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La crise des langues

LA
CRISE
DES LANGUES






IV
La crise des langues en Belgique

par Jean-Marie Klinkenberg

Université de Liège






1. Le français en Belgique : une situation de concurrence

1.1 La frontière des dialectes

Il n'y a pas de langue nationale en Belgique. Cet État ressortit en effet à trois groupes linguistiques : au néerlandais par sa partie nord souvent dénommée Flandre1 (provinces de Flandre-Occidentale, de Flandre-Orientale, d'Anvers, du Limbourg, moitié septentrionale de la province du Brabant); au français par sa partie sud, fréquemment dénommée Wallonie2 (provinces de Liège, de Namur, du Hainaut, du Luxembourg, moitié méridionale du Brabant); à l'allemand par l'est de la province de Liège et une frange orientale de la province de Luxembourg. Si l'on néglige ces derniers territoires, on peut dire que la Belgique est composée de deux régions linguistiques sensiblement égales avec, au centre du pays, un territoire flamand par ses origines, mais aujourd'hui largement francisé : celui de Bruxelles, la capitale.

La frontière qui, courant d'est en ouest, sépare ces deux régions date du Haut Moyen Âge, c'est-à-dire de cette époque encore mal connue sur le plan linguistique où les forces culturelles se sont peu à peu stabilisées en Europe occidentale. Séparant les zones où la poussée franque avait fait reculer le latin de celles où les nouveaux venus se sont progressivement romanisés, elle a peu varié depuis lors3. Cette frontière est donc d'abord une frontière dialectale : elle sépare des dialectes germaniques appartenant à la famille bas-allemande, qui n'a pas subi la mutation haut-allemande (soit, d'ouest en est, le flamand occidental, le flamand oriental, à quoi l'on rattache le brabançon, et le limbourgeois)4, de parlers néolatins appartenant à la famille d'oïl (soit le picard, le wallon, le lorrain).




1 Sauf mention expresse, Flandre sera ici utilisé dans le sens large de Belgique néerlandophone. Au sens restreint, le mot désigne les deux provinces de Flandre, et au sens historique. Il désigne un ensemble comprenant en outre les Flandres française et zélandaise. [retour au texte]

2 Wallonie sera utilisé ici dans le sens de Belgique francophone, Bruxelles excepté, et non dans le sens de « aire des dialectes wallons » (ceux-ci ne couvrent pas toute la Belgique romane et débordent en terre française). Cf. A. Henry (1974). [retour au texte]

3 Une importante littérature existe sur les origines de la frontière linguistique. Elle a été notamment marquée par les travaux de Kurth (1895-1897), Legros (1948). [retour au texte]

4 Les zones germanophones ressortissent quant à elles aux dialectes francique ripuaire et francique mosellan. [retour au texte]




Aujourd'hui, la frontière des dialectes tend à être aussi celle des langues standardisées : en Flandre, le néerlandais; en Wallonie, le français. Mais il n'en a pas toujours été ainsi, et l'on peut dire, en simplifiant, que le français a, au long de son histoire, connu des fortunes diverses au nord de la frontière des dialectes. Ainsi, c'est vers la fin du XIIe siècle que l'on commence à substituer ce qui est alors l'ancien français au latin dans les actes et les chartes5. Or, le mouvement gagne aussi bien le comté de Flandre et le duché de Brabant que le Hainaut, jusqu'à ce qu'un net recul s'observe au XIVe siècle dans les deux premiers cas6. Il y a donc une histoire du français en Flandre aussi bien qu'en Wallonie.

1.2. En Wallonie : une francisation réussie

En territoire roman, on peut parler d'un processus continu de francisation : progressivement, le français a gagné de nouvelles fonctions, en évinçant le latin d'une part, le dialecte de l'autre. Très tôt, la langue écrite en Belgique romane entend se distinguer du parler local, qui fut dès lors voué à longtemps rester oral7. Cette langue écrite est, bien entendu, au début, entachée de wallonismes. Il est plus difficile de mesurer la pratique du français dans la langue parlée. On peut seulement postuler qu'un assez large bilinguisme passif franco-wallon a dû se répandre au moins à la fin du Moyen Âge. Ce bilinguisme passif est tôt devenu actif dans certaines couches de la société8 et s'est généralisé sous cette forme grâce à l'instruction obligatoire. On peut en tout cas affirmer qu'aujourd'hui est éteinte la race des unilingues Wallons, majoritaire au siècle dernier. Dans la marche vers l'unilinguisme français9 (sans doute commencée au XVIIIe siècle), on a pu situer le point de rupture aussitôt après la Seconde Guerre mondiale, de sorte que « dans les milieux patoisants, les moins de quarante ans n'ont qu'une connaissance passive du wallon et ne le pratiquent guère d'une manière active, mais plutôt alternée » (Andrianne, 1981 : 395).




5 Le plus ancien acte français a été rédigé en Wallonie en 1194 (cf. Arnould, 1965). [retour au texte]

6 La première charte flamande en Flandre historique ne sera rédigée qu'en 1249 et en Brabant en 1279. Sur les chartes françaises de Flandre, cf. Mantou (1972). [retour au texte]

7 Sur la langue des premiers textes écrits, voir notamment Remacle, 1948b. La littérature dialectale ne naît, dans les milieux lettrés, qu'au XVIe siècle. Ce mouvement, conséquence du déclin des langues d'écriture régionales et de la généralisation du français (gagnant donc des fonctions sur le latin et impliquant une redistribution des fonctions sociolinguistiques), prévaut d'ailleurs pour tous les dialectes d'oïl (cf. Piron. 1978b : 1 455-1 503). [retour au texte]

8 Cf. Piron (1978a : 36-37). [retour au texte]

9 Les descendants des communautés wallonnes implantées vers 1853 dans le Wisconsin pratiquent encore un dialecte namurois qui semble avoir été peu influencé par le français (cf. Lempereur, 1976). [retour au texte]




1.3 En Flandre : une francisation avortée

En Flandre, la présence du français a connu des fluctuations assez sensibles, au point qu'il est paradoxalement plus aisé de décrire le processus historique pour cette partie de la Belgique que pour sa zone romane. Un certain déclin du français s'observe en Flandre à partir du XIVe siècle, mais sans jamais aboutir à une éviction totale au profit d'une langue standard qui est d'ailleurs encore loin d'être stabilisée. Une refrancisation à partir de l'aristocratie et d'une partie de la bourgeoisie s'opère, surtout à partir de 1750, et devient massive sous le régime français (cf. Deneckere, 1954). La suprématie qualitative du français se confirme lorsque la Belgique devient un État indépendant (1830). Cette situation, dans laquelle l'usage du français revêtait le caractère d'une marque de classe, suscite le phénomène du « mouvement flamand », lente affirmation d'une identité culturelle allant de pair avec la progression régulière de l'usage du néerlandais standard. Ce mouvement a abouti au principe juridique de l'unilinguisme des régions, qu'une série de dispositions légales ont incarné dans la décennie 1930, et donc à un nouveau recul de la langue française en Flandre10. De par son statut de capitale, Bruxelles devait cependant voir sa francisation se poursuivre et s'approfondir (cf. Baetens-Beardsmore, 1971 et 1979).

Dans les passages qui suivent, nous ne nous attacherons qu'à la langue française, laissant les problèmes relatifs aux parlers flamands et au néerlandais pour une note annexe.

1.4 La tradition scolaire

Il est difficile de mesurer la part que l'enseignement a jouée dans ce processus de francisation. La volonté d'éradication des dialectes, qui a marqué la pédagogie française par le biais de l'élaboration d'une certaine grammaire normative, a certes joué — notamment lorsque les territoires qui forment la Belgique ont été incorporés à la République puis à l'Empire —, mais semble ne pas avoir débouché sur une politique aussi volontariste et cohérente qu'en France (cf. Chervel, 1977). L'histoire de l'enseignement de la langue française est mal connue : les spécialistes sont davantage attirés par le récit des fluctuations idéologiques qui ont vu alterner la fortune des laïcs et des cléricaux au long du siècle et demi d'indépendance belge. On peut cependant observer qu'au niveau élémentaire, et comme en France, l'essentiel de l'enseignement repose sur le cours de langue maternelle — ainsi que la chose apparaît lorsqu'un programme minimal est imposé, en 1868, à toutes les écoles —, et que celui-ci est tout entier tourné vers l'acquisition de l'orthographe, tandis qu'au niveau secondaire (mais l'enseignement ne devient obligatoire jusqu'à 14 ans qu'en 1914) règne la tradition humaniste, illustrée par les collèges jésuites au XVIIe siècle et les collèges thérésiens au XVIIIe; un enseignement technique cohérent ne naît que vers la fin du XIXe siècle, et c'est seulement dans la deuxième moitié du XXe que les « humanités gréco-latines » perdent leur suprématie de droit.




10 Recul qui n'a pas été immédiat et définitif. Une étude menée en 1959 dans 112 entreprises de la province de Flandre-Orientale employant plus de 200 personnes fait apparaître un large usage du français dans l'administration et dans les relations entre cadres, et montre que la connaissance du français reste une condition sine qua non de la promotion sociale (cf. Deleeck, 1959). Le décret du 6-9-1973 réglemente les contacts verbaux et écrits entre l'entreprise et les travailleurs en y imposant le néerlandais. [retour au texte]




L'enseignement du français en Belgique a-t-il connu des spécificités remarquables? Il est encore trop tôt pour répondre à cette question. Mais il est en tout cas à noter que coexistent paradoxalement dans la Belgique du XIXe siècle un net intérêt pour la réflexion grammaticale et une absence d'intérêt explicite pour la situation linguistique particulière de l'État. Le premier trait peut cependant être considéré comme une conséquence de cette situation, mais celle-ci n'engendre guère qu'un discours normatif empirique. Ce discours trouve son origine au XVIIe siècle (notamment dans l'Essay d'une parfaite grammaire de la langue française de L. Chifflet, de 1659), portera surtout, à partir de la fin du XVIIIe siècle, sur les phénomènes lexicaux et prendra la forme de catalogues systématiques de belgicismes11. Mais ce discours s'adresse à des destinataires situés hors de l'école. Les grammaires scolaires, quant à elles, feignent de croire que la langue française qu'elles ont à décrire pour le bénéfice des écoliers ne s'éloigne pas du modèle recommandé par les grammaires françaises de l'époque. Fiction sur laquelle ont dû vivre des générations d'enseignants dont l'histoire reste à écrire12.




11 Cf. Piron (1979 : 215). [retour au texte]

12 A. Chervel, qui commence cette histoire, avec beaucoup de minutie, distingue deux courants principaux dans la grammaire belge du XIXe siècle. « L'un suit de très près la production française, les théories qui ont cours à Paris, et se conforme strictement aux consignes de l'Académie française (...). L'autre est au contraire en rébellion contre la prééminence française en matière de pédagogie et de didactique, mais aussi de dogme grammatical » (1983 : 78). On distingue cependant malaisément ce que le courant « autonome » — qui n'est au demeurant pas homogène — doit à la situation linguistique locale. [retour au texte]




1.5 France et Belgique francophone

Ce qui vient d'être dit en matière de grammaire scolaire peut, mutatis mutandis, s'appliquer pour toutes les institutions et tous les biens culturels. Et donc pour la langue et toutes les institutions qui l'entourent. Le statut de ces biens en Belgique francophone est, pour des raisons historiques et sociologiques bien connues, tout entier déterminé par leur position relative vis-à-vis de l'Hexagone. Grosso modo, on peut dire que c'est la machine parisienne qui anime ce que P. Bourdieu nomme le champ de production restreinte et hautement légitime, alors que l'agent culturel belge ne produit que des biens — écrits ou performances langagières — faiblement légitimes. Or, qui dit légitimité dit instance légitimante, ou discours produisant cette légitimité. Ce discours, c'est sur la scène parisienne qu'il s'énonce. Et cette scène est hégémonique par rapport aux autres champs; c'est-à-dire que les verdicts posés sur cette scène seront relayés par les autres instances marginales, alors que le verdict d'un champ périphérique ne sera pas nécessairement repris par le champ central. Cette situation peut être décrite dans le détail. Elle l'a notamment été pour la littérature et, plus généralement, le livre13 (on note que l'intellectuel belge vit en symbiose avec les milieux parisiens, lit les journaux français, etc.); elle n'a été qu'esquissée en ce qui concerne les productions langagières (cf. Cellard, 1981).

Toute la stratégie des agents culturels belges est donc ordonnée autour d'un axe : s'attribuer de la légitimité. Une telle stratégie s'accommode de tactiques qui peuvent être fort distinctes. La première tend à l'autonomisation du champ culturel, l'autre tend à l'assimilation au champ parisien ou tout au moins à la reconnaissance de la part des instances de consécration de ce centre. Ces deux solutions ne sont évidemment pas mutuellement exclusives, et ne représentent que des tendances : le peu de forces économiques et idéologiques rend utopique une réelle autonomisation, et l'assimilation totale est, comme l'a en passant montré Labov, un autre type d'utopie. De sorte que les attitudes réelles tiennent parfois de l'une et de l'autre de ces solutions. L'on peut donc s'attendre à voir naître des sentiments ambivalents vis-à-vis du centre parisien (« Nous défendons mieux le français que les Français » et « Les Français devraient nous défendre contre la crise de la langue ») et à assister à des phénomènes de partage intéressants : par exemple un respect scrupuleux des normes parisiennes pour ce qui est du français, entraînant en conséquence un autre type de purisme pour ce qui touche au dialecte : celui-ci doit être mis à l'abri des contaminations provenant de la langue de culture.




13 Cf. Klinkenberg (1981) et Andrianne (1983). [retour au texte]




Au cours de l'histoire proche, l'accent a pu être mis sur l'une ou l'autre de ces tendances (l'entre-deux-guerres a, dans l'ensemble, été plus favorable à la tendance assimilationniste, les dix dernières années laissant apparaître plus librement un discours autonomiste). Il n'en reste pas moins qu'aucun discours tenu en matière de langue sur le territoire de Wallonie ou de Bruxelles ne peut faire l'économie du problème de la relation à Paris. Chose dont il faut tenir compte pour apprécier les propos sur la crise des langues.

2. Le français de Belgique

2.1. Les usages oraux

2.1.1. Comme toute langue, l'usage oral du français en Belgique accuse des variations suivant plusieurs axes. Essentiellement les axes géographique, sociologique et situationnel.

