Accéder au contenu principal
 

 
La crise des langues

LA
CRISE
DES LANGUES






XIV
La « crise de la langue standard »
dans la zone catalane

par Albert Bastardas-Boada

Traduit de l'espagnol par Francine Bertrand-González





Analyser le phénomène de la « crise de la langue standard », appliqué à la langue catalane, présente, pour commencer, des caractéristiques nettement différentes de toute étude de ce genre dont le cadre de référence est une situation d'usage linguistique stable et de longue tradition. L'étape actuelle de la langue standard catalane ne se signale pas par une crise de son système d'enseignement ou dans son utilisation par la population, face à une situation idéale antérieure, mais, bien au contraire, par une simple implantation d'une codification déjà établie au cours du premier tiers du XXe siècle. Fruit des circonstances politiques à partir de 1939 — qui freinèrent radicalement le processus d'enseignement et d'extension de l'usage du catalan commencé au cours des décennies qui précédèrent immédiatement —, l'extension de l'usage de la variété normalisée du catalan doit aujourd'hui faire face à la concurrence inégale du castillan qui a occupé — et occupe encore — la majorité des fonctions sociales réservées à une langue standard dans la région catalanophone.

L'enseignement du catalan écrit — minoritaire, et simplement toléré dans les dernières années du régime du général Franco — a eu une diffusion massive à partir de l'approbation de la nouvelle constitution démocratique de l'Espagne (1978) et des statuts d'autonomie qui s'ensuivirent dans les communautés catalanophones : Catalogne, région de Valence et les Baléares. Même avec des différences de niveau importantes entre ces trois territoires, la catalan normatif s'introduit progressivement dans leur système scolaire comme matière — apprentissage du catalan — et, beaucoup plus timidement, comme langue véhiculaire — apprentissage en catalan. De même, on a assisté à l'augmentation de l'édition de livres en catalan et à une plus grande présence de cette langue dans les journaux et périodiques, ainsi que dans les émissions radiophoniques et même, plus récemment, télévisées, quoique sa présence dans ces moyens de diffusion par rapport au castillan soit encore inégale et minoritaire.

Ce processus d'extension de l'usage public du catalan normatif implique des problèmes spécifiques dans la concrétisation de ce que doit être le catalan standard. Ainsi, les problèmes que supposent la création d'un nouveau lexique (tournures, expressions, vocables, phrases, etc.) pour se référer à des situations et à des concepts qui n'ont pas été pris en considération lors de la codification réalisée avant la guerre civile espagnole, ainsi que les efforts pour se libérer des inévitables influences et interférences de l'autre langue standard, le castillan, qui coexiste étroitement avec le catalan sur son territoire historique même.

Dans cette situation de diffusion naissante du niveau normatif du catalan et de l'utilisation/ « création » de sa variété standard, rares sont les travaux qui, dans la zone catalanophone, ont été consacrés à l'étude de la problématique de la « crise de la langue », qui fait l'objet de cette recherche collective. L'attention des spécialistes s'est de préférence tournée vers les problèmes causés par le contact des langues, l'éducation bilingue, l'ajustement et la diffusion de la norme, etc. Cependant, dans le cadre de certaines études consacrées aux sujets que nous venons de mentionner, on trouve des références et des allusions se rapportant clairement à la « crise de la langue ».

Un chapitre du travail de Ignasi Riera Joventut i Comportament Lingüístic1 (Jeunesse et comportement linguistique) est un exemple de cette conscience du problème qui afflige aujourd'hui la variété standard des différentes langues, et probablement d'autres aspects de ces langues — tout au moins dans le monde occidental. Sur la même longueur d'onde que les promoteurs du présent travail, l'auteur s'inquiète de savoir si la jeunesse a été influencée ou non par « un processus de déverbalisation, réelle malgré la caricature alarmiste des macluhaniens » (p. 35). Visant implicitement les causes de cette situation, Riera déclare : « Le mot perd, l'image gagne; le jeu de mots perd tandis que le mouvement, le geste gagnent et commandent » (p. 36). En considérant la situation actuelle de l'usage linguistique global et en acceptant l'évidence d'une diminution de l'importance sociale du code écrit, cet auteur soutient qu'« il faudrait dépasser les arguments macluhaniens, dans le sens que c'est non seulement la galaxie Gutenberg, celle de la lettre écrite, qui est dépassée, mais aussi la galaxie X, celle du mot objet de conversation (discussion, consultation, admonition, confidence ou marchandage) » (p. 36).

