dégage les traits spécifiques à chacun des moyens de transport hivernaux que constituent la berline, le bordel et la carriole. [retour au texte]

8 Ecclésiastique québécois, grand pourfendeur de la faute, de l'erreur et de l'inexactitude en tous genres, l'abbé Étienne Blanchard fut surtout un adversaire acharné de l'anglicisme qu'il dénonça dans divers recueils publiés au début du XXe siècle et qui, aujourd'hui, ont sombré dans l'oubli. [retour au texte]




Le Glossaire de Dunn comporte 1 750 mots qui donnent lieu à des remarques d'ordre lexical, grammatical, syntaxique, syntagmatique ou autre. Il fait une place importante au phénomène de l'anglicisme qu'il condamne énergiquement, tout en reconnaissant que l'« on met au compte de l'anglais bien des mots, bien des locutions qui nous sont venus directement de Bretagne et de Normandie, ou qui appartiennent au vieux langage » (Dunn, 1976 : XIV-XV). De plus, il donne dans le piège du normativisme à outrance en dénonçant véhémentement les anglicismes « affreux », les galimatias « barbares » ou les locutions « barbarissimes ». Par ailleurs, l'un des éléments du titre même de l'ouvrage, « locutions vicieuses », illustre bien la préoccupation principale de l'auteur.

Plus considérable que l'ouvrage précédent (4 000 entrées), le Dictionnaire de Clapin recense la plupart des amérindianismes, des anglicismes et des québécismes connus à l'époque en les illustrant abondamment d'exemples, le plus souvent littéraires. Son grand mérite réside surtout, après les envolées enflammées d'un Oscar Dunn dénonçant nos « regrettables » façons de parler, dans son attitude équilibrée et intelligente à l'égard des québécismes et de la norme qui devrait les régir. Nous nous excusons à l'avance de la longueur de la citation qui va suivre, mais nous estimons qu'elle constitue une véritable profession de foi de Clapin et, surtout, un exemple à suivre en ce domaine où la réaction épidermique l'emporte trop souvent sur une sage réflexion :

« Somme toute, le mieux, je crois, est de nous en tenir, en ces matières, dans un juste milieu9, et de convenir que si, d'une part, nous sommes loin — à l'encontre de ce qu'affirment les panégyristes à outrance — de parler la langue de Bossuet et de Fénélon, il ne faut pas non plus, d'autre part, nous couvrir la tête de cendres, et en arriver à la conclusion que le français du Canada n'est plus que de l'iroquois panaché d'anglais » (Clapin, 1974 : X).

Le glossaire de N.-E. Dionne, un ouvrage imposant de 15 000 lexèmes et syntagmes de toutes sortes, vient compléter cette triade classique de la lexicographie québécoise. Bien qu'il comporte un grand nombre de renseignements erronés ou vagues, ce glossaire mérite une place importante par son ampleur même. La visée normative se révèle quasi absente, l'auteur se contentant d'enregistrer les données et de les commenter du seul point de vue scientifique.

Ainsi, cette période ancienne de la lexicographie québécoise présente des caractéristiques très nettes qui se répètent, mutatis mutandis, d'un ouvrage à l'autre. On y retrouve des listes de termes, étiquetés presque systématiquement canadianismes, des commentaires plus ou moins élaborés sur des éléments lexicaux, phonétiques, syntaxiques ou autres qui ne vont pas sans erreurs ni omissions, phénomène normal, compte tenu des connaissances de l'époque et de la compétence des chercheurs. Une certaine faiblesse de la préoccupation normative caractérise les auteurs cités; tout à fait absente chez Potier et chez Dionne, elle se fait balbutiante dans l'ouvrage de Viger et mesurée dans celui de Clapin. Seules échappent à la règle en ce domaine les remarques enflammées de Dunn dont nous avons signalé plus avant la teneur. Nous croyons, cependant, qu'elles peuvent trouver une explication dans le tempérament de ce journaliste10 à la sensibilité à fleur de peau et aux réactions exacerbées. Il n'entache en rien, selon nous, le jugement que nous portons sur cette époque en matière de normativité.




9 C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

10 Quoique Jacques Viger art exercé la même profession, il demeura surtout un archiviste dans le fond de l'âme, un collectionneur invétéré, qui a accumulé plusieurs milliers de documents sur l'histoire de son coin de pays. C'est davantage de cet aspect que procède son ouvrage Néologie canadienne. [retour au texte]




Le Glossaire du parler français au Canada

Le Glossaire du parler français au Canada est un « dictionnaire patois », publié à Québec, en 1930, sous les auspices de la Société du parler français au Canada. Il s'agit d'une oeuvre considérable qui reproduit, dans ses grandes lignes, les résultats des matériaux issus d'une vaste enquête épistolaire menée par plus de 200 personnes à travers tout le Québec, qui ont recueilli au-delà de 2 millions d'observations très variées. Comme le signalent les auteurs dans le sous-titre-programme de l'oeuvre, ont été consignés « les mots et locutions en usage dans la province de Québec et qui ne sont pas admis dans le français d'école; la définition de leurs différents sens, avec des exemples; des notes sur leur provenance; la prononciation figurée des mots étudiés ». Ainsi, sauf erreur, il s'agit du premier ouvrage qui s'en remet systématiquement à l'usage parlé à l'encontre de toute attitude normative; les faits lexicaux ont été relevés et commentés en dehors de toute préoccupation normative : « Nous n'entendons pas porter un jugement sur chacun des mots inscrits au Glossaire » (Société du parler français au Canada, 1968 : VIII). Malgré les reproches qu'on a pu adresser à l'ouvrage : manque d'exhaustivité11, erreurs étymologiques nombreuses, définitions vagues, structure anarchique des articles, absence de localisation géographique des termes traités, etc., il n'en demeure pas moins qu'il constitue une somme qui n'a pas encore été surpassée.

L'une de ses qualités les plus importantes consiste, sans l'ombre d'un doute, dans la présentation objective des phénomènes lexicaux, sans jugement personnel ou indication de marque d'emploi. Les données sont brutes, à peine dégagées de leur gangue. Nonobstant l'étiquette d'amateurs dont on a pu affubler les membres de la Société, il faut signaler à leur décharge qu'ils ont su préfigurer, d'une certaine façon, les recherches systématiques menées présentement par le Trésor de la langue française au Québec pour présenter une image du québécois dans son devenir historique. Si l'apparat critique du Glossaire est réduit à sa plus stricte expression, l'esprit de neutralité qui a présidé à son élaboration va précisément dans le même sens. On peut de plus affirmer, sans trop craindre de se méprendre, que les formes non recueillies dans le Glossaire n'ont pas été écartées au nom d'une orthodoxie ou d'une authenticité québécoise à sauvegarder, mais plutôt parce qu'elles faisaient souvent partie du français commun ou tout simplement parce que les enquêteurs ne les ont pas relevées.




11 Cette remarque peut s'appliquer à tous les ouvrages parus à ce jour, étant donné l'extraordinaire richesse de la langue québécoise. Pour s'en convaincre, il suffit de considérer les centaines de milliers de fiches dont dispose présentement l'équipe du Trésor de la langue française au Québec de l'université Laval. [retour au texte]




Les contemporains : ici et ailleurs

Ultérieurement au Glossaire, un certain nombre d'ouvrages12, dans son sillage, ont tenté soit de faire un sort aux québécismes, soit de les intégrer à des dictionnaires français. Nous désirons, dans les lignes qui suivent, préciser l'attitude adoptée tant au Québec qu'en France à l'égard des mots d'ici du point de vue du jugement normatif. Pour ce faire, nous analyserons succinctement trois ouvrages d'ici et trois autres d'outre-Atlantique. Pour le Québec, nous avons opté pour les Canadianismes de bon aloi de l'Office de la langue française, pour le Dictionnaire général de la langue française au Canada (1974) de L.-A. Bélisle13 et pour le Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron14. Du côté de la France notre choix s'est porté sur le Lexis, sur le Dictionnaire du français vivant ainsi que sur le Petit Robert 1.

Les Canadianismes de bon aloi de l'Office de la langue française marquent une date dans la lexicographie québécoise, non tant en vertu de la qualité de la plaquette, mais en raison de l'importance que lui accorderont les lexicographes français surtout. Le succès de cette publication tient davantage au prestige que revêtait alors l'Office de la langue française, organisme gouvernemental et officiel. Nous avons exprimé ailleurs15, notre sentiment sur cet opuscule. Signalons, cependant, la malencontreuse expression de bon aloi16 qui, hélas, a fait fortune et s'est imposée pour refléter ce qui est, au plan du lexique, authentiquement québécois. En effet, il y a lieu de s'interroger sérieusement sur la pertinence de cette notion, en raison surtout de son relent normatif obligé et, par conséquent, de la troncation du patrimoine lexical des Franco-Québécois. Comment décider objectivement que tel terme peut être considéré de bon aloi et tel autre écarté parce qu'on le trouve vulgaire, trivial, archaïque, etc.? Où établir avec justesse la frontière à partir de laquelle un lexème est jugé de bon ou de mauvais aloi? Quels critères sûrs permettront de sérier adéquatement les termes? On constate d'emblée que l'arbitraire et le purisme règnent en maître, comme en témoigne cette affirmation tirée de la brochure qui retient notre attention : « [...] canadianismes de bon aloi, c'est-à-dire de mots bien formés utilisés par les francophones du Québec et répondant à leurs besoins » (Office de la langue française, 1969 : 3). En quoi les termes barachois, poisson des chenaux, bordée (de neige) sont-ils d'une facture inférieure à atoca, ceinture fléchée, maskinongé, comté, etc., et en quoi ne répondent-ils pas aux mêmes besoins des Québécois? Il serait, croyons-nous, très difficile sinon impossible de prouver absolument l'assertion sur laquelle repose la justification de l'expression canadianismes de bon aloi.