Il faut toutefois mettre à part l'influence du facteur géographique. Tout d'abord à cause du rôle qu'il a joué dans la genèse de la plupart des caractères du français de Belgique. Ensuite, à cause de la solidarité organique qu'il entretient avec les deux autres axes. On peut en effet affirmer que le plus grand nombre de traits propres au français de Belgique provient de phénomènes d'interférence14. À Bruxelles et en Flandre, cette interférence a lieu avec un parler germanique, en Wallonie avec différents dialectes d'oïl15. Ceci explique aisément qu'il n'y ait pas, en dépit des images d'Épinal véhiculées notamment par la culture populaire française, un seul français régional de Belgique : les variétés de ce français régional peuvent être, comme on va le voir, ramenées à au moins deux grands types. Parler d'interférence ne suppose évidemment pas nécessairement le bilinguisme actuel des locuteurs : pour expliquer les particularités du parler de bon nombre de francophones de Belgique, on pourrait se contenter d'affirmer que c'est une situation historique donnée qui a suscité un bilinguisme dont les traces se sont imprimées dans la langue, et subsistent après disparition du bilinguisme.




14 Il existe évidemment d'autres principes explicatifs, comme l'archaïsme bien connu des zones périphériques. [retour au texte]

15 Pour parler des variétés géographiques des langues standard, nous n'utilisons pas ici le terme dialecte. Warnant (1973) a montré l'ambiguïté de ce terme dans le domaine qui nous concerne en Europe en général. [retour au texte]




Ce serait cependant omettre la vitalité des variétés en contact avec le français, et le rôle que le bilinguisme actuel, inégalement réparti sur l'échelle sociale, peut jouer quant à la production d'interférences. Et c'est ici que le critère géographique rejoint les critères sociologique et situationnel : on peut en principe poser que plus on monte dans l'échelle sociale (et/ou que l'on se trouve dans des situations formelles), plus le français utilisé se rapprochera de sa variété standardisée et donc moins il sera touché par des interférences16. À l'inverse, plus la situation sociale sera basse (et/ou moins la situation sera formelle), plus les interférences seront nombreuses.

C'est pour rendre compte de ces phénomènes de plus ou moins grande stabilisation des traits régionaux que M. Piron a proposé une distinction entre « français dialectal », aux interférences nombreuses et instables, et « français régional », stabilisant un petit nombre de caractéristiques par-dessus la frontière des dialectes et sous-dialectes17.

Ce qui a été dit ci-dessus montre que les caractéristiques communes aux deux français de Belgique ne doivent pas être extrêmement nombreuses. Il existe cependant un certain nombre de faits, d'inégale importance, que J. Pohl nomme des « statalismes »18.

On en trouvera quelques-uns ci-après, complétés par quelques phénomènes propres soit à Bruxelles, soit à des zones particulières de Wallonie.

2.1.2. Sur les plans phonétique et phonologique, notre information est partielle. En attendant la publication de l'Atlas phonétique du français de Belgique, préparé par L. Warnant (1971 : 267-273), et de l'enquête phonologique sur le français régional de Liège (AA. VV., 1982), on peut se servir pour l'ensemble de la Belgique, d'une enquête aux mailles larges de J. Pohl (1983); pour Bruxelles, des travaux de H. Baetens-Beardsmore (1971) et pour la Wallonie d'un ouvrage de L. Remacle se donnant une visée normative, mais ayant soutenu celle-ci par une description minutieuse (1948a). Les grands traits généraux de la phonologie du français de Belgique se dégageant de ces enquêtes sont les suivants :




16 C'est une des raisons pour lesquelles il n'y a guère d'étude interne sur le français de Flandre. La francisation s'y est en effet essentiellement produite dans des milieux favorisés, soucieux de contrôler l'interférence. Celle-ci a pu jouer lorsque des classes moyennes ont été gagnées par le français. Mais on ne s'est pas soucié de décrire cette variété « bâtarde ». [retour au texte]

17 197 a : 26. Piron parle en outre de « français marginal » pour désigner un ensemble de traits communs à plusieurs français régionaux (1979 : 209). [retour au texte]

18 197 1983 : 30. Le statalisme peut être défini comme un fait linguistique dont une des lignes d'isoglosse coïncide avec au moins un tronçon important d'une frontière politique (cf. aussi Pohl, 1978). [retour au texte]




  1. allongement général des voyelles (cf. Warnant, 1973 : 116; Gaspard, 1968);

  2. pas d'opposition — ;

  3. remplacement de l'opposition / a / — par une opposition de longueur;

  4. pas d'opposition — / w /;

  5. opposition de et / o / à la finale absolue;

  6. opposition masculin-féminin dans les mots à finale vocalique marquée, au féminin, par un allongement et par l'addition d'un « léger appendice semi-vocalique » (Pohl, 1983 : 37);

  7. diérèses;

  8. assourdissement des sonores en fin de syllabe;

  9. réduction de / lj / à /j / et vice versa;

  10. simplification des groupes consonantiques finaux.

Certains phénomènes importants couvrent une aire géographique plus restreinte, comme l'aspiration du h, localisée dans l'est de la Wallonie, la dénasalisation des voyelles nasales, observée dans l'est de la province de Liège, ou la nasalisation de e, œ et o suivi de consonne nasale (Hainaut, Brabant wallon), l'ouverture de voyelles antérieures fermées (namurois, Ardennes). Sont propres à Bruxelles une forte accentuation et un allongement des toniques qui aboutit parfois à une véritable diphtongaison (Baetens-Beardsmore, 1971 : 75), complétée par une centralisation de tout le système vocalique vers la position de schwa.

2.1.3. En dehors d'une série de locutions panbelges faisant un usage particulier des prépositions à, après, sur, pour (Piron, 1979 : 208) ou reposant sur le tour avoir + qualificatif (Remacle, 1952 : 183-185; Pohl, 1972 : 194-203; Baetens-Beardsmore, 1971  : 225-227) et d'une tendance — localisée dans certains secteurs sociaux seulement — à antéposer certains adjectifs postposés dans le franc,ais normé, les caractéristiques syntaxiques du français de Belgique (cf. Pohl, 1972) se laissent malaisément ordonner en un ensemble homogène alors que ce sont elles qui contribuent sans doute le plus puissamment à typer la performance régionale. C'est évidemment en ce domaine autant que dans celui de la phonétique que s'exercent le plus aisément les interférences contemporaines. C'est dire qu'il s'agit d'un de ceux où la stabilité du français régional est la plus problématique.

C'est sans doute sur le plan du lexique qu'on a jusqu'ici le mieux pu appréhender les particularités linguistiques belges et que l'on a pu isoler les statalismes les plus nets19. Parmi ceux-ci figurent évidemment tous les termes qui sont le reflet d'institutions politiques, sociales et administratives particulières, ainsi que tous ceux qui ont trait à des spécialités culinaires ou à des spécificités de la vie domestique. Ces domaines n'ont guère généré d'argots si ce n'est épisodiquement, dans les forces armées et dans la population estudiantine. Ces termes proprement belges ne constituent pas nécessairement un inventaire de formes inconnues du français normé : on trouve à côté de ces formes — du bourgmestre aux rétroactes, et de l'escavêche à la minque — des belgicismes sémantiques comme cour (pour toilettes) ou goûter (avoir le goût de). Ceci amène à dire que ce qui caractérise le plus le lexique du belge est peut-être moins l'usage régulier de formes frappantes — un grand nombre d'entre elles appartiennent à des zones lexicales de faible rendement — que l'usage d'expressions chevilles particulières (comme le fameux savez-vous devenu un des traits du portrait-charge type du Belge) et, plus encore, la variation quantitative dans l'emploi de termes connus en France. Comme le dit Maurice Piron : « Le Belge transpire, épluche son fruit, donne un acompte, regarde la Tévé et attend le paiement de sa pension, tandis que le Français sue, pèle son fruit, verse des arrhes, regarde la Télé et attend le paiement de sa retraite » (1979 : 214).

2.2. Les usages écrits

Il n'est pas malaisé de définir l'usage écrit du français en Belgique : il s'aligne largement sur celui de France auquel il fait, comme on l'a dit, constamment référence.

Aux origines, il y a en Wallonie, comme ailleurs dans le domaine d'oïl, constitution d'une langue écrite tendant à échapper au dialectisme. L. Remacle (1948), par exemple, n'a pas eu de peine à montrer qu'une charte de 1236 ne contenait pas plus de 10 à 30 % de formes proprement dialectales. L'évolution n'a pas cessé d'aller dans le sens de la normalisation. L'examen d'archives (Remacle, 1967 et 1977) montre certes une présence constante d'éléments régionaux dans la langue écrite, mais sans que jamais ces éléments n'apparaissent comme linguistiquement déterminants. Ce processus de francisation est plus net encore dans la langue littéraire, qui s'aligne définitivement sur les normes françaises à l'époque moderne20. De sorte qu'aujourd'hui, en dehors de quelques belgicismes lexicaux qui peuvent échapper à certains (cf. Klinkenberg, 1973), on peut dire que, jusqu'à il y a quelques années, rien ne venait marquer l'origine géographique des écrivains francophones de Belgique. On peut en dire autant des autres manifestations écrites, tant publiques que privées, encore que ces dernières peuvent évidemment témoigner des originalités lexicales et syntaxiques qui ont été décrites pour la langue parlée21.




19 Il faut cependant noter qu'un grand nombre de termes communément considérés comme belges couvrent une aire beaucoup plus étendue. Il en va ainsi des fameux septante, nonante et souper, examinés par Goosse (1977). On trouvera des inventaires de belgicismes lexicaux chez Piron (1978a : 47-56), Hanse et al. (1971 et 1974). [retour au texte]

20 Pour le Moyen Âge, cf. Goosse (1965). [retour au texte]

21 Certains corpus (définis par Pohl, 1979) ont été bien étudiés, par exemple les lettres des grognards mobilisés dans les armées napoléoniennes. La moisson devient évidemment moins riche (et est moins bien étudiée) au fur et à mesure que l'enseignement se généralise et que les dialectes reculent. [retour au texte]




Ceci n'exclut évidemment pas que des écrivains fassent un certain usage de variétés régionales de français dans le cadre de passages dialogués. Mais leur pratique générale dans ce cas est de toujours bien indiquer par des artifices divers que ces performances ne sont pas leur fait, mais appartiennent à des personnages dont ils entendent se démarquer22. Exceptionnelles restent ainsi les œuvres qui fondent explicitement leur dessein stylistique sur une utilisation du français régional, qu'il soit de Bruxelles ou de Wallonie. L'effet recherché est alors le plus souvent celui qui s'attache en France à ce type de pratique : le cocasse, le burlesque, l'attendrissement. Ainsi, à côté d'une littérature dialectale wallonne qui n'a que très rarement vécu en symbiose avec la française, on a pu voir naître quelques œuvres faisant un large usage du français dialectal, accusant ainsi leur parti pris particulariste. C'est à Marcel Remy, Aimé Quernol, Paul Biron, Léon Warnant qu'on pense ici. Mais cette littérature reste exceptionnelle, et met elle-même en scène les signes de sa marginalité : le mélange entre dialecte et langue standard est rendu crédible par le fait qu'on l'attribue à un narrateur qui est dans tous les cas un enfant ou un illettré.




22 C'est le cas des œuvres populistes d'Arthur Masson (1896-1970), qui connaissent une fortune remarquable dans diverses couches de la population wallonne. On y trouve trois types de langage : les passages dialogués en dialecte wallon (traduits en bas de page et devenant de plus en plus rares au fur et à mesure que l'œuvre avance, de Toine Culot, obèse ardennais, de 1938, au Colonel et l'enfant, de 1970); les passages en français dialectal, toujours dialogués également, et le langage de la narration, qui est, lui, puriste jusqu'à la préciosité. [retour au texte]




On peut donc dire que le problème de la langue d'écriture n'a jamais été explicitement posé en Belgique. Il a toujours été immédiatement occulté par le mythe d'une participation immédiate et totale à la culture et à la littérature françaises. De Salvador Morhange à Joseph Hanse, nombre de théoriciens de la littérature belge ont affirmé que l'appartenance linguistique, prenant le pas sur l'appartenance nationale, détermine l'appartenance d'écriture. C'est liquider un peu vite deux ordres de réalités qui doivent nuancer l'affirmation : d'abord le fait que la vie littéraire est comme toute vie culturelle modelée par des appareils très puissants (édition, diffusion, politique publique d'aide aux lettres, instance de consécration et de légitimation, enseignement; cf. Dubois, 1979) et que ces appareils fonctionnent différemment de pays à pays (cf. Gauvin et Klinkenberg, 1985); ensuite que le rapport sociolinguistique du francophone belge aux normes du standard centralisé n'est pas aussi simple qu'on veut bien le dire. L'insistance que mettent nombre d'écrivains à revendiquer leur appartenance française est elle-même à cet égard quelque peu suspecte. Comme est significatif le fait que le problème de la langue d'écriture en Belgique n'ait jamais été décrit scientifiquement.

Il vaut donc mieux décrire la situation de l'écrivain ou de l'écrivant belge non comme une participation totale et tranquille au monde français, mais comme une tension constante entre des forces centrifuges et des forces centripètes (particulièrement sensibles dans les manifestations puristes dont il sera question ci-après).

