Accéder au contenu principal
 

 
Faut-il intervenir dans la langue des médias?

Faut-il intervenir
dans la langue
des médias?

Actes du colloque tenu à l'occasion du 25e anniversaire des publications du Comité
de linguistique de la Société Radio-Canada

Montréal
25 avril 1985




TABLE RONDE

Faut-il intervenir
dans la langue des médias?




Intervenir en considération de la nature
même de la langue et des médias

MADELEINE SAUVÉ

Grammairienne, Université de Montréal



Au moment où j'ai été invitée à prendre la parole pour répondre à la question « Faut-il intervenir dans la langue des médias? », je me suis dit : comme les grammairiens sont généralement ou spontanément assimilés aux puristes, je serai sans doute considérée comme le « oui de service » à la table ronde. Malicieusement, j'ai pensé : le moyen de produire un effet serait bien de soutenir qu'il ne faut pas intervenir...

Mais, comme vous le devinez, ma condition et plus encore mes convictions personnelles ont eu raison de cette velléité : je ne ferai pas d'effet, et je répondrai simplement : oui, il faut intervenir dans la langue des médias. Il me reste à fonder cette assertion.

J'estime qu'il faut intervenir pour des motifs qui prennent leurs racines au coeur même des règles de la vie, des exigences de la pensée et de la communication ainsi que de la mission pédagogique des médias. En bref, je dirais qu'il faut intervenir en considération de la nature même de la langue et des médias.

Avant d'expliciter ce propos, je désire préciser ce que j'entends ici par le terme intervenir. Il ne s'agit pas d'intervenir comme on le fait, par exemple, dans une situation politique ou diplomatique où il s'impose d'entrer d'urgence en lice pour tenter de dénouer un conflit, de détourner le cours d'événements tragiques. Il ne s'agit pas non plus d'intervenir comme il y a lieu de le faire, par exemple, en médecine lorsqu'on doit agir immédiatement, énergiquement, pour arrêter l'évolution d'un état pathologique. Il s'agit, dans le cas, d'intervenir au sens courant du terme, c'est-à-dire de « prendre part à une action, à une affaire en cours dans l'intention d'influer sur son déroulement ».

Dans cette perspective, il me paraît aller de soi que l'on intervienne dans la langue des médias; en effet, on reconnaît volontiers que toute action, que toute manifestation s'adressant à la conscience, à la pensée, comme c'est le cas de l'action des médias, est nécessairement soumise à une régulation.

Aussi, ne pas intervenir, ce serait, je crois, une forme d'intervention . laisser aller, laisser couler la langue et l'expression au gré de chacun, au hasard des vents contraires, ce serait une connivence, ce serait une intervention implicite, mais très réelle. À cette forme d'intervention implicite, insidieuse, il faut préférer d'emblée l'intervention explicite. Les médias, notamment la presse écrite ou audiovisuelle, sont un lieu où s'impose un usage réfléchi et contrôlé de la langue, comme c'est le cas - ou comme ce devrait l'être - dans le système d'enseignement, dans l'administration publique et dans les autres cas d'usage officiel de la langue.

Cela signifie qu'à des degrés divers et selon des modalités particulières, il faut assurer que la langue utilisée soit en rapport avec un appareil de référence, avec une norme à respecter et donc, par voie de conséquence, avec ce qu'on appelle ici une « intervention ». Ce motif renvoie à la substance même des médias en tant qu'ils sont une activité vitale soumise, implicitement ou non, à des règles.

À cet égard, il faut bien comprendre que les règles en question ont partie liée avec l'usage, et l'usage, de soi, c'est l'usage actuel. Plus encore, il n'est pas exclu de souhaiter que la langue parlée, dont Vaugelas disait : « elle est la première en ordre et en dignité... celle qui est escrite n'est que son image », il n'est pas exclu de souhaiter donc, que la langue parlée ait de plus en plus de poids dans la détermination des règles ou du bon usage.

Selon cette perspective, l'intervention linguistique - comme elle est pratiquée à la Société Radio-Canada - visera essentiellement un accroissement de la compétence des « communicateurs ». Elle sera d'abord pour eux un facteur de libération et non d'aliénation, elle sera un moyen de valorisation et non une source de culpabilisation. Par ailleurs, elle se traduira normalement en qualité de vie pour tous ceux auxquels s'adressent les médias, parce qu'ils y trouveront une inspiration, un guide, un stimulant pour améliorer leur propre performance linguistique, pour se libérer de la contrainte que constitue l'ignorance des mécanismes de fonctionnement de la langue. En règle générale, on convient que la qualité de la langue a un rapport direct avec la qualité de la communication, mais la conviction que la qualité de la langue contribue à la qualité de la vie devrait être plus répandue et mieux défendue.

Le second motif que j'invoquerais pour justifier une intervention linguistique dans les médias tient aux exigences mêmes de la pensée et de la communication dont la langue est l'outil privilégié d'expression.

Un constat s'impose à l'attention aujourd'hui : nous sommes submergés par l'image. Le slogan « une image vaut mille mots » a plus de poids que le précepte classique « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement ». La rigueur de l'articulation du discours est en régression. Maints indices illustrent ce phénomène : la richesse de la simplicité d'expression est trop souvent considérée comme un métal vil; le souci de la cohérence cède souvent la place au réflexe « pourvu qu'on comprenne »; le respect des conventions morphologiques et syntaxiques suit trop souvent le cours des monnaies dévaluées.

Devant ces faits qui relèvent, j'en conviens, d'un phénomène plus général de civilisation, les médias, notamment la radio et la télévision, peuvent jouer un rôle de freins ou d'accélérateurs. Grâce à l'intervention linguistique, pour une part, ils peuvent faire contrepoids au mouvement de régression; mieux encore, et d'une façon positive, ils peuvent contribuer à inverser le mouvement.

Si l'intervention linguistique est justifiée au nom des exigences de la clarté, de la justesse, de la propriété de l'expression et de la rigueur du discours, elle l'est plus globalement encore au nom des exigences de la communication. En effet, s'il est nécessaire de promouvoir la richesse de la langue, de développer ses potentialités, s'il est indispensable de préserver son intégrité, cela doit, en définitive, s'opérer au nom de la perfection d'un outil de communication. Ce principe devrait sans doute présider non seulement à l'intervention linguistique dans les médias, mais à route oeuvre de codification ou de normalisation. À ce chapitre de la communication, l'intervention linguistique - étant bien entendu que celle-ci est d'abord ancrée dans l'usage actuel, dans l'humus de chez nous - devient un moyen non seulement d'assurer la compréhension interrégionale, mais aussi la communication internationale.

Un autre motif qui me paraît justifier l'intervention linguistique dans les médias, c'est le rôle pédagogique de ceux-ci, qu'ils portent ou non la marque officielle d'« éducatifs ».

Ce rôle pédagogique global n'est plus à démontrer. Les médias sont omniprésents et très puissants : ils concurrencent la famille et l'école en matière d'éducation. M'en tenant au domaine de la langue, je dirais que l'intervention dans les médias contribuera efficacement à assurer un équilibre entre l'initiative et la liberté de chaque locuteur et la nécessité de s'intégrer à une société et de communiquer avec les autres, ceux d'ici et ceux d'ailleurs.

