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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XXV

Normes locales et francophonie

Par Albert Valdman



1. Introduction

Les dernières décennies ont vu l'éclatement de la notion d'un français standard à base hexagonale uniforme. Bien qu'elle continue de régner dans le domaine de l'enseignement du français langue étrangère, la référence au « parler soutenu de la bourgeoisie cultivée de la région parisienne » devient de plus en plus contestée, non seulement au sein des communautés francophones extra-hexagonales mais aussi à l'intérieur de l'Hexagone lui-même. La mise en question d'une norme unique basée sur une variété en usage par une strate sociale particulière et sur une aire géographique donnée se manifeste dans plusieurs champs d'activité langagière : dans l'enseignement du français langue seconde et langue maternelle, dans l'aménagement et la planification linguistique, dans l'élaboration de ces outils normatifs que sont les dictionnaires et les grammaires. Il est intéressant de noter que cette attitude contestataire s'étend aux travaux que l'on pourrait regrouper sous la rubrique générale de « défense et illustration » de la langue1. Comme le souligne M. Piron, le maintien d'une norme unique du français est illusoire

« [...] l'usage d'un français partout identique dans les pays de la francophonie est un désir qu'on ne saurait prendre pour une réalité » (1975 : 111).

Plusieurs faits convergents expliquent l'éclatement de la notion de norme unique. Nous n'en retiendrons ici que trois : le développement de la sociolinguistique; l'influence grandissante de certaines communautés francophones par rapport au noyau hexagonal; enfin, au sein de l'État français lui-même, l'éveil des groupes ethniques minoritaires (Alsaciens, Antillais, Bretons, Catalans, Corses et autres Occitans) ainsi que des changements dans les méthodes et les objectifs éducatifs qui, accompagnés de mutations profondes dans l'origine socioculturelle et socio-économique des élèves, ont contribué à bouleverser l'enseignement de la langue nationale.

La linguistique structurale, de Saussure à Chomsky en passant par le fonctionnalisme praguois et le descriptivisme bloomfieldien, a toujours privilégié l'analyse de la langue à partir de l'observation du comportement linguistique plus ou moins idéalisé de locuteurs individuels. Dans le domaine du français, la plupart des travaux à orientation structuraliste ont porté sur des témoins représentant les mêmes couches sociales qui avaient fait l'objet des études linguistiques antérieures, en l'occurrence la bourgeoisie parisienne cultivée. Sous l'impulsion de la sociolinguistique nord-américaine, les descriptions du français ont pris une orientation plus empirique. D'une part, elles ont mieux réussi que les descriptions structuralistes à capter la variabilité du comportement linguistique des témoins interrogés; d'autre part, elles ont élargi le choix de variétés de langue étudiées pour inclure les parlers extra-hexagonaux (Québec, en particulier) et les couches socioculturelles défavorisées2. Au delà des seuls facteurs systémiques internes (la langue), la sociolinguistique vise à faire entrer dans le cadre d'une description systématique les facteurs liés à la situation d'énonciation, c'est-à-dire prédire qui parle de quoi, à qui, quand, pour quoi faire, pour ne mentionner que certains de ces facteurs. Ce type d'étude fait ressortir les traits variables masqués par les descriptions statiques des approches structuralistes et démontre que, dès qu'il est soumis aux contraintes énonciatives, tout locuteur s'éloigne, consciemment ainsi qu'à son insu, du chemin tracé par la norme.




1 Cf., p. ex, Le Cornec (1981). Il est clair que nous n'attachons aucune connotation péjorative à ce type d'activité langagière. [retour au texte]

2 Toutefois, il faudrait faire état des recherches entreprises par A. Martinet (1945) et ses disciples (Reichstein, 1960; Deyhime, 1967-68). Malgré certaines faiblesses méthodologiques que nous avons signalées ailleurs (Valdman, 1974), ces chercheurs fonctionnalistes ont révélé de nombreuses déviances par rapport à la norme orthoépique de la part de toutes catégories de Français, y compris la bourgeoisie parisienne cultivée. [retour au texte]




On peut caractériser le développement de la francophonie par la superposition d'une parlure3 particulière — celle de la bourgeoisie parisienne cultivée — sur les autres variétés issues comme elle du fonds gallo-roman (oïl). Dans un premier temps, cette parlure s'étendit dans les zones périphériques de tradition française d'Europe (Belgique, Suisse romande, val d'Aoste), puis dans les territoires d'outre-mer où avaient été transplantés des parlers régionaux4 lors de la première expansion coloniale française (Acadie, Canada, Louisiane, Antilles, Mascareignes). Dans un deuxième temps, cette parlure s'implanta dans des régions non romanophones où le français avait pris pied comme langue administrative (Maghreb, Afrique noire, Madagascar, Indochine, etc.). La suprématie du français standard hexagonal se maintint jusqu'à la deuxième moitié de notre siècle. Au Québec par exemple, l'idéologie du « rattrapage » industriel et culturel qui sévit entre 1945 et 1960 s'accompagna d'une recrudescence du purisme et de l'idéalisation du français de France dont l'envers fut le mépris des variétés locales symbolisé par l'emploi du terme joual pour désigner celles d'entre elles en usage dans les couches sociales inférieures (Corbeil, 1976). Mais à partir de 1970 se développa l'idéologie du « dépassement » qui se marqua sur le plan linguistique par la revalorisation des variétés québécoises du français. L'un des aspects de cette revalorisation fut l'emploi par certains auteurs des variétés les plus stigmatisées recouvertes par la désignation de joual (Bélanger, 1972).




3 Nous employons la terminologie de Damourette et Pichon (1927 : 50) selon laquelle le terme parlure dénote le parler d'une classe sociale particulière (sociolecte) et le terme usance celui d'une région (dialecte). [retour au texte]

4 Outre l'influence de parlers oïl régionaux (angevin, normand, poitevin, etc.) les variétés de français d'outre-mer actuelles reflètent une sorte de koïné populaire qui se serait formée lors de la fondation des colonies (Hull, 1974, 1979; Valdman, 1979). [retour au texte]




L'avènement de l'idéologie du dépassement correspond à la participation active de spécialistes québécois au lancement d'organismes se situant dans la mouvance de la francophonie : l'AUPELF (l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française), 1961; l'AIPELF (l'Association internationale des parlementaires de langue française), 1967; l'ACCT (l'Agence de coopération culturelle et technique), 1970. Fait notoire, ces trois organismes, dont l'un des objets, explicite ou implicite, est le maintien et la diffusion du français, naquirent hors de France, à Montréal, Luxembourg et Niamey, respectivement La direction du premier-né de ces organismes — et celui qui a connu le plus grand rayonnement — incomba à un Québécois, Jean-Marc Léger. Avec la création de l'Office de la langue française le Québec assuma un rôle important, sinon prépondérant, dans l'aménagement linguistique du français, en particulier dans le domaine de la planification terminologique. Arrivé au pouvoir, le Parti Québécois instaura une politique culturelle plus active dont l'une des manifestations sur le plan de la politique extérieure fut, par exemple, de prendre le relais des efforts français pour la diffusion de la langue commune aux États-Unis. Le ministère des Affaires intergouvernementales octroie des bourses aux étudiants américains désireux de parfaire leur pratique du français dans la Belle Province plutôt que dans l'Hexagone. Il encourage la création de programmes d'études québécoises et il participe, avec la France et la Belgique, au programme CODOFIL pour l'enseignement et la revitalisation du français en Louisiane5. Inévitablement, cette participation active à la diffusion du français va de pair avec l'exportation de variétés québécoises et la concurrence entre celles-ci et le français standard.

Jusqu'à présent, les revendications linguistiques des groupes ethniques minoritaires n'ont pas déteint sur leur attitude envers la langue nationale. Les efforts des militants portent principalement sur la généralisation de l'enseignement des langues minoritaires et sur un accroissement de leur emploi par les médias6. Toutefois, certains militants régionalistes tels que Robert Lafont (1973) affirment que la reconquête de la dignité linguistique des groupes minoritaires de l'Hexagone passe par la valorisation de l'accent local. Ce fervent occitaniste s'élève contre les stéréotypes péjoratifs que suscitent les traits marquants du français des Méridionaux et l'exploitation qui en est faite par certains écrivains et par les médias.




5 Le programme du CODOFIL (Conseil pour le développement du français en Louisiane) fait appel à des enseignants fournis par ces trois entités politiques francophones. Les coopérants québécois, par leur meilleure connaissance du milieu nord-américain et, sans doute, par les similitudes entre leurs parlers et les variétés vernaculaires de leurs hôtes, semblent connaître un plus grand succès auprès des populations locales. [retour au texte]

6 L'enseignement de la plupart des langues minoritaires (à l'exception du néerlandais et du créole) est admis selon les dispositions de la loi Defxonne promulguée en 1956. Cette loi autorise l'introduction des langues minoritaires à raison d'une heure par semaine au niveau primaire et admet l'option langue régionale au baccalauréat. [retour au texte]




Nombreux sont les hommes de lettres, enseignants, commentateurs de la scène sociale et politique française et autres honnêtes gens qui déplorent la baisse de la qualité du français en usage dans les écoles, collèges, lycées et universités du pays. Ce sentiment semble refléter des différences réelles entre le français parlé et écrit de la génération écolière et estudiantine actuelle et celles qui font précédée. D'où proviennent ces différences? Il nous semble qu'elles procèdent de deux sources. Premièrement, la démocratisation des enseignements secondaire et supérieur a fait parvenir à ces niveaux des jeunes qui n'ont pas acquis, dans le milieu familial, une variété de langue se rapprochant de la norme traditionnelle. Les rédactions de ces jeunes Français issus des classes paysannes et ouvrières et de la petite bourgeoisie ne peuvent que refléter les traits déviants profondément enracinés ainsi que les hypercorrections provenant d'une insécurité linguistique profonde. Deuxièmement, dans l'enseignement du français langue maternelle à l'école et au collège, une place grandissante est faite à des procédures pédagogiques qui privilégient l'expression naturelle. Elles encouragent les enfants et les adolescents à s'exprimer plus librement et à écrire comme ils parlent — ou comme ils « causent ». Ainsi, les productions orales et écrites tendent à contenir des traits linguistiques caractéristiques du langage en situation : phrases incomplètes, emploi d'enchaîneurs et d'éléments transitionnels au lieu de formes morphologiques, etc. (Mouchon et Fillol, 1980). Il en résulte des échantillons langagiers qui déroutent ceux pour qui la responsabilité de faire acquérir dès le début la norme traditionnelle incombe à l'École.

Il ressort des précédentes considérations que le temps est révolu où la référence au parler soutenu de la bourgeoisie cultivée de la région parisienne faisait l'unanimité tant en France qu'au delà de ses frontières. Mais avant d'explorer la possibilité de l'élaboration de normes locales du français, il convient de revenir en amère et d'éclaircir la notion de FS (français standard) ou de bon usage elle-même. Ainsi, dans la première partie de notre article, nous confronterons cette notion aux données empiriques. Plus particulièrement, nous opposerons la notion de FS à la notion antinomique de français populaire (FP) et nous tenterons de démontrer qu'en fait ces deux termes recouvrent l'abstraction arbitraire de deux variétés de langue idéalisées se situant aux extrémités opposées d'un continuum de variation continue.

Dans la deuxième partie de l'article, nous passerons en revue les diverses définitions du terme français régional. Nous soulignerons qu'il est d'usage d'imposer une discontinuité là où l'observation du comportement langagier en situation ne révèle qu'une chaîne de variation continue. Comme c'est te cas pour le FS et le FP, les deux pôles de cette discontinuité reposent sur une différenciation sociale, bien que le membre dévalorisé de l'opposition connote une origine rurale ainsi qu'un statut social inférieur. Dans le corps principal de notre étude, nous examinerons les traits linguistiques et sociolinguistiques des variétés régionales dans trois types de communautés dites « francophones » : les régions de tradition française où l'idiome sert de vernaculaire et a le statut de langue officielle dominante; les régions où le français fonctionne principalement comme langue officielle; les régions où le français, langue vernaculaire, se trouve en situation de diglossie face à une langue dominante.

2. Français standard
et français populaire

2.1 L'idéalisation du français standard

Nous avons vu que la notion de FS ne repose sur aucun corpus de données empiriques. Il est paradoxal que nous disposions de monographies décrivant le français parlé dans plusieurs zones excentriques de l'aire francophone d'Europe — par exemple, A. Brun (1931) pour Marseille, J. Séguy (1950) pour Toulouse — mais aucune sur le parler de la bourgeoisie cultivée parisienne. Bien sûr, il existe une masse d'ouvrages traitant de ce parler car la plupart des descriptions du français s'y rapportent. Mais, à l'exception des travaux précédemment cités de Martinet, Reichstein et Deyhime, nous n'avons pas eu connaissance d'études globales portant sur le parler de tel ou tel membre de la strate socioculturelle dont le comportement langagier est censé servir de cible aux francophones du monde entier et aux alloglottes désireux d'acquérir le maniement de la variété la plus prestigieuse de français7. Malgré les prétentions à l'objectivité de leurs auteurs, les descriptions du soi-disant FS dont nous disposons ne reposent sur aucun corpus nettement délimité. Sans nier que ces travaux reflètent le comportement langagier effectif de la bourgeoisie cultivée parisienne, on ne peut exclure l'influence de considérations normatives. Ils n'ont que la valeur empirique relative des témoignages anecdotiques et des observations intuitives.




7 Signalons toutefois quelques contributions à l'étude de ce parier limitées à quelques traits phonologiques particuliers : Mettas, 1970; Malécot, 1972. Il faudrait aussi faire état du Dictionnaire de la prononciation du français dans son usage réel de A. Martinet et H. Walter. Les auteurs livrent le résultat d'une enquête phonologique auprès de 17 témoins appartenant à la bourgeoisie cultivée nés à Paris ou y ayant passé leurs années formatrices. Les témoins devaient indiquer leur prononciation d'une liste de mots à prononciation variable tels que lait, zone, but, etc. [retour au texte]




Force nous est donc d'admettre que, malgré les trois siècles qui nous séparent des Remarques sur la langue française, utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire de Vaugelas (1647), ce que l'on dénomme FS demeure une abstraction, un idéal. En effet, le parier que Vaugelas donnait en exemple constituait « la façon de parler de la plus saine partie de la Cour, conformément à la façon d'écrire de la plus saine partie des auteurs du temps ». La définition du FS d'aujourd'hui, qu'offre le linguiste belge J. Hanse, président du Conseil international de la langue française (CILF), diffère peu de celle de son illustre prédécesseur (1949) :

« [...] le français parlé par l'homme instruit et cultivé, le français écrit par les bons auteurs modernes..., par ceux qui ont prouvé leur connaissance de la langue et de ses finesses, mais aussi leur amour de la clarté et leur conscience de la valeur sociale du langage, et enfin le français défini par tes meilleurs grammairiens. »

Il n'est nullement dans notre intention de porter un jugement dépréciatif sur ces deux définitions, au contraire. Nous tenons simplement à souligner le caractère fictif du terme de Français Standard. Il ne recouvrait aucune réalité empirique et ne pourrait être décrit par des enquêtes empiriques, aussi bien menées et rigoureusement planifiées fussent-elles. Tout au plus ces enquêtes pourraient-elles démontrer que le parler de telle ou telle strate sociale ou de tel ou tel locuteur se rapproche davantage de cette fiction que le parler de toute autre strate sociale ou tout autre locuteur individuel. Le FS est donc une norme idéale, une norme construite, ce qui, d'ailleurs, est le propre de toute norme.

2.2 Le français populaire : l'évolution d'une notion

Il est d'usage d'opposer à la notion de FS celle de FP. Cette distinction s'accorde d'ailleurs avec la polarisation qu'imposent généralement les sociolinguistes à tout continuum linguistique. Ainsi, Peñalosa (1981) déclare qu'une lecture de la plupart des études sociolinguistiques autorise à démarquer nettement le comportement des classes moyennes de celui des classes laborieuses :

« Perhaps one central idea that emerges out of all the sociolinguistic studies relating social class to language usage is that there is a noticeable and socially marked distinction between middle dans and non-middle class (that is, "lowee" or "working" class) speech in a number of societies. »

Le terme de FP recouvrirait-il donc le parler des masses urbaines de l'Hexagone et refléterait-il des faits linguistiques observables aujourd'hui auprès de témoins issus de cette classe sociale? Nous verrons qu'il n'en est rien et que ce terme, comme celui de FS, est chargé de connotations idéologiques.

Nous devons la première étude sérieuse du parler en usage dans le prolétariat parisien à Ch. Nisard (1872). Cet auteur oppose le FP aux patois. Pour lui, ces derniers possèdent une dignité et une homogénéité qu'il nie aux parlers des masses urbaines. En fait, le FP n'est que le vestige dénaturé d'un parler authentique provenant de la population rurale du bassin parisien :

« C'est un patois mort et il n'a pas la sottise de revendiquer une chaire où on l'enseigne, il mérite au moins ce degré d'attention que les anatomistes scrupuleux ne font pas difficulté d'accorder aux produits anormaux de la "création". »

Survivance maladive d'un parler campagnard le FP ne possède pas de fonds lexical propre. Tandis qu'une langue de culture comme le français standard « emprunte » à d'autres idiomes, le parler de la plèbe fruste et hargneuse se les approprie chez autrui illégalement :

« Tantôt, il garde tels qu'ils sont les mots qu'il dérobe (aux langues étrangères), tantôt il les dénature comme il fait aussi des mots français, mais ceux-ci plus brutalement à la manière des voleurs qui dénaturent les objets qu'ils se sont appropriés. La cause en est l'organe vocal du peuple de Paris, tour à tour empàté et élastique, brusque et traînard, fin et grossier. »

Un outil linguistique ne peut se forger de cette manière et Nisard conclut que le parler du bon peuple de Paris n'est qu'un ensemble hétérogène auquel même la désignation de patois ferait trop honneur :

« Ce langage, que j'appelle patois, pour être bref, ne mérite guère ce nom, pris surtout dans le sens de dialecte; il n'en a ni l'unité, ni l'originalité, ni les règles; c'est une marquetterie où les diverses pièces qui le composent sont si pressées qu'on ne distingue pas toujours le fond sur lequel elles sont ajustées. »

Pourquoi ces jugements si sévères du chercheur envers l'objet de son étude? Il ne faut pas oublier que seulement deux ans séparent la publication des Études sur le parler populaire de Paris et de sa banlieue de la révolte communarde. En 1872 le prolétariat effraie encore et quel meilleur moyen de rabaisser les masses urbaines que de dénigrer leur moyen de communication et d'expression? Mais un siècle plus tard le parler du peuple sera réhabilité par la linguistique. En 1929 le linguiste genèvois H. Frei, après l'examen d'un corpus composé de la correspondance entre des prisonniers de guerre français internés dans les camps allemands et leur famille, conclut que ce qui avait paru hétérogène et dysfonctionnel dans le parler populaire n'était que l'adaptation du français à de nouvelles fonctions langagières :

« La faute, qui a passé jusqu'à présent pour un phénomène quasi pathologique, sert à prévenir et à réparer les déficits du langage correct »

Cette vision du FP comme source de la régénération de la langue nationale est reprise par P. Guiraud (1965). Ce dernier y voit la manifestation des tendances profondes de la langue contrecarrées par les interventions malencontreuses des grammariens et l'influence latinisante des puristes :

« Entre le français populaire et le français cultivé, il y a la distance de la Nature à l'Art, mais on évitera pour l'instant d'attacher à cette opposition un jugement de valeur [...] La différence tient au fait que le français cultivé se définit par des règles tirées d'une réflexion sur l'idiome et de l'expérience d'une tradition, alors que le français du peuple n'est soumis qu'aux lois naturelles qui gouvernent tout système de signes. »

Toutefois, Guiraud note qu'outre les traits résultant de l'opération des lois profondes de la langue, le FP contient des hypercorrections provenant de (imitation défectueuse de constructions du FS. C'est ainsi qu'il faut interpréter les formes interrogatives pléonastiques comme Où que c'est que tu vas?, Où c'est-ti que tu vas?, Où que tu vas? représentant l'interaction entre Où tu vas?, Où est-ce que tu vas? et Où vas-tu?.

