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LANGAGE DU DROIT ET TRADUCTION

LANGAGE
DU DROIT
ET
TRADUCTION

THE LANGUAGE OF THE LAW AND TRANSLATION

Essais de jurilinguistique

Essays on Jurilinguistics






CHAPITRE III

Fonctions du langage
du droit

FINS ET MOYENS






Rédaction des lois, langage et valeurs :
les enjeux



par Michel SPARER




Juriste et linguiste, professeur de traduction juridique, Michel SPARER est chargé de recherches en droit linguistique et en linguistique juridique auprès du Conseil de la langue française du Québec. On lui doit notamment un important ouvrage sur la rédaction des lois (en collaboration avec Wallace Schwab).






ABSTRACT



The values of a given society are reflected in the structures of the la ws that regulate its activity. This structure, in turn, is reflected in the concrete formulations that appear in, for example, the Civil Code. This double relationship poses several difficulties for jurists. The Civil Code, considered as a totality, resists piecemeal restructuration. Yet, a total reconstruction would require, not just a thorough knowledge of the law, but also a comprehension of the social conditions surrounding the law. The conditions and restraints on the codification of the law pose three dilemmas that affect the quality of the results. Firstly, the jurist is faced with the problem of knowing the legal system and its social conditions (concision versus thoroughness). Secondly, the jurist is faced with temporal constraints (progressivism versus conservatism). Finally, the jurist is faced with operational constraints (homogeneity versus utility and relevance). These three difficulties are further highlighted by the fact that the prospective audience of the legal text remains anonymous. All this leads to the conclusion that the would be translator of the law must constantly keep in mind conditions and constraints that will have an effect on his translations.






INTRODUCTION

La rédaction des lois est un genre littéraire, mais aussi une stratégie. Il faut convaincre le lecteur, qu'il soit justiciable, magistrat ou fonctionnaire. Pour cela, au-delà de la contrainte juridique, il faut rejoindre chacun dans son langage et dans ses valeurs.

Cela est vite dit. Peut-on rejoindre tout un chacun dans ses valeurs et dans son langage? C'est incertain. Tout au moins peut-on faciliter l'accès de chacun à la connaissance des règles qu'il doit observer. De belles phrases et des mots appropriés ne sauraient suffire, on s'en doute, à guider le justiciable ni même le juriste parmi plusieurs dizaines de milliers de pages de textes ayant valeur de loi. Un tel labyrinthe, même bien écrit restera un labyrinthe. Il faut qu'à la conception même de chaque règle le législateur ait conscience du fait que cette règle ne constitue que l'élément minuscule d'un ensemble organisé. Il faut également que le rédacteur cesse de penser que le droit de son pays commence à l'article premier de la loi qu'il rédige.

Une vision d'ensemble de la législation existante, une vision claire de la législation envisagée, une conscience éclairée des valeurs en cause et du langage à utiliser : voilà les préalables à un acte législatif utile. On ne peut avoir une vision d'ensemble de la législation existante que si celle-ci est convenablement structurée. Les valeurs en cause sont affaire de culture tant juridique que générale. Un langage approprié dépendra des talents littéraires du législateur, mais aussi de sa connaissance du droit pris en tant que système et de sa capacité à refléter dans son langage un ensemble de valeurs sensiblement hiérarchisées.

Système, valeurs et expression seront donc les trois axes de ce propos sur le langage du Code. Le Code étant plus un phénomène d'organisation de la pensée qu'un phénomène de définition de concepts, nous laisserons de côté les aspects terminologiques du Code, pour nous intéresser aux relations du langage et des effets de structure.

I. Le Code : une structure signifiante

Un code, est-il besoin de le rappeler, est un ensemble organisé de règles ayant force de loi. Le Code est également un lieu spécial de découpage et de réassemblage de la réalité, d'une part par sa structure générale, d'autre part, par sa terminologie (le terme représentant un « morceau » de la réalité), et enfin par l'approche intellectuelle adoptée. C'est à la structure que nous nous attacherons en premier lieu.

Le sens des règles que porte un code est accessible par les concepts évoqués (biens, présomption, personne, dommages, etc.), mais aussi par la structure adoptée. La structure du code éclaire et informe le jeu des concepts. Les concepts, à leur tour, éclairent la structure, car ils sont l'accès premier au sens du message. L'idéal serait de formuler clairement les concepts dans un ordre signifiant.

Associée aux concepts dans le processus de signification, la structure peut-être considérée comme un phénomène de langage. L'intérêt de faire apparaître les orientations d'un texte dès sa structure est multiple.

En premier lieu, un droit codifié construit selon un schéma logique et apparent permet de repérer et rectifier facilement les erreurs de détails. En effet, au sein d'un texte structuré, la déficience apparaît facilement puisqu'elle déroge à la symétrie ou à la logique des principes. Parallèlement, l'existence d'un réseau organisé de principes de part et d'autre de la règle défaillante permet de reconstituer le maillon manquant. Par contre, dans un droit à la pièce comme celui que nous connaissons, où chaque loi semble conçue comme si rien n'existait autour, il est fréquent de constater qu'une disposition mal conçue ne pourra être redressée que par une modification formelle de la législation concernée. C'est sans doute pour cela qu'en 1873 le professeur Austin à Londres, dans un article intitulé « Codification, Qualification and Law Reform », disait craindre que dans le cas d'une législation à la pièce les erreurs du législateur sont irrémédiables. Il n'est pas trop tard pour insister, avec d'autres, sur cet avertissement salutaire.

Autrement dit, avec sa structure de réseau de notions organisées, un code offre de nombreuses poignées à l'interprète. Ce dernier, abordant le texte comme un tout, est mieux outillé pour apprécier la portée de la règle qu'on lui soumet et dont le sens commence à apparaître dès qu'on en connaît l'emplacement dans la chaîne des idées du texte. Sans vouloir abuser des analogies, on peut imaginer que le rôle et l'importance d'un petit nerf seront faciles à déterminer si on sait au préalable que ce nerf fait partie d'un système dans lequel de raccordement en raccordement on peut, selon le cas, rejoindre une terminaison ou remonter au cerveau, centre du système. L'innervation, pour reprendre notre comparaison, se fait selon une certaine structure. Pour un code, cette structure sera logique et se révèlera par le caractère rationnel et hiérarchique des chaînes d'idées.

Le deuxième intérêt d'une structuration du propos est de faciliter la lecture et la compréhension. En effet, les phénomènes du langage juridique ne se limitent pas à la rédaction, mais concernent également les fonctions de lecture et de compréhension. Deux points à examiner successivement.

La lecture d'un code est le plus souvent parcellaire. Le lecteur va chercher un renseignement sans à chaque fois lire l'ensemble des textes. De ce fait, il doit pour « lire le texte » procéder à une opération de repérage. Il doit trouver ce dont il a besoin. Sur ce plan, un texte organisé tel le Code civil permet un repérage relativement facile grâce à son découpage en thèmes, sous thèmes et sous sous-thèmes le plus souvent présentés dans un ordre logique de généralité décroissante. Il suffit, pour le lecteur à la recherche d'une disposition, de quelques instants de réflexion pour pressentir à quel thème ressortit la règle qu'il cherche. Après avoir trouvé le thème, il lui suffit de quelques instants et de l'aide combinée du sommaire et de l'index pour trouver ce qu'il cherche.

Cette technique de repérage nécessite d'une part qu'on ait effectivement découpé la matière en thèmes et sous thèmes rangés par ordre décroissant de généralité et, d'autre part, que le lecteur, averti de ce découpage, ait la capacité d'appréhender le concept qui le préoccupe à l'un des thèmes développés dans le Code. Ainsi, on peut deviner qu'une structure appropriée donnera au texte une meilleure lisibilité brute. Il s'agit là bien sûr d'une conception très large de la notion de lecture, notion que nul ne songerait à dissocier du concept de langage. Est-il besoin d'ajouter qu'un texte bien organisé, dont les idées se suivent avec logique, est plus facile à lire? Encore faut-il s'entendre et constater que le concept de suite logique n'a rien d'absolu puisque la logique qui préside à la suite des idées est différente selon la communauté culturelle dont on est issu.

L'un des repères dont on dispose pour déterminer une certaine logique dans la suite des énoncés est d'essayer de deviner, après la rédaction de chaque énoncé, la question qui doit surgir avec le plus de probabilité dans l'esprit du lecteur. L'objet de l'énoncé suivant est alors tout naturellement de répondre à cette question. Mais là encore, on peut se demander si l'attente du lecteur n'est pas déterminée par l'habitude qu'il a de lire des textes structurés de telle ou telle manière. C'est le problème de l'œuf et de la poule; la question admet peut-être plus d'une réponse. Tout au plus est-il intéressant de noter rapidement que l'on peut susciter ou guider les interrogations du lecteur en annonçant de manière lapidaire le contenu de chacune des grandes parties du texte. Repérage, lecture, suite logique; toutes ces préoccupations n'ont bien sûr qu'une cible : la compréhension par le lecteur du texte porté à sa connaissance.

Après avoir évoqué le phénomène de lecture et lorsqu'on aborde celui de la compréhension, on se trouve plus près de la notion courante de langage sans pour autant s'être définitivement éloigné de ce qui concerne la structure. Il est à remarquer que la méthode et la pensée qui ont présidé à l'élaboration du Code civil ont entraîné un type d'expression particulier marqué par la concision, la sobriété et une certaine homogénéité de la présentation et du vocabulaire. La méthode d'élaboration du Code civil est caractérisée par le recours à une pensée hiérarchisée et à un jeu structuré de principes généraux. De ce fait, on trouvera dans le Code civil non pas des règles particulières orientées vers la définition de chaque cas d'application, mais un ensemble de principes généraux, c'est-à-dire féconds en conséquences.

Dans nos lois ordinaires, il n'est pas toujours facile de connaître ou de se rappeler à quel problème particulier telle ou telle règle voulait apporter une solution souvent inspirée par une jurisprudence non moins particulière. C'est, on l'aura deviné, l'un des inconvénients du droit législatif ordinaire. Par contre, il y a beaucoup moins de difficultés à comprendre à quel problème tente de remédier un principe général surtout si ce dernier est entouré d'autres principes avec lesquels il forme un ensemble conceptuel logique. Un des avantages ultimes de cette formule est de permettre un style concis qui rend l'idée de base plus accessible au lecteur. Certains citent, non sans raison, le cas des articles concernant la responsabilité civile pour indiquer que la concision peut engendrer plusieurs milliers de pages de jurisprudence et de doctrine, anéantissant ainsi l'objectif de concision. Peut-on tirer de cet exemple troublant une condamnation sans appel de la concision législative?

Notre propos n'étant pas de faire de démonstration particulière ni un tableau exhaustif des aspects langagiers de la codification, on pourra sans doute se demander si nous n'avons pas essayé de faire croire qu'un texte structuré logiquement est un texte parfait. Cette exigence d'organisation n'est bien sûr pas le seul facteur de limpidité des énoncés législatifs, mais elle est au moins nécessaire. Par contre, pour pouvoir se dispenser de faire apparaître dès la structure les principes directeurs concernés, il faudrait que le lecteur ait déjà acquis une connaissance suffisante de ces principes à l'université ou ailleurs. Il faudrait selon cette logique que l'étudiant en droit soit guidé vers une perception globale du système juridique, de la philosophie et de la sociologie du droit avant d'aborder l'étude détaillée de ce système.

L'université oriente-t-elle suffisamment son enseignement vers une priorité à l'acquisition des principes directeurs de la pensée juridique? Nous n'innovons sans doute pas en évoquant l'insuffisance de la présentation préalable du système en tant que système de pensée et d'organisation sociale. Ceci nous amène à une deuxième réflexion qui concerne les conditions et contraintes de la codification.

II.

Conditions et contraintes de la codification et leurs conséquences sur la qualité

Nous envisagerons rapidement quelles pourraient être les aptitudes souhaitables du codificateur, le problème épineux des délais de confection ou de réforme d'un code et, enfin, la question des méthodes de mise en place du droit codifié.

A. Les aptitudes du codificateur

Si un texte législatif, un code, par exemple, ne révèle pas la structure de la pensée qui le sous-tend, il est nécessaire, comme on l'a vu, que chaque lecteur pallie cette carence en se renseignant d'une manière ou d'une autre sur les grands axes de la pensée du législateur. Nous pensons, bien sûr, qu'il serait plus raisonnable de demander au rédacteur de prendre tous les moyens, dès l'organisation du texte, pour livrer les principes généraux de sa pensée plutôt que de présumer que ces principes généraux sont déjà acquis par chaque lecteur. Ceci entraîne certaines exigences.

Par exemple, ceux qui sont appelés à codifier ne devraient-ils pas avoir une certaine maîtrise du système juridique en tant que tel? Cette qualité est d'ailleurs l'attribut du juriste consommé. Autrement dit, celui qui codifie peut-il se contenter de connaître le droit par le détail? Certains juristes, techniciens du droit, ne semblent pas enclins à passer de la règle de détail aux principes généraux et se refusent ainsi à une perception globale du système juridique. Ceci entraîne pour eux l'impossibilité d'apprécier toute la portée des règles particulières qu'ils énoncent.

En plus d'avoir une bonne connaissance des principes fondamentaux du système, le juriste en contact avec le phénomène de la codification a tout avantage à connaître la portée des termes principaux du droit : ce que le professeur Aurel David appelle les termes premiers du droit. Il doit également pouvoir apprécier les interactions des principes et des concepts en cause.

Tout porte à croire qu'une société dont le droit n'est pas codifié ou dont les juristes n'ont pas une perception assez générale du système est condamnée à des réformes parcellaires et non coordonnées de son droit. Pour apporter des changements en fonction de la structure de ce système, il ne suffit pas d'avoir connaissance de l'existence de la structure : il faudra en connaître la charpente, les axes et l'importance. Sinon, le juriste sera, tel cet ouvrier refusant de déplacer une quelconque brique de la maison, ne sachant pas quels murs sont porteurs et quels autres ne le sont pas. Cette insécurité des techniciens ne peut qu'accroître à l'excès les tendances naturelles du monde juridique au conservatisme.

Le juriste qui connaît le droit en tant que système, qui en connaît les principes directeurs et la portée des termes premiers, qui sait construire sur la base de principes en interaction, ce juriste achevé aura donné à la méthode de codification son plein sens. Ces qualités permettent aux juristes préparant ou réformant un code de faire de ce code un langage en soi. Encore faudrait-il ne pas pousser jusqu'à l'absurde la mise en œuvre de ces qualités. Il faut éviter par exemple qu'une trop grande tendance vers la concision ne conduise à l'ellipse et qu'un déséquilibre ne survienne entre la tendance souhaitable à la qualification des réalités juridiques et la nécessité parfois irréductible d'une description de ces réalités.

B. Incidence des délais de confection du code sur la qualité du texte

Encore une fois, et pour quelques instants, plaçons-nous dans la perspective globale de la communication du message par le texte du code. Il est à constater que, quelle que soit la conception qu'on se fait du code (code-constat ou code-réforme), le temps de fabrication du texte affectera son actualité, son intérêt, son utilité. Si l'on tient compte du délai de mise en route et de réalisation du projet d'élaboration ou de réforme, si l'on tient compte enfin de la complexité évidente d'insertion du droit nouveau, comment ne pas craindre que les valeurs et méthodes qui ont inspiré et guidé la réforme ne correspondent plus tout à fait, au bout du chemin, à la réalité sociale au moment de la mise en vigueur. Sans vouloir abuser des chiffres, un rapide calcul du temps écoulé entre le moment où les codificateurs ont formé leurs propres valeurs et la mise en vigueur du droit nouveau permettrait d'arriver à des données surprenantes et à la crainte d'un décalage de plusieurs décennies.

Plus encore que dans la terminologie c'est sans doute dans sa formulation (sens large), dans la manière d'aborder, de présenter la règle, que le message pourrait souffrir des délais évoqués. Toutefois doit-on préserver à tout prix l'apparente actualité du propos? Si tant est que toute évolution est linéaire, inexorable et irréversible — rien n'est moins sûr ainsi que le montrent les tendances observées depuis bientôt 15 ans — si tant est que toute évolution sociale doit se refléter rapidement dans l'état de notre droit, faut-il renoncer à une maturation lente des idées? Faut-il se départir de cette inertie parfois salutaire qui fait qu'au prix de quelques critiques le système juridique ou même social conserve son intégrité et laisse des tendances aussi impétueuses qu'éphémères s'abîmer à l'horizon?

Est-il raisonnable de vouloir suivre et cautionner un mouvement qui sacrifie à une notion presque mythique du « progrès »? Ce « progrès » qui amène sans cesse techniques, idées et mœurs et leur lot de mots et de modes?

Le Droit n'est-il pas par essence ou par destination un facteur de stabilité? Anticiper le « progrès » pour gagner en actualité entraîne peut-être le risque d'accélérer n'importe quelle évolution. Pour parler langage, la déshérence dans laquelle est tombé le joual au Québec justifierait s'il en était besoin les rédacteurs de l'ORCC de n'avoir pas sacrifié à cette mode fugace.

Qu'on se rassure, la réforme du Code civil au Québec a, semble-t-il, évité une bonne partie de ces inconvénients grâce aux capacités de transposition et même d'anticipation qu'ont démontrées les agents de la révision. Ils ont ainsi su éviter que le temps qui passe ne fasse du message du code réformé un message dépassé lors même de sa livraison. Encore faudra-t-il que la mise en place de la réforme ne compromette pas par ses délais et ses méthodes l'actualité et l'homogénéité du code.

C. Mise en place de la réforme

Deux aspects sont à considérer : l'aspect des délais et l'aspect du langage, et notamment du vocabulaire.

S'agissant des délais, les lignes qui précèdent évoquent la crainte d'une perte d'actualité du message que livre le code. En effet, la mise en œuvre en quinze ans d'une réforme dont la gestation a également pris quinze ans ne pourrait qu'aboutir à des inconvénients : deux nous viennent à l'esprit. Le produit fini risquerait ne plus être qu'une photo souvenir sans intérêt. Le deuxième inconvénient possible serait qu'à force de courir après l'actualité, le législateur apporte tellement d'adaptation aux textes proposés qu'il aura tôt fait de réaliser lui-même une réforme de la réforme.

S'agissant du langage cette fois, deux situations sont à considérer. En premier lieu, on procède à une insertion globale du texte de la réforme proposée dans le droit positif et, étant donné la masse imposante du texte nouveau, il est relativement facile de sauvegarder la qualité et l'homogénéité du vocabulaire du code nouveau. Par contre, si on procède à l'insertion du texte tranche par tranche, quelle ne serait pas la tentation de subordonner les aspects méthodologiques et notamment lexicaux du texte proposé à la dynamique et aux contraintes du droit positif ordinaire. Entre l'intérêt de sauvegarder l'homogénéité d'expression du code nouveau et la nécessité apparente d'adapter la tranche à insérer à l'ensemble du droit législatif ordinaire, que choisira-t-on? Cela mérite réflexion.

Enfin, si l'on accepte l'idée selon laquelle la structure d'un texte a une certaine signification, l'insertion du code nouveau tranche par tranche au fil de nombreuses années n'introduit-elle pas une assez longue période de flottement durant laquelle l'interprète sera privé de la perspective d'ensemble qu'offre un code complet en vigueur.

III. Les mots et phrases du Code

Il est intéressant de rappeler une idée que le professeur Cornu a exprimée à quelques occasions. Le législateur est l'auteur d'œuvres permanentes dont il ne connaît pas les lecteurs, disait-il en substance1. Locuteur sans interlocuteur2! poursuivait-il. Plusieurs ont cru pouvoir déduire de cette idée que la loi n'avait pas de lecteurs et que le législateur, s'adressant à tous, n'était tenu de se faire comprendre par personne en particulier. Ceci est une conclusion dangereuse. Il nous semble que le conférencier voulait alors simplement souligner la solitude du rédacteur. On peut concevoir aisément que le rédacteur, s'adressant à un lecteur indéterminé, peut avoir de la difficulté à choisir un mode, un niveau et un style d'expression.

Cela dit, évoquons rapidement quelques points qui concernent le langage du code pris, rappelons-le, en tant qu'ensemble organisé.

Tout d'abord, la cohérence dans la conception de la règle ne doit-elle pas s'accompagner d'une cohérence dans la rédaction et dans les choix terminologiques? Il nous semble que la cohérence dans l'agencement facilite la cohérence de l'expression jusqu'en ses moindres aspects. Ce qui ne veut pas dire qu'il faille aller jusqu'à un langage codifié ou même jusqu'à un langage codé. En effet, il convient de ne pas tomber dans les automatismes parfois inconfortables des lois d'interprétation. Par ailleurs, de même que nous indiquions, plus haut, le fait qu'une dérogation à une structure solide attire l'attention, on peut dire que des variations linguistiques sont d'autant plus repérables que l'agencement des concepts sera clair, évocateur du système et illustré par une terminologie et un style homogènes. Une dérogation à l'homogénéité du style et de la terminologie pourrait donc être d'une certaine signification. Reste à savoir jusqu'où l'on peut aller en ce sens sans compromettre l'ensemble de la structure.