12 Nous rappelons, pour mémoire, notre intention de ne pas examiner tous les ouvrages qui ont porté sur la langue québécoise, faute d'espace et parce que nous préférons nous en tenir à quelques oeuvres représentatives qui illustrent plus particulièrement notre propos sur la norme. Conséquemment, on y recherchera en vain les ouvrages québécois de l'abbé Maguire, de Legendre, de Rivard, de Geoffrion, de Clas, de Dagenais, de Rochon, etc., qui n'auraient rien apporté de-neuf à notre propos. Du côté de la France, le Trésor de la langue française (en cours de parution), le Petit Larousse, le Dictionnaire du français contemporain, le Quillet, etc., ont été écartés parce qu'ils reprenaient sensiblement les mêmes données québécoises et que l'examen d'autres ouvrages lexicographiques importants ayant permis de mettre en lumière les points essentiels, leur analyse devenait, ipso facto, superflue sinon vaine. [retour au texte]

13 Nous avons fait porter notre analyse sur cette édition du Bélisle et non sur son récent Dictionnaire nord-américain de la langue française parce que nous avions déjà entrepris une étude critique de cette édition et que, après vérification, nous avons pu constater que fauteur avait apporté fort peu de modifications quant à l'étiquetage des canadianismes. Nos remarques ne perdaient donc rien de leur pertinence. [retour au texte]

14 Mieux connue sous la désignation familière de Le Léandre. [retour au texte]

15 Dugas (1979 : 396-397). [retour au texte]

16 Ce syntagme est issu d'une publication du ministère des Affaires culturelles duquel relevait alors administrativement l'Office de la langue française : « Les canadianismes de bon aloi [...] se rapportent à des réalités canadiennes pour lesquelles le français commun n'a pas d'équivalents » (Office de la langue française, 1965 : 5). Il convient de noter, au passage, que cette définition visait d'abord et avant tout la langue de l'enseignement et celle de l'administration. [retour au texte]




L'analyse de l'ouvrage révèle la présence de 62 termes17 répartis en huit catégories principales : mesures, faune, flore, poissons, nourriture, politique, hiver, vêtements. Prenons seulement quelques exemples pour démontrer que dans cette liste des termes estimés indispensables aux Québécois et pour lesquels « le français commun n'a pas d'équivalents » (Office de la langue française, 1969 : 5), il s'en trouve justement quelques-uns qui ne répondent plus à cette attente. Alors que les termes gallon, ligne, livre, mille, once, pied, pouce, verge, etc., apparaissent comme nécessaires, on peut d'ores et déjà prévoir leur caducité prochaine en raison de l'introduction graduelle du système métrique au Canada. Autre exemple, le terme vieillot vivoir, équivalent québécois de living room ou living peut avantageusement céder la place à salle de séjour. Le terme oléoduc, signalé comme canadianisme, appartient au français général.




17 En voici la liste complète : abatis, achigan, acre, arpent, atoca, avionnerie, banc de neige, batture, biculturalisme, bleuet; bleuetière, boisseau, bordages, bouscueil, brûlot; brunante, cabane à sucre, cacaoui, canot; canton, carriole, catalogne, cèdre, ceinture fléchée, chopine, comté, coureur de (des) bois, débarbouillette, demiard, doré, épluchette, érablière, fin de semaine, frasil, gallon, goglu, huard (huart), ligne, livre, maskinongé, millage, mille, once, ouananiche, ouaouaron, outarde, pied, pinte, pouce, poudrerie, pruche, rang, raquetteur, savane, souffleuse, suisse, tire, transcanadien, traversier, tuque, verge, vivoir. [retour au texte]




Point n'est besoin de pousser plus avant la recherche pour se rendre compte que la notion de canadianisme de bon aloi ne résiste pas à une application stricte, qu'elle est entachée d'une connotation péjorative — par opposition — et qu'elle ne se justifie en aucun cas. En outre, l'analyse permet de conclure que toute norme appliquée au vocabulaire québécois est vouée à l'échec en ce qu'elle rejette d'innombrables lexèmes et tournures valables d'un usage constant et répandu et qu'elle peut difficilement s'ajuster à la constante évolution de la langue. Enfin, en matière de langage, qui peut s'arroger le droit de décider unilatéralement des termes dont le sujet parlant ne peut se passer? Se profile derrière cette attitude une naïveté qui ne cesse d'étonner.

Oeuvre d'importance, le Dictionnaire général de la langue française au Canada de L.-A. Bélisle marque un moment important, voire primordial dans l'histoire de la langue au Québec. En effet, cet autodidacte a été le premier, après le Glossaire, à présenter un ouvrage dans lequel sont systématiquement consignés les québécismes historiques, usuels et néologiques18.

L'édition sur laquelle portent nos remarques date de 1974 et reprend celle parue en 1957, augmentée de 2 200 mots et acceptions nouvelles. Il s'agit d'un « recueil de mots usuels » français (tirés du Littré-Beaujean) et québécois, puisés chez divers auteurs et surtout dans le Glossaire, augmentés de relevés et de dépouillements personnels de l'auteur.

La caractéristique essentielle de cette oeuvre, outre son ampleur, réside sans doute dans le classement appliqué aux québécismes (canadianismes pour l'auteur), qui témoigne d'une volonté normative on ne peut plus patente. Reprenant, entre autres, en l'appliquant systématiquement, et pas toujours avec bonheur comme nous le verrons, la notion de canadianismes de bon aloi mise de l'avant par l'Office de la langue française, l'auteur classe sa moisson de québécismes sous deux rubriques principales : les canadianismes de bon aloi, affectés d'un signe dictinctif (c encerclé) et qui représentent des réalités nord-américaines dignes d'être reconnues sur le plan international (faune, flore, toponymie, poids et mesures, droit, etc.) et de figurer dans les ouvrages lexicographiques européens, et les canadianismes populaires et folkloriques (symbolisés symptomatiquement par une fleur de lys), termes archaïques et « mots ou expressions qui ne sont pas reçus dans le bon usage de la francophonie » (Bélisle, 1974. Préface de l'édition spéciale), donc d'un usage plus restreint et spécifiques à la res canadensis. Il adjoint à ces deux catégories une troisième qui porte sur les termes à bannir du vocabulaire québécois, tels les anglicismes, les barbarismes, les solécismes, etc., dont la marque distinctive consiste en un X évocateur.




18 Cet ouvrage a connu un véritable succès et atteint un très large public. Rappelons qu'à l'origine, le Bélisie était offert par fascicules aux clients des supermarchés du Québec. Qui plus est, en 1969, une version abrégée et destinée aux élèves a reçu l'assentiment du ministère de l'Éducation et figurait sur la liste des manuels utilisés par les commissions scolaires, ultime consécration. [retour au texte]




On peut d'ores et déjà s'interroger très sérieusement sur la pertinence de ces distinctions qui appliquent à des vocables des étiquettes plus ou moins valables. C'est, selon nous, se condamner à un arbitraire certain auquel l'auteur lui-même n'a maintes fois pu échapper19. Ainsi, il louvoie en ce qui a trait au classement des lexèmes sans cesse de l'une à l'autre des catégories retenues : assurance-chômage est signalé à la fois comme canadianisme de bon aloi (liste des mots nouveaux ajoutés dans l'édition de 1974) et comme canadianisme folklorique (Bélisle, 1974 : 72); biculturalisme et biculturel, attribués au français commun, au début de l'ouvrage, deviennent des canadianismes de bon aloi dans la nomenclature; trapper passe successivement d'une catégorie à l'autre, etc. Comment expliquer ces alternances : erreurs typographiques, mutations chez l'auteur? Nous estimons que l'arbitraire des étiquettes proposées constitue un facteur explicatif non négligeable.

Qui plus est, suite à une étude que nous avons effectuée sur la lettre T, nous avons établi que sur 340 lexèmes, 64 termes sont considérés comme des canadianismes de bon aloi, 93 comme des termes condamnables (anglicismes, barbarismes, etc.) et 183 comme des canadianismes folkloriques. Force est de constater que cette dernière catégorie semble servir de fourre — tout commode où l'auteur verse ce qu'il ne peut ranger dans les deux autres. Malgré son parti-pris normatif, Bélisle signale tipeu et toé comme canadianismes populaires alors qu'il aurait dû (selon ses critères) en condamner l'usage.

Comment désigner télécouleur et téléspectateur comme des québécismes alors qu'ils appartiennent au français universel? En quoi trapper relève-t-il du parler populaire et non du québécois authentique? On pourrait poursuivre longtemps cet exercice.

Somme toute, il devient aisé de démontrer les failles d'une telle grille appliquée à la langue québécoise, soit qu'on n'arrive pas à cerner parfaitement le sens des catégories élaborées, soit qu'on n'applique pas assez sévèrement les critères arrêtés lors du classement des unités lexicologiques. Ou bien on demeure cohérent au sein de son normativisme, ou bien on se confine à une démarche descriptive.

Aux antipodes de l'entreprise de Bélisle, se situe la récente tentative de Léandre Bergeron d'enfin doter le Québec du dictionnaire par excellence du québécois. Pour ce faire, il a constitué un corpus de quelque 20 000 mots et expressions du Québec à l'exclusion des termes ou des sens de termes qui se retrouvent dans l'un ou l'autre des dictionnaires français.




19 Se reporter, entre autres, aux critiques formulées par Gaston Dulong (1974 : 179) qui parle d'un ouvrage sans valeur, mal fait et rédigé par un amateur, le classement des québécismes compte pour beaucoup dans ce jugement sévère! Voir également Juneau (1977 : 36-38). [retour au texte]




Pour Bergeron, la grande recension de notre parler doit s'effectuer dans la simplicité la plus totale : « Nous avons transcrit ce qui se dit au pays du Québec20 avec des définitions simples et compréhensibles pour à peu près tout le monde » (Bergeron, 1980a : 8). Une entière liberté, affranchie de ce qu'il appelle un « terrorisme linguistique », a présidé au traitement des matériaux recueillis : « Nous avons refusé toute norme, nous avons accepté seulement le critère de l'usage que les Québécois ont fait et font de leur vocabulaire [...] » (Bergeron 1980a : 8). L'a-norme devient la norme. Sans équivoque, Bergeron établit dès le départ sa position en regard du classement lexical normatif :

« Amère déception, cher lecteur, vous ne trouverez pas de petits symboles qui vous disent si le mot est un canadianisme de bon aloi, un mot de la langue familière, un anglicisme ou autre impropriété à proscrire, pas plus que vous ne trouverez après les mots les expressions à proscrire, vulgaire, familier ou des dites, ne dites pas » (Bergeron 1980a : 8).

Aucune indication non plus sur les marques d'usage telles « vieux », « vieilli », « nouveau », etc. Absolu affranchissement que l'auteur a cristallisé en une adresse mi-figue, mi-raisin à ses lecteurs où l'humour côtoie la provocation21.

Réactivant, d'une certaine façon, la bataille du joual (ensemble des écarts du québécois par rapport au français commun), l'auteur abitibien déclare tout de go : « Pour moi, c'est le peuple québécois qui doit faire sa norme [...]. J'ai balayé la norme, morale ou linguistique » (Bergeron, 1980b : 21).

Ce naturisme (ou cet angélisme?) linguistique ne va pas sans poser quelques problèmes. Absence totale de méthode, de sens critique, d'élémentaires précautions scientifiques; tout y est fourni en vrac, pêle-mêle, au gré de la fantaisie du Macouâteurien22. On peut noter, également, certaines exagérations graphico-phonétiques (hien pour chien, greuyau pour gruau, etc.). Bergeron ne s'explique pas sur les principes qui l'ont guidé dans le choix des mots et des expressions retenus.

Tantôt un tenne anglais (bum) est présenté avec sa graphie anglaise avec renvoi à une graphie québécoise, tantôt, sans motif, ne figure que la graphie anglaise (flush et flusher; on ne retrouve pas floche ou flocher).

Se contentant de noter les faits de langage, sans porter de jugement sur leur valeur, Bergeron s'inscrit dans la lignée de nos linguistes dits objectifs. Cependant, son ouvrage pourra, curieusement, avoir une portée normative non prévue et non désirée par l'auteur dans la mesure où quantité de lexèmes et de tournures qui y seront découverts permettront à divers lecteurs de constater leur sens et leur authenticité québécois, donc régionalistes. Rien n'est parfait comme le signalait le renard du Petit Prince.




