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La qualité de la langue : survol des préoccupations récentes

La qualité de la langue : survol des préoccupations récentes

Document préparatoire
au colloque sur la qualité
de la langue
Québec, les 30 septembre,
1er, 2, 3 octobre 1979

par
Édith Bédard




La qualité de la langue :
survol des préoccupations récentes




Le comité organisateur du colloque

Michel AMYOT
Directeur des études et recherches
Conseil de la langue française

Édith BÉDARD
Agent de recherche
Conseil de la langue française

Jean-Claude CORBEIL
Chargé de mission
Agence de coopération culturelle
et technique

Lise DALLAIRE
Agent d'information
Conseil de la langue française

Marcel DUBÉ
Secrétaire du Conseil de la langue
française

Jean-Marcel PAQUETTE
Professeur — Universite Laval
Membre du Conseil de la langue
française

Claude ROCHETTE
Professeur
Université Laval




La qualité de la langue :
survol des préoccupations récentes

Document préparatoire
au colloque sur la qualité de la langue
Québec, les 30 septembre, 1er, 2, 3 octobre 1979



par Édith Bédard






© L'Éditeur officiel du Québec

Dépôt légal : 3e trimestre 1979
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-551-03528-7





Table des matières



Avant-propos

Introduction — Historique des préoccupations à l'égard de la langue
1. La sauvegarde de la langue
2. L'affirmation du fait français
3. La confirmation du fait français

Chapitre 1 — La problématique de la qualité de la langue publique
1.1 La Charte de la langue française et la francisation
1.2 La notion de « qualité » de la langue

Chapitre 2 — Le domaine de la publicité
2.1 La problématique de la traduction
2.2 La problématique de la création

Chapitre 3 — Le domaine des médias
3.1 Le domaine des médias écrits
3.1.1 La problématique de la production de masse
3.1.2 La problématique de la pression
3.2 Le domaine des médias parlés
3.2.1 La problématique de l'écriture parlée
3.2.2 La problématique de l'improvisation

Chapitre 4 — Le domaine de l'administration gouvernementale
4.1 La problématique de la francisation

Chapitre 5 — Le domaine de l'enseignement
5.1 La problématique de la démocratisation de l'enseignement (1960-1969)
5.2 La problématique du rattrapage

Conclusion




Avant-propos


Le Conseil de la langue française tiendra, les 30 septembre, 1er, 2, 3 octobre 1979, un colloque sur la qualité de la langue. Il s'agit d'un colloque d'information et d'animation, qui constitue pour le Conseil un moyen privilégié de consulter les diffuseurs de langue publique et de leur permettre d'échanger des points de vue.

Le présent texte est un document préparatoire au colloque. Il vise à présenter un survol des préoccupations qui se sont manifestées au Québec depuis 1960 dans chacun des grands thèmes qui seront abordés au colloque, sans prétendre vider toutes les questions ni proposer de lignes de conduite. Le but du document est de retracer l'essentiel des faits, des événements ou des idées qui se rattachent à la question de la langue et qui constituent une bonne préparation au colloque. Les lecteurs mieux informés sur l'un ou l'autre sujet trouveront sans doute qu'on a trop limité les explications : nous nous en excusons auprès d'eux mais nous désirions nous limiter à l'essentiel.

Au cours du colloque, les conférences et les interventions permettront de pousser plus avant la présente réflexion et d'en dépasser le cadre étroit.

Le Comité organisateur du colloque





Introduction générale
HISTORIQUE DES PRÉOCCUPATIONS
À L'ÉGARD DE LA LANGUE






1. La sauvegarde de la langue

La question linguistique a constitué une des grandes toiles de fond de l'évolution de la société québécoise, de 1760 à nos jours, à travers ce que nos humanistes et nos penseurs ont appelé traditionnellement « notre survivance ». Le français est aujourd'hui à la fois la langue officielle, la langue nationale et la langue « commune » du Québec, pour reprendre les expressions du Livre blanc sur le développement culturel. Il sert de véhicule à des Québécois francophones de souche, mais également à des Québécois d'origines diverses. Le maintien du français a été le fruit du désir des francophones de souche de demeurer francophones, au cours de l'évolution d'une colonie française d'Amérique devenue le Québec d'aujourd'hui.