1 Le langage du législateur, Conférence prononcée en 1977 à l'Université de Neuchâtel, Suisse. [retour au texte]

2 IIIe COLLOQUE INTERNATIONAL SUR LA RÉDACTION DES LOIS, conférence inaugurale de Gérard Cornu. Conseil de la langue française, Québec, 1982, Éditeur officiel du Québec. [retour au texte]




Dans un autre ordre d'idée, le code serait-il un moyen de présenter un schéma clair d'organisation sociale? Ceci pose le problème du niveau de présentation du code. L'état du Droit permet-il d'atteindre un certain degré de généralité et de concision sans renvoyer le lecteur à une masse importante de supposé connu? Y a-t-il un lien indéfectible entre la généralité et l'abstraction, entre la généralité et le sous-entendu? Si on renverse en quelque sorte cette question, on peut se demander s'il est nécessaire d'être abstrait pour rester général. Des expériences pratiques nous font penser, avec soulagement, que tel n'est pas le cas.

Revenant un instant sur le plan de la livraison du message, force nous est de constater que le code est, par l'étendue, le nombre et le caractère fondamental des règles qu'il porte, le reflet d'ensemble d'un ordre culturel. Nous avons vu que le code qui est un langage en soi pouvait ou devait être le reflet de l'harmonie culturelle ou sociale. Prenant le problème d'une autre façon, nous pourrions dire qu'à ce système de règles fondé sur un système de valeurs doit correspondre un système linguistique crédible. En effet, si on veut que le système de règles et de valeurs qu'on propose soit accepté, il faut en soigner l'accès premier qui est le langage. Une fois de plus, le langage doit rejoindre les gens.

Le Code, comme on l'a vu, n'est pas seulement l'instrument du juriste, mais traduit les choix d'une société. Ceci nous amène à nous interroger rapidement sur l'identité de cet auteur et de ce rédacteur. Malgré les efforts remarquables de simplification de l'expression, le code ne risque-t-il pas d'apparaître comme un système conçu par une certaine élite, à sa mesure, et accessible à la compréhension de cette seule élite? Ceci est principalement un problème de contenu. Toutefois, nous craignons que le choix qui consistait à bien écrire, à écrire clairement ne suffise plus à la fin du XXe siècle à faire admettre un système et encore moins à en faire le livre de voyage des usagers du métro. En 1974, des travailleurs sociaux qui auraient voulu que le Code fut rédigé dans leur langue de travail ont fait des pressions en ce sens auprès du codificateur. Le but de ces personnes était de mettre l'instrument juridique à la portée de ses utilisateurs quotidiens en empruntant le langage du « terrain ». La demande de ces gens était alors apparue irréaliste du fait de ses conséquences importantes sur l'allure du texte et sur sa tenue.

Pensons-y, la capacité de contrainte de la loi permet elle qu'on perde le contact avec les réalités culturelles et langagières de ceux qu'elle vise?

Certes, le langage de la rue n'est pas un langage souhaitable pour la loi. Pourtant, le législateur ne peut se dispenser de présenter et de faire comprendre son droit. Il ne peut rester dans sa tour rendant des oracles dans une langue que, paradoxalement, les justiciables visés seraient les seuls à ne pas comprendre. Nous craignons que ce ne soit plus seulement une naïve question de langage. Le mot, suite de lettres, ne compte pas sans égard au concept qu'il présente. Or, ce mot n'a d'utilité que dans la mesure où le locuteur et le récepteur conviennent de lui donner le même sens. Où en est cette convention en cette fin de XXe siècle? Si d'une génération, d'une classe à l'autre, les mots diffèrent, n'y a-t-il pas lieu de soupçonner que les concepts ont déjà différé? Ceux qui ne partagent plus les mêmes mots, partagent-ils encore les mêmes découpages de la réalité? C'est la question que nous nous posons.

Quoi qu'il en soit, le législateur ne peut se retirer et bouder; il ne peut accepter un divorce avec les justiciables ni avec une partie d'entre eux. Étant détenteur de la légitimité, le législateur doit garantir l'ordre; encore faut-il qu'il le décrive et qu'il ne se trompe pas de siècle.

CONCLUSION

Reconnaissons-le, de même que la loi ne s'adresse pas à un individu, elle ne livre pas non plus les valeurs ni le langage d'un seul individu. Par abstraction, ces valeurs et ce langage sont ceux de la société et doivent être stables pour être prévisibles et connus; ce qui empêche qu'ils épousent toujours les convictions de chaque individu. Par ailleurs, les problèmes d'expression d'un code ou d'une loi résultent peut-être, pour caricaturer, d'un double problème de traduction. Des valeurs sont d'abord traduites en règles juridiques et ces règles sont ensuite traduites en mots et phrases. Ceux qui connaissent les réalités de la traduction nous suivront peut-être dans cette analogie pour penser qu'après deux traductions, le lien entre les valeurs et les mots est pour le moins ténu. Ne faut-il pas resserrer ces liens et cesser de solliciter les mots? Qu'on cesse de voir dans les règles formelles le rempart suffisant d'une éthique abstraite et par là même largement insaisissable? Ainsi, nous rapprocherions nous peut-être d'un état où, au-delà d'une justice minimale, la loi perdrait de sa violence en révélant simplement son rattachement aux valeurs communes?






Fonctions de la traduction juridique
en milieu bilingue
et langage du droit au Canada



par Jean-Claude GÉMAR




Professeur de traduction au département de linguistique et philologie de l'Université de Montréal, Jean-Claude GÉMAR enseigne notamment la traduction juridique et poursuit des recherches sur le langage du droit en milieu bilingue.






ABSTRACT



Of the many chapters still missing from the yet to be composed General History of Translation in Canada, Jean Claude Gémar presents a penetrating view of what will one da y be a cornerstone of the legal chapter if ever such a book be written. Indeed, from translations most obscure origins right up to present day practices, Professor Gémar situates it by explaining the social, legal and linguistic peculiarities that arise when quirks of history draw together distinct legal systems, languages and indigenous cultures. While the case in study deals exclusively with Canada, far from limiting the reader's field of view, the author supplies a glut of food for thought: what social forces are at work? how does legal translation come about? etc.

Although he situates legal translation in the sociolinguistic branch of the humanities, the author carefully describes its distinctive traits that are basically interdisciplinary. In assuming its present form, legal translation results from the kneading by skillful hands of generations of Canadian men of law. If quality has not always been the hallmark of Canadian legal translation, history provides explanations as to why this is so. Further on the author tackles the hefty problem of language legislation, a veritable watershed in Canadian legal translation history for as the French speaking people of Canada have expanded their awareness of their « francité » (Frenchness), so has their need for increased recognition of their language grown. To complete an already compact theoretical development, the author elaborates on the social functions of legal translation in Canada, bringing to the fore educational, normative and creative functions. He thereby lays the groundwork for a new discipline, that of « Jurilinguistics », for delving into matters of legal language. Finally Professor Gémar closes this encyclopedia-like survey of legal translation with an optimistic note that translation, despite ifs many abuses, has in the main contributed to improving the quality of French for French speaking Canadians...and hence their way of life, for the better.




Étude fondée sur une recherche entreprise dans le cadre d'une thèse de doctorat ès Lettres portant sur ce sujet.




Les origines de la traduction se perdent dans la nuit des temps, se confondent avec l'histoire de l'humanité et de son langage1. La traduction n'exerce généralement pas d'impact considérable sur l'usage de la langue, car les traducteurs pratiquent le plus souvent leur art de manière empirique, individuelle, et restituent parfois avec plus ou moins de bonheur l'intégralité du message exprimé dans le texte de départ. Ils justifient ainsi les sarcasmes dont leurs détracteurs, au premier rang desquels figure Montesquieu — « Quoi! Monsieur, dit le géomètre, il y a vingt ans que vous ne pensez pas? Vous parlez pour les autres, et ils pensent pour vous? » (Lettres persanes, lettre 128 de Rica à Usbek) —, les accablent depuis toujours (cf. Traduttore, tradittore).

La plupart des pays n'en recourent pas moins depuis des temps immémoriaux à la traduction, aux fins les plus diverses. En outre, le volume de l'activité traduisante ne cesse d'augmenter, tout particulièrement depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, au rythme du développement des relations internationales — politiques, économiques et techniques, mais également culturelles. Si l'activité traduisante ne semble guère poser de problème d'éthique langagière en situation d'unilinguisme, il en va différemment dans le cas des états où deux groupes humains parlant des langues différentes se partagent le patrimoine culturel et linguistique national : la fonction première de la traduction consiste alors à faciliter la communication linguistique entre deux communautés qu'une sourde hostilité enracinée dans l'Histoire divise parfois, ainsi que la cohabitation en meilleure intelligence sur un même territoire.

Le Canada est peut-être à l'heure actuelle le pays réunissant les conditions qui en font un champ d'observation hors du commun, un laboratoire vivant de linguistique où l'observateur du langage peut étudier à loisir le phénomène suivant : un État, la Confédération canadienne, a instauré un ordre linguistique bilingue au sein d'une société dont les deux « langues officielles » symbolisent les différences de mentalité opposant deux ethnies que séparent non seulement une barrière linguistique, mais encore, comme dans le cas du Québec, une « vision particulière du monde » se fondant sur une organisation sociale, politique et juridique fort différente à l'origine2. La rencontre de deux « esprits des lois » contraires3 entraîne d'importantes conséquences, notamment dans l'activité traduisante où le passage d'un système juridique à un autre présente de ce fait des difficultés d'une grande complexité4.




1 L'activité traduisante est attestée depuis au moins 5 000 ans : des fouilles archéologiques sur le site de l'ancienne cité d'Ebla, dans le nord de la Syrie, ont permis d'exhumer des tablettes datant du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Certaines d'entre elles sont des lexiques bilingues, et même trilingues, contenant des équivalents entre le sumérien et la langue parlée à Ebla. Lorsque ce trésor du patrimoine linguistique universel aura été exploité, déchiffré et analysé, nous saurons si la première manifestation d'une activité de traduction juridique remonte à quelque 5 000 ans. [retour au texte]

2 En Nouvelle-France, jusqu'au traité de Paris (1763) et avant l'instauration de l'ordre britannique, le droit commun était exclusivement français, fondé sur la Coutume de Paris que l'on appliquait scrupuleusement. Sur cette question, voir le point de vue d'un juriste canadien-anglais, William SMITH (« Struggle over the Laws of Canada, 1763-1783 », [1920] Canadian Historical Review, 166 186) et celui d'un juriste canadien-français, Alexandre GÉRIN-LAJOIE (« Introduction de la Coutume de Paris au Canada », [1941] 1 R. du B. 61-65). [retour au texte]

3 On ne saurait trouver meilleur exemple que celui de l'esprit de la codification : le Code civil (du Québec) et le Code criminel (du Canada) représentent deux conceptions opposées de la pensée et de la logique juridiques du monde occidental, les démarches respectives faisant appel, l'une — le système civiliste — à la déduction (du général au particulier), l'autre — Common law — à l'induction ou à l'analogie (case study). [retour au texte]

4 En droit des obligations par exemple, l'institution du trust, le principe de consideration (élément essentiel de la validité du contrat), les règles de l'Equity, le principe de misfeasance (acte licite dont on s'acquitte incorrectement), etc. [retour au texte]




Or, non seulement beaucoup d'entre elles ont été aplanies, mais encore il semble possible que la traduction de l'anglais au français, au fédéral et dans la province de Québec, a joué un rôle unique de révélateur et suscité, par réaction, une forme de renaissance de la langue française qui a conduit à la revalorisation de son statut par opposition à la langue de contact, l'anglais. Nous formulons l'hypothèse que la traduction juridique, durant le long processus historique au terme duquel nous sommes en mesure de faire ce constat, a tenu une grande place et exercé des fonctions exemplaires.

La place de la traduction dans l'histoire et le développement de la pensée est encore trop souvent sous-estimée. Beaucoup ne voient dans l'activité traduisante qu'un art mineur, un passe-temps d'érudit penché sur ses grimoires; ce faisant, ils méconnaissent la fonction première de la traduction, moyen de communication inestimable, qui ne se limite pas à la littérature, ni aux langues anciennes. Si le rôle de la traduction n'est plus à démontrer dans le domaine des lettres et des arts — et des sciences5 —,les fonctions qu'elle peut-être appelée à remplir sont en revanche moins connues parce que leur étude, plus scientifique que littéraire, se fonde sur une démarche interdisciplinaire qui fait intervenir différentes sciences sociales telles que psychologie sociale, sociologie, histoire, linguistique, ethnologie, anthropologie, etc. relativement peu exploitées concurremment à ce jour. Ces fonctions sont pourtant d'un immense intérêt pour les pays où, pour des raisons historiques et sociolinguistiques, la traduction est longtemps restée le principal véhicule de l'information politique, commerciale ou littéraire, tout autant que scientifique, artistique et technique. Seules les fonctions du type supérieur nous retiendront dans le cadre très limité de cet essai. Leur étude nous permet de mieux comprendre comment, sous l'influence d'une langue de contact (l'anglais) véhiculant une image sociale déformée, plus grande que nature, une langue vernaculaire, le français (juridique), fut entraînée au fond de l'abîme par la vague d'un bilinguisme imposé de l'extérieur, et comment, par le biais de la traduction, elle est parvenue non seulement à remonter la pente jusqu'à la revalorisation de son statut, mais, plus étonnant encore, à faire sa propre révolution et remonter aux sources de la fraîcheur et du dynamisme linguistiques.

Longtemps restée le modeste véhicule d'une « pensée (anglaise qui) ne court pas sur les mêmes rails qu'en français6 » dans le cadre relativement restreint de l'activité publique du gouvernement fédéral, quoique au niveau supérieur de la loi et, dans une certaine mesure, de la justice, ainsi que dans le contexte du Québec, la traduction juridique s'est successivement transformée en instrument d'épuration, en outil de francisation — avec l'appui récent de la terminologie —, donc d'enrichissement, et, finalement, en source d'illustration du français. Elle n'y est parvenue qu'au prix de certaines concessions, en cédant progressivement la première place à la rédaction en langue vernaculaire à mesure qu'elle se rapprochait du terme de sa mission historique et que se renforçait l'usage du français, langue autonome, tout particulièrement dans le cours normal des activités juridiques de l'État canadien (droit public) et de la province de Québec (droit privé essentiellement et, partiellement, droit public).




5 Sur ce dernier point, voir l'article de Henri VAN HOOF (« La traduction scientifique : un phénomène récent? », Meta, vol. 26, n° 3, sept. 1981, pp. 215 et suiv.) qui rétablit quelques vérités en la matière. [retour au texte]

6 Dominique Aury, dans la préface du livre de George MOUNIN, Les problèmes théoriques de la traduction, Paris, Gallimard, coll. Tel, 1963. [retour au texte]




I.

La place de la traduction au Canada, un phénomène sociolinguistique

Bien que la traduction juridique puisse revendiquer un degré élevé d'autonomie7, elle n'en représente pas moins une des nombreuses branches, quelque singulière qu'elle soit, de la traduction, elle-même discipline étroitement, mais non exclusivement apparentée à la linguistique. C'est dire l'importance de la question langagière, à plus forte raison lorsque deux grandes langues véhiculaires se trouvent, par un de ces hasards que nous réserve l'Histoire, en contact étroit sur un même territoire où, de surcroît, deux systèmes juridiques différents viennent se greffer.

1. Bilinguisme et traduction, le contexte sociolinguistique

La réception d'une langue étrangère dans une communauté linguistique donnée est fonction de nombreux facteurs, dont les dispositions du groupe récepteur envers cette langue et le prestige attaché aux réalisations culturelles, politiques, économiques, artistiques, etc. ne sont pas les moindres. Enfin, les conditions dans lesquelles se déroule l'entrée de la langue étrangère représentent un élément essentiel selon que la conjoncture sera conflictuelle, à la suite d'une guerre ou d'une invasion, par exemple, ou pacifique, comme en temps de paix.

Il peut alors y avoir soit rejet partiel ou total pour cause d'hostilité envers la langue d'un intrus, soit au contraire intégration plus ou moins profonde d'une langue de civilisation avancée qu'auréolent une histoire, une culture ou une œuvre intellectuelle particulièrement riches. Tel fut le cas du grec et du latin en Europe, avant que les pays européens ne se lancent dans l'aventure coloniale, On connaît les origines des langues romanes, la place que l'écrit occupait déjà dans l'Empire romain par rapport à la tradition orale des langues « barbares », au sens que lui donnaient les Romains. Cela explique en partie le prestige dont jouit la langue écrite chez les francophones et une pratique de la rédaction qui est le fruit d'une tradition séculaire.

Sinon, quelle autre explication pourrait on avancer de certains phénomènes comme l'assimilation totale du français — l'anglo-normand, à l'époque — à la suite d'une longue gestation et sans heurts notables par ceux-là mêmes que les Normands conquirent en 1066, et non l'inverse, c'est-à-dire l'assimilation des idiomes locaux par l'anglo-normand, un peu comme s'est imposé, en fin de compte, le francien (langue d'oïl) aux populations de langue d'oc, en France, vers la fin du XIIIe siècle et au début du XIVe siècle8? De plus, comment expliquer le fait qu'après plus de deux cents ans de confrontations, de décisions arbitraires9 et même parfois d'actes de violence10, le français a survécu, îlot fragile et menacé, dans l'océan anglophone?




7 Cette question est traitée de manière plus détaillée dans un numéro spécial de la revue Meta consacré à la traduction juridique, notamment dans l'article de J.-C. GÉMAR, « La traduction juridique et son enseignement : aspects théoriques et pratiques » (Meta, vol, 24, n° 1, mars 1979), particulièrement à la page 37 et suiv. [retour au texte]

8 Cf. Philippe WOLFF, Les origines linguistiques de l'Europe occidentale, Paris, Hachette, coll. « L'Univers des connaissances », 1970, en particulier, pp. 208-210. [retour au texte]

9 Citons entre autres cette remarque de François-Xavier GARNEAU :

« Les Canadiens ressentaient déjà (vers la fin de 1763) les malheurs de la domination étrangère /.../ Du territoire on passa aux lois. Le roi, de sa seule autorité, sans le concours du parlement, abolit les lois françaises /.../ et y substitua les lois anglaises... » Histoire du Canada français, livre onzième, 1846, réédition de 1976, Montréal, François Beauval éditeur, tome 4, p. 16. [retour au texte]

10 Par exemple, la déportation des Acadiens — le grand dérangement — en 1755. [retour au texte]




Il est tentant de tracer un parallèle, toutes proportions gardées, entre les deux grandes langues de culture et de civilisation que sont l'anglais et le français, et de constater qu'en Angleterre11, tout comme au Canada12 et au Québec13, il a fallu recourir en dernier ressort à la loi pour imposer tantôt l'usage d'une langue nationale (ou officielle), tantôt l'égalité de deux langues officielles. La voie légale est le recours, le rempart ultime d'une nation contre une menace linguistique étrangère, et symbolise, dans le cas des trois « glorieuses » du Québec14 particulièrement, la lutte pour la survie d'une identité culturelle étroitement associée à l'usage libre et entier d'une langue.

Dans de telles conditions, la traduction est appelée à jouer un rôle très différent selon le contexte dans lequel elle est pratiquée : unilinguisme, bilinguisme ou plurilinguisme. En situation d'unilinguisme la traduction n'exerce plus guère d'impact sur la langue d'arrivée, du moins pour ce qui est des principales langues véhiculaires parce qu'elles ont atteint le stade de la maturité linguistique et que l'on n'éprouve plus le besoin, dans les pays où elles ont cours, de recourir à la traduction pour enrichir les langues allemande, anglaise, espagnole, française, etc.

Tout autre est généralement l'attitude des pays bilingues envers la traduction. Il convient toutefois d'ajouter que la façon dont est né et s'est développé le bilinguisme d'un pays conditionne cette attitude. Si un groupe linguistique donné a imposé une situation de bilinguisme par la force, la violence, ou simplement par le caractère de supériorité qui auréole une langue de civilisation véhiculaire par rapport à un dialecte local15, d'emblée infériorisé, la traduction sera à sens unique LANGUE DE CIVILISATION —> DIALECTE et, à la longue, peut devenir intolérable. Si, par ailleurs, deux langues de civilisation sont au contact étroit l'une de l'autre, la survie du groupe numériquement ou économiquement plus faible pourra dépendre d'une activité de traduction bien comprise et organisée de manière à éviter l'inéluctable asphyxie qu'entraîne un trop long isolement. Dans les deux cas, la traduction est essentiellement un acte unilatéral de communication dans le sens DOMINANT —> DOMINÉ plutôt qu'une ressource intellectuelle ou esthétique, aussi la qualité de la langue d'arrivée s'en ressentira-t-elle.