On sait bien que si, par hypothèse, le comportement linguistique était livré totalement à l'individu, la communauté linguistique risquerait d'éclater, à plus ou moins brève échéance. À ce propos, je relève le fait suivant, à titre de simple exemple, de portée fort modeste : récemment, j'ai dû, en une seule journée, répondre aux trois questions suivantes : puis-je employer le mot « performativité » à la place de « rapidité »? l'action de contenir une foule, c'est bien la « contention » de la foule? j'ai un texte où il est question de « relationnement » avec le milieu : est-ce un néologisme?

À dire vrai, ce ne sont pas d'abord les mots qui sont en question, mais le sens, le message; l'intervention linguistique dans les médias, qui - entre autres choses - élimine les phénomènes marginaux ou nuisibles à l'intelligibilité de la communication, devient indirectement une action pédagogique auprès des auditeurs.

D'une manière plus positive encore, l'intervention linguistique qui vise essentiellement à conserver un instrument de communication efficace, à l'enrichir des néologismes appropriés, à déployer les ressources de la langue française dans tous les domaines, y compris ceux de la science et des techniques avancées, cette intervention, faite auprès des divers communicateurs, rejoint l'ensemble de la population; elle accomplit ainsi une action éducatrice, bénéfique et valorisante pour tous. On peut dire qu'à long terme, elle est un apport à l'enrichissement du patrimoine dans ce qu'il a de plus fondamental : la langue, elle s'intègre à un phénomène beaucoup plus vaste, celui du modelage d'une société, lequel est un élément de la formation et de la continuité de toute culture.

Conclusion

Si le philosophe Alain a pu dire « qui saurait sa langue saurait tout de l'homme », nous sommes sans doute justifiés de croire que ceux qui contribuent à mieux faire savoir notre langue, à la révéler, à la manifester, participent à une haute mission que voile le quotidien, mais que laisse entrevoir la réflexion : je souhaite avoir contribué un peu à laisser entrevoir la portée de la mission d'intervention linguistique dans les médias et, partant, à la justifier, s'il en était besoin.






Les médias, construits par le langage
et construisant le langage tout ensemble

PIERRE AUGER

Directeur de la terminologie
Office de la langue française



En 1985, les médias constituent le véhicule le plus puissant de la culture des peuples, ils sont à la fois des facteurs dominants d'intégration culturelle et le miroir de leur tissu culturel, des produits de la culture tout autant que des produits culturels en soi. Dominés de façon générale par le langage, attachés à une langue dans leur actualisation, ils constituent en soi des systèmes d'information largement dépendants de ce qu'il est convenu d'appeler la performance linguistique. Tributaires de l'outil linguistique et du code qui le constitue, ils sont tout autant innovateurs et créateurs en agissant sur lui, en le modifiant parfois même au gré des valeurs reconnues par l'époque. Construits par le langage et construisant le langage tout ensemble, ils jouent un rôle privilégié dans la diffusion d'un certain modèle linguistique se situant quelque part entre les usages variés de la communauté linguistique qu'ils représentent en incluant l'usage perçu comme dominant qu'on reconnait en général aux élites sociales, et la variété européenne qualifiée de standard en autant qu'elle puisse exister en dehors des français régionaux.

Le rôle linguistique des médias s'est très certainement accru au moment de la transformation d'une société essentiellement rurale en une société urbanisée, plus scolarisée, plus riche, qui a maintenant de plus en plus accès aux produits offerts par les médias. Les journaux, la radio en pénétrant les foyers n'ont rien perdu alors de la mystification qu'ils opéraient jusque-là dans la société rurale, reconnus justement comme des produits réservés aux gens instruits et élaborés par ces mêmes gens. La démocratisation des médias qui s'est amorcée au milieu du présent siècle a permis la mise en branle d'un processus inconscient d'homogénéisation linguistique par la neutralisation de certaines variantes et par conséquent par la diffusion d'une langue plus unifiée (cf. par exemple, la disparition de certains traits dialectaux hérités des patois français). En même temps, l'émergence d'une nouvelle société à structure industrielle était en train de modifier en profondeur le mode de vie de ses membres au détriment des valeurs rurales traditionnelles, jusque-là transmises oralement de génération en génération. La langue québécoise n'a pu demeurer imperméable à de tels changements.

C'est ainsi qu'au fil des années, de 10 ans en 10 ans, les médias ont raffermi leur emprise sur notre société jusqu'à l'imprégner totalement aujourd'hui. Radio-Canada est le vivant symbole de toute cette évolution d'où allait rayonner un contenu culturel extraordinaire, contenu apporté par une concentration inusitée par l'ampleur qu'elle a prise de « beaux esprits », produits d'une société en rattrapage de scolarisation. Les années qui ont précédé la Révolution tranquille ont été déterminantes à cet égard. C'est également à peu près à la même époque qu'on voit apparaître les premiers grands efforts de diffusion d'une langue de qualité. Les efforts consentis, par exemple, à la transmission sur les ondes des joutes de hockey commentées à l'aide d'une terminologie de plus en plus francisée, développée presque intégralement par les commentateurs sportifs de Radio-Canada sont à situer dans cette nouvelle perspective. On oublie, souvent, que la transformation de la société québécoise en société urbanisée a été désastreuse à certains égards pour la langue québécoise : anglicisation par le travail en usine, retard aussi dans l'alphabétisation et la scolarisation pour la plus grande partie de cette société. Ce n'est certes pas du jour au lendemain que les médias québécois ont été en mesure d'assurer la promotion d'une langue de qualité. Point n'est besoin de reculer dans la nuit des temps pour affirmer que le concept de qualité linguistique est arrivé assez tardivement dans les préoccupations des médias. On n'a qu'à retourner aux grands journaux des années 40 pour s'en rendre compte, cela est plus vrai encore de la presse régionale. Les mêmes observations pourraient être faites pour la radio de l'époque, bien que l'oral supporte davantage l'imperfection que l'écrit. Le fait que Radio-Canada publie depuis 25 années des écrits et des ouvrages à caractère linguistique ou terminologique démontre clairement les besoins à ce titre du géant des médias électroniques au pays. L'acquis observable en 1985 n'a rien de comparable avec la situation qui a prévalu dans les années 50 où l'insécurité linguistique était la règle générale, plutôt que l'exception.

Pour parvenir à tel acquis, il a certes fallu intervenir dans la langue des médias, c'est à cette intervention interne caractérisée par un souci constant du mieux parler, du mieux écrire qu'on doit le progrès des 25 dernières années. Il est heureux qu'on n'ait pas attendu de connaitre exactement le genre de norme sur laquelle s'aligner avant d'agir. On en serait encore au même point, en 1985, attendant les travaux fort divergents des linguistes sur cette question épineuse qui tarde à recevoir des solutions fonctionnelles, sinon viables.