Dans les expressions réelles de cette problématique, Riera recueille les doléances répétées des professeurs de l'enseignement secondaire et professionnel de la Catalogne, au sujet de l'incapacité de leurs élèves de s'exprimer oralement avec un minimum de cohérence logique. Nous pouvons également citer des déclarations d'enseignants catalans qui vont dans le même sens que celles qui ont été apportées par Riera, quoique nuancées selon leur région scolaire d'origine. Il faudrait faire des recherches approfondies pour savoir si cette situation se retrouve dans toutes les couches de la société ou si elle se situe de préférence dans les zones urbaines ayant un pourcentage élevé de travailleurs immigrés, zones avec lesquelles précisément Ignasi Riera est le plus souvent en contact.




1 Riera, Ignasi (1983). « Joventut i Comportament Lingüístic », in La Joventut a la Catalunya dels 80, Barcelone, Diputació de Barcelona, (1983), 35-42. [retour au texte]




Là où je crois qu'il y aurait unanimité, c'est sur la difficulté d'acquisition de l'orthographe par les élèves d'aujourd'hui, par rapport à la situation d'il y a 15 ou 20 ans; ce problème concerne forcément, dans la région catalane, le code écrit de la langue castillane. Une recherche sommaire de cet aspect confirme cette constante, avec une autre : une plus grande « quantité d'expression orale » — et non une « capacité d'expression » — des adolescents d'aujourd'hui, tout au moins dans les zones non spécifiquement situées dans la région métropolitaine de Barcelone. Cependant, il nous faudrait également posséder des données empiriques pour confirmer ou infirmer la généralisation de l'hypothèse à toute la région catalanophone.

Pour appuyer sa thèse, l'auteur en question, Ignasi Riera, souligne — avec raison, je crois — le changement important qui s'est opéré dans les contenus linguistiques des groupes de jeunes d'aujourd'hui par rapport à la situation qui prévalait il y a quelques années, quand les activités de base de ces groupes — excursionnisme, scoutisme, mouvements ouvriers catholiques, groupes de théâtre, de folklore, de discussion, etc. — faisaient une grande place à l'expression orale — essentielle à leur activité — et écrite — publication d'une multitude de bulletins, pancartes et revues. Par contraste, « les nouvelles formes de regroupements semblent accorder très peu d'importance à l'expression orale et écrite ». « Les groupes musicaux, les ensembles actifs ou passifs, bandes, groupes de personnes qui pratiquent le tourisme juvénile — sans parler des groupes marginaux, des drogués, des délinquants ou des prédélinquants — proposent-ils, comme élément essentiel de convivialité, le débat ordonné, la rédaction de manifestes, l'exposé logique de leurs frustrations et de leurs aspirations? » (p. 36).