Dans une contribution plus récente (Guiraud, 1969), l'éminent lexicologue rectifie l'image un peu simpliste de « bon sauvage » linguistique qui émane de son ouvrage Le Français populaire. Historiquement, ce que l'on dénomme FP tire en effet son origine du parler des masses ouvrières et paysannes de l'aire oïl et résulte de l'opération des lois qui déterminent tout système linguistique8. Mais les brassages sociaux du vingtième siècle ont brouillé la ligne de démarcation entre le FS et le FP. Ce dernier constitue aujourd'hui la version relâchée de la langue et il s'étend à l'ensemble de la communauté linguistique hexagonale. Il se montre plus variable que l'usage normé puisqu'il est plus perméable aux influences locales et accepte plus volontiers les déviations. Il donne une plus grande importance à la fonction expressive du langage que son congénère plus châtié et privilégie la forme locutive aux dépens de la forme prédicative. L'attitude de P. Guiraud envers les deux rejetons de l'ancien parler oïl peut paraître ambivalente. D'une part, il déclare que le FS (pour lui, le français cultivé) « a sur le français naturel toutes les supériorités d'une culture : finesse, harmonie, précision, richesse de l'expression, etc. » D'autre part, il souligne la légitimité du français « naturel » en tant qu'idiome de plein droit, ce qui implique qu'il dispose « de toutes les formes nécessaires et des plus adéquates par leur précision, leur force, leur expressivité, etc. »

Cette attitude finement nuancée envers le parler des couches sociales inférieures sera abandonnée par certains linguistes et spécialistes de l'enseignement du français langue seconde et étrangère. Ainsi, C. Stourdzé (1969) confond sociolecte et type de discours. Elle retient de l'image qu'en donne Guiraud l'aspect naturel du FP et son origine dans une strate socioculturelle particulière (« en gros [...] les Français qui n'ont pas fait d'études secondaires ») mais elle lui nie toute systématicité et homogénéité :

« [...] une langue populaire [...] dans [laquelle] formes et constructions grammaticales ne semblent obéir à aucune norme : il suffit que l'interlocuteur paraisse avoir compris le message. »

De toute évidence cette définition néglige de tenir compte du fait que tout parler en situation est soumis aux contingences de l'énonciation. Le FS capté en situation se fond-il en un continuum unique avec le FP? C'est la conclusion à laquelle semble aboutir T. Bonin (1978) dans un ouvrage sur les implications pédagogiques de la distinction entre français soutenu et français familier ou relâché (colloquial French). Elle perçoit le FS de style familier comme la forme du FP passée par le crible de la tradition puriste inculquée par l'École. Mais ce vernis superficiel ne résiste guère aux contingences de l'énonciation :

« As a result of the relative degree of familiarity, shared knowledge and freedom to express one's emotions in a spontaneous, unedited foret which are implied by the use of the colloquial style, there is a deterioration of the syntax and a correspondingly heavy reliance on suprasegmental features » (1978 : 96).




8 Pour H. Bauche (1929), le français populaire constitue un véritable sociolecte :

« Le langage populaire est l'idiome parlé couramment et naturellement dans le peuple, idiome que l'homme du peuple tient de ses père et mère et qu'il entend chaque jour sur les lèvres de ses semblables. » [retour au texte]




La notion de FS familier telle que la présente T. Bonin manque de clarté. Elle ne réussit pas à trancher sans ambiguïté sur deux questions centrales : (1) le FP est-il un sociolecte s'opposant au FS? (2) le FP se démarque-t-il du FS familier, c'est-à-dire de certains niveaux de langue, de certains styles ou de certains types de discours du français standard? En d'autres termes, lorsqu'il est soumis aux contingences de l'énonciation, le FS familier se confond-il avec le FP soumis lui aussi aux mêmes contingences?

2.3 Le continuum français populaire/français cultivé

Une récente enquête empirique de P. Behnsted (1973) permet de répondre en partie à la première question. Parce qu'il s'aligne sur l'opinion reçue selon laquelle le parler des masses exhibe une différenciation stylistique limitée, ce chercheur ne pourra pas non plus jeter de lumière sur la deuxième question9.

Selon la plupart des auteurs, le FP se distinguerait sur le plan linguistique par les traits suivants :

— Tendance à l'invariabilité : Elle est gras comme un cochon.
Elle s'est mépris.


— Temps surcomposés : J'ai eu acheté du fromage (indéfini).
J'ai acheté du fromage (défini).

— Reprise du pronom : Moi, je...; lui, il...; nous, on...

— Substitution de y pour lui : J'y dirai.

— Décumul du pronom relatif : Dimanche que vient je lui écris ma carte.
Mon mari que je suis sans nouvelles de lui.
L'homme qu'il est venu avec.


— Absence du négatif ne : Il va pas au travail.

— Interrogation : particule interrogative -ti : Viens-ti, elle vient-ti? croisements entre est-ce que et l'inversion :
Quand que tu viens?
Quand c'est-ti que tu viens?
Quand c'est que tu viens?


— Dislocations syntaxiques : Moi, c'est le patron, il nous transporte sur le chantier
Les immigrés, bon ben, qu'est-ce qui font ces immigrés?


— E muet intercalé : un infecte cigare, un filme parlant.

— Simplification des groupes de consonnes composés d'une occlusive ou /f v/ plus liquide : l'aut' jour, not' frère.




9 Selon J. Lindenfeld (1969), les locuteurs représentant les couches sociales inférieures disposeraient d'une gamme stylistique plus réduite que les membres des classes moyennes. L'enquête sur laquelle elle s'appuie contient plusieurs faiblesses méthodologiques (notamment le choix des variables linguistiques, limitées à deux traits syntaxiques définis selon la perspective transformationnelle, et une procure d'élicitation fort discutable selon laquelle les sujets devaient s'imaginer produire des énoncés sous deux types de circonstances différentes) et un nombre de témoins trop réduit pour que l'on accepte ses conclusions. Dans l'enquête qu'elle a entreprise sur la variabilité syntaxique des Français (1974), I.-B. Robach estime que la réticence de la part des membres des couches sociales inférieures à se prêter à une entrevue reflète leur faculté verbale plus limitée. [retour au texte]




P. Behnsted enregistra un groupe de Français divisé en deux catégories socioculturelles selon une variété de critères sociologiques : revenu, niveau d'instruction, etc. Le chercheur allemand partit de la supposition, fausse à notre avis, que les témoins représentant les classes sociales inférieures produisent des énoncés non différenciés du point de vue du style ou du niveau de langue. Ainsi désigna-t-il les échantillons de langue produits par eux « français populaire ». Pour les témoins issus des classes moyennes, il distingua entre le style familier et le style soutenu. Son enquête porta sur la fréquence relative des tours interrogatifs dans les questions partielles, c'est-à-dire les phrases contenant un pronom ou un adverbe interrogatif. Dans ce domaine syntaxique, le français montre un foisonnement de tours qui se regroupent sous quatre catégories : (1) l'antéposition de l'élément interrogatif avec le maintien de l'ordre sujet-verbe (Où Jean va?, Où il va?); (2) la substitution d'une proforme pour l'élément interrogatif mais son maintien en position finale (Jean va où?, Il va où?); (3) l'adjonction de la particule est-ce que au début de la phrase et l'antéposition de l'élément interrogatif (Où est-ce que Jean va?, Où est-ce qu'il va?); (4) l'inversion sujet/verbe et l'antéposition de l'élément interrogatif (Où Jean va-t-il?, Où va-t-il?).

Les résultats de l'enquête, présentés au tableau 1, mettent en cause la ligne de partage traditionnelle entre le FP et le FS. Nous notons que le FP et le FS familier (telles que ces notions sont définies par Behnsted) s'opposent au FS soutenu par une plus haute fréquence relative de l'ANTÉPOSITION et de EST-CE QUE et un faible taux d'emploi de l'INVERSION. Le FP ne se démarque du FS que par la présence des tours pléonastiques (Où qu' tu vas?, Où c'est que tu vas?, etc.) et un faible emploi de PRONOMINALISATION. En traçant de grands traits, on peut affirmer que le FS soutenu se distingue des deux autres variétés par l'emploi de l'INVERSION, le tour interrogatif le plus élaboré et le plus malaisé à manier.


Tableau 1
Fréquence relative de la distribution des
constructions interrogatives dans un corpus de français parlé


P. Behnsted ne s'est pas borné à l'observation du comportement langagier des Français; il a aussi tenté de sonder leur subconscient linguistique. Il a posé, à cet effet, plusieurs questions portant sur l'estimation subjective et intuitive des sujets quant à la fréquence d'emploi dans le discours des divers tours interrogatifs (cf. le tableau 2).


Tableau 2
Fréquence relative des constructions
interrogatives : usage réel dans un corpus de français
parlé opposé à l'estimation de leur usage
par les locuteurs


En supposant que les locuteurs interrogés appartenaient aux classes moyennes10, nous pouvons déduire de ces données une dévalorisation des tours perçus comme constituant le FP (ANTEPOSITION et PRONOMINALISATION) et une survalorisation très accusée de l'INVERSION, tournure caractérisée du FS de style soutenu.

Nous sommes donc autorisés à conclure que le FP et le FS sont des abstractions idéalisées représentant les pôles d'un continuum linguistique où toute ligne de partage ne pourrait se tracer à partir de critères strictement descriptifs. Nous nous rangeons donc à l'avis de P. Guiraud qui voit dans le terme FP la convergence de trois catégories de faits : (1) une distinction socioculturelle, le FP étant l'héritier des parlers des masses paysannes et ouvrières et reflétant la langue vernaculaire; (2) une distinction de moyens d'expression, le FP reflétant les modalités du langage parlé en situation d'énonciation; (3) une distinction stylistique, le FP recouvrant les situations où le locuteur énonce plus spontanément et se réfère moins à un corps de prescriptions langagières. Ces deux pôles du français tirent leur substance de sources différentes. Le FP s'alimente auprès des parlers régionaux et des jargons en usage dans les couches paysannes et ouvrières, l'argot du milieu en particulier; le FS puise dans les divers styles de français écrit et, malgré les interdits des puristes, dans les langues étrangères, l'anglo-américain notamment, cf. le schéma 1.


Schéma 1
Relations entre le FP et le FS



10 Il n'apparaît pas clairement dans l'étude de Behnsted si le groupe de témoins portant un jugement subjectif sur la fréquence d'emploi correspondait, du point de vue de son appartenance aux diverses strates sociales, à celui auprès duquel la totalité du corpus oral avait été recueillie. [retour au texte]




Si nous nous sommes attardé sur les notions de FS et FP, c'est pour détruire l'illusion, profondément enracinée, que ces deux termes correspondent à des réalités objectives. Ceux qui estiment que, vu les changements politiques et sociaux qui continuent de bouleverser l'ordre établi dans les aires francophones, le concept de norme hexagonale unique a fait son temps doivent prendre connaissance de sa nature fictive. Soulignons en passant que la nature fictive du FS ne le déconsidère nullement. Bien au contraire, c'est précisément le fait qu'il repose sur un corps de prescriptions et qu'il constitue une abstraction qui peut fonder sa légitimité en tant que norme supra-régionale. Certes, le FS reflète le comportement verbal de la bourgeoisie cultivée parisienne sous certaines conditions d'énonciation, mais il est fort probable qu'il donne une image aussi fidèle du comportement de bien d'autres francophones n'ayant jamais vécu dans la capitale de l'Hexagone. En ce qui concerne la notion de FP, nous tenterons de démontrer que les stéréotypes négatifs et les confusions entre les sociolectes des couches sociales défavorisées et le style familier des sociolectes plus prestigieux pèsent lourdement sur les attitudes qu'ont les francophones non parisiens et extra-hexagonaux envers les traits particuliers de leur région. Cette double démystification s'imposait avant d'aborder le point central de notre contribution, la notion de norme régionale.

3. Le français régional

3.1 Problèmes de définition et de démarcation

La reconnaissance de la spécificité régionale au sein de la francophonie est en voie de faire l'unanimité tant parmi ceux qui veillent au maintien de la bonne tenue du français que parmi ceux qui se boment à le décrire sous toutes ses manifestations. L'ancien préfet de (Orne, J. Le Comec (1981), qui se place volontiers dans le camp des défenseurs de l'idiome national, fit une large place aux vocables du terroir dans son effort de maintenir le bon usage tout en le revigorant Le linguiste belge W. Bal (1977) estime que la langue française « semble moins menacée aujourd'hui par les particularismes régionaux et la créativité populaire, foisonnement de la vie, que par les prétentions des cuistres et des snobs... ». Pour le Congolais J.-P. Makouta-Mboukou, le droit à (écart par rapport à la norme internationale fait partie intégrante de l'identité culturelle (1973 : 165) :

« Il ne faut pas que les Négro-Africains subissent simplement une langue qui leur est totalement étrangère, il faut qu'ils ne soient plus de simples et mauvais consommateurs de la langue française mais qu'ils la recréent pour la rendre accessible à leur mode de vie et à leur manière de penser. »

Mais comme le note bien Le Comec (1981 : 227), une grande langue de communication internationale, en se disséminant sur de vastes aires et en s'accommodant aux modes de conceptualisation et à la culture de nouvelles communautés, risque de se morceller et de se disperser. S'il s'ouvre aux régionalismes, le français ne se condamne-t-il pas à perdre son unité et à éclater en une variété de normes, voire de systèmes distincts? Cette question est bien à la base de toute discussion sur la reconnaissance de sousnormes régionales. Nous y reviendrons lorsque nous émettrons nos conclusions.

Définir la notion de français régional se révèle fort malaisé. D'une part, les traits linguistiques que recouvre ce terme doivent se démarquer de ceux qui caractérisent des variétés de langues localisées dans l'espace et le long de la gamme des strates socioculturelles. D'autre part, il faut identifier l'entité à laquelle s'opposera le français régional : le français hexagonal, le français « central », le français de la bourgeoisie cultivée de Paris, le français « neutralisé »?

Ch. Bruneau (cité par G. Straka, 1981 : 35) met l'accent sur la large diffusion d'un mot régional par rapport à un vocable faisant partie du patrimoine dialectal :

« Le mot régional est un mot qui est connu de tout le monde, des gens de la ville comme des gens de la campagne, dans un espace [...] comprenant plusieurs départements [...] »

L'éminent historien de la langue note aussi que les utilisateurs ne perçoivent nullement le caractère déviant d'un vocable régional. Pour eux, il fait partie du français général et, par ailleurs, n'a aucun lien avec les parlers locaux. Pour ainsi dire, il n'est repérable que de l'extérieur. Pour nous, cette définition est trop restrictive car elle excluerait les termes septante et nonante qui, bien qu'absents des répertoires productif et réceptif des francophones résidant hors de l'aire géographique comprenant la Belgique, la Suisse romande et les régions orientales de l'Hexagone, sont devenus des stéréotypes perçus comme tels par leurs utilisateurs11.

Selon un point de vue qui nous semble majoritaire, les français régionaux se définissent par rapport à un noyau central, en l'occurrence le français dit standard, correspondant soit à une variété de langue particulière — le parler de la bourgeoisie cultivée parisienne —, soit à une koinê — un français neutralisé dont l'élément central résiderait précisément dans le fait que ses traits constitutifs ne sont pas localisables, géographiquement ou socialement. Une variété régionale particulière de français consiste en un noyau central et une série d'écarts, franges périphériques et secondaires. Précisons que ceux qui souscrivent à ce point de vue limitent en général leurs observations aux traits lexicaux. Comme le fait remarquer L. Warrant (1973), qui réprouve cette approche, elle s'accompagne généralement de l'élévation d'une variété particulière du français au rang de français neutralisé et de norme de référence.




11 La définition de Ch. Bruneau ne tient pas non plus compte des différences culturelles à l'intérieur de la communauté régionale. Les locuteurs ayant séjourné hors de la région seraient plus sensibles aux traits régionaux que leurs voisins sédentaires. Pour être « opérationnalisable », la définition devrait stipuler les caractéristiques sociales des utilisateurs dont le jugement servirait de référence. [retour au texte]




Cet auteur opte pour une approche plus analytique de la définition des variétés régionales. Selon lui, elles se distinguent du parler central (ou des parlers centraux) par quatre traits : l'oralité, le provincialisme, le régionalisme et le marginalisme. Une variété régionale reflète davantage le langage parlé que le français central, dont la fixité relative est maintenue par l'écrit. Elle est provinciale par le fait qu'elle produit peu de néologismes12. Une variété régionale contient aussi des traits spécifiques à une région. Ainsi L. Warnant précise-t-il qu'il n'existe pas de français « belge » mais plutôt des variétés propres à Liège, Namur, Mons, etc. Enfin, elle est marginale puisqu'elle contient des traits qui n'ont plus cours en français central.

C. Straka aborde le problème de la définition du français régional en traçant ses sources. Les traits régionaux proviennent principalement du substrat dialectal et des langues et dialectes avoisinants. Néanmoins, le français commun fournit un grand nombre d'apports sous la forme d'archaïsmes, tels que l'acception « couloir d'entrée d'une maison » pour une allée attestée à Lyon et que l'on retrouve dans les textes de moyen français et les oeuvres littéraires modernes (Straka, 1981 : 42). Les traits lexicaux régionaux tirent aussi leur origine des glissements sémantiques, tels que l'emploi de rosette dans le sens de « gros saucisson » relevé dans la même région.