Le prestige que la population reconnait de façon générale aux médias et à ceux qui en sont les artisans en font en même temps des modèles linguistiques à valeur exemplaire pour ceux qui dans la population les fréquentent. On attend en général d'eux un comportement linguistique s'apparentant au registre de la langue soutenue ressenti comme plus prestigieux et seul digne de la communication dépersonnalisée de type officiel. Il va de soi que le type de discours propre aux médias est à classer parmi les communications de type institutionnel s'apparentant tout naturellement à ce qu'on appelle maintenant la langue officielle. Ce type de discours possède comme caractéristique principale le « dépouillement » propre aux situations de la communication officielle et plus favorable à une diffusion internationale (panfrancophone dans le cas du français québécois). Ce type de communication se prête naturellement bien à une certaine normalisation sur le plan formel et à la neutralisation de certains traits linguistiques ressentis comme trop régionalisants.

L'interventionnisme systématique demeure toutefois dans ce contexte une tâche difficile en l'absence de description de ce qu'est ou devrait être la langue québécoise standard qu'on veut ériger en modèle normatif. Les avis sont d'ailleurs très partagés sur cette question parmi la communauté des linguistes québécois et oscillent entre un dirigisme très contraignant et le laisser-faire absolu en matière langagière. Le débat est loin d'être clos et menace de traîner encore sur une génération entière. Ces idéologies contradictoires tiennent souvent au fait qu'on soit plutôt observateur de l'usage qu'aménageur de l'usage et inversement. Il est toutefois rassurant de constater qu'au Québec les ouvrages de linguistique publiés par les linguistes le sont dans une langue très soutenue et grammaticalement correcte, exportable en tout point, où l'on sent très peu la variété régionale en usage dans notre propre communauté linguistique. Il est des façons multiples d'exercer la démagogie, il en va de même en matière linguistique.

Pour conclure, je dirai que oui il faut intervenir dans la langue des médias, mais pas nécessairement par le biais de l'intervention de l'État. Les spécialistes des médias sont aussi des langagiers et, à ce titre, ils sont bien capables de prendre en main leur devenir linguistique en ayant comme souci constant de véhiculer des messages clairs dans une langue la plus parfaite possible. Je crois que c'est ce rôle important qu'a su jouer le Service linguistique de la Société Radio-Canada depuis ses débuts au travers d'un patient travail respectueux de cette vérité qu'en matière de changement linguistique, il faut du temps et de la bonne volonté.






La parole est communautaire surtout
lorsqu'elle est médiatique

PHILIPPE BASBAUD

Linguiste, Université du Québec à Montréal



Le point de vue du linguiste

Face à la question de savoir s'il faut intervenir dans la langue des médias, le linguiste, c'est bien connu, se trouve dans une situation paradoxale. D'une part, il est un scientifique qui manipule la langue en tant qu'objet d'étude soustrait aux contingences de l'usage; d'autre part, il est un locuteur qui fait usage quotidien de la parole qu'il perçoit comme objet d'intervention soit par autocorrection soit par incitation, voire coercition. Compte tenu de l'école de pensée dans laquelle il travaille, le linguiste ressentira alors ce paradoxe avec plus ou moins d'acuité.

Pour celui qui appréhende le langage selon une perspective plutôt saussurienne, la question de l'intervention linguistique doit pouvoir s'envisager en relation avec la nature socio-institutionnelle de la langue, ce qui laisse entrevoir une résolution possible dudit paradoxe. Mais pour le linguiste qui appréhende le langage comme une faculté cognitive de l'être humain, selon une perspective plutôt chomskyenne ou même piagétienne, la question de l'intervention linguistique accentue le paradoxe dans la mesure où il adhère à l'idée d'un certain déterminisme génétique du sujet parlant. Dans ce dernier cas, il est fréquent de rencontrer parmi les nouvelles générations de linguistes, une attitude de soi-disant neutralité ou de soi-disant objectivité scientifiques vis-à-vis des faits de langue ou de parole que l'on prend grand soin à isoler des faits de norme qu'ils sont en même temps.

Il m'apparaît que la neutralité scientifique est un écran transparent lorsque surgit le problème de la « qualité de la langue » et des pratiques linguistiques communautaires, car en définitive tout le système conceptuel et descriptif de la théorie linguistique actuelle privilégie à son insu la variété de langue dont la qualité correspond justement à celle de l'usage standard1. C'est pourquoi je me sens très à l'aise de soutenir que la langue des médias, entre autres, doit constituer un objet d'intervention linguistique éclairée, utile et modérée de la part de ceux - individus ou personnes morales - qui sont investis à bon droit du pouvoir de le faire.

Un besoin de masse

Par ailleurs, j'ai l'immense privilège de pratiquer depuis plus d'un an l'exigeant, pour ne pas dire l'épuisant métier de chroniqueur de langage pour le compte du « plus grand quotidien français d'Amérique du Nord », La Presse dans son supplément sabbatique La Presse - Plus. Je collabore même à l'occasion, par solidarité, à un « hebdo » commercial du nord-est de Montréal parce qu'il s'agit d'une entreprise familiale. Cette très modeste expérience vécue de l'univers des médias m'a néanmoins conforté dans la conviction qu'il existe une demande très forte de la part du public lecteur pour apprendre davantage en matière de langue. À ma manière - que j'ose croire innovatrice - je fais régulièrement de l'intervention linguistique dans les médias. Non seulement un bon tiers du public lecteur exerce-t-il une pression constante sur les fabricants de la parole quotidienne,2 mais aussi les fabricants eux-mêmes se sentent-ils responsables de la qualité de leur produit, la langue des médias.

Incontestablement il existe, et j'en suis témoin constamment, une bonne volonté fort stimulante chez ceux qui, dans les entreprises de presse, ont pour métier la production de la parole médiatique. Journalistes, réviseurs, vérificateurs d'épreuves, chefs de pupitre, rédacteurs en chef et éditeurs, chacun est conscient que la maitrise du code écrit est l'affaire de toute une vie. Chacun fait preuve d'une attitude d'humilité quant à ses prétentions personnelles de savoir écrire en français et a fortiori en bon français. Indéniablement, le souci de bien s'exprimer à l'écrit s'avère une constante professionnelle chez ceux pour qui chaque page d'imprimé est un prolongement de soi-même.

Naturellement, tous n'ont pas les mêmes moyens de travailler à cet idéal. La situation des hebdos à cet égard est pathétique, car, dans la plupart des cas, on a appris à gagner sa vie en montant une entreprise médiatique avant d'avoir appris à médiatiser son langage. Résultat : la qualité du français y est variable et les écarts y sont souvent déconcertants. L'idée d'intervenir à ce niveau de productions langagières me paraît utopique et déraisonnable pour l'instant, car il faut laisser le temps faire son oeuvre. Les cégeps n'ont que quelques années d'existence, après tout.

