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LA NORME LINGUISTIQUE

LA
NORME
LINGUISTIQUE

Textes colligés et présentés par

Édith Bédard et
Jacques Maurais






XXVII

La codification de
l'anglais canadien

Par Grace Jolly



« Though in many respects [...] Canadian English follows British rather than United States practice, and has a modest area of independent lexical use [...] in many other respects it has approximated to AmE [Arnerican English], and in the absence of strong institutionalizing forces it seems likely to continue in this direction. ».

— Quirk, Greenbaum, Leech and Svartvik

« The Canadian writer must uninvent the word. He must destroy the hornonymous American and English languages that keep him from hearing his own tongue. But to uninvent the word, he knows, is to uninvent the word. He writes then, the Canadian poet [...] knowing that to fail is to fail, to succeed is to fail. »

— Kroetsch

Il m'a semblé utile de commencer le présent article sur la standardisation de la langue anglaise au Canada par ces deux citations. La première est le commentaire objectif et détaché des linguistes britanniques qui nous ont donné A Grummar of Contemporary English (Quirk et al., 1972 : 18). La seconde est le constat poignant et paradoxal d'un écrivain canadien en quête d'un langage authentique qui puisse exprimer son milieu et son époque (Kroetsch, 1974 : 1).

L'anglais canadien : une langue anglaise

L'anglais canadien, avant tout, est une variété d'une langue supranationale extrêmement répandue et influente. En effet, quel que soit l'aspect considéré — le nombre et la puissance de ses usagers, sa diffusion géographique ou encore sa fréquence d'utilisation dans les ouvrages scientifiques ou littéraires —, Quirk et ses collègues estiment que la langue anglaise est avant toutes choses la plus internationale des langues, que c'est aussi la langue des échanges qui a, par rapport à toutes les autres langues vivantes, le moins de spécificité culturelle ou politique (1972 : 6). À côté de cette langue supranationale, ou internationale, coexistent diverses nonnes nationales bien distinctes, dont les variétés britannique et américaine sont les mieux définies et les plus solidement établies. Il existe par ailleurs d'autres normes nationales, moins distinctes et moins institutionnalisées, comme celles de l'Écosse, de l'Irlande, du Canada, de l'Afrique du Sud, de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande, parmi lesquelles l'anglais écossais, avec son pendant littéraire, le lallans, est le mieux établi et sans doute le plus viable de tous.

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Traduction. Lily Gaudreault
Révision : Francine Paradis et Jean Darbelnet

Les auteurs de A Grammar of Contemporary English considèrent que la position de l'anglais canadien face à l'américain est comparable à celle de l'anglais irlandais (hibemo-anglais) et de l'anglais écossais face à l'anglais britannique. La proximité et la force de la communauté majoritaire, la mobilité de la population et les liens culturels et économiques étroits sont autant de facteurs qui contribuent à inhiber la formation de caractéristiques linguistiques distinctes dans les petites communautés et à les entraîner dans le courant dominant (Quirk et al., 1972 : 18). Toutefois, la littérature, l'attitude de la communauté et de solides traditions en matière d'enseignement, peuvent contribuer à maintenir les différences, comme le montre l'exemple écossais.

Il est vrai que les langues anglaises parlées de part et d'autre de la frontière canado-américaine ne diffèrent que sous très peu d'aspects, si bien que certains linguistes les ont simplement assimilées sous la rubrique « langue américaine standard » (General American). il est vrai aussi que les forces normalisatrices qui pourraient différencier les variétés canadiennes de l'américain sont extrêmement faibles. Cependant, les caractéristiques linguistiques seules ne suffisent pas à déterminer à quelles langues standard appartiennent des variétés parfois issues d'une même langue supranationale. La langue standard se définit par des critères sociolinguistiques, et non uniquement linguistiques, et si faibles soient-elles, les forces normalisatrices sont néanmoins présentes et leur effet global est souvent imprévisible.

Conscients du fait que la différenciation d'une langue est souvent le résultat à long terme d'un isolement social ou géographique, Quirk et ses collègues conduent au phénomène inverse, à savoir que le contact intense entre les communautés américaine et canadienne de langue anglaise doit nécessairement provoquer la concordance de leurs langues. Mais Labov, par ses études exhaustives de l'américain, fait apparaître sous un nouvel éclairage l'incidence du contexte social sur l'évolution linguistique :

« [...] la diversification des dialectes persiste en dépit de l'omniprésence des médias et du contact étroit des groupes sociaux en présence. Le fait que le phénomène de diversité linguistique n'est pas automatiquement associé à l'isolement porte à croire qu'il est peut-être également relié au processus normal de communication directe » (1972 : 324).

L'observation de l'anglais canadien, qui dans son évolution continue « d'osciller » entre les deux principales tendances linguistiques anglophones, peut nous apporter de nouvelles clés pour la compréhension de la convergence et de la différenciation linguistiques.

L'anglais canadien : une langue canadienne

La pluralité des opinions qui ont cours quant au statut de l'anglais canadien par rapport aux diverses langues anglaises du monde, et la difficulté de le situer de l'un ou l'autre côté, américain ou britannique, révèlent bien la nature difficile et complexe de « la codification de l'anglais canadien ». L'anglais canadien fut tour à tour considéré comme un anglais britannique corrompu, une branche de l'américain, une langue transitoire devant tôt ou tard s'assimiler à celle de son puissant voisin, une langue nationale existant de plein droit, une langue en gestation, inexistante encore, ou une vue de l'esprit, fruit d'une imagination nationaliste optimiste.

Il y a cinq ans, lorsqu'on proposa la création d'un cours d'anglais canadien de deuxième et troisième cycle à l'Université York, un professeur anglophone originaire d'un pays du Commonwealth répondit : « L'anglais canadien, cela n'existe pas. Les Canadiens, je les comprends parfaitement! »

À cela, on ne peut que rétorquer : « Non, pas parfaitement. » Malheureusement, les universitaires qui nient l'existence de l'anglais canadien, prétendant comprendre parfaitement les Canadiens anglais, sont plus nombreux que l'on ne voudrait. Dans la préface de The Gage Canadian Dictionary, (1973 : vi), Avis souligne :

« ... Certaines personnes, particulièrement celles qui arrivent du Royaume-Uni, nient que (anglais parlé au Canada puisse prétendre à une certaine autonomie. D'autres encore, qui elles-mêmes parlent l'anglais canadien, sont néanmoins convaincues que l'anglais britannique représente la seule norme acceptable. Pour elles, l'idée que des Canadiens instruits établissent leur propre norme de langage est à la fois une trahison et une dérision. »

Bien peu de choses ont changé depuis qu'Avis écrivit ces lignes. En 1981, la plupart des auditeurs qui ont téléphoné à la Société Radio-Canada pour se plaindre de présumées fautes d'usage, s'exprimaient dans une variété d'anglais britannique, et nombre d'entre eux affirmaient « que jamais pareille erreur ne se serait produite à la B.B.C. ».

Voilà pour les gens de l'extérieur. Il s'en trouve pourtant un parmi les nôtres qui persiste à dire que « l'existence de l'anglais canadien est illusoire, et que toute tentative d'imposer une norme fictive serait faite au mépris des parlers régionaux, comme celui qui est en usage à Terre-Neuve » (Story, 1972 : 322).

Svejcer, pour sa part, qui dénie également un statut particulier à l'anglais canadien, affirme que les particularités linguistiques de l'anglais canadien ne ressortissent pas aux types de variation de forme et de fonction caractéristiques des langues standard, mais constituent au contraire des variantes hybrides. Parlant des zones hybrides, il fait remarquer que

« ... il faudrait évidemment y inclure le Canada, pays où l'anglais canadien ne comporte que très peu de traits distinctifs qui lui sont propres et qui, en plus, subit la pression des variantes britannique et américaine, cette dernière étant nettement prédominante » (1978 : 17).

Dans son ouvrage intitulé Canadian English : Origins and Structures, J.K. Chambers a judicieusement mis en parallèle un article de Marton Bloomfield (1975 [1948] : 3-11) et un de M.H. Scargill (1975 : 12-15) qui représentent les deux pôles du débat actuel sur les origines de l'anglais canadien. Bloomfield, tout comme Alexander, le mentor d'Avis (1962 [1940] : 173), traite l'anglais canadien comme une branche de l'américain standard, tout au plus, et ne suggère d'approfondir son étude qu'en vue de mieux comprendre l'histoire de l'anglais américain. Dans l'article que nous avons cité, et dans d'autres plus récents, notamment dans Short History of Canadian English (1977), Scargill attribue aux colons britanniques des XVIIIe et XIXe, siècles un rôle capital dans la formation de l'anglais canadien, et bien qu'il ne nie pas l'influence américaine, il situe son impact à une époque ultérieure. En 1959, Schlauch écrivait que les variétés régionales de l'anglais américain et canadien sont issues des diverses formes d'anglais parlées par les colons aux XVIIIe et XIXe siècles en Amérique; elle restreint toutefois son étude à des données recueillies aux États-Unis, puisqu'au Canada il n'existe toujours aucune documentation à ce sujet (1959 : 179).

En 1954, Walter Avis, doyen des linguistes lexicographes canadiens, a décrit l'anglais canadien comme étant le prolongement de la langue parlée dans le Nord des États-Unis, mais comportant suffisamment de caractères différents propres pour constituer une aire linguistique secondaire au sein d'une aire englobante (1975 : 68). Il en donne la description suivante :

« [...] un dialecte qui s'apparente à l'anglais américain à certains égards et à l'anglais britannique à certains autres, et comporte en même temps un grand nombre de composantes purement canadiennes » (1978 : 39).

Selon lui, cette « mixité » aurait ses racines dans l'histoire de la colonisation au Canada.

Donc, pour arriver à définir l'anglais canadien, à la fois si proche et si différent de l'américain, il serait utile de rappeler rapidement quelques jalons de la colonisation au Canada anglophone.

Selon nous, la particularisation de l'anglais canadien ne résulte pas uniquement de l'histoire de la colonisation du Canada anglophone, mais aussi du fait que la communauté anglaise a été en contact avec la vaste communauté canadienne-française. Nous étudierons successivement certains aspects de l'anglais américain, de l'anglais britannique et du français canadien qui ont contribué à façonner l'anglais canadien.

Les origines de l'anglais canadien : influences de l'américain

La chronologie des événements qui ont marqué la langue au Canada, publiée récemment par Blair Neatby (1972 : 24), commençait, de façon arbitraire, en 1867, l'auteur ne trouvant avant la Confédération aucun point de départ clairement défini. Or, pour l'étude de la langue anglaise au Canada, il y a bel et bien un point de départ la Déclaration d'indépendance des États-Unis, en 1776.

En érigeant les Loyalistes de l'Empire britannique en ancêtres mythiques des Canadiens anglophones, les enseignants et les écrivains risquent fort d'avoir exagéré leur fidélité à la Couronne et négligé les autres raisons qui les ont incités à émigrer. Certains d'entre eux, bien sûr, ont agi par loyauté; ce fut le cas notamment des « Tories », ceux qui avaient prêté serment au roi en raison de leurs fonctions officielles au sein de la colonie et de l'Église anglicane, des grands propriétaires fonciers qui tenaient au maintien d'un système de castes leur assurant une part disproportionnée des richesses, et enfin de l'aristocratie commerçante. Ceux qui en avaient les moyens sont rentrés dans leur pays d'origine, en Angleterre; d'autres sont passés en Amérique du Nord britannique et en furent largement récompensés, mais il s'agissait d'une minorité facile à circonscrire. La plupart des Loyalistes étaient des réfugiés politiques, devenus traîtres et hors-la-loi du fait de la guerre et de leur refus de prêter le serment d'allégeance au nouveau régime, comme l'exigeaient la plupart des États après la guerre d'Indépendance. Il se trouvait également parmi eux des quakers et des mennonites allemands qui durent s'enfuir, opposés qu'ils étaient à la violence des révolutionnaires. Il s'agissait de propriétaires fonciers et de membres des professions libérales dont les biens et le droit au travail n'étaient plus protégés, qui devinrent victimes de la violence populaire, leur seul crime étant d'avoir un ennemi capable de soulever leurs voisins contre eux, en ces années explosives de la guerre et de l'après-guerre.

Bien qu'il soit vrai que ce sont les plus nantis qui s'enfuirent, c'est-à-dire les professionnels et les propriétaires fonciers, nombreux sont aussi les travailleurs peu instruits qui vinrent s'installer au pays, particulièrement dans le Haut-Canada. Leur loyauté envers la Couronne britannique n'était peut-être pas aussi fervente que les livres scolaires essaient de nous le faire croire. L'Angleterre avait perdu l'Amérique, mais eux aussi. L'impuissance de l'Empire à mobiliser ce tiers de la population qui lui était resté fidèle, à comprendre la cause du mécontentement des révolutionnaires et à y remédier, découlait en grande partie de son mépris pour les colons, fidèles ou rebelles. Les tentatives ultérieures en vue de récompenser les Loyalistes et de leur donner une nouvelle patrie, si elles émanaient d'une bonne intention et furent assez coûteuses, furent souvent maladroites. Les terres convenaient mal à la colonisation, l'Angleterre ne tint pas ses promesses et les dédommagements ne furent pas équitables, ce qui entraîna une souffrance et une amertume immenses chez les colons. Ceux qui étaient nés de ce côté-ci de l'Atlantique, que ce fût d'un côté ou de l'autre de la nouvelle frontière, étaient, par leurs coutumes et leur langage, très différents des Anglais envoyés par le gouvernement britannique pour diriger la colonie, ce qui engendra des frustrations et des tensions constantes. L'attitude ambiguë des Canadiens anglais face aux Américains et aux Britanniques remonte sans doute à l'expérience vécue par les Loyalistes.

Même si les chiffres ne disent pas tout, on ne peut les ignorer totalement. Rappelons qu'avant la guerre de l'Indépendance américaine, les anglophones ne représentaient qu'une faible proportion de la population de ce qui est aujourd'hui le Canada. On estime à 12 ou 13 000 le nombre de personnes originaires de la Nouvelle-Angleterre parmi les 18 000 colons établis en Nouvelle-Écosse (qui comprenait alors le Nouveau-Brunswick et l'Île-du-Prince-Édouard) et les liens économiques et culturels qui les unissaient aux « treize États » étaient toujours très forts. il ne restait qu'un très petit nombre d'Acadiens de langue française qui avaient échappé à la déportation de 1755. Il y avait également un petit groupe d'expression gaélique, composé de colons qui avaient survécu à la bataille de Culloden et à la répression brutale dont furent victimes les Highianders par la suite. On dénombrait également environ 1 500 habitants d'origine allemande et suisse et quelques Britanniques appartenant au clergé ou à l'armée. Les vieux établissements de Terre-Neuve, pour la plupart colonisés par des Irlandais ou des Anglais de l'ouest de l'Angleterre, avaient une population d'environ 8 000 habitants, qui ne se rallieront que beaucoup plus tard au reste du Canada. Dans le Bas-Canada, il y avait tout au plus 3 000 anglophones, et dans le Haut-Canada, quelques centaines seulement (Orkin, 1970 : 50-53).

C'est alors que commença la grande migration américaine. On estime à 35 000 le nombre d'Américains qui, en 1784, étaient dans les Maritimes. En 1812, il y avait environ 30 000 anglophones au Bas-Canada dans la seule région des Cantons de l'Est, et 80 000 des 100 000 habitants du HautCanada étaient d'origine américaine. Ces données ne sont certes pas des plus complètes; en effet, elles ne permettent pas de déterminer le nombre de personnes qui ont émigré, plus précisément qui sont retournées aux États-Unis après la guerre, ou encore qui ont quitté les Maritimes pour aller s'établir sur les terres plus riches du Haut et du Bas-Canada. Ce qui est par contre indéniable, c'est que la langue anglaise, au Canada et en Angleterre, avait déjà à ce moment-là évolué de manière très différente, et que les distinctions étaient fermement ancrées avant même le début de l'immigration américaine au Canada. Il faut ajouter que les Américains, pendant toute une génération, ont été en nombre bien supérieur au Canada, jusqu'à ce qu'une immigration britannique massive vienne renverser leur supériorité numérique. Entre-temps, ils avaient implanté leur système scolaire partout où ils s'étaient établis et utilisaient leurs propres livres de lecture et d'orthographe. S'ils réussirent à se fixer sur ces terres inhospitalières, c'était en partie parce qu'ils étaient nés sur le continent, et qu'ils s'adaptaient relativement mieux que les immigrants européens.

Le pionnier, s'il réussit, est imité dans sa façon de parler ou d'agir par ses successeurs. Au sujet de l'influence envahissante des Américains, Leacock (1941 : 116) s'exprime ainsi :

« Il est important de rappeler que les colons loyalistes eux-mêmes n'étaient pas des Britanniques au sens strict, mais bien des Américains. Nombre d'entre eux étaient issus de familles établies en Amérique depuis plusieurs générations. ils différaient en cela de la majorité des colons; ces derniers étaient des Britanniques qui avaient quitté leurs iles et participé à la grande migration qui suivit les guerres napoléoniennes. Mais l'allégeance est une chose, la culture en est une autre. Ces Américains, Loyalistes et autres, ont contribué à imprimer à la province de l'Ontario cette étrange ressemblance avec les modes d'expression et coutumes des "États", qui subsiste encore chez les gens simples. Le Thanksgiving Dinner, mi-religieux, mi-gastronomique, est une coutume américaine du Massachusetts qui tient son origine d'un festin à la dinde partagé avec des Amérindiens en 1630. On doit également aux Américains le York, le shilling de New York, valant 12½ cents, que bon nombre d'entre nous se souviennent encore d'avoir utilisé comme unité de compte. Les sections scolaires, les manuels et concours d'orthographe, ainsi que le township puisent tous à la tradition américaine. Les Loyalistes utilisaient des mots tels que dooty, reckon, guess et calculate, et se servaient de tous ces "néologismes" qui étaient déjà vieillis dans l'East Anglia lorsque les futurs pionniers quittèrent leur terre natale. »

Dans son judicieux ouvrage intitulé Our Own Voices, McConnell parle de « deux déracinements », l'un qui vit les Anglais gagner les États-Unis, l'autre qui les amena au Canada (1979 : 8-9). Le premier eut lieu au XVIIe siècle, avant la standardisation de la langue. Les déplacements étant alors lents et difficiles, les premiers Américains n'eurent plus que très peu de contacts avec leur mère-patrie. Les pionniers de la Nouvelle-Angleterre venaient principalement de Londres et de l'East Anglia, mais aussi du Southem Yorkshire. C'étaient des artisans, petits commerçants, professeurs et prédicateurs ou encore des dissidents politiques ou religieux, qui étaient plus instruits que les gens de leur classe en Angleterre. Au début de la colonisation, la population des États de New York et de la Pennsylvanie était composée de Hollandais, ainsi que d'une forte proportion d'Allemands, d'Écossais et d'Irlandais. C'est d'ailleurs du Nord de l'Europe que provenaient la majorité des colons américains qui s'établirent dans le Haut Canada. Des documents anciens indiquent que l'anglais canadien était déjà une langue homogène solidement établie en Amérique avant que survienne le deuxième « déracinement ». On retrouve des attestations supplémentaires dc l'origine américaine de l'anglais canadien dans les écrits de l'époque. Au début du XIXe siècle, les colons et voyageurs britanniques se montrent en effet vexés et indignés de constater que les anglophones du Canada s'expriment si différemment d'eux-mêmes, comme si, le Canada étant britannique politiquement, il devait l'être aussi linguistiquement. Ainsi, Susanna Moodie, s'adressant aux gens « bien » de son pays, l'Angleterre, se dit choquée par tout ce qu'elle voit dans ce nouveau pays, sauf les Indiens et le paysage. Elle déplore « le dialecte grossier » de ses compatriotes de la colonie ainsi que « l'accent nasillard » de ses voisins « Yankees » (1962 [1852] : 25 et 71-75).