20 Souligné par l'auteur. [retour au texte]

21 La bande publicitaire qui accompagne l'ouvrage prévient qu'il est interdit aux moins de dix-huit ans, aux professeurs de français, aux linguistes et aux annonceurs de Radio-Canada. Pas étonnant qu'un tollé se soit élevé au sein même de l'establishment linguistique lors de la parution de l'oeuvre! [retour au texte]

22 Déformation sciente, de la part de Bergeron ou de la population locale, du toponyme Mc Watters. [retour au texte]




La plupart des dictionnaires élaborés en France consignent généralement, outre ceux qui y ont cours, les régionalismes des principales communautés francophones, en particulier ceux de la Belgique, de la Suisse et du Canada23. Ainsi, retrouve-t-on dans les dictionnaires généraux des francismes, des belgicismes, des helvétismes ou des canadianismes, le vocable québécisme étant complètement ignoré.

Il nous a paru intéressant d'examiner le sort réservé aux québécismes, du point de vue de leur traitement normatif, à travers trois ouvrages lexicographiques représentatifs tant par l'accueil varié dont nos mots et expressions ont été l'objet que par la diversité des maisons d'édition dont ils émanent, lesquelles font preuve de conceptions ou de philosophies lexicographiques originales souvent divergentes.

En ce qui a trait au choix des québécismes intégrés dans les dictionnaires français, le Lexis24 apparaît comme un classique. En effet, comme la majorité des autres lexicographes, les auteurs se sont bornés à un accueil limitatif et prudent du français marginal, fondé sur l'autorité de la Régie de la langue française d'alors, ce qui signifie en clair qu'on s'est contenté de reproduire la désormais célèbre liste de « canadianismes de bon aloi », sans plus (Lexis, 1975 : VIII). Par ailleurs, cette déclaration n'est pas entièrement exacte, étant donné qu'on peut relever, entre autres, le terme joual qui ne figure pas dans la liste de l'Office. Nous avons signalé, plus avant, ce qu'il faut penser de cette plaquette, et le fait que les lexicographes français y recourent systématiquement ne peut qu'être inquiétant, étant donné les nombreuses rides qu'a prises cette publication vieille de 12 ans.

Nous ne saurions faire grief aux auteurs du Lexis de ne pas intervenir dans l'existence d'une norme québécoise. Leur attitude se bornant à la noningérence et à la non-indifférence sur le plan linguistique, ils se contentent de se retirer derrière la tranquille sécurité des « normateurs » québécois, bien que l'élémentaire esprit critique commande de soumettre ses sources à un examen attentif de même que de s'assurer de la représentativité et de la qualité de la source retenue. Cela dit, tant et aussi longtemps que le Québec ne disposera pas d'une nomme actualisée en matière de langue québécoise25 émanant d'une autorité reconnue et représentant le consensus de l'ensemble des spécialistes, des diffuseurs de régionalismes comme la maison d'édition Larousse se verront dans l'obligation d'intégrer des listes limitatives et désuètes de canadianismes26, lesquelles projettent une image pâlotte, étriquée ou carrément incomplète de la vitalité linguistique du Canada français.

Le Dictionnaire du français vivant, du point de vue de l'intégration des canadianismes, se situe à mi-chemin entre le Lexis et le Petit Robert. Il se distingue du premier par sa générosité dans (accueil de formes plus nombreuses et du second par la non-sélectivité des tournures retenues et des niveaux de langue représentés.




23 Il faut entendre, dans la plupart des cas, régionalismes du Québec, étant donné que les acadianismes ou les inuitismes figurent très exceptionnellement dans ces publications. [retour au texte]

24 Notre examen a porté sur l'édition de 1975. Nous n'avons pu consulter l'édition de 1979 qu'en bibliothèque seulement; elle reproduit la même liste de canadianismes que la première édition. [retour au texte]

25 Selon les renseignements dont nous disposons, (Office de la langue française élabore présentement une politique linguistique sur la langue québécoise. Au moment de la rédaction de cet article, aucun document officiel à cet égard n'avait encore émané de cet organisme. [retour au texte]

26 Le Vocabulaire général de la francophonie, élaboré sous les auspices du Conseil international de la langue française, présentement en préparation, comprendra une liste d'environ 200 termes constituant un échantillon représentatif du vocabulaire du Québécois francophone à l'heure actuelle; cette liste a été élaborée sous la direction de Robert Dubuc. Les critères de sélection ne témoignent pas de préoccupations normatives, sauf exception. Les niveaux de langue retenus (populaire, familier, technique, littéraire) sont ceux qui ont cours généralement en lexicographie. Une fois publiée, cette liste pourra avantageusement, sinon être substituée à celle de l'Office, du moins lui servir de complément indispensable. [retour au texte]




Consignant près de 300 mots ou tournures, ce dictionnaire apparaît, avec le Petit Robert, comme l'un des ouvrages lexicographiques français qui fait actuellement une large place aux québécismes27. Cependant, ces termes n'ont pas été intégrés à la nomenclature de l'ouvrage, mais reportés dans une section sur les régionalismes. Cette initiative a suscité de fortes protestations de la part de Québécois vexés de voir refouler en appendice leur particularismes linguistiques, d'autant que ces particularités appartiennent à l'une des plus importantes communautés francophones. Ce phénomène est lourd d'enseignement quant à l'attitude de représentants éminents de la langue française face à une attitude « normative » à appliquer au vocabulaire québécois, ainsi marginalisé.

Le corpus retenu comporte les inévitables canadianismes de bon aloi, une bonne proportion de termes dont on n'a pas précisé l'origine, des expressions stéréotypées, des syntagmes, des anglicismes, etc. Étant donné la grande diversité des phénomènes linguistiques, il eût été particulièrement indiqué de signaler les divers niveaux de langue dont procède chacun des ternes. À l'inverse, on se retrouve en présence d'un magma langagier difficile à cerner. Par exemple, se côtoient des termes aussi différents que batture, brassière, facilités, mappe, sloche, et rue fermée28. Il en va ainsi des expressions avoir la chienne, chanter le coq, disposer de son adversaire, virer en basse-messe29 ou encore à date, à la job, à pleine tête, etc. Ces divers éléments ne se situent pas au même palier linguistique — nous ne songeons pas à une attitude normative ici — et abandonner l'utilisateur à sa propre interprétation l'incite à considérer toutes ces données de façon équivalente, ce qui constitue une vision erronée du phénomène linguistique québécois. Comme on le constate, c'est moins l'application d'une norme qui est mise en cause ici que l'établissement et l'indication de marques d'usage qui, en dépit de leur caractère normatif fondamental, contribuent à replacer avec précision tel phénomène particulier dans l'économie générale de la langue.




27 Le Trésor de la langue française, en cours de publication, comporte également de nombreux québécismes (environ 125 sous la lettre a). S'il poursuit sa politique à ce niveau, il deviendra sans conteste le dictionnaire français où la présence des mots et expressions du Québec sera la plus considérable. [retour au texte]

28 On attribue à ce syntagme le sens d'impasse, alors qu'il s'agit, au Québec, d'une voie de communication dont on interdit temporairement l'accès, à l'exception des riverains, afin d'effectuer des travaux de réfection ou d'une autre nature. [retour au texte]

29 Le sens « virer en queue de poisson » nous paraît étrange. Cf. l'expression : Cela va finir (virer) par (en) une basse-messe, c'est-à-dire, se terminer par un mariage. [retour au texte]




Dernier ouvrage serrant à illustrer le concept de norme en regard des québécismes, mais non le moindre, le Petit Robert se révèle celui qui permet le mieux d'en saisir toute la problématique. Intégrer systématiquement les québécismes au Petit Robert, était une entreprise pleine d'embûches dont Alain Rey, secrétaire général de la rédaction, mesurait pleinement les principaux écueils : « La description du français hors de France dépasse de loin les objectifs et les possibilités d'un ouvrage réalisé à Paris [...]. Le choix des canadianismes [...] posait de redoutables problèmes » (Petit Robert, 1977 : XIX). L'objectif visé consistait à décrire les termes désignant les réalités propres au Québec (institutions, coutumes, particularités géographiques), et de faire saisir par le lecteur étranger la valeur de lexèmes susceptibles d'être mal saisis (types habitant pour cultivateur, ouananiche pour saumon d'eau douce, etc.).

Du point de vue normatif, les auteurs ont adopté une position mitoyenne entre l'attitude tout d'une pièce des tenants de l'orthodoxie linguistique qui désirent implanter au Québec le français de Paris, sans aucune concession, et « l'agressivité nationaliste des partisans du joual » (Petit Robert, 1977 : XIX) qui brandissent leur langue comme un étendard flottant bien haut dans la bataille politico-linguistique qu'ils mènent. Cette attitude a consisté à s'en remettre aux directives de l'Office de la langue française, « seul30 organisme officiel habilité à y [au Québec] définir une norme du français » (Petit Robert, 1977 : XIX), auquel une liste de termes a été soumis pour approbation.

Ici encore les auteurs se sont fondés sur la définition éminemment discutable des canadianismes de bon aloi (voir supra) avec comme conséquence de donner au stock lexical québécois recensé l'allure d'un glossaire pour francophones non familiers avec la civilisation québécoise. D'où la présence de termes plus ou moins spécifiques à la réalité québécoise comme beurre d'arachide et vidéo, vieillis comme fournaise et vivoir ou en voie de disparition comme poêle.




30 En dépit du fait qu'il représente officiellement la position du Québec en matière de langue. il convient d'observer que l'Office ne peut établir seul une nomme sans consulter les principaux intéressés : organismes et ministères à vocation culturelle, linguistes, universités, chercheurs, corps intermédiaires, etc. [retour au texte]




Ici se pose donc, de façon très aiguë, le problème de la norme. Aurait-il fallu retenir exclusivement les termes spécifiques ou faire une large place à ceux qui ont trait à des faits usuels récurrents, que ces derniers soient en harmonie ou non avec le système de la langue? Opter pour la première solution condamne l'auteur de dictionnaire à priver l'utilisateur de l'ouvrage de quantité de termes, par ailleurs importants; s'en tenir à la seconde, c'est risquer de devoir traiter une liste « inflationniste ». D'où la nécessité d'effectuer un choix dicté par des impératifs d'économie et d'espace, mais soumis à des critères strictement élaborés et observés. Ce qui ne fut pas le cas ici31, car on a écarté des termes aussi fondamentaux que balise, baliser, barachois, caribou (boisson), d'autres qui relèvent de nos coutumes ou de notre folldore (chasse-galerie, guignolée), de notre nourriture (cretons, grand-père, pouding chômeur), de nos vêtements (claque, mackinaw, pichou), de nos poissons (malachigan, touladi), de notre vie politique (chefferie, patronage, partisannerie, etc.).