11 En Angleterre, à trois reprises en 1362, 1650 et 1731, le Parlement légiféra pour imposer l'usage de l'anglais comme langue juridique et bannir celui du Law French (et du latin!), dernier bastion de la langue française, en fait un jargon que seuls les lawyers pratiquaient encore au XVIIIe siècle. [retour au texte]

12 Plus près de nous, au Canada, la loi concernant le statut des langues officielles du Canada (Loi sur les langues officielles, 1970, S.R.C. chap. 0-2) sanctionne l'égalité de l'anglais et du français « langues officielles du Canada pour tout ce qui relève du Parlement et du gouvernement du Canada. » [retour au texte]

13 Au Québec, l'Assemblée nationale a légiféré par trois fois pour finalement imposer le français comme seule « langue officielle du Québec » (art. 1er : en 1969 (projet de loi n° 63), 1974 (projet de loi n° 22) et 1977 (projet de loi n° 101, mieux connu sous le nom de Charte de la langue française). [retour au texte]

14 Voir note 13, supra. [retour au texte]

15 Cette question a été traitée par Charles Taber dans sa communication (« Sociolinguistic Obstacles to Communication through Translation ») présentée au colloque international de Glendon (21-24 mai 1980) et publiée dans les actes du colloque (Meta, vol. 25, n° 4, pp. 422 et suiv.). En fin de compte, la survie du groupe dominé dépend de son activité linguistique : traduire, c'est déjà faire preuve d'une volonté de survivre; au contraire, l'absence d'activité traduisante dénoterait une renonciation devant l'adversité qui pourrait conduire à l'assimilation totale, comme aux États-Unis où les groupes ethniques se fondent dans le creuset (melting pot) américain. [retour au texte]




Dans le cas très particulier du Québec, la langue française en général et la langue juridique singulièrement ont connu bien des heurs et malheurs avant de parvenir à leur stade actuel de quasi-maturité, toute relative, il va sans dire, tellement est fragile l'équilibre péniblement atteint à force d'obstination et de volonté. L'histoire de la traduction juridique au Canada, a fortiori de la langue juridique, est contenue tout entière dans le tableau de l'évolution générale du pays depuis les origines du Canada français, la Nouvelle-France, jusqu'à la Conquête, soit de 1534 à 1760, dont les effets néfastes sur le langage du droit seront ressentis jusqu'à la Confédération (1867) qui marque le début de la période moderne, et de nos jours encore. Cette histoire s'est déroulée en trois grandes étapes qui ont la traduction pour dénominateur commun, du moins les deux dernières, et pour acteurs principaux, juristes et traducteurs.

2.

L'évolution du langage du droit : de la Nouvelle-France à la Charte de la langue française

La première période part des origines de la Nouvelle-France, passe par la reddition de Québec (1759) et prend fin avec le traité de Paris16 (1763) à partir duquel allaient se développer les conditions du bilinguisme qui devait conduire très rapidement à la détérioration de la qualité de la langue française parlée — et écrite — dans la province de Québec et, par voie de conséquence, du langage du droit.

Durant cette période la langue française n'est pas coupée de ses racines, elle se perpétue et se maintient avec la vigueur que lui insufflèrent les premiers colons. Les observateurs de cette époque furent tous frappés par la qualité et la pureté du français d'alors17. Ces qualités de la langue commune se retrouvent dans celle des textes juridiques rédigés par certains des meilleurs juristes français de l'époque18 qui inspiraient les juristes de la Nouvelle-France.




16 Plus précisément, on peut avancer 1760 comme date de naissance de la traduction juridique (officielle) dans la colonie, pendant les quatre années du régime provisoire, puisque les gouverneurs anglais successifs s'attachèrent les services d'un secrétaire bilingue dont les fonctions consistaient entre autres à traduire les proclamations des gouverneurs en français. Sur cette question d'intérêt historique, voir l'étude de Paul HORGUELIN, « Les premiers traducteurs (1760 à 1791) », Meta, numéro spécial sur l'histoire de la traduction, vol. 22, n° 1, mars 1977, pp. 15 et suiv. [retour au texte]

17 Cf. par exemple Robert LACOUR-GAYET, Histoire du Canada, Paris, Fayard, 1966, chap. 12, p. 199. [retour au texte]

18 Voir par exemple l'Édit de création du Conseil Souverain (1663) et l'Ordonnance criminelle (1670), textes conçus et rédigés en France, et, par comparaison, l'Ordonnance sur les testaments (1722) rédigée à Québec, et même les termes de la Capitulation (1760) dont la qualité de la rédaction ne peut-être mise en doute. [retour au texte]




Cette constatation allait rapidement être infirmée par les retombées négatives de la Conquête qui marque le début de ce que Pierre Daviault appelle la « période noire », dont les effets sont encore ressentis de nos jours, bien que la Confédération soit censée les avoir en partie annulés.

C'est en effet au cours de la période qui suivit la Conquête que les premiers traducteurs juridiques, secrétaires des gouverneurs, entrèrent officiellement en scène19 et que s'ensuivit le processus de détérioration de la langue juridique — et commune, il va de soi — française20. L'ironie du sort voulut que le premier traducteur officiel de l'époque, qui fut aussi le plus grand, François-Joseph Cugnet, est également un des grands juristes d'alors21 et que les personnalités les plus éminentes du monde de la traduction, entre 1760 et 1870, furent également des juristes! Outre Antoine Gérin-Lajoie, une des plus brillantes personnalités de l'histoire de la traduction au Canada, à qui l'on doit la traduction de lois importantes, il faut citer François-Xavier Garneau22, l'historien, Eugène-Philippe Dorion, avocat et traducteur de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, mais aussi Joseph-François Perrault, juriste, traducteur, politicien et pédagogue éclairé qui consacra une bonne partie de sa vie à tenter de résoudre le délicat problème de la traduction du vocabulaire du droit criminel, avec le résultat parfois décevant que l'on connaît23.

Cette brochette d'excellents traducteurs versés en droit n'a pu empêcher l'anglicisation de la langue juridique française, le rôle joué par Cugnet dans ce processus étant même équivoque à la fin de sa carrière24. Les traducteurs ne sont pas les seuls coupables, il s'en faut : les hommes politiques d'alors et les juristes, en particulier les avocats, ont au moins autant de responsabilité dans la dégradation de la langue juridique. Le mal est particulièrement répandu dans le domaine du droit public, notamment du droit criminel25. C'est de cette époque que datent les nombreux calques et anglicismes qui caractérisent le langage du droit canadien et québécois au point de rendre parfois incompréhensible la langue du Palais pour un visiteur étranger de marque, pourtant d'expression française, lors de son passage à Québec en 183126. Ce phénomène, constaté et dénoncé par de nombreux auteurs, n'étonne plus guère de nos jours. Il faut pourtant garder à l'esprit, avec François-Xavier Garneau, que :




19 Voir note 16, supra. [retour au texte]

20 Une des rares études portant entre autres sur la qualité de la traduction en général, mais contenant de nombreux exemples édifiants sur la traduction et la langue juridiques, a été faite par Pierre DAVIAULT : « Traducteurs et traduction au Canada », in Mémoires de la Société royale du Canada, tome 34, 1944. [retour au texte]

21 On lui doit notamment un Traité de la loi des fiefs (1775) et un Traité des Ancienes loix de propriété en Canada (1775), outre les nombreuses traductions qu'il a faites entre 1768 et 1789. Pour plus de détails sur la personnalité originale de François-Joseph Cugnet, lire en particulier : « François-Joseph Cugnet, 1720 1789 », in La Revue de l'Université Laval, (1961 1967), tomes 16 à 21, de Marine Leland, et l'article de Paul Horguelin cité plus haut (cf. note 17, supra, p. 141). [retour au texte]

22 Traducteur de 1842 à 1844 à l'Assemblée législative du Canada-Uni, François-Xavier Garneau avait fait sa cléricature chez un notaire anglais et fut greffier de la ville de Québec de 1844 à 1864. [retour au texte]

23 Sur cette question voir l'étude d'André MOREL (« La réception du droit criminel anglais au Québec (1760-1892) », (1978) 13 R.J.T. 449-541), pp. 534-535, ainsi que le livre de Paul A. HORGUELIN : Anthologie de la manière de traduire, Montréal, Linguatech, 1981, pp. 206-207. [retour au texte]

24 Cf. Paul HORGUELIN, note 17, supra, à la page 25. [retour au texte]

25 Cf. André MOREL, op. cit., note 23. Me Morel analyse dans son étude les conditions dans lesquelles fut imposé aux Canadiens un système pénal qui leur était totalement étranger. Lire en particulier les pages 534 à 540 sur la barrière que constituait la langue. [retour au texte]

26 Alexis de TOCQUEVILLE, Oeuvres complètes, Paris, Michel Lévy Frères, Libraires éditeurs, 1865, vol. VIII, Notes de voyages, « Voyage aux États-Unis » (1831 1832) : Québec, 26 août 1831, pp. 255-257. Ce phénomène ne pouvait échapper à un observateur aussi pénétrant que Tocqueville. De nos jours encore, des auteurs dénoncent inlassablement les assauts sournois dont fait l'objet la langue française devant les tribunaux. Lire sur cette question : Louis BAUDOUIN, Les aspects généraux du droit privé dans la province de Québec, Paris, Dalloz, 1967, notamment chap. V, section 3, pp. 44-46. [retour au texte]




« Toute l'ancienne administration fut en même temps refondue. On établit une cour supérieure, civile et criminelle, sous le nom de « cour du banc du roi » et une cour inférieure sous le nom de « cour des plaids ou plaidoyers communs » toutes deux réglées sur celles de l'Angleterre et tenues de rendre leurs décisions conformément aux lois anglaises, excepté dans les causes pendantes entre Canadiens et commencées avant le 1er octobre 1764. Les juges étaient nommés par la majorité du conseil du gouverneur et confirmés par l'Angleterre. »

Histoire du Canada français,
op. cit.
, tome 4, livre onzième, p. 19.

Doit-on ajouter que le traité de Paris restait muet sur la question des lois — et de la langue —, aussi les Anglais eurent ils beau jeu d'imposer les leurs d'un côté, celui auquel la puissance publique tient particulièrement, car il s'agit des rapports de l'État et du justiciable : les lois et institutions publiques, tout en cédant de l'autre sur une matière jugée d'intérêt mineur, sinon moins stratégique, le droit privé, auquel l'individu est plus attaché. Ainsi s'explique la présence incongrue de termes comme « offense » et « offenseur » (comprendre : infraction/délit et contrevenant/délinquant), « indictement » (comprendre : mise en accusation/acte d'accusation), « assaut et batterie » (pour coups et blessures...), « félonie » (entendre : délit grave ou crime), « fausses représentations » (= déclarations), « considération » (au lieu de cause), « amalgamation » (fusion!), et bien d'autres encore qui trahissent leur origine anglaise et dont les textes juridiques et autres traductions, journaux et revues sont émaillés. On en retrouve encore un certain nombre profondément enraciné dans la langue de la pratique (surtout celle du prétoire), et jusque dans les textes fondamentaux actuels27, au point qu'il est très difficile de les déloger.

Les causes d'une telle situation ont été étudiées ailleurs28, mais l'on ne peut que suivre Pierre Daviault quand il parle du « niveau de déchéance [auquel] finit par tomber le français de nos traductions officielles [des] horreurs qui s'écrivaient vers le milieu du dix-neuvième siècle29. Le constat est en effet accablant : la décadence de la langue française et les méfaits de la traduction sont la cause de nombreux symptômes d'acculturation30, mal particulièrement répandu au Canada.




27 L'article 984 du Code civil, par exemple, où il est question de « considération » (de l'anglais consideration). [retour au texte]

28 Par exemple, dans un article de Jacques GOUIN, « La traduction au Canada de 1791 à 1867 », Meta (op.cit., note 16, supra), pp. 28-29, et par L. BAUDOUIN, op.cit., note 26, supra. [retour au texte]

29 Cité par Jacques GOUIN (cf. note 28, supra), p. 29. [retour au texte]

30 Cf. Jean DELISLE, « Projet d'histoire de la traduction et de l'interprétation au Canada », Meta (op. cit., note 16), p. 69; Jacques POISSON, « La traduction, facteur d'acculturation? », in La traduction, une profession (Actes du VIIIe congrès mondial de la Fédération internationale des traducteurs, Montréal, 1977, Conseil des traducteurs et interprètes du Canada, 1978, p. 281). [retour au texte]




Après avoir touché le fond de l'abîme et entamé une longue traversée du désert sous l'impulsion de traducteurs comme Antoine Gérin-Lajoie, Eugène-Philippe Dorion et Joseph-François Perrault qui entreprirent de nettoyer les écuries de Thémis, la langue juridique française, reprise en main, se redresse lentement. La réorganisation des bureaux de traduction de l'Assemblée législative, proposée par Antoine Gérin-Lajoie en 1854, permet d'améliorer considérablement la qualité des traductions juridiques. Avec la Confédération une étape importante est franchie : la traduction devient un service public et connaît son purgatoire jusqu'à notre époque, c'est-à-dire 1934, année décisive où est créé le Bureau des traductions. Ensuite, dans les années soixante, la langue française rebondit sous la poussée de la « Révolution tranquille », du Québec. La même année, en 1969, deux lois différentes, d'esprit et de portée, l'une à Ottawa et l'autre à Québec, revendiquent le droit à la différence dans l'égalité des deux langues officielles, libérant le flot d'un nationalisme linguistique porteur des espoirs d'une nation soumise à deux siècles d'un bilinguisme marqué au sceau d'un passé colonial évoquant une situation d'inégalité.

L'histoire de la traduction au Canada, depuis un quart de siècle environ, semble s'orienter dans le sens de l'illustration de la fonction suprême du langage, celle de son pouvoir fondateur (Emile Benvéniste). La traduction juridique a joué un rôle déterminant, voire exemplaire, dans cette évolution.

II.

La traduction juridique, facteur d'évolution linguistique et sociale

Au cours des vingt dernières années, l'activité traduisante a connu un développement inégalé dans l'Histoire. Nulle part ailleurs qu'au Canada elle ne s'est manifestée avec autant de vigueur et d'ampleur, contribuant au redressement de la langue française au point que J.-P. Vinay a pu dire des traducteurs canadiens que leur « rôle dépasse /.../ de très loin celui du traducteur européen ou américain /.../; au Canada, ils sont responsables de l'évolution de la langue31 ».

On pourrait ajouter à cette remarque que la responsabilité du traducteur, plus particulièrement dans un contexte de bilinguisme actif anglais français, est très lourde puisqu'il lui faut chaque jour tantôt éviter l'anglicisme, tantôt refuser le calque ou l'emprunt, ne pas céder à la tentation de la paraphrase à laquelle invitent entre autres les textes juridiques et administratifs, tantôt recourir à la néologie pour trouver un équivalent dans la langue d'arrivée, ou à la rédaction pure et simple pour reformuler une idée de manière à respecter les contraintes syntaxiques et stylistiques propres à chaque langue. Pour ce faire, il doit tour à tour faire œuvre de philologue ou d'exégète, de grammairien, de terminologue, de rédacteur, outre la connaissance qu'il est censé avoir de la matière pour mener à bien l'opération traduisante. Le volume des textes traduits au Canada32 ne cesse de croître, tant dans le secteur public que dans le secteur privé. On assiste même, au Québec, à un phénomène de « refrancisation »33 de la langue les mots anglais sont rejetés de la langue française, grâce, le plus souvent, au crible de la traduction. En outre, le vocabulaire politique du Québec se transforme peu à peu en celui d'un État de langue et de culture françaises; le terme « national », par exemple, est souvent associé à des institutions aussi considérables que peut l'être une Assemblée34.




31 « La traduction, une profession », in La Traduction, une profession (op. cit., note 30, supra), p. 22. [retour au texte]

32 Par Canada, il faut entendre ici le Bureau (fédéral) des traductions et, plus généralement, le gouvernement et l'Administration fédéraux. Sur le Bureau des traductions, voir Fikri MÉLEKA : « Le Bureau des traductions (1934-1977) », Meta, XXII, 1, pp. 57 et suiv. Si le volume de la traduction effectuée dans les services publics est bien connu, il est plus difficile d'évaluer celui des traductions du secteur privé, sauf rares exceptions. [retour au texte]

33 Jean DARBELNET, « L'évolution du français au Québec au cours des vingt dernières années », Meta, XX, 1, pp. 28-35. Plus récemment encore, les participants au colloque STQ-ACFQ (Société des traducteurs du Québec — Association des conseils en francisation du Québec) soulignaient l'importance de la traduction comme outil de francisation. [retour au texte]

34 Jean DARBELNET, ibid., p. 32. [retour au texte]




Cette refrancisation, on la doit non plus à quelques grands seigneurs de la traduction — comme aux XVIIIe et XIXe siècles —, mais à un bataillon de traducteurs professionnels35. Si le rôle de la traduction dans l'évolution d'une langue n'est guère contestable historiquement36, il semble bien qu'au Québec et, dans une certaine mesure, au Canada37, la traduction a en outre favorisé l'enrichissement de la langue française et contribué à la libérer progressivement de la tutelle où l'anglais l'avait enfermée.

L'État, dans cette évolution, a joué un tel rôle que l'on peut dire que son intervention a été décisive.

1. Le rôle de l'État, planificateur linguistique

Des origines de la Nouvelle-France à la Charte de la langue française38 (et au projet fédéral controversé de Charte canadienne des droits et libertés), l'intervention des pouvoirs publics en matière linguistique suit une courbe ascendante dont la linéarité, souvent perturbée, reflète l'alternance des rémissions et des crises. Il est très rare qu'un peuple ne s'identifie pas à la langue qu'il parle et n'en fasse pas une question d'honneur national sur laquelle il est peu disposé à faire des concessions. L'Histoire montre que les grands conquérants avaient compris cette vérité première qui n'échappa pas non plus aux Britanniques au lendemain de la Conquête. Sans doute jugèrent ils plus sage de se contenter d'imposer dans un premier temps, après bien des hésitations39, lois et institutions britanniques, mais non leurs lois et coutumes « civiles », et de suivre plutôt les pensées de Benjamin Franklin : « D'ici moins d'un demi-siècle, en raison de la masse d'Anglais qui s'installeront autour d'eux et au milieu d'eux, ils sont destinés à se mêler et à s'incorporer à notre peuple, à la fois quant à la langue et quant aux moeurs...40 » (nous soulignons). L'Histoire inflige de cinglants démentis aux prophètes imprudents qui sous-estiment la sensibilité linguistique des descendants de Malherbe et de l'Académie française!




35 Au Québec seulement, la Société des traducteurs du Québec regroupe quelque 1 500 membres. On estime à plus du double le chiffre réel des traducteurs en exercice au Québec. [retour au texte]

36 Sur cette question, voir Jean DARBELNET, ibid., et Georges KASSAÏ, « Traduction et néologie », Meta, vol. 26, n° 1, pp. 130 et suiv. [retour au texte]

37 Cf. note 32, supra. [retour au texte]

38 Cf. note 13, supra. [retour au texte]

39 Voir en particulier : Robert LACOUR GAYET, op. cit., chap. 13 « Les hésitations des vainqueurs », et André MOREL, op. cit. [retour au texte]

40 Cité par Robert LACOUR GAYET, ibid., p. 210. [retour au texte]




Toutefois, la volonté populaire n'est pas toujours suffisante pour s'imposer à celle des vainqueurs d'un conflit militaire, et l'histoire du Canada, riche en conflits de nature linguistique41, en est la preuve : de caractère essentiellement privé, puis parapublic depuis deux cents ans et quelques, la défense et l'illustration de la langue française, longtemps réservées aux traducteurs, sont devenues une affaire d'État, et même un conflit d'états puisque deux gouvernements, celui du fédéral et celui du Québec, tels deux preux chevaliers se disputant le privilège de défendre les couleurs de la dame de leurs pensées, surenchérissent à coups de textes législatifs et réglementaires et de décisions judiciaires dans la bataille pour le pouvoir linguistique42.

C'est à 1867 que remonte véritablement et officiellement l'usage facultatif ou obligatoire de la langue française ou de la langue anglaise :

« Dans les chambres du Parlement du Canada et les chambres de la Législature de Québec, l'usage de la langue française ou de la langue anglaise, dans les débats, sera facultatif; mais, dans la rédaction des registres, procès-verbaux et journaux respectifs de ces chambres, l'usage de ces deux langues sera obligatoire. En outre, dans toute plaidoirie ou pièce de procédure devant les tribunaux du Canada établis sous l'autorité du présent acte, ou émanant de ces tribunaux, et devant les tribunaux de Québec, ou émanant de ces derniers, il pourra être fait usage de l'une ou l'autre de ces langues.

Les lois du Parlement du Canada et de la Législature de Québec devront être imprimées et publiées dans ces deux langues43 ».

Désormais, la question linguistique échappe aux intérêts particuliers pour devenir l'affaire de l'État, d'intérêt public. Peu à peu, le contrôle de la traduction et de la qualité linguistique est assumé par les pouvoirs publics au terme d'un long cheminement qui part de Cugnet pour aboutir à la Charte de la langue française44. Cette évolution, moins étonnante qu'il n'y paraît, est conforme à la logique et à l'ordre des choses : ayant accompli leur mission rédemptrice et atteint leur objectif de redressement de la langue française, les traducteurs, dès lors que les pouvoirs publics appuient de plus en plus souvent l'initiative privée quand ils ne la relaient pas purement et simplement, peuvent passer le flambeau à l'État et à ses organismes administratifs, modernes Cerbères chargés de veiller aux intérêts linguistiques communs, comme au Québec par exemple45. La tâche des traducteurs canadiens, qu'ils traduisent vers le français ou vers l'anglais46, n'en est pas terminée pour autant : ils doivent continuer à oeuvrer aussi efficacement et discrètement que par le passé pour surveiller, maintenir et renforcer la qualité toujours fragile de la langue qu'ils se sont engagés à servir.