Catherine Parr Train est plus irritée encore par les immigrants du Royaume-Uni qui imitent l'accent yankee, et critique leur « mauvaise imitation qui est toujours pire que l'accent original »; elle se console toutefois en voyant que « cette habitude désagréable et cette altération de la langue » sont plus marquées dans « la classe inférieure des Irlandais et des Écossais que chez les Anglais » (1972 [1836] : 83).

À l'époque où Mme Traill écrivait ces mots, on prenait déjà des mesures pour enrayer l'influence américaine sur les moeurs et la langue, en « enseignant à la britannique » dans les écoles. Avis relate qu'en 1931, dans certains districts de la Nouvelle-Écosse, les professeurs et manuels scolaires américains étaient interdits dans les écoles (1978 : 40) et il cite un visiteur britannique qui, en 1832, avait remarqué avec consternation, dans bien des établissements

« [...] un grand nombre d'enfants instruits par quelque aventurier américain qui utilise des manuels d'orthographe, des grammaires et des dictionnaires américains et enseigne à ces petits un dialecte anti-britannique » (1978 : 41).

La première attestation que l'on ait de l'expression « anglais canadien » remonte à dix ans avant la Confédération, et sa définition semble indiquer que cette langue était perçue plutôt comme américaine que britannique. Lors d'une conférence prononcée au Canadian institute de Toronto, le Révérend A.C. Giekie décrivait l'anglais canadien comme

« [...], un dialecte corrompu qui se développe dans notre population, s'infiltre progressivement dans nos journaux et menace même de produire un idiome aussi différent de notre noble langue maternelle que le patois nègre ou le pidgin. »

S'il faut féliciter Giekie « d'avoir découvert tout seul l'existence de l'anglais canadien, même s'il s'y opposait », comme le note ironiquement Orkin (1970 : 11), il faut également lui reconnaître le mérite d'avoir publiquement proposé la théorie de la contamination, qui fait porter à nos voisins du Sud tous les péchés de l'anglais canadien.

Cette bizarre schizophrénie linguistique, négation de l'Amérique et apologie du modèle britannique, est d'une rare ténacité! L'évolution de notre propre langue suffit à la tourner en dérision. Comme le souligne North (1972 : 8), réconforté, « le dialecte corrompu » que Giekie souhaitait nous voir mépriser en vue de garder à notre langue sa pureté britannique, se porte fort bien. S'il pouvait constater les résultats, il serait, comme on dit dans certaines régions de Terre-Neuve, stunned as an owl (bouche bée) que nous soyons restés deaf as a haddock (complètement sourds) à ses remarques.

Les origines de l'anglais canadien : influences britanniques

Dans son excellent résumé analytique des études descriptives de l'anglais canadien, G.A. Tilly (1980 : 28-53) souligne « l'absence au Canada d'études dialectologiques poussées, analysant la langue sous l'aspect social », comme celles de Labov sur l'anglais américain et celles que Trudgill a réalisées en Angleterre et qui démontrent combien la dimension sociale arrive à rendre compte de modifications par ailleurs difficiles à retracer ou à expliquer (1980 : 51).

C'est en essayant d'identifier l'influence qu'a eue le britannique sur l'anglais canadien que l'on découvre à quel point sont inadéquates les études dialectologiques régionales effectuées à ce jour. Tant que les études linguistiques ne tiendront pas compte du statut, virtuel et réel, de la langue et des relations sociales qu'entretiennent ses usagers, il sera impossible d'expliquer comment le locuteur instruit procède à ses choix phonologiques, orthographiques, lexicaux, voire grammaticaux, optant pour ce qui est perçu comme la norme américaine ou la norme britannique. En l'absence de telles études, tout effort pour cerner et décrire cette influence britannique ne pourra que demeurer anecdotique et spéculatif.

Il existe au Canada un certain nombre d'enclaves linguistiques où la langue témoigne d'une nette influence britannique, à Terre-Neuve, au Cap-Breton, dans la vallée de l'Outaouais, la vallée de l'Okanagan et dans l'île de Vancouver. Il est toutefois difficile de distinguer ce qui est purement britannique de ce qui est écossais ou irlandais dans l'anglais standard, sauf pour quelques lexèmes intéressants qui ressortissent au Yorkshire English, tels que riding, signifiant « circonscription électorale », qui vient de thriding (tiers), dans lequel le th (East Thriding, North Thriding et West Thriding) a été éliminé (DCHP, 1967 : 630).

Les explications astucieuses ne manquent pas pour expliquer la « disparition » de toute trace du parler des classes moyenne et inférieure. Orkin (1970 : 57) abonde dans le sens de Priestly selon lequel les Anglais « se sont camouflés », parce que leur association à l'ancien régime colonial, tout comme leur façon de parler, les rendait impopulaires. Il a peut-être une part de vérité dans cette affirmation. Il est évident que les cossais, les Irlandais, les Français ou les Américains n'avaient aucune raison particulière, en tant que groupe ethnique, d'aimer les Anglais. Il reste néanmoins qu'un sentiment aussi tenace que la haine collective aurait dû entraîner l'isolement des diverses communautés et la survivance des particularités linguistiques, non le contraire. En fait, les nouveaux arrivants d'Angleterre vécurent les mêmes expériences que les groupes d'immigrants dont les coutumes, la religion et la langue sont apparentées à celles du pays d'adoption :

« [...] ces nouveaux arrivants entraient en contact avec des Canadiens déjà établis et, il fallait s'y attendre, leurs enfants adoptaient les habitudes linguistiques des communautés dans lesquelles ils s'installaient » (Avis 1978 : 43).

Dans les régions rurales de l'Ontario, il existe encore des communautés isolées purement anglaises. Tant que ces communautés n'auront pas été étudiées, et qu'il n'aura pas été démontré qu'aucune caractéristique britannique ne subsiste ou, le cas échéant, que ces caractéristiques n'ont rien en commun avec celles de l'anglais standard, on ne pourra affirmer que toute trace de l'anglais d'Angleterre a disparu. Par ailleurs, il ne faut pas accorder trop d'importance à l'affirmation de Scargill (1977 : 10, 11) selon laquelle « la grande période d'immigration britannique qui s'est poursuivie de 1825 à 1860, allait engloutir les autres variétés d'anglais au Canada ». Cette assertion défie l'histoire du Canada et le comportement linguistique de l'homme en général. Attribuer, par exemple, au « fils de famille » britannique une influence directe sur les modes d'expression en Amérique, ce serait mal comprendre son statut social et oublier qu'il est peu probable que sa langue puisse être autre chose qu'un sujet de parodie.

Il ne faut pas pour autant conclure que l'anglais britannique n'a eu aucune influence directe sur l'anglais canadien. Au contraire, cette influence fut omniprésente et constante, depuis l'époque coloniale jusqu'à nos jours. Comme le souligne Avis :

« Dans une large mesure, ce qui n'est pas américain dans la langue anglaise canadienne vient directement de la mère-patrie; ce sont des traits linguistiques qui font concurrence aux variantes américaines déjà implantées au Canada et qui parfois même les supplantent » (1978 : 43-44).

L'influence des professeurs écossais est attestée dès les premiers temps de la colonie. Nombre d'universités ont été calquées sur le modèle écossais et engageaient également des professeurs écossais, car ils avaient la réputation de travailler plus et de réclamer moins que leurs confrères anglais (Reid, 1976 : 250-251).

En Ontario, Egerton Ryerson fut à l'origine d'un mouvement destiné à instaurer un « réseau d'écoles publiques efficace, centralisé », prévoyant l'usage d'un matériel didactique uniforme et inspiré d'une saine idéologie. De 1846 à 1866, l'usage des Irish Readers fut autorisé dans les écoles. Loin d'être « neutres », ces manuels, sans être confessionnels, enseignaient la morale et les valeurs chrétiennes et constituaient aussi une bonne source de renseignements pratiques. Ils avaient si peu de rapport avec l'Irlande qu'on s'en servait dans toutes les colonies britanniques de l'Amérique du Nord et dans certaines écoles d'Angleterre et d'Écosse (Repu, 1974 : 121-122). Ils avaient pour pendant un livre de lecture approuvé, The Spelling-Book Superseded, de Sullivan, qui, pour la plupart des mots, recommandait l'orthographe britannique, y compris la terminaison en -our dans les mots comme color, mais indiquait en bas de page certaines justifications de la terminaison -or et citait des mots à l'orthographe « flottante » comme enrol, enroll, expense, expence, gipsy, gypsy, gray et grey. Comme le dit Ireland, « [...] les élèves canadiens apprenaient très tôt qu'en matière d'orthographe une certaine latitude était tolérée » (1979 : 89-91).

Aux Irish Readers succéda une série de livres d'orthographe et de lecture publiés en Ontario, mais également autorisés dans les autres provinces. Les livres de lecture utilisés à partir de 1884 étaient réputés pour leur ferveur patriotique à l'égard de l'Empire britannique. Ireland a analysé ces livres scolaires ainsi que les manuels d'orthographe et les dictionnaires autorisés dans les écoles, et il s'est attaché plus particulièrement à l'orthographe de certains mots témoins, tels que center et centre, cheque et check, colour et color, plough et plow. ll a noté que, mises à part quelques exceptions, comme les mots en -our, c'est l'orthographe britannique qui prédomine dans les ouvrages didactiques jusqu'au milieu du XXe siècle et que souvent ces derniers font état de variantes orthographiques (1979 : 89-115).

Si les écoles publiques favorisent la langue écrite britannique, les écoles privées, souvent, en font de même de la langue parlée. Hultin (1967 : 255) cite un professeur d'anglais désespéré, qui déplore la difficulté d'enseigner l'anglais correct à ses élèves canadiens, c'est-à-dire l'anglais standard britannique :

« Il ne sert à rien d'enseigner aux élèves la prononciation de mots tels que palm, calm, bath, etc., dans lesquels se trouve un A à l'italienne. S'ils prononcent correctement, leurs parents leur disent qu'ils ont un langage affecté et qu'ils imitent les Britanniques. Quelle langue, donc, est-on censé parler? »

Elle n'aurait pas dû désespérer. En effet, il existe encore aujourd'hui à Toronto, chez les femmes d'un certain âge de la classe supérieure, un dialecte anglais facilement identifiable où se note une espèce de « A à l'italienne » dans des mots comme tomato (Chambers, 1979 : 174-175). De plus, les « informateurs du groupe socio-économique supérieur ainsi que les femmes (dans une étude portant sur 17 informateurs torontois) ont tendance à s'exprimer dans une langue beaucoup plus proche du modèle britannique que les autres groupes » (Léon et Martin, 1979 : 7).

Il est établi depuis longtemps que les femmes sont plus sensibles que les hommes aux marques de prestige. Souvent, au Canada, les riches et les personnes qui jouissent d'un certain prestige aspirent à se conformer aux normes linguistiques britanniques (Tilly, au sujet de Newman, 1980 : 49). Grant fait en outre remarquer ce qui suit (1971 : xi) :

« [...] la tradition britannique, cela signifie, par exemple, qu'un homme comme E.P. Taylor, qui a donné sa vie pour intégrer le pays à l'empire capitaliste (américain), n'arrive pas encore, en 1970, à prononcer Kentucky Derby à l'américaine. »

Pour sa part, Avis note que, là où l'usage n'est pas fixé, « les formes britanniques sont priées surtout dans les classes sociales supérieures » (1978 : 81).

L'immigration continuelle en provenance du Royaume-Uni, (omniprésence de professeurs qui s'expriment ou tentent de s'exprimer en anglais britannique standard du Sud dans nos universités et écoles privées, la tendance des églises officielles à adopter le bon accent en chaire, soit le britannique standard du Sud chez les anglicans et l'accent d'Édimbourg chez les presbytériens, la connaissance des formes linguistiques britanniques chez les Canadiens instruits, et enfin le choix, voire l'obligation, de s'en tenir aux formes britanniques dans le discours soutenu, voilà autant de preuves qui attestent la persistance de (influence britannique sur (anglais parlé et écrit au Canada.

Les formes britanniques ne sont toutefois pas réservées à la langue soutenue; elles servent aussi à parodier les prétentieux. La marge est ténue entre le raffiné et l'affecté. L'affectation et l'insécurité linguistique n'ont pas disparu de nos parages. M. Bertrand, le personnage de A.M. Klein, qui « doit tout à ces divines années passées en Sorbonne... et ne pourra jamais oublier le merveilleux Paris » (1967 : 41) a un pendant anglophone dans le « native of Kingston, Ont. » d'Irving Layton

[who] for three yeurs attended
Oxford
Now his accent
makes even Englishmen
wince, and feel
unspeakably colonial
(1967 : 75).

Influences du français canadien

Ce sont des Européens francophones qui découvrirent ce pays qu'ils nommèrent Canada. Ces missionnaires, explorateurs et commerçants baptisèrent notre territoire d'est en ouest, de la Baie d'Espoir (aujourd'hui dénommée, ironie du sort, Bay Despair) au Lac La Biche et à Tête Jaune. Ils ont également donné un nom à tous ses accidents topographiques, chutes, sauts, rapides, buttes, coulées et prairies, ainsi qu'à la flore et la faune. Ils ont aussi créé le vocabulaire de la traite des fourrures, puis de l'industrie du bois.

Comme les Français connaissaient mieux le pays, qu'ils l'exploraient et le colonisaient depuis des générations avant l'arrivée des Anglais et qu'ils étaient beaucoup plus nombreux, l'emprunt linguistique se fit d'abord du français vers l'anglais. À l'époque, le français jouissait d'un grand prestige en tant que langue internationale des échanges et l'anglais faisait des emprunts au français en Europe, aux États-Unis, ainsi qu'au Canada (Marckwardt, 1958 : 33-40).

Bien que nombre de ces mots et expressions empruntés aient disparu de l'usage, d'autres ont été totalement assimilés au point que leur origine est maintenant oubliée; ils ont servi à construire des dérivés et ont changé de catégorie en anglais. Ainsi, mushing, qui signifie « promenade en traîneau à chiens » et musher, « celui qui conduit le traîneau », sont des dérivés de mush, qui provient du mot français « marche »; le mot portage fait maintenant office tantôt de verbe, tantôt d'adjectif dans de nombreux composés, et apparaît aussi comme substantif, forme dans laquelle il a été emprunté; le mot concession, emprunté au français lors de l'arpentage des terres commencé en 1790, a donné naissance à des expressions telles que concession road, third concession et back concession, dont la plupart des Canadiens anglophones ne perçoivent pas l'origine française.

Au XXe siècle, les Anglais acquérant une plus grande importance numérique et économique, il se produisit un revirement de la situation, c'est-à-dire que le français se mit à emprunter un nombre considérable d'expressions à l'anglais, malgré les modifications de la structure grammaticale qui s'ensuivaient. Le Rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme reconnut que les deux langues ne jouissaient pas d'un statut égal et que, de ce fait, la mobilité sociale des francophones était entravée et l'existence du Canada en tant qu'entité politique menacée. Les tentatives des autorités de mettre en oeuvre certaines des recommandations du Rapport se sont signalées par leur coût élevé, leur maladresse, leur manque d'à-propos sociolinguistique (Bibeau, 1976; Martin, 1978), leur indifférence envers les deux communautés. Il s'est néanmoins formé, question de stratégie, une élite bilingue au pays (Gumperz, 1971 : 130). Qui plus est, des francophones occupent maintenant des postes prestigieux dans l'administration politique. La langue anglaise au Canada s'est remise à faire des emprunts au français, surtout dans les domaines de la politique et de l'enseignement Ainsi, des mots comme francophone et anglophone sont maintenant si bien assimilés qu'ils ont donné naissance à des composés comme sinophone et même ukrainophone, et francicism semble devoir supplanter gallicism, qui est pourtant attesté en anglais depuis 1656. Quant aux règles orthographiques qui devraient s'appliquer à ces mots, la question n'est pas tranchée. Les publications anglaises des États-Unis et de Grande-Bretagne citent souvent entre guillemets les mots comme sovereignty association, separatist, independentist et même l'expression Quiet revolution, alors que les médias canadiens les glissent dans leurs textes sans la moindre indication de leur origine française. Le New York Times anglicise le sigle FLQ en QLF (Quebec Liberation Front), alors que les journaux canadiens s'en tiennent au sigle français. Par ailleurs, on constate de plus en plus, sans pouvoir étayer le fait, une modification de l'usage, pourtant fixé depuis longtemps, de mots comme collectivity, polity, mentality et même country, modification entraïnée par le contact étroit des deux cultures.

Sur le plan syntaxique, la modification la plus évidente est celle des noms propres. Les organismes gouvernementaux et les maisons d'affaires ont commencé à utiliser Canada postposé, comme modificatif du substantif, au lieu de Canadian ou de Canada antéposé. C'est pourquoi d'anciennes appellations comme Canadian Broadcasting Corporation et Canada Council en côtoient de nouvelles comme Air Canada, Parks Canada, Environment Canada, etc. Cette tendance est maintenant bien ancrée et ne pourra que s'étendre à d'autres noms propres et d'autres secteurs. Avis remarque qu'en 1978, elle était déjà manifeste dans les titres de certains magazines comme Nature Canada et Ski Canada (1978 : 47). Une autre tendance, moins évidente, est (adoption par les anglophones d'expressions entendues chez des personnes bilingues parlant français et anglais. Par exemple, des phrases comme accept to meet him dans lesquelles le verbe, habituellement suivi d'un complément d'object direct ou d'une proposition finale (accept a meeting with him ou accept that I should meet him), est suivi d'un infinitif. On remarque également de plus en plus que to take a decision tend à supplanter sa variante to make a decision. Choix qui résulte probablement de l'emploi automatique de to take a decision par les personnes bilingues qui calquent l'expression « prendre une décision ». Avis constate que le même phénomène se produit pour l'expression eh; bien qu'elle ne soit nullement caractéristique de l'anglais canadien, la fréquence de son usage, particulièrement dans le style narratif, est remarquable. Cet usage est fort probablement renforcé par les locuteurs bilingues (français-anglais) qui utilisent des expressions telles que « eh, eh bien » et « hein », marques d'insistance courantes en français canadien (Avis, 1972 : 102-103).