En guise de conclusion à l'examen du Petit Robert et, plus largement, à celui de l'ensemble des dictionnaires français qui comportent des canadianismes, nous signalerons une réflexion d'Alain Rey qui nous paraît bien poser le problème et à laquelle nous souscrivons entièrement. À la suite de la parution du Petit Robert 1978 qui causa certains remous, au Québec, quant au traitement des « canadianismes » qu'on y retrouvait, Rey signalait que

« la polémique [...] mériterait une étude approfondie : elle illustre le caractère illusoire d'une norme unique, lorsqu'on a affaire à une langue d'usage international ou seulement très répandue. L'objectif du P.R.1 dans ce domaine est d'aider à la compréhension d'usages non centraux [...]. Quelles que soient les réactions épidermiques, et en tenant compte de toutes les opinions, il s'agit de construire, à l'usage de tous les utilisateurs francophones, un modèle prudemment élargi du français, tenant compte du fait élémentaire et essentiel qu on le parle à Montréal, à liège, à Lausanne [...]. Ce modèle suppose des études préalables [...], de nombreuses consultations et la collaboration des communautés concernées » (Rey, 1978 : 14-15).

Éléments d'une norme lexicale du français québécois

Après avoir observé, par l'examen de quelques ouvrages, comment s'est élaborée et a été appliquée une norme lexicale quant au choix et au classement des québécismes tant chez les lexicographes québécois32 que français, il convient maintenant de poser quelques jalons qui orientent le débat sur la question. Loin de nous l'intention de présenter les diverses réflexions qui suivent comme des solutions définitives au délicat problème de la nomme lexicale en matière de québécismes, le sujet ayant été fort rebattu par le passé, les arguments pour et contre nombreux et solides et les tenants des diverses options farouchement irréconciliables.




31 Avec ou sans le consentement de l'Office! [retour au texte]

32 Le terme lexicographe doit être pris, ici, dans un sens très large, étant donné qu'il s'applique à la fois à des amateurs de langue (Dunn, Bergeron) et à des chercheurs davantage rompus aux techniques de la fabrication des dictionnaires (Bélisle, Office de la langue française). [retour au texte]




Nous désirons uniquement proposer une démarche qui se veut rationnelle, et surtout exempte de passion (cf. les réactions épidermiques de certains Québécois, soulignées par Alain Rey, à l'occasion de l'intégration des québécismes au Petit Robert). Non pas que la question nous laisse indifférent — bien au contraire — mais nous estimons qu'une saine attitude objective et un tant soi peu scientifique s'accommode mal d'une impulsivité de mauvais aloi, pour parodier certains spécialistes. Il s'agit davantage de faire lucidement le point tout en proposant certaines avenues à explorer.

« Normalisation, normatif [il aurait également pu ajouter norme]. Les mots clés de (horreur, pour un linguiste » (Corbeil, 1980 : 131). Mais se voiler pudiquement le visage devant la réalité ne résout pas le problème, car la langue ne peut et ne doit pas constituer exclusivement un objet d'analyse descriptive pour le linguiste. Même s'il est souhaitable qu'on se contente de décrire les phénomènes lexicaux d'une langue — le québécois, entre autres — sans intervenir, il y a lieu de prendre conscience de la dimension sociopolitique de la langue et de l'influence de cette dernière dans l'interaction des divers groupes constitutifs de toute société. Par essence, toute langue implique une nomme, c'est-à-dire un étalon à partir duquel le sujet parlant peut évaluer son propre discours, s'y conformer ou prendre ses distances, sans toutefois pouvoir en nier raisonnablement l'existence. La base sur laquelle repose le concept de norme est celle de la compréhension. En effet, comment aspirer à une communication adéquate, si le code, la convention n'est pas régie par certaines balises ou règles qui en assurent la réalisation?

Le fait que la norme régisse la phonétique, la syntaxe et le lexique n'est plus à démontrer, dans la mesure où l'on reconnaît que le respect de certaines règles dans l'organisation des sons et des mots doit obligatoirement faire partie de toute communication réussie. Si la phonétique et la syntaxe jouent un rôle primordial, le lexique obéit aussi aux impératifs d'une norme, bien que celle-ci se révèle par nature plus souple, la seule condition posée consistant à attribuer un ou des sens précis et constants à chacun des termes. Mais la triple dimension de la langue (lexique, syntaxe, phonétique) ne suffit pas à elle seule à l'expliquer toute et à constituer l'élément essentiel de la norme. Il faut compter avec l'idéal socioculturel ou esthétique. Comme le signale le linguiste Edward Sapir dans son ouvrage classique Le langage, « le langage est un produit de la culture, et non une fonction biologique » (Sapir 1967 : 24), donc comporte une dimension humaine.

En conséquence, l'application de la norme soulève — qu'il s'agisse d'une langue internationale ou régionale — l'épineux problème des niveaux de langue, cette notion étant liée à la stratification sociale en classes ou en groupes de différents types. La difficulté fondamentale tient surtout à une distinction très nette des divers niveaux, en raison de l'ambiguïté même des différents registres tels que langue soutenue, langue courante, langue familière, langue vulgaire, etc.

Ces données, applicables d'abord à la langue générale — le français universel dans le cas qui nous occupe —, doivent également être prises en considération dans l'examen de la norme qui doit régir les québécismes. À ce sujet, nous désirons préciser que nous nous plaçons dans une optique universalisante, celle de l'intégration des québécismes dans le français général. En outre, comme il ne s'agit pas de relancer la polémique sur les couches sociales et les institutions reconnues en relation avec le régionalisme de bon aloi, nous situons notre position à un niveau très englobant et très général à cet égard.

Voyons maintenant les principaux critères33 qui devraient présider au choix des québécismes et contribuer à réduire de façon significative, sinon à éliminer entièrement, le subjectivisme outrancier qui a souvent présidé au traitement des vocables québécois.

La pierre angulaire de ce faisceau de motifs est, sans conteste, l'usage. En effet, même si un terme est considéré comme un archaïsme en France, s'il continue d'être répandu et utilisé couramment au Québec, nous croyons qu'il mérite d'être conservé. Ainsi, le vocable claque, qui désignait autrefois en France des chaussures de toile à l'aide desquelles on se protégeait de la boue et qui désigne au Canada des couvre-chaussures de caoutchouc. Au lieu d'être écarté, ce terme devrait, au contraire, être admis comme québécisme orthodoxe.

Un principe difficilement attaquable veut que dans chaque pays de langue française, les particularités qui en façonnent l'identité et, par conséquent, les mots qui les expriment soient reconnus comme authentiques et valables sans restriction. Sont regroupés sous ce critère, les phénomènes climatiques (poudrerie, banc de neige), la flore (épinette, proche), la faune (cacaoui, maskinongé, siffleux), les vêtements (mitaine, nuage, pardessus), la nourriture (tire, grand-père, tourtière), etc.

Dans le cas où un québécisme a vu son sens changer en français général, il devrait être maintenu dans la mesure où son emploi est demeuré répandu ici. À titre d'exemple, le verbe peinturer, au sens de « couvrir de peinture » (signalé par Littré), par rapport à peindre « reproduire par l'art de la peinture ».

Rien ne s'oppose formellement à ce que des termes du français général et du québécois, synonymes absolus ou relatifs, soient maintenus, en raison du fait que toute langue comporte et tolère ce phénomène. Il serait absurde que carré-éponge et gant de toilette éliminent notre débarbouillette, que serpillière supplante vadrouille ou que nos cretons deviennent des rillettes.




33 Les quelques altères que nous signalons ne constituent pas nécessairement les seuls qui puissent être invoqués — nous ne visons pas à l'exhaustivité — mais nous paraissent les plus fondamentaux. [retour au texte]




Lorsque des termes anglais ont été transposés en québécois pour exprimer les realia ainsi dénommées en français, ces traductions devraient, compte tenu de leur facture et de leur usage, être reconnues à juste titre comme authentiquement franco-québécoises, en prenant en considération la situation linguistique particulière du Québec. Il en va ainsi de termes comme magasinage au lieu de shopping, annonceur à la place du français (!) speaker, chèque de voyage au lieu de traveller, fin de semaine préférablement à week-end, etc.

À ces principes généraux vient se greffer, qu'on le veuille ou non, la dimension des niveaux de langue. Afin de ne pas donner dans des distinguos subtils qui ne contribueraient qu'à occulter davantage un domaine si sujet à controverse et à interprétation, nous distinguerons globalement trois groupes : d'abord les québécismes authentiques et indispensables, puis les vocables expressifs d'utilisation locale et, enfin, les formes à écarter.

La première catégorie satisfait à l'ensemble des critères précédemment exposés; les québécismes de ce groupe comblent une lacune dans la mesure où ils désignent de façon particulière un phénomène spécifique au Québec ou qu'ils supplantent la forme française équivalente, anglicisante ou non. À titre d'exemples, mentionnons érablière, achigan, nuage, raquette, traîne sauvage, etc.

Le deuxième groupe comprend les québécismes qui devraient être retenus tant au niveau de l'écrit que de l'oral34 pour le motif qu'ils traduisent bien ce qu'on veut faire entendre comme cambuse, coucher sur la corde à linge, drave et draveur, renoter, trempette, etc.

Enfin, ceux que leur vulgarité ou la redondance qu'ils provoquent avec des termes français incitent à rejeter. Nous sommes conscients qu'un certain subjectivisme entache cette catégorie (où commence et où se termine la vulgarité?), mais nous croyons aussi qu'il faut effectuer un certain élagage sous peine de se retrouver en présence d'un idiome fortement « sabirisé ». Il importe que le québécois demeure dans la ligne générale de la francophonie. À titre indicatif, des termes ou des expressions comme c'est le fun, y'a rien là, astiner, écrapoutir, christ, jobbeur, etc., pourraient être mis de côté sans que notre québécité soit mise en péril. Par ailleurs, ils devraient figurer dans tout document de nature strictement descriptive de la langue québécoise.

Conclusion

La longue démarche qui nous a mené aux quelques propositions avancées ci-dessus nous a permis de constater l'omniprésence du phénomène normatif, même dans les écrits de ceux qui prétendent en avoir éliminé les effets funestes. Que ce soit chez les chercheurs québécois ou les lexicographes français, le corpus même des québécismes consignés témoigne sans équivoque d'une certaine norme, des tournures ou des mots ayant été écartés35 alors que d'autres étaient intégrés. Cependant, cette nomme est mal connue et a été jusqu'à présent peu approfondie comme le constatent Jean-Claude Corbeil : « La discussion au sujet du concept de norme est à peine amorcée » (Corbeil, 1980 : 126) et Louis Guilbert pour qui « [...] une norme québécoise [reste] à définir » (Guilbert, 1976 : 54). Jusqu'à maintenant, les chercheurs se sont répartis en deux clans très nets : d'une part ceux qui préconisent d'étudier la langue du simple point de vue descriptif et, d'autre part, les farouches tenants d'une norme québécoise.




34 Encore qu ils cadrent davantage, en raison de la connotation familière qu'ils comportent, avec la langue orale. [retour au texte]

35 À cet égard, il est significatif de constater qu'Alain Rey a dû renoncer à intégrer au Petit Robert l'expression « c'est l'fun », qu'il trouvait « à la fois amusante et très courante ici » (Le Soleil, 18 octobre 1977, p. 11), à la recommandation de ses conseillers québécois. [retour au texte]




En dépit du fait que certains jalons aient été posés ici, le problème demeure aigu dans la mesure où les principales instances concernées (linguistiques, politiques, culturelles, sociologiques) n'ont pas su trouver le consensus nécessaire à l'élaboration — à condition que l'application d'une norme soit acceptée — d'une norme stable et unique en matière de langue québécoise. On peut sans doute trouver une explication partielle dans le fait que chaque groupe est demeuré sur ses positions respectives, n'ayant pas eu la possibilité d'échanger suffisamment avec les spécialistes de disciplines connexes au langage. La présente publication et la tenue ultérieure d'un colloque sur la norme36, que Guilbert appelait de ses voeux dès 1976, contribueront sûrement à enfin analyser en profondeur le problème de la nomme au Québec et, plus spécifiquement, de la norme lexicale en matière de québécisme. Jamais la conjoncture n'y sera-t-elle plus favorable.