41 Dont on aura un aperçu dans le recueil compilé par le juge en chef de la Cour supérieure du Québec, Jules Deschénes, Ainsi parlèrent les tribunaux... Conflits linguistiques au Canada 1968-1980, Montréal, Wilson & Lafleur, 1981, 502 p. [retour au texte]

42 Aux termes de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, la délicate question de l'éducation, donc de la langue d'éducation, relève strictement des pouvoirs exclusifs des législatures provinciales (art. 93) sous réserve d'un certain nombre de dispositions, dont l'exception prévue au paragraphe (3). L'article 93 est à rapprocher de l'article 91, et plus particulièrement de 91.1 où est prévue la question de « l'emploi de l'anglais ou du français ». [retour au texte]

43 Art. 133 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique. À ce sujet, il est opportun de citer comme texte de référence le célèbre arrêt Blaikie et autres c. Procureur général de la province de Québec et Procureur général du Canada, (1978) C.S. 37, qui éclaire le problème constitutionnel que pose l'usage des langues officielles au Canada et dans les provinces, le Québec en l'espèce, ainsi que les différents appels qui s'ensuivirent : Procureur général du Québec c. Blaikie, (1978) C.A. 351. [retour au texte]

44 Sur cette importante question, voir l'étude de Jean Claude CORBEIL, L'aménagement linguistique du Québec, Montréal, Guérin, coll. « Langue et société », n° 3, 1980, 154 p. [retour au texte]

45 Où l'évolution législative, au cours de la dernière décennie (1969-1977), témoigne d'une volonté politique bien arrêtée de « favoriser l'usage d'un français de qualité comme langue commune des Québécois » (J.-C. CORBEIL, op. cit., p. 111). [retour au texte]

46 Le phénomène de refrancisation du Québec évoqué plus haut a pour corollaire un regain d'activité traduisante vers l'anglais. La traduction en anglais des lois et du Code civil du Québec en est une excellente illustration : en proposant une traduction anglaise de qualité, on valorise par le fait même la langue française, les institutions et régimes juridiques qu'elle exprime. [retour au texte]




L'action combinée des traducteurs et des pouvoirs publics, au fédéral comme dans la province de Québec, par le biais de la traduction juridique — secteur problématique dans le contexte du Canada, dont il ne faudrait pas sous-estimer l'impact depuis une douzaine d'années47 —, entraîne d'importantes conséquences sur le plan social. Nous pouvons avancer que la traduction juridique, par les fonctions qu'elle a été amenée à remplir dans cette situation, unique en son genre semble-t-il, a contribué à l'amélioration de la qualité de la langue juridique française au Canada, dont le rayonnement dans certains secteurs s'étend à toute la francophonie.

2. Les fonctions sociales de la traduction juridique au Canada

Outre les fonctions généralement reconnues à la traduction en général, entre autres celles de communication, d'information et de développement de l'écrit, la traduction juridique a exercé trois fonctions supérieures au Canada. Ce sont les fonctions éducatrice et normative et la fonction créatrice, la plus dynamique.

A. Fonctions éducatrice et normative

Il est malaisé de dissocier la fonction éducatrice de la fonction normative tant elles sont étroitement imbriquées l'une dans l'autre. D'ailleurs, quel autre but qu'éducateur la norme viserait-elle puisque tout acte contre le droit est illicite et qu'en outre le droit est « un système de normes qui règlent la conduite d'êtres humains48 ».

Éducatrice, la traduction juridique l'est du seul fait du caractère public de la loi, du règlement et des décisions judiciaires. Véhicules de l'action et de la volonté des plus hautes instances de l'État, ces moyens d'expression traduisent nécessairement un souci d'éducation par le biais de la norme, de ce qu'il faut faire ou non. La qualité linguistique des textes proposés au public avant la conquête ne peut-être mise en doute, ainsi que nous l'avons déjà souligné, encore que l'on puisse argumenter sur le sens à donner au mot « qualité » et que le Code Napoléon (1804) tant loué pour la clarté, la logique d'exposition et la qualité de sa langue, ne soit pas exempt de reproches49. La consultation des textes officiels antérieurs à 1760 est néanmoins rassurante à cet égard : ils sont d'une tenue exemplaire.




47 Les premiers traducteurs « officiels » du Canada travaillaient presque exclusivement dans le domaine juridique, comme il a été dit plus haut. Cette activité s'est poursuivie fort avant dans notre siècle avant de céder du terrain devant la poussée des secteurs commercial, technique et scientifique, puis de faire un retour en force depuis la Loi sur les langues officielles (1969). [retour au texte]

48 Voir sur ce point Hans KELSEN, Théorie pure du droit (traduction française de la 2e éd. de Reine Rechtslehre), Paris, Dalloz, 1962, p. 6, et sur la norme en général, pp. 4 à 32. [retour au texte]

49 Cf. Roger NERSON, « Exercices de vocabulaire », in Mélanges offerts à Monsieur le professeur Pierre Voirin, Paris, L.G.D.J., 1967, pp. 604 à 606. [retour au texte]




À partir de 1760 et de la traduction en français des proclamations, le processus de détérioration de la norme française fut très rapide. Comment, par exemple, extirper de l'usage des termes aussi courants que « acte » (au lieu de loi), « amender » (au lieu de modifier), « à l'effet que » (calque de l'anglais to the effect that) ou « en force » (= en vigueur) quand ils pullulent dans tous les textes officiels, souvent en exergue50...

Il est de bon ton de se gausser de la manière dont les lois sont rédigées, pour ne rien dire des contrats, dans la plupart des pays : les fabliaux, la littérature universelle abondent en exemples (voir infra, l'étude d'A.-F. Bisson). Cette tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Nul système n'est à l'abri de ce genre de critiques. Il reste que l'on a trop tendance à oublier de balayer devant sa porte et de battre sa coulpe, car rien ni personne n'a jamais obligé le traducteur, le légiste, le juge, ni l'avocat à s'inspirer du style et de la forme de rédaction en usage chez les Anglais, si ce n'est la force de l'habitude, un certain confort intellectuel (la facilité?), ou simplement l'indifférence. Un peu tout cela sans doute. Il reste que l'opinion que chaque communauté linguistique se fait du système de l'autre est bien piètre. D'un côté, François-Xavier Garneau, parmi tant d'autres :

« Le roi /.../ abolit les lois françaises, si précises, si claires, si sages, et y substitua les lois anglaises, amas confus d'actes du parlement et de décisions judiciaires, dont la justice n'a pu encore se débarrasser en Angleterre, malgré les efforts de ses plus grands jurisconsultes51 ».

Tout au contraire, Amury Girod, par exemple, voit dans le « Code criminel anglais /.../ celui de la province et malgré ses défauts je le préfère de beaucoup au code criminel français...52 ».

De l'autre côté, parmi les nombreux témoins anglophones, Francis Masères vante les lois criminelles anglaises53.

Pour lente qu'ait été la transformation, elle n'en est pas moins remarquable : la qualité de la traduction juridique, tant décriée depuis près de 150 ans54, s'est considérablement améliorée au cours des vingt dernières années, et, de façon spectaculaire, ces dernières années, non seulement dans le sens de l'exactitude et de la correction qui, après tout, n'étaient pas aussi faibles que certains le pensent55, mais encore sur les plans de la forme et du style56, et cette remarque ne concerne pas uniquement les lois et règlements, elle vaut également pour les décisions judiciaires, notamment les arrêts de la Cour suprême, dont la qualité de la traduction française se rapproche petit à petit de celle des lois, lesquelles avaient pris quelque avance sous l'impulsion d'une équipe de jurilinguistes à la fois dynamiques et d'une très haute compétence. La norme a changé : la référence obligatoire est non plus l'anglais, mais le français. Normative, car désormais la terminologie appropriée est souvent arrêtée avant même l'opération de traduction, la traduction juridique est également éducatrice, au sens didactique. La lecture des textes juridiques d'intérêt public doit satisfaire aux deux besoins d'information et de formation du public et non lui donner le mauvais exemple d'une langue truffée de calques, solécismes et non-sens, obscure à force de maladresses et de recours au jargon. En outre, ces textes ne sont pas uniquement destinés au grand public; juges, avocats, notaires (common lawyers également) et juristes de tous bords sont les principaux utilisateurs du langage du droit, mais aussi et surtout les premiers diffuseurs de la norme et de la terminologie juridiques, quel qu'en soit le degré de qualité et de correction.




50 Par exemple : (8 avril 1801) Acte pour expliquer et amender la loi concernant les testaments..., 41 Geo. III, chap. 4; (28 juil. 1847) Acte pour /.../ établir de meilleures dispositions pour limiter les actions dans le Bas-Canada, 10-11 Vict., chap. 11 ; (18 déc. 1854) Acte pour l'abolition des droits et devoirs féodaux dans le Bas-Canada, 18 Vict., chap. 3; (1873) Acte pour amender l'Acte concernant les offenses contre la personne, 36 Vict., S. Can., chap. 50, etc. [retour au texte]

51 Op. cit., p. 16. [retour au texte]

52 Cité dans le recueil compilé par Jacques BOUCHER et André MOREL, De l'ordonnance criminelle au Code pénal. Textes et documents d'histoire du droit québécois, la librairie de l'Université de Montréal, 1975-1976, p. 11. [retour au texte]

53 Ibid., pp. 7 à 9. Voir également l'opinion de Maximilien Bibaud, pp. 93-94. [retour au texte]

54 Voir entre autres Maximilien BIBAUD, op. cit., p. 94. [retour au texte]

55 La traduction de l'AANB et du Code criminel, pour ne citer que deux exemples célèbres, qui nous paraissent à l'heure actuelle lourdes et maladroites, passaient pour excellentes de leur temps. Il faut replacer la traduction dans son contexte historique, mais également linguistique et politique : les traducteurs d'alors n'avaient pas toujours l'oreille des politiques. On connaît l'exemple célèbre de Dominion qu'Eugène-Philippe Dorion avait traduit par « puissance »... sur les instances de Georges-Étienne Cartier. Le cas de ces deux textes canadiens fondamentaux est exemplaire :traduits en français selon les canons de l'heure, ils ébranleraient les bases du système juridique canadien! [retour au texte]

56 Voir à ce sujet l'article de J.-C. GÉMAR, note 7, supra, pp. 39 à 41. [retour au texte]




Il est enfin une troisième fonction qui découle, presque logiquement serait-on tenté de dire, des précédentes, c'est la fonction créatrice que l'on doit directement à la traduction juridique et au contexte canadien qui ont permis l'épanouissement d'une jurilinguistique.

B. La fonction créatrice, fonction supérieure de la traduction juridique

Comment, de l'opération de traduction, fut-elle juridique, en est on arrivé, au Canada, à engendrer une discipline entièrement nouvelle, autonome, que l'on désigne sous le nom de « jurilinguistique », c'est-à-dire, étymologiquement : linguistique du droit? Que recouvre ce terme?

Essentiellement, la jurilinguistique a pour objet principal l'étude linguistique du langage du droit sous ses divers aspects et dans ses différentes manifestations, afin de dégager les moyens, de définir les techniques propres à en améliorer la qualité, par exemple aux fins de traduction, rédaction, terminologie, lexicographie, etc. selon le type de besoin considéré. C'est dire que le jurilinguiste s'intéresse tout particulièrement aux questions d'ordre sémantique, syntaxique et stylistique de l'écrit juridique. Outre l'enseignement, ses applications sont variées puisque, selon l'orientation envisagée, elle peut répondre à des besoins ponctuels, par exemple l'établissement d'une nomenclature, son traitement terminologique ou lexicographique, unilingue, bilingue ou multilingue. À cet égard, elle peut s'appliquer stricto sensu à un aspect particulier de l'expression du droit, comme le contrat ou encore la loi, par exemple, ainsi que le font les groupes de jurilinguistes qui, à Ottawa, à Québec et à Moncton travaillent à l'élaboration de la loi, à son expression idéale, quoique à des fins et dans des contextes différent57.

La méthode de la jurilinguistique est celle des sciences sociales, car elle ressortit essentiellement à la linguistique, notamment à la sociolinguistique, tout en s'inspirant notablement de la démarche philologique dans ses objectifs diachroniques, ainsi que de l'ethnologie et de l'anthropologie, sans négliger les immenses possibilités de l'informatique. Toutefois, comme pour toute discipline relevant des sciences sociales, la méthode varie en fonction de l'objet de l'étude et des applications éventuelles. C'est ainsi qu'en rédaction législative la démarche sera très différente de celle qui vise à établir une nomenclature, à rédiger un article de dictionnaire, à dégager le vocabulaire fondamental d'une langue de spécialité, ou encore à définir certaines fonctions spécifiques du langage du droit.




57 Voir infra le rapport présenté par Alexandre COVACS, du groupe de jurilinguistique d'Ottawa, ainsi que les articles de Michel SPARER et de Wallace SCHWAB, jurilinguistes oeuvrant à Québec, et de Michel BASTARACHE et David REED, de Moncton. [retour au texte]




Ces constatations se fondent sur une hypothèse de base, prolégomènes à une théorie sociolinguistique de la traduction juridique en milieu bilingue58. Cette hypothèse s'articule autour des trois observations suivantes :

  1. Deux langues — et deux systèmes juridiques — sont mis en contact : les conditions nécessaires à la formation du bilinguisme sont réunies.

  2. Une des deux langues finit par exercer une nette prépondérance sur l'autre, ce qui entraîne l'imposition du système juridique. C'est la phase critique et suffisante qui précède, en principe, l'assimilation : tout peut arriver.

  3. L'inconnue est le facteur psychologique, soit la volonté de survie, la capacité de résistance de la population dominée. Si cette volonté l'emporte, elle peut finir par inspirer l'action des pouvoirs publics qui prennent le relais. C'est le stade du ressaisissement : tout redevient possible.

Une telle conjonction, lorsqu'elle se présente dans les conditions que le Canada a connues depuis 1760, peut conduire à bouleverser totalement les données linguistiques de départ, dans un sens comme dans l'autre. Avant la Révolution tranquille on pouvait encore craindre le pire. C'est la nécessité et non le hasard qui a infléchi le cours des choses, ou du moins accéléré le processus. Apprentis sorciers placés devant le miroir de l'Histoire qui réfléchissait deux cents ans de vains efforts, les traducteurs juridiques, désormais appuyés par les pouvoirs publics, se sont assuré le concours des juristes et ont inspiré l'action des politiques, lesquels les ont relayés. Les résultats? Les divers travaux entrepris à partir des problèmes que pose la traduction juridique, noeud gordien de la traduction agissant à la fois comme révélateur et repoussoir — l'exemple à ne pas suivre —, ont engendré de brillantes réussites à Ottawa, en traduction et en rédaction législatives59 notamment, au Québec, en rédaction législatives60, en terminologie et en lexicographie juridiques, et au Nouveau-Brunswick, en particulier à la Faculté de droit de Moncton61. D'autres travaux sont en cours, entre autres ceux du Comité jurilinguistique du Centre de droit privé et comparé de l'Université McGill, à Montréal, qui a pour mandat de préparer un lexique juridique bilingue et un dictionnaire de droit privé québécois.

Ces différents travaux placent le Canada et le Québec à la pointe de la recherche en jurilinguistique tant bilingue qu'unilingue. C'est là une des retombées, et non des moindres, des fonctions que peut-être appelée à jouer la traduction juridique en milieu bilingue.




58 Pour l'instant cette hypothèse ne vaut que pour le Canada et demanderait à être vérifiée dans d'autres situations comparables. [retour au texte]

59 Voir note 57, supra. [retour au texte]

60 La remarquable étude de MM. SPARER et SCHWAB (Rédaction des lois — Rendez vous du droit et de la culture), Québec, Conseil de la langue française, 1980, 349 p.) en fait foi. [retour au texte]

61 Où l'on a entrepris de traduire le vocabulaire de la Common law en français. Le volume 1 du Vocabulaire bilingue de la common law (droit des biens / procédure civile) est paru. Cf. infra l'étude de MM. BASTARACHE et REED. [retour au texte]




CONCLUSION

Peu à peu, d'une situation où la traduction, par suite d'un accident historique, constituait l'essentiel de l'activité culturelle et littéraire, où le secteur des affaires et le monde du droit passaient obligatoirement par les traducteurs pour rejoindre le public francophone — et parfois anglophone comme au Québec —, conditions faisant de la langue française un moyen d'expression servile au service d'une pensée, d'une culture et même d'un système juridique qui lui étaient étrangers, le Canada francophone, mais au premier chef le Québec, par réaction d'orgueil nationaliste relayée par une volonté politique bien décidée à jouer à fond le jeu de la francisation, sont en train de combler le formidable handicap imposé par deux cents ans d'histoire, de s'affranchir de la tutelle coloniale instaurée par une des grandes langues de civilisation et de recréer, du moins au Québec pour le moment, les conditions linguistiques propices à l'épanouissement d'une culture française originale.

La traduction en somme, au lieu d'avoir contribué à abâtardir, à appauvrir le français, hypothèse fondée sur le contexte sociolinguistique défavorable d'une Amérique du Nord très majoritairement anglophone, aurait fait jouer le réflexe salutaire qui allait rendre possible la défense, puis l'illustration de la langue française, lui insufflant même au passage une vigueur et une fraîcheur remarquables62. La traduction juridique a joué dans cette transformation un rôle de premier plan, car la place du droit en Amérique du Nord dépasse de loin celle qu'il occupe dans d'autres parties du monde. Cette renaissance d'une langue, n'est-ce pas là une manifestation des fonctions les plus nobles de la traduction, une de ses réussites les plus remarquables et, finalement, la fonction de la traduction, celle qui, pour Heidegger, est « une bénédiction pour les peuples63 »?




62 Grâce en grande partie aux efforts de normalisation entrepris notamment par des organismes publics comme l'Office de la langue française et à l'action dynamique et efficace d'une association comme la Société des traducteurs du Québec. [retour au texte]

63 Questions 1, Prologue de l'auteur (1937), Paris, Gallimard, 1968, pp. 10 et 11. [retour au texte]




Le discours du pouvoir absolu :
un témoignage littéraire



par Miguel OLIVERA




Ancien professeur de littérature et de linguistique dans le système universitaire argentin, traducteur émérite, Miguel OLIVERA est actuellement traducteur dans une agence spécialisée des Nations unies, l'Organisation de l'Aviation Civile Internationale (O.A.C.I.), à Montréal.






ABSTRACT



A successful novel by the Paraguayan writer A. Roa Bastos, entitled I, the Supreme, bears witness to the authoritarian way of thinking and language. A real life hero, Dr. Francia, who was the supreme ruler of Paraguay through the first hall of the 19th century, acts as protagonist narrator and speaks and writes autobiographically during his last days of life and government. In fact, the novel is a long and dense monologue on the political and philosophical issues of absolute power. White recognizing the complexity of different levels of analysis, the present article points out the main features of the personage emphasized by Roa Bastos as characteristic of dictatorship and mainly his megalomaniac identification of himself with State, Government and Justice. Finally, some remarks about the French version of the novel show the difficulties surmounted by the translator because of baroque style and sarcastic puns attributed to the ingenious protagonist.






Acclamé par la critique comme un des grands romans de la narrative latino-américaine contemporaine, Moi, le Suprême (1974)1 du Paraguayen Augusto Roa Bastos, illustre à la perfection la complexité des problèmes qui hantent l'écrivain d'aujourd'hui. Nous ne voulons que signaler quelques-uns de ces problèmes, dont il faut tenir compte pour mieux apprécier la valeur de témoignage du protagoniste sur le discours autoritaire.

1.

Les rapports entre l'oeuvre littéraire et la réalité socio-historique

Le vieux débat sur la notion aristotélicienne de l'art comme mimesis pose des difficultés additionnelles dans le cas du roman historique. On peut envisager au moins deux aspects d'importance pour notre étude :

  1. le jugement sur la figure historique du Dr. José Gaspar Rodriguez de Francia, dictateur du Paraguay (1814-1840), ainsi que sur les événements dont il fut le protagoniste;

  2. la possibilité d'établir une relation d'homologie entre la structure narrative du roman et la structure sociale du Paraguay au moment historique où se déroule le processus de décolonisation.

2.

L'engagement de l'écrivain contemporain, dans sa double condition de citoyen et d'intellectuel

Ici, il y a aussi deux aspects à signaler :

  1. l'attitude de Roa Bastos, exilé depuis longtemps, face à son peuple et aux événements politiques du Paraguay contemporain;

  2. ses choix esthétiques et idéologiques à propos des tendances les plus récentes de la théorie littéraire.

Enfin, il faut signaler que notre choix d'un roman comme document témoin pour aborder le sujet du discours du pouvoir absolu n'est pas si arbitraire qu'on pourrait le penser. En effet, n'importe quel document authentique émis par un autocrate au cours de l'histoire ou dans le monde actuel suffirait à fournir maints exemples. Mais — comme l'a notamment proclamé Lucien Goldmann parmi les adeptes de la méthode socio-critique en littérature — l'oeuvre littéraire réussie est le foyer où convergent d'une façon exemplaire les tendances dominantes de la culture et de l'idéologie de son temps. Moi, le Suprême devient, pour ainsi dire, le paradigme du discours autoritaire de notre époque.