Le code différé de la parole médiatique

En revanche, les grandes entreprises médiatiques que sont la presse, la radio et la télévision et certaines sociétés de grande envergure disposent quant à elles de puissants moyens de contrôle de la qualité de leurs produits langagiers, lancés quotidiennement dans le « marché linguistique », selon l'heureuse expression du sociologue Bourdieu. Ce contrôle institutionnel de la parole fait pendant au phénomène de l'autocorrection individuelle. Il découle naturellement de la nature différée de la communication médiatique qui s'oppose alors au mode direct de la communication ordinaire. Le différé laisse néanmoins une marge de manoeuvre plus grande aux productions orales et spontanées de la radio et de la télévision tandis que les entreprises de presse doivent s'astreindre à toutes les exigences qu'impose ce mode de communication. Le mode différé, parce qu'il permet à l'instar du film ou du vidéo, le « montage » rétroactif de l'énoncé médiatique - par exemple, les informations télévisées, les documentaires, l'éditorial, le reportage sur un fait divers ou même la raison sociale - me paraît justifier pleinement le principe de l'intervention dans les productions langagières des individus anonymes ou personnalisés affectés à cette tâche.

Le facteur de divergence

Outre le caractère différé de la parole médiatique, il est une autre raison fondamentale qui justifie l'intervention dans la langue des médias. C'est ce que j'appelle « le facteur de divergence » qui découle de la nature dialectale du parler français du Canada. Ce facteur agit comme force centrifuge par rapport à la norme du français standard et par rapport aux autres dialectes qui enrichissent la francophonie. Ce facteur de divergence trouve sa réalisation empirique dans les tendances linguistiques qui caractérisent les usages d'ici. De telles tendances - très tangibles à l'oral - sont statistiquement inscrites dans plusieurs phénomènes de variation qui caractérisent entre autres la syntaxe du canadien-français3. Quant au vocabulaire, préciserai-je, on peut le tenir pour négligeable du point de vue du facteur de divergence, car il n'a qu'une faible incidence en regard des tendances linguistiques. Il affecte bien plus la forme que le fonctionnement de notre langue.

Je peux rapidement recenser une dizaine de ces tendances aux propriétés structurantes centrifuges et qui sont linguistiquement significatives parce qu'elles sont statistiquement vérifiables. En voici la liste :

  1. La « double négation », v.g. « Y a pas personne d'arrivé », qui affecte tout le paradigme des opérateurs de négation et modifie, par suite de l'ellipse du ne, le mécanisme de leur cliticisation4 ainsi que celui des pronoms personnels dans les tournures impératives et emphatiques;

  2. Uniformisation du système flexionnel des pronoms personnels, v.g. « nous-aut' », « vous-aut' », « eux-aut' », « y », « on », « ça », entrainant la perte du « nous » pluriel, du « ce » sujet et du « lui » atone;

  3. Généralisation de la tournure interrogative en -tu, v.g. « Y vont-tu y aller? », qui affecte les mécanismes de l'inversion du sujet;

  4. Lexicalisation du KES interrogatif, v.g. « Tout qu'est-ce qu'il veut, c'est ça », en tant que locution conjonctive affectant tout le système de la subordination;

  5. Généralisation des tournures emphatiques, v.g. « Lui, y connaît ça. », « La publicité, c'est payant. » qui affecte les mécanismes de la coréférence des pronoms avec leur antécédent;

  6. Hypergénéralisation de la structure de possession construite avec la préposition à, v.g. « Le char à mon oncle... », qui affecte la transformation sous-jacente aux adjectifs possessifs de la 3e personne;

  7. Féminisation conditionnée des noms à initiale vocalique, v.g. « L'autobus était ben trop pleine », qui se répercute sur les règles d'accord en genre;

  8. Cliticisation accrue du quantificateur tout, v.g. « Il a tout donné son argent », qui augmente le caractère ambigu de son interprétation;

  9. Adverbialisation accrue des adjectifs, v.g. « Elle est bonne rare », qui affecte la transitivité de nombreux verbes à l'instar des anglicismes de prépositions;

  10. Substitution de la structure impersonnelle en il par la structure personnelle en ça, v.g. « ça arrive souvent qu'il y a des accidents », qui affecte le mécanisme de l'extraposition5.

La diglossie galopante

En d'autres termes, la dialectalisation accrue du parler a déjà pour effet de « dichotomiser » la parole en regard d'une situation irréductible de diglossie. D'un côté, la parole institutionnelle ou la « textualité », assimilable au français international, générée par la communication médiatique, consommée par le locuteur anonyme plus ou moins réceptif au niveau de sa compétence linguistique et maniée non plus par une élite, mais par des professionnels de l'écriture. De l'autre, la parole individuelle ou « l'oralité », la panure, assimilable au modèle dialectal en émergence au Québec, générée par l'expression et la communication ordinaire et mise en pratique par le locuteur imbu de sa langue maternelle au niveau de la compétence linguistique.

La nature différée de la parole médiatique et le facteur de divergence sont donc les deux raisons majeures qui accréditent à mes yeux une intervention dans la langue des médias. Ce sont des raisons à caractère « interne » et « conventionnel » en quelque sorte. Elles ne se retrouvent absolument pas dans la parlure.

Intervenir, mais dans quel but?

Il s'ensuit qu'il ne faudrait pas s'illusionner quant aux véritables motifs d'une telle intervention. En ce qui me concerne, je considère le français public comme un produit culturel tout à fait comparable à d'autres. Si certains vins peuvent mériter le label de « V.D.Q.S. », on ne voit pas pourquoi les médias, entre autres, ne chercheraient pas à mériter le label « F.D.Q.S. » pour « Français Délimité de Qualité Supérieure ». Le prestige agit sur les masses plus sûrement que les lois.

Les motifs de l'intervention gouvernementale en matière de terminologie poursuivent, on le sait, un objectif de normalisation de la langue officielle. Là-dessus, le consensus est clair et je m'y rallie sans réticences. En ce qui a trait à la langue générale, les vues de l'Office de la langue française sont clairement exprimées dans ce passage du récent ouvrage de Jacques Maurais sur un aspect de la langue de la publicité.

Dans le domaine de la langue générale, écrit-il dans son introduction, l'action de l'Office de la langue française vise [...] à améliorer le modèle linguistique véhiculé officiellement et, mais seulement dans un deuxième temps, à augmenter la variation linguistique chez l'individu grâce à l'influence du modèle institutionnel, ce qui ne pourra se faire que sur une période assez longue.6

Un tel objectif a pour fondement le présupposé théorique suivant :

La compétence linguistique de chaque locuteur comprend [...] le registre (on dit aussi niveau de langue ou style) propre à la langue des institutions; certains locuteurs pourront, plus ou moins facilement, produire des énoncés dans ce registre alors que d'autres en auront une connaissance surtout passive. (Ibid., p. 13.)

De toute évidence, l'objectif poursuivi a un caractère externe et optionnel puisqu'il vise le sujet parlant québécois. Je dois dire à ce propos qu'il est illusoire d'espérer que l'intervention dans la langue des médias puisse augmenter, même à la longue, la compétence linguistique des sujets parlants québécois en regard de la variation. La raison tient à ce que le phénomène de la variation linguistique tel qu'il est étudié en sociolinguistique est, par définition, un phénomène statistique de masse et non un phénomène comportemental d'individu. La variation linguistique n'est pas le reflet des habiletés langagières individuelles, mais bien le reflet de la performance linguistique communautaire. Là-dessus, je ne partage pas l'opinion de Jacques Maurais qui estime que la variation linguistique « est le propre des communications privées entre locuteurs-citoyens ». De manière générale, on confond l'idiolecte avec la parole, on mélange les « manières de parler » avec les niveaux de langue, les énoncés dictés par les convenances sociales avec les productions linguistiques engendrées par des règles intériorisées ou encore le répertoire grammatical d'un individu avec un registre particulier de langue.