36 Dans le cadre des travaux de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec (Commission Gendron), un colloque sur la norme a été organisé les 13 décembre 1969 et 21 février 1970. Il regroupait peu de personnes, en majorité des linguistes. De plus, la tenue de deux séances d'une journée à deux mois d'intervalle n'a pas permis des échanges très fructueux. [retour au texte]




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XXIV

Les chroniques de langage

Par Jacques Cellard



Les rapports entre la norme linguistique et ce que l'on nomme génériquement les « Chroniques de langage » paraissent évidents.

En premier lieu, ces chroniques seraient ou auraient été des instruments actifs de production et de perpétuation de la norme; plus rarement de son évolution; exceptionnellement, de sa subversion. En second lieu, le moyen privilégié de sa diffusion. Et en troisième, par l'intérêt qu'elles suscitent en amont (questions posées au chroniqueur) et en aval (réactions des lecteurs aux chroniques), un bon indice du degré et de la nature des préoccupations du public à l'égard de cette norme.

Tout cela est globalement exact et justifie qu'un chroniqueur qui demande à n'être tenu ni pour éminent ni pour émérite, se penche sans complaisance sur le passé des chroniques et à l'occasion sur le sien propre.

I — Typologie

L'esquisse d'une typologie du genre a sa place ici. Que sont les chroniques? Quels traits caractéristiques (quels sèmes, s'il faut le concéder à la linguistique) contribuent à former leur signification? J'en vois trois.

1. Les titres

Chroniques, ou plus précisément « feuilletons », celles de langage ont en fait un titre (celui que le chroniqueur donne à son texte) et un sur-titre qui seul nous intéresse ici, encore que l'étude des premiers mériterait d'être faite!

Pour la période qui va des années 1925 à nos jours, et à laquelle se limitera d'ailleurs le reste de cette étude, ces sur-titres se répartissent en quatre classes :

A) L'anecdote. Ce sont les « Caprices », les « Sourires », les « Histoires » du langage, les « Façons de parler » : petites études d'étymologie facile et approximative, de lecture plaisante, qui n'ont de préoccupations ni grammaticale ni normative; ce pourquoi je ne fais ici que les mentionner, en notant du reste que l'anecdote est souvent présente dans les chroniques des autres classes.

B) La défense du français, ou « de la langue ». Ce sont, outre ceux-là, les sur-titres affectifs : « Langue française, mon beau souci », « Notre beau langage »; ou ceux qui impliquent une observation inquiète : « Clinique du langage ».

C) La prescription/proscription, c'est-à-dire les « Dites... Ne dites pas! », parfois (particulièrement en Belgique) très impératifs : « Corrigeons-nous! Parlons bien! Parlons mieux! », plus souvent adoucis en France par l'artifice des « Questions » ou des « Problèmes » introduisant une réponse ou une solution généralement normative.

D) L'observation. Il s'agit de sur-titres volontairement neutres : « Chronique de langue » ou « de langage », bien sûr, et aussi « Regards sur (la langue française) », « Langage » tout court. Me paraissent relever de cette observation neutre, les sur-titres mettant en valeur la Vie : « du langage », « de notre langage ».

2. Les signatures

Et non les signataires : il n'est pas question de personnaliser ces recensions, et cette impertinence, au plein sens du mot, n'aurait d'ailleurs pas grand intérêt. Mais le fait est que les chroniques de langage ont souvent été signées d'un nom de plume; pratique assez rare dans le journalisme pour éveiller ici notre intérêt, d'autant que ces pseudonymes ont, eux, une typologie sommaire : Aristarque, Aristide, Criticus, Lancelot (le grammairien janséniste, et non le chevalier sans reproche, encore que...), Logophilus.

Qui sont les chroniqueurs de langue, qu'ils écrivent à visage découvert ou sous un masque facile à lever? À parts à peu près égales :

A) Des hommes de lettres (Abel Hermant-Lancelot, par ailleurs académicien, André Thérive, furent des romanciers estimables); ou ce que l'on appelait naguère sans méchanceté des « publicistes » ou des polygraphes.

B) Des linguistes; mais l'appellation un peu surannée de « philologues » convient mieux en l'espèce (Albert Dauzat, Robert Le Bidois, Marcel Cohen ont représenté remarquablement ces professionnels de la langue).

Le chroniqueur de langue, on le voit, n'est jamais un journaliste professionnel, employé et rémunéré à plein temps, mais un « pigiste », quel que soit par ailleurs le prestige de sa signature. Il n'en est pas moins soumis aux contraintes du métier de journaliste : remettre rigoureusement en temps fixé une « copie » assez exactement calibrée et lisible, se relire sur « placards » (avant la mise en page), ou au moins jeter un coup d'oeil sur la « morasse » (après mise en page); accepter ou de préférence pratiquer lui-même les coupes que le secrétariat de rédaction juge fatales; éviter surtout qu'elles se fassent « au marbre » et au petit bonheur la chance! Bref, se comporter sinon en journaliste, du moins en homme qui donne régulièrement des textes à un journal et qui connaît les exigences de la machine.

Ces exigences dépassent de beaucoup la stricte ponctualité dans le travail. Elles pèsent nécessairement sur le contenu et le style des chroniques. Défenseur ou contempteur de la norme, zélote ou iconoclaste, et même observateur sceptique, le chroniqueur ne peut guère porter sur celle-ci un regard trop différent de celui que la clientèle connue du journal fait présumer des lecteurs de sa chronique. Bon ou mal gré qu'il en ait, celle-ci louvoie de quinzaine en quinzaine, ou pour de courts billets de semaine en semaine, entre le journal, « support » de son texte, l'audience de ce texte, et l'objet de celui-ci : le langage.

3. Le support et l'audience

Très rares sont aujourd'hui les quotidiens (et plus encore les hebdomadaires) qui ont maintenu une chronique de langue. Le genre est à éclipses. Les années 1930-1935 en ont marqué une apogée, les années 1960-1965 une autre; les présentes en sont un périgée, au moins en France, car la presse belge se montre plus constante et la presse québécoise plus intéressée.

C'est que la chronique n'est pour le journal qu'un objet mineur et commercial. Elle doit justifier la place qu'elle y occupe (et les places sont chères dans la presse française!) par un quota satisfaisant d'audience, donc de ventes. Si vive que soit la passion d'un directeur de publication pour la langue et la norme, elle ne l'amènera pas à maintenir une chronique dont la lecture approcherait de l'étiage; disons pour être clair du taux de 4 % environ en-dessous duquel la présence d'un article ou d'un feuilleton dans les colonnes d'un journal coûte de l'argent à celui-ci.

En revanche, beaucoup de libertés de principes à l'égard de la norme sont permises au chroniqueur qui, par quelque concours heureux de circonstances, est lu régulièrement par le quart ou plus des acheteurs du journal. Et un « billet » normatif de quelques lignes, alibi ou bague au doigt du journal, n'est guère menacé par une baisse d'audience, d'ailleurs peu mesurable.

Ces considérations expliquent pour une bonne part, au moins dans la presse française pauvre de place et d'argent, la quasi-disparition des grandes chroniques de langue des périodes fastes. Certes, les grands chroniqueurs avaient aussi disparu. Mais ils eussent trouvé des successeurs si les conditions s'y étaient encore prêtées.

On y ajoutera comme important le fossé qui sépare présentement la linguistique arborescente de la philologie simplette de nos pères. Quel linguiste, chevronné ou débutant (ceux-ci surtout), accepterait aujourd'hui de se commettre dans un journal avec les détails, minuties et vétilles de la norme? Et cependant, c'est bien de cela qu'il s'agit dans une chronique qui, quel qu'en soit le titre, n'est pas de langue mais de langage, et de ce qui dans le langage intéresse les nombreux et non les doctes : un savoir pratique et plaisant.

Reste qu'une chronique du langage écrite et documentée comme doit l'être un bon article, et non comme un pensum de pédant, trouvera longtemps encore un public assez nombreux et assez fidèle pour allécher un directeur de journal. J'ai de bonnes raisons statistiques de croire que l'intérêt suscité par les « questions de langage » est aujourd'hui au moins égal à celui qu'elles suscitaient voici un demi-siècle; et sans doute beaucoup plus grand en qualité. Ces raisons, on l'aura deviné, sont dans la quantité et la variété du courrier que reçoit bon an mal an, de partout, le signataire de ces lignes.

Je n'en dirais rien, par discrétion, si une sur deux de ces lettres ne traduisait ou trahissait, précisément, une réaction à la norme. Même s'ils feignent de ne pas en avoir cure et à l'occasion d'en rire, c'est par rapport à elle ou au sentiment que l'on a d'elle que se situent et le chroniqueur et ses lecteurs, de la même façon que la critique littéraire se situe par rapport à la norme de la littérature.

Comment, dans cette optique, analyser brièvement le contenu en quelque sorte « standard » des chroniques de langage?

II — La grammaire

J'ai choisi de le faire en prenant pour corpus la centaine de chroniques données chaque semaine des années 1933 et 1934, au journal Le Temps, par un « Lancelot » qui était apertement l'académicien Abel Hermant1.

Ce choix demande à être expliqué en quelques lignes. Il l'est d'abord par des raisons matérielles. Peu de chroniques ont été recueillies en volumes accessibles. Les plus significatives sont celles de Lancelot dans Le Temps, et celles de Marcel Cohen dans L'Humanité, en y ajoutant si l'on veut un premier volume des chroniques du Monde pour la période contemporaine.

Par la sûreté et l'ampleur de l'information, l'intelligence de la langue, le souci pédagogique, les « Regards sur la langue française » de Marcel Cohen (de 1950 à 1970 environ, mais à intervalles assez irréguliers) sont des modèles du genre, de loin supérieures à celles de Lancelot. Mais précisément, le « genre » du véritable linguiste et de l'humaniste moderne que fut Marcel Cohen ne nous serait pas d'un grand secours ici. Les détails et l'idéologie de la « norme » y sont, soit délibérément ignorés, soit tournés un peu en ridicule, la vraie norme étant pour l'auteur celle du développement en quelque sorte organique de la langue.

Au contraire, les chroniques de Lancelot dans Le Temps nous apparaissent aujourd'hui comme une caricature du genre normatif. Mais les traits de la caricature se retrouvent, plus ou moins estompés ou appuyés, dans toutes les chroniques de langage du grand demi-siècle 1922-1982.




1 Chroniques de Lancelok du « TEMPS », par Abel Hermant de l'Académie française. (Sur-titre) Défense de la langue française, 580 p., Larousse éditeur, Paris, 1935. [retour au texte]




Les raisons méthodologiques s'ajoutaient donc aux motifs matériels pour nous faire adopter ce corpus. Nous en avons dépouillé systématiquement les cent chroniques, en faisant appel occasionnellement à des éléments des « Remarques pour la défense de la langue française » du même auteur (notées R), de 1929.