1 Augusto ROA BASTOS, Moi, le Suprême. Traduit de l'espagnol paraguayen par Antoine Berman, Paris, Pierre Belfond, 1977. (Colt. Le Livre de Poche, n° 5301). Les références renvoient à cette édition. [retour au texte]




Le Dictateur Suprême

Pourquoi donc un personnage du XIXe siècle? Le sujet du dictateur est l'un des plus courants de la littérature latino-américaine contemporaine. Mais, inspirés par la réalité ou carrément imaginaires, la plupart de ces « sinistres héros » peuplent le XXe siècle. La raison qui a sans doute guidé le choix du romancier est l'identification du Dr. Francia avec l'indépendance de son pays et la vénération dont il est encore l'objet au Paraguay.

L'invasion napoléonienne en Espagne déchaîna les mouvements de libération des colonies américaines, et ce fut cet avocat et prêtre d'ordres mineurs, âgé de 54 ans, qui surgit comme l'homme fort de la révolution à Asunciôn. En se faisant élire « consul » en 1811, ce jacobin d'une érudition remarquable prit les rênes du gouvernement et instaura trois ans plus tard un régime autocratique nationaliste qu'il contrôla jusqu'à sa mort. Harcelé par la convoitise concurrente de l'Empire britannique et des nouvelles élites créoles du Brésil et de Buenos Aires, le Paraguay s'est farouchement défendu de l'un et des autres et a réussi à mettre sur pied une industrie artisanale grâce à laquelle il est devenu en quelques décennies le pays le plus développé de l'Amérique latine. Ces événements ont laissé des traces profondes dans la mémoire du peuple paraguayen, et il n'est pas étonnant que le Dr. Francia y soit vénéré comme le Père Fondateur de la Patrie. Par contre, l'histoire libérale s'est vite rangée du côté de ses adversaires, en faisant de lui un despote xénophobe et sanguinaire.

Quel est le point de vue du romancier? Il ne veut pas prendre parti, mais faire revivre le héros dans toutes ses contradictions. Il s'engage donc à recréer le discours qui aurait dû être celui du Dr. Francia, un véritable déluge de paroles, de dictées, de mémoires écrites, d'hallucinations, de prophéties. Et le romancier y ajoute des documents, des commentaires, des témoignages, pour que son roman devienne ainsi une contre-histoire. C'est-à-dire, une réfutation aussi bien qu'une démystification.

Un personnage tellement controversé ne saurait être rendu en bloc par l'auteur. Celui-ci assume donc modestement le rôle de « compilateur » et réserve à ses lecteurs la tâche de ramasser les morceaux et parvenir à bâtir le portrait du dictateur. Évoqué dans ses derniers jours, l'octogénaire est obsédé par le terme de sa vie et de son pouvoir. En même temps qu'il essaie de maintenir le contrôle rigoureux qu'il a su exercer sur les moindres détails de l'administration publique, il se livre à des réflexions sur les limites de la puissance humaine, en se souvenant des épisodes remarquables de sa carrière politique. Après trois décennies de gouvernement absolutiste, le dictateur est devenu pour tout le monde une espèce de monstre mythique. Seule sa propre conscience est capable de discerner les traits d'humanité dans son comportement, grâce à un dédoublement de la personnalité. MOI est l'individu, LUI est l'homme public. Mais dans la plupart des cas, le personnage ne distingue pas très bien les deux facettes et parle de lui-même comme LUI/MOI.

La structure narrative

Les événements d'un demi-siècle se précipitent en foule dans la conscience, tantôt lucide, tantôt dérangée, du moribond. Trois types de discours émis par le protagoniste s'entremêlent d'une façon apparemment chaotique, mais régie sans doute par les périodes de raison ou de délire, de volonté d'agir ou de spéculation, de souvenance ou de prédiction. Il y a d'abord la parole adressée à son secrétaire Patiño, auquel il dicte et commande, ou qu'il interroge et réprimande. Puis, il y a la production écrite, dont on peut distinguer la teneur selon qu'il s'agit d'un document officiel dicté par le gouvernement (circulaires, arrêtés, missives, proclamations, bans, etc.) ou bien de manifestations du MOI, minutieusement recueillies dans des cahiers privés. D'autres extraits de discours étrangers au protagoniste entrecoupent le récit : les rapports de Patiño et d'autres serviteurs, les dialogues du dictateur avec quelques personnages (notamment avec son chien, qui devient à la fin une sorte de conscience autocritique), l'affleurement de certains mythes aborigènes, les parodies et les allusions littéraires, etc. Enfin, en dehors du récit, les notes du compilateur nous rappellent que les limites du vrai et du vraisemblable sont toujours imprécises.

On peut se demander à quoi sert ce dérèglement structural du roman. S'agit-il d'une technique narrative audacieuse, par laquelle Roa Bastos se présente comme un auteur à la page? Bien sûr, dans un certain sens, mais non parce que ce soit l'objectif principal du romancier. On va revenir sur la question, mais pour l'instant il suffira de signaler que la forme du roman a été sollicitée par la nature du sujet. En effet, on a déjà vu que dans le plan individuel l'incohérence du récit peut bien se justifier comme expression de la conscience déréglée d'un moribond. Mais un certain rapport d'homologie peut plutôt s'établir entre le caractère totalitaire du discours narratif et l'organisation autocratique imposée au Paraguay par son Dictateur Suprême.

Discours presque monolithique du protagoniste, dans lequel sont englouties les voix des autres personnages, où l'histoire, le présent et le futur sont sous l'œil vigilant du Suprême. Impossibilité de distinguer le vrai du faux, quand toute opinion doit céder aux instances du pouvoir, au risque de se faire taire par la violence au moindre écart. Face à l'autorité pressante du vieux dictateur charismatique, la flatterie servile devient la seule alternative admissible. Et c'est seulement la veille de sa mort que certains textes rédigés par des jeunes écoliers annoncent timidement l'avènement d'une pensée plus critique.

L'engagement idéologique

L'actualité du sujet est étonnante. Il faut signaler d'abord que le personnage du dictateur réapparaît, sous différents aspects, dans nombre d'oeuvres littéraires latino-américaines des dernières décennies. Sauf que, dans ce cas, la figure historique du Dr. Francia ne partage pas les traits les plus caractéristiques des hommes forts qui se sont emparés du pouvoir. Il est un magistrat, non un homme de guerre. Il est cultivé, même érudit et scientiste, avec ses élans de magicien. Il est extrêmement soucieux de justifier ses actions les plus arbitraires par des arguments politiques et juridiques. Il se vante d'agir toujours suivant des règles de conduite d'une « inexorable rigueur ». Il est, en effet, austère, parcimonieux, frugal, jusqu'à l'obsession. Ce qui l'apparente aux dictateurs de tous les temps et de tous les pays sont sa mégalomanie et sa paranoïa. Mégalomanie qui lui permet de parler d'égal à égal avec les ombres des grands de la terre, de Confucius à Napoléon, en passant par Pascal, Franklin ou Robespierre, et de les appeler ses « compères ». Paranoïa qui l'oblige à être sur ses gardes et à se battre contre tout le monde, parce qu'il se sent toujours entouré d'ennemis.

En tant que Paraguayen, Roa Bastos admire et soupçonne à la fois son héros national. Il veut récupérer le révolutionnaire d'avant garde, le représentant du peuple, le défenseur de la souveraineté. Il déplore que la figure du Père Patriarcal soit revendiquée et maniée fallacieusement par les politiciens corrompus et les défenseurs du totalitarisme. Il ne cache pourtant pas les traits les plus odieux du Suprême : sa cruauté, son cynisme, son entêtement. Moi, le Suprême représente la culmination d'un long travail accompli dans l'exil, pour retrouver les valeurs profondes d'une société avilie par les dictatures et la démagogie.

En outre, le Dr. Francia était un idéologue progressiste: « l'unique dictateur latino-américain qui a réalisé dans la pratique le projet d'émancipation et d'autonomie après le passage de la colonie à l'indépendance, en allant au-delà des buts les plus ambitieux que s'assignaient les libérateurs militaires2 ».

C'est pour cette raison que Roa Bastos peut s'identifier avec son personnage et découvrir en lui les aspirations collectives du peuple paraguayen. Le narrateur s'exprime d'« une seule et unique voix qui imite, reproduit ou représente en une constellation chorale toutes les voix des interlocuteurs présumés ou apparents3 ».

Les règles du métier

C'est pour mieux assurer, sans doute, l'objectivité, l'authenticité et l'engagement politique de ce discours collectif qui transpire des paroles du Suprême, que le romancier a opté pour s'effacer derrière son rôle de compilateur. Mais il y a aussi un parti pris idéologique dans son choix : en contestant le droit de l'auteur à imposer ses points de vue privilégiés, il remet en question le concept de la propriété individuelle des biens intellectuels et artistiques. Élimination de l'auteur « bourgeois » au profit d'une prise de conscience collective face au passé et au présent, tâche qui revient aux lecteurs critiques dont on demande l'engagement. Élimination de l'auteur « artiste », d'autre part, accomplie grâce à une connaissance approfondie des méthodes et techniques de la nouvelle critique et de la nouvelle théorie littéraire, pour lesquelles le texte devient protagoniste du phénomène littéraire, il se rédige soi-même, pour ainsi dire, à l'aide d'un auteur-artisan et sans besoin d'une vedette de l'écriture.

« Le plus ardu pour le compilateur — a avoué Roa Bastos — a été la recherche du langage, de cet unique langage dans lequel pouvait s'exprimer le Suprême en tant que voix chorale unique et écriture polysémique; entendons le Suprême romanesque ou du roman, non le Suprême Dictateur de l'histoire réelle... La pertinence de ce langage... ne pouvait résulter que de la congruence avec le contexte d'une collectivité bilingue, ou qui possède une culture métisse et par conséquent syncrétique... Les transgressions de tout ordre, les extrapolations de sens, les "anachronismes nécessaires" que commet le discours narratif à l'encontre du discours historique établissent la distance entre les deux cohérences antithétiques. C'est dans cet espace que les font émerger les éléments d'invention et de fiction qui structurent le langage mythique et l'écriture mythographique du Suprême dans le roman. Il parle et écrit en un langage qui aurait pu être le langage — langue et parler — du Paraguay de ce temps-là, de la première moitié du XIXe siècle...4 ».




2 ROA BASTOS, « Réflexion auto-critique à propos de Moi, le Suprême, du point de vue sociolinguistique et idéologique. Condition du narrateur », dans le Colloque de Cerisy, Littérature latino-américaine d'aujourd'hui (Collection 10118). Union Générale d'Éditions, Paris, 1980, p. 148. [retour au texte]

3 Ibid., p. 141. [retour au texte]

4 Ibid., pp. 142-3. [retour au texte]




Le logos juridique du Dictateur Suprême

Vraisemblance du langage, vraisemblance aussi de la pensée... On va essayer de déceler, à partir de quelques exemples choisis, les idées et les méthodes politiques du juriste poussé par les circonstances à prendre les rênes d'un gouvernement révolutionnaire, et attrapé par la suite dans la toile d'araignée de son propre pouvoir absolu.

Il faudrait distinguer d'abord trois types de pouvoir :

  1. celui exercé par l'homme sur les autres individus (son ascendant);

  2. celui exercé par un magistrat comme pouvoir d'État (son autorité);

  3. celui acquis grâce à des facultés ou des connaissances exceptionnelles, par le savant (sa puissance).

L'ascendant du Suprême se traduit par des échanges asymétriques avec ses interlocuteurs : il commande, interroge, exige, reproche, attaque. L'autre est toujours sur la défensive, obligé de se justifier, de s'humilier, d'apaiser le dictateur. Celui-ci ne réclame pas l'admiration et le respect, il les accepte comme la conséquence naturelle de son ascendant reconnu par tout le monde.

Le traitement protocolaire employé par ses adjoints est souvent poussé jusqu'à la servilité, ce qui semble gêner quelquefois le républicain qui reste au fond de la conscience du magistrat : « Quand nous travaillons — il réprimande Patiño — je t'ai déjà ordonné mille et mille fois de ne pas employer tous ces "Votre Seigneurie", "Votre Éminence", "Votre Excellence", "VotreGrâce", toutes ces flatteries ridicules qui n'ont plus cours dans un État moderne. » (p. 22).

Avec les visiteurs étrangers, les rapports sont souvent difficiles, jamais de sympathie (sauf pour le général argentin Belgrano, un adversaire honnête et généreux). Les envoyés des pouvoirs siégeant au Brésil et en Argentine, ainsi que les savants ou les trafiquants européens qui ont peut-être agi pour le compte de leur gouvernement, attirent d'habitude les soupçons et le mépris du dictateur. Sa supériorité intellectuelle s'exprime par l'ironie et le sarcasme, et il ne manque pas l'occasion de ridiculiser ses interlocuteurs à coups de calembours, de farces ou de paradoxes. Par exemple, en discutant de la politique britannique avec le négociant anglais J. Robertson, il explose : « De manière, Monsieur le négrier, que lorsqu'il s'agit de la souveraineté du protectorat il y a souveraineté, mais que lorsqu'il s'agit de la souveraineté d'un pays libre et souverain comme le Paraguay, il n'y en a pas. Magnifique façon de protéger la libre décision des peuples! On les protège quand ils sont vassaux. On les opprime et on les exploite quand ils sont libres. » (p. 433).

L'autorité du Dictateur Suprême se manifeste par un double versant : sa théorie politique et sa pratique du gouvernement. Comme théoricien, il reproduit le discours républicain, et plus précisément jacobin, de la Révolution française de 1789. La source de l'autorité est la volonté du peuple souverain, dont le gouverneur est le serviteur : « Je suis entièrement disposé à servir le Gouvernement, le pays, la cause de sa souveraineté et de son indépendance... » (p. 222). D'autre part, il y avait la tradition des communes insurgées en Espagne et dans ses colonies américaines pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, qui a inspiré à quelques penseurs jésuites de l'époque la doctrine du retour de la souveraineté au Commun en cas de défaillance de la monarchie. La rébellion des « comuneros » à Asunciõn est souvent évoquée par le Suprême : « ... j'ai fondé une fois pour toutes la cause de notre régénération politique sur le système de la volonté générale... j'ai restauré le pouvoir du Commun dans les villes, dans les villages, dans les hameaux.. » (p. 46).

L'écroulement de l'Empire espagnol en Amérique a offert la possibilité de nouvelles nationalités. À l'imitation des États-Unis, la plupart des nouvelles élites au pouvoir ont essayé de mettre sur pied des régimes républicains, qui ont connu dès leur naissance beaucoup de malheurs. Les ambitions et les querelles ont interdit la formation d'une confédération de peuples libres, et le XIXe siècle a été, partout en Amérique latine, le royaume de l'anarchie, de la violence et du désordre. Le Dr. Francia a été un des premiers à signaler les dangers de la division et de la guerre civile : « Premier objectif : Instaurer la hiérarchie au sein de l'anarchique. » (p. 134). « Vous savez qu'on a voulu m'attacher aux autres provinces, où règnent les mauvais germes de l'anarchie et de la corruption. Ici, tout est ordre, subordination, paix. Le Paraguay jouit d'une aisance plus grande que n'importe quel de ces pays. Mais dès que l'on passe les frontières, le grondement du canon et le son de la discorde blessent les oreilles. Tout n'est là-bas que ruine et désolation; ici, tout est prospérité, ordre et bien-être. D'où vient cela? Du fait qu'il n'existe point d'homme en Amérique du Sud, hormis celui qui vous parle, capable de comprendre le caractère du peuple et de le diriger conformément à ses besoins et à ses aspirations. » (p. 420).

Ordre, subordination, paix : ce sont les mots clés du système autoritaire. Tout intérêt individuel doit être sacrifié à la prospérité et au bien-être collectif. Dans un pays arriéré, abattu par trois siècles de domination coloniale, de désorganisation et de gaspillage, le programme révolutionnaire semble promettre des miracles : nationalisation des ressources naturelles, production agraire intensifiée dans des « Fermes de la Patrie », création de manufactures, chantiers de travaux publics, armement des troupes, assainissement de l'administration de l'Église catholique. L'indépendance politique a jeté les fondations d'une société moderne et autonome. « Par ses propres efforts, le Paraguay a trouvé ses bases comme Patrie, République, Nation. » (p. 402).

Mais tout cela devait s'accomplir aux dépens des intérêts de la classe dirigeante, qui essaya de détourner le cours de la révolution en cherchant des alliances avec les puissances étrangères. Le Suprême est sorti vainqueur des troubles fomentés par ses adversaires de l'intérieur et les intérêts impérialistes grâce à l'appui des miséreux, des agriculteurs, des soldats, des artisans, des domestiques. Et ce peuple a accepté, en échange de sa prospérité et de son bien-être, de déléguer sa volonté souveraine à la discrétion du Père Patriarcal. « Ici — proclame celui-ci — la généralité du peuple s'incarne dans l'État. Ici, je peux affirmer à juste titre : l'État c'est moi, puisque le peuple a fait de moi son mandataire suprême. » (p. 230). Voilà le piège où le peuple est tombé : en aspirant à l'ordre et à la paix, il s'est vu obligé d'accepter aussi la subordination : « Vingt ans de paix, de respect et d'obéissance au Gouvernement suprême. » (p. 22).

Le régime républicain envisagé par le Dr. Francia est en théorie un système légal et égalitaire, en accord avec les principes de l'illustration : « J'ai promulgué des lois égales pour les pauvres et les riches. Je les ai fait respecter sans ménagements. Afin d'instituer de justes lois, j'ai supprimé d'injustes lois. Pour créer le Droit, j'ai suspendu des droits qui, pendant trois siècles, avaient toujours mal fonctionné dans ces colonies. J'ai liquidé l'impropriété de la propriété individuelle en la transformant en propriété collective, ce qui est le propre de la justice. J'en ai fini avec l'injuste domination, l'exploitation des autochtones par les créoles, chose la plus naturelle du monde, puisqu'ils avaient un droit de primogéniture sur les fils de la terre, ces orgueilleux sang-mêlés... L'égalité devant la loi est la chose la plus nécessaire. Seuls les vauriens croient que le bénéfice d'une faveur est cette faveur elle-même. Comprenez-le une fois pour toutes : le bénéfice de la loi est la loi elle-même. Elle n'est loi et bénéfice que lorsqu'elle vaut pour tous. » (pp. 57-8).

Mais comme l'équation LUI/MOI réduit toujours les intérêts du Gouvernement et ceux de l'État à la décision du Dr. Francia, la soumission du peuple aux intérêts suprêmes de l'État, louée comme une des grandes vertus du patriotisme, cache la servitude aux desseins de la volonté, personnelle du dictateur. Le culte de la personnalité finit par identifier homme, État et Gouvernement, trois facettes d'un seul organisme. Le médecin du Suprême, par exemple, lui annonce : « Le Gouvernement est très malade. » (p. 153). Et lui-même philosophe : « Le pays tout entier respire par les poumons de LUI/MOI. » (p. 156)... « Je dirais plutôt qu'un Pentagone de forces gouverne mon corps et l'État qui possède en moi son incarnation matérielle. Tête. Coeur. Ventre. Volonté. Mémoire. Telle est l'intégrale magistrature de mon organisme. » (p. 161). Et encore se moque-t-il : « Le Gouvernement Suprême exerce également son pouvoir sur ses intestins. » (p. 162).

Si le Karai Guasú (c'est-à-dire, le « Grand Patron », en guarani) n'est que la nature humaine du Gouvernement et de l'État, donc tous ceux qui osent s'opposer à ses desseins sont automatiquement des traîtres à la Patrie. Dans la pratique politique et juridique quotidienne, la théorie de la volonté générale devient simple justification des caprices d'un paranoïaque. Et tout le droit, mais surtout le droit criminel, est soumis aux errements d'une autorité arbitraire. Impulsions, vengeances, rancunes, dictent les fondements des jugements et des exécutions. La justice du Suprême est exemplaire, voire inexorable, il se réjouit du châtiment des « coupables ». Des confessions sont arrachées à coups de fouet dans la « Chambre de la Vérité », les exécutions ont lieu dans le jardin du palais, sous un oranger qui fait figure d'échafaud dans le discours du Suprême : « L'infâme traître à la Patrie, l'ex-brigadier Fulgencio Yegros, qui a eu ce qu'il méritait sous l'oranger, avec les autres membres de la conspiration. » (p. 50).

Les souvenirs de ces épisodes ne laissent aucun doute sur le caractère vindicatif de la justice criminelle du dictateur. Cela n'empêche pas qu'il essaie d'élaborer une théorie strictement préventive : « Je n'ai jamais été cruel par simple goût de la cruauté. Les atrocités ne sont pas atroces par leur atrocité... j'ai su observer le grand principe de la justice : éviter le crime au lieu de le châtier. Exécuter un coupable n'exige qu'un peloton ou un bourreau. Empêcher qu'il y ait des coupables, exige beaucoup de talent. Une rigueur implacable pour éviter la rigueur. Si, après ça, il y a encore un imbécile qui ose creuser sa fosse, eh bien, qu'il y aille. » (p. 531).