Les conventions régissant l'inclusion d'expressions françaises dans la langue anglaise sont assez complexes et, comme l'usage de l'anglais britannique, semées d'embûches. Ainsi, on peut tenter de se rapprocher le plus possible de la prononciation française du mot « Québécois », mais on juge affecté de faire de même pour le mot Quebec, qui se prononce [kwbek] par les anglophones instruits, nés au Canada, et bien au fait de l'usage. À défaut d'études sociolinguistiques pourtant indispensables, on peut néanmoins avancer que les emprunts au français prédominent chez les locuteurs instruits qui s'expriment dans un niveau de langue soutenu, ce qui n'est pas un phénomène nouveau. En effet, la puissance poétique de Shakespeare réside en partie dans ses variations de style, obtenues par un habile dosage de mots d'origine latine, française ou anglo-saxonne.

L'influence du français canadien sur l'anglais canadien est un exemple contemporain spécifique qui démontre que lorsque deux langues sont en usage dans un même système social, toutes deux diffèrent de leur languemère respective et de ses variantes. « Peut-être, songe Kroetsch, est-ce le mélange d'anglais et de français qui distingue finalement notre parler canadien ». Peut-être...

Standardisation de l'anglais canadien

Le Canada est une terre immense, incroyable, d'une étendue infinie. Son gigantisme a été à jamais gravé dans l'imagination des Canadiens anglais par la classique description de Frye :

« [...] un pays divisé par deux langues et d'immenses étendues sauvages, de sorte que sa frontière, plutôt qu'une limite, décrit une circonférence. C'est un pays de rivières et d'îles gigantesques, que la plupart de ses habitants n'ont jamais contemplées; un pays qui s'est bâti à partir des gares des deux plus grandes lignes ferroviaires du monde [...] » (1966 [1956] : 515-516).

Les anglophones de Terre-Neuve sont séparés des Maritimes par des eaux tumultueuses, des coûts de transport maritime exorbitants et quelque 400 ans d'évolution en vase clos; les habitants des Maritimes, eux, sont isolés de l'Ontario par le Québec francophone et des frais de transport extrêmement onéreux. Deux jours de route difficile et une histoire douloureuse séparent les Prairies de l'Ontario. La Colombie-Britannique se trouve coupée du reste du Canada par des montagnes, et de sa capitale insulaire par une autre étendue d'eau. Les régions nordiques, elles, sont séparées du pays par le froid, l'espace et l'oubli implacable des habitants du Sud. Par contre, la frontière canado-américaine, elle, est perméable sur toute sa longueur, et les liens qui unissent le Nord et le Sud semblent partout plus serrés que ceux qui rattachent l'Est à l'Ouest Bien que les communications précaires entre l'Est et l'Ouest soient d'une importance capitale, il survient toujours une grève ou un impair bureaucratique ou politique pour les brouiller ou les rompre tout à fait; elles ne sont maintenues qu'au prix d'efforts démesurés. Malgré tout, les Canadiens anglais se reconnaissent parce qu'es parlent une même langue. On s'attendrait à une grande diversité linguistique régionale, mais on constate une homogénéité étonnante. Notre histoire, nos ancêtres qui, deux fois déracinés, ont prouvé leur attachement à leur langue, ainsi que notre « philosophie de l'endurance et de la survie » (Morton : 1971 : 69) ont fait contrepoids à la géographie ingrate de notre pays. Le Canada ne peut exister en tant que nation, affirme Armour (1981 : 137), mais en fin de compte, il finit par démontrer la possibilité du contraire. De même, s'il paraît impensable qu'il y ait une langue anglaise canadienne, il semble bien pourtant qu'il en existe une.

On peut dire qu'en principe la norme est la variété de langue qui, de toutes, assure la plus grande intelligibilité au sein d'une communauté linguistique. Ne présupposons pas qu'elle est bonne, belle ou prestigieuse, mais seulement qu'elle sert comme moyen de communication dans une infinité de situations, et ce pour le plus grand nombre possible d'usagers (Gregory, 1972 : 13).

La langue standard peut s'identifier à certaines propriétés intrinsèques. Elle tend à uniformiser divers dialectes apparentés, et à les différencier des dialectes environnants; elle sert de critère pour la correction de la langue et l'évaluation des textes littéraires. Les membres d'une communauté linguistique donnée sont conscients des normes de la langue standard (Garvin, 1964 : 522), même s'ils ne manifestent pas nécessairement de fierté ou de fidélité à leur égard.

Bien que la langue standard serve à unifier, elle n'est pas uniforme. Pour que la communication soit efficace, souligne Gumperz (1971 : 133), il suffit que la diversité soit contrôlée; elle n'a pas à être éliminée. Les différences bénignes ne nuisent pas à la communication; elles servent, au contraire, à véhiculer une information sociale. Pour remplir ses différentes fonctions, la langue standard doit également comporter des variantes. On ne peut limiter les variantes de la langue standard que si l'on restreint les fonctions qu'elle doit remplir.

La norme de la langue standard ne se retrouve complètement dans aucun recueil de règles, ni dans aucun corpus figé, qu'il s'agisse de dictionnaires, de grammaires ou d'ouvrages littéraires, si précieux soient-ils. C'est plutôt d'un consensus dans la communauté linguistique qu'émane la norme, de l'équilibre continuel que le groupe maintient entre forces innovatrices et forces conservatrices (Gleason, 1965 : 474-475). Chaque individu évalue sa langue en fonction de ce qu'il perçoit être le « bon » langage, approuvé par la communauté linguistique à laquelle il appartient ou veut appartenir. C'est dire que la langue standard ne se définit pas en fonction de la forme, mais bien en fonction de ses usagers. La forme, néanmoins, peut se définir.

L'anglais canadien standard est la variété d'anglais que l'on parle de Kingston aux montagnes Rocheuses, et qui est de plus en plus répandue chez les gens instruits de toutes les villes canadiennes. C'est la langue de la société Radio-Canada. Son homogénéité est le produit de l'histoire de la colonisation de cette vaste région, les provinces du centre ayant été colonisées par des Ontariens, et Toronto ayant par la suite étendu son influence par la publication de livres scolaires et de périodiques, ainsi que par la radio et la télévision. L'histoire de la colonisation en Colombie-Britannique est différente, et reflète davantage l'influence de l'Angleterre. Toutefois, l'étude de Gregg révèle que la région dialectale de l'anglais canadien doit également inclure Vancouver. Quant à la Saskatchewan, sa forte proportion de colons d'origine autre que britannique, américaine ou canadienne lui a conféré un caractère culturel et social unique, sans pour cela entraîner, semble-t-il, de modification dans la configuration linguistique existante. Au cours des quelque trente dernières années, on a donné à ce parler standard l'appellation de General Canadian (Avis, 1975 [1972] : 118) et plus récemment, le qualificatif moins heureux de Heartland Canadian (Chambers, 1975 : 84).

Caractéristiques phonologiques

La caractéristique phonologique la plus révélatrice de l'anglais canadien standard réside dans la prononciation des diphtongues [l, al] et [w, aw]. La diphtongue la plus accentuée y précède les consonnes sourdes, et la moins accentuée, les consonnes voisées, par exemple, [hws] house et [hawzz] houses, [breIt] bright et [braId] bride. En britannique standard du Sud et en américain standard, ce contraste n'existe pas, si ce n'est dans certaines régions de la Caroline du Sud et de la Virginie. C'est Martin Joos (1975 [1942] : 79) qui a remarqué cette caractéristique il y a près de quarante ans. Il avait prédit que la distinction persisterait « jusqu'à ce que les Canadiens apprennent simplement l'usage américain standard comme l'on apprend généralement les dialectes étrangers » (Joos, 1975 [1942] : 81). Bien d'autres auteurs ont par la suite analysé cette caractéristique, notamment Avis (1978 [1956] : 69), Chambers (1975 [1973] : 83-100 et 1979 : 177-202), et Gregg (1973, 136-145). Les Canadiens semblent toutefois peu enclins à apprendre l'américain standard. Au contraire, la particularité que Chambers avait dénommée diphtongaison ascendante canadienne (Canadian raising) se répand du fait « de la mobilité de la population, de l'urbanisation et de la présence pancanadienne de la société Radio-Canada » (Chambers, 1979 : 180).

Labov a fait remarquer qu'une marque linguistique peut devenir marquée socialement, c'est-à-dire stéréotypée, devenir un objet de discussion et être portée à l'attention de tous les adultes d'une communauté linguistique; elle peut être stigmatisée ou prestigieuse (1972 : 314-315), mais quoi qu'il arrive, elle a de fortes chances d'être durable. La diphtongaison ascendante est, des deux caractéristiques stéréotypées de l'anglais canadien standard (l'autre étant le eh?), celle qui est appelée à subsister. Les Américains nous font constamment remarquer que nous prononçons « oot » et « aboot », ce à quoi les agents des douanes canado-américaines se fient pour vérifier l'identité des voyageurs. Lamont Tilden, ancien conseiller linguistique en radiodiffusion (1976 : 2), signale aux radiodiffuseurs que les auditeurs se « plaignent constamment » de l'usage de « aout » et « abaout », « cette prononciation américaine », et il recommande l'emploi de out et about, « tel que l'exige l'usage au Canada ». Joos relève en outre deux autres caractéristiques phonologiques propres à l'anglais canadien. Il s'agit de la perte de la distinction entre [kt, kat] caught et cot ainsi que du voisement, à l'intervocalique, de l'occlusive sourde alvéolaire, dans les mots comme latter, qui devient « ladder ». Les études de Léon et Martin (1979 : 16, 81) révèlent que la fusion des deux voyelles postérieures subsiste, mais que la qualité de l'occlusive alvéolaire à l'intervocalique se modifie. Qui plus est, ils remarquent que les paires de diphtongues [I, aI] et [w, aw] que l'on croyait fonctionner de manière identique, évoluent en fait différemment, et que le pattem « classique » a tendance à disparaître dans la paire [I, aI] (1979 : 46). Il faut souligner que seule la diphtongue [w, aw] s'est stériotypée et qu'il s'agit peut-être là du facteur qui fait défaut à Léon et Martin.

Caractéristiques orthographiques

La majorité des mots anglais s'écrivent de la même manière dans tous les anglais nationaux L'orthographe constitue l'aspect le moins intéressant et le plus stable de l'anglais. Il existe néanmoins un petit groupe de mots qui s'écrivent différemment aux États-unis et en Grande-Bretagne, et dont l'orthographe est variable au Canada. Cette variation obéit cependant à une règle, comme l'a démontré Ireland en 1979. Dans une vaste enquête historique et empirique qui comportait des échantillons de l'usage linguistique de plus de 3 000 élèves du niveau secondaire, Ireland a analysé un certain nombre de mots jugés indicatifs de l'orthographe canadienne. Il a demandé aux élèves de choisir entre les terminaisons -our et -or des mots colour et color et de leurs dérivés, -ce et -se dans des mots comme practice et practise, ou entre les terminaisons -re ou er dans des mots comme metre et meter et leur a soumis toute une liste de mots isolés qui s'écrivent de deux façons, tels que programme et program, cheque et check.

En étudiant les orthographes stéréotypées our/or, Ireland a constaté des préférences marquées selon les régions. L'Ontario et la Colombie-Britannique font bloc, de même que le Québec, les Prairies et les Maritimes. C'est en Ontario que la terminaison britannique -our est le plus répandue et en Alberta que la terminaison -or américaine se retrouve le plus fréquemment (Ireland, 1979 : 174). En règle générale, cependant, ces constatations ne contredisent pas l'affirmation d'Avis et de ses collaborateurs selon laquelle l'anglais canadien tend à adopter l'orthographe américaine. En effet, si la position et l'influence de l'Ontario jouent un rôle capital, la préférence des formes britanniques est certainement davantage le fait d'une politique délibérée que de l'histoire de la colonisation de la province. Le Québec, pour sa part, reflète bien les schèmes de développement de la colonisation (Ireland, 1979 : 318). Les conclusions d'Ireland concordent avec celles de Hamilton (1975 [1958] 46-54) à savoir que l'anglais québécois est très apparenté à celui du Nord des États-Unis; son statut minoritaire et l'histoire de l'enseignement au Québec ont eu pour conséquence de mettre la langue anglaise à l'abri des interventions auxquelles elle était soumise en Ontario. Il est intéressant de souligner que c'est au Québec qu'on retrouve la plus faible incidence de formes françaises du type cheque et centre; à s'agit peut-être là d'une stratégie de différenciation des deux langues.

À l'instar de Wannamaker, qui a passé en revue 110 maisons d'édition de journaux et de livres, Ireland n'a trouvé aucune preuve justifiant l'affirmation d'Orkins selon laquelle la langue de la presse canadienne serait américanisée (1979 : 127-128). Au contraire, on constate que, dans la mesure du possible, les médias s'en tiennent à un « juste milieu » nettement canadien.

Caractéristiques grammaticales et lexicales

Étant donné que les formes grammaticales sont moins perméables au changement que les formes phonologiques et lexicales, il n'est pas étonnant de constater que les usages canadien et américain soient très rapprochés. McConnell a dressé une liste de trois pages et demie (1979 : 35-38) qui relève quelques usages britanniques et américains, ainsi que certains exemples d'usage variable en canadien tels que : have you got/do you have et will we go/shall we go, mais il souligne qu'aucune étude ne confirme les présumées aires de différences telles que la postposition des adverbes en américain du Nord dans les expressions comme head up, measure up to, miss out on et sound out. Dans nul autre domaine le besoin n'est aussi pressant d'une analyse de l'usage standard qui respecte une méthodologie rigoureuse et tienne compte des variables socio-économiques et ethniques, des différences entre générations, entre milieu rural et milieu urbain. Comme le souligne Tilly, les mondes imaginaires de la littérature canadienne indiquent que ce sont bien là les données-clés à étudier (1980 : 174-177). En attendant, rien d'important ne peut être affirmé avec la moindre certitude.

L'anglais canadien dans son lexique est très différent des autres anglais. L'ouvrage intitulé A Dictionary of Canadianisms on Historical Principles constitue une mine de renseignements à cet égard. Si nombre des mots qu'il contient sont exclusivement régionaux, d'autres sont connus dans tout le pays, comme, malheureusement, l'expression to be on the pogey, signifiant « vivre de l'assistance sociale » ou, plus heureusement, le mot Screech, l'alcool terre-neuvien, et le high country de l'Ouest du pays. Une grande partie du vocabulaire de la vie sauvage ou rurale tombe en désuétude, et de nouveaux mots ne cessent d'apparaître que l'on a plus de chances de retrouver dans les oeuvres littéraires que dans nos dictionnaires, étant donné que la recherche linguistique au Canada n'évolue pas au même rythme que la langue.

Enfin, dernière caractéristique, mais non la moins intéressante, l'existence d'un style hybride qui veut que l'on intègre à la langue soutenue des usages britanniques et un mélange de français et d'anglais aux textes ayant une diffusion nationale. Au Canada, une seule langue ne suffit pas pour ouvrir la session parlementaire et procéder à l'investiture d'un gouverneur général ou d'un premier ministre.

Développement de l'anglais canadien

Depuis la publication du premier volume du Rapport de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme, le bilinguisme est devenu un sujet de préoccupation, pour ne pas dire une obsession, dans la majorité des débats sur la langue, au niveau national. Simultanément, du côté anglophone du moins, on affiche une superbe indifférence à l'égard de la question prioritaire du Rapport, celle de l'existence et de la vigueur de la langue anglaise et de la langue française au Canada, chacune étant considérée individuellement.

« En conséquence, le problème de la langue première est premier. il est vital, il est plus essentiel pour l'être que celui de la langue seconde. C'est pourquoi "l'état : présent du bilinguisme au Canada", c'est d'abord l'état présent de la langue anglaise et de la langue française, chacune étant considérée en soi. Nous devons donc nous demander si chacune a, concrètement, les moyens de vivre » (1967 : xxvix).

L'anglais canadien a-t-il les moyens de vivre? Cette question, que soulève le Rapport, évoque immédiatement la traduction que Garvin faisait d'une phrase de Havránek et Weingart : « Par culture de la langue, nous entendons le développement conscient de la langue standard » (By cultivation of good language, we mean the conscious fostering of standard language). Le mot foster, par l'action de soigner et de choyer qu'il sous-entend, est intéressant Il est également un rappel de la recommandation du conseiller linguistique de Radio-Canada, qui souhaitait que l'on soigne la langue anglaise, qu'on la traite avec respect, voire avec affection (Rich, 1981 : passim).

En 1973, Garvin offrait au lecteur anglophone les General Principles for the Cultivation of Good Language*, rédigés à partir de l'ouvrage intitulé Spisovná etina a jazyková kultura, publié en 1932. Il mentionnait que ces principes étaient « remarquablement modernes et facilement applicables à de nombreux cas de planification linguistique dans le monde d'aujourd'hui » (Garvin, 1973 : 102). Bien qu'il soit difficile de traiter un sujet aussi précis que la planification linguistique par rapport à (anglais canadien, il reste que nombre de ces principes sont effectivement applicables. « Le développement conscient de la langue standard peut être assuré par (1) les travaux linguistiques théoriques (2) l'enseignement de la langue à l'école et (3) la pratique littéraire ». Au Canada, il faut ajouter à la formation scolaire les médias, plus particulièrement la société Radio-Canada.




* Que l'on trouvera en traduction française aux pages 795-807 du présent ouvrage. (N.d.l.r.) [retour au texte]




Instruments de développement de la langue : recherche
en linguistique descriptive et théorique

« La documentation sur l'anglais canadien est fort bien exploitable », écrit Chambers (1979 : 168) qui jouit de la position avantageuse du linguiste qui l'a exploitée en vue de rédiger une anthologie, et a choisi les meilleurs textes pour encourager la recherche. Chambers est conciliant. En effet, peu de gens trouveraient à contredire Gregory quand il affirme à propos de l'ouvrage de Chambers (Canadian English : Origins and Structures) :

« Au Canada, il est urgent d'effectuer une analyse de l'anglais canadien, et d'y affecter le personnel et les fonds nécessaires. À ce propos, on observe deux situations paradoxales. Premièrement, on subventionne généreusement les projets sur le bilinguisme, alors qu'aucune des deux langues officielles n'a été définie dans le contexte canadien; deuxièmement, ce petit ouvrage [Canadian English : Origins and Structures] qui possède sa valeur intrinsèque, sert avant tout à indiquer tout le chemin qu'il reste à parcourir » (Gregory, 1978 : 213).

D'après les auteurs des General Principles for the Cultivation of Good Language, la « codification » consiste simplement à décrire, à relever ce qui existe (1973 : 109). Le Canada anglophone a été choyé par les lexicographesdialectologues des générations précédentes. Walter Avis, par exemple, a été comparé favorablement à Menken et à Webster (McDavid, 1981 : 118-125). Mais les réductions de personnel et de budget sont draconiennes en ce moment et peu de linguistes se consacrent à l'étude de l'anglais canadien standard. Il faut encore étudier toutes les langues autochtones; le français canadien intéresse davantage et est mieux fouillé; par ailleurs, les régions de survivances linguistiques comme Terre-Neuve et la vallée de l'Outaouais sont fascinantes et méritent qu'on s'y intéresse. Nul ne peut nier l'importance de poursuivre la recherche dialectologique, historique et culturelle. Mais cela laisse peu de place à la codification de la langue standard. Nous croyons que la disparition des variantes régionales et rurales et l'émergence de dialectes de classe sont une conséquence directe de l'urbanisation rapide et de la grande mobilité de la population, phénomènes qui existent ici comme dans tous les pays (Labov, 1972 : 300), mais nous disposons de très peu de données corroborant notre hypothèse. La seule étude d'envergure qui existe sur le milieu urbain s'effectue à Vancouver, à l'extérieur donc de ce que l'on appelle le triangle de l'anglais canadien standard. Quant aux études pancanadiennes, on ne relève que celle d'Ireland (1979) et l'enquête sur l'anglais canadien (Survey on Canadian English-SCE) commencée en 1970. Cette dernière est une enquête effectuée par courrier, avec toutes les limites que cela comporte, et elle s'adresse à des élèves du secondaire II et à leurs parents (Chambers 1979 : 169-170). La SCE est en outre lacunaire aux points de vue de l'échantillonnage, de la méthodologie et de l'interprétation, son défaut le plus frappant étant le fait qu'elle prend comme point de référence la province et non la région dialectale. Rodman fait toutefois exception puisqu'il utilise certaines données permettant de mettre en évidence des différences d'usage entre file de Vancouver, la région métropolitaine de Vancouver et la Colombie-Britannique continentale (Rodman, 1975 : 49-82).