Je soutiens qu'il importe de détruire le mythe des niveaux de langue dans la mesure où le sujet parlant est concerné. Cette idée est contraire à l'histoire et au destin de la langue française parce qu'elle banalise le rapport de force linguistique au sein de chaque communauté francophone. Puisque l'idée de niveau de langue confère sa légitimité à la parlure individuelle, le locuteur ordinaire fait du parler ordinaire la limite de la parole et de sa langue maternelle, la limite de la langue française. Le parler ordinaire étant à son tour assimilé au registre familier, la parole se trouve circonscrite à des limites individuelles alors qu'en réalité la parole est communautaire surtout lorsqu'elle est médiatique.

La notion de niveaux de langue est néfaste à la langue parce qu'elle horizontalise les pratiques linguistiques, ce qui laisse croire qu'il n'existe pas d'idéal en cette matière vers lequel tendre. Or la maîtrise que chaque individu peut avoir de sa langue maternelle ne lui confère pas pour autant celle du niveau dit « familier correct » ou « familier relâché » pas plus que les bonnes manières de parler lors de certaines occasions formelles ne lui confèrent la maîtrise du niveau de langue dit « soutenu ». De même, le fait de sacrer ou de jurer n'est pas tant révélateur d'un quelconque niveau de langue populaire que d'une infraction à un tabou social.

En conclusion, il convient de ne point se méprendre sur les objectifs que l'on peut légitimement associer à l'intervention dans la langue des médias. Cette intervention se justifie en raison même de la nature de la communication médiatique et non pas en raison de l'espoir à moyen terme d'augmenter le potentiel de variation langagière des individus. Quant à savoir comment les prochaines générations vivront leur état de diglossie, nul ne saurait dire quoi que ce soit de fondé tellement la situation linguistique est inédite, historiquement parlant. Un fait demeure. Si intervention il doit y avoir dans le but de modifier les habitudes langagières et les pratiques linguistiques des sujets parlants québécois, ce ne peut pas être par le biais des médias. Seule l'instruction primaire et secondaire basée sur l'apprentissage actif et conditionné du français public permet d'envisager une modification à moyen terme de la trajectoire actuelle que suit l'évolution de la performance linguistique canadienne-française. Là-dessus, je dois dire que l'élite québécoise, tant intellectuelle que politico-économique, n'assume pas ses responsabilités parce que cette élite ne se sent pas encore solidaire de la communauté internationale francophone.






RÉFÉRENCES

1 Nous sommes à ce sujet d'une opinion contraire à celle que soutiennent Yves-Charles Morin et Marie-Christine Paret. En effet, dans les grammaires scientifiques qui s'élaborent actuellement, toutes les règles dites « transformationnelles » sensibles aux variantes dialectales sont toujours libellées par rapport à celles que détermine la variété standard. Ce qui est dialectal y devient donc « optionnel » sur le plan grammatical indépendamment des phénomènes de masse qui les affectent. Voir l'article de ces auteurs intitulé : « Norme et grammaire générative » dans : É. Bédard et J. Maurais (réd.), gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, et Paris, Le Robert, « L'ordre des mots », 1983, 850 p., pp. 179-202. [retour au texte]

2 Voir ma chronique « La planète SYNTAXE », La Presse-Plus, 27 avril 1985. [retour au texte]

3 Sur le statut théorique de la tendance linguistique, voir Ph. Barbaud, « La langue de l'État - l'état de la langue », dans : É. Bédard et J. Maurais, op. cit., pp. 395-414. [retour au texte]

4 « Cliticisation » : règles syntaxiques qui intercalent certains éléments comme les pronoms atones entre le sujet et le verbe, v.g. « Il VOUS EN a TOUT révélé. » [retour au texte]

5 « Extraposition » : règles syntaxiques qui rejettent une phrase sujet à la fin de la principale, v.g. « Que Radio-Canada soit un modèle importe à beaucoup de gens. »/« Il importe à beaucoup de gens que Radio-Canada soit un modèle. » [retour au texte]

6 Jacques Maurais, La langue de la publicité des chaînes d'alimentation. Et ude sur la qualité de la langue et sur l'implantation terminologique, gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française / Études et recherches », n° 18, 1984, 84 p. [retour au texte]






La communication prend aussi en charge
le patrimoine culturel d'une collectivité

D'IBERVILLE FORTIER

Commissaire aux langues officielles, Ottawa



À la question « Faut-il intervenir dans la langue des médias », je réponds sans hésitation par l'affirmative. Je serais d'ailleurs malvenu de répondre négativement puisque ma fonction même de Commissaire aux langues officielles requiert que j'intervienne quotidiennement dans la langue de l'administration publique. Mais pourquoi cette question intéresse-t-elle au plus haut point le Commissaire aux langues officielles?

Souci d'égalité linguistique

Tout d'abord, parce qu'il ne peut y avoir égalité des deux langues officielles au Canada sans égalité dans la qualité. La langue est le support de la culture. Au Canada coexistent deux langues officielles qui sous-tendent deux cultures dominantes. Ces langues et cultures sont à leur tour enrichies de l'apport culturel de nombreux groupes ethniques.

Or, la qualité de la langue, et partant de la communication, est faite, certes, de correction, de justesse de l'expression, d'articulation cohérente du discours, de clarté, d'élégance du style, d'originalité des associations de mots, de formules lapidaires, mais il y a plus, beaucoup plus. La communication de haute qualité est, à mon avis, celle qui prend aussi en charge le patrimoine culturel d'une collectivité. Les rédacteurs de talent puisent consciemment ou non leur inspiration, leurs images, leurs analogies, leurs allusions dans l'humus de la culture qui les nourrit.

Par souci d'atteindre à une plus grande égalité linguistique, l'État pourrait consentir un effort supplémentaire afin d'accroître la compétence linguistique de ses agents de communication. L'efficacité de la communication passe par une pensée juste et un vocabulaire précis. Il faut appliquer à nos deux langues officielles les mêmes exigences de qualité si l'on veut véritablement être en mesure de parler d'égalité linguistique.

Exigence démocratique

Une information officielle complète, exacte, et même élégante s'impose également parce que nous vivons dans une démocratie de participation. Il est vital que nos institutions politiques mettent à la disposition des médias une information facilement intelligible. L'information gouvernementale objective est essentielle si l'on veut que les citoyens puissent connaître leurs droits, suivre les affaires de l'État et y participer efficacement.

