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La crise des langues

LA
CRISE
DES LANGUES






XX
Pour une critique de la crise

par Alain Rey

Éditions Le Robert (Paris)






« Crise des langues »? Sans aucun doute, cette expression recouvre un vrai problème, et renvoie à une difficulté vécue par bien des sociétés. Est-elle entièrement appropriée? Le contenu même de cet ouvrage montre que non, et ceci doublement. Crise est peut-être un mot français bien choisi; mais il suffit de rappeler son histoire pour révéler ses ambiguïtés. Langue, on le verra, est beaucoup plus douteux, et sujet à confusions.

Le grec krisis vient d'un verbe qui signifie « décider ». Mais cette décision cesse vite d'être humaine et devient celle d'un destin résultant de l'évolution parfois dramatique des choses. Cependant, la crise d'une maladie — tel est le premier emploi du mot en français — peut aboutir à une fin heureuse, aussi bien que tragique. L'extension des emplois correspond ensuite à une spécialisation dans le contexte du danger et du drame. Crise désigne une situation difficile, aiguë, et s'applique de plus en plus à la société, aux phases de l'histoire. L'économie, la politique deviennent pour cette notion des champs privilégiés, à tel point que — la conscience des évolutions aidant — toute société moderne est plus ou moins conçue comme vivant une crise. État aigu et dangereux, la crise tend à être perçue aussi comme un milieu inconfortable, mais durable, et à s'identifier à l'inévitable et tragique incertitude des sociétés humaines en devenir. Alors, le mot devient une sorte de pléonasme, et ne s'oppose plus qu'à une sorte d'immuabilité heureuse et mythique. « Crise ou utopie », tel devient le dilemme, bien plus que « crise ou équilibre ».

Cette notion, qui ne fait sans doute qu'incarner le sens douloureux de l'histoire, s'applique naturellement aux éléments clés qui articulent tout groupe humain, et l'on ne saurait s'en étonner. « Crise de la langue » ou « crise des langues » s'oppose ainsi, dans une vague appréhension, à la généralité panchronique de cette fonction humaine générale qu'est le langage. Car on ne parle guère de « crise du langage », dans les idiomes où — comme en français — on peut distinguer les notions de « langage » et de « langue ».

Comme en matière d'économie, ou de politique, « crise » correspond ici au sentiment d'un stade particulier, important et chargé de menaces. Permanente illusion, qui porte sur une situation contemporaine, et l'oppose à un passé écrasé par la perspective et à un avenir fantasmé. Mais il reste vrai que, même au cours de la plus longue histoire, les structures sociales, politiques, économiques connaissent des temps plus ou moins calmes, et de violentes tempêtes. « Crise des langues » se ressent d'un effet métaphorique, issu des connotations de « crise sociale », voire de « révolution », et de « crise économique ».

Il s'agit là, encore et toujours, d'un objet social et même strictement sociologique. Or la « langue » — entendant par là « langue naturelle » — échappe en partie à ce caractère. L'aspect durable, la lenteur évolutive, la profondeur inconsciente des structures, l'indépendance évidente par rapport aux institutions sociales volontairement élaborées (États, régimes juridiques) et même par rapport aux « infrastructures », tout ceci met les langues — en tant que systèmes théoriques — hors de portée des concepts servant à penser l'histoire immédiate, l'économie, la politique et la sociologie. La vraie « crise » d'une langue, ce serait, par exemple, la transformation séculaire par laquelle le latin — appauvrissant sa morphologie casuelle, acquérant une rigidité nouvelle dans l'ordre des mots (ceci compensant cela), voyant évoluer phonétiquement son vocabulaire fondamental — produit une série divergente d'idiomes qui, après de complexes évolutions et des échanges d'influences, deviendront les langues romanes. Longue « crise » inaperçue et pour laquelle notre expression ne s'appliquerait guère. Par contraste, on parlerait sans doute de « crise » pour qualifier la disparition relativement rapide d'une langue faute de locuteurs — et déjà, il ne s'agit plus de la langue, système abstrait, mais bien de sa prise en charge expressive et communicative par une communauté.

Et c'est bien ainsi qu'il faut entendre l'expression, qu'on peut l'entendre, grâce à la polysémie — sans doute ambiguë et regrettable — du mot « langue ». Ici, le linguiste doit oublier son savoir théorique, et accepter de confondre la langue avec les discours, avec l'usage, avec la norme, voire avec les conditions d'apprentissage ou la maîtrise individuelle.