3.2 Facteurs déterminant la nature du français régional

Le sens attribué au terme de français régional reflète les premiers emplois qui en ont été faits. Quoiqu'il ait été employé pour décrire des variétés hexagonales périphériques, par exemple celles de Marseille (A Brun, 1931) ou de Toulouse (J. Séguy, 1950), ce terme a surtout été introduit pour décrire le français de Belgique (Piron, 1979). Pour la plupart des auteurs qui s'en servent, le terme de français régional se rapporte aux français en usage dans les zones périphériques de l'aire gallo-romane — Belgique, Suisse romande et val d'Aoste. Ce n'est que récemment qu'il a fait son apparition dans les discussions portant sur des variétés du français standard (en opposition au français populaire ou aux dialectes) de l'Hexagone. Mais l'on ne pourrait poser le problème de la diversification des normes du français sans faire entrer en ligne de compte les variétés d'outre-mer, tant celles de l'Afrique noire que celles du Québec ou de la Louisiane. En effet, la netteté de la démarcation des variétés régionales par rapport au français central et la probabilité de l'émergence d'une norme régionale autonome dépendent de l'écologie linguistique de la région en question.

Selon un modèle qui a encore cours, les communautés francophones s'ordonnent comme le système solaire. Gravitant autour d'un noyau constitué par le français hexagonal (bon usage) se retrouvent d'abord les parlers des ethnies francophones d'Europe, puis ceux des anciennes colonies d'Amérique et enfin les variétés franco-africaines et les parlers créoles à base lexicale française. Aux confins de ce système concentrique apparaît la francophonie culturelle disséminée à travers le monde. Willy Bal (1977) propose un modèle plus approprié où s'opposent les régions de tradition française, dans lesquelles les parlers en usage aujourd'hui remontent aux formes locales du latin, et celles qui représentent des zones d'extension de la langue, soit par son importation par des groupes francophones soit par sa superposition à des idiomes locaux à la suite de conquêtes militaires ou par le rayonnement culturel. Mais ce modèle ne tient pas compte suffisamment d'une des constantes de la dissémination du français, la superposition d'une norme exogène — en l'occurrence le francien et plus tard le parler d'un groupe social particulier de la région parisienne — sur des variétés de langues issues comme elle du substrat roman commun.




12 L. Warrant (1973) indique toutefois qu'une partie importante de la terminologie de l'industrie charbonnière du domaine francophone est issue des variétés régionales belges : houille, houillère, grisou, etc. [retour au texte]




Ainsi au lieu de la distinction : région de tradition française/région d'expansion, nous proposons l'opposition : français, langue vernaculaire/français, langue véhiculaire ou officielle. Dans les régions qui appartiennent au premier groupe, la majorité de la population autochtone pratique couramment le français tandis que dans celles du second groupe les locuteurs effectifs ne constituent qu'une faible minorité. Plusieurs conséquences, potentiellement déterminantes pour (émergence de normes locales autonomes, découlent de cette opposition : (1) le type de variations que montre le français; (2) le type de liens entre le français et les autres variétés de langue de la communauté; (3) les canaux de transmission du français.

3.3

Le français régional dans les régions de
langue vernaculaire française

Les régions où le français s'apprend au foyer forment deux sousgroupes : 1) la Belgique, la Suisse romande et le Québec, où le vernaculaire jouit du statut de langue officielle; 2) le val d'Aoste, certaines provinces canadiennes telles que le Nouveau-Brunswick ou l'Ontario, la Louisiane, la Nouvelle-Angleterre et les isolats américains13. Par son écologie linguistique ce dernier sous-groupe s'apparente aux régions où le français sert seulement de véhiculaire ou de langue officielle. En effet, dans ces régions, les variétés vernaculaires de français se trouvent laminées et sapées de (intérieur par une variabilité qui ne reflète pas, comme c'est le cas pour les territoires de langue dominante française, les usances et les parlures des divers groupes sociaux et aires géographiques ni les registres et styles14 liés à certains contextes de situation. Cette variabilité peut être caractérisée d'asystématique puisqu'elle provient soit de la connaissance imparfaite ou de l'usage défectueux des variétés vernaculaires de la part de certains locuteurs, soit des emprunts et des interférences provenant de la langue officielle dominante. Les variétés régionales de français belge et suisse — et nous serions tenté d'ajouter québécois — se révèlent bien moins marquées par le contact interlinguistique qu'on ne le pense. Pour la Belgique et la Suisse, il ne faut pas confondre multilinguisme officiel et multilinguisme de fait. Dans une très forte proportion, les francophones de ces deux pays n'emploient que leur langue maternelle. Si, comme l'a admirablement démontré J. Darbelnet (1979), (influence de l'anglais s'exerce de façon insidieuse sur le français québécois, il ne faut pas toutefois prendre pour des réalités linguistiques les échantillons macaroniques qu'offrent en exemple les collectionneurs de curiosités linguistiques telles que le marollien ou autre joual fictif.




13 Même là où il est officialisé par les statuts, comme c'est le cas en Louisiane ou au Nouveau-Brunswick, le français n'a pas l'ancrage solide d'institutions normatives, telles que l'administration ou l'école, ni de sources de renouvellement, telles que l'industrie ou les médias. Par ailleurs, les décrets l'officialisant ne sont pas toujours appliqués. [retour au texte]

14 Nous préférons l'emploi de ces deux termes plus précis à celui de niveaux de langue, qui englobe les variations déterminées par le contexte de situation et les panures. [retour au texte]




Dans les régions de langue vernaculaire française, trois types de traits régionaux sont bien accueillis par les personnes cultivées. (1) les statalismes, (2) les termes se référant aux réalités locales, (3) les traits dont l'aire dépasse les frontières d'États. Le terme de statalisme, introduit par le linguiste belge J. Pohl15, dénote les vocables se référant aux institutions propres à un État francophone particulier. Ces vocables ne se retrouvent jamais, avec le même sens, hors des frontières de l'État Ainsi en Suisse romande, pour s'aligner sur le modèle alémanique, on emploie case postale au lieu de boîte postale. Le terme bourgeois(e) y dénomme une personne ayant droit de cité dans une commune et un dicastère, un département dans une administration communale. Parmi les nombreux statalismes que signale M. Piron (1979), relevons agréation, ratification officielle d'un acte, d'une décision; bourgmestre, maire; échevin, adjoint au maire; athénée, lycée de garçons.

La deuxième catégorie de traits régionaux dits de bon aloi comprend des éléments lexicaux exclusivement Ceux-ci dénotent des réalités locales, par ex. les helvétismes roesti, type de pommes de terre rissolées, caquelon, poêlon en terre qui sert à faire la fondue, armailli, pâtre dans les alpages fribourgeois (Schüle, 1981). Bien souvent certains traits perçus comme des régionalismes (belgicismes ou helvétismes) se retrouvent dans les aires latérales de (Hexagone. Ainsi en est-il, dans le domaine de la phonologie, de (opposition entre o fermé ([o]) et o ouvert ([]) dans des paires minimales telles que peau/pot que Knecht (1979) relève non seulement en Suisse romande mais aussi dans le parier de certains locuteurs de Franche-Comté et de certaines parties de la Bourgogne (Galand, 1968). Sur le plan de la syntaxe, Knecht signale remploi de vouloir pour former le futur périphrastique (tu veux tomber pour tu vas tomber). Dans le domaine lexical, M. Piron indique que des belgicismes caractérisés tels que aubette, abri à (arrêt des transports publics, pistolet, petit pain, dont la forme ressemble à l'arme du même nom, servi pour le petit déjeuner, ou septante et nonante ont été relevés avec les même acceptions, le premier dans la région de Rennes-Nantes, le second dans le Midi et le dernier dans une vaste aire comprenant la Suisse romande et les régions orientales de l'Hexagone.




15 Signalons qu'on lui doit rune des rares descriptions de français régional abordant la morphosyntaxe (Pohl, 1962). [retour au texte]




La plupart des auteurs qui ont traité du français régional semblent s'accorder pour proscrire les traits de langue provenant du fonds dialectal, qu'il s'agisse d'usance ou de parlure. Pour M. Piron, ceux-ci caractérisent le français dialectal belge, fortement teinté par les dialectes (Ion-ain, picard, wallon) dans la zone traditionnellement gallo-romane et par le flamand dans l'agglomération bruxelloiseise16. Au contraire des traits marginaux les traits dialectaux comprennent des variantes phonologiques et morphosyntaxiques. Par exemple, le français dialectal de la Belgique fait une place importante aux distinctions de longueur dans le système vocalique, il contient des réalisations relâchées des voyelles à aperture minimale ([pIp] pour pipe, [YzIn] pour usine) et des semi-voyelles intercalaires. [tejat] pour théâtre, [nowl] pour Noël. Sur le plan syntaxique notons la tournure avoir + adjectif : J'ai bon, j'ai dur pour je le trouve bon, je l'ai bon.*

Une deuxième catégorie de traits de langue exclus des français marginaux est constituée par les termes locaux doublant un vocable du français central. Ainsi, les canadianismes patate et pois vert seraient rejetés puisqu'ils doublent pomme de terre et petit pois, respectivement. La délimitation de ces « doublets » est malaisée car souvent ils peuvent dénoter des distinctions sémantiques très fines qui pourraient échapper à l'observateur non averti. On peut se demander si les helvétismes déguiller et s'encoubler, auxquels P. Knecht donne respectivement le sens de « dégringoler » et « s'empêtrer », respectivement, n'illustrent pas un tel cas. M. Piron fait observer que les locuteurs régionaux sont sensibles aux différentes connotations des termes locaux :

« Il arrive aussi, dit-il, que le langage du Belge moyen s'approprie des termes (et aussi des expressions) empruntés au fonds dialectal; le locuteur les admet dans son français — un français qui peut n'être pas autrement marqué — parce qu'il leur prête une valeur affective, d'ordinaire plaisante, dont il désire colorer son discours. »

Il s'agit là d'emprunts, sinon d'alternance de code, qui servent à émailler le discours, analogues à l'emploi de vocables argotiques — ou considérés comme tels — par les Hexagonaux de la même couche sociale. En fait, ces « emprunts » ont une double fonction. Outre leur valeur emblématique, c'est-à-dire la connotation qu'ils apportent par leurs liens avec une certaine strate sociale ou zone rurale symbolisant l'identité culturelle régionale, ces termes apportent une certaine précision sémantique. Sans doute le snul bruxellois n'est pas n'importe quel imbécile et les méhins, des petits ennuis de santé quelconques.




16 Les belgicismes de bon aloi, englobés par les trois catégories énumérées ci-dessus, constituent le français marginal. [retour au texte]

* On dit aussi couramment avoir facile, avoir difficile pour ne pas avoir ou avoir de la difficulté. [retour au texte]




En fait, il en est de la distinction entre le français marginal et le français dialectal comme de celle entre le français de bon usage et le FP. Ces deux termes représentent des abstractions se situant aux extrémités opposées d'un continuum de variation. C'est la position que semble adopter A. Clas (1981) lorsqu'il trace des stades intermédiaires entre un canado-français identique au français central, à part quelques particularités contenues dans les canadianismes de bon aloi, et un canado-populaire joualisant :

canado-français « centralisant »
canado-français soigné
canado-français courant
canado-français familier
canado-français populaire

Au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle le parler montre une plus grande ouverture aux traits localisés, du point de vue géographique ainsi que du point de vue social bien sûr. L'on serait fort embarrassé d'essayer de trouver des traits catégoriques qui feraient basculer un échantillon de discours d'une de ces catégories à une autre. Outre le fait qu'A. Clas ne distingue pas entre les parlers québécois, acadiens ou ontariens, par exemple, on pourrait lui faire les mêmes reproches qu'aux auteurs qui négligent de distinguer entre parlure (FP), et registres et styles liés aux situations d'énonciation. On retiendra de cette distinction que dans les régions de langue vernaculaire française, il est fort probable que sera exclu de la norme régionale potentielle tout trait qui sent trop le terroir ou la forge. Paradoxalement, ce sont précisément les traits de langue ruraux et populaires qui peuvent donner au parler régional son cachet particulier :

« C'est naturellement à la panure populaire qu'il faut se référer si l'on veut saisir, dans leur tension la plus forte, les écarts qui singularisent le français de Belgique » (Piron, 1979 : 205).

Par ailleurs, pour J. Le Comec (1981), les formes les plus vernaculaires constitueraient un antidote aux poisons que sont les emprunts « indiscemés » aux langues étrangères.

Pour distinguer entre les traits de langue de bon aloi et ceux que l'on devrait reléguer à la variété dialectale de la langue, la plupart des auteurs invoquent des critères d'usage (par ex., les couches sociales qui utilisent habituellement le terme en question) ou la fréquence (encore qu'il n'existe aucune étude statistique dans le domaine du français régional). Il y a une autre catégorie qui fait partie de la tradition normative française, les critères d'ordre logique. Dans un ouvrage qui illustre le purisme éclairé, A. Sauvageot (1978) fait appel à ce type de critères pour justifier la prononciation de la consonne finale de cric et gril, prononcés [kri] et [gri] par certains cuistres. De faire sonner la consonne finale permet la différenciation des paires minimales cri/cric et gris/gril. L. Warnant se réfère à des arguments du même genre pour classer les régionalismes, ou même pour créer des néologismes. Le choix de huitante plutôt que de quatre-vingts se justifie par le parallélisme des formes septante, huitante, nonante; ce choix s'appuie aussi sur la présence de la forme franchement dialectale de huitante attestée dans le parler wallon conservateur de Malmédy. Un autre critère invoqué par Warnant est la préférence d'une forme courte ou d'un vocable simple à une locution. Par exemple, il défend le choix de drève au lieu de sa paraphrase allée carrossable bordée d'arbres, carte-vue au lieu de carte postale illustrée.

3.4 Le français régional dans les régions de langue officielle française

La variabilité qu'offre le français dans les régions où il sert de langue officielle, principale ou secondaire17, est à la mesure du plurilinguisme que l'on rencontre dans certaines de ces régions. Notre exposé portera sur l'Afrique noire, qui connaît les situations les plus variées et les plus complexes18. Aux quatre catégories de français que s'accordent à reconnaître la plupart des spécialistes de cette zone (cf. en particulier Duponchel, 1979, Renaud, 1979) — français standard ou « bon » français, français local ou régional, français dialectal (français de la rue, français du marché) et sabir (français pidginisé) — s'ajoutent les variétés marquées par l'influence des langues locales particulières ou basées sur des modèles pédagogiques eux-mêmes reflétant une approximation plus ou moins fidèle à la norme cible (enseignement primaire, alphabétisation des adultes, enseignement secondaire et supérieur, radio). La description des variétés de français et leur identification se compliquent par le métissage linguistique qui rend difficile l'attribution d'énoncés au français ou à une langue locale particulière ainsi que par la confusion des registres à l'intérieur de la gamme française.

Malgré le foisonnement de ses variétés, deux traits importants marquent le français d'Afrique noire. D'une part, il n'a pas donné naissance aux formes pidginisées relativement stables que connaissent l'anglais et le portugais, par exemple le pidgin-english du Cameroun. D'autre part, comme le souligne G. Manessy (1979 : 344-345), « [...] il n'existe pas de français sénégalais ni de français du Cameroun comme il existe un français canadien ou même un français belge. » La situation du français et la variabilité qu'il exhibe dépendent de la nature précise du plurilinguisme que l'on retrouve dans une zone ou un État particulier : le nombre de langues vernaculaires distinctes et l'importance et la diffusion des langues véhiculaires locales. La diversification linguistique et l'absence de grandes véhiculaires locales favorisent le développement de formes pidginisées de français qui assurent alors la communication interethnique. Le niveau de scolarisation et le statut des langues locales — par ex., leur emploi à l'école primaire et dans les programmes d'alphabétisation des adultes ainsi que par les mass médias — représentent des facteurs qui entrent aussi en ligne de compte.




17 Le français est la langue officielle principale, sinon exclusive, d'Haïti et de tous les États d'Afrique francophone. Il sert de langue officielle secondaire dans les pays du Maghreb, dont la première langue officielle est l'arabe, et à Madagascar, où le premier rang est détenu par le malgache (cf. Girard et Morieux, 1979; Bemananjara, 1979). À l'île Maurice, le français et ranglais partagent le statut de langue officielle (Chaudenson, 1979). [retour au texte]

18 En Haïti, le français, langue officielle, ne s'oppose qu'à une langue vernaculaire unique, le créole haïtien (Pompilus, 1979). [retour au texte]




Nous avons vu (3.3 supra) que la plupart des traits qui donnent leur cachet aux variétés régionales dans les régions de langue vernaculaire française étaient issus des dialectes. Il est tentant de poser une équivalence entre ces dialectes et les vernaculaires et véhiculaires locales de l'Afrique noire. Comme nous le démontrerons ci-dessous, cette équivalence tient certes pour le français focal, mais elle ne peut à elle seule expliquer les divergences entre le FS et les catégories inférieures de français libellées français dialectal et sabir.

G. Manessy (1981) fait état de la facilité d'intercompréhension qui unit les variétés inférieures de français africain. Cette unité reposerait sur trois séries de faits : (1) les similitudes sémantico-morphosyntaxiques entre les divers idiomes africains; (2) les survivances d'une ancienne variété pidginisée de français; (3) la restructuration inhérente à l'acquisition du français comme langue seconde.

Selon les chercheurs qui se sont penchés sur la nature du français d'Afrique, par ex Manessy (1979), Duponchel (1979) ou Renaud (1979), il existe à un niveau relativement profond une structure conceptuelle commune à de nombreuses ethnies d'Afrique noire s'exprimant par une organisation des couleurs, une mesure de l'espace, une appréhension du temps, etc., particulières. Cette base commune expliquerait que de nombreux calques, tels que il a gagné la plaie au pied, elle a gagné l'enceinte « elle s'est fait engrosser », soient compris « n'importe où en Afrique francophone ». Ce sont précisément ces calques qui creusent un fossé de non-intercompréhension entre la masse des francophones africains et ceux des régions de tradition française. De cette base sémantico-morphosyntaxique émaneraient aussi les divergences grammaticales, telles la suppression de l'article défini, la confusion des temps et des modes, et la suppression des désinences verbales, qui distinguent le français dialectal et le sabir du FS et du français local.

Le français dialectal et le sabir contiennent des traces d' une variété de contact en usage au début de la période coloniale dans l'armée et les services subalternes de l'Administration. M. Delafosse souligne la large diffusion de cette langue de traite, dénommée petit-nègre, petit français ou français tirailleur (1904 : 263-264) :

« [...] parlé par nos tirailleurs et nos employés et domestiques indigènes, et à peu près de la même façon et en Afrique occidentale [...] »

Certaines particularités morphosyntaxiques et lexicales de ce fonds pidgin évoquent des traits que partagent les créoles de l'Océan Indien et des Amériques. Relevons sur le plan grammatical l'emploi de -là postposé pour exprimer le déictique et le verbe gagner « avoir ». Parmi certains vocables pan-africains figurent ceux qui font partie du vocabulaire « des îles » noté par Chaudenson (1974) : canari « pot », marigot « cours d'eau », tornade « orage ».