Les événements politiques et économiques de l'après conquête ont eu des répercussions manifestes sur l'évolution du français et sur sa place relative par rapport à l'anglais : après 1760, les francophones deviennent sous représentés dans le processus d'organisation de la nouvelle colonie. Ils perdent le contrôle du commerce des fourrures, des scieries, des tanneries, des chantiers maritimes, des forges, des mines de potasse. Les artisans, les marchands, les marins, les hommes d'affaires végètent. Ils se tournent vers l'exploitation de la terre. Les francophones bénéficieront peu à peu, à travers l'Acte de Québec de 1774 — qui rétablit la liberté religieuse et le droit civil français —, et à travers l'Acte constitutionnel de 1791 — qui reconnaît un Haut et un Bas-Canada, celui-ci étant officiellement bilingue —, d'une tolérance linguistique plus ou moins incarnée dans les lois. Mais cette tolérance ne prendra jamais la forme d'un désir de promotion ou d'encouragement. La spécialisation du français comme langue d'échanges internes, comme langue familiale, agraire et « gardienne de la foi », se consacrera, par rapport à la montée de l'anglais langue des affaires, du commerce et de l'innovation. Cette cristallisation se perpétuera et s'installera dans les mentalités et les usages.







« L'industrie en anglais, l'agriculture en français, la chasse, la pèche et la cueillette en langues amérindiennes et inuit : voilà l'effet de la conquête sur la réalité québécoise. »

Gilles Bourque et Anne Légaré Le Québec : la question nationale, p. 33.




L'évolution économique du Québec, son urbanisation, son industrialisation, se dérouleront en anglais, grâce au capital des entrepreneurs britanniques, anglo-canadiens et américains. Le clergé et l'élite intellectuelle exortent les « Canadiens », comme on les appelle alors, à se tourner plutôt vers la terre et à demeurer solidaires.

« . . . après la conquête, la société québécoise, loin de continuer à se développer comme les autres sociétés occidentales de l'époque en s'industrialisant, s'urbanisant et en se sécularisant, se recueille au contraire sur ses éléments populaires et ruraux et (. . .) au lieu d'aller en s'urbanisant, elle se folklorise davantage. On observe, entre autres phénomènes, une prédominance accrue des occupations agricoles, un plus grand éparpillement de la population dans les paroisses rurales, une plus grande homogénéité sociale de la population, un renforcement des normes morales et religieuses, une stratification et une différenciation internes moins importantes et enfin une mobilité territoriale, « occupationnelle » et verticale plus rétrécie. »1

Très tôt, la « défense » de la langue française est associée à la lutte contre l'anglicisation et se maintiendra comme telle jusqu'à tout récemment. L'anglais a pénétré dans les grands secteurs d'activité, on le retrouve, sous forme d'anglicismes, dans les journaux, au Parlement, dans les magasins, les usines, les industries, partout où la vie économique prend de l'importance et avec une intensité jamais égalée depuis.

« Même dans les régions rurales les plus reculées, les paysans employaient la plupart du temps des mots anglais pour désigner les meubles, les ustensiles, les vêtements, les denrées exotiques, les boissons, les friandises et les instruments de travail que leur vendaient des marchands qui ignoraient eux-mêmes les noms français de ces articles. Les termes techniques, les effets de commerce (même les chèques de l'État provincial), les contrats d'assurance, les nouveaux mots que mettaient en circulation les inventeurs, les noms que les manufacturiers donnaient à leurs produits, tout était anglais. Quand on se donnait la peine de traduire en français ces expressions nouvelles, on se contentait en général d'une traduction bâtarde. Dans les villes québécoises dont le développement dépendait principalement de l'initiative des entrepreneurs anglo-saxons, la langue anglaise avait envahi tous les milieux. »2




1 Marcel RIOUX, La question du Québec, p. 49. [retour au texte]

2 Michel BRUNET, Trois dominantes de la pensée canadienne-française : l'agriculturisme, l'anti-étatisme et le messianisme », dans les Écrits du Canada français, p. 50. [retour au texte]