Les différents chapitres de cet ouvrage offrent des perspectives variées, mais s'accordent pour mettre en avant quelques aspects, très spécifiques, dans l'immense ensemble que forme le langage-objet. Le linguiste et le sociolinguiste, à un pôle, insistent sur la variation linguistique, base de l'expression et de la communication dans la réalité sociale, pour aboutir à un jugement concernant le sentiment de crise. À l'autre pôle, l'éducateur, le politicien et le journaliste dramatisent les difficultés de l'apprentissage d'une variété normalisée de parler, identifiée sans précaution à « la langue », en oubliant souvent de s'interroger sur la signification des conflits d'usages et sur leur solution. Le premier doutera de la « crise » et soulignera démocratiquement le caractère égalitaire du rapport entre chaque locuteur et son système linguistique; le second déplorera les défaillances d'une « maîtrise » et accumulera les jugements de valeur négatifs, se référant à une situation passée ou idéale bien préférable. C'est reconnaître que le langage-objet est modelé par le métalangage, par la manière de parler des langues, des usages, des normes ou de l'apprentissage.

Je voudrais indiquer ici, brièvement, les dimensions générales du problème, à l'intérieur desquelles se situe, avec de notables différences, chaque situation concrète. Tout d'abord, il convient de distinguer, on vient de le voir, la situation du langage-objet, telle qu'elle est analysable de manière scientifique — ou plutôt, selon une intention scientifique — de celle du métalangage spontané, qui manifeste des connaissances, mais aussi des sentiments, des illusions, des préjugés, plus ou moins gouvernés par l'idéologie du groupe et par les pulsions des individus, l'un et l'autre profondément socialisés. Le métalangage est, lui aussi, étudiable, mais beaucoup plus difficilement.

L'évolution du système de chaque langue — phonologie, syntaxe, morphologie est irrégulière, mais toujours lente et continue; peu ressentie, elle ne fait guère l'objet d'autres réflexions que celles des linguistes historiens et n'alimente pas la problématique plus immédiate de la « crise des langues ». Tout au plus, la pointe extrême de l'iceberg donne lieu à des réactions culturelles, par référence ponctuelle à un état des choses antérieur : on critiquera l'abandon des témoins de règles disparues; par exemple, en français, la prononciation [gazœr] au lieu de [gazyr] pour gageure.

C'est dans le domaine des variations plus nombreuses (géographiques, sociales) et plus rapides que l'évolution est ressentie comme « critique » et la variation comme dangereuse, voire scandaleuse : les objets concernés sont alors la phonétique, plutôt que la phonologie (on se préoccupera de la répartition entre r apical, en recul, et r vélaire, normalisé, dans le français de France, ou de la présence et de l'absence du e dit « muet »), et surtout le lexique. Mais ce domaine n'est plus celui du système abstrait, théoriquement descriptible, de la « langue » (au sens saussurien); c'est déjà celui des usages.

Car le sentiment de variété dommageable, face à un désir d'unité, et celui d'impermanence, face à l'image plus ou moins mythique d'un équilibre satisfaisant, concernent un objet plus concret, entièrement socialisé — et donc pluriel. C'est ici que le concept de « langue » s'efface au profit de l'expérience d'une pluralité d'usages, parmi lesquels, consciemment ou non, est considéré un sous-ensemble. Ce sous-ensemble est en partie extrait de la variété observable des habitudes de langage, et partiellement issu d'une attitude métalinguistique; il s'agit des normes. Le réglage complexe de ces normes, qui tendent à s'unifier en « la-norme-du-langage » (appelée par confusion « la langue »), mais aussi à se diversifier selon les groupes sociaux dominants, qui ne sont jamais un seul (contrairement à des illusions sociologiques assez fréquentes), voilà l'élément objectif majeur de la « crise des langues ». Cet ouvrage même est clairement articulé sur un précédent recueil, consacré à la Norme linguistique.