Enfin, on ne saurait négliger l'apport de processus de restructuration qui se manifestent lors de l'apprentissage d'une langue seconde en situation naturelle. C'est ainsi que s'expliqueraient la post-position de -là avec valeur de déictique plutôt que de marque de genre ou de nombre et l'emploi d'un radical verbal unique et de morphèmes (dérivés des verbes auxiliaires et modaux du français) pour exprimer les diverses modalités spatio-temporelles. Ces traits reflètent des tendances immanentes de la langue que l'on retrouve dans le FP et les dialectes oïl. Ces processus engendrent de nombreux néologismes qui ne surprendraient guère si on les retrouvait dans les parlers des régions de tradition vernaculaire française : flécher « décocher une flèche », enceinter « engrosser », la boyerie « lieu où logent les boys », la doucherie « endroit où l'on prend une douche ». Notons en passant que contrairement aux calques et aux glissements sémantiques (ambiance « fête », courbure « virage », sentinelle « gardien de nuit »), ces néologismes ne produisent pas de rupture entre le FS et les variétés africaines.

Cette gamme linguistique composée de quatre touches n'est à la disposition des locuteurs que dans les régions où la juxtaposition de groupes ethniques et un grand nombre d'idiomes distincts posent des problèmes d'intercompréhension que ne peuvent résoudre, pour diverses raisons, les véhiculaires locales. La région d'Abidjan formé une telle zone, et c'est la région d'Afrique où se démarque clairement une variété de français fortement pidginisée. On ne pourrait toutefois pas affirmer qu'elle se soit constituée en un pidgin caractérisé comme le pidgin-english du Cameroun ou un créole. Ce sabir, connu sous le nom de français populaire d'Abidjan (FPA), se construit à partir des langues locales, en particulier les deux grandes véhiculaires de la région, le dioula véhiculaire et le baoulé (Duponchel, 1979). Le FPA recouvre un comportement langagier extrêmement variable et n'apparaît sous une forme relativement stable que dans des textes stéréotypés, par exemple, une rubrique caricaturale d'Ivoire-Dimanche intitulée « la Chronique de Moussa » et une adaptation de textes bibliques, les disques de l'Abbé Kodjo (Valdman, 1978 : 45). Voici, tiré de ce dernier recueil, un exemple de FPA stéréotypé :

« Lé Dié i lé défendi nous qué faut pas nous bouffé, parcé què si nous bouffé nous va mort.

« Dieu nous a défendu de manger (le fruit) car si on (le) mange, on va mourir. »

L. Duponchel (1979 : 410) estime que cet énoncé prendrait plutôt la forme :

« Dié i defendé, si tu bouffer tu vas mort19. »




19 Les graphies bouffé et bouffer, ainsi que les autres conventions graphiques employées pour représenter le FPA, sont arbitraires. En l'occurrence, elles ne reflètent aucune différence phonique. Les formes verbales proviennent de diverses formes françaises : l'infinitif, le participe passé ou les formes fléchies. [retour au texte]




En FPA, l'intercompréhension entre locuteurs de diverses langues locales tient à l'emploi d'un nombre restreint de patrons grammaticaux, par exemple remploi de va plus le radical (correspondant soit à l'infinitif, soit au participe passé, soit à une forme fléchie du FS) pour indiquer le temps futur.

L'une des conséquences de la présence du sabir en Côte-d'Ivoire est la création d'un continuum linguistique entre le français local et les langues locales. Duponchel démontre ce continuum à l'aide des énoncés suivants :

1. Il serait nécessaire de déplacer ce véhicule FS soutenu
2. Il faut pousser l'auto. FS usuel
3. Faut l'pousser c'te bagnole.
— — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — —
4. Faut pousser camion (là). Fr. local
5. Na ka pousser camion (là). Sabir
6. A ka mobili pousser.
— — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — — —
7. A ka mobili nyoni Dioula véhiculaire
8. Ke/gi/le/ k/ ça/ veut/ que/pousser/auto Alladin (langue vernaculaire de lagunes de la Côte-d'Ivoire).


Le FS et le français local correspondent aux points (1), (2) et (3) de la gamme linguistique, le français dialectal et le sabir s'étendent entre les points (4) et (6), et les parlers locaux chevauchent les points (6) et (7).

Comme c'est le cas pour les régions à langue vernaculaire française, les variétés régionales du français d'Afrique (le français local) ne se démarquent du FS central que par des divergences phonologiques et lexicales, la structure grammaticale n'étant pas touchée. Pour le français local de la Côte-d'Ivoire, Duponchel (1979 : 409) relève remploi du r roulé ([r]) au lieu de [R] et divers phénomènes prosodiques. Au plan lexical, cette catégorie de français est émaillée de termes provenant des langues locales dont un grand nombre sont particuliers à une région : kéké « bois », République Centrafricaine; mousso « femme », Mali; alcati « agent de police », Sénégal; biloko « choses, affaires », Zaïre (Manessy, 1979)20.




20 Certains vocables régionaux témoignent d'une très large diffusion. Toutefois, il peut exister des différences dans les référents de ces vocables. Par exemple, le terme foufou se réfère à divers types de mets selon les régions particulières : une pâte de mais ou de manioc servie sous la forme de boulettes au Cameroun, au Sénégal et au Zaïre; un plat local composé de banane ou d'igname écrasée en pâte au Bénin, en Côte-d'Ivoire ou au Togo; un mets composé de viande ou de poisson cuit dans une sauce au gombo et à l'huile de palme servi avec une boulette de farine de blé au Sénégal. Ce vocable se réalise aussi sous diverses formes, fufu au Zaïre et foufoui au Togo (IFA, 1981 : 129). [retour au texte]




La grande divergence entre le FS et les variétés « populaires » ou inférieures (français dialectal et sabir) du français d'Afrique et l'impression de mixité qu'offrent ces dernières s'expliquent en fin de compte par la faible implantation de la langue officielle. Cet état de chose évoque celui qui, selon le témoignage des textes de l'époque examinés par A. Brun (1931) et J. Séguy (1950), devait exister lors de la diffusion du français dans les régions occitanophones à partir du seizième siècle. En effet, la mixité caractérisait même les écrits des notaires et secrétaires municipaux qui « [...] rédigent leurs papiers en mêlant, au petit bonheur, et au courant de la plume, les termes des deux idiomes : un auxiliaire français est suivi d'un participe provençal, une phrase commencée dans une langue se continue dans l'autre » (Brun, 1931 : 5). Selon Séguy (1950 : 7-8), seuls les gens cultivés possédaient une pratique courante de la langue officielle; pour se faire comprendre des masses populaires et rurales fi fallait employer un « sabir franco-occitan ».

Dans sa description de la situation linguistique de la Côte-d'Ivoire, G. Partmann (1981) note que le FS n'est parlé que par 0,5 pour cent de la population de la nation; 5,3 pour cent des Ivoiriens ont recours au français local et 29,2 pour cent au FPA. Cette proportion de francophones étant parmi la plus élevée en Afrique francophone, tout porte à croire que dans l'ensemble des régions, la desserte des fonctions communicative, expressive ou intégrative par le biais du français se fait par l'emploi d'une variété inférieure plutôt que par le FS ou une variété régionale.

Avant de clore cette discussion sur la nature et le rôle du français régional dans les régions de langue officielle française, il nous faut répondre à la question suivante : quelles fonctions les diverses variétés de français assurent-elles vraiment? Comme il existe de nombreuses langues véhiculaires (p. ex, dioula, haoussa, sango) et que bon nombre de langues ethniques (p. ex, le bambara, le baoulé ou le wolof) servent de lingua franca, il est peu probable que les catégories inférieures de français assument la communication interethnique21. Nous nous associons pleinement avec G. Manessy lorsqu'il déclare (1981 : 87-89) :

« [...] L'emploi de la variété simplifiée est interprété non comme un simple moyen d'intercompréhension, mais comme l'expression d'une solidarité qui transcende les différenciations ethniques et dont le cadre peut être la ville, la région [...] ou bien l'État [...] »

Quant aux catégories supérieures (FS et français régional), elles sont liées aux valeurs associées à la vie urbaine et à la promotion sociale. G. Partmann, (1981) indique qu'au cours d'une enquête sur les attitudes des Ivoiriens envers les divers codes en usage dans leur communauté, 78 pour cent des personnes interrogées témoignaient favorablement envers le français ivoirien. Ces mêmes locuteurs émettaient des jugements dépréciatifs envers le FPA. Force nous est de nous ranger à l'avis de Bentolila et Gani (1981) qui perçoivent le rôle du français en Haïti comme le symbole d'appartenance à une élite et comme une langue d'apparat :




21 En Côte-d'Ivoire, notamment dans la région d'Abidjan, le dioula est connu par presque la moitié des habitants (contre 35 pour cent pour toutes les catégories de français). Mais son lien avec l'Islam (le dioula est la langue des commerçants dioula provenant du nord de la Côte-d'Ivoire) nuit au prestige de cette grande véhiculaire et explique pourquoi son rôle de langue de communication interethnique lui est repris par le FPA. [retour au texte]




« Il apparaît que le français, au sein de la population qui l'utilise à des degrés divers, a beaucoup plus une fonction symbolique signifiant les positions relatives des interlocuteurs ou la solennité d'une situation qu'une fonction effective de communication. Ceci est confirmé par le fait que le pronom personnel tu n'est pratiquement jamais utilisé en Haïti, et que, fait plus significatif, le français parlé en Haïti ne possède pas de registres de langue22. »

Il apparaît donc qu'en ce qui concerne la nature et la fonction d'une variété régionale de français, la différence principale entre les régions de langue vernaculaire française et celles où l'idiome sert de langue officielle réside dans le nombre de locuteurs capables de s'en servir comme outil de communication et comme moyen d'expression et d'intégration sociale. Dans les deux cas, il ne semble pas se creuser d'écart entre le FS central et les variétés locales sur tous les plans structuraux, les particularités locales s'exprimant par le biais du lexique; enfin, il semble émerger, pour certaines couches sociales du moins, un sentiment de loyauté envers ce qui pourrait refléter l'appartenance à un sous-ensemble particulier de la francophonie. Mais l'essor en Afrique noire des variétés de français inférieures, dont la substance et la forme trouvent leurs racines dans les vernaculaires et véhiculaires locales, est porteur d'une dislocation potentielle. En Côte-d'Ivoire, le FPA est en voie d'assumer la fonction de communication interethnique et, à moins que sa diffusion ne soit contrecarrée par les modèles plus « corrects » diffusés par l'école et les mass médias ou par la promotion d'une des véhiculaires locales, il pourrait se « créoliser », c'est-à-dire se constituer en norme autonome. Selon nous, cette dernière éventualité est peu probable étant donné les attitudes des locuteurs et la situation économico-politique régnante.

3.5 Le français langue vernaculaire infériorisée

Nous avons indiqué (supra 3.2) que les régions où le français langue vernaculaire se trouve en position d'infériorité par rapport à la langue officielle effective de l'État (les provinces canadiennes sauf le Québec, le val d'Aoste, les zones francophones des États-Unis) s'apparentaient aux territoires de langue officielle (mais non vernaculaire) française. En effet, (idiome y montre des phénomènes de mixité ainsi que d'autres traits structuraux qui rappellent ceux des variétés inférieures de français d'Afrique noire. Toutefois, du point de vue sociolinguistique, la situation du français dans ces deux types de régions « francophones » diffère considérablement. Pour illustrer notre discussion, nous nous référons à la situation du français dans les zones francophones des États-Unis, en particulier celle de la Louisiane dite acadienne.




22 Cette assertion, bien qu'elle soit émise par la plupart des spécialistes, est fort discutable et elle ne repose, en tout cas, sur aucune enquête sociolinguistique. [retour au texte]




Le français, au même titre que l'anglais, l'allemand et l'espagnol, constitue l'une des langues coloniales des États-Unis (Haugen, 1956). En effet, cet idiome s'est maintenu sur le sol américain sans interruption depuis l'arrivée des premiers colons aux XVIe et XVIIe siècles. Toutefois, cette appellation porte à confusion puisqu'elle oppose le français louisianais, qui a occupé le terrain avant l'introduction de l'anglais, au franco-canadien, introduit en Nouvelle-Angleterre par des immigrants lors de la Révolution industrielle vers la fin du XIXe siècle. En fait, dans le cas des Cadjins23 de la Louisiane, leur isolement géographique et l'industrialisation tardive de leur région ne fit que remettre à un demi-siècle plus tard leur absorption dans la société américaine de l'ère moderne. Toutes les communautés francophones des États-Unis partagent avec les groupes ethniques migrants certains traits linguistiques et sociolinguistiques qui ont déterminé l'évolution de leurs parlers :

1° un manque d'instruction et (ignorance de la forme standard de la langue;

2° l'absence de sentiment de loyauté linguistique poussé par leur infériorisation économique et sociale;

3° l'absence de contenu idéologique et de valeur symbolique se rattachant à la langue vernaculaire.

L'une des conséquences de ce statut de langue d'immigrant est la dépréciation des variétés familières de l'idiome de la part de la communauté d'accueil ou dominante ainsi que des membres du groupe ethnique lui-même. Jusqu'à une période assez récente, il n'était pas rare d'entendre des Cadjins déclarer. « Je parle acadien, mais c'est pas du bon français. » Pour les classes moyennes et les nouvelles générations, l'idiome de la communauté symbolisait les attaches à la vie rurale et à un niveau social inférieur dont ils avaient hâte de se libérer afin de participer pleinement à la « American way of life » :

« Pendant longtemps, l'identité cadjine a été un stigmate dont on ne pouvait se relever qu'en devenant bilingue et en adhérant au mode de vie américain en déménageant en ville si possible » (Larouche, 1979 : 245).

Une autre conséquence de l'infériorisation du français aux États-Unis est la réduction des domaines d'emploi. Ses locuteurs adoptent une attitude ambivalente face à la vernaculaire caractéristique des groupes « patoisants » en France. L'idiome du groupe ethnique se trouve déprécié et confiné au secteur privé, mais, complémentairement, il devient un moyen de communication et d'expression plus intime et plus chaleureux (Gardy et Lafont, 1981 : 87). Nous venons que cette dernière constatation permet une meilleure compréhension des bases du conflit au sujet de la norme pédagogique qui oppose le CODOFIL à d'autres groupes cadjins.




23 Nous optons pour la graphie cadjin (fém. cadjine), plutôt que les variantes cajun, cadien, acadien, car elle dénote plus fidèlement la prononciation. [retour au texte]




Enfin, sur le plan structural, le bilinguisme croissant des francophones d'Amérique et la situation de diglossie dans laquelle ils évoluent s'accompagnent d'une forte pression de l'anglais. Isolés de la forme standard de la langue, les Cadjins et autres Franco-Américains n'ont d'autre recours que l'emprunt massif et le calque pour exprimer des notions propres à la vie américaine ou pour créer des termes techniques. Par exemple, le parler de Frenchville, un isolat francophone de la Pennsylvanie24, est truffé d'emprunts directs : une factory « usine », des dry-goods « tissus », la next de la plus jeune « celle qui vient après la cadette ». On y trouve aussi des glissements sémantiques provoqués par le bilinguisme (Darbelnet, 1979), le vocable français assumant le sens d'un mot anglais correspondant : j'étais chauffeur devant que je viens ingénieur « j'étais servant de tender avant que je ne devienne conducteur (de locomotive) ». Ingénieur prend l'un des sens de l'anglais engineer « ingénieur, conducteur de locomotive » et devant s'aligne sur before « avant ».

Mais ce qui frappe le plus dans les parlers français des États-Unis est la fréquence d'emploi des calques. Les plus simples consistent en l'emploi de lexèmes français pour exprimer des concepts de l'anglais : ça goûte le whisky « ça a un goût de whisky », sur le modèle de it tastes like; elle est maîtresse de poste « elle est postière » basé sur postmaster ou postmistress. D'autres calques, dont l'effet est plus déstabilisateur pour l'idiome vernaculaire, reflètent des interférences syntaxiques. Ils portent en particulier sur le choix des prépositions : je vais à l'église pour quarante ans « il y a quarante ans que je vais à l'église », sur le modèle de I've been going to church for forty years, je travaille dans sa place « je travaille chez lui » calqué sur I work on his place.

D'autres tendances structurales des parlers français d'Amérique évoquent certains traits des variétés inférieures du français d'Afrique noire ainsi que des parlers créoles à base lexicale française :

1° l'élimination de la flexion verbale en faveur de l'emploi de tours périphrastiques;

2° l'estompement de la distinction de genre et de la marque obligatoire de nombre dans le système nominal;




24 La communauté de Frenchville, située dans le centre de l'État de la Pennsylvanie, fut fondée vers 1830 par un groupe de bûcherons et de fermiers provenant directement de France; la majorité de ces colons étaient originaires de t'est du pays, notamment des départements de la Haute-Marne, de la Haute-Saône, des Vosges et du Haut-Rhin (Caujolle, 1972). Elle se différencie des autres communautés francophones des Amériques par le fait que les colons n'avaient aucun lien avec les régions du nord-ouest de la France qui ont alimenté la migration française vers le Canada, la Louisiane et les Antilles aux XVIIe et XVIIIe siècles. Nous avons pu obtenir une documentation fiable pour deux autres isolats francophones des États-Unis : la région de Old Mines, Missouri (Thogmartin, 1979; Thomas, 1980) et le quartier du Carénage, à Saint-Thomas, dans les îles Vierges américaines (Highfield, 1979). [retour au texte]




3° la réduction du système pronominal par l'élimination des distinctions de cas (complément d'objet direct vs complément d'objet indirect, p. ex.), de la distinction entre formes toniques et formes atones et de certaines distinctions de personnes (tu vs vous);

4° l'emploi de la parataxe au lieu d'un système de pronoms relatifs différenciés pour indiquer les diverses fonctions syntaxiques.