« Pourquoi se le cacher? Le nouvel ordre économico social de la province de Québec s'est édifié sans la participation active des Canadiens français. Ceux-ci se contentent de former plus de 80% de la population québécoise. Celle-ci n'a jamais eu une économie mise à son service parce que les Canadiens français ont été impuissants à industrialiser et à moderniser eux-mêmes leur territoire. Ce sont les capitalistes étrangers qui les ont initiés au monde moderne. Le Canada français a été colonisé par le Canada anglais. »3

La montée nationaliste, à partir de 1830 surtout, monopolise les idées et les énergies autour du désir d'identification des « Canadiens français, ces Français d'Amérique ». C'est la rébellion de 1837, la répression et l'interdiction du français comme langue d'État de 1840 à 1848 (Acte d'Union), puis la Confédération.

Les actions de sauvegarde de la langue portent sur les individus en tant qu'usagers. On les exhorte à cultiver leur langue, à la soigner, à la perfectionner au contact des poètes et des grands écrivains.




Votre mission est moins de manier des capitaux que de remuer des idées, elle consiste moins à allumer le feu des usines qu'à entretenir et faire rayonner au loin le foyer lumineux de la religion et de la pensée. »

Louis Adolphe Paquet, discours prononcé le 24 juin 1902, cité par Robert Rumilly, Histoire de la province de Québec, t. 1, p. 121.




Au Congrès de la langue française de 1937, des gens de toute provenance, mais de ceux qu'on disait « instruits » à l'époque, viennent faire état de la qualité de la langue utilisée dans différents milieux. On y parle autant d'« esprit français » que d'anglicisation.

L'esprit français, ce sont, selon la façon de penser de l'époque, les éléments dialectaux et le vieux fonds français colorant les « parlures » des Canadiens français. C'est la saveur et la « pureté » de la langue dont on se plaisait à dire, à l'époque du régime français, qu'elle étonnait les voyageurs (Français de France) venus séjourner ici. Les travaux d'inventaire du parler franco-canadien commencent à se faire, grâce à Sylva Clapin, Adjutor Rivard, Victor Barbeau, etc. On relève dans la langue des francophones du Québec un nombre important d'archâismes, c'est-à-dire de termes qui sont sortis de l'usage ailleurs qu'au Canada et qui ont continué ici d'être utilisés, par suite de l'isolement linguistique et culturel.




3 Michel BRUNET, « Servitudes du bilinguisme », dans les Cahiers de l'Académie canadienne-française, p. 66. [retour au texte]




L'anglicisation, c'est l'influence de plus en plus grande de l'anglais sur nos usages linguistiques. Aux façons de nommer les nouveautés, les objets ou les notions venues d'ailleurs, les équivalents français semblent nous manquer. Tout ce qui renouvelle l'appareil économique et culturel a une dénomination anglaise. Le visage commercial des villes et des journaux est anglais. Les gens fréquentent peu ou pas l'école. Leurs moyens de s'informer, de se cultiver, sont faibles, et souvent anglais ou anglicisés.




« Ce qui est absolument français, dans la province de Québec, ce sont les traditions, le caractère, le type, l'individualité, la tournure d'esprit et une manière de sentir, d'agir et d'exprimer qui est propre aux vieux gaulois. Ce qu'il y a de moins français, c'est la langue. »

Arthur Buies, l'Électeur, 28 janvier 1888, s.p.




Lionel Groulx se fait le porte parole des francophones en quête de leur identité :

« Voyons (...) sur quels fondements s'appuie ce que l'on a appelé quelquefois, d'un mot qui a aujourd'hui fort mauvaise presse, le nationalisme canadien-français, et ce que je peux appeler, d'un mot plus juste, le vouloir vivre ou le droit de vivre des Français du Canada. »4

La venue au pouvoir de gouvernements « nationalistes », avec Mercier (1867-1892), Duplessis (1936-39, 1944-60), va appuyer plus solidement encore les préoccupations à l'égard de la langue sur une toile de fond traditionaliste, cléricale et conservatrice qui se maintiendra jusque vers 1960 dans un climat de serre chaude.