La juxtaposition d'usages divergents d'un même système linguistique (qu'il s'agisse de l'anglais, de l'arabe, du chinois, de l'espagnol, de l'italien, de l'allemand ou du français, pour énumérer des langues fortement concernées) ne pose guère de problèmes aux sociétés, aux nations et aux États, tant qu'il s'agit d'isolats de faible communicabilité. L'éparpillement des dialectes et patois gallo-romans ne devient une question sociale que lorsqu'un État royal de France ambitionne d'exercer son pouvoir sur ces populations linguistiquement diverses, bien qu'appartenant toutes à un ensemble langagier et culturel bien distinct. À certaines époques, une communication élitaire, mais très large, est ainsi assurée par des langues mortes, parce que leurs variations peuvent être maîtrisées par recours à une norme figée, statistiquement déduite d'un corpus de discours « canoniques » : telle est la situation du latin après le triomphe des « vulgaires » romans.

Dans le monde contemporain, la crise des langues n'est un thème important que parce que les zones politiques sont vastes et que la communication concerne de grandes unités sociales : la plupart des entités politiques, culturelles ou langagières qu'on peut distinguer sur la planète. Le critère fondamental est alors celui de l'intercompréhension : presque nulle entre langues de nature éloignée, faible mais existante entre langues de nature comparable, soit structurellement (l'ensemble danois-suédois-norvégien; à un moindre titre : espagnol-catalan ou russe-ukrainien-biélorusse-bulgare; moins encore : français-italien), soit lexicalement (créole français-français, où l'intercompréhension spontanée est quasi nulle, mais où des bribes de communications s'acquièrent assez rapidement). Entre l'intercompréhension excellente des variantes régionales du français en Europe — si l'on excepte des problèmes phonétiques ponctuels — et celle, beaucoup plus partielle et parfois faible, entre dialectes allemands, italiens ou chinois, tous les degrés existent.

Les maladies de l'intercompréhension sont en effet « critiques » lorsqu'il s'agit d'une langue qui se veut unique ou unifiée — pour des raisons en général politiques plus que culturelles. On le verra ici pour le chinois; on aurait pu le voir pour l'arabe. Dans les deux cas, la lutte pour dégager à partir d'éléments préexistants ou pour construire une norme, afin de constituer le centre vivant de l'intercommunication, peut aboutir à des résultats, souvent sous la forme d'une diglossie (l'exemple du norvégien est bien connu). La diglossie est probablement la forme la plus répandue de bilinguisme interne à une société, le bilinguisme étant probablement la situation statistiquement la plus normale sur la planète.

L'illusion ou la volonté d'unilinguisme est à la base de bien des discours normatifs et d'attitudes puristes. Les sociétés à plurilinguisme obligé, absorbées par de difficiles problèmes d'apprentissage et d'équilibre entre langues ou entre dialectes, ont moins d'énergie à dépenser pour célébrer les vertus intangibles d'un État de langue unique et privilégié. Elles savent que la norme est en partie une construction, et non pas une donnée (fictive) de l'histoire.

C'est pourquoi la réaction aux questions posées par la « crise des langues » est assez différente lorsqu'il s'agit de communautés en cours de réglage linguistique sur le plan de la communication (avec plusieurs systèmes ou plusieurs variantes sociales d'un même système) ou de communautés où une norme a, généralement et majoritairement, prévalu. Elle sera aussi différente selon que le système linguistique correspond, grosso modo, à un État ou, au contraire, à une zone plus importante. Ainsi, avec des données sociolinguistiques assez comparables, le chinois et l'arabe vivent des conflits et tentent des solutions différentes. Dans les deux cas, des attitudes communes se dégagent pourtant : en fait, elles portent, soit sur des caractéristiques universelles du langage (rapport de la pensée et de l'« expression ») ou des caractéristiques générales, différemment incarnées par chaque langue (rapports de la langue orale et de sa notation graphique, relations entre la « logique » et le discours en langue naturelle, etc., équilibre entre fond lexical hérité et emprunts...), soit sur des facteurs non linguistiques affectant l'usage des langues (systèmes éducatifs, apprentissage de l'écriture, planification, régulation ou aménagement administratif et politique; stratégie de production des discours, de la littérature à l'Administration ou aux médias).

La « crise des langues », pour les sociétés qui se posent la question — c'est-à-dire pour la plupart des sociétés industrialisées et pour quelques autres —, c'est avant tout une crise de facteurs sociologiques, incluant dans cet adjectif les dimensions les plus conscientes (culturelles, politiques) et les plus cachées (idéologiques, économiques, militaires ou policières, par exemple).