C'est cette tension qui explique que, certaines conditions sociohistoriques se modifiant (cf. Klinkenberg, 1981), la revendication de participation à l'écriture de France soit plus ou moins explicite et vigoureuse. Grosso modo, on peut estimer qu'un consensus existe, dans les 90 premières années d'existence de l'État belge — période marquée par l'unité linguistique de la classe dominante —, pour définir les points d'indépendance de la langue d'écriture belge par rapport au centre moteur parisien : tout en niant (sauf rarissimes exceptions) l'existence d'une « langue belge », les théoriciens accordent qu'une certaine stylistique pourra exprimer ce qu'un critique célèbre, Edmond Picard, a nommé « l'âme belge ». Les œuvres de De Coster, Verhaeren, Lemonnier, Elskamp seront marquées par cette tendance. Cette stylistique recevra d'ailleurs, aux époques réalistes et naturalistes — dont on sait qu'elles ont produit nombre de romans régionalistes —, l'apport d'emprunts lexicaux et syntaxiques aux variétés régionales. Avec l'avènement du principe de l'unilinguisme des régions (cf. 1.3.), c'en est fini de l'homogénéité linguistique de la classe dominante. Les écrivains et écrivants francophones doivent donc se redéfinir autrement que par rapport à un cadre belge désormais culturellement disqualifié. Cette redéfinition sera une réorientation : le point de référence sera désormais Paris. S'ouvre donc une phase où la revendication du modèle français centralisé sera plus nette que jamais. Sauf quelques derniers représentants de la catégorie des Flamands francophones (dont Ghelderode), les écrivains mettront fréquemment le plus grand soin à cacher leurs origines et leurs appartenances, tant sur le plan linguistique que sur le plan thématique. Cette tendance prévaut de 1920 à 1960 environ. Après cette date, la sensibilité générale des pays industrialisés oriente la culture vers des formes autonomisantes (s'ouvre l'ère du Small is beautiful) nourries soit par l'utopie autogestionnaire, soit par le repli narcissique (cf. Lasch, 1979). S'énonce alors un discours de l'identité, auquel la crise donne des fonctions nouvelles (cf. Klinkenberg, 1985). Ce type de culture est évidemment favorable à la revendication d'originalités linguistiques. Le phénomène est d'autant plus net dans le cas belge qu'un processus de refonte institutionnelle, amorcé dans les années 1970, mène le pays vers une forme complexe de fédéralisme posant nécessairement le problème de l'identité et suscitant chez les intellectuels nombre de débats sur ce thème. Les répercussions de ces controverses sur la langue d'écriture se traduisent moins sous la forme — positive — d'une introduction de particularités régionales (encore que certains écrivains, comme J.-P. Otte, n'y répugnent pas), que, le questionnement dû à la situation de crise aidant, sous la forme — négative — d'atteintes voulues à la norme. Le caractère problématique de l'appartenance française est ainsi mis en scène par une écriture dialogique qui peut — mais ce n'est pas la règle — faire un usage éristique de formes régionales (c'est par exemple le cas chez J.-P. Verheggen)23.

L'examen de ces variations historiques fait apparaître dans la langue écrite belge deux tendances contradictoires, mais qui toutes deux témoignent de la tension dont on a parlé plus haut. C'est, d'une part, une surveillance constante des performances écrites, et, à l'inverse, une inventivité débridée, destinée à neutraliser les performances non conformes à la norme. Ces deux attitudes sont évidemment le produit de l'insécurité linguistique (largement attestée par les écrivains eux-mêmes du XVIe au début du XIXe siècle, mais occultée après cette date).




23 De ceci témoigne notamment le colloque organisé à Bruxelles en septembre 1984 par la Fédération internationale des écrivains de langue française et consacré au thème du Français pluriel. Il est inutile de préciser que les tendances dont nous faisons état ici ne se rencontrent que dans la langue littéraire, et nullement dans les autres types de langue écrite (scolaire, officielle ou médiatique). [retour au texte]




Notons — car c'est ce qui importe ici — que ces deux tendances contradictoires sont abondamment représentées dans la littérature française de Belgique : un grand nombre d'écrivains ont inscrit à leur programme la défense d'une langue proche de celle du classicisme (ce fut, par exemple, le cas de l'école des Cahiers mosans, qui anima la vie littéraire liégeoise entre les deux guerres; ses positions linguistiques étaient d'ailleurs en accord avec les autres composantes de la doctrine esthétique prévalant dans ce groupe : on doit ainsi à l'un de ses représentants les plus notables, Alexis Curvers, des lignes très dures sur le romantisme). D'autres écrivains, peut-être plus nombreux, donnent leur préférence à une manière plus baroque en convoquant dans leur œuvre l'archaïsme et le flandricisme (comme Charles De Coster), le néologisme à la James Joyce (comme Henri Michaux ou Valère Novarina), la création imitant le langage enfantin ou l'argot (Norge)... L'humoriste Alphonse Allais n'a pas craint de caricaturer cette tendance — de toutes les époques — dans un « poème morne », « traduit du belge » et dédié à Maeterlinck : « Sa bouche apâlie arborerait infréquemment le sourire navrant de ses désabus ».

Apparaissant avec netteté dans la tradition littéraire, ces tendances affectent l'ensemble des performances écrites au point que, pour qualifier la première, J. Pohl (1979 : 85) a même inventé la notion de « belgicisme de refus »24.

2.3 Le purisme belge

Décrire les attitudes face à l'insécurité linguistique nous amène tout naturellement à parler du purisme.

On peut ici parler d'une véritable tradition dont toutes les manifestations sont dominées par l'idée d'un français normé et centralisé25.

Il ne faut donc pas s'étonner de voir cette tendance puriste s'exprimer d'abord — à partir du XIVe siècle! — dans des lexiques, des manuels de conversation et des manuels de langue destinés à la partie flamande de la population (cf. Mantou, 1969a et 1969b : ces ouvrages sont le plus souvent l'œuvre de maîtres d'origine française26). La partie francophone du pays prend le relais à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, à la fois sous l'influence de conceptions de la langue qui naissent au Siècle des lumières (au rang de celles-ci : l'égalité devant la langue et par la langue, corrélative de l'existence d'une « langue commune », Balibar et Laporte, 1974) et de la dialectologie naissante27. À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, cette production devient très importante (ce dont témoigne le nombre de rééditions). La généralisation de l'enseignement, et le renforcement du modèle linguistique qui y est proposé, n'y est sans doute pas pour rien. La tradition devient alors si solide que les études descriptives éprouvent — et c'est encore le cas aujourd'hui — beaucoup de difficultés à se débarrasser de la contamination des travaux normatifs. C'est évidemment aussi le cas de toute la littérature scolaire, même lorsqu'elle prétend appréhender le phénomène des niveaux de langue28. D'emblée, les grandes lignes de ce qui constituera le discours puriste belge y sont déjà tracées : l'ensemble des variétés linguistiques non légitimes et donc à proscrire sera dominé par celles qui sont susceptibles de recevoir une définition géographique29. Le discours Les autres arguments traditionnels du purisme (cf. D. François, 1972) — respect de la tradition, crainte du pléonasme, etc. — passent donc ainsi au second plan. Si des arguments fonctionnels sont invoqués, c'est essentiellement celui de l'intercompréhension entre francophones. Ce discours est donc énoncé au nom de l'homogénéité mythique de la « communauté linguistique »30, et prend comme autorités les institutions censées garantir l'existence de ladite communauté (comme les dictionnaires français; cf. Pohl, 1979 : 26-27). La deuxième caractéristique de ce discours — elle n'est sans doute pas propre au purisme belge, pas plus que celles qui suivront, — est qu'il a la prétention d'agir directement sur la performance linguistique, sans analyse des situations sociolinguistiques réelles, et sans davantage de définition explicite des besoins langagiers et des objectifs à atteindre (le « bon usage » proposé comme idéal n'est jamais clairement défini)31. La troisième caractéristique est que le propos tenu porte en général sur le lexique — qui est donc perçu comme le secteur essentiel de la langue —, et secondairement seulement sur l'aspect phonétique. La quatrième est le tour exclusivement défensif pris par la militance puriste (cf. Martinet, 1969 : 25-32) : « Cherchant à aligner les parlers français de Belgique sur le français "général", [le purisme] tend à interdire ce qui distingue les premiers du second » (Pohl, 1979 : 34).




24 Il faut cependant noter qu'un grand nombre de termes communément considérés comme belges couvrent une aire beaucoup plus étendue. Il en va ainsi des fameux septante, nonante et souper, examinés par Goosse (1977). On trouvera des inventaires de belgicismes lexicaux chez Piron (1978a : 47-56), Hanse et al. (1971 et 1974). [retour au texte]

25 L'histoire du purisme belge reste à écrire. Ses éléments sont déjà réunis chez Wilmart (1968), Pohl (1972 : 219-223) et (1979 : 22-42), Baetens-Beardsmore (1971 : 443-456), Piron (1979 : 214-216). [retour au texte]

26 Les plus remarquables de ces travaux, fréquemment réédités, sont l'Essay d'une parfaite grammaire de la langue françoise de L. Chifflet (1659), la Grammatica Burgundica de De Pratel (1715) et la Grammaire française et flamande de Van Boterdael (1797). [retour au texte]

27 Citons E. Loneux, Grammaire générale appliquée à la langue française (1799) et A.Poyart, Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans le langage français (1806, republié jusqu'en 1928!). [retour au texte]

28 Citons à titre d'exemple la contribution de Paquot et Wilmotte (1933), due à des philologues, mais mêlant les perspectives puriste et descriptiviste. Sur l'influence du discours normatif sur la description des niveaux de langue, cf. Klinkenberg, 1982. [retour au texte]

29 Il faudra attendre Grevisse (1936) et Hanse (1949) pour que diminue la proportion des faits de régionalisme au sein des performances non légitimes. La batterie terminologique mise en place par les ouvrages puristes témoigne de cette hypertrophie du géographique (dans leur Ne dites pas... Dites, 1939, plusieurs fois réédité, Englebert et Thérive distinguent par des sigles les « provincialismes français » et les « belgicismes antifrançais »). Il est inutile d'ajouter que la description linguistique des phénomènes visés est souvent fantaisiste, et que l'on attribue fréquemment à la variable géographique des phénomènes qui ne lui sont pas imputables. [retour au texte]

30 Concept rarement discuté dans les travaux normatifs belges, au nom même de cette homogénéité (et cela alors même qu'ils ne cessent de mettre l'accent sur une différence entre « Belges » et « Français », catégories supposées homogènes!). W. Labov (1976 : 228) définit de manière éclairante cette communauté non pas comme un ensemble de locuteurs employant les mêmes formes, mais comme « un groupe qui partage les mêmes normes ». [retour au texte]

31 À titre de symptôme, signalons que Le bon usage de Grevisse (1936) ne contient paradoxalement pas de définition des deux mots de son titre. À l'autre extrémité, mais traduisant sans doute la même difficulté à expliciter les critères, cette définition de J. Hanse (1949 : 14) : « Il faut faire entrer en ligne de compte à la fois la tradition, le français parlé par l'homme instruit et cultivé, le français écrit par les bons auteurs modernes (...) et enfin le français défini et interprété par les meilleurs grammairiens, par l'Office de la langue française et par les bons dictionnaires ». [retour au texte]




La forme générale du discours puriste belge a peu varié au cours de ces dernières années. La perspective descriptiviste ne se débarrasse qu'assez lentement du discours normatif32, et les considérations sociolinguistiques sur le comportement du francophone de Belgique restent encore embryonnaires (cf. Klinkenberg, 1981b). Trois changements notables cependant : d'individuels, les discours prescriptivistes tendent à devenir collectifs; de défensifs, ils tendent à devenir positifs; enfin, leur ennemi principal n'est plus tant la différence de performance entre France et Belgique, mais l'abâtardissement qu'entraînerait l'américanisation générale du monde occidental.

Le discours prescriptiviste a le plus souvent été laissé aux individus isolés. À cet égard, soulignons combien est restée vive dans la presse de Belgique la tradition des chroniques de langage. M. Grevisse lui-même a fourni à la Libre Belgique des Propos sur la langue française qui, réunis en volumes, n'en constituent pas moins de cinq livraisons (Grevisse, 1961 à 1970), tout en offrant à l'hebdomadaire Moustique des Plates-bandes du grammairien; son beau-fils, A. Goosse (1971), a repris à partir de 1966 et dans le même quotidien une rubrique intitulée Façons de parler. À un autre grand quotidien, Le Soir, Philippe Baiwir puis, à partir de 1960, Albert Doppagne, ont donné une copieuse Chronique du langage, comme A. Hella dans les différentes éditions de Vers l'avenir, F. Desonay dans l'hebdomadaire Pourquoi pas?, etc. Mais c'est aussi dans des périodiques moins bien diffusés — comme la Revue des postes belges pour J. Hanse ou Langue et administration pour J. Pohl — que se publie ce type d'articles. Peut-être cette tradition est-elle en train de connaître une mutation, et la relève des chroniqueurs habituels (dont la moyenne d'âge est assez élevée) ne paraît guère assurée. C'est que, d'individuel, le discours normatif devient collectif. Il est maintenant plus souvent le fait d'institutions, au premier rang desquelles il faut citer l'Office du bon langage (cf. Hanse, 1962). Cet Office, à qui on doit une campagne régulière (« la Quinzaine du bon langage ») et des « Championnats nationaux d'orthographe », publie régulièrement une Page de l'Office du bon langage, le plus souvent tenue par J. Hanse, dans les différentes revues de la Fondation Plisnier, et a fait paraître deux campagnes de Chasse aux belgicismes (Hanse et al., 1971 et 1974). Ces institutions, il faut le noter, n'entendent pas rester confinées à une portion de la francophonie et œuvrer dans l'isolement. Ainsi faut-il noter l'importante participation belge aux Biennales de la langue française (qui se sont plus d'une fois tenues en Wallonie) et au Conseil international de la langue française, présidé par J. Hanse.




32 Exemple d'étude s'en dégageant de manière nette : la tentative de phonologie du français de Belgique de Pohl (1983). [retour au texte]




Quand on connaît les objectifs de ce dernier organisme, qui a notamment inscrit la planification terminologique au rang de ses objectifs, on se persuade aisément que le discours défensif peut actuellement céder la place aux travaux positifs, et on peut envisager que ceux-ci ne répugnent plus à lier les questions de langage et les questions de société.

Cette liaison naissante ne se fait cependant pas toujours dans une absolue clarté. Ce dont témoignent à leur manière deux initiatives récentes que nous présentons ci-après.

La première émane de l'autorité publique. Bouleversement considérable, car aucune action de planification linguistique n'avait jamais été proposée en Belgique.

En 1975, Mme A. Spaak déposait une « Proposition de décret sur la défense de la langue française » devant le Conseil culturel de la communauté culturelle française. Ce document fit immédiatement l'objet de vives discussions, qui retardèrent le vote d'une version définitive du décret au 27 juin 197833. Les arguments des partisans et des adversaires de ce décret sont intéressants à étudier : ils convergent tous pour affirmer une situation de crise; ils divergent partiellement dans leur description de cet état de crise; ils divergent plus radicalement sur le point des remèdes à apporter (v. infra 3.1.3.).