Enfin, c'est surtout le trait de la concentration du pouvoir, le plus contraire aux principes républicains, qui frappe comme le démenti brutal de la pratique sur la théorie. L'ineptie des fonctionnaires est le prétexte que le dictateur omniprésent trouve plausible pour accumuler toutes les fonctions du Gouvernement : « Dictateur Suprême, je dois être également et en même temps ministre de la Guerre, Commandant en Chef, Juge Suprême, Auditeur Militaire Suprême, Directeur de la Fabrique d'Armements... » (p. 490).

Quant à la puissance intellectuelle du héros, ses connaissances scientifiques, historiques et philosophiques et sa formidable habileté de polémiste lui octroyaient une dimension surnaturelle sur ses contemporains. Il n'est pas étonnant, donc, qu'il ait profité de ces avantages pour acquérir et retenir si longtemps le pouvoir politique. À la veille de sa mort, des problèmes d'autorité le préoccupent, tels que le mécanisme de succession et l'acheminement de la Nation sur la voie de l'indépendance. Mais il se pose surtout des conflits métaphysiques, tels que les limites de la puissance humaine. Des limites que lui imposent sa nature, l'impossibilité de dominer le hasard, la défaillance de sa mémoire, de sa volonté, de ses forces physiques : « Mes forces passent du Pouvoir Absolu à l'Impuissance Absolue. » (p. 562). Impuissance du souverain qui s'est laissé tromper par l'illusion d'avoir eu le contrôle total sur la vie et la mort de ses sujets, et qui finit par comprendre que, même s'il a réussi à beaucoup changer dans le monde, son oeuvre n'a été qu'un château de cartes : « Dans leur for intérieur, ils (les fonctionnaires vénaux qui lui succéderont) se moquent du vieux fou leurré par l'espoir de pouvoir gouverner le pays avec des mots, des ordres, rien que des mots, des ordres et des mots. » (p. 470).

La réflexion sur le pouvoir de la parole, de l'écriture, même du silence comme instruments du pouvoir, assume dans l'économie du roman une importance fondamentale. Et les mots de l'autorité sont, pour ainsi dire, le sujet central de la pensée politique du protagoniste à propos des méthodes du gouvernement. Par exemple, sur les rapports entre action, volonté et possibilité : « Je ne réalise que ce que j'ai vraiment ordonné. J'ordonne seulement ce que je domine vraiment. » (p. 47). Ou bien, à propos de la narration de l'histoire : « On écrit quand on ne peut plus agir. » (p. 65). Et encore, dans cet autre exemple où Roa Bastos plaisante sur lui même: « On ne peut pas écrire d'histoires avec le Pouvoir Absolu... Qui écrira ces livres?... Des compilateurs imbéciles d'écrits non moins imbéciles. Les paroles d'ordre et d'autorité — paroles au dessus des paroles — seront transformées en paroles de ruse et de mensonge. Paroles en dessous des paroles. » (pp. 42-3). Mais le protagoniste souligne surtout le rapport entre sa volonté d'agir et la réponse du peuple : « Je puis faire par les autres ce qu'ils ne peuvent faire par eux-mêmes. Je puis dire aux autres ce que je ne puis me dire à moi. » (p. 86). Et encore : « Si l'homme du commun ne se parle jamais à lui même, le Dictateur Suprême parle toujours aux autres. Il jette sa voix devant lui pour être entendu, écouté, obéi. Bien qu'il paraisse muet, taciturne, silencieux, son silence est un ordre. » (p. 28).

Quelques remarques sur la traduction

Il faut signaler d'abord que la traduction du roman est irréprochable. Bien entendu, il y a quelques passages où le langage endiablé, d'un baroquisme folâtre, que Roa Bastos attribue au protagoniste, ne peut-être rendu sans qu'il perde quelques résonances savoureuses. Mais dans la plupart des cas, la solution heureuse a été trouvée, qui garde l'ingénieux d'une tournure, le piquant d'une blague.

Un des sujets dominants dans le roman est le passage de la colonie espagnole à la vie indépendante, avec tout ce que cela comporte comme transformation des moeurs politiques. Dans toute l'Amérique latine, l'influence des changements qu'expérimentaient alors la France et les États-Unis a été très importante. La plupart des principes constitutionnels et juridiques, des normes administratives et des magistratures ayant été imités sur les modèles fournis par les deux nations révolutionnaires du XVIIIe siècle, il n'est pas difficile de rendre en anglais ou en français les termes employés dans les nouvelles républiques latino-américaines. Il s'agirait, à vrai dire, d'une retraduction aux langues sources, qui à leur tour avaient fouillé le latin et le grec. Un des premiers gouvernements au Paraguay, après l'installation d'une Junte provisoire, par exemple, a été un consulat.

Par contre, les institutions espagnoles désuètes, survivances de la Législation des Indes ou des chartes d'affranchissement des communes au Moyen Âge, posent quelques problèmes intéressants à la traduction. Surtout parce que le Suprême fait du vocabulaire traditionnel un usage souvent ironique, en jouant avec les mots. Un passage symbolique de son discours à propos du savoir juridique ancestral est le suivant, où l'on voit l'emploi qu'il faisait de vieux codes pour équilibrer au lit son corps souffrant : « Cale-moi bien le dos, Patiño. Le coussin d'abord! Puis ces deux ou trois livres. Le Recueil des lois d'Alphonse X sous une fesse, les Législations des Indes sous l'autre. Soulève-moi un peu l'arrière-train avec le Recueil des sentences un peu plus bas. Voilà, voilà. C'est mieux. » (pp. 62-3).

Irrévérence? Mégalomanie? En tout cas, ce ne sont pas les us et coutumes de la vie coloniale qui canalisent la pensée juridique du Dr. Francia. Mais il doit quand même, au moment de rédiger des documents pour ses concitoyens ou de consigner ses souvenirs dans les cahiers privés, faire référence à certaines institutions et certaines fonctions très spécifiques. Le traducteur a choisi régulièrement de garder les termes espagnols (Cabildo) ou d'employer les emprunts acceptés par la langue française (alcade, corrégidor), en respectant de cette façon la valeur de l'empreinte espagnole sur les anciennes colonies.

D'autres fois, par contre, il a essayé de trouver une équivalence fonctionnelle pour mieux faire comprendre le rôle que jouent les personnages dans l'histoire. Mais dans ce cas, le goût de la clarté l'emporte sur des connotations archaïques, aisément perceptibles pour le lecteur hispano américain (par exemple, quand Audiencia devient tribunal, fiel de fechos = secrétaire privé ou regidor = régisseur). Dans un certain cas, au moins, le souci de trouver un parallèle formel trahit le sens de la fonction envisagée : c'est la version de fiscal oidor. Comme il ne s'agissait pas d'un agent comptable, mais d'un magistrat du tribunal de première instance, il aurait été plus juste de le rendre par procureur général ou par procureur du Roi, que par auditeur fiscal, comme l'a fait le traducteur.

Quelquefois c'est l'auteur même qui produit les « anachronismes nécessaires », c'est-à-dire, les rapprochements entre des termes vieillis et les lectures contemporaines suggérées au lecteur. Voyons quelques exemples : « Le palais des Gouverneurs... a été construit avec les matériaux qui figuraient dans l'inventaire général des biens des expulsés (c'est-à-dire, les jésuites), sous le nom de Séquestre royal. Tu vois, Patiño, à cette époque, c'étaient les rois qui séquestraient. Terroristes de Droit divin. » (p. 116). Ou bien : « Les militaires étaient assis sur leurs baïonnettes, comme on dit aujourd'hui ... » (p. 219). Et encore une autre allusion qui a échappé au traducteur: « Le souffle caverneux (la voix du Vice-roi Velazco) me parla de ces bruits irrationnels qui agitaient la plèbe. Bête immense puissante, qu'il fallait à tout prix dompter, dit Velazco, même en employant un petit peu le bâton. » (pp. 117 8). L'arme mentionnée dans le texte original est la « picana » (américanisme qui désigne l'aiguillon servant à piquer les boeufs, mais aussi employé couramment pour désigner la torture à l'électricité). Donc les propos d'une perruque grotesque du XVIIIe siècle prennent une sinistre actualité.

Il y a aussi des plaisanteries que le Suprême, maître dans l'art des jeux de mots, peut se permettre aux dépens de ses serviteurs, par exemple, quand ceux ci fabriquent des monstres par hypercorrection. Quand son médecin lui suggère de choisir un successeur, il emploie le mot designatario, inexistant en espagnol. Le traducteur n'a pas osé inventer une équivalence, donc la version française de la réplique du Suprême (« Je ne puis me choisir un remplaçant, comme vous m'y invitez », p. 170) perd le contenu ironique de l'original, où la phrase « comme vous dites » ridiculise subtilement la proposition du médecin.

Cependant, le Suprême peut se permettre de fabriquer un mot semblable. Qui oserait le contredire, quand il le fait exprès? Dans la phrase déjà citée plus haut — « le peuple a fait de moi son mandataire suprême » — l'original n'était pas si innocent. Au lieu de mandatario, le Dr. Francia dit potestario. D'une part, ce hapax suggère sans doute l'idée d'un mandat reçu. Mais d'autre part, c'est plus fort que mandataire, puisque la racine potesta- rappelle nécessairement la notion de pouvoir. On aurait pu se servir peut-être de fondé de pouvoir?

Pour finir cet échantillon de rigolades chères au protagoniste, nous verrons ensuite un exemple magistral de l'art de l'injure. Quand le Suprême expulse du Paraguay les frères Robertson, il leur crache son mépris de l'Empire britannique : « Et si je ne vous dis pas de partir et de dire de ma part aux honorables membres de votre Chambre des communes qu'ils sont des crapules et des canailles fieffées, c'est parce que la seule chose encore respectable pour moi est le Commun, qui représente encore le peuple d'une certaine façon, même dans le sale trou puant de votre empire. » (p. 437). En espagnol, le simple procédé de mettre communes au singulier et d'écrire Chambre avec une minuscule (su cámara dei común) entraîne une double référence au sens « cabinets », qui justifie l'image du « sale trou puant ».

Conclusion

Dans la plupart des anciennes colonies espagnoles en Amérique, le mouvement d'émancipation s'est accompli avec un renouvellement considérable des institutions politiques et sociales. Les modèles fournis par les États-Unis et la France, inspirés par la philosophie de l'Illustration et le libéralisme anglais, ont attiré l'attention des bourgeoisies locales, qui ont déplacé les élites liées à la Couronne pour instaurer des régimes républicains. Dans les luttes pour le pouvoir qui ont éclaté par la suite entre des factions rivales, des « caudillos » ont été engendrés qui ont dominé la scène politique pendant plus d'un siècle. Des dictatures militaires ou des dynasties oligarchiques ont pris la relève, jusqu'à tout récemment, et les gouvernements de droit ont été dans l'ensemble du continent l'exception plutôt que la règle.

L'histoire du Paraguay nous présente un phénomène assez singulier, dont l'écrivain qui nous occupe a su tirer profit. C'est le cas d'une expérience de développement progressiste et autonome, due à la volonté inébranlable d'un dirigeant civil progressiste et de ses deux successeurs, le président C.A. López et son fils le brigadier F.S. Lôpez. L'évolution du Paraguay indépendant fut interrompue par la guerre de la Triple Alliance (1864-70), où les armées réunies de l'Argentine, du Brésil et de l'Uruguay, financées par les banques britanniques, décimèrent la population et anéantirent le processus de développement économique, d'étatisation et de modernisation parrainé par le Dr. Francia.

Moi, le Suprême se veut un hommage à la mémoire controversée du Père de la Patrie, ainsi qu'une réflexion sur ses réussites et ses échecs. Autant par la construction de son personnage du point de vue psychologique (on pourrait même dire psychopathologique) que par son usage exemplaire d'un langage autoritaire, monologique et despotique, le roman de Roa Bastos constitue un modèle de narration littéraire au service d'un programme idéologique. La dénonciation de la folie des dictateurs est amalgamée à la revalorisation du projet politique d'indépendance nationale. Les problèmes et les thèmes qui font l'enjeu de l'engagement de l'homme contemporain trouvent leur place dans le récit à côté d'une révision des méthodes de gouvernement essayées, il y a un siècle et demi, dans une lointaine contrée au milieu de la forêt sud-américaine par un libérateur-oppresseur. Dans ce sens, on peut affirmer que l'oeuvre de Roa Bastos est un paradigme de la prise de conscience dont ont besoin les nationalismes en quête de leurs voies d'émancipation.






La pègre et ses rapports avec la justice :
amorce d'une étude sociolinguistique



par Jean-Paul BRUNET




De formation littéraire, Jean-Paul BRUNET enseigne le français à l'Université Western Ontario, à London. Ses recherches portent entre autres sur l'étude comparée des discours déviants et notamment sur l'argot anglo-américain. Il prépare un dictionnaire bilingue anglais-français de l'argot.






ABSTRACT



This comparative study deals with some aspects of the particular language used widely by the underworld both in France and North America. Criminals have always been prolific producers of slang because they have long been marked off from respectable society. They deliberately widen the gap by multiplying language differences, and they often use the differences for practical purposes: to recognize one another and to shield their conversation from hostile ears. In criminal subcultures, pressure applied by the dominant culture intensifies the internal forces already at work, and slang tends to overemphasize the values, attitudes and techniques of the subculture. Thus the contempt in which the criminal subcultures hold the dominant culture accounts for much of the element of derision applied to their victims and enemies.

The shock value of criminal slang stems largely from the verbal transfer of the values of a subculture to diametrically opposed values in the dominant culture. Names such as fuzz, pig or bull (corresponding to flic, poulet or vache in French slang) obviously were not created by officers of the law. The connection between slang and the criminal element can best be studied in the numerous terms depicting specific police activities such as surveillance, apprehension and interrogation techniques. The language of the criminal world has always been distinguished from the argots of the various legitimate callings by its unusual richness and variety as illustrated in some criminal specialties ranging from safe-cracking to organizing prison breaks.

The pungent and vigorous lingo used by characters living on the other side of the law has so far remained a relatively untouched area of the study of language. Because of its increasing impact upon the dominant culture — largely through the media — it deserves closer examination.






« Jabotte au blanchisseur, chique au quart, emblémis les figés et rigole avec les passe-lacets. »

(« Parle avec l'avocat, mens avec le commissaire, trompe les juges et amuse-toi avec les gendarmes. »)

Ancien dicton en honneur dans la pègre.

La pègre, son organisation, ses usages et, surtout, son langage argotique1 ont de tout temps exercé une vive fascination auprès d'un public de curieux et de lettrés. Au seuil de cette analyse, il convient de se poser la question suivante : que faut-il entendre au juste par le terme de pègre? Celui-ci viendrait du provençal pego (poix), par allusion à la poix dont les voleurs de quais marseillais étaient censés s'enduire les doigts pour faciliter leur maraudage. Par dérivation sémantique le mot, attesté dès 1836, s'applique aujourd'hui à l'ensemble des voleurs, escrocs et professionnels de la délinquance, considérés comme formant une classe sociale.

Rappelons d'abord un fait historique : ce fut au cours du siècle dernier que les bandes de malandrins, si nombreuses depuis le Moyen Âge, furent remplacées par des malfaiteurs d'occasion plus isolés. En fait, la dernière « bande » de brigands en France fut celle d'Orgères arrêtée et jugée en 1800.

« La situation change à partir du XIXème siècle où la pègre, en rompant son isolement social, perd le bénéfice de son isolement linguistique; tout y concourt : la disparition des grandes bandes, la démolition des vieux quartiers, la dissolution des bagnes métropolitains, l'organisation de la police provinciale, le développement des communications, l'effacement des cloisons sociales, la pègre cesse progressivement d'être un milieu clos et son langage secret est condamné à se vulgariser rapidement2. »

Le mythe de l'homme criminel est donc apparu à une date relativement récente; seul, en dehors de la communauté des hommes qui le rejettent, mais qu'il refuse à son tour, le truand choisit de se placer au-dessus des lois pour n'obéir qu'à ses propres instincts et à sa propre règle. Si l'anthropologie, la criminologie et la linguistique conjuguées n'ont pu venir à bout de ce mythe si évidemment naïf et sommaire, c'est qu'il doit assumer une fonction sociale et littéraire non négligeable. C'est ce que nous nous proposons de découvrir dans le cadre de cette étude.

Le mauvais garçon semble réaliser, en effet, un type de surhumanité élémentaire pour le lecteur d'un roman noir ou le spectateur d'un film policier qui peut, de la sorte, assouvir des instincts de plus en plus refoulés et inhibés par la société contemporaine. On peut considérer, à cet égard, maints romans et films policiers comme une sorte de catharsis des nombreuses pressions qu'exercent sur nous la société, le travail et la famille. Le crime est devenu, avec l'espionnage, l'une des formes modernes de l'épopée et du roman d'aventures.




1 Je me limiterai ici à l'étude comparative de l'argot contemporain en usage dans la pègre française et nord-américaine. [retour au texte]

2 Pierre GUIRAUD, L'Argot, Paris, P.U.F., 1956, pp. 16-17. [retour au texte]




La curiosité et l'intérêt manifestes qu'éprouve le grand public pour le monde des malfaiteurs, et leur langue, se reflètent dans la popularité que rencontrent de nombreux romans policiers et récits autobiographiques récents. Parmi ces auteurs français de romans à gros tirage, citons au hasard : Henri Charrière, dit « Papillon » (ex-bagnard) : Papillon, Banco; Roger Borniche (ex-policier) : Flic Story, Le Gringo; Albertine Sarrazin (ex-prostituée) : La Cavale, L'Astragale; ainsi que sa consoeur Jeanne Cordelier : La Dérobade3. La plupart de ces livres ont été récemment portés avec succès à l'écran; le cinéma n'a pas manqué d'exploiter abondamment cette veine criminelle en s'assurant le concours de grands acteurs spécialisés dans ce genre de rôles. Parmi ces interprètes de « durs » sympathiques, véritables idoles du grand public, figurent en têtes d'affiche : Lino Ventura (Le Deuxième Souffle, La Tête contre les murs); Alain Delon (Le Samouraï; Un Flic); Jean-Paul Belmondo (Le Doulos, Flic ou Voyou)4.

Par ailleurs, des cinéastes de qualité (André Cayatte, Jean-Pierre Melville, Henri Verneuil) sont aidés dans leur tâche par des dialoguistes de talent eux-mêmes versés dans la langue verte (Michel Audiard ou Alphonse Boudard). De récents films français tels Le Casse, Les Égouts du paradis, ou I comme Icare contribuent, par leur dialogue argotique, à vulgariser le parler caractéristique de la pègre. L'argot apparaît ainsi comme une sorte d'adhésion à un idéal mystique de virilité, de « régularité », qui exalte la violence, la sexualité, la loyauté au clan, la punition du traître et, surtout, la rébellion contre la société. Loin de constituer une simple description, le roman et le film noirs deviennent un langage par lequel s'expriment les aspirations et les revendications d'un individualisme brimé et refoulé.

Contrairement à une idée fort répandue, la pègre ne représente pas un milieu amoral, au sens strict du terme, mais plutôt immoral, c'est-à-dire opposé à la morale établie et, plus précisément, à ce qu'il est convenu d'appeler les bonnes moeurs. Il existe, en fait, un véritable code de l'honneur bien vivace chez les « vrais de vrais », code dont n'auraient sans doute pas à rougir bon nombre de « citoyens au dessus de tout soupçon5. » Albert Simonin, le célèbre auteur de romans policiers, définit d'ailleurs fort bien cette mentalité particulière au « milieu » dans son dictionnaire. d'argot, à l'article affranchi, où nous apprenons qu'il s'agit d'un :

« individu dégagé des obligations de la morale commune en ce qui concerne la propriété, le respect de la vie humaine, la fidélité sexuelle.

Cependant, l'affranchi conserve une notion très stricte de l'honneur et du respect de la parole donnée envers ses pairs6. »

De tout temps, l'homme de la pègre a accablé sa victime de son mépris où s'affirment à la fois sa propre supériorité et le choix volontaire de sa condition. À cet égard, le plus ancien argotisme connu, et le premier aussi à être passé de l'argot dans la langue commune, est le mot dupe. De vieilles archives de la police de Rouen, datant de 1426, nous apprennent que l'accusé

« avait trouvé son homme ou sa duppe, qui est leur manière de parler et que ilz nomment jargon, quend ilz trouvent aucun fol ou qu'ilz veullent decevoir par jeu, ou jeux, et avoir son argent7. »




3 Ce roman vient d'être traduit en anglais sous le titre suggestif : The Life, Memoirs of a French Hooker (New York : Avon Books, 1978). [retour au texte]

4 Il est intéressant de constater aussi que le cinéma américain semble souvent cantonner des acteurs aussi populaires que Steve McQueen, Clint Eastwood et Burt Reynolds dans des rôles de « voyous » ou de « flics ». [retour au texte]

5 Les gitans, autre collectivité vivant en marge de la société, possèdent aussi un sens très développé de l'honneur — ce qu'ils nomment entre eux Dajav. [retour au texte]

6 Albert SIMONIN, Le Petit Simonin illustré, Paris, Les Productions de Paris, 1959, p. 20. [retour au texte]

7 Cité par P. GUIRAUD, op. cit., p. 49. [retour au texte]




De nos jours, le mot dupe a fait place au cave qui s'applique à toute personne étrangère au milieu et, de ce fait, méprisée et bonne à dépouiller par la truanderie. Simonin se plaît à détailler, non sans humour, les signes auxquels on reconnaît ce bourgeois non affranchi, victime traditionnelle du tricheur, de l'escroc ou de la fille de mauvaise vie :

« Est réputé cave :

1° Celui qui tire sa subsistance d'une activité non délictueuse, et ceci, quel que soit le niveau de fortune qu'il peut atteindre.