La perception de cette crise, les façons d'y réagir, de l'aborder, de tenter de la surmonter, nous conduisent à un autre aspect des choses celui du métalangage. Car pour percevoir que le matériel langagier pose problème — qu'il s'agisse de la phonologie ou de la syntaxe, de la variation des usages, de l'expression et de la communication, de l'évaluation qualitative des discours, des stratégies de la parole... — , il faut conceptualiser et exprimer, utiliser des terminologies. Ce métalangage sous-tend des « métadiscours » de nature variée : discours des linguistes, des pédagogues, des politiques, des journalistes, des usagers eux-mêmes. Existe même une « métalangue de bois »... Et un autre axe de classification se dégage immédiatement, concernant notre question : les linguistes, on l'a dit, ne parlent pas de « crise », concernant la langue. De leur point de vue, ils ont raison. D'autres parlent bien de « crise », mais qu'ils croient ou non parler de la « langue », il s'agit toujours d'autre chose. Sans prétention à l'exhaustivité ni à la rigueur taxinomique, voyons de quoi donc il peut alors s'agir.

L'objet de la crise, ce sont des structures et des fonctions, envisageables dans la durée (comme le résultat d'une histoire) ou dans l'abstraction d'une immédiateté, et qui concernent toutes la sémiotique globale de la langue — et non pas la langue seule et en elle-même. Entendons par là structures et fonctions mettant en œuvre à la fois les signes, leurs effets et leurs utilisateurs. Les signes, c'est-à-dire les langues, les usages, les normes et les discours — pour déployer les distinctions saussuriennes enrichies par Hjelmslev —; les effets des signes, et leurs rapports aux locuteurs, c'est-à-dire toute la sociologie du langage, avec ses questions clés : le droit à la parole, le réglage des codes par les groupes comme exercice spécifique d'un pouvoir hiérarchique, l'évaluation des discours, le droit à la maîtrise de ces codes langagiers — dont l'écriture est un cas particulier, mais essentiel —; le droit à la critique et à la sanction. Et aussi les implications techniques de ces fonctions : politique de traduction, d'apprentissage de la norme en langue maternelle et des langues dites étrangères, avec une monstrueuse sélectivité (impliquant tous les problèmes liés à l'éducation et à l'école), politique du livre de classe et du dictionnaire, politique littéraire, politique du discours scientifique et technique, politique des médias...

Cet ensemble est vaste et complexe, sinon confus. Toute classification y dépend d'une perspective : celle du pédagogue sera différente de celle du politique (alors même que ce dernier se préoccupe de pédagogie), celle du littéraire de celle du scientifique.

Ce qui semble pertinent, c'est de distinguer les facteurs opérant à chaque niveau de la société, de l'individu à la nation, par rapport à l'articulation théorique (langues, usages, normes, discours) et par rapport à la pragmatique du langage. Ainsi, en considérant les langues en tant que systèmes et l'ensemble social d'un État, on peut décrire la situation plurilingue de la Suisse ou de l'U.R.S.S. : équilibre et déséquilibres des communautés langagières, frontières, dominances, échanges (emprunts), et la considérer (ou non) comme critique. Dans la même situation, la question des discours et des aptitudes au discours conduira à envisager les traductions, les jugements de valeur, les niveaux pédagogiques atteints pour chaque langue. La situation sera profondément différente si un État présente une juxtaposition d'unilinguismes (avec relativement peu d'effet bilingue), ou si le bilinguisme individuel y est fréquent; si le contact des langues y est relativement égalitaire en terme de prestige (cas de la Suisse, sauf pour le romanche) ou profondément inégalitaire : mais ici, le métalangage et ses jugements de valeur interviennent. On peut soutenir que flamand (ou, si l'on veut, néerlandais) et français de Wallonie, que français québécois et anglais nord-américain sont en relation (relativement) égalitaire ou, au contraire, inégalitaire (selon les appréciations); mais on peut difficilement juger que les créoles français des Antilles aient le même prestige et le même poids que le français standard. Ce problème de prestige est essentiel pour évaluer les situations de langage en Afrique, par exemple.

Toute la question, autant et plus que celle de la norme, dépend en effet de jugements de valeur, et ceux-ci sont issus d'attitudes historiques, idéologiques, politiques et psychosociales où l'évaluation objective des situations langagières est assez secondaire.