La bibliographie annotée qui s'intitule Writings on Canadian English, 1792-1975 (Avis et Kinlock) cite 723 titres d'écrits sur l'anglais canadien, mais nombreux sont ceux qui ne désignent que des notes sommaires, des articles de la presse populaire et, naturellement, des analyses locales et régionales. Quant aux caractéristiques de la langue standard, la diphtongaison ascendante est la seule qui ait attiré l'attention des auteurs.

Une grande partie de ce qui a été écrit sur l'anglais canadien est difficile d'accès. Maintenant que l'édition de l'anthologie de Chambers est épuisée, les étudiants ne peuvent se référer qu'à un seul volume, celui de McConnell : Our Own Voice. Heureusement, il s'agit d'un bon livre qui peut être adapté aux besoins des niveaux secondaire et collégial. On peut évidemment se procurer les dictionnaires canadiens sans difficulté. A Dictionary of Canadianisms on Historical Principles (DCHP) est un modèle en son genre; il comporte 10 000 entrées, dont chacune est datée et accompagnée de références. A Concise Dictionary of Canadianisms est une version abrégée du DCHP. D'autre part, The Senior Canadian Dictionary et sa version mise à jour, le Gage Canadian Dictionary, s'ils sont faits sur le modèle du American Thomdike and Barnhart Dictionary, précisent cependant la prononciation, l'orthographe, les sens et l'usage canadiens, et relèvent en outre certains canadianismes. Comme le DCHP, ces ouvrages puisent aux recherches effectuées par le centre lexicographique de l'Université de Victoria. Mentionnons également, outre les nombreux dictionnaires scolaires, le Canadian Dictionary, fondé sur les recherches du centre lexicographique de Montréal.

Les problèmes inhérents à la production, à la publication et à la distribution d'un ouvrage « indigène », scolaire ou autre, sont trop complexes pour être abordés ici. Soulignons seulement que le fossé qui sépare le linguiste du lecteur ou de l'étudiant pose un problème. Selon l'École de Prague (cf. Garvin, 1973 : 109) « La compréhension théorique de la norme et sa codification doivent permettre] la diffusion de la norme et sa compréhension par d'autres personnes », si cette compréhension théorique doit contribuer à la codification de la langue standard.

Instruments de développement de la langue : les écoles et universités

L'enseignement de la langue au Canada est régi par dix ministères de l'Éducation. Toutes les tentatives visant à établir une politique ou des directives uniformes en cette matière se heurtent inévitablement à des barrières de compétence. Le Canadian Council of Teachers of English (CCTE), seule organisation professionnelle nationale vouée à l'enseignement de la langue et de la littérature canadiennes-anglaises, ne bénéficie de l'appui réel que d'une seule province anglaise, l'Alberta. Il est édifiant et plutôt paradoxal que la première étude sur la codification de l'anglais canadien ait été commandée par le Conseil de la langue française du Gouvernement du Québec.

En 1975, le CCTE entreprenait une étude sur l'enseignement de la langue anglaise au Canada, en réponse à un document du Conseil canadien de recherches sur les humanités sur la qualité de la langue maternelle. Le CCTE soumettait par la suite une requête en vue d'obtenir la tenue « d'une commission royale d'enquête sur l'état de l'enseignement au Canada... » Cette requête fut dûment présentée par le président du CCTE, M. Wilson, au premier ministre, M. Pierre Elliot Trudeau, au secrétaire d'État, M John Roberts, et à tous les ministres provinciaux de l'Éducation. Le premier ministre et le secrétaire d'État ont exprimé leur intérêt pour la requête et pour les droits des provinces; pour leur part, tous les ministres de l'Éducation, sauf ceux de l'Ontario, de l'Île-du-Prince-Édouard et de la Saskatchewan, ont répondu aimablement à la requête et signifié leur inquiétude face au contenu de l'AANB. Le CCTE s'est alors uni à l'Association of Canadian University Teachers of English (ACUTE) en vue d'établir une Commission sur l'enseignement de l'anglais, mais n'a pu obtenir de subventions à cette fin.

La préoccupation du public en matière de langue se résume souvent à des appels au secours de l'orthographe. « Lorsque les universités critiquent la faiblesse des étudiants, les médias s'empressent de faire écho, mais ils analysent rarement les fondements de ces critiques » (Wilson, 1977). Les universités ont beau décliner toute responsabilité, ce sont elles qui négligent de former des enseignants conscients des nonnes de la langue anglaise. Les membres de la Commission Symons se sont dit consternés de constater le nombre infime d'études linguistiques et la difficulté de se documenter sur l'anglais canadien dans la plupart des universités du pays (Symons, 1975 : 46). La grammaire anglaise, l'histoire de la langue, les variétés britannique, américaine et canadienne, les dialectes sociaux et régionaux, ainsi que les principes fondamentaux de la linguistique devraient occuper, dans la formation des professeurs, une place beaucoup plus importante qu'ils ne le font actuellement (Gleason, 1976 : 3, 4).

Instruments de développement de la langue : la société Radio-Canada

L'instrument qui réussit le mieux à façonner l'anglais canadien standard est sans doute la société Radio-Canada. La clé de son succès réside dans le fait que la langue n'est pas sa préoccupation première. En effet, elle s'est plutôt fixé pour but

« [...] de communiquer les événements d'intérêt national et de diffuser la pensée et les idées qui ont cours au pays [...], d'être un instrument qui serve à éveiller la conscience du peuple et à renforcer l'unité nationale » (R.B. Bennett, cité par Ouimet, 1980 : 62).

Cinquante ans de financement insuffisant et de négligence, ainsi qu'une révolution électronique, nous séparent de l'époque où M. Bennett tenait ces propos optimistes. En dépit de l'avenir funeste qui lui était prédit, Radio-Canada continue de cimenter notre immense pays, grâce à ses bulletins de nouvelles, ses émissions d'affaires publiques, grâce aux déclarations politiques, aux matches de hockey qu'elle transmet et à cette séance annuelle d'exorcisme qu'est la Coupe Grey, qui permet un défoulement de l'hostilité entre l'ouest et le centre du pays.

Fishman a fait remarquer que « en l'absence d'un pouvoir suffisant » capable de mener à bien les objectifs de planification du statut « des langues de grande diffusion », c'est-à-dire les langues standard, « les objectifs réalistes, fonctionnels et progressifs » ont plus de chances d'être réalisés sur une base pragmatique qu'idéologique (1977 : 61). C'est précisément la nature modeste et pragmatique des objectifs de Radio-Canada en matière de langue qui lui a permis de contribuer d'une manière si discrète et peu contraignante à l'épanouissement et à la survie de l'anglais canadien standard.

George Rich, conseiller linguistique de Radio-Canada, travaille dans un bureau tapissé de livres du centre-ville de Toronto. La description qu'il fait de son travail ressemble à notre définition de la langue standard et de ses fonctions, en regard des variétés régionales. En effet, selon lui, la langue de Radio-Canada doit être celle que le plus grand nombre possible de Canadiens comprennent. En raison des dimensions considérables de notre pays, on ne peut exiger une prononciation aussi uniforme qu'à la BBC. Les accents naturels sont acceptables et les régionalismes n'ont pas à être supprimés, si le contexte permet de les comprendre.

Le contrôle de la qualité de la langue se fait au moyen du guide stylistique de Radio-Canada, des bulletins mensuels intitulés You Don't Say et de communiqués télex réguliers. Lorsqu'un événement d'actualité se produit, on vérifie la prononciation des noms propres et l'information est transmise aux quelque trois cents diffuseurs du Canada anglophone. Dans les bulletins You Don't Say, le conseiller linguistique indique la prononciation correcte des mots, corrige la grammaire ou les emplois lexicaux fautifs, répond aux demandes de renseignements, suggère des ouvrages de référence utiles et sert généralement d'intermédiaire entre le public et les diffuseurs, leur faisant part des critiques et des compliments pertinents faits à leur endroit. Étant donné que les auditeurs prisent le style de Radio-Canada et attendent de cet organisme qu'il fixe la norme, les rédacteurs, les diffuseurs, les producteurs et les éditeurs doivent veiller à ce que la langue qu'ils emploient soit aussi claire et correcte que possible. Le conseiller actuel est partisan de la « manière douce ». C'est le guide par excellence, qui propose des réponses et des exemples précis en vue de sensibiliser son interlocuteur et de l'amener à une compréhension de la langue qui le rendra de plus en plus autonome. Le dernier volume de You Don't Say, par exemple, qui porte sur la période allant de décembre 1979 à juillet 1981, aborde 37 points de phonologie, 8 points de grammaire et 56 points lexicaux. Les indications phonologiques touchent de nombreux noms propres. Ainsi, on rappelle qu'il faut prononcer Newfoundland comme le font les Terre-neuviens, en mettant l'accent sur la syllabe -land, et qu'il faut placer l'accent tonique sur la dernière syllabe sonore dans les mots offense et défense. Le conseiller fait en outre état des nombreuses plaintes qu'il a reçues concernant la mauvaise prononciation du mot nuclear, et suggère un moyen mnémotechnique pour rappeler sa prononciation correcte. Il donne encore la prononciation du mot « junte », en anglais junta (dnt], qui est pourtant fixée depuis longtemps, et rappelle aux annonceurs qu'ils parlent anglais et non portugais ou espagnol.

Les observations grammaticales peuvent aussi bien prendre la forme d'une leçon entière, d'une règle empirique, d'une série d'exemples illustrant l'usage des pronoms au nominatif ou à l'accusatif — ceci en réponse au « doute général » — ou encore d'une explication de la vieille règle de unique qui ne doit jamais s'accompagner d'un modificatif. Les bulletins traitent aussi du choix des prépositions, et précisent par exemple que different from est plus usité et indiqué que different than, et qu'il faut dire make a decision et non pas take a décision.

En matière de choix lexicaux, les bulletins s'attaquent surtout aux paires de mots qui portent à confusion tels que disinterested et uninterested, averse et adverse, apprise et appraise, aux redondances comme true facts et totally eliminated; on conseille en outre aux diffuseurs d'éviter les kids et les feds. On cite même une publicité de bière américaine pour rappeler qu'il faut distinguer les substantifs non quantifiables et dire fewer dollars, mais less money. Le linguiste donne une explication détaillée de la différence entre nauseous et nauseated en se servant d'une analogie, à savoir que la personne qui a absorbé un poison est poisoned et non poisonous.

Il ressort clairement de ces exemples, mais surtout des commentaires du public, que la langue de Radio-Canada sert de référence. Les employés ne cessent de répéter : « La population s'attend à ce que nous utilisions un anglais correct. » La Société exerce en outre une fonction de particularisation, établissant les différences entre l'usage canadien et l'usage américain. Un ex-conseiller rappelle aux diffuseurs que s'ils doivent absolument utiliser l'expression first lady, il leur faut se rappeler qu'elle désigne la femme du chef d'État, en l'occurrence Mme Léger, et non Margaret Trudeau; il ajoute que si aux États-Unis une région peut être off limits, au Canada, elle est out of bounds.

Qu'ils soient d'accord ou non avec la « surveillance continuelle » de Radio-Canada, les diffuseurs indépendants peuvent difficilement ne pas en tenir compte. Certains veulent l'imiter, d'autres, comme la station torontoise CFRB, soutiennent qu'elles sont aussi attentives et responsables que la société d'État à l'égard de la question linguistique; une autre préfère chercher conseil auprès du bureau de la BBC à New York quant à la prononciation internationale de certains mots, une autre affirme qu'il est futile de s'élever contre les Américains, qui fixent les normes de prononciation dans le monde entier, et enfin, un autre, pour qui George Rich est le grand expert canadien en matière de prononciation, fait le voeu de préserver les normes canadiennes de l'influence américaine (Bickle, 1980 : 14).

La centralisation de la programmation à Toronto constitue un facteur favorable à la diffusion de la langue standard, mais elle contrecarre la volonté de maintenir les distinctions régionales essentielles. En août 1979, les auditeurs de l'Ouest furent tout à fait déconcertés d'entendre un annonceur dire que « le Chef » reposerait sur un « bluff » (promontoire) surplombant la Saskatchewan. Dans l'Ouest, bluff a toujours signifié « bosquet » et il leur était difficile d'imaginer le cercueil de Diefenbaker reposant au faîte d'une poignée de peupliers. La radio et la télévision sont sans doute des outils pédagogiques plus puissants que l'école, sinon pourquoi déploreraiton que les Canadiens écoutent une telle proportion d'émissions américaines, et pourquoi y aurait-il des conflits entre le gouvernement fédéral et les provinces, particulièrement le Québec et la Saskatchewan, sur le contrôle de ces médias?

Mentionnons que les émissions radiophoniques de Radio-Canada ont un auditoire américain, restreint mais fidèle, dans toutes les régions frontalières.

Instruments de développement de la langue : journaux et périodiques

Les Canadiens anglais n'ont aucun journal qui ait l'envergure littéraire et intellectuelle du Devoir. Le récent rapport de la Commission royale sur les quotidiens n'avait d'ailleurs rien d'optimiste. Les journaux. semblent tout de même exercer une action stabilisatrice sur l'anglais canadien. Ireland, qui a dépouillé un certain nombre de journaux de toutes les régions du Canada, de Halifax à Victoria, n'a observé que très peu de variations orthographiques depuis 1887, compte tenu de la distance et du temps. Au moins cent journaux reçoivent des articles de la Presse canadienne (PC), qui publie un guide stylistique depuis 1940 (Ireland, 1979 : 124). Quant au Globe and Mail Style Book, il ne diffère pas tellement du CP Style Book. Tous les journaux semblent privilégier l'orthographe britannique. En faisant le dépouillement de 110 livres, périodiques et journaux, Wannamaker (1977 : 47) a constaté qu'à l'exception des journaux, Information Canada et un grand nombre d'éditeurs et de distributeurs utilisaient The Gage Canadian Dictionary et que les normes variaient en fonction du « niveau » des publications. Ainsi, Methuen utilise l'orthographe britannique dans ses ouvrages pédagogiques, et l'américain dans les livres d'intérêt général.

C'est cette année, soit soixante-dix-huit ans après la fondation du Globe and Mail, que s'est matérialisé le voeu de George Brown qui rêvait d'un journal anglais de portée nationale. L'édition est transmise par le satellite Anik, à raison d'une page par 1,25 seconde, grâce à une antenne située à Toronto (Franklin, 1981 : 62). L'accroissement de la diffusion aura peut-être une incidence sur la qualité du journal, soit; mais ce qui est certain, c'est que l'influence de Toronto sur la langue anglaise au Canada ne pourra que se renforcer.

Instruments de développement de la langue : les oeuvres littéraires

Au tout début de sa carrière d'écrivain, c'est-à-dire avant que ses Deux solitudes passent dans la langue, Hugh MacLennan avait soumis un manuscrit au représentant d'une maison d'édition new-yorkaise. Le manuscrit lui fut retourné, accompagné d'une note de l'éditeur. « Nous ne connaissons pas l'identité de votre auteur. Il n'écrit ni comme un Américain, ni comme un Britannique. Il y a quelque chose d'étrange dans ce manuscrit » (1980 : 37). Au moins une partie de cette étrangeté tenait au fait qu'à l'époque, tant au Canada que dans les autres pays, on connaissait à peine l'existence, et encore moins la nature, de l'anglais canadien. La situation est maintenant différente. Ainsi, cette semaine justement, le bulletin d'information de l'université m'apprenait qu'Eli Mandel, poète, érudit, critique littéraire et professeur canadien, donnerait au printemps des conférences à la British Association for Canadian Studies en Angleterre ainsi qu'à la National Conférence for Canadian Studies en Italie. Au cours de la dernière décennie, la littérature canadienne-anglaise a connu un épanouissement semblable à celui de la littérature québécoise française dans les années 1960; ces littératures sont d'une telle puissance et d'une telle beauté que les intellectuels du monde entier ont été forcés de s'intéresser aux études canadiennes. Toutes deux sont nées d'une profonde préoccupation pour la langue. En 1946, Northrop Frye exposait le problème du poète qui doit adapter une langue ancienne à un nouveau milieu, et ce n'est pas par hasard qu'il l'a fait en français. Dix ans plus tard, il reprit ce thème du poète en quête d'une langue et d'une forme, percevant l'émergence du poème narratif comme un retour nécessaire aux sources. Ce n'est qu'en 1966 que les étudiants en littérature canadienne ont pu prendre connaissance de ces deux articles. Quatre ans plus tard, les écrivains canadiens disposaient pour la première fois de la traduction d'un important recueil de poésie québécoise (Glassco, 1970). Dans l'ouvrage anglais de Kroetsch et Lee, paru en 1974, on sent l'influence de Giguère (« ... et nous n'avons plus de mots, pour nommer ces soleils sanglants » [1965 : 56]), de Hertel et de ses « cadences » (1970 : 97), de Lapointe, dont les vers associent le pays à la désignation des choses les plus élémentaires comme le sang, le pain, le jour et la nuit (1970 : 214) et, bien sûr, d'Anne Hébert, qui définit la tâche du poète comme l'expression, par le verbe, de sa terre natale, le Québec (1976 : 108).

« The words I knew said Britain, and they said America, but they did not say my home », écrit Dennis Lee. « [...] It was a question of starting from your own necessities. And you began striving ta hear what happened in words — in love, inhabit, fail, earth, house — as you let them surface in your own mute and native land » (1974 : 162-163).

Au Canada, la traduction d'oeuvres littéraires du français à l'anglais est une tradition ancienne et toujours bien vivante, née en partie de l'amour et du labeur discret d'écrivains canadiens-anglais vivant au Québec, comme Jones et Scott (Jones, 1977 : 78-80). La traduction a eu un impact imprévisible sur la littérature anglaise, en particulier sur le plan lexical et sémantique; cette influence fut beaucoup plus notable que les emprunts faits au vocabulaire de l'époque coloniale qui sont maintenant « des archaïsmes, des régionalismes ou des impropriétés », comme le fait judicieusement remarquer Chambers (1979 : 6). C'est un exemple de Sprachbund semblable à celui qui a touché les langues européennes apparentées à la suite d'échanges entre les intellectuels et les artistes de différents pays. Ce phénomène fait partie de l'évolution normale des langues qui se côtoient.