L'étude de ces textes en couvrira successivement les notations de phonétique, de morphosyntaxe et de syntaxe, enfin de lexique.

1. Phonétique. Peu d'indications. La prononciation ne devient un objet normatif que plus tard, avec la généralisation de l'écoute des radios et de la télévision. Cependant, dès 1933, une lectrice (des chroniques) « invite (Lancelot) à surveiller la T.S.F. dont elle dénonce les incongruités » de prononciation. Le chroniqueur lui-même proteste vigoureusement contre l'horrible cinque francs, pour « cin » francs.

Les liaisons : dénonciations et protestations répétées du chroniqueur contre « l'abus des liaisons inutiles (qui) est le fait de primaires qui veulent montrer qu'ils savent l'orthographe » (p. 60).

En l'espèce, deux normes s'opposent nettement : celle de l'école primaire et celle de la bonne compagnie. Pour la première, comme l'a bien vu le chroniqueur, les liaisons sont une orthographe de la prononciation. Pour la seconde, les deux systèmes sont indépendants. Sont de mauvais usage les liaisons « d'instituteur », c'est-à-dire celles qui sont provoquées plus ou moins consciemment par la dictée scolaire. Le système actuel (on ne peut guère parler de « norme » des liaisons) est un compromis au coup par coup entre ces deux normes : celle des « invités » de la radio et de la télévision étant plutôt « mondaine », et celle des journalistes plutôt « primaire ».

2. Le genre. Celui des noms de bateaux donne lieu à une très vive querelle : le ou la Bretagne? le ou la Jeanne-d'Arc? Le chroniqueur, appuyé dit-il sur la tradition des gens de mer, tient ferme pour « le bon sens » contre la généralisation du masculin, en fait du genre non marqué : la Bretagne, la France, la Normandie, ont pris la mer hier. Mais il reconnaît à cette occasion « les difficultés que l'on éprouve à corriger les mauvaises habitudes du langage, précisément quand elles sont contraires au bon sens ».

Traduisons : les difficultés qu'éprouve le chroniqueur normatif ou normalisant à résister à la pression de l'usage et à faire prévaloir « le bon sens », vertu bourgeoise par excellence, sur « le sens de la langue ».

La querelle du genre des noms de bateaux s'est rallumée dans les chroniques avec les noms propres d'avions : la ou le Caravelle, mais toujours le Concorde. Les pouvoirs publics ont opté à deux reprises (1934 et 1955) pour la variabilité; l'usage, en particulier celui de la presse, pour (invariabilité. La question reste une tarte à la crème du chroniqueur en mal de sujet.

Quand l'incertitude tient à la nouveauté du mot, Lancelot s'en rapporte à l'étymologie pour fixer le genre. Ainsi celui d'aéronef, « qui doit de toute nécessité appartenir au même genre que nef, c'est-à-dire au féminin » (R., p. 52). L'auteur reviendra pas moins de trois fois en trois ans sur le même sujet; car l'usage non seulement résiste au féminin étymologique, mais s'impose à... l'Académie, dont Lancelot est pourtant un sociétaire éminent.

À la remarque que lui en fait un lecteur, il répond : « Je regrette que l'Académie ait officiellement consacré un usage qui me semble vicieux, mais je ne change point pour cela d'opinion » (p. 161). Nous reviendrons sur cette idée que se fait le chroniqueur d'une norme qui serait, dans le besoin, extérieure et supérieure à celle même de l'Académie.

Le nombre des substantifs n'appelle de remarque intéressante que s'agissant des pluriels en -ums ou -a de mots empruntés au latin. La norme préconisée par Lancelot est « d'appliquer rigoureusement à ces mots latins en um la règle des mots français : des albums, des pensums, etc. [...] On dit communément, et je crois qu'on a tort de dire : un erratum, des errata ».

Mais « les personnes qui savent ou qui feignent de savoir le latin [...] articulent complaisamment : des sanatoria. Elles en ont plein la bouche. C'est ridicule » (p. 66-67).

Ici de nouveau, la norme de la bonne compagnie (qui évidemment sait trop bien son latin pour étaler ce savoir) s'oppose à une norme scolaire (du « secondaire » cette fois). Seule exception admise : un maximum, des maxima (et minimum/minima), parce que « les savants en ont pris l'habitude ». Mais « la température maximum, minimum ».

La question, on le sait, figure toujours en bonne place dans l'arsenal des chroniqueurs de langage; et d'ailleurs, dans les hésitations de l'usage et des dictionnaires, qui n'ont pas encore décidé, cinquante ans après la remarque de Lancelot, entre un erratum/des erratums, un erratum/des errata, un errata/des erratas, etc.; c'est-à-dire en fait entre aucune des combinaisons théoriquement possibles!

3. La syntaxe, ou plutôt la morphosyntaxe. Elle se ramène à un ressassement des « difficultés » traditionnelles, qui sont précisément les cas où un usage suranné ou précieux, en tout cas littéraire, n'est pas explicable par la syntaxe simple de l'oral. Ainsi :

— « La locution vicieuse ce n'est pas rien [...] signifie en effet ce n'est pas quelque chose, ou mieux, n'a point de signification claire et distincte » (sic! R, p. 32). Ici encore, recours à Pétymologie connue (mais mal perçue) des latinistes : rien, c'était (et par conséquent, dans une langue fossilisée, c'est encore) le latin rem, « quelque chose ».

— Le chroniqueur revient à maintes reprises sur « l'ignoble il n'y a pas que lui... », sans qu'il soit possible ou du moins facile de démêler aujourd'hui ce que la construction pouvait bien avoir de si exaspérant pour un puriste.

— Avant qu'il vienne, ou avant qu'il ne vienne? Encore une bonne ressource de chroniqueur! Celui-ci ne se prononce guère, et pressent la nuance, qui est peut-être aussi la solution : « Il faudrait dire avant que je demande la communication [N.B., téléphonique, aux demoiselles du téléphones célébrées par Marcel Proust. Nous sommes en 1928], et avant que je ne l'obtienne, vu que le second est plus douteux que le premier » (R., p. 80).

Mais il n'en fait visiblement pas une affaire.

— Autre mouture : la différence de construction et de sens entre rien moins que et rien de moins que. Cinq « revenons-y » en deux ans! La norme à imposer aux lecteurs (qui en redemandent, du reste) est double : il ne faut pas hésiter à employer ces expressions, mais les employer dans leur sens exact.

L'instinct de langue dirait plutôt : le sens exact de ces expressions étant absolument obscurci par les grammairiens, il ne faut plus les employer.

— Le problème posé par : Hélène est sortie avec sa soeur et son mari (le mari de laquelle?) est abordé comme il se doit par l'aveu que l'anglais (his/her) offre une « commodité » qui manque au français.

4. Les accords du verbe. La défense de l'accord marotique (« Les poires que j'ai mangées ... ») est absolue et inconditionnelle. L'arrêté de 1901 qui tolérait l'invariabilité (et qui avait été pris par le ministre de l'Instruction Publique sans l'accord de l'Académie!), n'est rappelé qu'avec des considérations ignominieuses.

Les accords d'étant donné (ou donnée, ou donnés, etc.), et de ci-joint ou ci-jointe, braves « chevaux de retour » des chroniques de langage comme le dit Lancelot lui-même! sont traités comme si la question ne se posait même pas : « C'est une faute incontestable, évidente, de laisser donné invariable. Épargnez-moi, je vous prie, l'objection qu'elle est courante : ce n'est pas ce qui l'empêche d'être une faute. Il y a aussi beaucoup de gens, une majorité (la majorité a toujours tort), qui disent : Je pars à la campagne » (p. 333).

Quant à « la prétendue règle de l'invariabilité » [effectivement donnée par les grammaires dès le XIXe siècle], « elle est insensée [...] C'est une de ces inventions de grammairiens dont il n'y a pas à tenir compte » (p. 341).

III — Le lexique

1. Les acceptions. La norme des chroniques, c'est le maintien du sens d'origine. Si Lancelot accorde qu'on pourra dire : saupoudrer ses fraises de sucre, il refuse qu'achalandé puisse glisser vers le sens « bien approvisionné » aux dépens du sens d'origine, « qui a beaucoup de clients », ou plutôt, car le mot est encore mal famé, « de pratiques » (p. 279).

2. Les néologismes. J'ai donné à cet aspect des chroniques de Lancelot un développement que l'on trouvera disproportionné. Il m'a semblé en effet que les jugements portés sur les mots nouveaux étaient caractéristiques non seulement du sentiment que ce chroniqueur se faisait de la norme lexicale, mais d'un mode de pensée commun à tout le genre.

Certes, le refus de toute nouveauté lexicale est particulièrement aveugle et hargneux chez notre auteur. Mais les attitudes les plus ouvertes à cet égard (celle de Marcel Cohen par exemple) ne vont jamais jusqu'à la constatation, face à un néologisme, d'un gain pour la langue. Au mieux, le mot nouveau est un mal nécessaire. La norme, comme en grammaire, c'est la fixité des espèces.

La liste, qui suit, des néologismes examinés par l'auteur, est à peu près exhaustive pour les années 1933 et 1934 et n'est donc pas, comme il semblerait, un choix de néologismes alors critiqués avec la virulence que l'on verra, et aujourd'hui banalisés.

AÉRODYNAMIQUE « est un admirable attrape-nigaud [...] Une voiture bien carénée dit bien ce qu'aérodynamique ne disait ni bien ni mal, outre le comique de l'expression » (p. 243).

« Quant au verbe S'AFFAIRER, c'est purement et simplement un barbarisme. Seul l'adjectif affairé existe; les ignorants l'ont pris pour un participe passé, et ont forgé là-dessus un infinitif qui n'est pas français » (p. 295).

« Artillerie ANTIAÉRIENNE est déplacé partout ailleurs que dans Don Quichotte, au chapitre des moulins à vent » (p. 153).

ATTIRANCE est « une horrible préciosité » (p. 172).

« Ce n'est pas, au surplus, un savant qui a fabriqué AUTOBUS, c'est le public, dont les barbarismes sont sans appel » (p. 494).

« On me fait connaître un équivalent de CENT POUR CENT, qui, si le snobisme s'en mêle, remplacera peut-être cette façon de parler détestable. » [Suit un commentaire sur l'indianisme anglais sixteen annas to the rupee, francisé en à seize annas, pour « à cent pour cent »]. Nest-ce pas plus « élégant [poursuit le chroniqueur] que cent pour cent, et même que hundred per cent? » (p. 20).

« Des super-sottises (pour employer le jargon du jour), comme désinsectisation et DÉRATISATION » (p. 29).

« Je ne transigerai jamais sur le mot EMPRISE [qui] signifie depuis le XIIIe siècle une entreprise chevaleresque et ne signifie pas autre chose » (p. 367).

« Êtes-vous allé voir les fleurs au Cours-la-Reine? Quelle merveilleuse exposition! Mais pourquoi diable cela s'appelait-il une manifestation FLORALE? » (p. 411).