On le voit bien avec l'un des thèmes majeurs de la crise des langues, qui semble commun à toutes les situations linguistiques : celui de la transmission des aptitudes à s'exprimer et à communiquer dans un code partagé et hérité, c'est-à-dire la pédagogie. Dans tous les pays en voie de développement, l'« alphabétisation » (mot culturellement marqué, qui refuse l'existence aux écritures non alphabétiques) est vue comme une priorité absolue; dans les pays développés, c'est l'imperfection de cet apprentissage — l'irritante question de l'orthographe — qui continue de tourmenter l'opinion et les pouvoirs. Certes, on se plaint plus généralement que « les enfants ne savent plus... » (telle langue), qu'ils « ignorent et emploient incorrectement les mots les plus indispensables », qu'ils « ne savent plus construire une phrase » et, finalement, qu'ils sont incapables de s'exprimer. On finit toujours par apporter — outre des témoignages individuels, ponctuels — de maigres statistiques portant sur des « fautes » qui sont très majoritairement des fautes d'écrit. Quant aux adultes (de ces pays dits développés), on se plaint moins du fait qu'ils parlent mal que du fait qu'ils ne lisent pas — ou qu'ils ne lisent plus : la désalphabétisation est à l'ordre du jour. Ailleurs, les responsables les plus soucieux de conserver les valeurs irremplaçables des cultures orales, les plus critiques à l'égard de la civilisation de paperasse qu'est devenu l'Occident — ou plutôt « le Nord » — ne mettent jamais en cause l'impérieuse nécessité d'« alphabétiser » les masses. L'unification mondiale sur le modèle européo-américain peut bien être contestée, ses critiques mêmes la renforcent, et on ne peut s'en étonner.

Les sociologues et certains pédagogues ont beau souligner que la démocratisation — locale et mondiale — de l'enseignement, que son objet soit, d'ailleurs, la langue, les mathématiques, l'histoire ou les techniques, entraîne forcément une « baisse de niveau » (ou le sentiment d'une baisse) quant au traitement de l'objet en cause. En passant d'un enseignement sélectif, élitaire — éliminant tous les facteurs sociaux gênants : impréparation familiale, difficultés matérielles, insertion récente dans le groupe, handicaps personnels, etc. — à un enseignement de masse, les difficultés déferlent : trop peu de maîtres convenablement formés, un matériel inadapté, des flottements théoriques dans la pédagogie. En France, on assiste (fin 1984) à un énergique retour officiel à l'autorité, au rejet des méthodes douces et incitatives, au désir renouvelé d'évaluer, de noter, de sanctionner. Cette réaction à une situation mal maîtrisée, provenant d'illusions généreuses, est peut-être nécessaire; elle risque fort de constituer un simple retour de pendule, sinon un appel piteux à la tradition. Quant à la langue, cet appel au passé est le propre des critiques et pas seulement des puristes. On « ne sait plus » telle langue, ce qui suppose qu'on la savait. Mais le « on » a changé. Or, si la communauté des locuteurs-scripteurs devient plus abondante, plus hétérogène, et ceci pour chaque langue concernée, les discours évoluent et, par voie de conséquence, les usages statistiquement dominants, et donc (fictivement) les « langues ». Mais le constat est très décalé et le modèle normatif invoqué se situe (par définition) dans le passé, non dans la présence-à-la-situation.

La crise des langues recouvre une discordance accrue entre la norme statistique, objective (qui subit les effets des évolutions sociales) et la norme évaluative et prescriptive, qui ne peut s'adapter. En général, cette norme ne peut que se référer au passé et qu'estimer la différence perçue en terme de dégradation.

Cette discordance se reflète objectivement dans les discours, des « performances » (et contre-performances) individuelles enfantines ou adultes aux productions issues d'un groupe (discours de la publicité, de l'Administration, des médias), des discours les plus humbles (peu observés, et donc peu critiqués, en dehors de l'école) aux plus valorisés — qui restent ceux de la « littérature » en passant par le discours imprimé en général. Le décompte des fautes d'orthographe dans les copies d'élèves ou sur les circulaires, les lourdeurs et pataquès bureaucratiques, les écarts syntaxiques sont considérés un peu partout, et assez bizarrement, comme des maladies sociales de la « langue », alors qu'ils correspondent à des difficultés dans le maniement d'un instrument complexe et évolutif, inévitables lorsque les utilisateurs se multiplient. Imaginons qu'un jeu ou un sport soit pratiqué par 1 % d'une population et, peu à peu, par 10, puis par 30 ou 40 % : dira-t-on que le jeu ou le sport est en crise parce que le joueur ou le sportif moyen est objectivement bien plus mauvais que le petit nombre initial?