2° Celui qui, ayant l'occasion de commettre sans risque une action malhonnête, s'y refuse.

3° Celui qui paye les faveurs des femmes ou même simplement les honore des présents qu'autorisent les règles de la galanterie courante.

4° Celui qui, ayant l'occasion de tirer profit d'une infidélité de sa femme ou de sa maîtresse, s'y refuse et cherche au contraire à ramener la défaillante dans la voie de la vertu.

5° Celui qui est susceptible d'être vulnérable à une « arnaque » quelconque, quelle que soit l'importance du dommage qu'il peut subir.

Diminutif : cavillon. Cave fait son féminin en : cavette. A formé la locution la maison cavette et demi-sel, désignant un couple de faux affranchis8. »

Il est révélateur de rapprocher les synonymes tout aussi méprisants qu'utilisent le truand français et son homologue américain pour désigner leur victime : cave, gogo, pigeon correspondant à boob, mark, sucker.

Derrière chaque malfrat, on trouve d'abord l'homme d'un « métier », barbeau (proxénète), casseur (cambrioleur) ou braqueur (spécialiste de l'attaque à main armée); puis l'homme d'une certaine classe — la pègre — enfin, l'homme du peuple qui pense, agit et parle comme on le fait dans le milieu où il est né et où il vit. L'argot, langue usuelle des malfaiteurs, constitue une branche de la langue populaire sans se confondre toutefois avec elle. Si la pègre partage la grande majorité des mots et des modes de formation des basses classes de la société, son argot a su créer un riche lexique de termes techniques désignant des catégories et des activités qui lui sont propres, en particulier, pour tout ce qui touche aux vols, aux crimes, aux tribunaux et aux prisons.

Analysons à présent certaines de ces nombreuses activités délictueuses ou criminelles. Alors que le truand méprise profondément le boulot, terme qui désigne dans sa bouche le bourgeois qui s'adonne à une occupation honnête, il n'hésite pas, pour son compte, à qualifier de travail toute activité illégale. Il dira ainsi volontiers être sur un travail, sur un coup ou sur le tas, expressions auxquelles répond l'anglais to be on a job. Commençons par le vol et ses innombrables variantes telles que arranger (escroquer), chouraver (dérober), serrer (dévaliser) pour désigner plusieurs méthodes d'appropriation des biens d'autrui. Activité aussi vieille que l'humanité, le vol nous offre un riche éventail de synonymes; ainsi le voleur peut, par exemple, choper (to clean), engourdir (to lift), griffer (to hold out), secouer (to weed). Pour sa part, un ancien commissaire de police auteur d'un dictionnaire spécialisé, s'est plu à recenser quelque quarante varié tés de vols et d'escroqueries9. Ainsi le cambrioleur, ou le casseur, est celui qui travaille sur un casse (a bag job en anglais). Afin de fracturer une porte (ce qui se dit en jargon de métier : déboucler ou débrider une lourde), notre cambrioleur, devenu pour l'occasion le lourdeur, a besoin de certains outils dont une carouble (fausse clé) et d'un jacot ou d'une plume (pied-de-biche rendu en anglais par jimmy). Le monte-en-l'air justifie bien son appellation due à son agilité quasi féline (également soulignée en anglais par cat burglar) alors que celui qui préfère opérer la nuit est élégamment surnommé bijoutier du clair de lune. S'il préfère au traditionnel fric-frac (onomatopée anglaise correspondante : crack-in), s'attaquer au coffre-fort d'une banque (a peter job), on dit que le truand déboucle ou décortique un coffiot ou encore qu'il taquine le diable (to crack a box, a crib, a drum, a jug, a peter). Au dire d'Auguste le Breton « pour déboucler un coffiot, les Ritals [Italiens] sont les caïds. Y craignent personne au monde10. »

Le pickpocket est un autre spécialiste du vol, mieux connu dans la pègre sous les termes de fourchette, machinette ou tireur (bob, booster, dip/dipper, diver, file, hook, tool. On le qualifie également, à l'occasion, de tireur au larfeuil (cannon), expression dans laquelle larfeuil signifie porte feuille (leather). Même s'il possède un « doigté de sage femme » indispensable pour pratiquer avec succès son travail, le voleur à la tire s'assure souvent les services d'un acolyte, baptisé le baron ou le garçon d'honneur, pour arriver à ses fins. Il en est de même dans la pègre nord-américaine où le wire a également besoin de l'aide d'un roust ou d'un stall.




8 A. SIMONIN, op. cit., pp. 78-79. [retour au texte]

9 On classe les vols en vingt-quatre catégories et les escroqueries en seize catégories. Ce qui fait qu'avec les abus de confiance, les braquages et les fric-fracs, on se demande comment on a encore son portefeuille en poche!

Il nous a paru utile de dévoiler ces quarante catégories telles qu'elles figurent dans les savants ouvrages de criminologie.

1. À l'entaulage (par une prostituée et son complice) 21. Aux truqueurs (chantage des pissotières)
2. Au dégringolage 22. Au bonjour
3. Aux étalages 23. Aux chambres de bonne
4. À la tire 24. À la cigarette (détourner l'atten
5. Au rendez-moi tion en demandant du feu)
6. À l'esbrouffe (à la bousculade) Escroqueries :
7. Au radin (tiroir-caisse) 1. À l'américaine
8. À la roulotte (dans les voitures) 2. À la carambouille
9. Aux épingles (de cravates) 3. Au bonneteau
10. Aux concierges et aux vieillards 4. À la graisse
11. Aux médecins 5. À la bonne aventure
12. Au métreur 6. À la trouvaille (broquille)
13. Au poivrier (ivrogne) 7. À l'annonce
14. Au sacristain (églises) 8. À l'enveloppe (à la chance)
15. Aux bijoutiers (à la cire 9. Au cautionnement
ou à la substitution) 10. Au ballot (courses de chevaux)
16. Au diable (coffre-fort) 11. Au repiquage (prêt)
17. Aux hôtels (bassets, explorateurs, 12. À l'assurance
monte-en-l'air) 13. Aux faux chèques
18. Aux bicyclettes (et motos) 14. Aux soeurs de charité
19. Aux automobiles 15. À la grivellerie
20. Aux faux policiers 16. Aux prisonniers.

Jacques ARNAL, L'Argot de Police, Paris, Eurédif, 1975, pp. 185-186. [retour au texte]

10 A. Le BRETON, L'Argot chez les vrais de vrais, Paris, Presses Pocket, 1960, p. 116. [retour au texte]




S'il se sent attiré par un travail plus sédentaire, le malfrat doué pour le dessin ou la gravure peut opter pour l'activité de faussaire. Il devient alors, en argot, un artiste ou un boulanger (produisant de la fausse boulange = argent) et les faux billets de banque sont qualifiés de balourds (paper, wooden money). Le faussaire peut encore être désigné sous l'appellation ironique d'homme de lettres (pen, penman) surtout s'il exerce ses talents particuliers à fabriquer de faux papiers d'identité (faux faffes ou tocs) pour permettre à certains de vivre sous un toc (sous une fausse identité, ce qui se rend en anglais par alias ou flag).

Une dernière activité criminelle certes plus spectaculaire, sinon plus risquée, est le vol à main armée que les truands préfèrent qualifier de braquage (heist, stick-up) et que les manchettes de journaux ont popularisé sous le nom de hold-up. Bien que ce dernier terme soit un emprunt à l'anglais américain, Auguste le Breton tient à souligner que « les Ricains n'ont rien inventé. C'est Bonnot et sa bande qui, les premiers, ont été sur un braquage11. » Rappelons que Jules Bonnot (1876-1918) était le chef d'un groupe anarchiste que la presse de l'avant-guerre avait surnommé « la bande à Bonnot.), Bien avant John H. Dillinger, « l'ennemi public n° 1 » aux États-Unis, Bonnot se spécialisait dans les attaques de banques (braquer une banque : to knock off a bank) et, comme lui, il devait être finalement abattu par la police12.

Avant de passer en revue quelques éléments lexicaux concernant les forces de l'ordre, débarrassons-nous d'abord d'un contre sens tenace dans l'esprit de nombreux anglophones. S'il est exact que le gendarme en est venu à symboliser l'ordre et la force publique dans une expression comme « la peur du gendarme », l'appellation de « gendarme » ne saurait cependant s'appliquer à tout policier français en uniforme, ainsi qu'on le croit volontiers en Amérique du Nord. En fait, le gendarme est un militaire appartenant à un corps (la Gendarmerie nationale) spécialement chargé de veiller au maintien de l'ordre et de la sûreté publique, à la recherche et à la constatation des infractions, à l'exécution des décisions judiciaires, des mandats de justice et des instructions du Parquet. Bien que la gendarmerie soit une force militaire (la plus ancienne de l'armée française puisque les « sergents d'arme » furent créés au XIIe siècle par le roi Philippe Auguste) placée sous l'autorité du ministre de la Défense, elle peut-être mise à la disposition du préfet du département sur réquisition, suivant les termes du décret du 20 mai 1903 qui la régit.

Adversaire héréditaire du malandrin dont il est souvent le partenaire involontaire d'une partie de jeu du chat et de la souris, le gendarme est loin d'avoir toujours le beau rôle auprès du public et il lui arrive même souvent d'être ridiculisé par les braves gens qu'il est censé protéger. En effet, par son attitude insolente et rebelle à toute forme de contrainte, le truand parvient souvent à forcer l'admiration du petit peuple qui souffre de son exploitation au sein d'une société aliénante. De tout temps, le public a d'ailleurs applaudi Guignol, incarnation de la liberté, celui qui ose rosser l'impopulaire Gendarme, éternellement voué à symboliser la répression. S'inscrivant dans une vieille tradition frondeuse, le français populaire et argotique a emprunté largement au vocabulaire de la pègre. Ainsi le gendarme, cible de choix, peut alors être dépeint sous ces qualificatifs satiriques suivants : arlequin, guignol ou mannequin, par allusion à son uniforme quelque peu ridicule et anachronique encore que le bicorne de jadis ait fait place aujourd'hui au képi noir. Jusqu'à ces dernières années, dans le cadre de sa brigade, fixée au chef-lieu du canton, le gendarme exerçait son métier principalement en milieu rural où les vagabonds, tels les romanichels, ont souvent maille à partir avec lui. C'est la raison pour laquelle le « manouche », langue des gitans, a créé plusieurs qualificatifs péjoratifs pour désigner le gendarme, tels que bédis, garello ou klisto, vocables exotiques empruntés, à leur tour, par l'argot de la pègre13.




11 Ibid., p. 108. [retour au texte]

12 Entre 1913 et 1914, le succès rencontré par plusieurs films consacrés à Fantômas, « le maître de l'effroi, le tortionnaire, l'empereur du crime », ne peut s'expliquer sans l'atmosphère de terreur entretenue par la « bande à Bonnot ». [retour au texte]

13 Notons également parmi plusieurs termes de la pègre empruntés au « manouche » : arnaque (escroquerie); chtar (cachot); chouraver (dérober). [retour au texte]




Si le terme de flic, couramment utilisé, est devenu actuellement l'appellation générique de tout fonctionnaire de la Police nationale14, l'argotisme poulet, ainsi que ses nombreux synonymes dérivés de poule (police) tels que poulaga, poulaille, poulardin, sont ainsi commentés dans un lexique spécialisé :

« D'où vient le mot « poulet » dont l'origine est moins connue que celle du mot « flic »? Il semble que Jacques Yonnet ait raison lorsqu'il rattache directement « poulet » au nom d'un chef de service du XIXe siècle, dont l'activité et la sévérité sont restées proverbiales. La littérature policière a popularisé ce mot de « poulet » en l'accommodant à toutes les sauces (!) : les poulets de grain sont les jeunes policiers, les poulets sous édredon sont ceux qui répriment la prostitution, et selon le coin de France, on aura le poulet à la Basquaise, à la Provençale, au Chtimi... On a même les poulets de plume, mot d'un journaliste qui désignait ainsi les écrivains de la Maison Poulaga. (Papon, Amade, Lambert, Charlot, Le Clère, Caille Friederich, Perez y Jorba, Zimmer, Arnal... Romanciers, historiens, juristes, poètes...) Sans oublier les « poulets à grosses têtes », ceux de la Criminelle qui ont à résoudre les problèmes les plus ardus.

Ces mots de « flics » ou de « poulets » ne sont pas outrageants; cela dépend évidemment de l'intention de celui qui les emploie. Ils sont entrés dans la coutume et font partie de notre vie.

Préfet de Police : gros poulet. L'argot commun dit également « mec de la Rousse » pour désigner le Préfet, le Mec étant le chef15. »

Traditionnellement comparée à un limier lancé sur les traces de son gibier, la renifle (police : fuzz) filoche (prend en filature : to put a tail on) le truand dans l'espoir de l'agrafer ou de l'alpaguer (appréhender : to nab, to nail). Une fois fait bourru ou marron en flag (pris en flagrant délit = dead-bang) par les perdreaux (policiers en civil : plain clothes), le malfaiteur est conduit en panier à salade (fourgon cellulaire = Black Maria) jusqu'au lardu (commissariat de police = downtown). Au même titre que le quart, son synonyme, le lardu peut désigner tout aussi bien le commissaire (équivalent américain : police captain ou skipper) que son lieu de travail, à savoir le commissariat (precinct). À Paris, la Tour pointue s'applique aux locaux du siège de la Direction de la Police Judiciaire (P.J.) sis au 36, quai des Orfèvres, en raison de la tour qui domine ce bâtiment si souvent décrit dans la littérature policière. En revanche, à Marseille, haut-lieu du banditisme, on donne le surnom d'évêché au Service régional de police judiciaire (S.R.P.J.) parce que ses murs sont attenants à ceux de la cathédrale.




14 Remarquons que le mot cop a suivi une évolution sémantique comparable aux États-Unis. [retour au texte]

15 J. ARNAL, op. cit., pp. 154-155. [retour au texte]




Tout malfrat interpellé doit d'abord passer au pied, c'est-à-dire passer au service anthropométrique de l'identité judiciaire. Cette formalité comprend une série d'examens : les arpèges (mensurations), puis le piano (prise des empreintes digitales), ce qui fait dire à certains chevaux de retour (récidivistes : repeat offenders) non dénués d'humour: « Quand on a terminé les arpèges et le piano, on finit par un air de violon ou de biniou (prison = bucket, can). Même si le suspect n'est pas formellement reconnu (a positive ID) par les témoins ou la victime lors du retapissage (confrontation = lineup), les policiers vont effectuer des recherches dans leurs sommiers (archives contenant toutes les condamnations encourues par un individu) afin de le confondre. L'examen du pedigree (casier judiciaire = book, record, rap sheet) révèlera si le détenu est blanc (au casier vierge = clean) ou, au contraire, noir (au casier chargé = dirty). Si le faisceau de preuves s'avère accablant, les inspecteurs (police lieutenants) vont tenter de faire passer aux aveux leur prisonnier. S'ils ne possèdent pas un excellent alibi (alibi de première ou tout acier = iron-clad alibi), certains malfrats, doués pour la comédie, tentent de simuler la folie dans l'espoir d'être reconnus irresponsables d'un crime, ce qui se dit en argot : battre ou taper le dingue (wing ding). Alors commence la séance de l'interrogatoire qui peut se dérouler selon différents scénarios. Une tactique policière consiste parfois à utiliser une série de promesses (chansonnettes) et de cajoleries diverses dans l'espoir de faire avouer « en douceur » le suspect. Cette méthode donne parfois les résultats escomptés si nous en croyons cet exemple :

« Léo le Coriace s'était laissé avoir à la chansonnette par le quart [commissaire] de la rue Ballu qu'était un baratineur de première16.

Néanmoins, le malfaiteur s'acharne le plus souvent à nier farouchement le forfait dont on l'accuse, fidèle en cela à la « loi du silence »17 qu'illustre cet ancien dicton de la pègre : « moins tu casses, moins tu payes » (moins tu avoues, moins tu es condamné). On dit aussi qu'il bat à Niort, vieille expression en honneur chez les mauvais garçons et dont Pierre Guiraud nous fournit l'explication suivante :

« L'une des plus anciennes et des plus vivaces de ces expressions (remontant au XVIe siècle est l'actuel battre à Niort qui signifie 'nier'; elle est le résultat d'une contamination entre battre au sens argotique de feindre, mentir et l'ancien aller à Niort, nier18. »

Finissant par perdre patience, ceux qui mènent l'interrogatoire s'efforcent alors d'obtenir des aveux en utilisant la méthode forte (le passage à tabac = third degree). Justifiant bien dans ce cas leur surnom de cognes (bulls), ceux-ci filent une avoine ou refilent une tisane (to sweat, to work over) au suspect récalcitrant, celui qui accouche au forceps, dans l'espoir de le contraindre à se mettre à table (to spill one's beans, to spill the Buts, to throw one's guts). Guiraud nous propose ici une série synonymique savoureuse pour désigner les aveux et la dénonciation :

« Dénoncer c'est manger — peut-être parce que la police laisse l'accusé sans manger jusqu'au moment où il avoue? — en tout cas, on a toute une série : manger le morceau, se mettre à table, en croquer (être un indicateur), casser le morceau, casser, d'où par un jeu de mot, casserole (dénonciateur)19. »

Nous pouvons enrichir cette liste de synonymes s'appliquant à la délation avec d'autres verbes argotiques tel s'allonger dans l'exemple suivant :




16 A. Le BRETON, op. cit., p. 135. [retour au texte]

17 Cette loi universelle se retrouve chez tous les parias de la société; c'est le moukave des gitans et l'omertà chère à la Mafia. [retour au texte]

18 P. GUIRAUD, op. cit., p. 135. [retour au texte]

19 Ibid., p. 57. [retour au texte]




« Depuis qu'elle s'était allongée à la Mondaine [Brigade des stupéfiants et du proxénétisme dépendant de la sous-direction des recherches criminelles de la Police Judiciaire] sur le compte de son homme, Raymonde avait été mise tricard de la Bastille20. »

Traduisons : par mesure de représailles, la prostituée en question a été mise à l'index par le « milieu » (en l'occurrence, interdiction de faire le trottoir dans le quartier de la Bastille) pour avoir dénoncé son souteneur. Un autre verbe, balancer (to knock, to rank) possède la même signification dans cette autre phrase : « La couenne de Riton valait plus grisole depuis qu'il avait balancé ses potes à la maison Poulardin21. » Autrement dit, les jours du truand (Henri) étaient comptés pour avoir dénoncé, lui, ses complices à la police. Une autre locution imagée en honneur dans la pègre fait appel, assez curieusement, au chapeau qui se dit en argot : bada, doulos ou galure. Cela s'explique lorsque l'on sait que, jadis, les « vrais de vrais » se reconnaissaient au port de la casquette (la bâche), alors que les policiers préféraient porter le chapeau, d'où, par extension, le sens d'indicateur de police donné à celui qui l'arbore.

« Armand portait le galure depuis qu'il avait été frimé (repéré) au restau avec un ponte de la Criminelle (Brigade criminelle, dirigée par un commissaire divisionnaire, et dépendant également de la sous-direction des recherches criminelles)22. »

Il convient néanmoins de reconnaître que ce « respect de la parole donnée envers ses pairs » tant vanté dans les romans policiers conventionnels semble de plus en plus appartenir au passé. Pour sa part, Auguste le Breton déplore ce changement de mentalité et d'attitude dans la pègre d'aujourd'hui, et il est clair que ce truand de la belle époque n'éprouve que mépris pour ceux qui en bectent avec les condés (to blab off to the cops).

« Avant, un homme arrêté pour un délit, bousculé à l'interrogatoire, ne devait se souvenir que d'une chose : se taire.

À présent toutes les cascades d'arrestations mentionnées par les journaux paraissent indiquer qu'on parle trop23. »

Revenons, à présent, à notre suspect qui, une fois les aveux signés, est « placé sous mandat de dépôt », expression juridique signifiant qu'il est incarcéré par ordre du juge d'instruction. Rappelons qu'en France, le ministère public — le « parquet » — est chargé de veiller à l'application des lois et de réprimer les infractions; c'est donc lui qui reçoit le dossier établi par la police. Puis, à la requête du parquet, l'instruction a pour but de rassembler les « preuves nécessaires à la manifestation de la vérité. » C'est alors qu'intervient le juge d'instruction qui procède à l'interrogatoire de l'inculpé qu'il fait comparaître devant lui. Magistrat du siège, le juge d'instruction est saisi de toute affaire transmise par le parquet. Il dirige alors l'action de la police judiciaire et peut décider du placement en détention provisoire. Il rassemble ensuite les éléments qu'il juge utiles à la Manifestation de la vérité en constituant le dossier qui sera soumis à la juridiction compétente.