Le décret proposé visait un double but : d'abord enrayer le recul du français devant l'anglais, ensuite combattre le laisser-aller linguistique, que l'auteur de la proposition estimait plus grave en Belgique qu'en France (« parce que nous parlons naturellement moins bien que les Français34 »). Pour cela, deux mesures : d'une part, assurer la présence exclusive ou principale de la langue française dans une série de textes (marchés et contrats conclus par l'État ou les organismes d'intérêt public, actes et documents d'entreprises imposés par la loi, inscription sur des bâtiments, des terrains ou des véhicules relevant de pouvoirs publics); d'autre part, prescrire une batterie déterminée de termes dans une série plus large encore de textes français (ceux qui sont visés ci-dessus, mais aussi les décrets, actes, arrêtés, circulaires des pouvoirs publics et des fonctionnaires, les correspondances et documents émanant d'administrations, les ouvrages d'enseignement ou de recherche utilisés dans les établissements soumis à un contrôle public, les offres d'emploi par voie de presse, la publicité, les modes d'emploi, les factures...). Le champ d'application de la première mesure est, comme on le voit, restreint au domaine public; la seconde affecte, en outre, dans une proportion qui est toujours restée vague, le secteur privé. Le décret, dans sa première mouture, prévoyait un éventail de sanctions (amendes, retrait d'autorisations et de concessions, nullité de contrats, restitution de subventions). Ce volet du projet suscita de vigoureuses oppositions et, après que des solutions alternatives eurent été proposées (dont des « sanctions morales » par l'Académie belge), les seules mesures d'application retenues furent des directives particulières transmises par les ministres compétents aux administrations, aux services publics et aux établissements d'enseignement ainsi que la rédaction d'un rapport annuel par lesdits ministres.




33 Moniteur Belge du 9.9.1978, pp. 10 133-10 134.
À compléter par un erratum dans le Moniteur du 16.9.1978 et par une liste de termes dans le Moniteur du 5.2.1981, pp. 1 252-1 263. Cette liste arrêtée deux ans après le décret est organisée en grandes rubriques (Audio-visuel, Bâtiments et urbanisme, Techniques nucléaires, spatiales, Transport, Médecine, Informatique, etc.). Chaque rubrique contient une « liste I » (termes « approuvés »; lisez obligatoires) et une « liste II » (termes « recommandés »). Ce décret a suscité, au long des années 1975 à 1978, un grand nombre d'interviews d'hommes politiques, de discussions, de lettres de lecteurs dans les quotidiens (par exemple Le Soir) et les hebdomadaires. Il est à noter que — dans la classe politique — les opposants et les partisans du décret ne se répartissaient pas suivant les clivages politiques traditionnels. Les linguistes n'ont été approchés que vers la fin des débats : leur rôle s'est donc borné à fournir des arguments à l'un et à l'autre camp. [retour au texte]

34 Interview à La Cité, 7 mars 1978. p. 1. [retour au texte]




On soulignera les caractéristiques suivantes de ce décret :

  1. Son aspect essentiellement négatif (« Est prohibé tout recours à un vocable d'une autre langue lorsqu'il existe une expression ou un terme correspondant figurant sur l'une des listes I »). Le décret prévoit cependant aussi des « listes II » contenant des expressions et des termes recommandés.

  2. Le fait que l'ensemble du phénomène de la crise linguistique — thème récurrent chez les partisans et les adversaires du décret — est cristallisé sur des phénomènes très limités : c'est le seul lexique qui est envisagé, et la seule interférence anglaise qui est visée.

  3. L'absence d'études préliminaires qui auraient pu permettre de fixer des objectifs (décrits ici en termes vagues et généraux) et donc de définir une politique cohérente, dont les listes I et II auraient alors été l'expression. Les adversaires du décret35 ont eu ainsi beau jeu d'élever contre lui deux types d'objections : d'une part, « les maux dont souffre la langue » seraient d'une autre nature que ceux auxquels on prétend remédier; d'autre part, on n'apercevrait pas bien la cohérence présidant à l'élaboration des listes : le texte oppose fréquemment le moins connu au connu (ex. : bouteur et bulldozer) et l'hyperonyme à l'hyponyme (disc-jockey et animateur), propose de fausses synonymies (fair-play et franc-jeu), met sur le même pied les termes réellement allogènes et ceux qui sont morphologiquement adaptés au français, et omet de faire la distinction entre vocabulaire général et terminologie technique.

  4. L'absence de procédures d'évaluation et de contrôle. Les seules mesures proposées pour assurer le suivi du décret étaient les sanctions dont il a été question. Celles-ci retirées, il ne restait plus que des suggestions fort générales qui n'ont guère été suivies d'effets.

  5. Le fait qu'en l'absence d'objectifs opérationnels, l'élaboration de la réglementation et des listes s'est faite par copie : la proposition de décret est, au dire même de son auteur, inspirée par la législation française en la matière (législation beaucoup plus coercitive), et les listes de substituts proviennent du Conseil international de la langue française.




35 Ex. : intervention orale de J. Gol du 20.2.1978 (reproduite dans La Meuse du 21.2.1978). [retour au texte]




L'ensemble de ces caractéristiques peut partiellement s'expliquer par le poids de la tradition puriste belge : celle-ci, on l'a vu, privilégiait le lexique, procédait par couples dites — ne dites pas et exprimait une conception morcelée de la langue (ce dont témoignent à la fois la richesse des études philologiques qui ont alimenté la tradition puriste, et l'absence totale de considérations sociolinguistiques). Les réactions à la proposition expriment fréquemment ces mêmes attitudes, mais ont en outre manifesté une répugnance largement partagée vis-à-vis de l'interventionnisme d'État. Nombre de réticences s'exprimant en termes techniques ou juridiques (quel allait être le champ d'application territorial du décret?) traduisaient en fait ce rejet. On ne s'étonnera donc pas que les interventions des politiciens aient pris soit un tour goguenard, soit un tour grandiloquent (en légiférant en matière de langage, c'était la liberté qu'on muselait).

Une autre initiative plus récente en matière d'intervention linguistique se veut partiellement à l'abri de ces reproches. C'est « l'Atelier de vocabulaire » mis sur pied par la Maison de la Francité de Bruxelles36.

Cette Maison de la Francité, créée en 1976 à l'initiative de la Commission française de la culture de l'agglomération de Bruxelles, a parmi ses objectifs la sensibilisation du public aux problèmes de la qualité de la langue. Elle définit son action comme quadruple (AA.VV., 1980 : 14-16) : « Rendre le public responsable de l'environnement linguistique en milieu urbain; mettre à la disposition des francophones des services nouveaux qui les aident à mieux connaître la langue et à la situer dans son contexte; associer les usagers aux actions entreprises pour la promotion de la langue; prendre en considération les problèmes que pose l'existence d'importantes composantes étrangères de la population bruxelloise, dans un esprit d'ouverture aux cultures autres que la culture française. » Ses réalisations : un centre de documentation sur le français et la francophonie (avec un « service SVP-langage »), une revue (Questions de français vivant), des expositions (sur la presse notamment), un court métrage intitulé Anglomania (Chr. Mesnil), une campagne d'affichage sur le thème de la qualité de la langue, et, surtout, des ouvrages sur l'anglicisme (cf. Doppagne, 1980; Doppagne et Lenoble-Pinson, 1982), des enquêtes et des colloques : Enquête sur la langue de l'annonce et de la réclame à Bruxelles, Colloque sur l'exploitation des niveaux de langue dans l'enseignement (1977), sur La Chanson de langue française (1979), Le français langue des sciences et des techniques (1981), La langue française dans les pays du Benelux (1981; cf. Rossel, 1982), Le présent et l'avenir de l'immigration à Bruxelles (1981), Les langues anciennes et le français (1984), La créativité linguistique dans le domaine du langage courant (1982).




36 Ce groupe créé en 1983 et brièvement présenté dans AA.VV., 1984, a porté les noms de « Atelier de néologie courante », « Atelier de français vivant », « Atelier de vocabulaire de Bruxelles ». Cette dernière appellation (qui ne doit pas laisser croire que l'atelier est exclusivement composé de Bruxellois) se justifie non seulement par des raisons institutionnelles, mais aussi par le fait que Bruxelles, plus que toute autre ville du pays, vit dans une atmosphère anglophone : elle est le siège d'organismes internationaux (dont l'OTAN), accueille les bureaux de nombreuses multinationales et est une des plaques tournantes du tourisme américain en Europe. [retour au texte]




C'est dans le prolongement de cette dernière activité qu'a été mis sur pied l'atelier de vocabulaire. Composé de linguistes (dont certains spécialistes de lexicographie et de faits régionaux), de rédacteurs de journaux d'entreprise, d'enseignants, de publicitaires et de représentants des médias, ayant pour objectif lointain de stimuler les facultés créatives des locuteurs, cet atelier se donne pour mission de proposer au public des équivalents pour les termes anglais d'usage courant. On laisse donc de côté les emprunts venus enrichir les langues techniques. Les mots les plus récemment empruntés — qui ne sont donc pas solidement implantés — et ceux dont le sens est relativement obscur bénéficient de la priorité de traitement, comme aussi les anglicismes utilisés exclusivement ou le plus fréquemment dans le français de Belgique (on pourrait inventer pour eux le terme de « belgo-anglicismes ») : boiler, extension, fancy fair, fut, show room, singlet. Le mot traité bénéficie d'un traitement lexicologique rigoureux (variantes, remarques phonétiques et morphologiques, histoire du mot, définition, attestations). Les substituts proposés tiennent compte des remarques déjà formulées par d'autres instances, comme les banques de données terminologiques, le Journal officiel français, le Conseil international de la langue française.

Cette initiative intéressante et qui se veut à la fois psychologiquement constructive et scientifiquement fondée pèche cependant encore par certains des travers soulignés plus haut : considération exclusivement lexicale, absence de politique explicite quant aux substituts proposés, faible suivi de l'action. Les promoteurs de l'atelier sont cependant conscients de cette dernière faiblesse : c'est ainsi que la presse — et notamment Le Soir, le plus important journal francophone de la capitale — reçoit un écho régulier de leur travail37.




37 Une étude sur la tradition puriste belge serait incomplète si l'on ne soulignait pas l'existence d'une tradition connexe en matière orthographique dont les manifestations sont nombreuses des Dictées de Grevisse à l'Atelier d'orthographe de J. Leleux (1983). La Belgique francophone est sans doute le seul pays à avoir érigé l'écriture en discipline sportive, puisqu'elle connaît des « Championnats nationaux d'orthographe » organisés sous l'égide de l'Office du bon langage. Dans le comité organisateur, nous retrouvons les noms de A. Doppagne et de J. Hanse. Ce dernier a été le moteur des travaux du Conseil international de la langue française en matière orthographique. Cette tradition d'action va de pair avec une tradition scientifique (tant sur le plan linguistique que sur le plan philologique : il suffit de rappeler que « l'échelle Dubois-Buyse », outil statistique permettant de mesurer objectivement la performance orthographique et de formuler des objectifs précis en cette matière, est d'origine belge). [retour au texte]




3. Le discours sur la « crise »

Les débats autour du « décret Spaak » autant que les questions qu'on est en droit de formuler à propos d'initiatives comme la Quinzaine du bon langage ou l'Atelier de vocabulaire posent le problème de la perception et de la description de la crise linguistique par les médias, les usagers et les spécialistes.

3.1. Le diagnostic

Un bref regard jeté sur la presse courante belge — quotidiens et hebdomadaires38 — suffirait à nous persuader de la situation de crise. Les titres parlent d'eux-mêmes : « Le français s'appauvrit », « Une mode hermétique », « L'enseignement f... le camp », « Faut-il encore enseigner la langue maternelle? », « Renforcer l'enseignement du français », « Parlez-vous bédéen? », « Attention au franglais », « Comment que ça s'écrit? ». Si ces organes de presse, où nous ne distinguons pas la part de la rédaction et celle des lecteurs, représentent l'opinion, le moins que l'on puisse dire est que le chœur est entonné à l'unisson.

3.1.1. Des manifestations polymorphes

Les grands traits du diagnostic sont vite tracés, tant ils sont récurrents : les termes « pauvreté et imprécision du vocabulaire » reviennent assez fréquemment. Ils vont en général de pair avec le reproche d'hypertechnicisme et de surcharge (les deux diagnostics semblent pourtant a priori légèrement contradictoires) : « Les multiples langages de spécialiste utilisés dans la société moderne, hermétiques et déshumanisants [prennent] le pas sur le langage humain » (L.C., 15.11.77). Quant à l'expression écrite et orale, elle n'a jamais la clarté souhaitée. Tout ceci n'est pas que linguistique : ces tares diverses sont le signe « de l'appauvrissement intellectuel de notre population » (L.S., 26.6.84).

Si le constat est global, deux thèmes dominent largement le panorama : celui de l'invasion anglaise (ou plus exactement américaine) et celui de la faillite de l'orthographe.




38 Dépouillement non systématique portant sur les années 1977 à 1984 et portant sur les principaux titres de la presse nationale (L.S. = Le Soir, L.B. = La Libre Belgique, D.H. = La dernière heure, L.C. = La Cité); régionale (V.A. = Vers l'Avenir, W. = La Wallonie); ainsi que sur quelques hebdomadaires nationaux (P.P. = Pourquoi pas?, VF = Le Vif, Év. = L'événement, Inf. = L'information). Nous ne nous servons ici que de quelques textes hautement significatifs. [retour au texte]




3.1.2. Deux attaques graves : l'anglicisme et la cacographie

Le français à la sauce anglaise : tel est le titre que deux universitaires ont récemment publié sous l'égide de la Commission française de la culture de l'agglomération de Bruxelles. En dépit de son titre racoleur, il s'agit d'un ouvrage lexicologique aux indéniables mérites scientifiques : le propos en est de mesurer le rythme d'emprunt du français contemporain. Le corpus : « un journal quotidien suffisamment représentatif du français pratiqué en Belgique, rédigé par des Belges et pour des Belges, jouissant d'une diffusion telle que nous puissions le considérer non comme essentiellement ou typiquement bruxellois, mais comme un témoignage de la langue dans laquelle les journalistes de toutes les spécialités s'adressent à un large public de lecteurs » (Doppagne et Lenoble, 1982 : 9). Des 723 emprunts dénombrés sur la base du Petit Robert, 72,1 % sont dus à l'anglais. « Cela peut se traduire en ces termes : une langue, l'anglais, détruit l'équilibre de l'ensemble par la véritable hypertrophie de son apport. Trois langues (l'italien, l'espagnol et l'iranien) se situent entre 2 et 6 %.(...). L'équilibre est rompu et la langue emprunteuse risque de se voir dénaturée » (Id. : 13-14). Notre but n'est pas de discuter la conception et les méthodes de la recherche, ni d'interroger cette insolite notion d'« équilibre », mais bien plutôt de caractériser le mouvement d'opinion dont cet ouvrage est une composante. Son préfacier, A. Patris, directeur de la Maison de la Francité, énonce clairement l'enjeu du combat : « Notre identité culturelle doit pâtir, à la longue, de l'intrusion continue de termes anglais dans le vocabulaire français (...) L'anglais, propulsé par les échanges commerciaux, envahit peu à peu tous les secteurs de la distribution, sans que son avancée ait été le moins du monde contrecarrée (...) Cette conviction, qui s'est formée et renforcée au fil des années, nous voudrions la faire partager par tous ceux qui ne veulent pas d'un XXIe siècle placé sous le signe du volapük et des amalgames culturels » (in Doppagne et Lenoble, 1982 : 7). L'enjeu est clair : l'équilibre dont il était question plus haut est celui d'une identité. On va parfois plus loin, pour parler d'impérialisme culturel : « Le visage qui apparaît, de plus en plus ouvertement, est un visage étranger, anglophile, anglomane, jusqu'à l'extravagance. Idées, vocabulaire, programmes, tout y devient de plus en plus chewing-gum. On prononce à l'anglaise des noms de villes comme Détroit et Nouvelle-Orléans. Le ridicule est à son comble, à moins que ce ne soit du snobisme. D'ailleurs, il suffit d'écouter les informations ertébéennes pour comprendre : c'est Radio Washington. Le président des États-Unis ne pourra bientôt plus aller aux toilettes sans y rencontrer une équipe de la Rtbf (...). C'est évident surtout dans le domaine de la chanson. La Rtbf fait son possible pour décourager les jeunes artistes francophones, en organisant une publicité massive (et gratuite?), un vrai bourrage de crâne en faveur des chansons anglo-saxonnes. À ce rythme-là, nous serons bientôt le énième État d'Amérique » (VF, 16.2.84).