Même si ces comportements existent probablement à un degré moindre dans les régions catalanes non métropolitaines, ils n'en sont pas moins caractéristiques de tendances importantes et claires de la réalité linguistique catalane, affectant le domaine linguistique, pleinement imbriqué dans le monde social — un fait tellement connu qu'on a tendance à l'oublier. Pour revenir à notre problème central de la crise de la langue standard, il faut tenir compte du fait que, s'il y a détérioration dans l'usage du code ou des problèmes dans son apprentissage — plus que dans son enseignement —, cela est probablement dû, non à des facteurs intrinsèques de la variété linguistique, mais à des facteurs de changement social. Sans négliger les causes socioculturelles et socio-économiques qui, sans aucun doute, interviennent dans les situations les plus critiques, auxquelles l'auteur précité fait allusion, je crois qu'il existe des arguments suffisants pour affirmer que la cause la plus universelle des difficultés actuelles que peuvent traverser la connaissance et l'usage d'une langue standard par les locuteurs dans la région catalane et dans la plupart des pays occidentaux, se trouve dans les innovations technologiques successives qui ont affecté progressivement et de façon particulière les usages de la langue écrite. Une revue sommaire et rapide de certaines de ses fonctions dans divers domaines de la vie quotidienne confirme cette assertion : l'envahissement du téléphone, par exemple, a contribué à diminuer le besoin d'écrire des lettres; la télévision a diminué le temps qu'on consacrait à la lecture — soit de livres, soit de journaux — et est entrée dans les salles de classe, comme complément aux textes scolaires, comme l'a fait plus tard la vidéo, etc. Cette prédominance actuelle des moyens de communication audiovisuels, face à l'écriture, a probablement des répercussions négatives sur la maîtrise de la langue écrite par la population, qu'elle soit alphabétisée2 ou en voie d'alphabétisation. Il semble logique de croire que l'orthographe — dont l'apprentissage est basé principalement sur la mémorisation visuelle — sera beaucoup plus difficile à acquérir dans une société qui passe des heures et des heures devant l'écran de télévision. De même, le fait de ne pas lire se traduira par un appauvrissement du lexique, surtout que la langue orale de la télévision n'a pas à se soucier d'être très descriptive puisque sa seule fonction est d'accompagner l'image, elle-même très expressive. Tout semble donc indiquer que l'apparition des moyens audiovisuels a contribué, dans un degré plus ou moins élevé, à déséquilibrer la traditionnelle écologie de la transmission et de l'usage écrit de nos langues.

Comme nous l'avons souligné au début, il existe, dans la région catalane, peu de recherches empiriques nous permettant d'en arriver à des conclusions plus ou moins définitives sur les effets et les causes de ce que nous avons appelé « crise de la langue standard ». La majeure partie de cette communication n'est basée que sur des intuitions et des tendances sociales observées de façon imparfaite, mais qui affectent potentiellement, dans une mesure plus ou moins grande, non seulement l'usage de la langue écrite, mais celui du langage en général. Notre connaissance de cette problématique en est donc à ses débuts et manque d'assurance. Il faut avancer résolument vers une recherche théorique et empirique dans ce domaine pour évaluer correctement l'étendue et la complexité du phénomène qui nous occupe. Cette première invitation à la réflexion a donc mis en marche le processus.




2 Thankh Koi, Le (1983). « La lluita contre l'analfabetisme », El Correu de la UNESCO 61 (juin 1983) : 9-12. [retour au texte]




XV

La crise de la langue basque

par Karmele Rotaetxe et Xabier Altzibar

Université du Pays Basque






On parle effectivement d'une crise de la langue basque dans notre pays, aussi bien dans la Communauté autonome (ou Euskadi) comprise dans la géographie espagnole, que dans le Pays Basque compris dans le département des Pyrénées-Atlantiques du Sud de la France. Toutefois, nous pensons qu'il ne s'agit pas de la même crise qui peut affecter les « grandes » langues. On constate, en effet, que, outre les caractéristiques que peuvent présenter les crises de celles-ci, celle qui affecte la langue basque en présente d'autres dues à son caractère de langue minoritaire et minorée.

Bien que la dimension ne soit pas un critère pertinent pour la définition d'une langue quelconque, d'un point de vue linguistique, on a souvent répété que le basque est une « petite » langue, ce qui signifie simplement que notre langue est parlée par peu de personnes. Elle est parlée sur un territoire également réduit : d'après René Lafon (1960), ce territoire s'étend sur 170 km de l'est à l'ouest et sur 60 km du nord au sud. Les régions qui constituent le Pays Basque ne sont pas toutes bascophones, et certaines zones semblent même ne pas l'avoir été à une époque lointaine; par contre, d'après les données de la toponymie, le basque se serait étendu sur des zones qui ne font pas partie aujourd'hui du Pays.