C'est la présence de ces traits qui a poussé de nombreux auteurs à appliquer les termes de pidginisation ou de créolisation aux parlers vernaculaires français d'Amérique, y compris le joual. À notre sens, il s'agit là d'un emploi abusif de termes qui se réfèrent à des caractéristiques linguistiques et sociolinguistiques précises. Nous préférons interpréter ces tendances simplificatrices apparentes comme les manifestations de l'étiolement linguistique (Dorian, 1981)25. Par ailleurs, elles pourraient également avoir leur source dans le contact entre divers dialectes oïl qui aurait abouti à la formation d'une koinê populaire commune largement diffusée dans les anciennes colonies françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles (Dulong, 1970; Hull, 1974; Valdman, 1980). Dans le dernier de ces ouvrages, nous avons fait un rapprochement entre ces simplifications apparentes et la structure du français populaire. Comme nous ferons mention ci-dessous de la simplification du verbe en cadjin, nous nous contentons de laisser parler l'un des pionniers de la description du FP, H. Bauche (1929) :

« En somme dans bien des cas, la flexion ayant disparu du langage parlé, le pronom seul indique, à l'ouïe, la personne. Il est donc possible qu'un jour, dans le français parlé, si on le laisse évoluer librement et s'écarter du français traditionnel écrit, la flexion terminale soit plus ou moins complètement remplacée par un préfixe ou une préfixation qui ne serait que le pronom, plus ou moins élidé et faisant corps avec le verbe. »

Les parlers vernaculaires du français d'Amérique, ou du moins ceux de la Louisiane, constituent-ils des variétés régionales? Selon les critères invoqués par les spécialistes (cf. 3.1 supra), ces parlers, pour mériter cette désignation, ne devraient s'écarter du FS que par un nombre réduit de marques phonologiques et lexicales. D'après les descriptions, toutefois assez partielles que nous en avons, le cadjin montre de nombreux écarts syntaxiques par rapport au FS. Par exemple, le système des formes verbales est considérablement appauvri (cf. ci-dessous). On serait donc tenté de le classer parmi les patois d'où puisqu'il répond assez bien à la définition qu'en donne Ch. Bruneau (1913) :

« [...] langue d'un groupe social restreint, imposé par le groupe, avec une prononciation, un système de formes, une syntaxe et un vocabulaire déterminés. »

Par ailleurs au plan sociolinguistique il en assume aussi les fonctions, notamment celle de code pour les situations privées; par exemple, Larouche (1979) note que le cadjin s'emploie toujours entre amis mais que les locuteurs passent à l'anglais pour parler au microphone lors d'une manifestation publique indépendamment du nombre de participants anglophones.




25 Nous préférons le terme étiolement à celui, plus morbide, de language death retenu par Dorian. [retour au texte]




Mais les observateurs de souche cadjine s'accordent pour minimiser les différences entre leurs parlers et le FS. Ainsi Calais (cité par Phillips, 1979) et J.D. Faulk (1977) soulignent-ils l'intercompréhension entre le FS et les parlers cadjins, et entre les diverses variétés cadjines elles-mêmes. Faulk précise que les différences ne portent que sur la prononciation et le vocabulaire tandis que Calais note les marques phonologiques [wo] pour [wa], moi, toi, etc., et [] pour [], main, pain, vin, etc., dans le parler de la paroisse Vermillon et [h] pour ['z], jamais, déjà, manger, etc., dans celui de la paroisse de Lafourche. Pour ce dernier auteur, le cadjin ressemble au français en usage dans les milieux ruraux du nord et de l'ouest de l'Hexagone, c'est-à-dire qu'il constituerait une variété dialectale plutôt que régionale.

Examinons un aspect central de la grammaire du cadjin, l'indicatif présent des verbes, pour juger du bien-fondé du sentiment linguistique des linguistes cadjins. Les documents que nous avons pu examiner sur les parlers des paroisses d'Évangéline (Phillips, 1936), de Lafourche (Oukada, 1977), de Lafayette (Conwell et Juillard, 1963) et de Vermillon (Faulk, 1977; Abshire-Fontenot et Barry, 1979) font état d'un système de formes remarquablement homogène d'une zone à une autre. À l'exception de quelques paradigmes irréguliers, les verbes se manifestent sous une forme unique correspondant au radical présent, et pour les verbes à double radical, par exemple partent/pars, finissent/finis, vendent/vend, au radical singulier; nous offrons en guise d'illustration les paradigmes pour sauter et étendre :



Dans les paroisses de Lafourche et de Vermillon on retrouve une variante de la 3 pl. consistant en la désinence -ons [] affixé au radical présent, et pour les verbes à double radical, au radical pluriel; notons au passage que seul le pronom i(1)(z) s'emploie avec cette forme : i sot, il etd/ilz etd.

La place des parlers cadjins parmi les usances et parlures de la francophonie et leur unité ou diversité relative sont des questions cruciales dans la perspective de la revitalisation du français en Louisiane. Depuis une décennie, certains groupes locaux entreprennent, avec le soutien de la France, de la Belgique et du Québec, et sous les auspices des instances fédérales (Title VII Bilingual Education Act) et locales (Programme de CODOFIL — Council for the Development of French in Louisiana — de l'État de la Louisiane), une campagne pour rehausser le prestige du français et pour le faire revivre (Phillips, 1979; Gold, 1979, 1982). Les efforts de ces groupes se heurtent à un désaccord sur le problème de la norme à retenir pour les programmes pédagogiques.

Le CODOFIL a opté pour le FS. Cette décision s'explique par des facteurs pratiques ainsi qu'idéologiques (Gold, 1982). Lorsque fut lancé le programme CODOFIL, qui ne visait rien de moins que l'enseignement du français dans toutes les écoles primaires de l'État, y compris dans les zones totalement anglophones, la Louisiane disposait d'un nombre insuffisant d'enseignants compétents ayant une pratique courante du FS. Force fut au CODOFIL d'avoir recours aux « brigades internationales », des coopérants français et des maîtres belges et québécois dont le nombre en 1976-77 s'élevait à 130, 90 et 30 respectivement (Smith-Thibodeaux,1977). Selon l'ethnologue canadien G.L. Gold (1982), le mouvement CODOFIL s'appuie sur les classes moyennes urbaines qui ont été les premières à abandonner l'idiome ethnique pour l'anglais. Bien que ses membres possèdent une certaine compétence en français, ils ne s'en servent plus au foyer, leurs enfants ayant été socialisés par l'intermédiaire de la langue dominante. Pour eux, donc, le mouvement actuel représente bel et bien une revitalisation du français. De par leurs intérêts économiques, les classes moyennes perçoivent le renouveau du français dans une perspective instrumentale : le français ouvre une porte sur le monde francophone et, pour citer une pancarte publicitaire du CODOFIL, « c'est de l'argent en poche ». Le choix du FS, perçu comme norme internationale plutôt qu'exogène, et de l'école comme vecteur de la revitalisation, entre tout à fait dans la logique de cette perspective26.

Pour les Cadjins des classes laborieuses, fermiers et, en particulier, pêcheurs de crevettes, marins, techniciens desservant l'industrie pétrolière, le français dialectal s'est maintenu comme langue de travail. Gold (1982) déclare que pour ces strates sociales, le cadjin est un parler mâle; les femmes en démontrent une compétence moindre et un usage moins fréquent. Au sein de ces groupes, le français est un instrument de communication encore vivace; à Mamou, situé au centre d'une région productrice de coton, Gold relève une forte proportion de bilingues (52 pour cent) et un nombre appréciable d'unilingues (24 pour cent). Les fermiers et les cols bleus constituent donc le seul secteur véritablement francophone de la région puisque le parler local a conservé une gamme étendue de fonctions : communicative, expressive et intégrative. Par conséquent, ils ne voient guère l'avantage de faire apprendre à leurs enfants une variété de français qui les couperait de leur milieu familial. Par ailleurs, puisque l'anglais n'est pas toujours la langue utilisée exclusivement au foyer, ils s'attendent à ce que l'école relaie le milieu familial dans son enseignement ou son perfectionnement. Pour eux, l'anglais standard, plutôt que le FS, est l'idiome qui permet l'ouverture sur le monde extérieur.




26 Le choix de norme pédagogique se trouve compliqué par l'existence d'une variété créolisée de français, dénommée français nègre (nèg), nèg, Black French, gombo, courri-vini, etc. Il s'agit d'une variété de langue distincte du cadjin, quoique les deux parlers coexistent et entretiennent une relation de continuum. Le créole louisianais est employé principalement par des Noirs concentrés dans la paroisse de St-Martin. Toutefois, nous avons interviewé des Blancs, pratiquant aussi une variété cadjine, pour lesquels le créole constituait le vernaculaire le plus intime. [retour au texte]




Comme les départements de français de la Louisiane se sont passablement désintéressés du fait linguistique local lorsque M. J. Domengeaux27 lança le mouvement CODOFIL, il ne trouva ni études de base ni infrastructure pédagogique sur lesquelles asseoir une action massive de revitalisation linguistique. D'autre part, étant donné les préjugés envers les variétés locales de français, tant chez les représentants du groupe anglophone dominant que chez les « Créoles » francophones28, on conçoit qu'au préalable le choix d'une norme pédagogique non standard se serait heurté à une vive résistance de la part des notabilités. Il n'en reste pas moins vrai que le renouveau linguistique par le biais de renseignement du FS ne ferait que transformer les Cadjins en « simples consommateurs de la langue française », pour citer J.-P. Makouta-Mboukou (1973). Il semble qu'une certaine régionalisation de la nomme pédagogique rendrait plus accessible aux nouvelles générations cadjines le mode de vie et les manières de penser de leurs aïeux.

C'est précisément cette difficile symbiose qu'entreprend actuellement une équipe à la Southwestern Louisiona University de Lafayette (USL). L'équipe USL a préparé un manuel de français cadjin (Abshire-Fontenot et Barry, 1979), destiné à des étudiants ayant suivi le cours élémentaire de FS à l'USL, dans lequel remploi de la graphie traditionnelle s'allie à l'introduction de formes et de structures du français dialectal29. Par exemple, on y trouve le système verbal illustré ci-dessous, mais représenté conventionnellement; nous opposons les graphies utilisées dans ce manuel aux formes correspondantes de Faulk, qui fit scandale en habillant le parler de Vermillon (en (occurrence presque identique à celui de Abshire-Fontenot, originaire de la même paroisse) dans une soi-disant graphie phonétique :

ils allont eez ah lo
tu as été t'aw t
je crois pas sh-krwo paw

Les écarts syntaxiques par rapport au FS sont maintenus :

« Ça plantait juste ça qu'on avait besoin pour vivre.
Vous-autres se demande quoi il y a de différent.
Les Cadiens sont quand-même du monde qui aime la terre et les récoltes. »



27 Le fondateur du CODOFIL est un avocat d'affaires de Lafayette, ancien représentant au Congrès fédéral. [retour au texte]

28 Le terme de Créole a une large gamme référentielle en Louisiane. Traditionnellement, il s'emploie pour décrire les descendants de l'ancienne élite franco-espagnole de la Nouvelle-Orléans. Les Créoles pratiquaient une variété standard du français que certains de leurs rejetons ont préservée. Dans les régions cadjines, le terme désigne des personnes de sang mêlé : blanc-noir, blanc-indien ou diverses combinaisons de ces trois souches. [retour au texte]

29 Un autre membre de ce groupe, Barry Ancelet, professeur de folklore, a lancé un mouvement pour l'emploi littéraire des parlers cadjins. [retour au texte]




En ce qui concerne le vocabulaire, outre les vocables désignant les réalités locales (par ex., gombo), l'ouvrage conserve les formes dialectales doublant des vocables du FS : le char « la voiture », le faiseur de cannes « un récoltant de canne à sucre », le clos « le pré, le champ », la vacherie « l'élevage de boeufs », haler « tirer ». Parmi les rares vocables dont la graphie représente fidèlement la prononciation l'on retrouve asteur « maintenant »; pour les autres, le lecteur doit appliquer des règles de correspondances, par exemple supprimer les groupes de consonnes composés d'occlusives plus liquides : le sucre [syk], vous-autres [ot], il ouvre [il uv]. Il reste aux auteurs de démontrer que la norme dialectale qu'ils ont choisie n'est pas trop localisée et que, par un processus de standardisation, elle peut éventuellement coiffer toutes les variétés locales de cadjin.

La bonne conduite de cette entreprise requiert, outre des études descriptives et comparatives approfondies, une enquête sociolinguistique portant sur les attitudes des divers secteurs de la communauté cadjine envers l'emploi, à des buts pédagogiques, d'une koïnê supradialectale pouvant assumer le rôle de variété régionale de français. D'une part, cette koïnê devrait être libre de tout stigmate, c'est-à-dire qu'elle devrait être perçue comme ne comportant que de faibles écarts par rapport au FS, comme c'est le cas pour les variétés régionales des régions de langue vernaculaire française où l'idiome occupe une position dominante. D'autre part, elle devrait demeurer le symbole de l'identité culturelle de la communauté et conserver sa valeur de langue d'intimité. Les éléments d'information sociolinguistique recueillis par Gold (1982) ainsi qu'un regard sur les autres situations diglottes, telles que celles des langues régionales en France, n'autorisent guère d'envisager ce projet de standardisation avec beaucoup d'optimisme. Néanmoins, il représente une solution de compromis entre le fractionnement de la communauté cadjine en une variété de parlers localisés et le parachutage d'une norme exogène, qui se révélerait incapable de faire vibrer les fibres affectives de la communauté.

4. Conclusion

Au terme de notre tour d'horizon, nous pouvons conclure que le fractionnement du français en une multitude de variétés mutuellement intelligibles que craignent certains puristes et observateurs de la scène linguistique francophone est bien improbable. Les variétés régionales qui semblent se dégager en Belgique, en Suisse romande et au Québec ne s'éloignent pas plus du FS — norme idéalisée s'appuyant sur le parler de la haute bourgeoisie parisienne — que le parler soutenu des élites des régions excentriques de l'Hexagone. Il est important de souligner, toutefois, que ces français régionaux constituent eux aussi des normes, c'est-à-dire des variétés idéalisées, avec toutes les conséquences sociopsychologiques qu'entraîne cette idéalisation. Elles sont purgées des écarts syntaxiques et des traits phonologiques et lexicaux trop localisés ou dévalorisés par leurs liens avec le monde rural et avec les masses urbaines. Comment expliquer cette faible divergence des normes régionales en voie de formation par rapport au FS? Nous y voyons l'aboutissement de plusieurs siècles de dominance culturelle du FS. Dans un premier temps, le francien se répandant hors de son aire dialectale a détruit les bases culturelles de ses concurrents oïl. Cette phase a pris la forme de l'adoption d'une norme extérieure, associée au pouvoir politique et au prestige culturel, par les élites des régions avoisinant l'aire originale du francien. Dans un deuxième temps, et ceci plusieurs siècles plus tard, sa diffusion par l'école et par un réseau de communication plus dense a sapé les assises des parlers maux et de ceux des masses urbaines. Cette expansion en deux temps a conduit au nivellement des parlers qui dénotaient l'appartenance à une localité précise ou à un groupe social particulier et a abouti à la formation d'un éventail de variation continue entre deux pôles antinomiques, le FS et le FP. Non seulement ces deux pôles symbolisent-ils l'appartenance à des sous-groupes distincts de la communauté, mais encore coïncident-ils avec des situations d'énonciation distinctes, c'est-à-dire qu'ils marquent des registres et des niveaux de langues différents. Tel trait caractéristique du parler familier et spontané porte aussi le stigmate qui s'attache à telle strate sociale dans laquelle il se retrouve, soit de manière absolue, soit avec une haute fréquence d'emploi.

Une discontinuité pourrait s'établir entre le FS et une variété locale dans les régions plurilingues où le français sert principalement de langue administrative et scolaire. En Afrique noire, par exemple, sa faible implantation ne permet pas au FS d'assumer la fonction de communication interethnique que ne peuvent assurer, dans certaines régions, les véhiculaires locales. Comme il se transmet de bouche à bouche plutôt que par les canaux formels, le français se répand alors sous une forme pidginisée où les vocables français sont coulés dans le moule d' une syntaxe et d'une sémantique reflétant les langues vernaculaires de ses usagers. Cette forme approximative du français pourrait se créoliser, c'est-à-dire se fixer sous une forme stabilisée et répondre à tous les besoins langagiers — communicatifs, expressifs et intégratifs — d'une communauté si certaines conditions favorables se trouvent réunies; par exemple :

1° l'absence de grandes langues véhiculaires;

2° la formation d'attitudes positives de la part des utilisateurs;

3° la faible diffusion de sa forme normée, FS ou français régional.

Le type de norme qui se dégagera en Afrique noire, FS, français régional ou français dialectal pidginisé ou créolisé se scindant en un code distinct, dépend, en fin de compte, de la politique d'aménagement choisie par les divers États africains et de l'écologie linguistique des diverses zones. La pidginisation du français peut être prévenue par des actions éducatives efficaces touchant la plupart des enfants scolarisables et des adultes analphabètes. Cela ne veut pas dire que les langues locales doivent être bannies de l'école au profit du FS. Au contraire, il est fort probable qu'un enseignement de type bilingue, selon lequel le français serait introduit progressivement, se révélerait plus efficace. Par ailleurs, plutôt que le FS, la norme retenue pourrait être un français régional teinté aux plans phonologique et lexical de particularismes locaux mais s'alignant, au plan morphosyntaxique, sur le FS.

Enfin, quelle sorte de norme devraient choisir ceux qui essaient de faire revivre le français dans les régions où il sert de vernaculaire, du moins pour certains secteurs de la population, mais où il se voit exclu des fonctions administratives et véhiculaires? Avant de répondre à cette question, les planificateurs linguistiques engagés dans cette entreprise doivent résoudre le problème de « fonctionnalité ». Quelles fonctions le français pourrait-il véritablement assumer? Selon nous, les conflits de choix de nomme qui opposent les divers secteurs de la communauté cadjine tiennent à l'absence de réponses claires à cette question. S'il s'agit de mettre à la disposition des petits Cadjins et Cadjines une deuxième langue véhiculaire relayant l'anglais, le choix d'une forme relativement standard de leur idiome s'impose. Si, au contraire, le but fondamental est de renouer avec les traditions culturelles de leurs aïeux et de leur faire manier un moyen de communication encore en usage dans leur communauté, une variété dialectale est fortement indiquée. Ces deux objectifs ne sont pas nécessairement incompatibles et peuvent être reconciliés par une stratégie pédagogique bi-dialectale calquée sur l'enseignement bilingue. L'enfant utiliserait d'abord une variété localisée et serait conduit par étapes successives au maniement d'un français régional, puis du FS dans le cadre d'activités demandant l'emploi de la forme écrite de l'idiome.