La série d'interrogatoires très poussés que conduit le magistrat instructeur lui a valu, de la part des truands, le surnom mérité de curieux (ses homologues canadien et américain seraient le Crown Attorney et le District Attorney, encore que ces derniers cumulent aussi les fonctions d'avocat général). À Paris, les cellules du Palais de Justice, situé sur l'île de la Cité, où transitent les prévenus entre leur maison d'arrêt et le cabinet du juge d'instruction qui instruit leur affaire, sont étrangement baptisées les 36 carreaux. Cette appellation s'expliquerait par le nombre de carreaux jadis posés sur les murs de ces « souricières » et patiemment dénombrés par des générations successives de détenus.




20 A. Le BRETON, op. cit., p. 52. [retour au texte]

21 Ibid., p. 70. [retour au texte]

22 Ibid., p. 239. [retour au texte]

23 Ibid., p. 315. [retour au texte]




Dans le cadre de la juridiction pénale française, le procès se déroule, s'il s'agit d'un délit, devant un Tribunal correctionnel (qualifié en argot de petit carreau) ou devant une Cour d'Assises (qui devient le grand carreau ou les Assiettes) s'il s'agit d'un crime.

L'inculpé, qu'on nomme « prévenu » en Correctionnelle et « accusé) aux Assises, est encadré dans son box (dock) par deux gardiens de la paix, surnommés les cipaux, terme obtenu par déglutination de « gardes municipaux ». L'accusé est représenté par l'avocat de la défense dont l'éloquence proverbiale justifie l'appellation argotique de bavard, ou de débarbot, termes rendus en anglais de manière comparable par mouthpiece et tongue. Ce dernier est opposé à l'accusation incarnée par son redoutable confrère, le procureur (répondant au surnom de bêcheur = cutor ou proc en américain). Il n'est pas inutile de signaler que dans l'argot de la pègre, le verbe bêcher signifie non seulement se faire valoir, mais également dénigrer. C'est bien là, en effet, le rôle essentiel de l'accusation qui va s'efforcer de charger judiciairement l'accusé à l'aide de témoignages accablants (cela se dit farguer quelqu'un). Ceux-ci sont fournis par les « témoins à charge » (witnesses for the prosecution aux États-Unis et Crown witnesses au Canada = knockers ou rappers en argot) qui précèdent, à l'audience, les « témoins à décharge » (witnesses for the defense aux États-Unis et Defence witnesses au Canada) convoqués, eux, par la défense. De son côté, l'avocat de la défense va tirer parti de ces nouveaux témoignages en faveur de son client afin d'établir son innocence; cette partie de sa plaidoirie est traduite par le terme défarguer.

Ce duel contradictoire auquel se livrent les représentants de la défense et de l'accusation est suivi par les magistrats de la Cour et par les jurés, qualifiés sans ménagement par les truands de potirons. Notons qu'en France, le jury se compose de neuf jurés alors qu'ils sont au nombre de douze en Amérique du Nord. C'est le président de la Cour d'Assises, après délibération du jury, qui rend la sentence; ce magistrat imposant, entouré de deux assesseurs, est surnommé irrespectueusement Gros Léon ou Mec des mecs24.

En homme qui connaît les risques de son métier, le « dur » sait qu'il lui faut à présent payer le prix de son forfait. Faire face, un jour ou l'autre, à une condamnation (un sapement) est le lot de tout mauvais garçon qui dispose d'un large éventail de synonymes pour décrire avec fatalité le sort qui l'attend : casquer, écoper, gerber, mortier, quimper, saper, tomber (to take a bit, a hitch, a joit, a knock, a rap, a stretch). La peine la moins grave qu'il risque d'encourir est, tout d'abord (le bâton ou la trique), dite peine complémentaire, faisant de lui une sorte d'indésirable (un tricard) banni d'un lieu déterminé (ville ou département) pendant une durée fixée par la juridiction pénale.

« En plus de son sapement, un maq écope toujours de quelques piges [années] de bâton.

Ça fait bonne mesure et les honnêtes citoyens sont contents25. »




24 En raison de la toque que portent les magistrats français, le Palais de Justice est qualifié avec humour de Palais des toqués. [retour au texte]

25 A. Le BRETON, op. cit., p. 79. [retour au texte]




En fonction de la gravité de son délit ou de son crime, le truand se voit condamné à une peine de prison plus ou moins longue et calculée en mois (marqués ou son diminutif marcotins) ou en années (longes ou piges). Ainsi un jeune voyou (un loubar traduit par punk) accusé d'avoir volé une automobile pourrait-il s'exprimer de la sorte : « Gros Léon m'a cloqué [infligé] dix-huit marqués de placard [prison] pour avoir piqué une tire. » D'autre part, morfler ou prendre perpète signifie être condamné à la « relégation à perpétuité » comme l'atteste l'exemple suivant :

« Léon le Toc avait pris perpète pour le meurtre du poulet. Dans le fond, y s'en tirait pas trop mal car, d'habitude, ce genre de blague vaut la bascule à Charlot [guillotine]26. »

Au terme d'une affaire criminelle (le bain, terme rendu par bat en anglais), la peine capitale peut-être requise par le Procureur de la République dans certains cas rares et précis comme le meurtre prémédité (first-degree murder ou murder one) d'un agent de police ou d'un gardien de prison par exemple. Lorsque l'accusé risque d'encourir la peine de mort — en France, il jouait littéralement sa tête — on dit alors qu'il y va du cigare ou du gradin.

« Buter [tuer] un poulaqa, saccagner [poignarder] un gaffe [gardien de centrale], c'est le coup caisse [gagnant] pour y aller du gradin27. »

Ainsi que le prévoit l'article 12 du Code pénal : « Tout condamné à mort aura la tête tranchée » par le couperet de la guillotine, baptisée pour la circonstance la veuve ou la bascule à
Charlot
28. Chez certains condamnés à la peine capitale, l'humour macabre, destiné à cacher partiellement leur angoisse, semble ne pas connaître de frontières si nous comparons ces quelques expressions françaises et américaines suivantes. En raison de sa forme circulaire, le camembert désigne le quartier des condamnés à mort de la prison de la Santé à Paris dont l'équivalent à Sing-Sing (Ossining, État de New York) est The Dance Hall29. De plus, lorsqu'un détenu français parle de se faire raccourcir, il évoque d'une manière brutale, mais évocatrice le triste sort que lui réserve la guillotine. En Amérique du Nord, la peine de mort qui varie d'un État à l'autre — parmi ceux qui l'ont conservée — a également engendré son propre vocabulaire tout aussi morbide = la pendaison (to stretch, to top, to swing); l'électrocution (to burn, to fry, to ride old smoky). La chaise électrique devient par dérision the hot seat ou the hot squat et le bourreau, lui, est assimilé à un boulanger (baker); la chambre à gaz où se déroule une sinistre pill party...

Mais c'est incontestablement l'univers carcéral qui est l'un de ceux qui a le plus contribué à enrichir le parler de la pègre.

« L'argot carcéral est sans doute le plus connu, pour avoir été récupéré par un certain type de littérature. Qui n'a pas lu Papillon? [récit autobiographique publié par Henri Charrière en 1969 aux éditions Robert Laffont]. Comme le jargon des fous et celui des drogués, le vocabulaire des détenus sert à définir leur appartenance et à identifier leur classe; il recèle des jugements de valeur à travers un hermétisme significatif30. »




26 A. Le BRETON, ibid., p. 363. [retour au texte]

27 Ibid., p. 237. [retour au texte]

28 Ainsi nommée en souvenir du prénom de l'un des anciens exécuteurs des hautes oeuvres. [retour au texte]

29 Par allusion aux derniers instants du condamné (the last waltz). [retour au texte]

30 Jacqueline De PLAEN, « La terminologie criminologique : un instrument et un symptôme », Meta. Organe d'information et de recherche dans les domaines de la traduction et de l'interprétation. Vol. 24, no. 1, mars 1979. Numéro spécial consacré à la traduction juridique, p. 143. [retour au texte]




Envisageons, d'abord, la peine d'emprisonnement que le langage juridique qualifie de « réclusion criminelle » et qui devient dans la bouche du détenu la récluse (pour laquelle l'argot américain propose un riche éventail de termes équivalents : bit, hitch, jolt, rap, stretch, time). S'il doit purger, par exemple, une peine de cinq années, le prisonnier dira qu'il se bloque 5 piges (to get a fin)31. D'autre part, le type d'établissement pénitentiaire diffère selon la longueur de la peine en question. S'il s'agit d'une peine inférieure à une année (a stopover = une peine de courte durée), le prisonnier français la purgera dans une « maison d'arrêt » (flop joint), alors que si elle est supérieure à douze mois, il connaîtra la « maison centrale de force et de correction », abrégée en « centrale » et mieux connue de la pègre sous l'appellation de centrouse. Dans une certaine mesure, le rigoureux pénitencier fédéral américain (G-joint) correspondrait à la « centrale » française. Chacune de ces « maisons » toutes aussi sinistres les unes que les autres32 possède à sa tête un directeur (warden) surnommé en français le mac et en anglais the czar. Le sous-directeur (deputy warden) alias le sous-mac, coordonne l'activité du personnel de surveillance constitué par les gardiens et surnommés indistinctement par les détenus gaffes, matons ou matuches. Ce dernier fonctionnaire ne semble guère jouir d'une meilleure réputation dans les prisons américaines où il est qualifié, pour sa part, de bull, man ou screw.

Vêtu du droguet réglementaire (en argot : saboulé de choguet = tent) « ... comportant une veste à revers, un pantalon sans poches et un béret, le tout confectionné en droguet marron33 », le prisonnier se retrouve cantonné dans l'univers clos de sa cellule exiguë (1,80 m sur 2,40 m selon les normes américaines). Toute intimité lui est interdite dans cette étroite cellote (lock) car le surveillant peut, à sa guise, épier (bigler, frimer, mater) le détenu par un œilleton aménagé dans la porte de chaque cellule et judicieusement qualifié de mouchard. Ce dernier terme pourrait prêter à confusion pour quiconque n'étant pas familier avec le lexique carcéral, car il ne s'applique jamais au délateur, celui qu'on désigne avec le plus profond mépris sous les appellations de frisquet, mouton ou savonnette (canary, snitch, squealer). L'une des façons permettant de trouver le sommeil consiste pour le prisonnier à arpenter sans relâche sa cellule de long en large, ce qui se dit dans un jargon : piquer le dix. S'il est, par hasard, soupçonné de posséder un objet interdit dissimulé sur lui tel un billet clandestin destiné à l'extérieur (un bifton34 = a kite) ou un couteau (article, saccagne, surin = blake, shank, shiv) le détenu est alors soumis à une fouille minutieuse, qu'il nomme la barbote (shake-down). Au cas où il donnerait du fil à retordre à ses gardiens, le prisonnier, après être passé au prétoire (porch), risque fort de se retrouver au cachot (to hit isolation). Pour leur part, les administrateurs du système pénitentiaire parlent pudiquement de « Quartier de sécurité renforcée » (Q.S.R.) = Maximum Security Center. En revanche, ceux qui sont envoyés dans une « cellule d'isolement » (solitary confinement) préfèrent la qualifier plus prosaïquement — sinon plus éloquemment — de mitard (cooler), surbine (bank) ou trou (hole).




31 Le terme de fin désigne aussi la somme de 5 dollars; il en est de même pour sawbuck (10 ans ou 10 dollars) et double sawbuck (20 ans ou 20 dollars). [retour au texte]

32 On est en droit d'avoir des doutes sur la finalité de ces divers établissements après avoir lu dans la presse cet amer constat de M. Alain Peyrefitte, l'actuel Garde des Sceaux : « La prison est l'école du délit et l'université du crime. » [retour au texte]

33 Géo SANDRY et Marcel CARRÈRE, Dictionnaire de l'argot moderne, Paris, Éditions du Dauphin, 1953, p. 298. [retour au texte]

34 Voir le titre du livre d'Albertine SARRAZIN : Biftons de prison, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977. [retour au texte]




La vie carcérale se caractérise surtout par une succession désespérément monotone d'activités strictement contrôlées, telle la promenade quotidienne de soixante minutes au cours de laquelle les détenus français font le cirque, ou la queue de cervelas dans la cour de la prison surnommée pour l'occasion la fosse aux ours. Dans les prisons américaines, ce même exercice répétitif et obligatoire y est qualifié de drill. Cette existence routinière qu'illustre parfaitement l'expression anglaise swapping lies and swatting flies (manière de tuer le temps consistant à échanger des mensonges et à écraser des mouches) est parfois interrompue par une visite chez le coiffeur (le merlan = dirty towel) ou par un entretien avec l'aumônier de la prison35 (le babillard rendu en américain par buck, s'il est catholique, ou skypilot, s'il est protestant).

Certains détenus plus privilégiés parviennent à occuper un emploi à la bibliothèque ou à l'infirmerie (bone factory), postes considérés comme une sinécure (une gâche = scoring job) si nous en croyons le témoignage d'un ancien taulard (ex-con) : « En centrouse, la placarde [place] d'infirmier est une bonne gâche36. » D'autres se contentent de la modeste place d'aboyeur, consistant à appeler depuis le rez-de-chaussée de la division les prisonniers réclamés au parloir (la cage = visiting room) par leurs avocats. On surnomme parfois aussi aboyeur celui qui donne la cadence lors de la promenade quotidienne. Pour sa part, l'auxi(liaire) accomplit les corvées de nettoyage, tandis que le gamelleur assure la distribution des vivres (starvation ration) dans la traditionnelle gamelle de fer blanc (la galtouse). L'ordinaire (la jaffe = lousy gullion) ne semble guère fameux dans les « maisons » françaises selon ce jugement lapidaire : « En correction, c'est comme à la grive (l'armée) la jaffe ne vaut pas un pet de lapin37. » Mais les sobriquets de belly robber donné au cuistot et de beanery (usine à fayots) qualifiant le réfectoire des prisons américaines témoignent eux aussi éloquemment de la piètre qualité des menus proposés aux détenus. Enfin, le poste apparemment le plus élevé dans la hiérarchie des gâches semble être celui de prévôt (dont l'équivalent américain serait big shot ou trusty). Il s'agit d'un détenu auquel les gardiens délèguent un certain pouvoir de surveillance, en le rendant responsable de la discipline dans un quartier (cellblock) de la « centrale » en échange de certains avantages. On peut aisément imaginer l'impopularité dont jouit ce « prisonnier modèle » auprès de ses camarades d'infortune chez lesquels il ne parvient à susciter que des sentiments de méfiance, de jalousie et de haine.

À peine incarcérés (ballonnés, cascadés, empaquetés, enchtibés = buried, hung, sloughed, tronked), certains hommes, incapables de supporter leur emprisonnement, ne rêvent que de liberté (to have rabbit blood) en échafaudant mille plans d'évasion. Se soustraire, d'une manière ou d'une autre, à la garde imposée est un désir qui sommeille au coeur de tout être humain depuis le premier jour où il s'est retrouvé derrière des barreaux. D'ailleurs, en français comme en anglais, la richesse du lexique servant à désigner l'évasion témoigne de l'obsession, de la détermination et de l'ingéniosité de l'homme en cage qui désire retrouver à tout prix sa liberté.




35 Il est intéressant de relever que trois détenus, ayant collaboré à la rédaction d'un dictionnaire d'argot du milieu américain, ont tenu à remercier, dans leur Introduction, l'aumônier de la prison de l'aide qu'il leur avait apportée dans l'élaboration de cet ouvrage remarquablement documenté (Hyman E. GOLDIN, Frank O'LEARY, Merris LIPSIUS, Dictionary of American Underworld Lingo. New York : Twayne Publishers, Inc. 1950). [retour au texte]

36 Marcel Le BRETON, op. cit., p. 237. [retour au texte]

37 Ibid., p. 268. [retour au texte]




« Selon Georges Reme, 'roi de l'évasion', il y a trois sortes d'évadés : les 'bluffeurs', les 'papillons' et les 'taupins'. Les 'bluffeurs' sortent par la porte, les 'papillons' passent par-dessus les murs et les 'taupins' passent sous les murs38. »

À titre d'illustration, voici un choix de quelques expressions courantes chez les détenus et aussi pittoresques les unes que les autres : se déhoter, se faire la belle, se faire la paire, jouer la fille de l'air, jouer des flûtes auxquelles l'argot américain répond, d'une manière plus concise, par break-out, bustout, crackout, crushout, to spread the eagle. Quand à la cavale, terme popularisé par le titre du roman autobiographique d'Albertine Sarrazin39, elle pourrait se rendre avantageusement en anglais par bush parole ou midnight express40. Cependant l'expérience semblerait démontrer qu'un grand nombre de malfrats qui se retrouvent à l'extérieur oublient rapidement les rigueurs de la vie à l'ombre (inside). Assez ironiquement, l'as de la cavale (escape artist) qui vient de courir des risques inouïs pour échapper à une vie carcérale qui lui était insupportable ne sait longtemps résister à la tentation d'un nouveau coup en se promettant bien, cette fois encore, de ne pas se faire agrafer par les perdreaux...

Au terme de cette étude, il apparaît que les rapports particuliers existant entre la pègre et la justice comportent un certain élément ludique, non dénué d'ambiguïté. En effet, ce type de relations remonte aux origines mêmes de la vie communautaire puisque la création de la police est étroitement liée à celle de la cité : polis, en grec. Ces rapports présentent, d'autre part, la particularité de reposer sur une succession de tromperies réciproques, chacun rusant et finassant à tour de rôle. Le malandrin, quant à lui, s'efforce de déjouer les ruses du représentant de la force publique qui, de son côté, lui tend une série de pièges, qualifiés avec à-propos de souricières (stakeouts). Ce jeu parfois subtil du chat et de la souris, aussi vieux que l'humanité, n'exclut d'ailleurs pas, à l'occasion, un sentiment de respect mutuel comparable à celui que peuvent éprouver des combattants ennemis.

Néanmoins, cette sorte de dialectique élémentaire pouvant s'établir entre le chasseur et son « gibier » ne doit pas nous faire oublier le fossé infranchissable qui sépare, d'une part, les membres de la société et ceux qui, d'autre part, ont choisi de vivre en marge d'elle et d'enfreindre ses lois. Ce profond mépris du bourgeois et cette incommunicabilité foncière sont d'ailleurs fort bien illustrés par ce graffiti dont l'auteur serait un détenu anonyme de la maison d'arrêt de Fresnes :

« Ferme ta gueule, ça vaudra mieux
Que de raconter des histoires
Qui retomberont sur ta poire
Au jugement des gens sérieux.

Ferme ta gueule, mon mignon,
Car dis-toi bien que ton roman
N'intéresse le Gros Léon
Que s'il peut te foutre dedans.

Ferme ta gueule, mon joli,
Et n'emmerde pas les jurés
Qui n'auront jamais compris
Et n'aiment pas travailler.

Et toi aussi, baveux,
Et toi aussi, curieux,
Fermez vos gueules
Ça vaudra mieux. »



38 Cité par Géo SANDRY et Marcel CARRÈRE, op. cit., p. 297. [retour au texte]

39 Publié à Paris, aux éditions Jean-Jacques Pauvert en 1965. [retour au texte]

40 Également emprunté au titre d'un récit véridique, porté à l'écran en 1979 et relatant l'expérience traumatisante d'un jeune Américain dans les prisons turques. [retour au texte]




Par leur concision et leur brutalité, ces quelques vers griffonnés sur un mur de cellule résument éloquemment, sous forme de conseils, les sentiments qu'éprouvent les membres de la pègre pour ceux qui n'en font pas partie, à savoir les « gens sérieux ». Tout au long de l'histoire de l'argot éclate d'ailleurs ce mépris universel pour l'homme étranger à la pègre.

Enfin, tout langage constitue un signe et, au même titre que notre vêtement, il sert à nous identifier : intellectuel ou manuel, civil ou militaire, bourgeois ou truand. Pour sa part, Guiraud y voit la nature même de la langue argotique :

« Lorsque ces comportements deviennent conscients et voulus, lorsque par eux l'individu affirme, voire affiche et revendique son appartenance à un groupe, ils deviennent ce qu'il est convenu d'appeler, et ce que nous appellerons, un signum, signum de classe, de caste, de corps.

Ceci est l'essence de tout argot au sens moderne du mot; dès qu'un groupe vit en société close, dès qu'il rend conscience de sa différence et de sa supériorité, un argot se forme41. »

C'est la raison pour laquelle l'argot assume souvent une fonction expressive; il est le signe d'une révolte, un refus et une dérision de l'ordre établi incarné par l'homme que la société traque, censure et emprisonne. Non plus la simple peinture de la pègre — microcosme exotique et pittoresque — l'argot devient le mode d'expression d'une certaine sensibilité.




41 P. GUIRAUD, op. cit., p. 97. [retour au texte]





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