On y distingue un pays oriental, le Labourd jouxtant le golfe de Biscaye et deux régions intérieures, la Basse-Navarre et la Soule, compris tous les trois dans l'État français, et un pays occidental, le Guipuzcoa et la Biscaye, l'Alava et la Navarre, intérieures, ces quatre régions étant comprises dans l'État espagnol. La population totale desdites régions est de 220 000 (pays oriental) + 2 642 334 (pays occidental) = 2 862 334; dont 1 181 401 habitants se concentrent en Biscaye, qui groupe ainsi 41,17 % du total. Sur ce chiffre, il est habituel de signaler un nombre de 500 000 bascophones (Mitxelena, 1977), mais nous devrons revenir sur le nombre de bilingues.

Si le basque n'est, en termes absolus, ni plus ancien ni plus moderne que les langues qui l'entourent, il est plus ancien « in situ » (Mitxelena, 1977), fixé dans un territoire concret de l'Europe. Car l'ouest et le sud de cette zone du monde ont connu, dans leur histoire linguistique, deux faits importants : l'indo-européanisation de large extension, et, plus tard, la romanisation de la partie méridionale. Or, il n'y a que le basque qui n'ait pas été enseveli sous ces deux grandes inondations, et qui ait survécu, comme un îlot, avec des caractéristiques qui lui sont propres (proche d'un type agglutinant, construction ergative...). L'intérêt scientifique qui lui est porté se justifie donc du fait d'être, par rapport aux langues qui lui sont proches et même assez lointaines, une langue isolée tant du point de vue génétique que du point de vue typologique. C'est bien sa « grandeur et sa servitude », comme nous le verrons.

Entourée depuis des siècles de langues bien plus fortes qu'elle, en raison de leur population et de leur pouvoir politique, la langue basque se maintient vivante — bien que dominée — dans des conditions précaires. Concrètement, pour augmenter le nombre de ses usagers dans notre pays, il faut augmenter le nombre de bilingues, puisque le monolinguisme basque est, de nos jours, inexistant. Ceci revient à dire que, si on excepte l'apprentissage de la part des enfants, l'enseignement-apprentissage du basque à des hispanophones ou francophones va se heurter à toutes les difficultés provenant d'une langue cible très différente. Car, s'il est vrai qu'aucune langue n'est plus difficile qu'une autre en tant que système, certaines langues sont, sans aucun doute, plus difficiles à acquérir d'un point de vue relatif : des racines de mots ou des structures similaires relevant de la parenté génétique, ainsi que des concordances typologiques permettent l'acquisition d'une langue à un coût moins élevé. Ainsi, alors que l'apprentissage d'un vocabulaire de base — pour certains rapports rudimentaires, par exemple — peut se faire dans le cas de certains contacts de langues pratiquement par symbiose, cette possibilité n'existe pas dans notre cas. D'après Weinreich (1974), moins les langues présentent d'affinités entre elles et moins elles sont exposées à des phénomènes d'interférences, et c'est là un principe juste. Cependant lorsqu'on veut enseigner, dans le but d'étendre, une langue fort différente de celle connue des usagers (dans notre cas, espagnol ou français), un gros problème se pose dès les premières rencontres. Le basque, dans ce sens, représente pour une grande partie de la population de notre pays une barrière linguistique, et son enseignement-apprentissage doit être spécialement soigné. Car, tout en admettant qu'une langue est bien un trait distinctif, un fait culturel et un instrument de culture, elle est également un instrument de communication qui résulte de la vie en société. Ainsi, tout apprentissage d'une seconde langue ou tout apprentissage second d'une langue dépend pour beaucoup — et particulièrement dans les situations de langues en contact — de la valeur accordée par la société à la langue en question. Il est donc nécessaire d'aborder cet aspect.

Le Pays Basque n'a jamais constitué, tel que nous l'avons décrit, un État indépendant, bien que ses régions aient eu avec les pouvoirs centraux des rapports très particuliers qui justifient un statut juridique spécial qu'elles ont longtemps gardé : conservation des « fors et coutumes » dans les régions orientales jusqu'à leur abolition pendant la révolution de 1789, ces fors s'étant maintenus pratiquement jusqu'en 1876 dans les régions occidentales. Tout spécialement dans ces dernières régions, le peuple basque a montré maintes fois son refus envers un système politique centraliste et centralisateur, en réclamant une autonomie, voire une indépendance. En 1936, sous la IIe République espagnole, le peuple basque arriva à obtenir un statut d'autonomie qui lui permit de compter sur un gouvernement basque, dont le pouvoir réel se limitait à la Biscaye, en raison de la guerre civile espagnole : c'est à cette époque que furent légalisées les premières « ikastola » ou écoles d'enseignement en basque. La longue période du régime franquiste qui suivit a été non seulement une dictature politique, mais aussi une époque de répression de la langue basque, dans ses moindres manifestations : c'est certainement une des causes de la grave situation linguistique actuelle.