« L'agriculture est un élément de stabilité économique et d'ordre social. Nous devons maintenir et protéger notre base rurale. » Maurice Duplessis.

Cité par Paul Bouchard, La Province de Québec sous l'Union nationale, t. 1, p. 14-15.





4 Lionel GROULX, Le français au Canada, p. 205. [retour au texte]




2. L'affirmation du fait français

La révolution tranquille va bouleverser les préoccupations à l'égard de la langue.

C'est l'époque du frère Untel et de ses Insolences. Les préoccupations des individus se maintiennent, le rattachement de la question linguistique à celle de la survivance est quasi permanente. Les « Canadiens français » se transforment petit à petit en « Québécois ». En même temps, on assiste à la prise en main gouvernementale de la situation linguistique, comme de bien d'autres situations. Création de l'Office de la langue française en 1961. Livre blanc de 1965 :

« Parce qu'il a été si longtemps isolé et qu'il n'est plus qu'une minorité de plus en plus intégrée du point de vue commercial et industriel à l'ensemble de ce confinent, le peuple canadien-français est tenu de faire preuve d'une énergie et d'une ténacité qui ne se démentent jamais. La tâche de restauration est, dans l'immédiat, d'une telle ampleur qu'elle exige l'intervention ferme et éclairée du seul gouvernement où ce peuple soit majoritairement représenté, le gouvernement du Québec. Il s'agit, en effet, de la préservation — dans une optique dynamique — d'une identité culturelle, et cette œuvre ne peut être entreprise que par le gouvernement dans lequel le peuple se reconnaît pleinement. Ce gouvernement, c'est celui du Québec. »5

La langue est introduite dans la hiérarchie des préoccupations culturelles et éducationnelles. Elle est perçue comme un élément de référence nationale à protéger. Cette affirmation crée des remous chez les nonfrancophones que les gouvernements successifs tentent de calmer. Les réactions provoquées chez les francophones par la présentation puis le retrait du projet de loi 85 et par l'adoption de la loi 63 (qui reconnaît aux parents le droit de choisir la langue d'enseignement de leurs enfants et qui maintient ainsi le libre accès à l'enseignement en langue anglaise par tous) constituent des déclencheurs importants et exacerbent les esprits.




5 Pierre LAPORTE, Livre blanc, ministère des Affaires culturelles, 1965, p. 21-22. [retour au texte]




La Loi 63 aura connu une brève existence; elle aura rallié contre elle non seulement les mouvements nationalistes, mais également l'ensemble de la population.

Avec la Loi 22, le français se voit reconnaitre le statut de langue officielle; son influence psychologique, face à l'anglais, augmente. La Loi 22 consacre également le bilinguisme institutionnel, c'est-à-dire la reconnaissance du français et de l'anglais dans tous les secteurs d'activité. Mais elle amène surtout un retournement de situation important, les francophones commencent à se sentir comme une majorité :




Je dis que le projet de loi 22, la Loi 22 — car ce n'est plus un projet, c'est un fait — est une étape importante au point de vue psychologique, comme déblocage, comme définition d'une situation.

C'est ce qui m'a frappé le soir de l'adoption de la loi, le 31 juillet. J'écoutais un poste américain, le canal 5 de Plattsburgh; c'était les nouvelles, à sept heures, et l'annonceur donnait les manchettes. La première manchette était : « Dorénavant ... Nowadays, the French language is the official language in Québec. » Quand il a donné son bulletin au complet, il a simplement répété : « Aujourd'hui a été signée la loi, etc. »

Cela veut dire qu'il y a quelque huit millions d'Américains qui ont appris cela. C'est tout, mais je crois que c'est une étape importante et il sera temps que nous nous en rendions compte.

Michel Brunet, Le Devoir, 22 octobre 1974, p. 4.