Le terrain où le danger américain est le plus aigu est souvent défini avec précision : c'est la capitale. Pour des raisons structurelles, c'est elle qui voit les manifestations les plus criantes de la présence américaine (cf. note 36). Comme, par ailleurs, l'agglomération bruxelloise est aux prises avec les problèmes — authentiques ou artificiels — suscités par une forte proportion d'immigrés (cf. Bastenier, 1979 et AA.VV., 1981), et que c'est le seul territoire — en dehors de certaines communes de la frontière linguistique — où la concurrence entre les standards néerlandais et français soit réelle, il peut sembler normal que le francophone bruxellois se sente contesté dans son identité culturelle et que, par synecdoque, il attribue à la partie la plus visible — le balayeur maghrébin ou le slogan américain — ce qui revient en fait au tout. Ainsi, en dépit de la précision méthodologique prise d'emblée (Le Soir n'est pas « typiquement bruxellois »), le travail lexicographique de Doppagne et Lenoble est-il sous-titré Lexique des termes anglais et américains relevés en une année dans un grand quotidien bruxellois, l'Atelier de vocabulaire de la Maison de la Francité est-il parfois désigné comme « de Bruxelles », et est-ce d'une des principales formations politiques francophones de la région bruxelloise qu'est sorti « le décret Spaak ».

Mais c'est surtout à propos de l'orthographe que se fait entendre le lamento de la crise : « Le manque d'orthographe est quasi “irréparable”! La majorité des professeurs honnêtes constate que les rattrapages d'orthographe introduits par l'[enseignement] rénové dans le secondaire sont, le plus souvent, du temps perdu dans ce domaine » (L.B., 5.6.82). La gangrène a atteint l'ensemble du corps social : « L'ignorance des règles élémentaires de la grammaire et de l'orthographe gagne toutes les classes de la société, y compris la catégorie des intellectuels. Rares sont les jeunes universitaires qui savent écrire sans faute » (L.C., 22.4.77). Les plus sûrs garants de l'ordre ne sont pas épargnés : un lecteur doit reconnaître que « la sévérité de son journal est moins grande qu'autrefois de même que la sûreté de son orthographe » (L.B., 5.6.82). Toutes les couches d'âge sont touchées, mais c'est particulièrement le cas de la jeunesse : « Dans l'ensemble, les personnes plus âgées ont une meilleure orthographe que les plus jeunes » (L.S., 26.6.84). Et le constat émane d'instances bien différentes, mais unanimes : depuis tel recteur d'Université, qui explique un certain nombre d'échecs chez les étudiants par la déficience orthographique, jusqu'à l'Office national de L'emploi (« L'année dernière, une connaissance de l'O.N.Em. me disait qu'en ce qui concernait le “bilan des connaissances”, les résultats, du point de vue de l'orthographe, étaient assez désastreux », L.S., 26.6.84).

Sur ce terrain, rien de bien neuf apparemment : J. Guion avait eu beau jeu de montrer que l'on parlait de « crise de l'orthographe » depuis la seconde génération de l'école primaire obligatoire, et de prouver, en même temps que F. Ters39 et indépendamment de lui, qu'une comparaison des performances d'élèves du premier cycle pris dans les années 1938 et 1972, performances rendues comparables grâce à l'échelle Dubois-Buyse, était rigoureusement nulle. D'autres expériences, menées à peu près à la même époque, aboutissaient au même résultat : les résultats des écoliers de 1914, 1918, 1921, 1938, 1971 et 1972 sont parfaitement de même niveau. Les propos apocalyptiques tenus à propos de l'orthographe — et qui ne se formulent jamais avec autant de netteté que lorsqu'il est question de réforme ou d'adaptation40 — n'ont donc pas tellement varié ces 20 dernières années41 : l'orthographe est un sûr critère pédagogique, car elle révèle la conscience grammaticale de l'élève, et sa conscience tout court; elle représente de surcroît la « gymnastique intellectuelle » idéale, en remplacement de celle qu'offraient les langues classiques. Elle serait en outre le signe d'une bonne culture, de lectures étendues, et manifesterait une forme certaine de savoir-vivre. Une enquête détaillée récente (Klinkenberg, 1983) montre que ces images ont largement pénétré, quoiqu'avec des formules moins explicites, auprès du public concerné, soit la population scolaire : l'orthographe y est le plus souvent décrite en termes moraux (signe de correction, discipline à laquelle il faut se soumettre) et rarement comme une convention technique (une nuance cependant : ce public jeune croit moins que les journalistes et leurs correspondants à une étroite corrélation entre la bonne orthographe et la culture d'une part, l'intelligence de l'autre). Cette étude permet aussi d'appréhender la stratification sociale qui module le discours sur l'orthographe. On voit clairement se distinguer le propos de l'intellectuel, à qui sa situation autorise un libéralisme éclairé, le futur pédagogue jouant son rôle de défenseur d'un patrimoine contesté, celui du futur col blanc pour qui les critères d'efficacité sociale sont prépondérants. Et, surtout, on voit qu'au fur et à mesure que l'on monte dans l'échelle sociale et économique, le discours justificatif se fait non seulement plus nuancé, plus circonstancié, mais encore plus massif, plus prolixe...




39 197 : 113-114. L'observation vaut pour la France, mais est largement corroborée pour la Belgique où le développement de l'obligation scolaire a grosso modo suivi la même évolution. [retour au texte]

40 Exemple d'un titre de presse : « Dissipons les craintes ou les illusions : l'orthographe ne deviendra pas l'orthographe » (L.C., 22.4.77). [retour au texte]

41 Ainsi qu'en témoigne un mémoire inédit réalisé sous notre direction à l'Université de Liège en 1977 par Mlle J. Lambert et qui portait sur la représentation sociale de l'orthographe. [retour au texte]




3.1.3. La charge de la preuve

Mais revenons à la crise dans son ensemble. Le diagnostic est grave, avons-nous dit. Mais les éléments précis qui le motivent sont rarement décrits par le menu, tant la cause semble entendue. Quand des preuves existent, elles résident dans une autorité morale ou dans celle des chiffres. Autorité morale : « Les autorités académiques s'interrogent. Les Amis de l'université de Liège exigent des enquêtes. L'on constate que le problème se pose d'une manière tout aussi aiguë à Bruxelles et à Louvain » (Év., 11.10.80). Autorité des statistiques : « Les chiffres du premier rapport au Gouvernement du Secrétariat permanent de recrutement sont éloquents : sur 53 196 participants à des examens, 16 507 seulement ont réussi. Il ne faut pas oublier que l'une des principales pierres d'achoppement de ces “examens” reste “la conférence”, c'est-à-dire la retranscription de mémoire d'un texte lu ou entendu, du moins dans ses idées-forces » (L.S.., 26.6.84), « 60 % d'échecs à l'Université. Responsables : la maîtrise imparfaite du langage, le manque de goût pour l'effort et les mauvaises méthodes de travail » (Év., 17.10.80). Quelquefois, mais plus rarement, les preuves directes se substituent aux preuves indirectes. On obtient alors des pièces d'anthologie du genre de celles-ci : « Se livre a été fait en stencil. Je remercie ceux qui mon donner la permission de reproduire des planches. Nous recherchons tout vieux livres noir et blanc. Même en prêt, il vous sera retourné dans le mois... » (L.C., 27.4.77), « il et les autres pronoms sujets qui se trouvent dans l'inversion complexe ont des propriétés de clitiques. Aussi se pourrait-il qu'en S-structure, la position correcte soit celle de (40) : cela (est-il). Ici, il a été cliticisé sur l'élément verbal à sa gauche, laissant à nouveau une position sujet vide. Ceci est toujours cohérent avec notre discussion, puisque l'élément auquel il a été cliticisé est à proprement parler INFL plutôt que V13... » (P.P., 7.3.84).

Il est évident que le souci de la preuve rigoureuse est la dernière chose dont se soucient les collectionneurs de pareilles fleurs rhétoriques. Tout d'abord, les chiffres de réussite à des examens traduisent un nombre important de variables qui restent implicites, et l'on peut à bon droit, dans la quasi-totalité des cas invoqués, s'interroger sur la constance des critères des examinateurs, qui seule garantirait la fiabilité des données. Mais surtout, des notions comme « maîtrise du langage », « pertinence du vocabulaire » restent le plus souvent entourées d'une grande imprécision : jamais elles ne font l'objet d'une élaboration qui les rendrait aptes à devenir de véritables concepts opératoires. Quant à l'accumulation de curiosa, on sait, au moins depuis le Parlez-vous franglais? de Étiemble, combien elle est facile et peu probante. De là sans doute la relative discrétion que nous avons soulignée...

Dans ce concert, peu de voix discordantes, ou alors des désaccords de détail.

Les désaccords fondamentaux ne portent au reste pas exactement sur le diagnostic, mais visent plutôt les remèdes qui lui sont apportés. Ce sont surtout les actions puristes qui s'attirent de telles critiques. Tel rédacteur voit dans la « Quinzaine du bon langage » le fait de « cacadémiciens (...) racistes, fascistes et pétainistes », racistes d'ailleurs groupés dans l'Association européenne pour l'ethnie française (Inf., 10.6.83). C'est également sur le plan idéologique que se placent des adversaires moins affirmatifs, comme Cl. Javeau (1974) ou le collectif de Hypothèse d'école qui souligne, outre le manque de fondements linguistiques de la « Quinzaine », le climat répressif de celle-ci et ses effets inhibiteurs.

Les désaccords partiels portent, quant à eux, sur les détails du discours de la crise. Les énonciateurs de celui-ci se partagent en effet en deux camps : ceux pour qui l'ennemi prioritaire est l'anglicisme et ses phénomènes satellites (l'hexagonal, les jargons technologiques, etc.) et ceux pour qui il est plus intérieur (le laisser-aller, l'imprécision, etc.). C'est à peu près ce clivage qui séparait les tenants et les opposants du « décret Spaak » : « Si vous sortez dans la rue, en Wallonie et à Bruxelles, vous ne serez pas frappé d'abord par le franglais de nos concitoyens, mais par leur prononciation, la pauvreté du vocabulaire, la rhétorique malaisée (...) Non, le français n'est pas menacé par l'anglais. Il est menacé d'abord par le manque de clarté en l'esprit, le parler relâché, les aberrations de certains enseignements, le manque de formation des maîtres, les insuffisances de l'enseignement du français et de la lecture expliquée des textes, le refus de rigueur dans le choix de candidats à un emploi selon leur facilité à parler ou écrire le français. N'est-il pas menacé par le texte même des lois dont nous sommes responsables et que nous laissons parfois écrire dans un charabia qui ne doit rien à Shakespeare? N'est-il pas menacé par le manque de rigueur des discours parlementaires, des communications ministérielles? Balayons d'abord devant notre porte » (J. Gol, in L.M., 21.2.78). Bref, l'ennemi est extérieur ou intérieur. Rarement les deux à la fois. Ces deux discours ne se laissent pas répartir aisément. À peine peut-on trouver une légère préférence pour le second dans les organes catalogués comme conservateurs, alors que le premier — où le yanki peut se dissimuler derrière l'épouvantail godon — est plus facilement énonçable dans des périodiques réputés progressistes.

3.2. Les causes

Le diagnostic une fois posé, reste à déterminer les causes de la maladie. C'est sans doute ici que le discours de la crise se fait le plus bavard. Non pas tant pour énumérer les causes — elles se résument à quelques-unes, sinon à une seule — que pour s'affirmer massivement soi-même.

Commençons par distinguer les causes qui seraient propres à la Belgique de celles qui ne le seraient pas.

3.2.1. Les bâtardises belges

Ce qui rend la francophonie belge fragile devant la crise, c'est sans doute sa bâtardise. Zone marginale, elle reçoit les coups de l'extérieur sans pouvoir se défendre avec l'énergie nécessaire : terre de bilinguisme (mais rien n'indique qu'il y soit plus poussé qu'ailleurs en Europe!), cette Belgique offrirait un terreau fertile pour toutes les interférences; de tradition française incertaine, elle condamne le locuteur à l'hésitation ou à l'aventure (ce qui se vérifie en partie, on l'a vu, pour la langue d'écriture). Nombre de collaborateurs de périodiques insistent sur ce facteur : « Un des dangers majeurs serait d'être contaminé de plus en plus par des germanismes! Lutter pour le bon langage, c'est donc se prémunir contre l'ennemi héréditaire » (Hypothèse d'école, 1974 : 23). « Nous, francophones périphériques et qui nous obstinons à le rester, nous sommes toujours à courir après une formulation nouvelle, une tournure extravagante, un quelconque anglicisme, et nous avons l'impression gênante d'être colonisés » (P.P., 7.3.84).