En décembre 1978, le gouvernement de Madrid accepta d'accorder au Pays Basque (régions occidentales ou Pays Basque Sud, suivant une terminologie répandue) la préautonomie qui permit de créer le Conseil général du Pays Basque : c'est cet organisme qui assume, entre autres tâches, le problème de la langue. En novembre 1979, le Statut d'autonomie soumis à un référendum populaire est approuvé, et en mars 1980 se constitue le Parlement basque. Le Statut d'autonomie encadre « une Communauté autonome à l'intérieur de l'État espagnol, appelée Euskadi ou Pays Basque » qui comprend l'Alava, la Biscaye et le Guipuzcoa, la Navarre où le référendum n'a pas eu lieu restant exclue. C'est en avril 1980 que se constitue le IIe gouvernement basque pour une durée de quatre ans, ses membres venant juste de se renouveler.

La présentation antérieure était nécessaire pour montrer que, mise à part la période éloignée et brève de 1936, ce n'est que depuis cinq ans que la langue basque a reçu une reconnaissance officielle. L'article 6 du Statut d'autonomie indique, en effet, que le basque (euskara), langue propre du peuple basque, a un caractère officiel en Euskadi au même titre que l'espagnol, en précisant que tous les habitants ont le droit de connaître et d'employer les deux langues. Théoriquement donc, la nouvelle situation politique de la Communauté autonome (et, à partir de maintenant, nous limiterons notre exposé à ce territoire-ci) devrait permettre de redresser une situation de bilinguisme avec diglossie (selon les termes de J.A. Fishman). On remarque, cependant, qu'il s'agit là d'une condition nécessaire, mais non suffisante. Car la législation linguistique contenue dans la Constitution espagnole de 1978 est ici d'une grande importance. L'article 3.1 indique, en effet, que l'espagnol, langue de l'État, est la langue que tout Espagnol a le devoir de connaître et le droit d'utiliser. Ainsi, il existe pour l'espagnol un « devoir de connaître » qui n'existe pas dans le cas du basque. Or, il s'agit d'une différence décisive en ce qui concerne une virtuelle résolution de la diglossie, sur le plan politique et social. C'est grâce à cet article que le gouvernement de Madrid peut faire du castillan (ou espagnol) une langue « plus officielle » que d'autres reconnues pourtant officielles par cette même Constitution dans les Communautés autonomes où elles sont parlées (concrètement galicien, catalan, basque). En évoquant cet article de la Constitution espagnole, le président du gouvernement de Madrid, M. Felipe González, a remis le 14 mars 1983 au Conseil constitutionnel la loi sur la normalisation de l'utilisation du basque approuvée par notre Parlement le 24 novembre 1982. Et, bien que dans les centres publics transférés par le gouvernement de Madrid au gouvernement basque (au niveau de l'éducation, l'enseignement primaire et secondaire, par exemple) la connaissance du basque soit prise en ligne de compte, de la situation politique décrite on conclut que :

  1. le basque ne saurait remplir son rôle de langue de communication dans notre pays qu'entre bascophones, les personnes non disposées à l'apprendre en étant légalement dispensées (puisque ce n'est que l'espagnol qu'elles ont le devoir de connaître);

  2. la Constitution espagnole, loin d'encourager un bilinguisme équilibré, se borne à tolérer l'existence du basque, protégeant, par contre, celle de l'espagnol; cette Constitution fait donc du basque, langue minoritaire, une langue minorée;

  3. par son caractère dominant, l'espagnol contraint tout développement du basque, car la situation de diglossie engendre des bilingues composés, multiplicateurs d'interférences. On peut penser, en outre, que ces interférences linguistiques ne sont que le résultat d'interférences de culture et, plus précisément, de civilisation.