Au cours des mêmes années, « sévit » la querelle parallèle dite du joual qui pose, en termes différents, le problème de la spécificité de la langue qui se parle dans les milieux urbains, et sa transposition littéraire. C'est Parti Pris, Le Cassé de Jacques Renaud, le théâtre de Tremblay et la contre-réaction à ce phénomène. Polarisation des opinions qui fait peut-être aujourd'hui sourire, mais qui aura donné lieu à des échanges véhéments sur la langue. Au moment où le Québec s'ouvre à la francophonie internationale, certains posent l'hypothèse qu'il existe peut être une langue québécoise autonome. La dichotomie français québécois (joual?) — français européen divise les esprits.

3. La confirmation du fait français

L'adoption de la Charte de la langue française à l'été 77 marque une étape dans l'évolution de la problématique québécoise sur la langue. Elle institue un Québec rigoureusement français, rejette le bilinguisme institutionnel et fait du français la langue des communications institutionnalisées, de l'administration gouvernementale, de la justice, de l'enseignement, à quelques exceptions près.

Du temps où la problématique ne portait que sur le fait de la survivance, l'important était que, quantitativement, la simple présence du français se maintienne à un niveau décent. Lorsque cette étape est franchie et qu'on affirme le lien revitalisant entre langue et culture, les préoccupations changent de niveau et posent le problème, tout comme pour la qualité de la vie, de la « qualité » de la langue. Car une fois qu'on a garanti à une langue les conditions normales d'existence, les précautions qui s'imposent à son égard prennent des proportions plus « englobantes » et intégrées à un faisceau plus large de préoccupations :

« La « qualité » de notre langue n'est ce pas une valeur aussi grande que la « quantité » de sa présence, que nous voulons maintenant imposer dans le milieu social? De qui dépend cette « qualité »? ... »6

L'idéologie relative à la langue a donc changé radicalement au cours de l'histoire du Québec. 1960 constitue sans doute un moment charnière de ce changement : avant 1960, ce sont des individus, des mouvements restreints, qui prennent en main les préoccupations de langue et de culture et qui poursuivent une réflexion publique sur ces sujets. À partir de 1960, une approche plus politique et plus globale des questions linguistiques se fait jour.

Les façons de poser les problèmes se sont modifiées en conséquence. Elles mobilisent désormais davantage d'énergies, ce qui a pour effet d'accroître la complexité des mécanismes mis en cause. En même temps, cela devient une façon d'affirmer l'omniprésence d'un fait : le fait français.




6 Gérard BERGERON, Le Devoir, 7 mai 1977, p. 3. [retour au texte]




Chapitre 1
LA PROBLÉMATIQUE DE LA QUALITÉ
DE LA LANGUE PUBLIQUE






1.1 La Charte de la langue française et la francisation

La Loi 101 porte essentiellement sur le comportement linguistique des institutions et sur l'usage qui est fait du français dans la législation, la justice, l'administration gouvernementale, les organismes parapublics, au travail et dans le commerce. Elle est un englobant.

La notion de « qualité » de la langue n'est pas incluse explicitement dans le champ de compétence de la loi, qui porte surtout sur le statut du français et sur les processus de francisation. Cependant, comme la langue joue dans ses manifestations publiques le rôle d'image collective et de révélateur de la culture qui la sous-tend, comme cette langue « publique » a également sur les simples usagers un effet de modèle, il est souhaitable que la langue utilisée, en plus d'être française, soit également « de qualité ». On retrouve cette volonté dans le préambule de la Charte.

1.2 La notion de « qualité » de la langue

Au sujet de la « qualité » de la langue, les notions sont aussi nombreuses et contradictoires que celles qui concernent les notions de beauté ou de justice.

Si l'on demande à un groupe d'individus d'évaluer la qualité d'un texte écrit ou parlé, chacun de ces individus va pouvoir donner son avis sur la qualité de ce texte. Les notions invoquées pour parler de la qualité ou de l'absence de qualité seront néanmoins fort diversifiées. Certains invoqueront la « beauté » ou l'« élégance » du texte, son côté raffiné ou « parisien »; certains en vanteront la « simplicité », d'autres les savants artifices. Question de goût, dirait-on. Question de « sentiment linguistique » ou de subjectivité surtout.