Le public ne peut cependant pas engager une discussion féconde avec ses élus si l'information qui lui est transmise par le gouvernement (puis retransmise par les médias) est formulée dans un jargon compris des seuls initiés. Combien de lois et de règlements « sèment la dévastation terminologique en tordant le cou aux sens courants des mots » pour reprendre les paroles de Michel Sparer (colloque « Terminologie et communication », Montréal, 1984). Le bon exemple, comme le bon usage, doit venir de haut. La langue ne peut être un instrument efficace de communication que si elle est de qualité. À cet égard, il est urgent que les pouvoirs publics relèvent les normes de compétence en ce qui concerne l'utilisation des deux langues officielles et améliore la qualité de l'information transmise à la population.

Il m'apparaît indispensable de traiter les deux langues officielles du Canada comme des instruments égaux de communication. Les droits démocratiques de tous les Canadiens l'exigent. Le français doit y être moins à la remorque de la culture et de la langue anglo-saxonnes, même si celles-ci nous pénètrent, Nord-Américains que nous sommes, jusqu'à la moelle. La question de la qualité de la langue des médias a des ramifications plus profondes qu'il n'y paraît de prime abord.

Au nom du droit des citoyens à disposer d'une information officielle de qualité, l'État se doit, par conséquent, de suppléer aux lacunes de l'enseignement secondaire et même universitaire. Je me garde bien, cependant, de jeter la pierre aux professeurs. Je reconnais que la détérioration de la langue écrite et parlée est une question fort complexe et qu'on n'accorde plus aux règles de l'art d'écrire la même importance qu'autrefois. C'est sans doute pourquoi presque tous les ministères fédéraux se sont dotés de postes de réviseurs ou correcteurs dont le rôle consiste à veiller à la qualité linguistique des documents officiels.

Souci d'égalité linguistique et droit démocratique. Telles sont les deux principales raisons pour lesquelles la question de l'intervention dans la langue des médias intéresse le Commissaire aux langues officielles. Demandons-nous maintenant comment concrètement l'État peut intervenir dans la langue des médias.

Intervention à la source

Tout gouvernement est un grand producteur, consommateur et diffuseur d'information. Il ne saurait en être autrement dans un pays démocratique. Les divers médias (radio, télévision, presse écrite) sont sans conteste des canaux privilégiés par lesquels coule le flot continu de l'information officielle.

L'État utilise une grande variété de techniques de diffusion de l'information, information reprise, traitée, puis retransmise par les médias. Qu'il suffise de songer au journal des débats parlementaires, aux livres tantôt blancs, tantôt verts, tantôt bleus, aux discours, aux publications, aux films, à la publicité gouvernementale sous toutes ses formes, aux reportages, aux expositions, aux interviews des hommes publics. Les députés eux-mêmes sont, dans leurs circonscriptions respectives, des agents d'information qui renseignent la population sur les orientations et les multiples programmes du gouvernement. Je me plais à croire qu'il en va de même du Commissaire aux langues officielles. Sa « circonscription », toutefois, s'étend d'un océan à l'autre, et d'une langue officielle à l'autre. Cela fait beaucoup de « mots » (maux) à fouetter...

Le gouvernement fédéral peut donc influer sur la qualité de la langue des médias indirectement, à la source, en appliquant des normes élevées en matière de rédaction administrative. Il lui faut prêcher par l'exemple.

Les journaux, la radio et la télévision sont inondés d'information officielle émanant des services des relations publiques des ministères et organismes de l'État. Cette information leur parvient sous forme de communiqués, rapports, études, comptes rendus des débats, etc. Dans une large mesure, la qualité de l'information véhiculée par les médias est tributaire de la qualité du travail des rédacteurs, traducteurs et agents d'information des organismes de l'État. Il est donc indispensable que l'État puisse compter sur les services d'une armée de communicateurs chevronnés qui ont le souci de transmettre les informations gouvernementales dans une langue claire, correcte et même dans un style agréable.

Les traducteurs : des boucs émissaires faciles

Cela m'amène à parler de la traduction au sein de l'appareil fédéral. Je ne vous apprendrai rien en vous rappelant qu'on y traduit d'anglais en français dans une proportion avoisinant 85 %. À maintes reprises dans leurs rapports annuels, mes prédécesseurs ont relevé cette disproportion, dénoncé les abus les plus criants et toujours souhaité voir diminuer le volume de la traduction française au profit de la rédaction originale en français. La traduction n'est pas une mauvaise chose en soi, c'est son abus qui peut le devenir.

Il y a lieu de mentionner ici que le gouvernement fédéral n'est pas seul à recourir massivement à la traduction de documents conçus et rédigés originellement en anglais. « Plus de 80 % des messages publicitaires diffusés au Québec, rapporte le président du Conseil de la langue française, M. Michel Plourde, ne sont ni conçus ni rédigés en français, mais simplement traduits ou adaptés de l'anglais. Entre 3 % et 55 % des nouvelles publiées dans nos quotidiens sont le fruit de traductions faites par les journalistes eux-mêmes. La majorité des textes de base utilisés à titre d'instruments de travail dans les entreprises, à ce stade-ci de leur francisation, n'ont pas été pensés en français, mais traduits de l'anglais. » (Colloque « Traduction et qualité de la langue », Hull, 1983.) Compte tenu de cette intense activité de traduction au pays, il est tentant et facile de faire des traducteurs les boucs émissaires de la mauvaise qualité de la langue de l'administration publique. Je suis convaincu, personnellement, que les traducteurs ne sont pas la source du mal. C'est ailleurs qu'il faut chercher la racine du mal. Le mal est de nature structurelle ou institutionnelle, si l'on préfère.

Les délais impartis aux traducteurs, par exemple, sont notoirement trop courts. Dans une étude inédite produite pour le compte du Groupe de travail sur l'information gouvernementale que j'ai présidé vers la fin des années 60, René de Chantal dénonça cette pratique injustifiable. « On trouve normal, écrivait-il, d'exiger d'un traducteur qu'il traduise correctement en quelques jours, à toute volée, un texte qu'un rédacteur anglophone a mis, lui, des semaines à rédiger. La traduction est un travail créateur, et comme tel soumis aux mêmes servitudes que la rédaction. » Comment s'étonner alors de lire dans des documents administratifs des passages tels que ceux-ci :

« Toutefois, le soutènement britannique et canadien-français des tendances culturelles canadiennes contemporaines n'explique pas tout. »

« Les formalités de la mise en oeuvre du programme d'appréciation des employés du Ministère ont été régulièrement révisées et mises à jour. »

Les francophones du pays acceptent de moins en moins, et avec raison d'ailleurs, ce français « mal digéré de dernière minute » émanant de certaines officines gouvernementales et souvent retransmis par les médias. Si une large part de l'information du gouvernement fédéral doit passer par la plume des traducteurs, la décence la plus élémentaire, de même que le principe de l'égalité linguistique, exigent qu'on leur laisse le temps de produire un travail de qualité. Sans quoi on respecte, certes, la lettre de la Loi sur les langues officielles, mais on n'en respecte sûrement pas l'esprit. Comme l'avait dit le premier ministre Louis Saint-Laurent en 1951 : « Ce qui mérite d'être traduit, mérite d'être bien traduit. » Cette vérité est encore valable en 1985.