Les différents parlers basques n'ont été unifiés qu'à une date récente : c'est en 1968 que l'Académie de la langue basque entreprit l'unification de la langue. Pour ce qui est de la Communauté autonome dont nous nous occupons, les parlers biscaïens (Biscaye et une partie du Guipuzcoa) présentent des divergences importantes par rapport à la norme proposée et diffusée, ce qui a posé et pose des problèmes à l'acceptation générale de celle-ci, dont les journaux du pays se font l'écho.

Bilinguisme

Les pourcentages de bilingues montrent des chiffres très faibles. Diverses enquêtes sociologiques ont donné le chiffre de 25 % de la population de la Communauté autonome distribué très inégalement : Guipuzcoa : 45 %; Biscaye : 15,1 %; Alava : 7,9 % (Siadeco, 1979), ou : Guipuzcoa : 42 %; Biscaye : 18 %; Alava : 4 % (Azterka, 1981). Bien que la distribution des bilingues ne soit pas identique (Rotaetxe, 1984), il reste que les deux enquêtes montrent qu'un quart de la population seulement est bilingue. Je me fais un devoir de signaler qu'il est, malgré tout, très important que nous puissions disposer maintenant de ces données dont la connaissance nous était interdite il n'y a que quelques années. Le gouvernement basque a publié en 1983 une étude sociologique extrêmement détaillée sur les différents types de connaissance de la langue, ainsi que sur l'utilisation qui en est faite par les bascophones, et sur les comportements de la population face à la langue; nous nous permettons de renvoyer le lecteur à ce travail pour plus de détails (Eusko Jaurlaritza, 1983). Nos autorités actuelles montrent dans ce travail une préoccupation réelle, car il s'agit, tout simplement, de la survie de la langue. Ainsi, un journal récent3 a publié la communication faite par le responsable des affaires culturelles et linguistiques au Guipuzcoa : une enquête récente dans cette région faite sur les chiffres du recensement montrait 55 % de bilingues (chiffre plus élevé que ceux que nous avons donnés). Mais d'après l'étude sur l'utilisation réelle, la moitié seulement emploierait le basque en toute situation de communication et, ce qui est plus grave, ce chiffre baisserait à 16,4 % parmi les jeunes.

Voilà donc, à notre avis, ce qui est surtout la crise de la langue basque. Le basque présente bien une crise intralinguistique, dont nous nous occuperons ci-dessous, mais il semble indispensable de montrer que la cause principale est à chercher dans sa situation sociopolitique : malgré beaucoup d'efforts de la part de certains, la langue basque survit tout juste dans sa lutte contre le monolinguisme espagnol dans un territoire où, pourtant, elle semble exister de tout temps.

Nos données ont été établies à partir d'une étude spéciale sur l'emploi du basque parmi les étudiants d'une École normale : l'Escuela Universitaria de Formación de Profesorado de E.C.B. de Bilbao. Ce choix a été fondé sur deux critères :




3 « Dakiten endiek bakarrik erabiltzen dute euskara », in DEIA, 10.03.84, Bilbao. [retour au texte]




  1. les étudiants actuels d'une École normale sont de futurs maîtres ou maîtresses dans les écoles primaires et on peut penser qu'ils vont transmettre aux enfants leur propre emploi de la langue;

  2. Bilbao concentre 45 % de la population de l'Euskadi.



Caractéristiques de l'école et de l'échantillon choisis

3 000 élèves au total, dont 315 bascophones, divisés suivant leurs études comme suit :

  • spécialité de philologie basque : 134

  • autres spécialités : 181

ont choisi de suivre leur enseignement, à l'école, entièrement en basque. L'échantillon retenu est de 39 étudiants en philologie basque (2e année) et de 25 étudiants d'autres spécialités (2e année).

Cette division a été établie au départ, mais un prétest sur l'emploi de la langue a montré qu'elle n'était pas nécessaire.