Plus tard, et plus à l'ouest, la langue s'est déployée encore, grâce entre autres à Wiebe, Mandel, Suknanski, Sorestaad, qui ont tenté de donner la parole à l'immigrant, ou de faire entendre le « cri muet » de l'Amérindien. Ainsi, l'écrivain crée et recrée les mondes présents et passés et il élargit et dépasse les limites du langage. En 1975, Mandel écrivait, au sujet de Pat Lane. « Il arrive parfois qu'un jeune écrivain nous parle en mots nouveaux et ces mots jettent une telle lumière sur le monde, qu'on croirait qu'il n'a jamais été ainsi auparavant, et qu'il ne le sera jamais plus » (1975 : 11). L'évolution de la littérature est souvent une charnière dans le développement d'une langue standard, et elle lui est toujours simultanée. En 1981, on ne peut plus douter qu'il y a une littérature canadienne-anglaise et qu'en partie grâce à elle, il existe une langue canadienne-anglaise.






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XXVIII

Les Français devant la norme

Par Nicole Gueunier, Émile Genouvrier et
Abdelhamid Khomsi



La recherche dont nous allons rendre compte a été conduite au cours des années 1973-1975 et a fait l'objet de diverses publications dont la plus complète est Les Français devant la norme, contribution à une étude de la norme du français parlé, Champion 1978 (FN). Nous en reprendrons ici les principaux résultats en les discutant à la lumière des comptes rendus qui en ont été donnés et des travaux récents sur la question de la norme.

Objectif et méthodologie de l'enquête

La présente recherche a pour principal objectif d'apporter des éléments de réponse à la question suivante : qu'est-ce que la norme, non pour des linguistes, mais pour les gens ordinaires, en l'occurrence des francophones majoritairement « hexagonaux »? Comment ceux-ci vivent-ils et verbalisent-ils leur rapport à la langue, compte tenu des principales variables situationnelles et interpersonnelles (sociologiques, régionales, etc.) susceptibles de déterminer cette relation? Étant donné l'importance de la langue dans les relations sociales et le caractère le plus souvent inconscient de son usage, nous pensons qu'il peut être utile à diverses fins, notamment cognitives et éducatives, de connaître les attitudes des locuteurs d'une langue à l'égard d'une des structures les plus déterminantes de leur vie sociale.

Puisqu'il s'agit de « gens ordinaires », pourquoi enquêter précisément sur la norme et non sur la langue en général? On peut en effet objecter que le terme de norme renvoie à un métalangage spécialisé et non à une représentation populaire1. Dans la mesure où c'est celle-ci qui nous intéresse, nous différons à la seconde partie de cette étude l'exposé théorique sur notre conception de la norme qui nous servira simplement de référence pour décrire et analyser celle de nos informateurs. Quant aux non-professionnels, s'ils ignorent pour la plupart jusqu'au mot de norme, personne, en France encore moins qu'ailleurs, ne se situe en dehors des « rapports de production linguistique » définis par P. Bourdieu (1977) en termes de « marché linguistique », de « capital linguistique », de « langage autorisé » : « La langue, écrit-il, n'est pas seulement un instrument de communication ou même de connaissance, mais un instrument de pouvoir. »




1 Témoin l'importante bibliographie des travaux qui s y rattachent déjà ou qui sont en cours sur le sujet : outre le présent volume, un numéro du Français Moderne (janvier 1982), un autre du Français dans le monde (mai 1982), 1'ouvrage de I. Fodor et C. Hagège, La réforme des langues, Histoire et avenir, prévu aussi pour 1982. [retour au texte]




En outre, chaque locuteur en est bien conscient, sachant plus ou moins intuitivement que l'usage des diverses variables linguistiques n'est pas indifférent à la formation et à la perception par autrui de sa personnalité et de son rôle social. Même si cette « intuition » est très largement institutionnelle et scolaire, même si tout le monde n'a pas la possibilité d'identifier clairement ces variables et de les situer à leur niveau d'analyse linguistique. Des expressions comme « parler comme les paysans », « comme les professeurs », « comme les patrons » en témoignent, mais elles restent le plus souvent allusives et vagues. Nous avons donc cherché à connaître le contenu précis de ces attitudes en formant l'hypothèse que la stratification sociale est déterminante dans leur formation.

Cette recherche essentiellement sociolinguistique se situe en outre à la rencontre de deux autres domaines où sont engagés les participants soit la pédagogie du français langue maternelle pour E. Genouvrier, et la phonétique acoustique pour A. Khomsi.

Pédagogie de la langue maternelle : c'est en effet dans le contexte de travaux réalisés en milieu scolaire que nous avons eu l'idée d'entreprendre cette enquête. À l'occasion de séminaires d'enseignants ou de contacts avec les classes élémentaires, nous avons constaté d'importants écarts entre ce que l'individu prononce effectivement et ce qu'il croit prononcer. Ainsi cette institutrice tourangelle qui, désireuse d'enseigner à ses élèves la différence graphique entre est et et, tente de s'appuyer sur la prononciation : « Tu vois bien que je dis [] et non [e] : c'est donc « est » qu'il faut écrire et non « et ». Mais par ailleurs, dès qu'elle oublie de se surveiller, elle prononce les deux mots de façon rigoureusement identique, à l'oreille.

À force de voir se répéter de tels épisodes — qui révèlent à quel point on a rendu sourds des enseignants pourtant ouverts à la rénovation de leur didactique — nous avons d'abord rassemblé des documents permettant de convaincre nos collègues enseignants du premier degré que, à Tours en tout cas, les adultes et les enfants n'avaient pas tous, dans leur système phonologique, la paire /e/ ~ // et qu'il était donc vain d'espérer fonder là-dessus les distinctions graphiques et morphologiques fondamentales : -ais/-ai etc (cf. Guillet et coll., 1971, Bataille et coll., 1973, Doila et Establet, 1973).

Phonétique : partant de l'exemple des finales en [e] ou [], nous avons voulu contrôler les résultats de l'analyse perceptive par le recours à une analyse instrumentale, permettant de vérifier et d'affiner en fonction des situations de parole et des contextes phonologiques l'hypothèse d'un affaiblissement de l'opposition /e/ ~ // dans la population de Tourangeaux adultes qui constitue la première de celles que nous avons considérées.

La norme orale

C'est en fonction de cette double préoccupation que nous avons assigné sa première limitation à notre recherche sur la norme : il s'agit seulement ici de la norme orale, de la norme du français parlé. Deux autres motifs nous ont confirmés dans notre intention de nous limiter à cet aspect de la norme : d'abord, en France, c'est surtout à la norme écrite qu'on se réfère le plus généralement de façon explicite, notamment dans la tradition de notre enseignement. Non que la prononciation soit jugée sans importance, loin de là, comme le montre G. Mounin, (1975 : 44) dans un article pertinemment intitulé « La répression linguistique dans les groupes humains » :

« Il suffit — et chaque enseignant en a fait l'expérience et s'en est désolé d'observer le comportement d'une classe [...] surtout dans la cour de récréation. La réaction générale à tous les défauts de langue est impitoyable. Tous les bégaiements, les zézaiements [...] sont raillés sans pitié. On les imite, on les « refait », presque toujours avec une belle adresse articulatoire. Tout enfant étranger au groupe voit son accent repéré immédiatement, saisi dans ses caractères les plus saillants, souvent avec beaucoup de finesse et singé lui aussi : l'accent piémontais à Marseille, l'accent marseillais à Paris, l'accent parisien (le parler pointu) à Nimes etc. »

Mais comme le montre ce texte, la prononciation fait l'objet d'une « répression » plus sévère de la part du groupe de pairs que de la part de l'enseignant, qui se concentre surtout sur la graphie. C'est en outre une répression manifeste mais, au contraire de ce qui se passe dans l'institution scolaire, non explicite : le groupe « singe » le parleur marginal mais sans lui détailler les points critiques et sans lui enseigner positivement comment faire. De ce fait, l'oral reste un domaine relativement implicite dans l'ensemble des représentations de la norme, d'où l'intérêt d'une étude sur le contenu de cet implicite.

Le dernier motif qui nous a poussés à nous concentrer sur la norme orale est l'existence dans notre région d'une tradition selon laquelle le français de Touraine est le meilleur, le plus conforme à la norme. Cette tradition dont nous avons également cherché à déterminer l'origine historique (cf. FN : 166-173), est concurrencée par le modèle du « parisien cultivé » mais n'en demeure pas moins exploitée dans l'enseignement du français aux étrangers et nous voulons savoir si elle est connue des Tourangeaux d'abord, des autres francophones ensuite, et s'ils la reprennent à leur compte.

La population

La première population avec laquelle nous avons travaillé est constituée de 75 Tourangeaux adultes (moyenne d'âge : 27 ans), appartenant à différentes catégories sociales, mais excluant les étudiants en Lettres et les enseignants, dans la mesure où la situation de ceux-ci vis-à-vis de la norme linguistique est particulière, du fait qu'ils sont professionnellement concernés par le thème de l'enquête.

C'est sur cette première population de Tourangeaux que l'enquête a été la plus complète, comportant une partie sociolinguistique (confrontation de performances et d'attitudes linguistiques) et une partie d'analyse du contenu de ces attitudes.

Les résultats de cette première recherche ayant permis d'établir que la population tourangelle constitue un milieu de « sécurité linguistique » (cf. Labov 1966), nous avons voulu les confronter à ceux obtenus dans trois autres milieux urbains caractérisés au contraire par leur insécurité linguistique soit Lille, Limoges et Saint-Denis de la Réunion. Dans les trois cas, les facteurs constitutifs de cette insécurité linguistique sont, d'une part en France métropolitaine, les situations de diglossie2 franco-dialectale observables dans la région Nord-Picardie (cf. Carton, 1981) ainsi que dans la zone du Nord-occitan, et d'autre part à la Réunion, une situation de diglossie franco-créole. Ces trois enquêtes étant conçues plutôt comme des sondages contrastifs que comme des recherches autonomes, nous avons réduit la dimension des populations concernées à 21 enquêtés à Lille, 18 à Limoges et 28 à Saint-Denis-de-la-Réunion, tout en maintenant les mêmes principes de constitution qu'à Tours.

Par ailleurs, nous nous sommes plus attachés ici à l'analyse qualitative du contenu des interviews qu'à une étude quantitative et proprement sociolinguistique des résultats.

Méthodologie

— Le questionnaire sociolinguistique

Dans un premier temps, nous nous sommes inspirés des méthodes d'enquête de Labov, en choisissant une variable phonologique assez instable, la paire /e/ ~ // et en étudiant les points suivants :

1°) Quelles sont les performances réelles de la population considérée quant à la production et à la perception de cette variable?

Ces performances ont été évaluées par rapport à la définition classique de « la » norme du français standard en la matière, telles qu'on les trouve dans les manuels de prononciation, les dictionnaires et les grammaires.

Le questionnaire élaboré fait donc intervenir des paramètres grammaticaux (désinences verbales d'imparfait, de passé simple, de participe passé, d'infinitif), graphiques (prononciation des finales en -aie, -ée, -et etc.), phonologiques (prononciation des /e/ en syllabes ouvertes/couvertes, accentuées/non accentuées). Il s'agit de faire finalement apparaître la différence entre ce qu'on peut appeler « la norme réelle », ou « objective » (cf. Rey 1972 et infra), déductible de l'usage majoritaire effectif des Tourangeaux, et « la norme fictive » des manuels classiques.




2 Pour des précisions sur notre utilisation en un sens assez large de ce concept, cf. FN : 120-126 et 175-189. [retour au texte]




2°) Quelles sont les attitudes des Tourangeaux par rapport à la norme fictive et à leur norme réelle? Ont-ils conscience de l'éventuelle différence entre les deux? Rappelons que cette conscience, qui se trouve à l'origine de ce que Labov appelle l'insécurité linguistique, peut se manifester soit sous la forme de l'hypercorrection (on prononce mal pour faire « mieux que la norme »), soit sous la forme de l'erreur d'évaluation (on prononce « bien », mais on croit prononcer « mal », ou « mal » en croyant prononcer « bien »).

Pour déterminer ces attitudes, le questionnaire élaboré réunit donc des tests de performance, des tests d'évaluation et d'auto-évaluation. Les tests de performance consistent à reconnaître ou à prononcer des mots, des phrases ou des textes comportant la paire /e/ ~ //, tandis que les tests d'évaluation consistent à choisir entre deux prononciations celle qui est conforme à la norme.

Ex : On fait entendre à l' enquêté un enregistrement comportant plusieurs phrases du type : « Je ramasse vos tickets. » Cette dernière occurrence est prononcée une fois [tik], une autre fois [tike] et on lui demande de donner la prononciation correcte.

Les tests d'auto-évaluation mettent l'enquêté en présence de deux prononciations et lui demandent de déterminer laquelle est la sienne.

Ex : On fait entendre à l'enquêté le même enregistrement que précédemment et on lui demande s'il prononce comme la première ou comme la deuxième personne. C'est la comparaison entre les tests de performance, d'évaluation et d'auto-évaluation qui permet de dégager le sentiment de sécurité ou d'insécurité linguistique du locuteur. On peut en effet considérer qu'il y a insécurité linguistique dans les cas de discordance entre performance, évaluation et auto-évaluation, par exemple quand un locuteur prononce « bien » ([tik]), évalue bien la norme ([tik]), mais s'auto-évalue mal (« moi, je prononce [titre] »), ou encore quand il prononce « mal » ([tike]), évalue bien la norme ([tik]), mais s'auto-évalue mal (« je dis [tik] »). Inversement il y a sécurité linguistique dans les cas de concordance entre les trois tests.

En nous inspirant toujours de la méthodologie de Labov, nous avons fait l'hypothèse que ces attitudes de sécurité ou d'insécurité linguistique co-variaient d'une part avec les situations de communication et d'autre part avec l'appartenance sociale de l'autre.

— Les situations de communication.

La méthodologie d'enquête a été conçue de façon à faire intervenir une différence entre situations de communications très formelles (lectures ou audition de paires mimales et de mots), moyennement formelles (lecture ou audition de phrases, lecture d'un petit article de journal), et le moins formelles possible (entretien ou conversation « libre », c'est-à-dire semi-directif). L'entretien portait sur un sujet fixe, soit les attitudes par rapport à la norme, et l'enquêteur, tout en posant toujours les mêmes questions, laissait le plus possible l'initiative de la parole à ses interlocuteurs.

C'est évidemment cette dernière situation qui doit, selon notre hypothèse, déterminer le plus de performances « vernaculaires » et non « standard », c'est-à-dire normatives.

La constitution de cet éventail de situations permet-elle véritablement d'échapper à ce que Labov a appelé « le paradoxe de l'observateur », c'est-à-dire le fait que la présence de celui-ci crée par elle-même une formalité nuisible à la production du discours vernaculaire, non surveillé et qui constitue précisément l'objet de la recherche? La seconde méthodologie de Labov (cf. Labov 1972), comportant non plus des interviews mais une intégration beaucoup plus profonde de l'enquêteur dans les groupes ou les communautés à observer, permet à coup sûr d'obtenir un vernaculaire plus authentique. Par là même, elle rend compte de façon plus fiable de ce qu'on peut appeler la langue du groupe, alors que la méthode des interviews, même semi-directifs, est plus propice à l'observation d'idiolectes. En ce qui nous concerne, nous n'avions pas les moyens de conduire un tel type d'enquête. Par ailleurs, dans une situation « naturelle », il aurait été très difficile d'obtenir une conversation sur la norme, sujet très éloigné des préoccupations quotidiennes des gens et nous n'aurions pu mener à bien la seconde partie de l'enquête. Nous avons donc considéré, avec Labov (1966), que le type de variété linguistique obtenu dans la « conversation libre » constituait un « vernaculaire relatif », par rapport aux performances obtenues aux tests les plus formels.

— La détermination de l'appartenance sociale

Renvoyant au FN pour le détail de la discussion méthodologique, nous indiquerons simplement comment nous avons procédé. Nous sommes partis d'une hypothèse tripartite dans la mesure où nous voulions vérifier sur notre terrain les résultats obtenus par Labov sur la situation particulière de la petite bourgeoisie dans son rapport à la norme orale; nous avons fondé notre division en trois classes sur deux critères : le critère socioprofessionnel, obtenu au moyen d'une simplification des catégories de l'Institut national de la statistique et des études économiques, et le critère socio-éducatif, obtenu à partir du niveau d'études.

Le critère socioprofessionnel nous a donné les trois catégories suivantes :

C1 : ouvriers et personnels de service
C2 : employés d'administration et de commerce
C3 : patrons de l'industrie et du commerce, professions libérales et cadres supérieurs.


Les sujets qui pouvaient donner lieu à des hésitations, notamment certains techniciens ou cadres moyens, ont été classés, en dernière instance, en fonction de leur niveau d'études générales ou professionnelles.

Le critère socio-éducatif a donné lieu au classement suivant :

C1 : niveau d'études inférieur ou égal au C.E.P. ou au C.A.P. (Certificat d'études primaires, Certificat d'aptitude professionnelle)
C2 : niveau compris entre le B.E.P.C., le B.E.P. (Brevets d'études du premier cycle) et le Baccalauréat inclusivement.
C3 : sujets ayant fait des études supérieures.


Dans la très grande majorité des cas, les critères socioprofessionnel et socio-éducatif ont été convergents. Finalement, dans la population tourangelle, la C1 comporte 85 % d'ouvriers et 15 % de personnel de service et de manoeuvres. La C2 est surtout constituée d'employés de bureau, avec une majorité de femmes. Dans la C3, on compte 30 % de médecins ou étudiants en médecine, 25 % d'avocats, 40 % de cadres administratifs ou d'entreprises et 5 % seulement de professions commerciales.

Nous ne détaillons pas ici la constitution des populations de Lille, de Limoges et de Saint-Denis-de-la-Réunion (cf. FN : 121-129)3 puisque seule la deuxième partie de l'enquête y a été exploitée, même si pour des raisons d'homogénéité méthodologique, nous avons également administré à ces trois populations le questionnaire phonologique sur la paire /e/ ~ //.

Résultats de l'enquête sociolinguistique

La norme objective des Tourangeaux

Le test de perception effectué sur la variable /e/ ~ // montre que toute notre population perçoit la différence entre /e/ et // (cf. FN 62-63). Mais l'analyse de la performance met en évidence l'écart entre la norme objective des Tourangeaux et celle du français standard. C'est au niveau de la réalisation du phonème // que cet écart se manifeste le plus nettement. Ainsi, dans les conditions les plus favorables aux performances normatives (situations formelles et contexte phonologique comportant une syllabe accentuée), la moyenne des réalisations normatives pour l'ensemble de notre population atteint 53 %. Dans les conditions les moins favorables à la norme (conversation libre et syllabes non accentuées), elle ne dépasse jamais 5 % et la différence entre les trois catégories n'est pas significative.