Les arguments précis qui étayent l'idée de la bâtardise ont assurément varié au cours de ces dernières années. Le thème de l'interférence avec les parlers locaux semble être, sinon éteint, du moins en recul. Sans qu'il soit toujours nommé avec précision, c'est fréquemment ce phénomène qui est visé à travers les batteries de concepts puristes dont nous avons parlé (« belgicismes anti-français », « régionalismes », etc.). Parmi tous ces -ismes dont s'est gaussé J. Muno dans un roman récent (...« brabançonnismes, anderlechtismes, molenbeekismes, woluwismes, wemmelismes, louvanismes, jettismes, saint-josse-tennoodismes, ninovismes qui menacent continûment notre belle langue, la pervertissent de l'intérieur, tentent de l'occuper, nous contraignent à une vigilance de tous les instants » 1982 : 153), ce sont les wallonismes qui ont le mieux été ciblés (parce que les mieux étudiés, à la faveur du dynamisme traditionnel des études dialectologiques). Le wallon est ainsi considéré depuis longtemps comme un frein culturel, à l'instar des parlers locaux dans la France de l'époque des Lumières, et a encore aujourd'hui, même auprès de patoisants, la réputation d'être nécessairement grossier : D. Droixhe (1984) cite plusieurs exemples de cette conception et n'a aucune peine à montrer que certaines tentatives contemporaines d'intégrer le dialecte au programme scolaire, à titre d'outil pédagogique et comme initiation aux « valeurs populaires », n'ont d'autre but réel que de maîtriser la contamination des deux parlers en présence, grâce à leur constante comparaison. Et ce qui préoccupe les tenants de cette position, c'est, faut-il le préciser, davantage la contamination du français par le wallon que l'influence inverse42.

La version la plus récente de la critique se pare des habits de la scientificité : ce serait le bilinguisme lui-même qui constituerait un handicap pour l'apprentissage et le maniement de la langue dominante. L'argument est d'autant plus actuel qu'il est susceptible de servir aussi face à deux autres situations de pluriculturalisme. Il servira d'abord face aux problèmes sociaux et pédagogiques suscités par la présence de fortes concentrations de populations de travailleurs immigrés dans les grands centres urbains de Wallonie et surtout dans la région bruxelloise43. Problèmes suscités par cette présence et, pourrons-nous préciser, surtout par la découverte par certains de cette présence dans une société en crise. L'argument resservira dans cette même région, face à la lente, mais progressive émergence du flamand comme instrument de promotion économique, mutation qui se traduit notamment par une propagande de l'enseignement néerlandophone en direction des familles francophones, et par la tentation chez celles-ci de profiter de l'existence de classes où le taux d'encadrement est plus favorable que dans l'enseignement de régime français. Dans l'un et l'autre cas, les mises en garde contre le pluriculturalisme se font entendre. Dans le premier, la présence dans les classes d'un nombre souvent important d'enfants dont le milieu familial et social n'est pas francophone est réputée poser des problèmes d'organisation insolubles à l'école, et abaisser le niveau général de l'enseignement, notamment aux yeux de ceux qui, les plus nombreux, ont voulu ignorer la spécificité culturelle et sociale de l'enfant immigré (Leunda, 1981). Ceci nous amène donc insensiblement au thème de la qualité de l'enseignement, auquel nous reviendrons. Dans le second cas — qui concerne une frange plus réduite de la population —, la critique est plus directe : ce serait le bilinguisme précoce imposé au Bruxellois44, bilinguisme dont l'évolution actuelle peut faire craindre la généralisation, qui serait générateur de déstabilisation et d'inadaptation linguistique.




42 Cette idée va jusqu'à contaminer le sain propos de Bal (1982) qui voit bien par ailleurs que défendre le wallon implique aussi la défense des écoles de village, le développement des énergies alternatives et la reconnaissance des droits des enfants de travailleurs migrants à un enseignement multiculturel. Une autre relation — négative celle-là — entre pauvreté du français et pratique du dialecte est envisagée par É. Legros (1969) : « La pauvreté de notre vocabulaire français est souvent navrante (...) Mais je pense au vocabulaire précis que les gens de la campagne et les artisans ont en patois, pour désigner les choses de leur milieu. Qui en connaît les équivalents français? ». [retour au texte]

43 En 1977, le pourcentage d'immigrés par rapport à la population de l'agglomération de Bruxelles était de 21 %, proportion qui montait à 40 % pour la tranche d'âge des moins de 20 ans (Leunda, 1981 : 91-92). [retour au texte]

44 L'élève bruxellois n'a pas — comme ses homologues de Flandre et de Wallonie — le choix de la seconde langue (pour le Wallon, ce choix s'opère entre l'allemand, l'anglais et le néerlandais). Pour lui, la seconde langue nationale est obligatoire. De surcroît, le programme d'initiation commence dès l'enseignement primaire. Sur le régime de l'enseignement des langues en Belgique, voir Van Deth (1979). [retour au texte]




Il est un autre niveau de bâtardise dont souffre le Belge, et qui n'est pas que linguistique. On pourrait la nommer bâtardise culturelle. Le poids des institutions françaises centralisées pèse d'un tel poids sur lui que le francophone belge, à la fois intérieur et extérieur, éprouve parfois de la peine à trouver son assise. Phénomène aggravé, cette dernière décennie, par la disqualification définitive du cadre national belge comme référence culturelle valable. De cette bâtardise générale témoignent l'apparition et le succès, vers la fin des années 70, du néologisme belgitude. Manifestement forgé sur le négritude de Senghor et Césaire, ce mot exprimait pour son inventeur — le sociologue C1. Javeau — la difficulté qu'avait le Belge à définir son identité culturelle. Autre indice révélateur : le gros recueil de textes littéraires intitulé La Belgique malgré tout (Sojcher, 1980) où les écrivains participants ont massivement utilisé, sans concertation, des termes comme « pays en creux », « non-État », « entre-deux », « pays imaginaire », « non-existence », etc. Comment s'étonner, dès lors, que cet état de choses ait des répercussions sur la conscience linguistique du Belge, que la possession tranquille de sa langue lui soit refusée et qu'il vive constamment dans la crainte de la transgression? Cette crainte est évidemment renforcée par les actions puristes qui, prétendant amener les usagers à mieux communiquer leur pensée, peuvent en fait développer un sur-moi inhibiteur : « L'étudiant dans un examen, l'employé dans une lettre commerciale, le commis voyageur ou l'agent publicitaire lorsqu'ils présentent une marchandise, l'homme d'affaires ou le politicien dans un rapport ou un discours, chacun de nous, en toute circonstance, doit surveiller et se sentir surveillé. Bien parler n'est pas un luxe, mais une exigence; on ne le transgresse pas impunément » (prospectus). D'où, chez le Belge, une culpabilité linguistique constante : « Nous parlons naturellement moins bien que les Français » (L.C., 7.3.78). Fragilité permanente, que des circonstances vécues comme déstabilisantes peuvent évidemment aggraver.

3.2.2. Les crises de la civilisation et de l'enseignement

De telles circonstances, le discours de la crise est prompt à en citer. Il rencontre ainsi des analyses qui ne sont vraisemblablement pas propres à la Belgique. Tous les points de ces analyses convergent pour dresser un tableau catastrophiste de l'époque présente : nous sacrifions tout à la rapidité et à l'efficacité de sorte que « les textes se réduisent à quelques mots. Souvent, les éléments de liaison, jugés superflus, sont gommés ou remplacés par un symbole » (Peetermans, 1984 : 3), « les jeunes et les “moins jeunes” n'ont plus le temps de s'encombrer de milliers de mots, de centaines de pages inutiles » (L.S., 26.6.84). Toute la culture se résorbe désormais dans les médias audiovisuels : « Il est plus facile d'écouter la télévision et des disques que d'apprendre à lire correctement et avec aisance. Ainsi la lecture des 12-15 ans ressemble-t-elle souvent à un triste ânonnement de débutants » (L.B., 5.6.82), « Les bandes dessinées, qui d'ailleurs fourmillent souvent de fautes, n'apprennent pas l'orthographe » (L.C., 23.4.77). Ces médias témoignent d'un désir de facilité intellectuelle, « car tout, télévision, B.D., vidéo et même le sacro-saint ordinateur démiurge, concourt à simplifier la représentation des faits (...). L'image de la B.D. ne présente, d'ordinaire, que des représentations grossières d'actes ou de sentiments (...). Déjà, le film, la représentation photographique de personnes, d'endroits, de faits ont systématiquement émoussé notre sensibilité, notre pouvoir d'imagination » (L.S., 26.6.82). La crise du langage est ainsi, au premier chef, une crise morale : paresse, laxisme, laisser-aller, désinvolture.

En outre, la pose et la démagogie s'en mêlent : « Un nouveau snobisme s'installe qui consiste à mépriser ceux qui ont le souci de la correction de l'écriture. L'orthographe est devenue, paraît-il, l'apanage des vaniteux » (L.C., 22.4.77), « On publie des “prolégomènes à la grammaire des opprimés”. Ceux qui souhaitent commettre le moins d'erreurs possibles [sic] sont qualifiés de “fascistes” » (id.).

Tout ceci crée une situation de fragilité, que vient aggraver le choc des langues : « Jadis, les langues étaient relativement indépendantes les unes des autres et les emprunts se fondaient dans la masse du vocabulaire, suivant un processus naturel d'assimilation. Ce n'est plus vrai de nos jours. Les rapports de force sont devenus tels que les langues n'échappent pas à leur action impitoyable » (A. Patris).

Tout ceci se cristallise en un lieu : l'enseignement. C'est lui qui, par une véritable aberration, est le responsable du grand lâcher tout. Et c'est toujours l'enseigné qui est désigné comme le siège de la crise (« Pauvre langue française! Déjà sacrifiée à l'anglais, malmenée par les lycéens pour qui l'orthographe et la syntaxe sont devenues presque facultatives pour décrocher le diplôme de fin d'études secondaires (...). La plus belle langue du monde vient de subir une dernière disgrâce », L.C., 3.6.82).

C'est que le solide apprentissage de la langue par les méthodes traditionnelles a été sacrifié allègrement au nom de la modernité. On a totalement abandonné l'analyse grammaticale et sa terminologie rassurante, « on est incapable de repérer les parties de la phrase, leurs natures, leurs propriétés et leurs rapports selon leur signification et selon leur enchaînement logique » (L.B., 5.6.82). En contrepartie, on sombre dans la logomachie linguistique et on donne dans des techniques pédagogiques douteuses : « Il est plus facile de faire rechercher dans les journaux des faits divers et des photos que d'apprendre aux élèves à écrire correctement et avec un peu de soin pour la forme et le fond » (id.). « On ne cultive plus le goût de la lecture, au point que le Belge ne lit en moyenne qu'un livre par an » (L.S., 26.6.84). Dans ce procès qui fait comparaître beaucoup de suspects — la formation des maîtres en est un —, un accusé principal : l'enseignement dit « rénové » mis en place en Belgique à la fin des années 60, qui entendait encourager la créativité personnelle des élèves par un système d'options assez souple, et était partiellement fondé sur le concept d'autogestion pédagogique. C'est évidemment à ce type de pédagogie qu'on en a lorsqu'on peint des classes anarchiques où des professeurs farfelus, s'adressant par onomatopées à des élèves avachis, se servent de la seule bande dessinée et de la seule télévision. La crise de la langue est donc surtout une crise de l'enseignement, coupable de mettre sur le marché de l'emploi et des études supérieures des adolescents inadaptés. Ainsi résume-t-on la biographie scolaire de l'élève belge moyen : « J'imagine sans peine (...) par quelle filière passe, et passera encore, l'adolescent qui, après 13 ans d'école, ne sait ni lire, ni écrire, ni parler (au sens plein des mots) (...) Il appartient souvent à une famille d'un niveau culturel faible. Il fréquente une école primaire quelconque. Il ne lit pas. Il entre dans le secondaire où le hasard du recrutement le met dans une classe à majorité d'élèves aussi faibles, sinon plus faibles que lui. Comme ses camarades, il est rarement interrogé en classe quel que soit le cours et, quand il bredouille une réponse, c'est le professeur qui transpose “en clair” son balbutiement. Il fait des exercices d'élocution presque à tous les cours (ses professeurs aiment ça), mais il les a copiés tant bien que mal dans des livres ou recopiés sur le travail d'un copain. Il écrit des narrations, des descriptions, des dissertations, mais sans trop savoir comment les faire et en si petit nombre qu'il ne peut s'exercer. Il ne lit que des bandes dessinées et les résumés qu'un copain lui passe pour les livres imposés. Il n'a pas besoin d'ouvrir ses manuels : ses professeurs font des plans sommaires des leçons, les impriment sur stencils, les distribuent, et c'est suffisant pour l'examen. Au cours de français, il est toujours dans des classes surpeuplées alors qu'au cours de néerlandais quatrième langue, il est parfois seul, mais cela n'a pas d'importance : c'est le professeur qui parle. Aux épreuves du diplôme d'aptitude, il n'a pas compris le texte et l'a mal résumé, mais les examinateurs ont trouvé "originale" une de ses réflexions et ont été séduits. Aux épreuves orales, il a choisi deux “petits cours” où les examinateurs laissent passer tout le monde. Au cours de ses six années du secondaire, il a vu venir un inspecteur et, une fois, le chef d'établissement : ils ont été contents parce que le professeur expliquait bien et qu'il avait de gros dossiers devant lui » (VF, 17. 10. 80).

Cette critique fondamentale de l'enseignement du français en Belgique n'est peut-être pas aussi explicite que dans un Rapport sur l'enseignement du français récemment demandé par le ministre de l'Éducation nationale (1984). Ce document, qui ne semble pas fondé sur des études valides45, dresse un portrait où se trouvent concentrés tous les traits que nous avons jusqu'ici rencontrés dans la presse. Il souligne d'abord les ignorances de la jeunesse en langue maternelle : faillite de l'orthographe, « ignorance des œuvres les plus importantes de la pensée et de la sensibilité française » (p. 3), « vocabulaire restreint ou inadéquat, tournures sommaires, incohérence, fautes de logique ou d'argumentation grèvent lourdement la parole et l'écrit » (p. 4). Les responsables sont nommés dans une réquisition en 12 points : (1) le goût de la facilité : « La majorité a rêvé de s'abandonner aux pédagogies douces et aux machines infaillibles : à calculer, à traduire, à enseigner les langues, à remplacer les corrections, les exercices d'application, les répétitions, les mémorisations » (p. 5). Ensuite (2), la désaffection à l'égard du livre et de la lecture (« Les multiples et coûteuses tentatives faites à l'école pour apprivoiser les médias et enrichir le travail du professeur de français se sont révélées décevantes », p. 7); (3) les tâtonnements et le laxisme dans l'enseignement de l'oral et la pratique de la créativité (« L'école n'est pas faite pour “libérer” n'importe quelle parole, absurde ou informe, mais pour enseigner à parler clairement, correctement, sans que le locuteur soit sans cesse trahi dans sa pensée par la pauvreté de son élocution, sans que les auditeurs soient priés d'accepter, comme il arrive trop souvent, n'importe quel charabia », p. 10); (4) le mythe de la non-directivité et de l'expression libre; (5) les rapports incertains entre la linguistique et la grammaire; (6) l'abandon de l'enseignement orthographique (« Tout s'est acharné contre l'orthographe : les théories sur la libération de l'individu, la relative contestation des normes au nom de la grammaire descriptive, la notion d'évolution de la langue, sans compter les commentaires défaitistes sur ses difficultés », p. 14); (7) l'incessante remise en question des matières à enseigner, qui a rompu toute continuité; (8) la « production fiévreuse de méthodes concurrentes » propres à dérouter le professeur autant que les élèves; (9) le « prestige des sciences quantitatives », propre à intimider les tenants des « valeurs qualitatives » et à marginaliser l'enseignement de la littérature et de son histoire; (10) l'abandon de l'analyse et de la composition de l'écrit, entraînant celui de la lecture; (11) le fait que le français soit, pour une part importante de la population scolaire, une langue étrangère. (12) Le temps ridicule imparti à l'enseignement du français (4 heures hebdomadaires, contre 7 dans les classes inférieures de l'enseignement traditionnel moderne, 6 heures + 5 heures de latin en classes de « latin-grec »).