On ne s'est pas gêné, pour évaluer le français du Québec, ou certaines de ses variétés, de recourir à ce type d'évaluation stylistico-esthétique :

« Dans divers milieux, un français correct, riche des savoureuses expressions nées de notre sol et de notre histoire mêmes, est considéré presque réactionnaire en regard d'un dialecte à consonance vulgaire où les mots américains et français déformés jusqu'à l'absurdité se chevauchent dans une cacophonie insupportable.7 »

« Attendu que le peuple canadien-français est de tous ces peuples soi-disant de langue française celui qui parle le plus mal la langue française...8 »

Bien que la chose ne soit pas facile, il faudrait pouvoir établir, pour saisir la notion de « qualité de la langue », un certain nombre de critères plus opérationnels et sur lesquels il soit possible de s'entendre. Mais ce n'est pas facile, d'autant plus que pour certains, parler de qualité de langue évoque le concept d'une langue pure, réservée à quelques-uns, éloignée de la moyenne des usagers et qui nie le dynamisme même de l'évolution d'une langue.

Cependant, lorsque l'on parle de qualité de la langue, de quelle langue s'agit-il? De la langue des gens les plus cultivés ou de la langue des gens ordinaires? De la langue écrite ou de la langue parlée? De la langue des individus, langue « privée,., de la langue des institutions, langue « publique »? Est-il possible, pour l'ensemble de ces catégories, de recourir aux mêmes critères? Lorsque l'on parle de « qualité » de la langue, l'on court ainsi souvent le risque d'associer aux évaluations dites purement linguistiques que l'on croit porter sur des messages ou des textes, des considérations d'un autre ordre : social, culturel, esthétique. Le faisceau des considérations sur lesquelles on pourrait s'appuyer va en croissant :

« Quand on parle le français, on utilise ordinairement, même si l'on n'y songe pas au moment où l'on s'exprime, les règles de la langue française. Mais, dans les phases de chacun (on dit de chaque locuteur), il y a des manières de parler qui lui sont propres : les accents, le choix des mots, des constructions peu fréquentes, etc. D'un côté, il y a les règles de la langue, celles qui définissent le français, et, de l'autre, les utilisations diverses que chacun fait des mots et des constructions que lui offre la langue dans des actes particuliers de parole.9 »




7 Roger LEMELIN, « La France tient dans ses mains le sort de la francophonie », La Presse, 6 février 1974, p. A 5. [retour au texte]

8 Mémoire de l'Institut de diction française, présenté devant la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec, 1970, p. 14. [retour au texte]

9 Jean DUBOIS et René LAGANE, La nouvelle grammaire du français, p. 10. [retour au texte]




Traditionnellement, c'est sur la langue écrite et surtout sur la langue littéraire qu'on s'est appuyé pour procéder à des évaluations qualitatives de la langue qu'on appliquait ensuite à tous les autres domaines. Et lorsque, à son sujet, on parlait de beauté ou d'élégance, c'est à des critères stylistiques que l'on faisait appel. Dans le domaine de l'expressivité, tous les procédés sont, à la limite, possibles, puisque ce qui est recherché c'est l'effet. Il est donc difficile de fonder des critères opérationnels sur ces appréciations stylistico-esthétiques, qui ne sont pas purement linguistiques. Mais c'est à ces considérations que, spontanément, on est souvent porté à se référer.

Les vingt dernières années ont amené des changements importants dans la diffusion et l'évolution d'une langue comme le français et, par conséquent, sur les manières de juger cette langue :

« La prolétarisation des classes moyennes, la démocratisation plus ou moins sensible de l'enseignement, l'importance plus grande donnée à des moyens d'information de caractère populaire et capables d'atteindre toutes les régions favorisent l'emploi d'une langue courante uniforme.