3 Un problème particulier s'est posé à Saint-Denis-de-la-Réunion. Les enquêtés réunionnais représentent une catégorie déjà instruite de la population puisque tous, à une exception près, savent lire, alors que le taux d'analphabétisme atteignait à la Réunion 35 % au recensement de 1967. Notre enquête ne concerne là que la partie francophone de la population, à l'exclusion des créolophones unilingues. Pour la spécificité de la situation réunionnaise, cf. FN : 125-129. [retour au texte]




Examinons maintenant les résultats en fonction des trois critères que nous avons considérés comme déterminants : les facteurs linguistique, situationnel et sociologique.

— 1°) Le contexte linguistique

Trois paramètres linguistiques sont déterminants en faveur de réalisations normatives :

— le paramètre phonétique : outre la fermeture de la syllabe, il faut signaler l'influence de l'accent. Le résultat le plus significatif concerne les réalisations de // en syllabe accentuée dans le test de lecture de phrases : 36,6 % de réalisations normatives, contre 23,6 % en syllabe non accentuée.

— le paramètre morphosyntaxique : le conditionnel est presque toujours réalisé en [], alors que l'imparfait l'est massivement en [e]. Ainsi dans les trois situations formelles de lecture de texte, lecture de phrases et lecture de mots, le pourcentage moyen de réalisations normatives de l'imparfait ne dépasse pas 32,3 %.

— le paramètre graphique et lexical : aux tests de lecture, les graphies -ais (dans des mots comme mais, épais), -êt (forêt) favorisent les réalisations normatives en []. En revanche la graphie -et (piquet, filet) favorise une prononciation non normative en [e].

— 2°) La formalité de la situation

Conformément à nos hypothèses, elle est propice aux réalisations normatives. Le tableau ci-dessous donne les résultats obtenus pour la prononciation de /e/ dans trois situations de formalité croissante : lecture d'un texte complet, lecture de phrases, lecture de mots.



situations de parole pourcentage de réalisations normatives
lecture de texte 13,8 %
lecture de phrases 31,4 %
lecture de mots isolés 53,5 %
réalisations de // (en syllabe accentuée et non accentuée) en fonction des situations de parole


— 3°) Le facteur sociologique

En situation informelle, les trois catégories sociales considérées ont un comportement sensiblement identique puisqu'on relève entre 85 % et 99 % de réalisations non normatives de //. En revanche, en situation formelle, // joue davantage le rôle d'un indicateur social, mais à ce niveau c'est surtout entre les catégories extrêmes (1 et 3) qu'on relève des différences, le comportement de la catégorie moyenne étant fluctuant et généralement proche de celui de la catégorie 1. Le tableau ci-dessous donne un extrait de résultats obtenus dans trois situations formelles, présentées par ordre de formalité croissante.



situations de parole
catégories sociales
1 2 3
lecture de texte 17 % 17,5 % 28 %
lecture de phrases 0 % 4,5 % 11 %
lecture de mots 16 % 28 % 47 %
pourcentage de réalisations normatives de // dans trois situations formelles.


Une étude instrumentale effectuée par A. Khomsi sur les productions de trois sujets représentatifs de chacune des catégories sociales considérées. confirme exactement ces résultats. On y constate en effet (cf. FN : pp. 54-62) que l'aire de dispersion de /e/ recouvre toujours largement celle de //, que les différences de comportement entre les 3 catégories sont négligeables en spontané mais plus nettes en situation formelle et que le comportement de la catégorie 2 est ambigu.

L'ensemble de l'étude nous permet donc d'établir que la norme objective des Tourangeaux ne comporte pratiquement plus l'opposition phonologique /e/ ~ //, mais qu'on en voit apparaître des restes dans les situations où les sujets se surveillent le plus.

Au premier abord, ces résultats ne coïncident que partiellement avec ceux obtenus par H. Walter dans l'enquête phonologique réalisée pour le Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel (1973). Dans la phonologie du français, H. Walter (1977 : 117) constate en effet que l'opposition /e/ ~ // se maintient, en finale ouverte, à (unanimité chez ses 17 informateurs. Cependant, elle note qu'« on ne peut jamais prouver l'existence dune distinction en syllabe non finale ». En outre, les données de son enquête diffèrent des nôtres sur deux points qui expliquent bien la divergence des résultats : la population ne compte que des sujets correspondant à notre catégorie 3 et la situation d'enquête ne comporte pas de langage spontané.

Les Tourangeaux entre la norme objective et la norme prescriptive

— 1°) Jugement de normativité

Au test de reconnaissance de la norme officielle, notre population présente un comportement incertain : seulement 3 % des informateurs n'ont aucune idée de la norme et seulement 9 % en ont une idée absolument sûre. Les 84 % restants la reconnaissent moyennement, donnant une proportion de réponses justes comprise entre 26 et 75 %. La catégorie 2 est celle qui présente les jugements de normativité les moins sûrs.

— 2°) L'auto-évaluation

3 % seulement de nos informateurs s'auto-évaluent mal, alors que 18 % s'auto-évaluent bien et les 75 % restants s'auto-évaluent moyennement; les erreurs vont toujours dans le sens d'une surestimation par les informateurs de leurs propres performances. Là encore c'est la catégorie 2 qui s'autoévalue le moins bien.

— 3°) La sécurité linguistique

Le pourcentage de divergences entre les tests de jugement de normativité et d'auto-évaluation est globalement de 14 %. Signalons qu'il est de 24 % à Limoges et de 31 % à Saint-Denis-de-la-Réunion. On peut donc inférer que la population tourangelle présente un état de sécurité linguistique correspondant à la tradition selon laquelle on parle bien le français à Tours.

— 4°) Sécurité linguistique et appartenance sociale

L'exploitation des mêmes résultats par catégorie sociale ne fait pas apparaître de différence sensible entre les trois catégories. Tout au plus peut-on retenir que la plus grande incertitude de la catégorie 2 aux tests de jugement de normativité et d'auto-évaluation, considérés séparément, est un indice d'insécurité relative.

De cette première étude sociolinguistique ponctuelle, nous pouvons donc conclure que la norme objective des habitants de Tours présente un écart très sensible avec la norme prescriptive, mais qu'ils n'en ont pas conscience en raison du sentiment global de sécurité linguistique dont ils font preuve.

Reste maintenant à examiner, par la procédure différente de l'analyse d'entretien, le contenu précis de leur conscience de la norme et de leur sentiment de sécurité linguistique, étude que nous mènerons par comparaison avec les trois populations citées ci-dessus et vivant en milieu d'insécurité linguistique.

Résultats de l'analyse de contenu

La deuxième partie de l'enquête porte donc sur l'analyse du contenu des « conversations libres », sur la norme, dans les quatre populations de Tours, de Lille, de Limoges et de Saint-Denis-de-la-Réunion. Il ne s'agit pas pour nous de plaquer sur les représentations de nos enquêtés les éléments constitutifs de notre définition de la norme, mais de rendre compte aussi exactement que possible de la leur, en la laissant se construire au fil des entretiens. Comme il est cependant nécessaire de travailler à partir d'un point de repère linguistique, nous préciserons ici les éléments de la théorie de la norme à laquelle nous nous rattachons.

Définition de la norme

À la suite de la présentation de A. Rey (1972) reprise par F. Helgorsky (1982), nous distinguons trois aspects de la norme :

1) La norme objective

Ce concept construit à partir de propositions de Hjelmslev, Guillaume et Coseriu, correspond du point de vue théorique, à l'introduction d'un troisième terme entre les deux instances langue et parole de la dichotomie saussurienne. Moins abstrait que la langue et moins concret que la parole, il comporte une dimension statistique et collective observable à différents niveaux de généralité selon le type de communauté à laquelle on a affaire. Ainsi, pour le français, on admettra qu'il existe

— une norme commune à tous les locuteurs francophones, caractérisée, par exemple, par le nombre moyen d'occurrences de chaque phonème;

— des normes particulières à des groupes sociaux : normes régionales, nommes sociales.

Cette dimension de la norme s'appréhende à partir de l'analyse des performances et de la compétence.

2) La norme « prescriptive »

Elle relève de ce que C. Hagège (1982, à par.) appelle « l'intervention humaine sur les langues ». De nature sociale, elle exerce sur les sujets une forte pression de nature institutionnelle ou implicite qui ne s'exprime pas seulement, comme on le croit souvent à partir de l'expérience française, par le purisme. Liée à la détention du pouvoir politique, elle pousse généralement à la réduction des différences minoritaires mais peut également porter des valeurs culturelles communautaires. F. Helgorsky fait remarquer que ses deux domaines d'élection sont la pédagogie scolaire de la langue et les modèles de bon usage destinés au grand public : grammaires, dictionnaires et chroniques de langage. Ajoutons à la suite de Labov (1972) et de Bourdieu (1977) qu'il existe une dimension minoritaire ou marginale de la norme prescriptive dans le cas de communautés dominées mais fortement structurées. La résistance collective à l'apprentissage de la lecture en anglais standard étudiée par Labov chez certains groupes de jeunes Noirs des ghettos de New York en est un témoignage. De même, Bourdieu (1977 : 22) étudiant le rapport entre compétence linguistique et hexis4 corporelle souligne à partir de l'opposition bouche/gueule l'existence d'une norme « populaire » :




4 P. Bourdieu (1979 : 552) définit ainsi cette notion : « Dimension fondamentale du sens de l'orientation sociale, l'hexis corporelle est une manière pratique d'éprouver et d'exprimer le sens que l'on a, comme on dit, de sa propre valeur sociale : le rapport que l'on entretient avec le monde social et la place que l'on s'y attribue ne se déclare jamais aussi bien qu'à travers l'espace et le temps que l'on se sent en droit de prendre aux autres, et, plus précisément, la place que l'on occupe avec son corps dans l'espace physique, par un maintien et des gestes assurés ou réservés, amples ou étriqués (on dit très bien de quelqu'un qui fait l'important qu'il fait du volume) et avec sa parole dans le temps, par la part du temps d'interaction que l'on s'approprie et par la manière, assurée ou agressive, désinvolte ou inconsciente, de se l'approprier. » [retour au texte]




« D'un côté, les dispositions bourgeoises ou, dans leur forme caricaturale, petites-bourgeoises, hauteur et dédain (« faire la petite bouche », « bouche fine », « pincée », « lèvres pincées », « serrées »), distinction et prétention (« bouche en coeur », « en cul de poule »); de l'autre, les dispositions viriles telles que les conçoit la représentation populaire, disposition à la violence verbale (« fort en gueule », « coup de gueule », « grande gueule », « engueuler », « s'engueuler ») ou à la violence physique (« casser la gueule », « mon poing sur la gueule »), le sens de la fête comme ripaille (« s'en mettre plein la gueule », « se rincer la gueule ») et franche rigolade (« se fendre la gueule »).

3) La norme « subjective »

Elle est constituée par les jugements de valeur individuels sur la langue.

Ces deux dernières instances de la norme relèvent naturellement de l'analyse des attitudes. Ainsi, pour déterminer celles de nos quatre populations vis-à-vis de la norme orale, il nous faut analyser la construction de leur norme subjective dans sa relation à la norme prescriptive effectivement dominante en France. L'information ainsi obtenue complètera celle que nous avons recueillie dans la première partie de l'enquête sur la relation entre norme prescriptive, norme subjective et norme objective.

Pour obtenir cette information, nous avons amené nos populations à s'exprimer le plus largement et le plus précisément possible sur chacun des quatre points suivants : leur conscience de la norme orale, la définition qu'ils en donnent; l'attachement qu'ils lui portent et enfin le degré de leur sécurité ou de leur insécurité linguistique. L'exploitation des données est double : quantitative dans un premier temps, elle est complétée par une analyse qualitative. L'analyse quantitative n'a été menée systématiquement qu'à Tours, la dimension réduite des autres populations n'ayant pas toujours permis d'obtenir des résultats significatifs.

Analyse quantitative

1) Conscience de la norme orale

Une première indication sur ce point est donnée par les réponses à la question : « Vous étiez-vous déjà posé des questions sur la prononciation du français? », faisant suite au questionnaire phonologique et complétée par une autre question sur l'intérêt d'une telle enquête.

Du point de vue de la stratification sociale, nous avons émis l'hypothèse que le degré de conscience d'une norme orale est lié à la catégorie : plus celle-ci est élevée dans l'échelle sociale plus la conscience de la norme est forte. On cherchera également si l'on retrouve sur ce point le comportement spécifique des classes moyennes observées par Labov.

Le tableau suivant montre un haut degré de conscience de la norme orale dans notre population, puisque 72 % des Tourangeaux reconnaissent avoir eu l'occasion de réfléchir sur la prononciation du français. Nos informateurs ne se contentent d'ailleurs pas d'un oui ou d'un non, mais donnent des précisions. Les exemples qu'ils prennent se situent dans les domaines scolaire et professionnel : un avocat évoque la barre, un représentant le démarchage, des employés leurs relations avec le public, un ouvrier sa participation au comité d'entreprise.



réponses
catégorie
OUI NON TOTAL
1 48 % 52 % 100 %
2 78 % 22 % 100 %
3 90 % 10 % 100 %
toutes catégories 72 % 28 % 100 %


Réponses à la question : « Vous étiez-vous déjà posé des questions sur la prononciation du français? ».

L'hypothèse de la corrélation entre conscience de la norme et élévation du niveau social se trouve confirmée. L'écart entre la C1 et la C2 étant beaucoup plus important (30 %) que l'écart entre la C2 et la C3 (18 %), la C2 se trouve placée dans une position qui confirme les vues de Labov sur son désir d'assimilation aux classes sociales les plus élevées.

2) Les facteurs de la nonne

Comment les Tourangeaux définissent-ils la norme orale? Les résultats permettent déjà de se prononcer sur deux facteurs de définition, qu'une analyse qualitative précisera par la suite :

1°) L'importance du critère régional et même local

Le critère est massivement valorisé par toutes les catégories sociales. 88 % des Tourangeaux, répondant à la question « Avez-vous un accent? » (essentiellement posée pour l'évaluation de l'insécurité linguistique), déclarent ne pas en avoir, contre 6,5 % seulement qui pensent en avoir un. De plus, ils sont 57 % à déclarer qu'en général c'est à Tours qu'on a le moins d'accent. Ensuite, lorsqu'après leur avoir demandé s'ils pensent parler bien ou mal on les invite à préciser leurs réponses, on obtient généralement trois critères de définition, le critère régional (« je parle bien parce que je suis de Tours »), le critère social (« je parle mal parce que je ne suis qu' un ouvrier »), le critère culturel ou scolaire (« je parle mal, parce que je n'ai pas été beaucoup à l'école »). Or le pourcentage de réponses mentionnant le critère régional est de loin le plus élevé : 27 %, contre 13 % pour le facteur culturel et 5 % pour le facteur social. Enfin, à la question « À votre avis, qui parle bien? », 80 % d'entre eux répondent « Les habitants de Tours ».

En catégorie 3, on trouve cependant une tendance à relativiser l'importance de ce critère.

2°) Les critères socioculturels

L'ensemble des enquêtés a tendance à minimiser les critères sociologiques de définition de la norme. Cette tendance est surtout sensible en catégorie 1 et nous semble interprétable comme un comportement d'occultation : les catégories les plus défavorisées socialement auraient tendance à rejeter plus ou moins inconsciemment ce critère, ressenti à juste titre comme un facteur d'infériorité dans la hiérarchie sociale (cf. FN : 100).

On reviendra dans l'analyse qualitative sur la prédominance de modèles graphiques d'une norme orale et sur la mention des modèles linguistiques que constituent les enseignants et les professionnels de l'ORTF. Les attitudes vis-à-vis de ces deux derniers modèles sont d'excellents marqueurs d'appartenance sociale. La proportion d'attitudes critiques à leur égard croît en effet en raison de l'élévation du niveau social. Ainsi, 42 % de ceux qui citent l'enseignant comme un modèle linguistique expriment des réserves à son égard et, en catégorie 3, le pourcentage de mécontents atteint 67 %. De même, 59 % de ceux qui citent le modèle de l'ORTF en sont mécontents et ces deniers sont 87 % en catégorie 3.

3°) Attachement à la norme

L'information sur ce point a surtout été recueillie à l'aide des questions suivantes : « Pour vous, est-ce important de bien parler? » et « Pourquoi est-ce important de bien parler? ».

Le tableau ci-dessous donne la répartition des réponses obtenues à la première question.



réponse
catégorie
oui non ou indifférent sans
réponse
TOTAL
1 43,5 % 34,5 % 22 % 100 %
2 78 % 12,5 % 9,5 % 100 %
3 65 % 10 % 25 % 100 %
toutes catégories 64 % 19 % 17 % 100 %


Réponses à la question « Est-ce important de bien parler? »

On voit que l'attachement à la norme est majoritaire et surtout sensible dans la catégorie moyenne, ce qui confirme le comportement spécifique de celle-ci.

4°) Évaluation de la sécurité et de l'insécurité linguistiques

L'évaluation de la sécurité ou de l'insécurité linguistiques est difficile car on n'obtient pas le même résultat suivant que l'on prend en considération les réponses à une question du type : « Avez-vous un accent? », ou à une autre comme « parlez-vous bien? ». Cela nous a conduit à distinguer deux types de sécurité linguistique :

1°) Une sécurité/insécurité linguistique de type régional

Le résultat le plus significatif est à cet égard la réponse déjà citée à la question « Avez-vous un accent? ». En déclarant à 88,5 % n'avoir pas d'accent, les Tourangeaux montrent un sentiment de grande sécurité linguistique. Si, en outre, nous comparons Tours et les trois autres milieux urbains où nous avons enquêté, en confrontant cette fois les réponses positives à la même question, nous constatons que la sécurité linguistique tourangelle s'oppose très fortement à l'insécurité linguistique dans les trois autres villes :



Tours : 6,5 %
Lille : 57 %
Limoges : 77 %
Saint-Denis : 89 %


Pourcentage de réponses positives à la question « Avez-vous un accent? »

2°) Une sécurité/insécurité linguistique de type général

À des questions qui ne mettent pas directement ou uniquement en jeu le critère régional de définition de la nomme, les Tourangeaux répondent de manière beaucoup moins unanime. C'est la raison pour laquelle il faut faire appel à un autre concept que celui de sécurité linguistique régionale.

Considérons d'abord le cas des réponses à la question « Parlez-vous bien? ». On constate (cf. l'histogramme ci-dessous, FN : 87) que pour l'ensemble de la population, les réponses positives équilibrent les réponses négatives (44 % dans les deux cas).


Voir tableau


On ne peut donc parler d'une « sécurité linguistique générale » aussi massive que la sécurité linguistique régionale. Cependant, les résultats de Tours restent encore supérieurs à ceux de Lille (19 % de oui) et à ceux de Saint-Denis-de-la-Réunion (28 %).

Nous pouvons également affiner l'analyse de la sécurité et de l'insécurité linguistique par la comparaison des réponses à « parlez-vous bien? » et à « est-ce important de bien parler? ». Manifeste en effet son insécurité linguistique tout enquêté ou toute catégorie d'enquêtés qui répond non à « Parlez-vous bien? » et oui à « Est-ce important de bien parler? ». Or, d'une façon générale, 44 % de la population pense « bien parler » alors que 64 % juge important de « bien parler ». La différence observée constitue donc l'indice d'une certaine insécurité linguistique.