La durée des études dans ce centre (comme d'ailleurs dans toutes les Écoles normales du système espagnol) est de 3 ans, ce qui veut dire que les étudiants choisis disposent encore d'une année pour se former.

Sauf 10 d'entre eux, ils ont tous suivi leurs études antérieures en espagnol; certains ont pu suivre, lors du baccalauréat, des cours de basque, mais pas en basque. Ce n'est que depuis un an — soit depuis qu'ils fréquentent cette école — qu'ils peuvent suivre un enseignement non seulement du basque, mais surtout en basque.

Ces étudiants, dont l'âge est de 19-20 ans, pratiquent des parlers biscaïens, mais à l'école, l'enseignement se fait en basque unifié, employé également dans la rédaction des manuels scolaires.

D'une analyse des travaux de ces étudiants réalisés pendant l'année scolaire 1983-1984 pour juger des aspects les plus touchés par la « crise », il résulte :

Orthographe

Ne présentant pas de gros problèmes en basque par rapport à la prononciation, elle est en général respectée. Deux erreurs reviennent le plus fréquemment : la lettre h souvent oubliée et la confusion entre les graphèmes s, z et ts, tz. Le graphème h introduit récemment par le basque unifié — et non sans une forte polémique — représente un h aspiré dans les parlers orientaux, mais pas dans les parlers occidentaux; l'omission de cette lettre provient donc certainement de ce qu'elle ne représente aucun son. Quant aux graphèmes s, z, ils représentent deux fricatives ayant un point d'articulation différent, mais la confusion des deux réalisations dans les parlers biscaïens date de longtemps, de même d'ailleurs que dans beaucoup de parlers guipuzcoans. Les affriquées représentées graphiquement par ts, tz s'opposent à la série antérieure par ce trait d'occlusion, s'opposant entre elles — comme les fricatives — par leur point d'articulation. On voit que les fautes d'orthographe ont leur source dans la prononciation. Reste à savoir si cette prononciation n'a pas été influencée par le système phonologique de l'espagnol dans lequel n'existent pas les oppositions signalées.

Une autre faute souvent rencontrée concerne la ponctuation : les travaux étudiés, aussi bien les dictées que les rédactions, semblent négliger tout signe de ponctuation (virgules et même points).

Grammaire (morphologie)

La désinence de l'ergatif au pluriel est -ek dans le basque unifié comme dans les parlers orientaux, face à -ak (atone) dans les parlers occidentaux. Vingt pour cent des fautes de grammaire relevées concernent cette désinence. La marque de l'ergatif au singulier est également oubliée et représente 10 % des fautes.

En raison peut-être de la complexité du verbe basque conjugué, en raison peut-être aussi de ce que la différence la plus saillante (et, sans doute, la plus importante) entre le biscaïen et le basque unifié se trouve justement dans la morphologie de la conjugaison, on relève de nombreux emplois incorrects ici. Concrètement, 15 % des fautes proviennent d'une neutralisation de l'opposition singulier/pluriel du complément direct d'objet présent dans les formes conjuguées à travers des morphes. Or, il se fait que le verbe en espagnol ne s'accorde nullement avec son complément direct, mais cet accord est obligatoire en basque en personne et en nombre. Dans les paradigmes de la conjugaison qui incluent trois actants (sujet, complément direct, complément indirect, le verbe basque s'accordant avec ces trois syntagmes nominaux en personne et en nombre), apparaissent également beaucoup de fautes. Il s'agit, cela va sans dire, d'aspects de la grammaire du basque difficiles à préserver dans une situation de contact de langues, surtout si, chez nos étudiants, c'est l'espagnol qui domine, puisque la morphologie du verbe, dans cette langue, n'exige pas ces accords. On observe également des fautes dans la concordance des temps, et, quant aux modes, le subjonctif et le potentiel — qui sont également très différents dans le basque unifié par rapport au biscaïen — sont des points faibles.