Ainsi l'on peut noter la disparition de tous les mots anciens, conservés dans la mesure où on pouvait les trouver dans les ouvrages d'écrivains archaïsants. La disparition des langues particulières et l'atténuation des différences entre vocabulaires régionaux, conséquence du développement de la radio et de la télévision, ont aidé à la disparition de ces termes écartés de la langue commune depuis quelquefois un siècle (affainéantir, avitailler). L'interpénétration des diverses classes sociales se traduit sur le plan linguistique par une atténuation importante des différences entre les niveaux de la langue. Les mots d'argot sont presque tous popularisés, les termes familiers ne sont plus sentis comme tels; et le mouvement inverse de certains qui écartent de la langue, comme « incorrects », des mots de la langue usuelle, sous des prétextes divers, montre que souvent la conscience nette des étapes de la langue n'est plus celle de tous les locuteurs.10 »

Ce « nivelage » et cette explosion dans les modes de production de la langue ont également contribué à faire éclater les réseaux des critères le plus souvent esthétiques et étroits qui présidaient autrefois aux évaluations que l'on faisait de la langue. Ce type de justifications devient de plus en plus difficile à soutenir, les bases sur lesquelles elles s'appuyaient ne tenant plus ou étant trop nombreuses. Il ne reste, à la limite, que ce que le système de la langue a compilé et érigé en règles d'intercompréhension qui soit assuré de recevoir l'approbation presque générale.




10 Jean et Claude DUBOIS, Introduction à la lexicographie : le dictionnaire, p. 131. [retour au texte]




D'une autre manière, dans l'ensemble des moyens linguistiques utilisés pour communiquer, la langue parlée a largement dépassé la langue écrite comme moyen de diffusion. L'évaluation de la qualité de la langue parlée doit-elle reposer sur le fond écrit de la langue? Voilà qui est difficile à soutenir. Les procédés qu'on autorise, d'un commun accord, dans la langue parlée, sont plus diversifiés, moins cristallisés et moins rigoureux que ceux de la langue écrite. Le fait qu'ils ne soient pas « coulés » dans un texte et qu'ils soient « immédiats » semble autoriser une plus grande liberté. On dit souvent que la langue orale semble laisser plus de possibilités que la langue écrite et autorise davantage de ressources. On dit que c'est elle, également, qui renouvelle le plus le système de la langue, grâce aux innovations qu'elle introduit dans l'usage. Mais la langue orale n'est pas compilée comme telle dans les grammaires ou les dictionnaires, la diversité de ses usages étant trop accentuée. Si l'on consulte le Petit Robert, par exemple, on y trouve recensés des mots qui font partie de l'usage de la communauté linguistique francophone dans son ensemble. On en donne l'orthographe, qui est la même pour tous, et « une » transcription phonétique qui offre souvent certaines variantes d'un pays à l'autre ou d'une région à l'autre. Quelle prononciation adopter? Il faut dire également que dans la langue parlée les conditions matérielles et psychologiques de réalisation sont différentes de celles qui interviennent en langue écrite. En langue orale, où le code grammatical a sa place, mais où s'insinuent également d'autres variables, comme la prononciation, le phrasé, etc., sur quoi devra-t-on se fonder? La question n'est pas tranchée.

Si l'on ajoute à cela tous les usages qu'un seul individu peut faire de sa langue, en différentes circonstances de discours, et que l'on multiplie cela par tous les milieux sociaux et culturels qui produisent, chez les individus, des façons caractéristiques de s'exprimer, on constate que le français n'est pas une langue unifiée et monolithique. Il y a en fait « plusieurs français » qui enlèvent au français son visage rassurant d'unité cohérente.

Un autre élément s'ajoute à nos observations. On dit souvent que la qualité de la langue est secondaire, l'important étant de se comprendre et que le message « passe ». Il est en effet possible d'informer et de faire passer un message sans que la langue utilisée soit de qualité. Mais le fait qu'un message informe adéquatement tient sûrement à ce que la langue qu'on y utilise est correcte. À ce sujet, les avis sont souvent partagés :