En guise de conclusion, nous estimons que la régionalisation du français par la création de normes marquant la spécificité culturelle des utilisateurs de la langue commune n'aboutira pas à la construction d'une tour de Babel. Pour que la francophonie se scinde en communautés incapables de communiquer entre elles par la langue commune, il faudrait une succession d'événements cataclysmiques. C'est d'ailleurs la possibilité qu'avait entrevue A. Brun (1931 : 23), l'un des pionniers dans la description du français régional :

« Et puis, ce français régional, c'est peut-être le gemme d'une langue à venir. Imaginons que, dans les siècles prochains, les idiomes locaux, après une période de vie ralentie, deviennent des langues mortes : il y a un nouveau patois prêt à recueillir leur succession, c'est le français régional. Imaginons d'autre part, qu'à la suite d'événements historiques, impossibles à prévoir, le système moderne des nations unifiées et centralisées soit remplacé par une forme très différente des groupements humains. Le jour où notre régime, foncièrement unitaire, se disloquerait, l'unité de la langue française serait, par répercussion, compromise : quand les forces centrituges tendent à prévaloir au point de vue politique, la segmentation linguistique s'ensuit. Chaque variété de français régional se trouverait alors en position favorable pour se différencier de plus en plus des autres formes de français local qui coexistent sur notre territoire, et l'on entrevoit, sur les ruines du français commun, le pullulement de dialectes nouveaux issus de lui. »






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XXVI

Normes régionales de l'anglais*

Par Braj B. Kachru



Introduction

L'étude des normes régionales de l'anglais à travers le monde n'est pas sans rappeler la situation décrite dans l'amusante fable orientale de l'éléphant et des quatre aveugles1. Chacun des aveugles tente de décrire l'animal à partir de ce qu'il perçoit en touchant une partie du corps du grand pachyderme. Ainsi, ayant touché une des pattes de l'animal, le premier aveugle conclut que l'éléphant ressemble à un tronc d'arbre rugueux. Pour le deuxième, qui a palpé la trompe, le mammifère fait plutôt penser à une grosse corde. Le troisième, au contact du ventre bombé de l'animal, s'exclame : « Un éléphant, c'est comme un cylindre lisse. » Et ainsi de suite. Si chacun des aveugles a une juste perception d'une partie de l'animal, il est clair qu'aucune d'elles ne résume l'entité appelée « éléphant ». C'est l'ensemble de ces parties ainsi que les différents types au sein de l'espèce qui constituent l'« elephant-ness ». Cette analogie peut s'appliquer aux langues; en effet, lorsque nous étiquetons une variété (ex. américain, britannique, canadien, indien, malaisien, nigérian), nous nous plaçons, pour employer le langage des linguistes, sur le plan de l'« analyse globale », de l'analyse du « fonds commun » ou de la « koinê », termes qui sont tout aussi abstraits que « elephant-ness » ou que « dog-ness », comme le suggèrent avec à-propos Quirk et ses collaborateurs (1972 : 13) :

« Les propriétés de dog-ness se retrouvent tout autant chez le terrier que chez l'aisacien (et, devons-nous présumer, à titre égal); pourtant aucune des races canines, considérée isolément, ne possède l'ensemble des caractéristiques propres à toutes les races. De façon, analogue, il nous faut discerner un fonds commun que nous appelons anglais, qui ne se réalise en fait que dans les différentes variétés d'anglais parlées et écrites. »

La diffusion mondiale de l'anglais, de même que ses diverses fonctions dans le contexte sociolinguistique de chacun des pays anglophones rendent toute généralisation virtuellement impossible. L'origine de chaque variété régionale doit être étudiée sous l'angle des circonstances historiques et culturelles propres à chacune d'elles, et de son mode d'acquisition. Les généralisations formulées à partir d'une variété régionale sont tout aussi trompeuses que la description que font de l'éléphant les aveugles de la fable. Chaque description contribue pourtant à notre compréhension de l'« anglicité » des diverses formes d'anglais à travers le monde et de leurs contextes sociolinguistiques spécifiques.




* Traduit par Pierre Larochefe et Francine Paradis, Gouvernement du Québec, Ministère des Communications, Service des traductions. Révisé par Jean Darbelnet, Université Laval. [retour au texte]

1 À ce sujet, on trouvera une bibliographie choisie dans Kachru, 1976, 1982a et dans Smith, 1981. [retour au texte]




Avant d'aller plus loin, précisons le sens des mots « modèle », « standard » et « norme » appliqués à l'anglais.

Modèle, standard et norme

Ces trois termes sont habituellement considérés comme synonymes dans les ouvrages portant sur la didactique des langues et dans les textes normatifs sur la prononciation et l'usage. En matière d'évaluation de la langue, ces mots sont associés à la compétence langagière et ils supposent une acceptation par certains milieux.

La norme, dans le cas de locuteurs dont l'anglais n'est pas la langue maternelle, suppose implicitement la conformité avec un modèle fondé sur la langue d'une partie des locuteurs parlant leur langue maternelle. L'usage de cette partie des locuteurs est érigé en norme privilégiée pour des raisons qui sont, avant tout, extralinguistiques (instruction et statut).

En anglais, la norme prescrite n'est pas l'usage de la majorité. L'apparition d'une norme privilégiée a des raisons pédagogiques et sociales; elle n'est pas le fait d'une intervention coercitive ou structurée, comme c'est le cas pour certaines langues d'Europe et d'ailleurs.

Les normes de l'anglais

En anglais, les normes en vigueur n'ont jamais reçu de sanction officielle; leur statut tient à des raisons d'ordre social. Elles sont indirectement — et parfois directement — proposées dans les dictionnaires anglais, les manuels d'enseignement, à la télévision et à la radio, et dans le milieu de travail, lorsqu'une variété spécifique de langage est préférée par l'employeur, qu'il s'agisse de l'État, d'un employeur du secteur privé ou d'une maison d'enseignement. Ce sont ces avantages sociaux, réels ou virtuels, d'une norme donnée qui orientent le choix des parents quant au type d'enseignement qu'ils souhaitent pour leurs enfants. Prenons le cas de l'anglais des Noirs américains. Si du point de vue linguistique (ou logique) cette langue ne peut être considérée comme une variété déficiente (voir, par exemple, Burling, 1973, et Labov, 1970), elle limite, en raison de certaines attitudes sociales, l'accès aux sphères d'activités privilégiées dans lesquelles tout parent éclairé voudrait voir ses enfants travailler et réussir. Il en va de même des diverses variétés régionales d'anglais britannique. C'est donc dire que les membres d'une communauté linguistique croient que l'attachement à une norme privilégiée offre des avantages quant à la mobilité, l'avancement et le statut social. En Grande-Bretagne, les « public schools » sont devenues les défenseurs de ces normes privilégiées qu'elles s'efforcent de cultiver et de préserver.

L'absence d'un organisme structuré qui codifierait l'anglais n'a pas refroidi l'enthousiasme des partisans de la norme. C'est un fait avéré (voir Heath, 1977; Kachru, 1981b; Kahane et Kahane 1977; Laird, 1970) que les « gardiens de la langue » n'ont pas réussi à effectuer de codification, comme l'ont fait les académies française, espagnole, italienne et, plus récemment, hébraïque. Ce n'est pourtant pas faute d'avoir essayé. Au XVIIIe siècle, des deux côtés de l'Atlantique, on a tenté, à soixante ans d'intervalle, de fonder une académie qui aurait eu pour rôle de standardiser l'anglais. En 1712, Jonathan Swift adressait au « Très Honorable Robert, comte d'Oxford et de Mortimer, Grand Trésorier de Grande-Bretagne », une lettre devenue célèbre, dans laquelle il esquissait « Une proposition pour corriger, améliorer et fixer la langue anglaise ». Cette proposition était à la fois une plainte et un plaidoyer :

« Milord, je désire au nom de toutes les personnes cultivées et éduquées de la nation me plaindre à Votre Seigneurie et Premier ministre de ce que notre langue est extrêmement imparfaite, de ce que ses améliorations quotidiennes n'ont aucune commune mesure avec sa corruption quotidienne, de ce que ceux qui prétendent l'épurer et la raffiner ont surtout contribué à multiplier les abus et les absurdités et, enfin, de ce que, à bien des égards, notre langue offense chaque aspect de la grammaire. »

Mais qu'est-ce qui lui tenait le plus à coeur? Swift souhaitait que grâce à la codification, une méthode soit conçue permettant de vérifier et de fixer la langue à jamais, une fois faites les modifications qui auraient été jugées nécessaires. Les responsables de cette mission « disposeront de l'exemple des Français qu'ils imiteront là où ils auront eu raison et corrigeront là où ils auront eu tort ». Sa proposition avait pour objectif (institution de chiens de garde linguistiques :

« Outre la grammaire, où nous nous permettons de très nombreux écarts, ils noteront un grand nombre d'impropriétés grossières qui, bien que permises par (usage et employées couramment, doivent être rejetées. De même, ils rencontreront de nombreux mots qui doivent absolument disparaître de notre langue, bon nombre d'autres qui doivent être corrigés, et sans doute beaucoup d'archaïsmes de longue date qui mériteraient d'être rétablis en raison de leur vigueur et de leur sonorité » (Swift, réimpression 1907 : 14-15).

La seconde proposition du genre fut soumise en 1780 par John Adarns au Continental Congress d'un autre grand pays anglophone, les États-Unis. Plus précise que celle qu'avait présentée Swift, cette proposition prévoyait la création d'une « institution publique » ayant pour tâche « de raffiner, de corriger, d'améliorer et de fixer la langue anglaise » (1856 : VII : 249-250). Comme je l'ai déjà mentionné ailleurs (Kachru, 1981b : 38-39), cette proposition était presque une réplique de celle de Swift. Si le projet de ce dernier n'a pas eu de suite, à cause du décès de la reine Anne, celui d'Adams a carrément été rejeté parce que, comme le fait remarquer Heath (1977 : 10), « les pères fondateurs croyaient que la liberté de (individu de faire des choix et des changements linguistiques était, pour ce jeune pays, un atout politique extrêmement plus important que ne (aurait été la décision de l'État de retirer cette liberté à l'individu ». On adoptait donc « comme politique de ne pas en avoir ».

Avec le recul, on constate que cette impuissance à créer une académie anglaise eut des avantages. En effet, l'absence d'un organisme officiel de codification linguistique éliminait au départ toute possibilité de résister à la norme officielle. Car il n'est pas facile de contrer les moyens de codification subtils et psychologiquement efficaces qui incitaient à établir une norme pour l'anglais.

Il est donc justifié de prétendre que chaque variété naturelle identifiable d'anglais peut produire sa norme. L'identification peut se fonder sur les caractéristiques formelles dont témoignent la prononciation, le lexique ou la grammaire d'une variété donnée. Du point de vue linguistique, l'« américanité » de l'américain est reconnaissable; du point de vue géographique (politique), on peut parler d'anglais canadien ou d'anglais australien. Évidemment, nous n'ignorons pas que ces grandes catégories se divisent en sous-variétés. Les variétés naturelles de l'anglais sont les suivantes : l'américain (182 millions), l'australien (13 millions), le britannique (55 millions), le canadien (13 millions) et le néo-zélandais (3 millions).

Mais, en réalité, la question est plus complexe. En effet, même les variétés naturelles de l'anglais sont chargées d'une longue tradition de polémique quant à la désirabilité d'un modèle exogène ou endogène. Cette controverse, qui a entraîné un débat fascinant, aux États-Unis par exemple (voir Kahane et Kâhane, 1977; Mencken, 1919), est d'un intérêt particulier pour celui qui étudie la fidélité et les attitudes langagières. Deux modèles (normes) principaux ont émergé de ces controverses : la prononciation anglaise standard (PS)* et l'anglais standard américain (ASA).

Ces modèles se sont répandus pour deux raisons. Du point de vue des attitudes d'une part, le prestige des locuteurs de ces variétés a provoqué leur imitation par d'autres personnes. Du point de vue pédagogique, ils constituaient deux modèles de prononciation solidement étayés. On trouve déjà chez Jones (PS) et Kenyon (ASA) entre autres2, des manuels et des descriptions orthoépiques et lexicographiques valables.

La prononciation anglaise standard a été appelée tour à tour « anglais de la BBC », (pour British Broadcasting Corporation), « anglais soutenu » et « anglais scolaire »3. Ce dernier terme fait référence à ces vieilles institutions typiquement britanniques qui, comme le souligne Abercrombie (1951 : 12), « sont elles-mêmes uniques ». La PS s'acquiert en grande partie inconsciemment et c'est pourquoi, toujours selon Abercrombie, « il n'y a pas lieu de l'enseigner délibérément »4. Toutefois, c'est toujours elle qui a constitué la principale norme pédagogique dans la diffusion de l'anglais britannique à l'étranger, en particulier pour la préparation de cours sur rubans magnétiques et disques, ainsi que pour les manuels de prononciation.

Mais le statut de cet accent, et le terme employé pour le désigner, prêtent à controverse. De même, le « jugement social » à l'origine de sa popularité et de son prestige est remis en question, car, après tout, cet accent n'a jamais reçu de sanction officielle. Cependant, la PS constituait, pour le gouvernement et les services diplomatiques, l'accent recommandable et il était abondamment utilisé par l'omniprésente BBC. Mais, devant la transformation du contexte britannique, Abercrombie (1951) oppose trois arguments valables à la PS. D'abord la reconnaissance de cette variété standard constitue « un anachronisme dans la société démocratique actuelle » (p. 14). Deuxièmement, elle instaure une « barrière des accents » rappelant la barrière raciale, et cela, pour bien des gens qui sont du bon côté de la barrière, semble parfaitement raisonnable (p. 15). Enfin, il n'est pas si certain que la PS représente « l'anglais des gens cultivés », puisque les locuteurs utilisant la PS sont « de nos jours dépassés en nombre par ceux qui ne parlent pas la PS et qui sont quand même, sans nul doute, cultivés » (p. 15).




* En anglais, Received Pronunciation (RP) (N.d.l.r.). [retour au texte]

2 Voir aussi, entre autres, Krapp, 1919. [retour au texte]

3 L'expression « public school » doit être replacée dans son contexte britannique, où elle indique en fait récole « privée ». [retour au texte]

4 Voir aussi Gimson, 1962 et Ward, 1929. [retour au texte]




Outre-Atlantique, l'emploi du terme « américain standard » porte à confusion puisqu'il s'applique à différentes parties des États-Unis et à la plus grande partie du Canada. L'américain standard est parlé par 90 millions de gens habitant le centre et l'ouest des États-Unis et du Canada. Les raisons qui poussèrent Kenyon à faire la description de l'américain standard étaient pratiquement à l'opposé de celles de Jones, son prédécesseur britannique. Comme je l'ai indiqué ailleurs (Kachru, 1982a : 34), Kenyon est « conscient du tort fait par les manuels de prononciation normatifs et élitistes » et il s'inquiète de ce que « nous considérions des règles de prononciation comme faisant autorité sans même vérifier leur validité ni l'habilité de leurs auteurs à les promulguer » (1924 : 3). Il s'en prend donc à la doctrine de la correction, à la validité des « jugements » normatifs et des « avis » sur la prononciation. Il croit à juste titre que la cause sous-jacente de ces jugements réside dans la tendance qu'ont les gens à se laisser influencer par « certains types d'enseignements scolaires, par l'usage inconsidéré de manuels de grammaire et de rhétorique, par une utilisation inintelligente du dictionnaire et par les manuels d'anglais correct, dont chacun suit sa doctrine favorite (et particulière) » (1924 : 3).

Kenyon exprime clairement la disparité évidente entre la norme et le comportement linguistiques et il affirme avec raison que, « fort probablement, aucun être intelligent ne s'attend vraiment à ce que des gens cultivés du Sud, de l'Est et de l'Ouest prononcent de la même manière. Pourtant, il n'est pas rare que l'on critique ouvertement, ou par un silence méprisant, la pronondation de gens cultivés d'autres régions que la sienne » (1924 : 5). Dans son optique, qui simplifie à l'excès sans doute, le remède à cette situation réside dans l'étude de la phonétique, par laquelle la personne « a tôt fait d'apprendre, non seulement à ne pas critiquer les prononciations qui diffèrent de la sienne, mais aussi à les pressentir et à leur porter un intérêt respectueux et intelligent ».

Quelle est donc, alors, la norme généralement acceptée en anglais? Il y a plusieurs façons de répondre à cette question complexe et chargée d'émotivité. Ward (1929 : 1) adopte une position extrême lorsqu'elle dit de la langue standard que « personne ne peut la définir adéquatement, parce qu'il n'existe rien de tel », ce qui, on s'en doute, ne recevrait pas nécessairement l'aval de Daniel Jones. Strevens (1981 : 8) propose une réponse très différente : à son avis, dans le cas de l'anglais, « standard » ne signifie pas « imposé », ou encore « langue de la majorité ». Selon lui, l'un des aspects intéressants de l'anglais standard est « que dans toutes les communautés où l'anglais se parle, ceux qui ne parlent habituellement que l'anglais standard sont en minorité; dans toute la population anglophone, les locuteurs qui s'en tiennent au seul anglais standard sont en nombre infime » (1981 : 8). Il semble donc que « le phénomène de (anglais standard existe et perdure malgré l'absence de tout programme de standardisation conscient ou coordonné » (p. 8).

En dépit de tout cela, les dictionnaires et les manuels continuent d'indiquer des préférences orthoépiques, grammaticales et lexicales. D'ailleurs, parler de l'usage de la « minorité », ce n'est pas seulement évoquer une quantité numérique, mais aussi une attitude préférentielle. En effet, ce n'est pas parce qu'un usage est courant qu'il est psychologiquement ou socialement accepté.

Le matériel didactique et le programme de formation des maîtres n'enseignent en rien la « tolérance linguistique » à l'égard des variétés régionales importées ou des usagers de variétés que l'on juge différentes des variétés standard. C'est, comme nous l'avons déjà dit, le cas de l'anglais des Noirs (ou des autres ethnies) aux États-Unis. En Grande-Bretagne, ce comportement est depuis toujours la règle face aux usagers des variétés régionales.

Norme s'appliquant aux diverses formes d'anglais importé

L'apparition de variétés importées de l'anglais est étroitement liée à l'histoire du colonialisme. Pour raisons d'attitudes l'anglais du colonisateur, une fois introduit dans le réseau linguistique d'un pays, devenait la norme privilégiée. Mais en fait la « nomme » proposée par les représentants du suzerain n'était pas toujours la variété standard de l'anglais. Dans nombre de cas, en particulier dans les couvents et les écoles de mission, l'anglais des professeurs d'anglais n'était pas leur langue maternelle car ils se recrutaient chez les Belges, les Français ou les Irlandais5.

D'une façon générale donc, les formes d'anglais importé s'inspirent de deux modèles. Dans une grande partie de l'Asie, de l'Afrique et des Antilles, la majorité des locuteurs pour qui l'anglais est une langue acquise ont adopté le modèle britannique. D'autre part, c'est, entre autres raisons, le colonialisme (Philippines, voir Llamzon, 1969 et Samonte, 1981; Puerto Rico, voir Zentella, 1981), le commerce (Japon, voir Stanlaw, 1982) et la proximité géographique (Mexique, Cuba et d'autres parties de l'Amérique latine) qui ont imposé le modèle américain à certains pays.

Cependant, ces modèles étaient auréolés d'un mythe. En fait, il est douteux qu'un modèle homogène ait jamais été introduit dans les colonies. Au contact des administrateurs coloniaux, des enseignants et des militaires, les indigènes étaient mis en présence d'un nombre déroutant de variétés d' anglais. Ainsi, les « locuteurs natifs » de l'anglais n'ont jamais formé qu'une fraction du personnel enseignant dans la majorité des colonies; on sait qu'en Asie du Sud, leur nombre était infime et que leur rôle dans l'enseignement de l'anglais fut négligeable.