« Je regrette de ne pas lui avoir appris par la même occasion qu'IMPRESSIONNER, à la rigueur tolérable quand on parle d'une plaque photographique, est un barbare néologisme si l'on parle d'une personne à qui ou sur qui on fait impression » (p. 247).

« Pourquoi pas, tant que vous y êtes, le difforme verbe INTENSIFIER? Intensif est un terme soit de scolastique, soit d'agriculture; dans la conversation où il s'est abusivement glissé, c'est un terme à la fois impropre et puant de pédanterie » (p. 104).

« La légende était : Mme N.... au temps de son activité JOURNALISTIQUE ... Vous voulez dire : Au temps où elle faisait du journalisme, où elle était journaliste. Que ne le dites-vous, et pourquoi user de ce galimatias, qui a l'air boche? » (p. 394).

« J'ai maintes fois engagé les honnêtes gens à ne pas accueillir dans leur vocabulaire cet ours mal léché. Mais, entendons-nous : je ne leur défends pas d'employer MATÉRIAU sur leurs chantiers ou à l'usine, cela ne me regarde en aucune façon, je les prie seulement de le laisser au vestiaire avec leur bleu » (p. 334).

« Un amateur de choses nouvelles [...] célèbre la louange de l'informe adjectif MONDIAL. Cela devait arriver un jour ou l'autre, je m'attends à tout » (R., p. 203).

« Les auteurs de grammaire sont toujours accusés de n'y avoir mis que leur signature, le travail réel étant exécuté par ces aides que, dans le jargon moderne, on appelle des NÈGRES » (p. 7).

« Vous chercheriez en vain PARUTION dans l'édition de 1878 du Dictionnaire de l'Académie, et vous ne le trouverez pas davantage dans celle qui est en cours de publication [1932-1935) ... Ce laideron de mot a été proposé à la Compagnie, qui l'a repoussé avec une juste horreur » (p. 114).

Dans le dictionnaire de Littré, le mot PHOTOGÉNIQUE, « marqué, il est vrai, de la croix d'infamie qui atteste que l'Académie le boude [. ..] a deux sens. Le premier du moins n'est pas en contradiction avec l'étymologie : Qui produit des images par la lumière. Rayons photogéniques. Mais le second sens! Qui vient bien par la photographie. C'est à ne pas croire! Dans Littré! En 1878! » (p. 24-25).

« Enfin, sans raffoler de PUBLICITAIRE, je le souffre, à condition bien entendu qu'il signifie qui concerne la publicité, un point c'est tout, comme disent les gens distingués. Il va de soi que je n'admets pas les ventes publicitaires, les prix publicitaires et autres incohérences » (p. 250).

« Pardon, c'est RÉACTIONNAIRE, le doublet inutile! De ces deux néologismes, le dernier n'est pas encore centenaire, et l'autre est bien d'un demi-siècle plus vieux. Aussi Jaurès, qui savait son français, a-t-il toujours refusé d'employer réactionnaire et toujours employé réacteur » (p. 68. Ce que fait toujours aussi le chroniqueur Lancelot).

« On me demande mon opinion sur SENSATIONNEL Ah! celui-là fait partie d'une bande d'adjectifs qui sont mes ennemis personnels, je ne peux pas les entendre en prose, ni d'ailleurs en poésie » (p. 95).

« Je n'ai pas une fois tourné en dérision la grotesque épithète SÉLECTIONNÉ sans que vingt agents de publicité en détresse me demandent quel autre mot ils peuvent mettre à la place de celui-là, par exemple s'ils veulent parler d'une clientèle select (!). J'ose à peine leur proposer clientèle de choix; je crains de passer pour un fossile » (p. 288).

« Ah! monsieur, pardonnez-moi la peine et l'étonnement que je vais vous causer : il s'est suicidé est incorrect, il s'est suicidé est un affreux barbarisme, le verbe SE SUICIDER n'est pas français » (p. 282).

« On se demandait l'année dernière comment dénommer les gens qui prennent des vacances, et quelqu'un avait proposé les VACANCIERS, qui est laid et ridicule. Il paraît que cette année-ci les gens qui font une cure sont dénommés CURISTES, qui n'est pas moins ridicule, mais qui est ravissant » (p. 166).

Je laisse au lecteur de ce florilège (objectif, répétons-le) le soin d'en relever et d'en apprécier les jugements de valeur, ou plus exactement les jugements esthétiques : barbare, horrible, détestable, informe, puant, grotesque, affreux, ridicule, etc.

3. Les anglicismes sont traités avec beaucoup plus d'indulgence, ou au moins de sérénité. Certes, le Bougnat's bar, les Facultatifs bar (ainsi nommés parce qu'ils sont au voisinage d'arrêts facultatifs des tramways!), l'Orléan's marché et le Théâtre du Poilus park font hausser les épaules à notre chroniqueur; mais sans plus. Il leur reproche en fait d'être de l'anglais de cuisine, de vouloir être de l'anglais sans en être.

En revanche, il use lui-même sans contrainte et avec un plaisir à peine dissimulé, de « bons » anglicismes à la mode : les happy few, le bank holiday, « ce que les Américains appellent le standard of life », les business men, et même le short! et le sex-appeal! lui sont familiers (au moins en tant qu'autonymes); broadcaster, qui eut en effet son heure de mode, et speaker, « qui n'est ni français ni anglais », sont relevés sans acrimonie.

4. L'orthographe n'est évoquée dans ces chroniques qu'à propos des projets de réforme. Hors de ceux-ci, le problème est censé ne pas se poser pour les lecteurs, qui la « savent » sur le bout du doigt. En fait, à plusieurs reprises, le chroniqueur relève avec malice les fautes de correspondants, et déplore que l'on en trouve d'autres dans les copies d'agrégation.

Aucune mention de telles fautes dans les journaux, à commencer par Le Temps. Il est certain qu'à l'époque la correction orthographique des journaux ne prêtait à aucune critique. Que les temps ont changé!

Pour ce qui est des projets de réforme, la pauvreté des arguments pour le maintien en l'état répond, il faut bien le dire, à la pauvreté des arguments pour la réforme. « L'incohérence » des deux n d'honneur et du n unique d'honorable (p. 219), figure toujours dans l'arsenal des réformateurs; mais plus « les règles d'accord du participe, l'éternel ennemi » (des réformateurs d'alors). De même les h grecs de photographie, théorie ou rhétorique. Pour ceux-là, le chroniqueur « ne fera aucune difficulté d'écrire fotografie, téléfone et Téofile, quand monsieur Tout-le-Monde en aura ainsi décidé; car c'est lui que cela regarde, et non pas moi ni personne » (p. 221).

Des projets radicaux, il note seulement que « d'autres modifications [...] réduiraient l'orthographe française au phonétisme pur et simple; car on ne fait pas au phonétisme sa part » (p. 222). Remarque toujours actuelle, à propos de laquelle il évoque, un peu confusément, la position embarrassée des réformateurs radicaux, dont le radicalisme phonétique ne touche que le lexique et « n'ose franchir le Rubicon » de la grammaire.

IV — Discours normatif ou discours
sur la norme?

Situons d'abord l'importance quantitative de ce discours (normatif ou sur la norme) que constitue l'ensemble des chroniques de langage.

Pour le demi-siècle qui va de 1931 à 1981, et pour la France, une estimation grossière, prenant en compte le nombre de supports et la périodicité des chroniques, conduit à quelque dix mille chroniques. Les apports belge et québécois feraient peut-être approcher de quinze mille?

Ce Corpus quantitativement imposant a été exploré scientifiquement pour la période 1950-1970 par la Bibliographie des chroniques de langage, établie sous la direction de Bernard Quemada par le Centre d'Études du Français moderne et contemporain.

S'ajoutant à cette bibliographie, les notes que l'on vient de lire relativement à la période 1925-1934 permettent de dégager le trait le plus marquant du genre « Chroniques de langage » : le retour des thèmes ou des « objets » de chroniques, la répétitivité de celles-ci, c'est-à-dire finalement la fossilisation du genre.

1. Ces objets récurrents appartiennent,

A) À la norme phonétique : liaisons, et secondairement, influence du code graphique sur le code phonique (cin/cinque, Ste Menou/Ste Menehoulde, etc.).

B) À la norme graphique : graphies discordantes des dictionnaires, absence d'une norme officialisée pour un grand nombre de mots. Ce thème n'apparaît que tardivement : jusqu'en 1960, seuls sont tenus pour existants le Dictionnaire de l'Académie (1932-1935) et le dictionnaire d'Émile Littré. De plus, les travaux universitaires de référence manquent.

Même dans la période 1970-1982, le chroniqueur de langage du Monde paraît être le seul à s'intéresser systématiquement à ces discordances.

La réforme de l'orthographe ne revient dans les chroniques qu'à l'occasion de projets; en particulier, pour la période 1960-1975, celui de R. Thimonnier. Le chroniqueur est toujours sceptique : il sait qu'après une période d'agitation, le projet aura le même sort que ses prédécesseurs : l'oubli.

Seul Marcel Cohen (L'Humanité) plaide avec chaleur pour l'étude sérieuse de simplifications réalisables et utiles.

C) À la norme grammaticale, et en fait à des difficultés de constructions ou d'emploi, elles-mêmes récurrentes. Ce sont en particulier.

  • Après que (mode régi), Avant que (ne ... )
  • Comparer N... à N... ou N... avec N.... N... et N...
  • Étant donné, ci-joint (participes lexicalisés)
  • Genre des noms propres de bateaux, d'avions, etc.
  • On pour nous
  • Partir à/partir pour, De Londres/depuis Londres, En Avignon/À Avignon
  • Se rappeler quelque chose/de quelque chose

D) À la norme lexicale, dans trois domaines :

1) Les acceptions étymologiques : achalandé, baser, dans le but de. . . , émérite, errements, -rama (comme suffixe passe-partout), réaliser (« comprendre »), etc., font toujours recette pour toute la période considérée, que le chroniqueur proteste contre les glissements de sens, qu'il s'y résigne, ou qu'il s'en félicite.

2. Les néologismes sont de loin le sujet le plus fréquent des chroniques depuis vingt ans, au témoignage de la « Bibliographie » ci-dessus mentionnée, et pour la période 1970-1980 à celui du signataire de ces lignes. Pour la période antérieure, on a vu leur importance dans les chroniques de Lancelot.

Cette fréquence s'explique par des raisons convergentes. L'apparition d'un mot nouveau est pratiquement le seul point par lequel le chroniqueur se rattache à l'actualité. Il y a, si l'on veut, répétition dans le thème (la néologie), mais nouveauté pour chaque espèce (le néologisme). Aucune chronique de langage ne pourrait se soutenir aujourd'hui si elle renonçait à traiter les néologismes.

En outre, et sans doute quelle que soit l'attitude du chroniqueur à leur égard, la néologie intéresse davantage de lecteurs que les « difficultés »; en particulier de lecteurs « modernistes ».

Enfin, elle est pour le chroniqueur une sorte de « chasse réservée » jusqu'à l'apparition d'un dictionnaire de mots nouveaux, toujours nécessairement en retard de quelques années sur la chronique correspondante.