« En réponse à la présentation d'un idéal de langue trop lointain pour être perçu comme satisfaisant au critère d'utilité, les gens font souvent cette remarque : « Pourvu qu'on se comprenne ». Sous une apparence naïve, cette réponse montre que la langue est perçue avant tout comme un instrument de communication efficace. Selon cette façon de voir les choses, la qualité — qui repose toujours sur un jugement de valeur — n'est pas vue comme un point d'aboutissement. Une langue qui permet de communiquer, qui permet « qu'on se comprenne » est efficace et ne peut pas ne pas être un instrument de qualité au regard de la fin poursuivie. De se poser en plus la question de savoir si cet instrument de communication efficace, donc de qualité, a en plus la qualité d'être universellement efficace, ou artistique, est un tout autre problème11. »

Il reste néanmoins qu'un cadre de référence appuyé sur la stricte conformité au code de la langue, au sens large, pour parler de qualité, peut constituer un point de départ auquel il faut bien sûr apporter des nuances. Mais c'est un acquis. Il faut tenir compte des « genres » de discours que l'on évalue et des traits spécifiques propres à chacun.

Une chose est sûre :

« Qualité » de la langue ne rime pas avec « beauté », qui est sujette à des évaluations contradictoires et subjectives. Si l'on prend « qualité » dans son sens le plus simple, il est possible de le faire rimer, de façon opérationnelle, avec la conformité aux règles de l'usage telles qu'on les retrouve dans les grammaires de la langue. Cette définition n'est pas subtile, mais permet de dégager un cadre de référence théorique et d'établir un consensus de départ sur ce qu'on entend par qualité.

On peut donc définir la qualité de la langue comme :

« Un emploi conforme aux conventions linguistiques qui régissent le code du français écrit. Il faut entendre par conventions linguistiques non pas un ensemble de règles imposées par une « élite » ou dictées par le « génie » de la langue, mais bien les conventions de fait qui constituent en quelque sorte, par rapport au sujet parlant, le passé de la langue et qui sont nécessaires pour assurer la communication etlou l'expression dans cette langue12. »




11 Marcel BOUDREAULT, La qualité de la langue, synthèse réalisée pour le compte de la Commission d'enquête sur la situation de la langue française et sur les droits linguistiques au Québec. [retour au texte]

12 Conrad BUREAU, Rapport d'enquête sur la qualité du français écrit, p. 6. [retour au texte]




Déjà, à partir de cette seule définition, il est possible d'assigner à un message, à un texte, à un discours, etc., des critères d'évaluation et de dégager, le cas échéant, des points d'observation ou d'amélioration.

Si, ce qui nous intéresse, c'est la qualité de la langue de l'administration gouvernementale, de l'enseignement, de la publicité et des médias, qui sont les principaux diffuseurs de langue, il faut admettre que les impératifs d'une communication univoque, d'une information efficace, s'appuient avec avantage sur des exigences de conformité grammaticale, syntaxique, sémantique et autres. Par exemple, l'administration gouvernementale et ses réseaux touchent un vaste bassin de population par le biais de ses communications écrites. Leur langue est le prototype de la langue « publique », celle qui diffuse au nom d'organismes publics, et non au nom des individus, et qui doit s'assurer de l'accessibilité et de l'intelligibilité des messages qu'elle achemine à ses publics. L'enseignement, dont la responsabilité relève de l'État, se voit confier la formation des jeunes; il est un agent formateur privilégié qui devrait permettre l'acquisition, pour toutes les clientèles qu'il forme, d'une langue efficace. Les médias, quant à eux, constituent l'école de « formation parallèle » la plus influente qui pénètre dans tous les foyers et qui, avec la publicité, influence jusqu'aux comportements des groupes.




« Le comportement linguistique des individus est façonné par leurs contacts nombreux, répétés et pour ainsi dire officiels avec la langue des institutions ».

Jean-Claude Corbeil, Conférence prononcée au Ve congrès international de linguistique appliquée (août 1978).




Ces diffuseurs jouent un rôle stratégique. Ce sont des « imprégnateurs » de langue. Ils sont en interrelation constante et s'influencent mutuellement. Ce sont eux également qui influencent les usages. C'est leur qualité de langue qui nous modèle, bien plus que nous-mêmes, usagers, nous ne les modelons. C'est ce type de qualité qui devrait retenir notre attention.




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