Types d'anglais importé

Présenter les variétés importées d'anglais en fonction d'une dichotomie entre anglais naturel et anglais importé serait trompeur et irréaliste. Dans une étude antérieure (Kachru, 1982e : 37), l'auteur a proposé de considérer ces variétés sous quatre aspects, à savoir. l'acquisition, le contexte socioculturel, la motivation et la fonction. Cet éventail peut se subdiviser de la façon suivante :


Voir tableau


Certains auteurs (voir Catford, 1959; Halliday et coll., 1964) ont déjà proposé une autre distinction valable entre l'anglais langue première, l'anglais langue seconde et l'anglais langue étrangère. La langue seconde et la langue étrangère ont été tour à tour qualifiées de variétés institutionnalisées et de variétés fonctionnelles (voir en particulier Kachru et Quirk, 1981; Kachru 1981 et 1982e). Cette distinction est importante puisqu'elle nous amène à la question des standards exogènes et endogènes des anglais importés.




5 Les locuteurs natifs n'étaient que très rarement des locuteurs de la PS; ainsi, un bon nombre d'entre eux venaient d'Écosse, du Pays de Galles, d'Irlande. [retour au texte]




C'est en fonction des frontières politiques (ex. anglais indien, ceylanais, kenyan) ou des grandes divisions géographiques (ex. anglais africain, anglais de l'Asie du Sud et anglais de l'Asie du Sud-Est) qu'une variété importée acquiert son identité6. Les désignations du premier type (indien et ceylanais) qui dépendent des frontières politiques ne nous renseignent pas beaucoup. En effet, cet étiquetage laisse croire à une multiplicité des formes d'anglais, morcellement qui n'existe pas en réalité. Grosso modo, les démarcations entre variétés sont déterminées par les caractéristiques linguistiques et culturelles communes à une région donnée. En ce sens, les termes « anglais africain », « africanisation » (voir Bokamba, 1982) ou « sud-asiatisation » (voir Kachru, 1969 [1978] et 1982b) s'avèrent plus appropriés. Mais, là encore, ces termes ne sont utiles que parce qu'ils renseignent sur les traits communs à divers niveaux au sein des variétés régionales. S'ils reflètent la réalité, ils le font au même titre que les termes « anglais américain » et « anglais britannique », et pas davantage. Ils marquent l'hétérogénéité linguistique d'une région et ils rassurent, jusqu'à un certain point, ceux qu'effraie ce qu'il est convenu d'appeler le morcellement de la communauté linguistique anglophone.

Ainsi, nous constatons qu'il existe, pour une région géographique donnée, une variété « standard » ou « soutenue » comprenant plusieurs sous-variétés. Il y a donc un continuum dans l'anglais, en pays bilingues (Kachru, 1965). Les sous-variétés se reconnaissent à la région, à l'ethnie, au niveau d'instruction, à la fonction, etc. Il existe d'ores et déjà des études identifiant les sous-variétés régionales, celles du Nigeria par exemple (Bamgbose, 1982), du Kenya (Zuengler, 1982), de l'Inde (Schuchardt, 1891 [1980]; Kachru, 1969 [1978] et 1982c), de Singapour, de la Malaisie (Platt et Weber, 1980; Wong, 1981; Tay et Gupta, 1981) et des Philippines (Llamzon, 1969 et 1981).

L'usager d'un anglais importé peut changer de variété selon ses interlocuteurs. Un Indien instruit parlant l'anglais pourra chercher, en s'adressant à un Anglais ou à un Américain, à se rapprocher le plus possible d'un modèle d'anglais naturel, alors qu'il passera, pour communiquer avec un collègue de ses compatriotes, à la variété régionale d'anglais soutenu; il pourra même indianiser son anglais pour s'adresser à un marchand, un chauffeur d'autobus ou un employé de bureau. Ce sont là des degrés d'approximation de la norme qui dépendent du contexte, de l'interlocuteur et de la fonction de l'acte de parole.

L'existence d'un continuum dans les variétés importées est connue depuis près de cent ans (voir Schuchardt, 1891 [1980]) et a fait l'objet de diverses études (pour l'anglais de l'Asie du Sud, voir Kachru, 1965 et suivants; pour une bibliographie générale, voir Kachru, 1982c et 1982e). Strevens résume bien la question en prenant pour exemple l'anglais indien :

« Le médecin indien (pakistanais) qui communique facilement en anglais avec des collègues lors d'un colloque international, utilise une sorte d'"anglais indien" ... dans lequel l'anglais standard est parlé avec un accent régional. Le commis indien, dans ses rapports quotidiens, épistolaires ou verbaux, avec ses compatriotes, emploiera un "anglais indien" qui n'est pas l'anglais standard et il le fera avec un accent régional ou local. Le camionneur qui, à l'occasion, utilise l'anglais comme langue des échanges, a recours à un "anglais indien" qui n'est rien d'autre qu'un pidgin. C'est le deuxième de ces trois exemples qui illustre l'"anglais indien" typique et qui s'attire de fréquentes critiques de la part du corps enseignant. Mais ces critiques sont-elles justifiées? En fait, l'efficacité d'une variété se vérifie en dernière analyse par sa capacité à assurer la communication entre ses usagers. Il est évident que ce type d'"anglais indien" ne saurait être employé par le spécialiste qui s'adresse à un auditoire international; par contre, au niveau régional, il répond fort probablement aux besoins des usagers, comme le font toutes les variétés et les accents locaux » (voir aussi Kachru, 1981a).




6 Pour d'autres précisions voir Kachru, 1982c et « Introduction : The Other Side of English », dans 1982e. [retour au texte]




Il n'est pas facile d'établir le nombre de locuteurs des diverses formes d'anglais importé à travers le monde (qu'il s'agisse de variétés régionales ou de pidgins). En fait on ne dispose d'aucune source sûre à ce sujet puisque l'anglais s'apprend partout dans le monde et de multiples façons. Certains l'apprennent dans des « ateliers d'anglais », dans les bazars, de gens qui savent à peine le parler, tandis que d'autres, plus fortunés, suivent les leçons de professeurs hautement qualifiés qui leur offrent des conditions d'apprentissage idéales. Quelles que soient les statistiques réelles, le nombre de gens bilingues s'accroit rapidement et l'anglais s'est élevé au rang de langue universelle (voir Kachru, 1981b) grâce, surtout, à son utilisation comme langue importée. La diffusion de l'anglais se poursuit et se trouve maintenant entre les mains de locuteurs dont il n'est pas la langue maternelle; ce sont eux qui planifient et coordonnent la mission de l'anglais dans le monde en développement. Le tableau qui suit, même s'il ne tient compte que des usagers qui sont inscrits dans les établissements traditionnels, donne un aperçu de la répartition géographique de l'anglais dans le monde.

Étude de l'anglais langue seconde
Pays Étudiants (en millions)
Inde 17,6
Philippines 9,8
U.R.S.S. 9,7
Japon 7,9
Nigeria 3,9
Bengla Desh 3,8
Afrique du Sud 3,5
République fédérale d'Allemagne 2,5
Malaisie 2,4
France 2,4
Indonésie 1,9
Mexique 1,9
Corée du Sud 1,8
Pakistan 1,8
Kenya 1,7
Ghâna 1,6
Brésil 1,6
Égypte 1,5
Québec 1,5
Thaïlande 1,3
Taiwan 1,2
Sri Lanka 1,2
Pays-Bas 1,1
Iran 1,0
Tanzanie 1,0
__________
Source : Gage et Ohannessian (1974).


Évolution des normes régionales

Il est impossible de reconstituer avec précision l'évolution historique des modèles régionaux d'anglais. C'est plutôt l'évolution des attitudes à l'égard de ces variétés qu'il faut analyser. Il s'agit en quelque sorte de faire le constat d'un comportement linguistique qui a toujours existé, mais dont le statut n'était pas reconnu. Les Indiens, les Africains, les Malais et les Philippins n'ont d'ailleurs jamais cessé d'être partagés entre mythe et réalité depuis que l'anglais s'est introduit dans leur système d'enseignement et leur répertoire linguistique. En effet, la plupart des universitaires se faisaient les défenseurs d'un standard exogène sans se rendre compte qu'eux-mêmes affichaient, et du même coup apprenaient à leurs étudiants, un accent régional très marqué. Mais, ce qui est plus important encore, les innovations régionales en matière de vocabulaire et de prononciation (ex. africanismes, indianismes) acquéraient peu à peu droit de cité.

Cependant, le conflit d'attitudes à l'égard des variétés régionales a toujours persisté. C'est pourquoi l'étude du développement d'un modèle ne peut se limiter aux différents stades qui ont permis à une norme d'acquérir un statut en quelque sorte ontologique. Ces changements d'attitude ont été étudiés par Kachru (1982a); aussi nous contenterons-nous de résumer très brièvement la question en l'assortissant d'une mise en garde. Ces stades ne sont pas nettement définis et ne s'excluent pas les uns les autres; ils dépendent surtout de l'ampleur de la diffusion de la langue importée et de l'institutionnalisation de la variété en question. Il semble que le premier stade soit marqué par une non-reconnaissance de la variété régionale et par un sentiment d'indifférence à son égard. Le deuxième stade est celui de la reconnaissance de la variété régionale (indien, ceylanais, kenyan) que, cependant, on se défend de parler soi-même, ce qui révèle un net écart entre norme et comportement. Au troisième stade, cette attitude s'atténue et une opposition se dessine entre les tenants de la variété régionale et ceux du standard exogène (voir Kachru, 1982a : 39-40). Le phénomène ressort d'ailleurs clairement des données qui suivent, tirées d'un sondage effectué auprès d'usagers de l'anglais indien.


Tableau 1 - Tableau 2 - Tableau 3


Enfin, une fois atteint le dernier stade, le matériel pour l'enseignement de l'anglais est adapté au contexte local; l'anglais n'est plus enseigné seulement dans le but d'intégrer l'autre culture, mais plutôt de mettre les étudiants en présence de la leur. Il s'agit d'utiliser une langue de l'« extérieur » à un usage « intérieur ». La « fenêtre sur le monde », ou « la langue des livres », devient une fenêtre sur sa culture, son histoire et ses traditions propres. De plus, la variété crée ses propres registres et devient, ne serait-ce que pour une minorité, un instrument de création (voir Kachru, 1981x, 1982c et 1982d). L'anglais devient en ce sens partie intégrante des traditions littéraires et culturelles régionales (voir, par ex., Sridhar, 1982).

Les différents niveaux de la norme

En général, le mot « norme » ne s'applique pas exclusivement aux niveaux phonétique et phonologique. La variété peut en effet se distinguer par des caractéristiques propres au lexique, à la grammaire ou au discours. Toutefois, c'est d'abord et avant tout la prononciation (appelée généralement « accent ») qui fait l'objet de critiques et d'intolérance; c'est surtout à cet aspect de l'usage que sont consacrés les manuels. Souvent les traits qui caractérisent le lexique, la syntaxe, la grammaire et le discours d'une variété sont stigmatisés comme des « fautes ». Plusieurs études ont déjà été consacrées à ce sujet et je ne m'y attarderai donc pas ici (voir Kachru, 1982b).

Ce n'est qu'au cours des années 1960 qu'est étudiée dans les ouvrages de linguistique la question de la différence entre « faute » et « déviation » au sujet des anglais importés. (Pour une bibliographie et une discussion, voir surtout Kachru, 1982a.) La déviation à différents niveaux est directement fonction du degré d'« indigénisation » (voir Kachru, 1981a et Kachru et Quirk, 1981). L'attitude face à l'indigénisation est fonction pour sa part du degré d'institutionnalisation de la variété, qui dépend, à son tour, de sa diffusion et de sa pénétration dans un contexte donné. La diffusion d'une variété consiste dans son usage dans différents contextes culturels, éducatifs et commerciaux. Plus l'éventail des fonctions est vaste, plus il se développe de sous-variétés. Par « pénétration » nous entendons l'enracinement du bilinguisme dans les diverses couches de la société.

Les attitudes qu'engendrent les caractéristiques propres à une variété (lexicales et grammaticales, par exemple; voir Smith, 1981; Kachru, 1982e; Bailey et Goriach, 1982) dépendent, dans une large mesure, de ce que cette variété est utilisée comme langue première ou comme langue seconde. Qualifier un mot, ou une forme, d'américanisme, d'australianisme ou de canadianisme, c'est une façon d'indiquer qu'il y a déviation par rapport à l'anglais de la mère-patrie. L'histoire des conflits d'attitudes, même à l'égard des variétés naturelles transplantées, est extrêmement intéressante et a fait l'objet de nombreux ouvrages d'érudition ou de vulgarisation8. Celle des variétés importées et institutionnalisées est toutefois plus complexe. Dans ces variétés, la déviation est depuis toujours qualifiée de « faute » ou d'« erreur ». Par tradition, c'est le locuteur parlant sa langue maternelle qui fixe les limites linguistiques ou contextuelles de l'acceptable9.




8 Pour discussion sur le sujet et références, voir entre autres Finegan, 1980; Heath 1977; Kahane et Kahane, 1977; Kachru, 1982e; Mencken, 1919. [retour au texte]

9 Comme j'ai maintes fois traité de ce point, l'assortissant d'exemples (Kachtu, 1965 et suivantes), je ne m'y attarderai pas ici. [retour au texte]




Il est manifeste que, dans le cas de l'anglais, la notion de « locuteur natif » a une valeur douteuse10. L'anglais étant utilisé par des gens de culture et de langue différentes dans une multitude de contextes internationaux et nationaux, il convient d'examiner les « déviations » dans le cadre de ces contextes fonctionnels, ce qui soulève une autre question essentielle à la compréhension des rapports existant entre les variétés régionales et la norme : quelles sont les causes des déviations?

Dans les variétés régionales importées, il n'est pas possible de considérer systématiquement les déviations comme des aberrations linguistiques résultant d'une déficience d'apprentissage. Cette généralisation hâtive aurait le tort de faire oublier les causes sous-jacentes profondes qui sont à l'origine des innovations, et reviendrait à passer outre au contexte dans lequel fonctionne la langue. L'acculturation d'une variété se produit sur une certaine période de temps et dans un cadre qui, incontestablement, est « non anglais »11. (On trouvera un certain nombre d'études de cas dans Kachru, éd., 1982e.) La langue anglaise n'est plus un véhicule de la culture occidentale; elle ne sert plus que marginalement à répandre les modes de vie américain et britannique. En 1956, le linguiste britannique J.R. Firth faisait remarquer à juste titre (Firth 1956, in Palmer 1968 : 97) :

« ... L'étude de l'anglais couvre un domaine si vaste qu'elle doit être circonscrite pour être réalisable. Premièrement, l'anglais est une langue internationale dans les pays du Commonwealth, dans les colonies et aux États-Unis. L'anglais est international en ce sens qu'il véhicule le mode de vie américain, et peut être appelé "américain"; mais il véhicule aussi le mode de vie de l'Inde et il a été déclaré récemment langue indienne dans le cadre de la constitution fédérale. Dans un autre sens, son internationalisme s'étend non seulement à l'Europe, mais aussi à l'Asie où il s'approprie de plus en plus le rôle de langue de la politique, et en Afrique où il est le véhicule de différents modes de vie. Deuxièmement, et c'est à dessein que je dis deuxièmement, l'anglais est le véhicule de ce qu'il est devenu un lieu commun d'appeler le "mode de vie britannique". »




10 Notons, par exempte, le commentaire de C.A Ferguson (dans Kachru 1982e : vii) :

« Depuis longtemps, la linguistique — les linguistes américains en particulier — font une place privilégiée au "locuteur natif" et le considèrent comme la seule source vraiment fiable d'information linguistique, qu'il s'agisse des textes dépouillés par les descriptlvistes ou des intuitions du théoricien qui les traite. Pourtant, une grande partie des communications verbales dans le monde s'effectue par l'intermédiaire de langues qui ne sont pas, la "langue maternelle" du locuteur, mais bien sa seconde, troisième ou ennième langue... À vrai dire, tout ce mythe du bcuteur nattt et de ta tangue maternelle devrait sans doute disparaître tout simplement de la panoplie de mythes qu'entretiennent les linguistes sur le langage. » [retour au texte]

11 Voir Kachru, 1965 et suivantes pour une analyse de ce phénomène du contexte sud-asiatique; pour l'anglais africain, voir Bokamba, 1982 et Chishimba, 1981. [retour au texte]




Ainsi donc, l'anglais est un instrument qui, dans ses diverses manifestations — en Orient comme en Occident — subit des adaptations culturelles. En Asie du Sud, l'anglais traduit le mode de vie, les systèmes administratif et pédagogique de l'Inde, du Sri Lanka, du Pakistan. Les caractéristiques formelles indigénisées acquièrent un contexte pragmatique et un cadre de référence nouveaux, tous deux fort éloignés de ceux qu'elles possèdent dans les cultures américaine et britannique. Dans diverses études (voir Kachru, 1965 et suivantes; en particulier, 1982b) j'ai donné un certain nombre d'exemples où les déviations tiennent à la « signification sociale » du texte, signification propre à la culture dans laquelle l'anglais fait office de langue importée. Je me permets d'en citer ici les extraits pertinents (1982b : 329-330) :

« L'acculturation semble procéder de deux opérations. L'une entraîne la déculturation de l'anglais, tandis que la seconde produit l'acculturation dans un nouveau contexte et donne à l'anglais une identité propre dans son nouveau rôle. Les Indiens, parlant de leur anglais, expriment ce double processus par le composé sanskrit dvija (deux fois né). (À l'origine, ce terme s'appliquait aux brahmanes, pour qui l'initiation devait constituer une seconde naissance.) Firth (1956 in palmer 1968 : 96) a donc raison d'affirmer que "l'Anglais doit se désangliciser", tout comme, pourrions-nous ajouter, l'Américain doit "désaméricaniser" son attitude face à de telles variétés pour pouvoir mieux comprendre cette acculturation des formes d'anglais (voir Kachru, 1982c).

Cette insertion de l'anglais dans de nouvelles nonnes culturelles et linguistiques de communication nous fonce à réviser nos paramètres linguistiques et contextuels pour comprendre les nouveaux types de langues et de discours. Ceux qui sont étrangers à ces cultures doivent effectuer une mutation de variétés pour pouvoir saisir la façon de parler et d'écrire ces variétés. C'est un état de fait qu'il n'est pas possible d'appliquer les nommes d'une variété à une autre. Lorsque je dis "norme", je ne fais pas allusion aux seules déviations formelles (voir Kachru, 1982a), mais bien à l'univers sous-jacent au discours qui fait de l'interaction linguistique un plaisir et lui confère une "signification". Il s'agit de tout le processus qui consiste, comme le dit Halliday, à apprendre "comment signifier" (1974). Nous sommes là en présence d'un concept profondément culturel. Idéalement, pour comprendre la pensée d'un bilingue et son utilisation du langage, il faudrait être soi-même bilingue et biculturel, pouvoir réagir de la mème façon aux événements, aux normes culturelles et interpréter (usage de la L2 dans le cadre de ce contexte; il faudrait percevoir comment le contexte culturel se manifeste dans la forme linguistique, dans le nouveau registre stylistique et dans les présupposés qu'a le locuteur sur les énoncés faits dans la L2. C'est vraiment tout un programme!