3. Les anglicismes n'apparaissent en nombre comme sujets de chroniques qu'à partir de 1960. Ce n'est pas qu'ils soient sensiblement plus nombreux à se manifester que durant la période précédente; mais ils sont incontestablement perçus comme un danger omniprésent.

En fait, l'attention portée aux anglicismes est, elle aussi, très répétitive : parking et week-end ont fait chacun, durant des années, l'objet de dizaines de chroniques.

2. On me permettra d'ajouter à ces indications générales une note personnelle qui les confirme. Prenant au journal Le Monde, en janvier 1972, la succession du regretté Robert Le Bidois, j'ignorais à peu près tout (je puis l'avouer aujourd'hui) des règles et des trucs du métier, et je n'avais guère lu que distraitement quelques chroniques des années 1965-1970, au hasard d'achats de journaux.

Ce n'est qu'à l'occasion du présent texte que j'ai découvert à quel point j'ai pu sans le savoir, durant des années, remettre mes pas dans ceux de mes prédécesseurs. À cinquante ans de distance, les chroniques de langage du Monde ressassaient les mêmes querelles que celles du Temps disparu : émotionner et solutionner, on pour nous, avant que et après que, en Avignon ou à Avignon, étant donné(e) et ci joint(e), la réforme de l'orthographe, le destin misérable du français et toutes ces sortes de choses.

On dira que le ton n'est pas le même, ni la préoccupation de comprendre et de faire comprendre plutôt que de tancer. Il reste que ces nouveautés d'éclairage dont on veut bien me faire honneur portent souvent sur les mêmes objets qu'il y a un demi-siècle. Il en est de même, on le sait, pour les dictionnaires de « difficultés » qui se recopient inlassablement, et ne s'attaquent guère aux néologismes que quand ceux-ci n'en sont plus.

Il existe donc bien un « champ » de la chronique du langage : c'est celui des tensions entre la norme et l'usage montant. Comment s'exerce dans ce champ l'autorité en quelque sorte arbitrale du chroniqueur?

3. Arbitrale ou arbitraire? Plus souvent celui-ci, et à peu près toujours pour les chroniques d'Abel Hermant-Lancelot.

S'ils ne faisaient que reproduire et diffuser la norme, les chroniqueurs (comme les difficultologues, pour hasarder cette plaisanterie) n'auraient guère à apporter à cette tâche davantage de réflexion que ne le fait l'instituteur qui corrige les dictées : faute avérée, faute sanctionnée. Le fait est que ce qui reste en France et dans les pays francophones de « billets » correctifs se réduit le plus souvent à quelques lignes de rappel à l'ordre.

Mais le contrevenant n'est pas ici sans ressource. Lecteur et non élève, adulte et, qui plus est, abonné! Il en appelle à l'autorité de sa bibliothèque contre celle du chroniqueur, à une norme contre une autre.

Pour tout ce qui est de la grammaire, le débat est simplifié depuis que Le Bon Usage de Maurice Grevisse s'est imposé, dans les années 1965, comme la référence obligée. Il permet au chroniqueur de lever ses propres doutes ou de les alimenter de citations, expose et propose, mais impose rarement. Il n'est pas douteux que son immense diffusion en France a été pour quelque chose dans le dépérissement des chroniques de langage; et M. Grevisse chroniqueur (il le fut longtemps dans La Libre Belgique) s'est effacé derrière l'homme du livre. Éditées en librairie, ces chroniques2 n'ont eu qu'un succès d'estime.

L'arbitraire du chroniqueur Lancelot s'exerce de tous côtés : c'est, dit-il lui-même (p. 354), « en vertu d'un pouvoir discrétionnaire » qu'il condamne sans hésiter réaliser qui, dans ce sens, « n'est pas français [...] et de plus est snob ».




2 Maurice Grevisse, Problèmes de langage, Chroniques 1964-70, Éditions Duculot, Gembloux-Paris, 5 volumes. [retour au texte]




À un degré moins péremptoire, tout chroniqueur est amené un jour ou l'autre à tenir le même langage. La confiance que fait son public aux informations du journal dans lequel il signe ces chroniques, s'étend nécessairement aux chroniques elles-mêmes. Leur périodicité et leur durée le confortent dans cette confiance. Il suppose à bon droit qu'une même signature ne se maintient pas des années durant sous le même feuilleton sans une compétence établie.

Le chroniqueur un peu chevronné en arrive ainsi à se faire, volens nolens, directeur de consciences linguistiques. De 1945 à ce jour, trois chroniqueurs seulement en 36 ans! ont, selon la formule consacrée, sévi dans les colonnes du Monde; chacun d'eux (Albert Dauzat, Robert Le Bidois, Jacques Cellard) ayant donc signé à peu près trois cents chroniques. Ce n'est pas impunément!

Ces chroniques ont longtemps été de la « Défense du français ». Mais l'abandon de ce sur-titre obsolète en 1971 n'a pas signifié, pour les lecteurs, l'abandon de cette mission, ou au moins de ce souci. On s'attend seulement que cette défense n'ait plus la teinture d'élitisme, de chauvinisme et de racisme qui l'ont jadis, naguère encore et hélas, aujourd'hui parfois, rendue insupportable.

La « doctrine » des chroniques du Temps dans les années 30 en faisait un étalage provocant. Nul n'y a de l'esprit hors lui et ses amis : les hommes de science, les linguistes d'alors, n'ont pas leur mot à dire dans une affaire qui n'intéresse que les gens de goût. Pas davantage le peuple : la majorité a toujours tort. Pas davantage les enseignants de français, cuistres et petits esprits. Littré et l'Académie même ne sont des cautions bourgeoises que quand ils vont dans le sens du chroniqueur.

Mais, sous l'habit caricatural dont le personnage était certainement conscient, et auquel il se complaisait, se cache une vérité. Ce n'est pas un discours de la norme que le lecteur attend du chroniqueur, mais un discours sur la norme. Et il entend que ce discours soit typé, vif, bousculant, irritant ou indigné à l'occasion; bref, sous le style il veut deviner un homme. Qui lui donnerait tort?

4. Norme de langage et sentiment de langue. Mais le style, s'il peut de temps à autre réveiller par ses pointes le lecteur assoupi, ne suffit pas à la durée d'une chronique. La fable le dit bien :

« La bigarrure plaît : partant chacun le vit.
Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit. »

Chacun sortirait de même à la lecture répétée de chroniques figées dans une impassibilité pseudo-scientifique. Quant au défenseur brouillon du « bon » français, s'il court peu de risques de voir fondre le bataillon des fidèles, il a moins de chances encore de le voir s'augmenter.

Que désire donc ce lecteur que tout journaliste aimerait pouvoir nommer à la grecque « le nombreux »? Que le discours sur la norme que tient le chroniqueur soit à la fois éclairé par une solide connaissance des mécanismes de la langue, et par ce qu'il faut bien appeler le « sentiment » de cette langue. Autrement dit, il veut y trouver le rationnel (la connaissance documentée) et l'irrationnel (l'intuition de ce qui est ou n'est pas dans la langue); et encore, le diachronique (c'est la connaissance, nécessairement historique, des tenants d'un mot ou d'une construction), et le synchronique : la perception de l'état présent le plus probable de ce mot ou de cette construction.

Cette double exigence est nouvelle et encore confuse. On peut la considérer comme un double désaveu : celui d'une grammaire (ou plus largement d' une linguistique) du français devenue illisible au commun des mortels, et même à tout ce qui n'appartient pas à la chapelle des élus. Et celui d'une norme livresque qui, non contente d'ignorer l'usage le plus banal, se plaît à en prendre le contre-pied.

C'est en cela que les chroniques de Lancelot sont le contre-exemple de ce que pourrait être une chronique de langage d'aujourd'hui et de demain : aucun savoir, et pas l'ombre d'un pressentiment de la marche de la langue. Mais après lui, Albert Dauzat, Robert Le Bidois et surtout Marcel Cohen en ont eu à des degrés divers le savoir (encore très bridé chez le premier par la préoccupation de la « défense » du français, chez le second par une formation exclusivement classique) et parfois le sentiment.

Je ne m'étendrai pas sur la période contemporaine, sinon pour suggérer qu'un chroniqueur de langue doit pouvoir être lu aujourd'hui et par les linguistes et par un assez grand public. La partie n'est pas égale : les premiers, qui sont deux cents, se croiraient déshonorés si on les surprenait à lire avec intérêt ce qu'un journaliste écrit de leur discipline. Les seconds, qui sont deux cent mille, n'acceptent qu'à doses légères de s'engager, à la suite du chroniqueur, sur les sentiers broussailleux de la linguistique contemporaine.

5. Et la norme, dans tout cela? On sait qu'elle n'est plus pour les spécialistes, dans le meilleur des cas, qu'un objet d'études désintéressées. Le public, lui, au moins celui des chroniques, la voit constamment et grossièrement ignorée dans les journaux, à la radio, à la télévision, dans les livres, les chansons et les textes officiels. Et je ne parle pas ici de la nomme arbitraire des puristes, ni même des cas où l'on voit se dégager de ce qui était faute une norme nouvelle; mais du simple souci de parler et d'écrire comme tout le monde, et non en additionnant l'hypo et l'hypercorrection, l'ignorance et la précisosité.

De quel côté doit pencher la chronique? Protester, c'est vieux jeu; se taire, c'est renoncer, et par là même décourager ceux qui, si rares qu'ils soient, essaient dans leurs journaux ou devant leur micro de ne pas tout laisser passer. La question se pose sans cesse : le courrier d'un chroniqueur est fait pour une bonne part (pas loin d'une lettre sur deux) de relevés de fautes véritablement ahurissants et qui donneraient l'impression, si on ne les rapportait à la masse de textes ou de paroles produits chaque jour en français, que l'illettrisme a fait depuis vingt ans chez nous des progrès décisifs.

Il me semble que, même sans illusions, le chroniqueur de langue a une fonction professionnelle et sociale à remplir. Il n'est pas libre, comme l'est le chercheur (?), de prendre à l'égard de la norme l'attitude détachée du physicien face à la chute des pommes. La norme de langage, c'est aussi le plus grand dénominateur commun à toutes celles et tous ceux qui utilisent une même langue. Lu, interrogé, souvent suivi, et finalement payé par eux et par elles, c'est envers eux qu'il a d'abord des devoirs. Me permettra-t-on d'ajouter que c'est en même temps en avoir envers soi-même?

On ne confondra pas tout à fait ce sentiment de la langue (ou plutôt du langage) avec le « sentiment linguistique » qui permet au sujet parlant de porter des jugements de grammaticalité. Le premier nommé permet en outre de porter intuitivement des jugements de normalité, quelle que soit la norme de référence (qui peut être, par exemple, celle du français non conventionnel spontané, ou celle du français scientifique); des jugements anticipés d'acceptabilité lexicale pour des néologismes; ou d'obsolescence proche s'il s'agit de normes scolaires.

Il est aussi impossible de prouver l'existence de ce « sentiment de la langue » et son efficacité que de les nier. Il est en fait, dans le cas du chroniqueur, la résultante d'un très grand nombre d'observations partielles et de l'attention particulière, obsessive, qu'il porte aux réalisations de tous genres des locuteurs, de leurs perfonnances si l'on veut.




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