45 Diffusé au début de l'année 1984, il a été soumis pour examen aux universités, mais le nouveau programme fondé sur les réflexions qu'il contient est entré en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 1984, donc avant que soient connus les résultats de cet examen. [retour au texte]




3.3. Mesures du discours de la crise

Il était tentant de quantifier les propos tenus sur la crise. Le thème revient-il donc si fréquemment sous la plume ou dans la bouche de ceux qui, à un titre ou à un autre, se préoccupent de langage? Ou bien serions-nous victimes de l'illusion d'optique que produit la juxtaposition de documents aussi divers que des articles de pédagogues, des rapports ministériels, des lettres de lecteurs, des chroniqueurs puristes? Et quels sont les thèmes les plus fréquemment abordés parmi ceux que nous avons relevés?

Problème qui aurait été malaisé à résoudre si la chance ne nous avait servi. Au cours de l'été 1983 a en effet paru le Nouveau dictionnaire des difficultés du français moderne de J. Hanse. La forte personnalité de l'auteur autant que le problème traité devaient assurément susciter chez les journalistes des considérations sur la crise. Nous avons donc procédé à un dépouillement de toute la presse quotidienne et hebdomadaire de Belgique francophone, depuis la parution de l'ouvrage jusqu'à la fin de l'année civile46. L'ouvrage devait, en effet, rester un événement d'actualité tout au long de cette demi-année : en septembre, son auteur fut la vedette incontestée d'une livraison de la fameuse émission télévisée française Apostrophes, et le mois d'octobre fut jalonné de divers hommages à J. Hanse, en France et en Belgique.

Nous avons répertorié 49 articles — y compris les interviews et les simples recensions — totalisant 5 022 lignes (soit 102 lignes de moyenne, avec une dispersion importante). Quinze articles seulement (soit 30 % d'entre eux) font allusion à/ou mention d'une situation de crise, et cela sur 104 lignes à peu près au total (soit 2 % de la masse rédactionnelle). Lignes qui représentent 4,06 % de la masse de ces articles (2 560 lignes). On peut donc dire que « la crise » n'apparaît pas au premier plan des préoccupations des journalistes. Certes, on devait bien s'attendre — c'est la loi du genre — à ce que l'essentiel du volume publié soit directement consacré à l'ouvrage, en suivant plus ou moins servilement le dossier de presse préparé par l'éditeur, ou encore à la personnalité (bien attachante) de l'auteur. Et l'on ne s'étonnera pas que ce soient les articles les plus longs (en moyenne 170 lignes) qui témoignent de considérations sur l'état de la langue. Mais on notera que ce type de propos n'apparaît ni dans les titres ni dans les intertitres, et que le mot de crise n'est jamais employé (à une exception près, par l'auteur).

L'enquête réalisée permet, outre de ramener le discours sur la crise du français à de justes et modestes proportions, d'apprécier la fréquence des thèmes dont nous avons observé le retour. Dans les manifestations de la crise, c'est l'anglicisme qui vient largement en tête, suivi des tares linguistiques qui seraient imputables à la francophonie belge; viennent ensuite les « imprécisions » et « l'hexagonal », puis enfin la pauvreté du vocabulaire et les défaillances de l'orthographe. Cette hiérarchie des effets ne concorde pas exactement avec celle des causes. Nous ferions d'ailleurs mieux de parler de cause au singulier. Car, loin devant les autres causes possibles, c'est le laxisme de l'enseignement (secondaire surtout) qui est cité. Vient ensuite le rôle néfaste de la presse écrite et surtout télévisuelle. Ce n'est que bien après que l'on parlera de la difficulté du français ou de l'insécurité du bilingue wallon-français.




46 Je remercie ici M. J. Hanse et le service de presse des éditions Duculot pour leur précieux concours. [retour au texte]




L'enquête permet aussi de mieux désigner le lieu d'où s'énonce le discours de la crise. On ne s'étonnera pas de constater que c'est la presse cataloguée à droite (La Dernière Heure, de tendance libérale, et La Libre Belgique, qui soutient le Parti social chrétien) qui y fait le plus large écho.

4. Enquêtes sur les performances linguistiques

Dans quelle mesure le discours de la crise renvoie-t-il à une réalité? On est d'emblée tenté de se méfier de lui, même lorsqu'il sert des objectifs généraux, tant l'on sait combien il se meut sur le terrain de la croyance ou, au mieux, du bon sens et de l'empirisme. Or, comme on l'a rappelé plus haut (3.1.2.), on sait que c'est précisément dans le domaine où la crise apparaît comme le moins discutable — l'orthographe — que les résultats des études rigoureuses sont les plus surprenants, mais aussi les plus problématiques : pour Guion (1973 et 1974) et Ters (1973), il y aurait en France un statu quo depuis le début du siècle; mais au Québec, selon Roberge (1984), on observerait une chute vertigineuse de 1961 à 1982.

On ne connaît malheureusement aucun travail de ce type en Belgique. C'est qu'y règne une véritable carence en matière d'études sur la performance linguistique, comme d'ailleurs en sociologie du langage en général. Les premières raisons de ce retard, sur lesquelles on ne s'étendra pas (cf. Klinkenberg, 1981b), ne sont que des hypostases locales de certaines entraves que connaît la sociolinguistique française. D'autres raisons tiennent à des situations particulières : poids des traditions dialectologiques, récupération politique immédiate — au détriment de l'approche scientifique — des études sur la connaissance des langues (voir le répertoire de A. Verdoodt, 1973), importance de la perspective normative... Le fait est qu'on ne dispose que de données éparses et souvent peu fiables sur les relations entre groupes linguistiques (voir Rayside, 1977), sur la fréquence d'usage des particularités du français de Belgique et les strates sociales, sur la manière dont elles jouent un rôle de marqueur sociologique, sur les attitudes des groupes à leur endroit, sur leur variation dans la conversation, et même sur la concurrence entre français et dialecte (voir Andrianne, 1981).

On ne pourra donc guère opposer une réalité à chacune des images que nous avons vues apparaître plus haut. On peut cependant compter sur certaines études ponctuelles, qui viennent éclairer les problèmes soulevés. Nous nous limiterons ici à trois d'entre elles. La première est une tentative d'évaluation de la performance linguistique d'étudiants débutant à l'université. Nous la choisissons puisque c'est ce point qui apparaît comme le plus sensible dans le discours de la crise. La deuxième enquête porte sur un aspect du langage administratif. Celui-ci est en effet fréquemment donné comme l'exemple à ne pas suivre en matière de clarté et d'élégance47. La troisième porte sur le comportement linguistique d'enfants de travailleurs migrants en milieu scolaire. Il éclairera donc le problème du bilinguisme.




47 Le langage administratif est fréquemment associé aux autres langages de spécialité dans une catégorie plus générale qui serait « le langage compliqué » : « Un grand pas dans la bonne direction serait fait si l'administration, la justice s'exprimaient déjà dans un langage clair et compréhensible par tous. Sans oublier les sociologues, les économistes, les linguistes (...) et les "jargonneurs" de tout poil. La langue française a toujours été considérée comme un modèle de clarté. Aujourd'hui, on en vient à douter de cette qualité quand on lit, par exemple, le charabia du "vade-mecum" ou les cogitations de certains penseurs, qui ne s'expriment pas tous en franglais, mais compliquent leur langue à plaisir pour faire intelligent. Des snobs, délivrez-nous, Seigneur! » (L.C., 7.3.78). [retour au texte]




4.1. L'ignorance de la langue maternelle étant généralement tenue pour la cause majeure des échecs des étudiants débutants, la Faculté de philosophie et lettres de l'Université de Liège a, en 1979, décidé de mener une enquête afin d'apprécier la nature, la gravité, les origines et l'incidence des faiblesses linguistiques48. Une batterie de quelque 200 questions courait les 5 domaines suivants : l'orthographe dite grammaticale, l'orthographie dite d'usage, le vocabulaire, la compréhension de texte, à quoi s'ajoutait l'analyse grammaticale. L'épreuve proposée se présentait sous forme de questions à choix multiples, dont les réponses firent l'objet d'un traitement statistique approprié.

Une telle étude ne peut évidemment pas servir à détecter dans l'absolu les étudiants débutants qui ne maîtrisent pas suffisamment la langue : il faudrait en effet déterminer préalablement ce que représente une « maîtrise suffisante ». Appliquée à deux reprises seulement, elle ne permet pas davantage d'appréhender l'évolution de cette maîtrise dans le temps. Elle peut cependant fournir des indications sur une série de corrélations. Corrélations entre les résultats obtenus dans les différents domaines, et les caractéristiques sociales et scolaires des étudiants, corrélation de ces résultats entre eux, corrélation de ces résultats avec le succès universitaire. Passons rapidement sur cette dernière relation, qui ne relève pas de notre propos49, et sur la seconde (qui est largement positive : les cinq questionnaires sont indiscutablement solidaires). Les autres corrélations montrent une forte influence du type d'enseignement reçu sur la performance linguistique : les étudiants qui ont fait des humanités « rénovées » sont significativement plus faibles dans tous les domaines que ceux qui ont fait des études « traditionnelles ». Par contre, pour tous les domaines, à l'exception de la compréhension de textes, les résultats obtenus dans l'enseignement secondaire ne paraissent pas déterminants. Autre indication éclairante : la profession du père, qui pèse sur tous les résultats (sauf la compréhension) : les fils et filles de salariés agricoles sont significativement en deçà de la moyenne, les enfants de cadres supérieurs, significativement au-dessus. D'autres variables semblent liées à celles-ci : le sexe en est une, mais provient sans doute du fait que les filles de la population explorée proviennent plus souvent de milieux privilégiés; le caractère confessionnel ou non de l'école fréquentée en est une autre, mais ceci semble lié au fait que les établissements de l'État ont plus largement adopté l'enseignement rénové que les établissements confessionnels. Ce test vérifie donc une des lignes de force du discours sur la crise : la relative responsabilité du « rénové » dans un certain type de performance linguistique. Ce qui pose au corps social la question du choix des performances à cultiver. Répété, et complété par une enquête longitudinale, le test pourra peut-être en outre fournir des indications sur la baisse de niveau tant de fois proclamée.




48 Cette enquête, menée en septembre 1979, a été reprise, sous une forme améliorée, en octobre 1981. Les deux épreuves ont fait l'objet de rapports non publiés (cf. cependant Delcourt et al., 1983 et 1984). [retour au texte]

49 Delcourt ( 1983 : 21-26) montre que les étudiants qui ont de bonnes connaissances lexicales sont beaucoup plus nombreux à réussir leur année universitaire que les autres, mais souligne que cette corrélation ne fait que suggérer — sans l'établir — une relation causale. Nous pouvons ajouter que le résultat obtenu n'aboutit peut-être qu'à identifier un des critères implicites de la sélection universitaire. [retour au texte]




4.2. La seconde étude porte sur un point plus particulier : la lisibilité des documents administratifs. Le corpus choisi devant être représentatif de la langue de ces documents et être d'un emploi relativement large, le texte idéal était sans doute la déclaration d'impôts et les notices qui l'accompagnent. Ce choix permettait aussi et surtout la comparaison : on a donc joint aux documents belges leurs homologues suisses romands et québécois.

L'analyse (Mansion, 1983) a consisté à tester la lisibilité des documents. Cette technique vise à prédire et à contrôler la difficulté de compréhension d'un message pour un public donné. La classique formule de Flesch — reposant sur deux variables : la longueur des mots et la longueur des phrases — a été raffinée et adaptée au français par G. de Landsheere, travail qui a finalement abouti aux formules de lisibilité de G. Henry (1975). Dans la formule retenue ici, on utilise six variables, rendant compte de la difficulté syntaxique, de la redondance lexicale, du taux de rareté des mots, de leur caractère concret et du caractère dialogué des textes. Le test est étalonné suivant des niveaux scolaires (« 2e année primaire » à « universitaire »). Les résultats obtenus sont nets. Le document belge — regorgeant d'adverbes en -ment, de longues phrases impersonnelles et passives, de relatives accumulées — est le plus difficile à comprendre. Il accuse un taux de lisibilité correspondant au niveau secondaire supérieur. La formule québécoise est par contre très lisible, correspondant à la fin du niveau primaire. Elle le doit non à la brièveté des phrases, mais à son caractère personnalisé et à son vocabulaire moins complexe. Le document suisse occupe, quant à lui, une position intermédiaire.

Si l'on est en droit d'extrapoler à partir du cas de la déclaration d'impôts, on peut donc dire qu'ici la réalité rejoint la fiction du discours. Aucun effort institutionnel n'est en tout cas consenti par l'Administration belge pour améliorer la relation avec son public. La seule trace d'une telle préoccupation est un conseil, un peu pieux, donné aux fonctionnaires dans une brochure leur présentant les exigences du texte administratif... (Geerts, s.d.).

4.3. La troisième enquête, réalisation d'une équipe liégeoise, porte sur certains aspects du bilinguisme chez des enfants d'immigrés (Arguelles et al., 1979). Les questions à résoudre étaient — entre autres — les suivantes : ce bilinguisme constitue-t-il une richesse ou un handicap? Comment se réalise l'apprentissage de la langue seconde et quelles difficultés en découlent dans l'adaptation scolaire? Dans quelle mesure des facteurs autres que linguistiques influencent-ils la situation?