Syntaxe

Les études de Greenberg ont montré, depuis longtemps, que le basque est une langue SOV; en tous les cas, et en admettant que Greenberg ne montre qu'une tendance, l'ordre SOV est toujours possible (nous n'entrons pas dans les cas de topicalisation, etc.) en basque, contrairement à ce qui se passe en espagnol ou dans d'autres langues proches. Or, chez nos étudiants, les mots s'alignent suivant l'ordre de l'espagnol dans 75 % des cas étudiés. Et, si les fautes d'orthographe pouvaient être en quelque sorte justifiées à partir de l'expression orale, il s'avère que les étudiants retenus ne commettent pas ce genre de faute en parlant. Nous ne pouvons pas, cela va de soi, entrer dans beaucoup d'autres questions.

Lexique

Le vocabulaire est très pauvre et les travaux semblent ignorer des mots ayant une tradition ancienne dans la langue. Beaucoup de mots reliés à des centres d'intérêt tels que « la ferme » ou « l'agriculture », mais qui par un processus sémantique ont passé à d'autres centres moins traditionnels sont absents chez nos étudiants. La langue employée traduit littéralement des expressions de l'espagnol à des fins expressives, au détriment des expressions et locutions toutes faites autochtones, qui sont pourtant abondantes. La créativité lexicale s'en ressent aussi, si l'on juge d'après la pénurie de dérivés ou de synonymes. Tout en reconnaissant que nous vivons des années d'expansion de la norme, il y a lieu de se demander si le prestige qu'ont pris les unités lexicales diffusées par le basque unifié, et considérées par certains comme devant remplacer les unités du basque local, n'est pas en train d'écarter celles-ci qui sont, pourtant, parfaitement basques et pourraient enrichir notre lexique de synonymes dont tout usager de la langue a besoin.

Style

Les différents registres de la parole sont peu différenciés et le style direct est conservé trop souvent à l'écrit. Des marques redondantes cherchent, par ailleurs, à pallier le manque de précision sémantique.

Notre étude s'est limitée à l'enseignement, étant donné que c'est le domaine que nous connaissons le mieux. En général, on peut dire que la langue écrite des journaux est correcte, bien que parfois, dans son souci de diffuser la norme, elle risque de se montrer trop éloignée de la langue parlée. Quant à la télévision en basque, elle est encore trop récente pour pouvoir en juger. Il en va de même pour la langue de l'Administration qui, pour le moment, se présente comme une traduction en basque de décisions administratives qui semblent avoir été élaborées premièrement en espagnol. De toute façon, il serait prématuré d'en faire une critique à l'heure actuelle.

Nous pensons que, dans le cas du basque, la crise est davantage extralinguistique. Mais une langue étant un phénomène social, on ne peut isoler sa survie des conditions sociales qui permettent à cette langue de se développer ou... de se faire remplacer : les erreurs commises par nos étudiants, futurs instituteurs ou institutrices, montrent bien que les traits spécifiques de la langue basque semblent céder. Par ailleurs, nous sommes conscients que, pour être plus fidèle à la réalité, notre étude aurait dû certainement tenir compte d'un échantillon plus varié, que les limites de temps ne nous ont pas permis d'établir; de toute façon, nous ne croyons pas que les réponses obtenues soient très différentes de celles qui pourraient apparaître dans d'autres centres scolaires.



Bibliographie

AZTERKA (collectif dirigé par S.J. Liera) (1981), Informe sociológico de las actitudes políticas de la población de la Comunidad Autónoma Vasca, Bilbao, Univ. de Deusto (non publié).

EUSKO JAURLARITZA (1983), Euskararen burruka, Gazteiz.

LAFON, René (1960), « La lengua vasca », in Enciclopedia lingüística hispánica I, Madrid, pp. 67-97.

MITXELENA, Koldo (1977), La lengua vasca, Durango, L. Zugaza.

ROTAETXE, Karmele (1978), Estudio estructural del euskara de Ondárroa, Durango, L. Zugaza.

__________(1984), « Interprétation linguistique d'une enquête sociologique sur la langue basque », in Actes du Xe Colloque international de linguistique fonctionnelle, Québec, Université Laval.

SIADECO (1979), Conflicto lingaistico en Euskadi, Bilbao, Euskaitzaindia.

WEINREICH, Uriel (1974), Languages in Contact, Mouton.




haut