De même, il est tout à fait inacceptable que des discours qui doivent être prononcés en français devant des auditoires francophones par un ministre francophone soient rédigés en anglais puis traduits en français, généralement en catastrophe.

C'est pourquoi nous estimons que le gouvernement fédéral doit favoriser davantage la création et la rédaction originale en français par les francophones travaillant à son service. Le français au pays doit être moins une langue de traduction et davantage une langue de création. En tant que francophones, nous serons davantage nous-mêmes si nous sommes davantage créateurs. Et j'ose croire que la qualité des documents administratifs ne s'en portera que mieux de même que la qualité de la langue des médias.

Alors seulement pourrons-nous véritablement prétendre respecter le droit démocratique de tous les citoyens à une information officielle de qualité (information largement diffusée par les médias) tout en respectant l'esprit de la loi sur l'égalité linguistique. J'espère, au cours de cette brève allocution, avoir montré que, dans notre société démocratique et officiellement bilingue et multiculturelle, la qualité de la langue des médias écrits ou électroniques revêt une importance toute particulière. Le bon fonctionnement de nos institutions en dépend.






RÉFÉRENCES



CHANTAL, René de, Rapport sur la qualité de la langue de quelques publications du gouvernement fédéral, Groupe de travail sur l'information gouvernementale, 1969, 44 p. (Inédit)

COMMISSAIRE AUX LANGUES OFFICIELLES, Rapport annuel 1984, Ottawa, ministère des Approvisionnements et Services Canada, 1985, 263 p.

CONSEIL DE LA LANGUE FRANÇAISE ET SOCIÉTÉ DES TRADUCTEURS DU QUÉBEC, Traduction et qualité de la langue, Actes du colloque tenu à Hull (Québec) les 30, 31 janvier et 1er février 1983, Québec, éditeur officiel du Québec, 1984, 220 p.

DELISLE, Jean, Allocution de synthèse au colloque « Terminologie et communication » organisé par la Société des traducteurs du Québec conjointement avec l'Office de la langue française, Montréal, les 13, 14 et 15 février 1984, dans L'Actualité terminologique, vol. 17, n° 9, novembre 1984, pp. 10-12.

GROUPE DE TRAVAIL SUR L'INFORMATION GOUVERNEMENTALE, Communiquer, Rapport soumis au premier ministre du Canada, Pierre-Elliott Trudeau, 29 août 1969, Ottawa, Imprimeur de la Reine, 1969, tome I, 81 p.; tome II, 43 p.

SOCIÉTÉ DES TRADUCTEURS DU QUÉBEC, Circuit. Magazine d'information sur la langue et la communication, no 4, mars 1984 : « Ces lois qui nous gouvernent : du charabia? »






La langue que l'on parle est d'abord
celle que l'on entend

WILFRID LEMOINE

Communicateur



Lors de colloques comme celui-ci, il arrive que des participants, après avoir accepté de répondre à une question, commencent leur intervention en disant qu'elle est mal posée, qu'elle n'a aucun sens et qu'il serait souhaitable de parler d'autre chose! Rassurez-vous, elle m'intéresse. Cependant... en tournant et retournant votre question, apparemment si claire et si simple, je me suis aperçu que pour y répondre je devais quelque peu la contourner; en effet, du strict point de vue du communicateur, la question d'intervenir ou pas ne se pose pas. Elle ne se pose pas, car chaque fois que j'interviewe, que j'anime, que je commente, j'interviens. J'interviens par le choix du niveau de langue, par celui des mots, des liens que j'établis entre eux. J'interviens quand je parle correctement, j'interviens quand des fautes m'échappent. Chaque fois que je parle, j'interviens sur le plan linguistique. Car des gens m'écoutent, et s'ils sont influencés par le contenu de mes propos, ils le sont aussi par mon emploi de la langue. Tandis qu'ils entendent au premier plan mes propos, ils s'intéressent d'abord à leur sens et bien peu au véhicule qu'est mon emploi de la langue. Au fond, ils croient ne recevoir qu'un contenu, alors qu'ils reçoivent aussi le contenant! Si j'incruste dans mon discours des anglicismes, des erreurs syntaxiques ou autres, ou au contraire, si je parle correctement, les auditeurs en feront, généralement sans trop s'en rendre compte, leur propre bagage linguistique. Car la langue que l'on parle est d'abord celle que l'on entend. Je parle, donc j'interviens.

C'est dire que j'interviens sur les ondes de Radio-Canada depuis maintenant 30 ans. Voyez la date : 1955. J'ai traversé cette fameuse révolution culturelle en parlant aux gens d'ici et avec eux; j'ai vécu au micro et devant les caméras cette période de bouleversements, notamment dans l'usage de la langue. Je me souviens dans les années 50, le Québécois moyen, l'homme de la rue, était paralysé par le microphone que je lui tendais; il demeurait à peu près muet, sauf exception plutôt rare. Tandis que les autres, les « instruits », s'exprimaient surtout d'une façon empruntée et avaient tendance à s'enfarger dans les fleurs du tapis linguistique. Puis 60 arriva, ouvrant toutes les écluses, idéologiques et linguistiques. Car, n'est-ce pas, il fallait bien les mots pour le dire. Le Québécois se mit à parler, parfois correctement, mais surtout n'importe comment, tout croche, en criant, en jurant, mais enfin il s'exprimait! Le joual prenait le mors aux dents, tant et si bien qu'au début des années 60, quand j'allais faire des interviews dans la rue, on ne me fuyait plus, on m'envahissait, on sollicitait le micro, et on gueulait. Nous venions de trouver la parole. Langue bâtarde, limitée, je dirais langue négative. Mais passons, car nous en sommes aujourd'hui, paraît-il! à ce que l'on pourrait appeler « le français du Québec ». Idéalement, c'est d'abord du français dans sa structure, dans ses mots aussi, avec des variantes locales. C'est une langue qui s'assume, qui vit intensément, qui exprime le réel, et qui sait s'interroger. C'est celle que nous voulons parler, dans les médias, mais avec prudence, car elle est aussi pleine d'interférences venues de la stratosphère anglophone qui perturbe aujourd'hui toutes les langues de la planète.

Comment avons-nous traversé cette tempête, à la radiotélévision? Comme l'ensemble de la population, me semble-t-il, avec en plus, la conscience d'une lourde responsabilité linguistique. Certains ont paniqué, refusant d'improviser au micro, de parler. Ils se sont retranchés derrière la sécurité du texte écrit. Ils sont demeurés les lecteurs qu'ils avaient toujours été. D'autres ont plongé tête première, car la télévision, contrairement à la radio, tolère moins la lecture du texte. Elle se veut plus décontractée ou spontanée. Il ne s'agit plus de lire un texte comme nos vieux maîtres de la radio le faisaient, après l'avoir annoté, indiquant les accents toniques, les pauses, les modulations de la voix. Il faut plutôt, comme le fait aussi la radio aujourd'hui, parler, il faut causer. Mais en respectant le code, en sachant ce que l'on dit, ce qui équivaut à parler correctement.