Qu'en est-il de la répartition par catégorie sociale de cette insécurité linguistique relative? Faible dans les catégories extrêmes, elle est beaucoup plus manifeste dans la catégorie 2. Dans la catégorie 1, le faible taux d'insécurité linguistique nous semble s'expliquer surtout par un certain degré d'indifférence à la norme.

Comme nous l'avons dit précédemment, la comparaison entre Tours et les autres villes fait apparaître que cet indice d'insécurité linguistique est beaucoup moins élevé à Tours :



  pourcentage de
oui à la question :
« Parlez-vous
bien? »
pourcentage de
oui à la question :
« Est-il important
de bien parler? »
écart entre
les deux
pourcentages
Tours
Lille
Limoges
Saint-Denis
44 %
19 %
?
28 %
64 %
80 %
48 %
82 %
20 %
61 %
?
54 %


Évaluation comparative de l'insécurité linguistique (FN : 133).
N.B. : nos données sont insuffisantes pour Limoges.

Analyse qualitative

L'analyse qualitative du contenu de nos entretiens a permis de dégager deux nouveaux traits caractéristiques de la conception de la norme orale chez les personnes interrogées et de préciser leur sentiment de sécurité ou d'insécurité linguistique régionale. Les deux premiers traits sont communs aux quatre populations, en revanche ces dernières diffèrent quant au troisième.

1°) Projection de la norme écrite sur la norme orale

Dans 35 % environ des entretiens apparaît l'idée que la prononciation, « le parler », sont moins importants que l'écrit. Ah! si nous avions travaillé sur les fautes d'orthographe ou de grammaire, sur les mots « qui ne sont pas dans les dictionnaires »... Oublieuse de son apprentissage de la langue maternelle, la majorité des enquêtés pense que l'écrit détermine l'oral :

« Si on sait très bien l'orthographe, je pense que le parler, c'est pareil, si on sait très bien écrire un mot, ben, on doit quand même le prononcer bien. » (cat. 1)

« Lorsque l'on parle, on a les mots écrits là-dedans. » (cat. 3)

Cette projection a des conséquences curieuses du point de vue de la conscience métalinguistique. Ainsi, beaucoup de locuteurs posent, en se référant à l'écrit, des oppositions phonologiques réelles, mais qu'ils ne produisent pas; d'autres inventent même, sur la foi de la graphie, des oppositions fictives : un cadre regrette que la décadence du français ait laissé s'effacer la différence de prononciation entre accès et taxi : « [...] les 2 c et le x (...) ne devraient pas théoriquement se prononcer pareil ».

Un autre déplore qu'on ne fasse pas entendre la gémination dans rappel (il faudrait dire [appl], un troisième exige que l'on fasse attendre le [] final de fée!

Pour rendre compte d'un tel phénomène, il faudrait certainement avoir recours à une sociologie des modèles et du prestige culturels qui opposerait le modèle traditionnel de l'écrit à ses rivaux audiovisuels et informatiques contemporains. Nul doute en tout cas que l'enseignement — d'ailleurs très fréquemment mentionné — et le rôle qu'y joue l'apprentissage de l'orthographe et de l'étiquetage grammatical n'aient exercé une forte influence. Il faut signaler aussi celle du dictionnaire, que nos enquêtés invoquent curieusement comme modèle de prononciation alors que lorsqu'on les interroge plus précisément, ils reconnaissent y chercher non pas comment les mots se prononcent, mais comment ils s'écrivent.

Il serait intéressant de chercher maintenant l'influence de l'âge sur cette fixation à la norme graphique. Nos sujets, nés entre 1939 et 1954, ont peut-être des conceptions de la langue et de la norme très différentes de celles de leurs successeurs des années 60.

2°) Le motif esthétique et ses implications sociologiques

Les argumentations favorables au respect de la norme orale s'appuient souvent sur des motifs esthétiques. Pourquoi est-il important de bien parler? Parce qu'on est « choqué » de tout ce qui peut « déformer », « abîmer », « dénaturer » le français, qu'il s'agisse d'agressions venant de l'extérieur (le « guttural » anglo-saxon) ou de l'intérieur (le « rocailleux » des paysans), ou encore de l'usure du temps.

L'emploi de ce motif esthétique apparaît comme un marqueur très régulier de l'appartenance sociale puisqu'il intervient chez 21,7 % des enquêtés de catégorie 1, 40,6 % de ceux de catégorie 2 et 60 % de ceux de catégorie 3. Mais l'analyse qualitative apporte des correctifs à la régularité de cette corrélation.

Une thématique quantitative diversifiée

Le recours à une thématique qu'on peut qualifier de quantitative pour apprécier la beauté de la langue est constant mais ne revêt pas la même forme dans toutes les catégories sociales. Ouvriers et employés insistent que la langue est un « trésor » et citent surtout à l'appui de leur argumentation le dictionnaire et la quantité de mots qu'il contient « Le dictionnaire, c'est tout quoi, c'est le français! » (cat. 1). « Le Petit Larousse, y a rien d'extraordinaire dedans et on le sait déjà pas! » (cat. 2).

Dans la catégorie 3, on a plutôt tendance à insister sur la langue en tant que « capital », « richesse », « patrimoine », « héritage » et sur la notion de défense de cet héritage contre l'anglomanie ou... « les mots portugais » (cf. FN : 105).

Faut-il lier ces attitudes linguistiques au conservatisme sociopolitique des Tourangeaux à l'époque où l'on a effectué notre enquête? Nos données ne nous permettent pas de l'avancer de manière irréfutable (cf. Chaurand, 1979). À partir de Labov (1972), nous reconnaissons que notre protocole d'enquête est resté lacunaire et qu'il nous aurait fallu insister davantage, dans les entretiens préliminaires ou ultérieurs, sur l'ensemble de la situation socioculturelle des personnes rencontrées : opinions politiques, appartenance syndicale, religieuse, etc.

Motivation esthétique et motivation sociale

Alors que l'analyse quantitative semblait impliquer une indifférence à la norme assez massive en catégorie 1, nous découvrons ici qu'il lui arrive aussi de percevoir la norme du beau parler comme un idéal socialement désirable :

« Avec les gens qui sont plus élevés, on essaie de parler rnieux pour paraître... pour être à sa hauteur, quoi. » (cat. 1).

En catégorie 3, la motivation sociale est énergiquement niée et cette occultation s'accompagne d'une surestimation du motif esthétique. Celui-ci est en outre rattaché à une thématique morale : parlent bien ceux qui ont « le sens de l'effort », « le goût du travail », qui « s'en donnent la peine », etc. Pour cette catégorie, valeurs linguistiques et valeurs morales se rejoignent.

La catégorie moyenne présente ici encore un comportement original : partageant avec la classe supérieure une attitude agressive/défensive contre tout ce qui peut menacer la pureté de la langue, et avec la classe inférieure une certaine insécurité devant ses propres performances, elle se distingue nettement par le caractère vivace et dynamique de son conformisme linguistique. Ce dernier est assumé sans hésitation ni remords, nos enquêtés de catégorie 2 ne se demandant pas s'ils ont tort ou raison de refuser l'évolution, les accents régionaux et les empnuits, ils sont sûrs d'euxmêmes en la matière et cela se manifeste bien dans leurs attitudes à l'égard de l'institution scolaire. En effet, ils manifestent envers elle une grande confiance, en tant qu'instrument d'ascension sociale; lorsqu'ils estiment qu'elle ne remplit pas sa mission, leur déception est à la mesure de leur attente, ce qui explique la fréquence et la virulence chez eux d'attitudes critiques à l'égard des enseignants et des innovations pédagogiques qui leur semblent menacer les valeurs attachées à leur idéologie de la langue.

3°) Le sentiment de sécurité/d'insécurité linguistique

Le sentiment de sécurité linguistique à Tours

Massif du point de vue régional, il est diversifié par catégorie sociale si on l'examine d'un point de vue plus général. La même ouvrière qui déclare « n'avoir pas d'accent » et « parler normalement » puisqu'elle a été « élevée à Tours, du côté des Halles », ajoute dans une autre partie de l'entretien qu'elle « ne parle pas bien parce qu'(elle) n'a pas bien marché à l'école. » Mais d'une façon générale, c'est l'affirmation de la supériorité qui l'emporte : attitudes apitoyées ou méprisantes vis-à-vis des accents régionaux et défense du « pur tourangeau » sont les attitudes les plus répandues.

Même le « parler parisien », dont on attendait qu'il bénéficie d'un certain prestige, est déprécié. L'ouvrière citée plus haut parle de la « vulgarité » du parisien et s'apitoie sur le cas de M. Giscard d'Estaing, président de la République à l'époque de notre enquête; quels efforts n'a-t-il pas dû faire pour arriver à perdre son accent (sic)! Peut-on donner une explication à un sentiment de sécurité linguistique aussi vivant5 et traditionnel à la fois? On en trouve déjà des traces chez Rabelais, comme le rappelle J. Chaurand (1972) : à Pantagruel qui lui demande s'il sait bien parler français, Panurge répond :

« Si faictz très bien, Seigneur [...] Dieu mercy. C'est ma langue naturelle et maternelle, car je suis né et ay été nourry jeune au jardin de France : c'est Touraine. »

Les arguments historiques traditionnels (cf. FN : 167-173) ne résistent guère à l'analyse, mais il faut signaler la contribution des voyageurs et étudiants étrangers à la formation et à la diffusion de cette renommée linguistique. Finalement, c'est à un ensemble diffus de motifs historiques, sociaux et linguistiques qu'il faut, semble-t-il, atrribuer ce sentiment collectif de sécurité, qui n'est pas complètement arbitraire du point de vue linguistique puisqu'en gros la norme tourangelle urbaine n'est guère différente de celle du parisien. Mais il faut certainement tenir compte aussi de l'hypothèse d'un transfert de réputation du plan « touristique » — monumental et architectural — au plan linguistique : Tours, jardin de la France et du beau langage.

Trois milieux urbains d'insécurité linguistique

Nous avons déjà attribué l'insécurité linguistique vécue à Lille, à Limoges et à Saint-Denis-de-la-Réunion à des situations de diglossie, au sens large et en dépit de différences fondamentales entre les trois cas (cf. FN : 121-129 et l'annexe de M. Carayol et R. Chaudenson, « Diglossie et continuum linguistique à la Réunion », FN : 175-189).




5 V. ce titre de magazine, cité dans FN : « Tours apprend au monde à bien parler français ». [retour au texte]




En dépit des disparités entre la situation métropolitaine et celle d'un département d'outre-mer créolophone, on peut d'abord opposer Lille et Saint-Denis à Limoges. À Lille, les entretiens que nous avons recueillis expriment une infériorité qui conduit souvent les gens à renoncer à s'exprimer.

« Je parle tout doucement (...) ou alors je me tais! Je ne discute pas, si vous voulez, j'abrège! »

Nos témoins détaillent leur malaise, se plaignent de manquer de vocabulaire, d'être incertains de la morphologie et de la syntaxe. Une formule significative de l'un d'eux résume ce sentiment :

« Je sens des barrières de langage, en moi. »

Les Lillois se sentent à la fois victimes : « C'est une tare », « On ne pourra jamais s'en débarrasser », et coupables de leur accent : « Nous les gars du Nord, quand on veut parler à un chef ou n'importe lequel, eh bien comme on dit en termes vulgaires, on fout des coups de pied à la France » (cf. FN : pp. 148 et suiv. et la transcription complète de cet entretien dans BREF, n° 14, 1978).

Cette culpabilité par rapport au français standard est en outre liée à l'emploi de diverses variétés régiolectales, allant du patois picard au français régional (cf. sur le continuum entre ces variétés Carton, 1980). L'ensemble de ces variétés est appréhendé globalement par nos témoins qui le désignent sous le nom de « patois ». L'usage de celui-ci est considéré comme socialement dévalorisant :

« C'est dégradant de parler patois! »

Enfin, parler patois, plus encore qu'avoir l'accent, c'est pour les Lillois « donner des coups de pied à la France », ce qui provoque un sentiment de culpabilité nationale lié à la mémoire collective des occupations étrangères gvi ont marqué l'histoire lilloise :

« On est tous des bâtardés avec des Belges ou bien tout ce qu'on veut. »

À Saint-Denis-de-la-Réunion, le malaise linguistique lié à une créolophonie beaucoup plus vivante que le patois lillois, est encore plus profond. Dans les trois catégories de témoins, on rencontre le sentiment d'infériorité sociale souvent manifesté par la crainte du handicap scolaire que représente la créolophonie dans le système d'enseignement tel qu'il est pratiqué à la Réunion. Cette infériorité sociale profondément intériorisée se manifeste nettement dans les attitudes vis-à-vis des variétés en présence : comme dans beaucoup de situations de diglossie, mais avec une agressivité particulière, les trois catégories d'informateurs s'accordent à dénier au créole le statut de langue, avec des arguments pseudo-linguistiques le créole n'est pas une langue parce qu'il n'a pas de graphie, parce qu'il est « mélangé », parce qu'il est « pauvre », « non abstrait », « illogique » etc. Lieux communs pratiquement universels dans les situations linguistiques engendrées par des dominations de type colonial.

Nous reviendrons plus loin sur l'ambiguïté de ces attitudes, mais il faut d'abord souligner que leur relative virulence à Lille et plus encore à SaintDenis-de-la-Réunion s'oppose à la détente observable à Limoges. Là, nos informateurs dévaluent aussi leur propre accent — qu'ils trouvent plus « lourd », moins « chantant » que celui du Midi —, mais il leur arrive aussi de l'accepter de façon sereine. Quant à la relation à la forme locale de l'occitan, elle n'est nullement passionnelle, du fait qu'en Limousin, la diglossie n'a pratiquement plus de manifestation urbaine. C'est donc là où la langue régionale est le moins parlée qu'elle suscite le rejet le moins violent. On se contente de dire que le patois « se perd », « n'est plus parlé que par les vieux » ou « à la campagne ».

L'insécurité linguistique des trois milieux urbains considérés, qui s'oppose à la sécurité linguistique des habitants de Tours, ne se réduit pas à des attitudes unilatéralement négatives et auto-dévalorisantes. Ce sont certes celles-ci qui s'expriment le plus nettement et le plus massivement au début des entretiens, quand l'enquêté tente de renvoyer à l'enquêteur non pas sa vision personnelle de la réalité, mais l'image qu'il croit être celle de l'enquêteur. Mais au fur et à mesure que progressent les entretiens, que s'instaure une relation plus détendue entre les deux partenaires, les réponses deviennent plus nuancées et il se manifeste dans les trois vines des attitudes positives vis-à-vis de l'accent et des langues régionales, qui relativisent la dévalorisation précédemment constatée.

Pour l'interprétation de ces attitudes positives, c'est cette fois, les villes métropolitaines de Lille et de Limoges qu'il faut opposer à Saint-Denis-de-la-Réunion. À Lille, les appréciations positives du patois sont toujours liées à sa fonction de cohésion culturelle, notamment dans les manifestations festives communautaires : fêtes populaires ou familiales, avec chansons, histoires drôles et conversations en patois. Mais à la différence de Limoges, ce sentiment de cohésion culturelle ne s'accompagne pas, sauf chez quelques témoins instruits, de la conscience d'une histoire dotée d'une tradition écrite.

À Limoges en revanche, les représentations courantes du patois sont associées non seulement à une fonction de cohésion culturelle actuelle, mais. aussi à un passé historique qu'atteste une tradition écrite. On cite, même vaguement, les troubadours, on connaît l'existence de revues et de stages folkloriques, ethnographiques ou linguistiques occitans.

C'est à la Réunion, là où la situation linguistique est la plus tendue, que l'on trouve les attitudes les plus nettement positives. Précisons que nous ne considérons pas comme telles celles qui insistent sur certains aspects pseudo-« esthétiques » du créole, dans une perspective exotisante : patois pittoresque, imagé, chantant Opinions visiblement empruntées à l'idéologie linguistique coloniale relayée par celle du tourisme. Les attitudes effectivement positives s'appuient sur une triple argumentation fonctionnelle, linguistique et politique. Le principal argument fonctionnel utilisé est celui de la valeur du créole comme marqueur d'une situation de familiarité communautaire et familiale, rendu particulièrement nécessaire par la constante agression de la variété dominante. Cette fonction s'est ainsi exprimée de façon particulièrement nette dans le refus d'intellectuels créolophones relatif à la proposition de traduire en français des poèmes et des articles rédigés en créole. Refus au premier abord particulièrement incompréhensible pour un enquêteur non créole : pourquoi rejeter l'attestation d'égalité linguistique que représenterait une traduction, la consécration du passage de la diglossie au bilinguisme? C'est que la diglossie n'est pas vécue, comme nous l'imaginons parfois de l'extérieur, de manière uniquement négative. Certains de nos informateurs attachent une valeur positive non seulement à leur identité culturelle et linguistique mais aussi au caractère minoritaire et fonctionnellement spécialisé de celle-ci.

Quant aux argumentations linguistiques et politiques, elles rejoignent parfois les argumentations fonctionnelles. La plus fréquente est la revendication du statut de langue à part entière, d'une instrumentalisation graphique, lexicale et grammaticale du créole, mais elle s'accompagne très souvent d'une ambiguïté, d'un clivage des attitudes à l'intérieur même des représentations d'une même personne : tantôt on affirme être créole à part entière, tantôt on déclare qu'une éventuelle disparition du créole importerait peu, tantôt on se passionne, tantôt on se détache — signes d'une situation encore vécue de manière particulièrement frustrante par la partie diglotte de la communauté linguistique alors que les monolingues la ressentent beaucoup plus sereinement.

C'est chez les militants syndicaux et politiques que les attitudes positives vis-à-vis du créole s'expriment le plus fermement avec la revendication d'un statut de langue nationale, éventuellement lié à l'indépendance politique. Attitudes numériquement minoritaires mais très nettes, qui se détachent sur un fond d'ambiguïté et de malaise.

Qu'est-ce que la norme orale pour les gens ordinaires, nous demandionsnous au début de cette enquête? Les limites de celle-ci ne permettent pas une vaste extrapolation des résultats obtenus : nous n'avons travaillé qu'en milieu urbain, les populations considérées étant réduites, une enquête sociolinguistique uniquement phonologique6 gagnerait à être complétée par un travail sur des variables grammaticales.

On notera tout de même en conclusion, et avec l'espoir de voir vérifier ces résultats sur d'autres terrains, que les Français, peuple qu'on dit grammairien, sont beaucoup plus préoccupés de norme prescriptive et subjective que de la norme objective des linguistes et de ses diverses possibilités de réalisation. Leur intérêt et leur conscience métalinguistique restent faibles et déterminés par une tradition d'enseignement qui a également valorisé ces aspects de la norme aux dépens de l'observation des fonctionnements réels et de la prise en compte de la diversité linguistique. La tradition culturelle dans laquelle se situe cet enseignement a tant surestimé l'écrit que leur perception de l'oral et de la norme orale en est profondément affectée et même altérée. Ses représentations ne sont jamais liées à celles d'une compétence du corps et les modèles qui en sont donnés sont livresques, professoraux ou télévisuels, c'est-à-dire situés dans une conception très restreinte de la compétence communicative.