L'enquête linguistique — qui complétait une enquête sociologique — comportait quatre volets : un entretien, des épreuves grammaticales, de vocabulaire et d'efficacité de la communication. Elle visait des enfants de première et de sixième années primaires. L'analyse fait notamment apparaître que les écoliers espagnols débutants ont une meilleure capacité de production en français — langue de l'école — alors que leur capacité de réception est sensiblement équivalente dans les deux langues, la comparaison entre Belges et Espagnols soulignant sur ce point — la performance passive — une certaine infériorité des seconds. Les résultats pour l'année terminale font apparaître, dans le cadre d'une infériorité globale des immigrés par rapport aux Belges, de fortes disparités de performance explicables par l'appartenance sociale. Il est en tout cas impossible d'isoler quelque handicap linguistique indifférencié. Deux des corrélations étudiées doivent être soulignées avec force. La première prouve qu'il n'y a aucun rapport entre le fait d'être bon ou mauvais élève en français et la capacité d'accomplir des tâches linguistiques diverses (proposition générale qui n'a pas été prise en considération dans la première étude commentée). La seconde démontre le peu de fondement scientifique de la théorie traditionnelle de la « balance » : plus l'enfant est performant dans une langue, plus il l'est dans l'autre. Ces conclusions semblent devoir apaiser ceux qui avaient fait du bilinguisme un phénomène isolé, non influencé par d'autres variables, et avaient conclu à son caractère nocif (cf. Toussaint, 1935, qui envisageait le bilinguisme français-flamand). Elles plaident également en faveur d'une forme d'éducation ouverte au bilinguisme et au biculturalisme, et d'une stratégie éducative visant à renforcer la culture d'origine plutôt que de viser immédiatement l'intégration.

Ces trois enquêtes50 fournissent des enseignements bien différents : l'une confirme pleinement le discours de la crise, l'autre le confirme partiellement, la dernière l'infirme. Toutes trois suggèrent cependant la vanité des affirmations apocalyptiques. Toutes trois disent aussi l'urgence qu'il y aurait non seulement à définir explicitement des objectifs en matière de comportement linguistique collectif, mais aussi à multiplier les études rigoureuses et à en diffuser les résultats de manière efficace auprès des faiseurs d'opinion et des preneurs de décision...

5. Conclusions : une curieuse absence de solutions

Pour apprécier le discours sur la crise en Belgique francophone, il n'est que de jeter un regard sur les remèdes proposés, et qui ont le plus souvent été décrits chemin faisant. Ces remèdes sont à la mesure du diagnostic. Il ne faudra donc pas s'étonner de les voir décrits en termes généraux et idéalistes : « Pour les 20 prochaines années en tout cas, il faut sans doute entraîner les jeunes à la logique, à la précision, à la rigueur (...) à la souplesse d'esprit (...) à l'imagination et à la créativité » (Ministère, 1983 : 33-34); il ne faudra pas s'étonner de rencontrer nombre de vœux pieux (comme cette brochure de Geerts, s.d., qui recommande aux fonctionnaires un style « clair, accessible à tous et surtout aux non-initiés ») et de remèdes simples : renforcer la rigueur en toute matière, puisque la crise du langage est d'abord une crise de l'autorité (VF, 22.9.83).




50 Ce ne sont évidemment pas les seules enquêtes existant sur le marché (on peut citer celles de Lenoble-Pinson, 1978, 1980, 1981, menées auprès d'enseignants). Mais toutes se caractérisent par la disproportion entre leurs objectifs et leurs moyens. Aucune n'a été commanditée par un organisme qui aurait compétence dans tout le pays. [retour au texte]




Comme il en allait déjà des enquêtes, nombre d'actions se font en ordre dispersé, ce qui est conforme à une tradition politique du pays. Aucun office centralisé n'existant en matière de langue, l'action sera toujours le fait d'associations privées (ex. : Fondation Charles Plisnier) ou, plus rarement, d'institutions émanant de pouvoirs publics à la compétence limitée (comme la Maison de la Francité). Une seule exception : il existe actuellement une certaine coordination entre les initiatives prises par divers centres universitaires dans le domaine du recyclage des enseignants (notamment dans le cadre du Centre interuniversitaire de recyclage pour les enseignants du français). Mais le thème de la qualité de la langue n'est pas particulièrement privilégié par ces programmes de formation continue.

Les moyens existants sont donc notoirement réduits. Aussi les actions sont-elles le plus souvent ponctuelles (comme la Quinzaine du bon langage). La seule action de fond entreprise est sans doute celle qui touche à l'enseignement secondaire : à partir de la rentrée 1984, un horaire renforcé de français y a été introduit, avec un programme réformé d'après les réflexions formulées dans le Rapport sur l'enseignement du français (Ministère, 1983) : renforcement de la lecture et de l'apprentissage normatif de la langue, réintroduction de la chronologie dans l'histoire littéraire, retour à une pédagogie plus directive, suppression du rôle de la paralittérature et des médias, unification de la terminologie grammaticale, de façon à ce que l'école « puisse reprendre décidément son rôle formateur » (32), qu'elle est réputée avoir perdu dans une époque toute de prospérité et de laisser-aller.

Cette rigueur accrue dans un seul domaine — l'enseignement — contraste apparemment avec l'absence d'incitants partout ailleurs : on a vu que le « décret Spaak » n'était pas assorti de mesures coercitives, et que nombre d'actions ne débouchaient que sur des suggestions : suggestions au public en matière de terminologie (Atelier de vocabulaire), conseils à des rédacteurs (Geerts), auto-évaluation d'étudiants (Delcourt, 1983). Mais l'un et l'autre cas ont en commun que rien n'est prévu pour évaluer l'action. Autant la rigueur du nouveau programme est peu fondée sur des études objectives51, aussi peu s'interroge-t-on sur l'impact réel d'initiatives comme les Championnats nationaux d'orthographe.




51 Ainsi le Rapport prévoit-il la constitution de classes séparées pour enfants de travailleurs immigrés, classes où serait dispensé un enseignement intensif du français (« On testerait ainsi leur désir et leur capacité d'intégration », p. 30). Les analyses du phénomène (ex. : Arguelles, 1979) ne suggèrent pas précisément cette solution. [retour au texte]




Ainsi constate-t-on, en Belgique francophone, un étonnant divorce : d'une part, la crise est hautement affirmée, mais de l'autre, le souci d'efficience ne paraît pas dominer.

Ce paradoxe s'explique peut-être si l'on considère le discours sur la crise de la langue comme un symptôme d'une autre crise, et comme une première réponse à celle-ci. Il s'est développé ces dernières années une sensibilité nouvelle, que Lasch (1979) a nommée la « culture narcissique » : elle prend appui sur la constatation que l'emprise des individus sur leur existence faiblit et que les disciplines scientifiques — de l'économie à la philosophie — sont impuissantes à leur fournir des explications satisfaisantes aux phénomènes qu'elles font profession d'élucider. D'où une attention exclusive au moi, compensant l'insignifiance générale. Cette vision anxiogène du présent affecte la confiance dans nos instruments de conceptualisation. Et au premier rang de ceux-ci, le langage. Cette langue incohérente, affaiblie, sans rigueur, dont parle le discours de la crise serait donc la synecdoque d'un univers à la structure absente. D'où le faible souci d'efficacité noté : car ce n'est au fond pas le langage lui-même qui compte...

Ce raisonnement vaut pour un monde qui ne se limite pas à la Belgique francophone. Mais la situation de celle-ci ne manque pas d'influencer le phénomène. C'est que la crise du français n'est, aux yeux de nombre de ceux qui en parlent, que la résultante d'une crise d'identité : « Une langue n'a pas de valeur en elle-même, mais parce qu'elle reflète l'âme d'un peuple, la conscience qu'il prend de lui-même. Quand un peuple perd le sentiment de son identité profonde à travers des manifestations culturelles qui ne lui renvoient plus son image, sa langue ne signifie plus rien pour lui et il est prêt à la laisser s'abâtir [sic] au hasard des influences étrangères, comme il accueille n'importe quelle forme culturelle d'où qu'elle vienne si elle s'impose avec assez de force et vient combler un vide » (Inf., 17.6.83). Or le francophone de Belgique vit actuellement une grave crise d'identité : d'un côté, toute identité belge a disparu, mais de l'autre la « Communauté française de Belgique » n'offre qu'un cadre artificiel, où les Wallons ne peuvent en tout cas pas se reconnaître. Cette crise-là, comme beaucoup d'autres dans le même pays, s'exprime de manière médiate, reste un non-dit. De sorte que le Belge n'a jamais disposé des instruments nécessaires pour mesurer sa position originale dans la francophonie. De là, sans doute, l'exacerbation chez lui du discours tenu dans toute la francophonie, de là son impuissance à inventer des remèdes à ce mal confus52.



Note sur la Belgique néerlandophone

Les lignes qui précèdent ne concernent que la Belgique francophone. On a cependant, chemin faisant, rencontré une série de problèmes faisant intervenir une autre des trois langues nationales de l'État belge : le néerlandais53. La situation sociolinguistique de cette langue étant radicalement différente de celle du français, on doit s'attendre à ce que la problématique de la crise y soit également particulière. On ne trouvera ci-après qu'une note volontairement succincte sur cette problématique54.

1. Formation du néerlandais standard

Un des problèmes les plus aigus du néerlandais de Belgique a été et est sa relation au standard néerlandais (cf. Geerts, 1974). Les guerres de religion du XVIe siècle laissèrent la Flandre exsangue et entraînèrent la création d'une frontière entre les prospères Provinces-Unies (Pays-Bas actuels) et les Pays-Bas restés espagnols (la Belgique actuelle). La Flandre resta donc à l'écart de l'évolution qui, dans le Nord et spécialement au XVIIe siècle, aboutit à la création d'une langue d'écriture normée. De sorte qu'au XIXe siècle, la Flandre entretient une relation complexe avec deux idiomes : d'une part le français, apanage de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie, et de l'autre le néerlandais stabilisé, que presque personne ne connaît (l'immense majorité de la population ne pratiquant que le dialecte). La question qui s'est posée tout au long du combat pour l'émancipation flamande a donc été de savoir si la communauté en voie de formation devait créer son propre standard ou si elle devait adopter le néerlandais. C'est ce second point de vue qui a prévalu. Les attitudes vis-à-vis de ce standard restent cependant très fluctuantes, comme l'a bien montré Jaspaert (1984).




52 Je remercie, pour l'aide qu'ils m'ont apportée dans le rassemblement ou la mise en œuvre des matériaux de cette étude, Mmes Lenoble-Pinson. Angélique, Dombret, Rinné. et MM. Patris, Pobl, Hanse, De Vriendt, Delcourt, Leleux. Verdoodt, Rosi. [retour au texte]

53 Voir notamment 1.1. pour l'établissement de la frontière linguistique et les dialectes flamands, 1.3. pour la concurrence des langues en Flandre et le régime linguistique officiel belge. 2.1. pour les interférences. Pour une rapide présentation de la langue et de son histoire, voir Vandeputte (1981). La troisième langue nationale — pratiquée par 60 000 personnes environ — est l'allemand. [retour au texte]

54 Pour ces lignes, j'ai pu bénéficier du concours particulièrement actif de M.J. De Vriendt, que je remercie ici chaleureusement. Ma gratitude va également à M. Jaspaert. [retour au texte]




2. Aspects du néerlandais de Belgique

Bien que les dialectes restent extrêmement vivants dans toutes les classes sociales (ce qui n'était pas le cas en Wallonie), le standard se répand de plus en plus. Indépendamment d'interférences strictement locales avec le dialecte, le néerlandais du sud accuse vis-à-vis de celui du nord une série importante de différences phonétiques, lexicales et syntaxiques telles qu'on est en droit de parler d'un « néerlandais de Belgique » général. Les locuteurs sont très conscients de ces particularités (cf. Deprez, 1981 : 182). Parmi ces différences, certaines sont des statalismes. Quelques-unes sont dues à l'archaïsme, mais aussi et surtout à l'adstrat français et à la réaction d'hypercorrectisme qui s'ensuit. Ces différences affectent évidemment moins la langue écrite que l'orale. L'unification de la première est garantie par des institutions communes : orthographe unifiée, grammaires et dictionnaires communs. Réalisations qui aboutirent à « l'Union linguistique néerlandaise » récemment conclue entre les gouvernements belge et hollandais (AA.VV., 1980b) et qui doit coordonner les actions en matière d'aménagement et de promotion de la langue. La situation qui tend donc à se stabiliser actuellement est celle d'une différence limitée et acceptée.

3. Une langue sans crise?

La notion de crise linguistique semble ne pas exister en Flandre comme dans la francophonie. L'idée d'une crise n'est pas absente, mais elle s'applique essentiellement au passé. Ce qu'explique sans doute l'évolution historique esquissée ci-dessus. L'accession relativement récente des néerlandophones belges à l'enseignement secondaire et à l'enseignement supérieur, et plus généralement le mouvement flamand avec sa dynamique actuelle et la mémoire collective qu'il a façonnée, ont créé la sensation d'une marche continue vers la maîtrise de plus en plus large d'une langue standard devenant de plus en plus performante. Et de ce point de vue, l'action des médias est perçue comme largement positive, et non pas comme déstructurante (cf. Deprez, 1981 : 193-194; la différence d'avec la Belgique francophone est ici éclatante).

Il reste cependant ici aussi une solide tradition puriste, dirigée contre les régionalismes et surtout contre les emprunts au français. Elle se manifeste dans des chroniques, des manuels, des associations de promotion du beau langage, des services d'information linguistique. Mais cette action ne s'exprime pas dans les mêmes termes que le purisme francophone. Le ton moins dramatique du discours néerlandais sur la langue s'explique peut-être par la tradition d'action concertée sur la langue, action qui a démontré son efficacité. On le doit peut-être aussi en partie à la récente, mais solide réflexion sociolinguistique qui contraste fort avec le silence des francophones en cette matière. C'est qu'on a la sociolinguistique de ses rapports sociaux : et ces études sont toujours plus intenses dans les communautés dominées, lesquelles ont intérêt à voir naître des descriptions rigoureuses de leur situation objective, alors que la suprématie des dominants se fonde obligatoirement sur un discours idéologique qui ne peut sans danger se voir déconstruit (voir le cas du Québec...). Ces études portent le plus souvent non sur des performances, mais sur des attitudes (cf. Geerts, 1974). Grâce à ce savoir, autant que grâce à son vif sentiment national, la communauté néerlandophone semble donc mieux armée que la francophone pour traiter adéquatement ses problèmes de pratique langagière.



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