Cependant, ce réglage social des compétences langagières est important. Il faut y distinguer les problèmes afférents à l'acquisition des diverses aptitudes : parole spontanée et parole réglée, aptitude à l'expression et à la communication efficace, acquisition et maîtrise du code écrit. Or, les systèmes d'évaluation supposent (a) la définition préalable d'une norme, trop souvent abordée d'une manière passéiste et intuitive; (b) l'existence de systèmes d'évaluation, assez faciles à établir lorsqu'il s'agit d'un système formel prédéterminé (l'orthographe, dans les cultures où celle-ci fait l'objet d'un consensus majoritaire), mais auxquels on substitue dans la plupart des cas des réactions affectives (on parle de « barbarismes » et d'« illogismes » de manière vague, de « charabia » ou de « jargon » de façon arbitraire et parfois absurde). Seul un physicien peut juger de la qualité d'expression d'un ouvrage de physique en matière de vocabulaire (« jargon » signifie souvent « terminologie nouvelle » ou « non maîtrisée par celui qui juge »). Il n'en va pas de même, heureusement, en matière de syntaxe, au moins lorsque les écarts (les fautes) sont évidents et la norme assurée — ce qui est loin d'être toujours le cas.

Il faut distinguer aussi, dans ce réglage social, les problèmes individuels (ex. : pédagogie de l'enfant et de l'adulte : « andragogie »; qualité langagière d'un texte signé...) des problèmes collectifs. Les « abus » de la rhétorique publicitaire ou de celle des médias sont conditionnés par divers facteurs : techniques, économiques, idéologiques, et l'effet sur la qualité du discours y est second.

Cet aspect de la « crise », considéré dans son ensemble, doit être à son tour distingué des appréciations globales sur la langue. Ici, c'est un autre réglage, celui des variétés d'usages et de leurs tensions contraires, complémentaires : vers l'unification par la construction et l'acceptation, puis la maîtrise d'une norme; vers la différenciation pour des raisons politiques et idéologiques. Qu'il s'agisse d'usages de la même langue (les variétés dialectales au sens large) ou de langues différentes importe beaucoup au linguiste, mais assez peu au sociologue et à l'historien de ces « crises »; qu'il s'agisse d'usages réels, incarnés dans une pratique intense ou d'usages en partie fictifs (ainsi du « joual » par rapport à la réalité du ou des « français québécois ») relève, là encore, de l'opposition langage-objet/métalangage. Il en va du joual comme de la norme : ce sont en partie des modèles extraits d'une réalité d'usage, en partie des constructions volontaristes, des tendances ou des visées qui resteront telles et ne s'incarneront jamais intégralement dans le groupe social.

Ainsi la crise des langues se ramène à des difficultés entre les codes langagiers employés par une société (codes appréciés ou dépréciés, revendiqués ou rejetés; codes multiples ou code unique; codes homogènes ou hétérogènes, etc.) et aux difficultés entre les groupes sociaux (et les individus qui les forment : les « locuteurs ») et les codes. Choisir le ou les meilleurs codes dans une pluralité proposée par l'histoire, les aménager pour les rendre efficaces (sur divers plans), faire en sorte que les individus et les groupes pratiquent ces codes dans les meilleures conditions possible constitue une besogne jamais terminée, toujours difficile et pleine de désillusions. Dans ce domaine comme en d'autres (sociaux, économiques), il nous semble parfois que les sociétés riches, industrielles, dramatisent à l'excès leurs problèmes, parlant de « crise » quand il ne s'agit que d'un ajustement nécessaire, normal, évolutif et toujours à reprendre. Au contraire, d'autres sociétés luttent pour une identité langagière, condition de la survie culturelle devant les violences de l'histoire. Dans ces sociétés, la crise est d'abord politique et économique; mais il y a en effet crise et violence, injustice et agression sur le plan linguistique aussi. Certes, violence, injustice et agression s'exercent à l'encontre des groupes sociaux les plus défavorisés, à l'intérieur des sociétés riches (où les citoyens ne le sont pas tous) : mais les problèmes de langage, fondamentaux quant aux droits de l'homme — le droit à la parole en est un —, ne sont alors plus des problèmes de « langue ».

La crise des langues n'est qu'un aspect de la crise, permanente, des sociétés, et peut-être une manière d'en masquer en partie la nature essentiellement politique.




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