6 J. STÉFANINI (1980) regrette que nous n'ayons pas enquëté aussi sur la paire // ~ //, D. Godard (1981) suggère de son côté la paire /e/ ~ /a/. [retour au texte]




Sensibles au plus haut point aux déterminations sociales de la norme orale, nos témoins, surtout ceux de la classe moyenne, ont tendance à les occulter et à les « habiller » en termes esthétiques ou moraux. Mais ce qui domine dans leur relation à la norme est la profonde divergence entre ceux qui vivent en sécurité linguistique et ceux dont l'insécurité linguistique est le lot. Il nous est apparu qu'il fallait nuancer ce concept hérité de Labov selon le dosage de critères régionaux et sociologiques qui peuvent converger ou se contredire, puisqu'une personne ou un groupe peut se trouver à la fois dans un état de sécurité linguistique régionale et d'insécurité linguistique socio-économique et professionnelle.

Enfin, nous avons expérimenté avec nos informateurs combien le développement de l'insécurité linguistique peut être favorisé par la rencontre entre une idéologie de monolinguisme centralisateur et des situations de diglossie vivantes ou même résiduelles.

Sur un plan pratique, nous avons apprécié en tant que chercheurs la complémentarité entre les résultats de renquête proprement sociolinguistique et ceux d'une analyse de contenu qui a permis de nuancer et d'affiner plusieurs des résultats. En tant que formateurs d'enseignants, nous voyons se dégager de ce travail l'idée que l'amour de la langue, l'un des concepts que l'on devrait enseigner, n'est pas l'amour d'une norme prescriptive autoritaire, mais plutôt l'amour de la langue telle qu'elle est, ici et ailleurs, tant dans les petits groupes que dans les communautés plus importantes.






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XXIX

Réflexions sur la norme*

Par Roch Valin



[...] Un article de moi sur la norme, écrit au titre de guillaumien, n'eût pas manqué de décevoir. Le point de vue de la psychomécanique sur le problème de la norme, en matière de langage, est vite exposé. En substance, il est le suivant. Toute langue étant postulée être un système de langage, le fonctionnement de ce système se prête à un certain nombre d'exploitations. Dans le cadre, en effet, des limites que constituent pour lui d'un côté le prescrit (c'est-à-dire ce qu'on ne saurait, parlant ou écrivant, éviter) et de l'autre le proscrit (ce que, parlant ou écrivant, on ne peut pas éviter), toute liberté est accordée au locuteur. À la faveur de cette liberté, qui est grande, il s'institue des usages propres à un certain nombre de sujets parlants dans le cadre d'une langue donnée. Or, par le fait de circonstances qui n'ont de soi rien de linguistique, il arrive que l'un ou l'autre de ces usages plus ou moins appréciablement différents les uns des autres devienne, pour un milieu donné plus ou moins étendu, la norme. De sorte que ce qu'on appelle couramment la « norme », ce n'est pas autre chose qu'une manière particulière de se servir d'un système linguistique donné, autrement dit l'usage propre à un groupe social dans le cadre d'une communauté linguistique plus ou moins étendue. il y a « norme » parce que tous les individus appartenant au groupe en question s'accordent tacitement entre eux pour reconnaître cette manière particulière de parler une langue comme étant la leur. S'il arrive, au surplus, que ce parler particulier soit celui d'une collectivité bénéficiant, sous un rapport ou sous un autre, d' une certaine forme de prestige, on verra alors fréquemment la « norme » par laquelle se définit ce groupe devenir, de la part d'individus pratiquant au départ une autre norme, l'objet d'une imitation plus ou moins réussie. Il peut même arriver, à la limite, que certains individus du groupe imitateur finissent par ne plus jamais recourir aux particularités de leur parler d'origine, adoptant ainsi définitivement la norme du groupe linguistique imité. C'est ainsi que se sont partout constituées les grandes langues de culture et de civilisation.

De cet état de fait il résulte que ce que l'on appelle la norme a donc une double origine. Elle peut provenir — c'est le cas de l'usage premier que le sujet pariant assimile — d'un souci inconscient de ne pas se singulariser, de parler comme tout le monde autour de soi. Mais une norme peut aussi devoir son extension au souci, conscient cette fois, de s'assimiler l'usage d'un autre groupe perçu, à tort ou à raison, comme plus prestigieux. Dans le premier cas, la norme est une réalité démographique objective impliquant un aspect statistique : c'est le grand nombre qui l'emporte et contraint l'individu à entrer dans le rang sous peine d'être perçu comme n'appartenant pas au groupe. Dans le second cas, la norme est au départ non pas une contrainte, mais un choix délibéré : le sujet parlant cherche volontairement à s'identifier à un groupe dont il entend partager le prestige. Ce par quoi la sujétion à la norme apparaît alors être un phénomène d'origine subjective.




* Extrait d'une lettre adressée au Conseil de la langue française. [retour au texte]




Si j'évoque en ce moment cet aspect des choses, c'est qu'une certaine linguistique, qui se prétend objective parce qu'elle se fonde sur la seule considération statistique, ne reconnaît comme norme que l'usage du plus grand nombre. Cette manière de voir cache en réalité un subtil paralogisme, qui consiste à « oublier » — est-ce vraiment un oubli? — de relativiser la notion de grand nombre et à en faire un absolu, perdant de vue qu'objectivement, pourtant, la réalité linguistique d'une langue vivante, c'est partout et toujours, pour toutes les grandes langues de civilisation, une diversité plus ou moins grande de parlers dont chacun représente un usage particulier propre à une collectivité plus ou moins large et se distinguant plus ou moins appréciablement des autres, ce qui suppose, pour chacun de ces parlers, une norme propre. Dans le cas particulier du français du Québec, cela signifie que le francophone québécois a une manière à lui, s'il n'a pas cédé à l'attraction ou à l'influence d'une norme extérieure, de parler le français, laquelle le singularise dans l'ensemble de la francophonie, ce dont l'effet est de rendre son usage propre de la langue française plus ou moins immédiatement accessible et intelligible aux francophones d'Outre-Atlantique. Il est donc indiscutable, à ce titre, qu'il existe une norme québécoise, en vertu de laquelle un Québécois, même non cultivé, saura très vite reconnaître comme hétérophone un francophone dont le parler représente la norme d'un autre secteur de la francophonie.

Cela reconnu et accepté, le problème se pose à la collectivité francophone québécoise de savoir quel rapport elle désire entretenir avec le reste de la francophonie, c'est-à-dire comment elle entend définir son rapport à l'universel. Vise-t-elle à se singulariser de plus en plus, avec comme conséquence un isolement progressif, ou au contraire, sans renoncer sous tous les rapports à sa particularité (ce qui n'est aucunement souhaitable), a-t-elle l'ambition de permettre à un nombre suffisamment large de Québécois d'avoir un accès de plain-pied aux richesses culturelles de l'ensemble de la francophonie? Là est le vrai problème, pas ailleurs. Entre ces deux perspectives force est de choisir, et, le choix fait, d'en accepter les conséquences, avantages et inconvénients liés. De ce choix préjudiciel dépend la norme à adopter, et à généraliser jusqu'au point nécessaire ou utile selon les divers groupes sociaux impliqués. Le souci d'universalité ne saurait être le même selon les diverses composantes de notre société québécoise.

Depuis longtemps un certain nombre d'individus ont fait leur choix, et ces choix individuels sont allés à l'une ou à l'autre option, avec, bien entendu, dans la réalité du vécu individuel, toute une gamme de compromis offrant le spectacle d'un panachage allant parfois jusqu'à la bigarrure. Ce dont le résultat est, aucun choix autre qu'individuel n'ayant à ce jour été opéré, une situation linguistique de la plus complète hétérogénéité et ambiguïté, où domine tout de même une nette polarisation dans le sens de la première option, en raison du fait qu'elle épouse les tendances évolutives spontanées de tout parler échappant à une normalisation consciente. Ce qui, au jugement de certains linguistes de chez nous, est un argument suffisant, scientifique à leurs yeux, pour justifier l'option adoptée.

Le malheur veut cependant que, depuis fort longtemps, nos civilisations occidentales échappent, sous le rapport de la langue, au jeu des seules forces naturelles qui régissent l'évolution spontanée du langage. Heur ou malheur, nous sommes tous devenus des alphabétisés ayant reçu un minimum d'éducation grammaticale et, conséquemment, soumis à l'emprise — une emprise beaucoup plus grande qu'on n'est tenté de le croire — de la langue écrite dont un caractère inévitable est de se présenter toujours plus ou moins appréciablement archaïsante par rapport à l'usage de la langue parlée, lequel est toujours en avance sur l'usage écrit. Ainsi le seul fait, pour une communauté linguistique, d'avoir accès à l'écriture et à la lecture impose-t-il, dès le départ, la pesée d'une norme extérieure interférant avec celle de la langue parlée, ce qui ne manque pas d'infléchir à long terme, dans des proportions variables selon les contextes de civilisation, le devenir de cette langue. Le fait est trop bien connu pour que j'insiste davantage sur cet aspect des choses.

Mais ce n'est pas là la seule contrainte normative que subisse la langue parlée. Conjugué à l'alphabétisation, il y a lieu de prendre aussi en compte le phénomène, important à l'époque contemporaine, de la scolarisation : il est notoire que le degré d'instruction et de culture d'un sujet parlant modifie plus ou moins, et souvent considérablement, la manière dont il parle. Surtout sensible au niveau du vocabulaire, cette influence de l'école se marque aussi sur la prononciation, et même sur la syntaxe. Sur le continent américain toutefois — aussi bien pour ce qui est de l'anglais, que de l'espagnol, du portugais ou du français cet effet normalisateur de l'école, bien qu'incontestable, est cependant nettement moins sensible qu'en Europe, où le prestige attaché aux diverses valeurs culturelles transmises par l'école s'appuie sur des traditions beaucoup plus anciennes.

Les considérations qui précèdent — et qui n'avaient pour but que de mieux poser le problème de la norme — ne suffisent pas à elles seules, tant s'en faut, à suggérer une solution. D'autres données doivent également être prises en ligne de compte. Le fait par exemple — important — de la situation tout à fait particulière du français sur ce continent. Alors en effet qu'il existe sur ce continent plus d'anglophones, d'hispanophones et de lusitanophones que dans les aires géographiques européennes d'où ces langues ont été importées, la communauté francophone d'Amérique est, elle, très largement minoritaire. Ce qui a pour effet d'empêcher que la norme interne propre à chaque parler — et dont il a été question plus haut — ne puisse jamais, comme dans le cas de l'anglais, de l'espagnol ou du portugais, s'imposer démographiquement par sa seule pesée aux usagers des parlers européens correspondants. Ne pas tenir compte de ce fait primordial équivaudrait avec le temps, dans l'hypothèse d'une singularisation croissante cherchée ou acceptée de notre français québécois, à nous isoler de plus en plus, et cela avec des risques énormes, au long des siècles, pour la survie même de notre parler national. J'ai déjà évoqué ce problème ailleurs, dans une étude réimprimée et largement diffusée, il y a quelques années, par l'Office de la langue française (Valin, 1970), de même que dans un article également ancien (Valin, 1955).

Tout cela pour en venir à la conclusion qu'il n'existe de chances sûres de survie à long terme du français sur ce continent que dans la mesure où, par le biais d'une norme judicieusement choisie et imposée comme langue de l'enseignement, on parviendra à réaliser les conditions rendant possible l'accès d'un nombre suffisant d'individus à la pratique d'un français d'audience universelle. Le choix d'une norme qui, à terme, ne conduirait pas à ce but aurait pour effet inéluctable de nous enfermer dans un particularisme de plus en plus étroit avec, comme conséquence, une sécession linguistique croissante dont, en raison de la géographie linguistique de ce continent, il n'est aucunement assuré que naîtrait, selon le voeu de certains, une langue nouvelle. Si, quel que soit le contexte politique, nous vouions éviter le risque, au bout de quelques siècles, d'une assimilation pure et simple, le choix s'impose de lui-même : la norme qu'il nous faut alors adopter doit nécessairement se définir au plus près de celle qui régit, à travers l'enseignement et la littérature, l'évolution du français d'Outre-Atlantique. Le choix de toute autre norme serait inconsidéré et irréaliste.

Pas question, par conséquent, de tenter de définir la norme à imposer à partir de notre parler vernaculaire et, dans ce but, d'imaginer je ne sais quelles enquêtes qui auraient pour fin de déterminer « scientifiquement » la norme interne à laquelle obéit, en son état présent, ce parler, dans l'idée de confronter ensuite la norme ainsi « objectivement » établie avec celle qui régit ce que j'ai tout à l'heure appelé un français d'audience universelle. On n'aboutirait à rien par cette voie. Il serait vain de chercher à élaguer ou à émonder notre parler, pour ensuite prétendre enter ou marcotter je ne sais quoi sur lui. Le problème doit être pris par l'autre bout : c'est notre parler à nous auquel il faut donner un cadre d'évolution élargi en en concevant désormais l'avenir et le devenir dans son rapport avec les autres parlers francophones, lesquels obéissent incontestablement à une norme commune assurant une communication aisée entre les individus qui, dans chacun des groupes particuliers, ont accédé à un certain niveau d'instruction et de culture. Pas de grande civilisation sans une langue commune dépouillée de toutes les opacités propres aux parlers locaux ou régionaux, et pas de possibilité de réaliser cet indispensable instrument de communication sans un effort conscient d'assimilation de cette norme commune, laquelle sera toujours par nécessité, à l'origine, celle d'un parler que l'histoire a placé en situation de dominance soit numérique, soit culturelle, soit les deux à la fois. Tel est le prix à payer pour avoir accès, avec tous les avantages liés, à une grande langue de civilisation et de culture.

Ce fait accepté, il ne reste plus aux individus qu'à décider, chacun pour son compte et au meilleur de ses intérêts, du degré de leur appartenance à cette communauté linguistique. Mais c'est un devoir pour l'État, par le biais de l'école, de mettre chaque individu en situation d'acquérir, sans trop de mal, cette langue d'audience universelle. De tous les grands ensembles francophones le Canada français est le seul où, jusqu'à un passé extrêmement récent, l'État n'ait jamais eu ce souci : le seul, en conséquence, où l'on ne se soit jamais inquiété de la qualité du langage pratiqué par les enseignants. C'est une situation qui peut s'expliquer historiquement, mais qui ne se justifie désormais d'aucune manière. C'est à l'école, et à l'école seulement, que pourra s'amorcer, en temps utile, le redressement linguistique indispensable permettant aux francophones de ce continent de se sentir enfin les égaux, qu'ils parlent ou qu'ils écrivent, des francophones d'Outre-Atlantique sous le rapport de la facilité d'expression et d'élocution. Le jour où l'on y sera parvenu, on verra le Québécois perdre le stupide complexe d'infériorité qu'il entretient à l'endroit des francophones de l'autre continent. Ce jour-là, aussi, il aura l'impression de participer activement et sans entraves, ne renonçant pour autant à rien de ce qui le caractérise comme homme de ce continent, à la construction d'une grande civilisation à l'enrichissement de laquelle il aura le sentiment d'apporter une contribution originale.

La réalisation d'un tel objectif est-elle possible? Je le crois fermement. Elle est seulement plus difficile qu'ailleurs pour le moment, en raison du retard considérable que nous accusons, du point de vue qui nous intéresse ici, par rapport aux collectivités francophones européennes. Mais ce n'est pas une raison pour y renoncer. Une ou deux générations d'enseignants, peut-être, il faudra pour parvenir au but. Mais l'enjeu en vaut l'effort. Le climat, d'autre part, aussi bien local qu'international, est de plus en plus propice. De plus en plus nombreux sont, chez nous, ceux à qui les facilités et les occasions de voyage qui s'offrent aujourd'hui ont permis de réaliser la nécessité et l'urgence d'un redressement linguistique. Les dernières résistances — souvent, d ailleurs, intéressées — sont sur le point de s'effondrer. Il est incontestable qu'un nombre croissant d'individus, sans raide de l'école ni le soutien du milieu, parviennent au maniement d'une langue, parlée aussi bien qu'écrite, qui s'approche de plus en plus de la norme ici préconisée et visée. Autre signe des temps : on ne se moque plus, comme c'était courant autrefois, des gens qui ont le souci de bien s'exprimer.

Toutes choses qui incitent à croire que le moment est venu de se mettre à l'oeuvre. Le problème est bien réel. Les données risqueraient seulement d'en être faussées si on en voulait faire, au premier chef, un problème linguistique. Le choix d'une norme destinée à canaliser l'évolution d'un parler n'a rien de linguistique en soi : c'est un problème social et un problème politique, le problème de savoir ce qu'une collectivité, à travers la réflexion de ses élites, entrevoit et souhaite pour elle-même comme devenir. Si ce devenir, pour nous francophones du Québec, est un devenir de singularisation croissante, nous n'avons qu'à écouter la voix d'une certaine forme de nationalisme linguistique — en nette régression, d'ailleurs, depuis quelques années déjà — et à laisser les choses courir : c'est la solution facile, mais aussi, à long terme, la plus hasardeuse. Si, au contraire, ce devenir, nous le rêvons dans le sens d'une intégration à une aventure spirituelle plus large, et plus significative, par le poids de son apport, pour l'histoire de la civilisation à laquelle bon gré mal gré nous appartenons, alors nous n'avons pas le libre choix des moyens.

Il va sans dire que le problème qui se pose dans la détermination d'une norme pour la langue d'enseignement — problème immensément complexe — n'a été qu'effleuré dans cette lettre. À bâtons rompus, de surcroît. Je vous en aurai cependant suffisamment dit pour que vous compreniez qu'il n'y a pas, à proprement parler, de point de vue pragmatique de la psychomécanique du langage sur ce problème, pas plus du reste qu'il n'en existe de transformationaliste ou de fonctionaliste, la vérité étant que le problème n'est pas linguistique. Ce qu'est une langue est une chose : l'usage qu'on en peut et veut faire en est une autre. Le problème qui se pose en ce moment au peuple québécois est celui de savoir quel est le meilleur usage qu'il puisse faire de la langue ici apportée par les colons français des XVIe et XVIIIe siècles, en vue de réaliser, avec les meilleures chances de succès, un destin historique digne d'être vécu et dont nos lointains descendants aient lieu d'être fiers.

Tel est mon point de vue. C'est celui d'un psychomécanicien, mais ce n'est pas celui de la psychomécanique du langage. Car si la psychomécanique du langage offre bien un cadre théorique qui permet de concevoir sans peine ce que c'est qu'une norme linguistique, ainsi que sa fonction, c'est parce que cette approche du langage intègre la totalité de son devenir historique, aussi bien de son devenir nécessaire que de son devenir contingent, le problème de la norme relevant au premier chef de ce dernier. La seule prise que l'homme ait sur son langage — ce qui est fort heureux, et pourtant déjà pour lui hasardeux — est du côté de son devenir contingent : c'est pour cela que le problème qui se pose en ce moment au peuple et à l'État québécois, d'avoir à adopter une norme pour régir la suite de son devenir linguistique, bien loin d'être un faux problème, est, au contraire, lourd de conséquences pour la collectivité linguistique concernée. [...]






Bibliographie

VALIN, Roch (1955), « Le français canadien », Vie et langage, Paris, Larousse, 36.

________(1970), Quel français devons-nous enseigner?, Québec, Office de la langue française, « Cahiers de l'Office de la langue française », 7.




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