Notre intervention à nous, les communicateurs, c'est à mes yeux l'emploi le plus correct, le plus clair et le plus vivant possible du français d'ici. Ce français, s'il est d'ici, communiquera avec les gens d'ici, et s'il est français, sera compris dans l'ensemble de la francophonie. Ça paraît simple, mais pour le communicateur, c'est compliqué. À cause de l'évolution constante du français, langue vivante qui, paradoxalement, subit une anglicisation accélérée en France alors qu'a lieu ici la grande tentative de redressement. Nous nous demandons souvent que dire? comment le dire? C'est ici que l'intervention extérieure, celle des spécialistes de la langue nous est essentielle; car vous comprendrez que ce n'est pas sur la ligne de feu que l'on a le loisir d'analyser le manuel de stratégie! La réflexion à plein temps sur la question, notamment celle du Comité de linguistique de Radio-Canada, nous est précieuse, m'est précieuse depuis toujours, et je souhaiterais que tous les communicateurs lisent régulièrement vos bulletins; ce qui vous éviterait de répéter si souvent les mêmes remarques suite aux quelques mêmes fautes qui reviennent toujours. Ce qui prouve que même dans cette maison qui, en quelque sorte fixe la norme de la langue d'ici, il y a des communicateurs qui attachent peu d'importance à leur premier outil de travail, à la langue qu'ils parlent. Comment se fait-il?

Je crois que la réponse se trouve hors nos murs. Permettez-moi de citer un paragraphe tiré d'un texte d'un journaliste d'expérience, qui n'est pas ici un inconnu, Camil Chouinard. Il écrivait récemment : « Les journalistes sortent de nos universités avec un français truffé d'anglicismes, de barbarismes. Bien souvent, ils éprouvent de la difficulté à s'exprimer dans une langue claire. [...] C'est dans la pratique de son métier que le nouveau journaliste de chez nous essaiera d'améliorer son langage parlé ou écrit. » Je serais tenté de demander comment l'université peut donner des diplômes à des étudiants qui ne possèdent pas leur premier outil de réflexion et de communication, leur langue; et a fortiori, si ces étudiants s'engagent dans la communication! Je ne m'étonne plus, alors, de constater que ceux qui les écoutent, ces communicateurs, parlent, eux aussi, entre deux langues.

Je suis convaincu que l'intervention la plus urgente et la plus fondamentale, que l'intervention essentielle doit venir de tout le réseau de l'enseignement, depuis l'école primaire jusqu'à, et y compris, l'université. Car tous les Québécois, des plus primaires aux plus scolarisés, sont actuellement victimes de cet état de choses. Comment pourrions-nous donc jouer l'étonnement, quand un rapport du Conseil de la langue française nous apprend que « plus du quart des jeunes croient que vivre en français n'est pas nécessaire à leur épanouissement personnel »?

On dit aussi que la langue parlée s'améliore tandis que se détériore le français écrit. Peut-être. Mais j'ai plutôt l'impression que le petit nombre de jeunes qui savent ce qu'ils disent quand ils parlent français le disent mieux que leurs aînés d'il y a 20 ans. Avez-vous déjà écouté la masse des jeunes, dans la rue ou dans les médias? Et même une certaine élite intellectuelle? Comme ce jeune poète et critique, qui peut écrire correctement sur la poésie et en poésie, qui lors d'une interview radiophonique, à peine audible tant il a la bouche molle, parle vaguement d'une escalier qui conduit à une avion en pluss' de d' ça (c'est son expression) inspire son discours de la scientificité littéraire la plus structuraliste et deleuzienne. Comment peut-on créer, en poésie, et se prétendre aussi théoricien du texte quand on méprise à ce point la langue, les mots?

Et encore, le discours le plus bloqué et le plus insignifiant (au sens premier du mot) que j'ai entendu de toute ma carrière, c'est un sociologue qui me l'a tenu, au micro. Ce docteur d'université exposait sa thèse dans un français plus qu'approximatif, semé d'expressions jouales, et ornementé d'un vocabulaire à la mode qui ne voulait rien dire hors de certaines chapelles.

Voilà deux exemples extrêmes, bien sûr, mais je les ai vécus à la radio et ils représentent une partie de notre réel : l'instruit qui ne peut ou ne veut pas parler correctement sa langue. Et c'est ainsi que la radiotélévision est le miroir de notre réalité linguistique. Et qu'elle intervient dans la langue de toute la population. J'en conclus qu'il faut redresser l'enseignement du français, et à tous les niveaux. Voilà tout un programme! Heureusement pour moi, ce n'est pas le mien.




INTERVENTIONS




Intervention

HENRI BERGERON

Société Radio-Canada



Une distinction s'impose entre le langage « outil » du parleur professionnel ou public et le langage « matériau » du romancier, du poète, du dramaturge ou de toute personne que se livre à une expression personnelle.

Le respect du code est plus évident dans le premier que dans le second. Le parleur professionnel se doit donc de faire une démarche personnelle, de nature culturelle et sociale, qui lui permettra d'affirmer l'importance de son langage parmi les moyens qu'il possède ou qu'il devrait posséder pour pratiquer son métier. Reconnaissant qu'il joue un rôle d'intermédiaire entre les événements, les êtres et les choses qu'il met en relation avec le public qu'il a pour mission de former, d'informer ou même de divertir, il aura tôt fait de valoriser son langage, de se rendre compte de son rôle d'agent socioculturel, d'agent de changement dans sa collectivité. Cette prise de conscience doit donc être le moteur de sa propre formation générale et langagière. Il faut éviter à tout prix le moule qui ne pourrait l'acheminer que vers la négation de sa propre personnalité.






Intervention

ANDRÉ KHORDOC

Service de traduction, Société Radio-Canada, Ottawa



Je m'oppose à la récupération idéologique du parler.

Je veux bien que l'on parle de norme ou d'usage « québécois », mais je trouve assez triste que l'on abandonne le qualificatif « canadien » en ce qui concerne le langage.

Sur le plan politique, il existe effectivement une entité québécoise; mais en termes sociolinguistiques, il serait plus près de la réalité de parler du « (français) canadien », plutôt que du « (français) québécois ».

Pourquoi constamment céder du terrain? Pourquoi se laisser acculer à ses derniers retranchements en matière de désignation? Si l'on peut comprendre les raisons pour lesquelles les « Canadiens » (ou Canayens) sont devenus les « Canadiens français » et même à la rigueur, sont devenus les « Québécois », on ne peut s'empêcher de trouver absurdes ceux qui vont plus loin et adoptent le qualificatif bien naturel de « Québécois français ». Parallèlement, pourquoi marginaliser le bon million de Canadiens français hors Québec en décrétant l'existence (factice) d'un français « québécois »? Pourquoi imposer le carcan de l'idéologie à la désignation d'une réalité strictement sociolinguistique que l'on ne peut appeler que « canadienne »? Que l'on mette fin aux aspects « paroissiaux » les plus flagrants de l'impérialisme québécois « de clocher » sur tout ce qui est francophone dans ce pays - que le Québec se contente d'offrir une norme sur ce continent, sans imposer également l'appellatif « québécois » sur absolument tout!




haut
Free download porn in high quality RGPorn.com - Free Porn Downloads