De façon générale, cette redéfinition de l'identité culturelle des variétés importées a été négligée. Les études dont ce domaine a fait l'objet se résument, essentiellement, à trois types : le premier, et naturellement le plus important, puisque ces études portent sur les questions pédagogiques, interprète toute déviation comme un manquement à la norme et, partant, comme une "faute". Le souci de la norme y est tel que toute innovation étrangère au code du locuteur parlant sa langue maternelle est considérée comme une aberration linguistique et que bout locuteur qui commettrait trop souvent ce genre de fautes, ferait preuve d'insuffisance ou d'aliénation linguistique. Le deuxième type d'études s'attache aux caractéristiques formelles sans chercher à les rattacher à leur fonction ni à identifier les causes contextuelles des innovations. Ce fossé entre emploi et usage a masqué bien des facteurs sociolinguistiques importants. Le troisième groupe d'études s'intéresse aux "littératures de contact", expression sans doute calquée sur celle des "langues de contact". Ces littératures sont le produit de communautés linguistiques multiculturelles et multilingues et débordent la littérature anglaise pour englober les "littératures en langue anglaise". La plupart de ces études s'attachent plus aux thèmes qu'au style. » (Pour plus de précisions, voir Sridhar, 1982.)

Norme et intelligibilité

L'un des principaux avantages d'une norme est d'assurer l'intelligibilité (voir Nelson, 1982; Smith, 1979)12 entre locuteurs de différentes variétés régionales d'anglais. À ce titre, la norme serait vitale à la communication. Selon moi, s'appuyer avec le moindrement de rigueur sur le concept d'intelligibilité pose au moins trois problèmes. Premièrement, bien que ce terme soit omniprésent dans les traités pédagogiques et les études sur l'apprentissage des langues secondes, il désigne malheureusement l'aspect le moins étudié et le plus nébuleux des situations interculturelles et interlinguistiques. Deuxièmement, toute la recherche faite sur les variétés d'anglais langue seconde porte principalement sur la phonétique, en particulier sur les phonèmes. Nelson (1982) s'est penché sur les limites des recherches de cet ordre. Pour leur part, les interférences qui nuisent à l'intelligibilité à d'autres niveaux, en particulier dans les unités significatives, ont à peine. été étudiées (voir Kachru,1982b). Troisièmement, lorsqu'il s'agit de l'anglais, il faut préciser clairement qui est en cause dans l'interaction linguistique. Quel rôle joue le verdict du locuteur parlant la langue maternelle lorsqu'il s'agit de juger de l'intelligibilité d'énoncés émanant de locuteurs non anglophones de naissance, d'énoncés qui remplissent une fonction « intranationale », en Asie ou en Afrique, par exemple? Les actes de parole conformes à une variété donnée sont essentiels à la communication, comme l'ont montré Chishimba (1981) et Kachru dans divers travaux (1982e). Certes, pour les échanges internationaux, il serait justifié d'affirmer que le modèle pourrait être le locuteur idéal parlant sa propre langue. Mais, lorsqu'il s'agit de variétés institutionnalisées, ce locuteur n'est pas partie à la situation de parole réelle. Les emplois régionaux sont fonction du contexte de chacun des pays où l'anglais se parle, et la ressemblance phonétique n'est qu'un aspect de l'acte de langage. L'étendue des champs lexicaux et les caractéristiques stylistiques et rhétoriques de la variété sont foncièrement différentes de celles que connaît le locuteur natif.

Combien d'usagers des variétés institutionnalisées recourent à l'anglais dans leurs échanges avec des anglophones de naissance? J'ai montré dans le cadre d'une étude pilote (Kachru, 1976 : 233) que, de tous les usagers de l'anglais indien, seule une fraction a des contacts avec des locuteurs dont l'anglais est la langue maternelle. Ainsi, chez les membres du corps professoral des universités et collèges étudiés, 65,64 % n'avaient que des rapports occasionnels avec des anglophones de naissance, tandis que 11,79 % n'en avaient jamais. Seulement 5,12 % des usagers affirmaient avoir des contacts quotidiens avec cette catégorie de locuteurs. Je tiens toutefois à souligner que cette enquête ne portait que sur un groupe très restreint d'usagers indiens de l'anglais, c'est-à-dire des professeurs d'anglais enseignant au niveau supérieur (voir Kachru, 1975a et 1976). Une enquête portant sur des professeurs qui n'enseignent pas l'anglais donnerait des résultats différents, surtout au niveau supérieur. Alors, quelle est donc la nature du problème? La question est plus complexe que la recherche veut bien le laisser croire.




12 On trouvera une liste exhaustive de références sur cette question dans Nelson, 1982. [retour au texte]




Il n'est certes pas question de traiter la question du point de vue d'une norme unique. Comme dans le cas des variétés naturelles, l'intelligibilité des variétés institutionnalisées (importées) d'anglais est sujette à un continuum. L'intelligibilité au sein d'un groupe élargi dépend de divers paramètres sociolinguistiques relatifs à l'aire géographique, à l'âge, à l'instruction et à la situation sociale. Ward (1929 : 5) esquisse la situation en Grande-Bretagne :

« Il semble évident que, dans un pays de la taille des Îles britanniques, tous les locuteurs utilisant l'anglais devraient être en mesure de se comprendre. À l'heure actuelle, il n'en est rien : celui qui parle le cockney n'est pas compris de celui qui parle le dialecte d'Édimbourg, Leeds ou de Truro, et même les locuteurs qui s'expriment dans le dialecte de régions encore plus rapprochées que celles-là auront encore du mal à se comprendre. »

Cette remarque, faite il y a plus de cinquante ans, a conservé toute sa valeur. On pourrait même ajouter qu'aux États-Unis, le pluralisme ethnique, culturel et linguistique rend la situation encore plus complexe (voir Ferguson et Heath, 1981). Si maintenant nous étudions le cas de l'anglais langue seconde en Afrique, en Asie ou dans le Pacifique, le tableau devient extrêmement confus.

Mais, sur le plan pratique, le problème a tout de même un bon côté. En effet, ce qui apparaît comme une situation linguistique complexe en Grande-Bretagne, en Amérique, en Afrique ou en Asie du Sud, se simplifie pour autant que l'on modifie sa perspective. À l'aide de son diagramme conique (reproduit dans Ward, 1929 : 5) Daniel Jones a montré qu'à mesure que nous nous rapprochons du sommet, les divergences qui subsistent sont tellement infimes que seule une oreille très exercée peut les discerner (Ward, 1929 : 6). Ward avance l'argument de la « convenance ou adéquation » (p. 7), alléguant que « le dialecte régional peut suffire aux gens qui n'ont pas besoin de sortir de leur milieu géographique. »

Je vois ici un parallélisme très net entre les variétés naturelles d'anglais et ses variétés importées et institutionnalisées. L'intelligibilité est relative, selon que l'on considère la sous-région, la nation, les divisions politiques de la région (ex. Asie du Sud, Asie du Sud-Est) ou, enfin, le monde dans ses échanges internationaux. Il est vrai que l'anglais standard, que ce soit celui de l'Inde, de Singapour, du Nigeria ou du Kenya, n'est pas identique à la PS ou à l'ASA; il est différent et il est normal qu'il le soit. Est-ce que ces variétés posent des problèmes d'intelligibilité plus graves que ceux que rencontre, par exemple, un Néo-Zélandais discutant avec un Américain du Midwest?

Dans certaines situations, les marques distinctives sont des indices souhaitables de l'identité. En effet, ces marques formelles assurent une identité régionale et nationale et favorisent la prise de contact immédiate entre les habitants d'une même région ou d'un même pays. La volonté de préserver ces marques distinctives se reflète dans les propos du délégué de Singapour aux Nations Unies, T.T. Koh : « ... Lorsque l'on est à l'étranger, que ce soit à bord d'un avion, d'un autobus ou d'un train, on distingue immédiatement à son accent un Malais d'un citoyen de Singapour. Pour ma part, j'ose espérer que lorsque des compatriotes m'entendent parler à l'étranger, ils devinent immédiatement que je suis de Singapour » (cité dans Tongue, 1974 : iv). Il y a près d'un demi-siècle, le linguiste britannique J.R. Firth (1930 : 196) formulait la même idée dans un contexte plus large et en termes plus forts. Il rejetait « l'anglais honteusement négatif » qui « masque effectivement l'origine sociale et géographique ». Il allait même plus loin, accusant de telles tentatives « de supprimer tout ce qui est vital dans le langage ».

Attitudes à l'égard des normes régionales

Arrêtons-nous un instant à étudier l'attitude de deux groupes différents à l'égard des normes régionales de l'anglais. Le premier groupe est constitué de locuteurs dont l'anglais est la langue maternelle et dont le jugement en cette matière a toujours été considéré comme primordial. L'attitude de ce groupe se manifeste de trois façons : d'abord dans le matériel didactique qu'il produit à l'intention des locuteurs étrangers. Jusqu'à récemment, ce matériel visait à faire connaître au lecteur la culture occidentale (britannique ou américaine), situation qui tend à se modifier lentement. Deuxièmement, l'attitude de ce locuteur transparaît dans les ouvrages destinés expressément à la formation des professeurs d'anglais langue seconde : les auteurs de ces ouvrages ne font aucun effort pour montrer l'institutionnalisation de l'anglais dans d'autres cultures ou pour dépeindre les contextes non occidentaux où l'anglais s'est indigénisé. Troisièmement, ce groupe mentionne à peine la littérature à laquelle les anglais importés ont donné naissance et l'usage qui pourrait être fait de ce corpus littéraire. Les études sur l'anglais dans les différentes cultures se situent, ou bien dans la ligne extrême d'un Prator par exemple (1968), ou bien dans celle de Smith (voir en particulier l'introduction de Kachru et Quirk). Le point de vue exposé par Smith (1981) ou Kachru (1982e) n'est partagé que par un petit nombre et n'est donc pas représentatif de l'ensemble des linguistes.

Le fait que les usagers des anglais importés n'aient pas fait montre d'une fidélité commune à l'égard des nommes régionales ne signifie pas qu'il n'y ait pas eu réflexion sur le sujet. Le vieux désaccord sur le comportement linguistique réel et la nomme s'est modifié et on est de plus en plus conscient de l'aspect pragmatique du langage. L2 débat est tantôt directement, tantôt indirectement relié à la question. Loin d'être nouveau, son origine remonte au moment où fut reconnue l'institutionnalisation de l'anglais et que cette langue — malgré l'attitude qui régnait envers le suzerain britannique — passait au rang d'élément important du répertoire linguistique régional.

Ainsi, en Inde, le pédagogue et spécialiste de l'anglais Amar Nath Jha, disait, en 1940, de façon presque ironique :

« Puis-je... me permettre de plaider en faveur de l'usage, du maintien et de la promotion de l'anglais indien?... Avons-nous quelque raison d'avoir honte de l'anglais indien? Qui donc, dans les Provinces-Unies (Uttar Pradesh) ne comprendra pas le jeune homme qui, ayant mérité un freeship au collège, dit qu'il va se joindre à la teachery profession, et qui, après quelques années, est engagé dans la headmastery? De même, pourquoi devrions-nous adopter mares nest et nous objecter à horse's egg, si fréquent dans les colonnes d'Amrita Bazar Patrika? Pourquoi devrions-nous dire all this, alors que this ail est dans l'ordre naturel que suggère l'usage de notre langue? Pourquoi insister pour que yet suive though, alors qu'en hindoustani, nous utilisons l'équivalent de but? Faut-il condamner la phrase qui suit parce qu'elle n'est pas conforme à l'anglais, alors qu'elle traduit littéralement sa version dans notre propre langue? I shall not pay a pice what to say of a rupee. Y a-t-il quelque motif rationnel de rejeter family members et d'accepter members of the family? Un peu de courage, un peu de détermination et un sain respect de nos langues propres et nous aurons avant longtemps un anglais indien viril et vigoureux » (cité dans Kachru, 1965).

Dustoor (reproduit dans Dustoor, 1968 : 126; voir aussi Kachru, 1982c) affirme de façon encore plus catégorique que « notre anglais aura toujours une saveur plus ou moins indigène. Il faut s'attendre à ce que dans notre imagerie, notre choix des mots, dans les nuances de sens que nous leur conférons, nous soyons différents des Anglais autant que des Américains ».

Il n'existe pas d'études empiriques approfondies sur ce que pensent les maîtres, les étudiants et les pédagogues d'un standard exogène. Cependant, dans les régions où l'anglais est institutionnalisé (ex. Afrique, Asie, Pacifique), les pédagogues ne manquent pas de discuter de cette question entre eux, ou de l'aborder par ricochet lorsqu'ils traitent d'autres sujets relatifs aux variétés régionales. Bamgbose (1971 : 41) indique clairement qu'au Nigeria « le but n'est pas de produire des usagers de la prononciation standard (en supposant que ce soit possible)... Nombre de Nigérians trouveront affectés, voire pédants, leurs compatriotes qui parlent comme des anglophones de naissance ». Au Ghâna, on attendra d'un Ghanéen instruit qu'il emploie, comme le dit Sey (1973 : 1), la variété soutenue régionale qui n'est pas, toujours selon Sey, « le genre d'anglais qui s'efforce avec ostentation de ressembler à la PS... ». L'imitation de la PS « est mal vue, perçue comme mauvais goût et pédanterie ».

L'imitation de standards exogènes tels que la PS et l'ASA provoque la même réaction en Asie du Sud. Au sujet du Sri Lanka, Passé (1947 : 33) note ce qui suit :

« Il est à souligner également que les Ceylanais qui parlent l'"anglais standard" sont en général impopulaires. Il y a plusieurs raisons à cela : ou bien ceux qui le parlent appartiennent à la classe privilégiée et ont une bourse bien garnie ui leur permet de fréquenter les écoles et universités anglaises; ils déplaisent onc trop pour qu'on les imite; ou bien, assez péniblement, ils ont acquis pour des raisons d'ordre social ce genre de parler, et ils sont considérés comme de vulgaires imitateurs de leur modèle. Ils sont isolés par leur anglais, que la majorité de leurs compatriotes ne peuvent ou ne veulent parler... L'anglais standard est donc assez mal perçu lorsqu'il est parlé par un Ceylanais. »

Depuis une cinquantaine d'années, on favorise plutôt la norme régionale au Sri Lanka (voir Kandiah, 1981). Aux Philippines, « le type d'anglais parlé par les Philippins cultivés, et acceptable dans les milieux cultivés, est l'"anglais standard philippin" » (Llamzon, 1969 : 15).

Les observations qui précèdent montrent que l'adhésion inconditionnelle à un standard exogène est contraire aux attitudes en vigueur. Dans la plupart des cas, les débats sur le sujet portent spécifiquement sur la norme de la langue parlée. L'innovation lexicale pour sa part a toujours été reconnue comme légitime et comme étant un signe d'indigénisation. (J'ai traité de cette question en détail dans Kachru, 1973, 1975 et 1980.) Cependant, l'indigénisation ne se révèle pas que dans la phonologie et le lexique. Comme je l'ai mentionné ailleurs (voir Kachru, 1982 : 7), elle se manifeste aussi dans les collocations, dans la simplification ou la surgénéralisation syntaxiques, et dans l'emploi de procédés stylistiques ou rhétoriques indigènes. Bref, l'indigénisation confectionne à la langue importée un nouvel environnement Qui est en droit de remettre en question la justesse (ou l'acceptation) de formations telles que swadeshi cloth, military hotel (hôtel où l'on sert de la viande) ou lathi charge dans l'anglais indien, de dunno drums, bodim bead, chewing-sponge ou knocking fee en Afrique, ou encore de minor-wife dans l'anglais thaïlandais?

Conclusion

Si le débat sur la norme en matière d'anglais régionaux n'est pas terminé, il tend à se détourner de la codification et à devenir plus réaliste (voir Strevens, 1981). De plus, tant dans les esprits que dans la pratique pédagogique, les variétés importées soutenues tendent à se voir reconnaître et défendre de plus en plus (voir Kachru, 1982e et Smith, 1981). Une distinction s'établit entre l'usage national et l'usage international de l'anglais, et les innovations indigènes sont maintenant perçues comme des ressources stylistiques essentielles aux différentes littératures de langue anglaise. L'opinion évolue et, de plus en plus, les variétés régionales sont considérées, non plus comme déficientes, mais bien comme différentes.

Il importe de se rendre compte que plusieurs tendances marquent la diffusion actuelle de l'anglais. En effet, comme nous l'avons indiqué plus tôt, l'anglais risque de compter bientôt plus de locuteurs le parlant comme langue acquise que comme langue maternelle. Ces locuteurs majoritaires sont de tous niveaux; certains sont bilingues, d'autres parlent un très mauvais anglais. Cependant, chaque sous-variété joue son rôle fonctionnel. Deuxièmement, la diffusion de l'anglais est, dans une proportion croissante, l'oeuvre de ces usagers étrangers qui ont instauré des normes différentes de la PS et de l'ASA. Dans certains cas, les déviations tiennent à des raisons économiques ou autres, comme l'absence de professeurs compétents et le manque de matériel pédagogique. C'est ainsi que la norme américaine ou britannique n'est jamais enseignée aux élèves qui apprennent l'anglais. Dans d'autres cas, la reconnaissance de la norme régionale sert d'antidote contre la saveur « coloniale » et « occidentale » que l'on associe à l'anglais; c'est là une façon d'exprimer ce que l'on pourrait appeler « l'émancipation linguistique ». Mais il y a encore d'autres causes plus importantes. En effet, il semble que ce soit là la façon dont fonctionnent les langues; rappelons le cas du latin, qui nous a donné les langues romanes, et du sanskrit qui, malgré une codification stricte, a engendré de nombreuses variétés régionales en Asie du Sud. En outre, il est indubitable que l'apparition de nouvelles littératures de langue anglaise (littératures de contact) a contribué à la « normalisation » de l'anglais dans le monde. Les innovations les plus intéressantes sont le résultat de contacts de ce genre.

La complexité des fonctions de l'anglais dans les différentes langues et cultures rend forcément incomplet tout propos sur sa nature internationale. Ainsi, la morale de la fable orientale de l'éléphant et des quatre aveugles devrait nous servir d'avertissement et nous inciter à effectuer, avec tout le sérieux qui s'impose, des études empiriques sur les différentes cultures de façon à saisir l'ensemble de la situation.






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