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Les activités socioéconomiques et le français au Québec

Les activités socioéconomiques et le français au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot







ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ
AU QUÉBEC

TOME I

Les activités socioéconomiques
et le français
au Québec

Textes colligés et présentés
par
Michel Amyot

La revue Québec français
L'Association québécoise des professeurs de français
Le Conseil de la langue française





Cet ouvrage a été publié
par le service des communications
sous la direction de Léo Gagné

Collaboration :
Line Bilodeau
Sylvie Dugas
Service des communications


© 1984 Éditeur officiel du Québec

Tous droits de traduction et d'adaptation, en
totalité ou en partie, réservés pour tous les
pays. Toute reproduction pour fins commerciales,
par procédé mécanique ou électronique, y compris
la microreproduction, est interdite sans l'autorisation
écrite de l'Éditeur officiel du Québec.

Dépôt légal - 3e trimestre 1984
Bibliothèque nationale du Québec
ISBN 2-551-06413-9





Table des matières



Comité d'organisation
Présentation Michel AMYOT
Un grand moment de concertation Irène BELLEAU
Michel PLOURDE
Christian VANDENDORPE
Allocution du ministre des Affaires culturelles Clément RICHARD
Présentation de Pierre Maranda Irène BELLEAU
Une langue qui a les dents longues Pierre MARANDA
Bilan de l'application des politiques linguistiques des années 70 au Québec Michel PLOURDE
Commentaire Jean GAGNÉ
Les activités économiques et le français au Québec André BOUTIN
Commentaire Bernard BONIN

ATELIERS
1.

L'affichage et l'étiquetage et le français au Québec

Un cas : La Baie



Viviane JULIEN
L'action de la Commission de surveillance de la langue française, particulièrement dans le domaine de l'étiquetage des produits Gaston CHOLETTE
La situation à Aylmer Laurette BERGERON

2.

La consommation courante et le français au Québec

L'orientation linguistique des Québécois francophones dans leurs activités de consommation courante



Sylvie BEAUCHAMP
Utilisation du français et services en français Gérard TURCOTTE
La consommation courante et le français dans l'Outaouais Louis-Pierre SCOTT
Un cas : le domaine de l'hôtellerie Normand LETREILLE

3.

Les revues, les journaux, les magazines et le français au Québec

La langue de lecture des quotidiens et les opinions des lecteurs quant au statut et à l'usage du français au Québec




Gilles SÉNÉCHAL
Qui lit s'appauvrit? Claude MASSON
Le coût de publier un journal en français Jacques FRANCOEUR


4.

La publicité et le français au Québec

En guise de présentation



Pierre TREMBLAY
La langue des publicitaires du Québec Thérèse SÉVIGNY
La publicité en français et la publicité francophone Jaclyne SACCHITELLE-BRUNEAU
La communication et les adeptes de l'à-peu-près Roger NANTEL
La publicité et l'écriture Bernard DAGENAIS

5.

La radio et le français au Québec

La langue des animateurs de la radio et de la télévision : quelques résultats de recherches


Édith BÉDARD
Claude ROCHETTE
La langue de la radio Raymond LAPLANTE
Le français de la radio : un outil de racolage Lisette MORIN


6.

Les syndicats et le français au Québec

La cause du français et l'engagement du monde du travail



Michel RIOUX
Le mouvement syndical québécois et la langue de travail Louis LE BORGNE
La loi et son interprétation Normand DANDONNEAU
Un témoignage : la francisation de Bell Canada Michel CÔTÉ


7.

Le sport professionnel et le français au Québec

L'état de la question



Pierre PROULX
Les Canadiens français et le hockey professionnel Roger BOILEAU
Un cas : le football canadien Serge AMYOT
Un témoignage Réjean TREMBLAY

8.

Le sport amateur et le français au Québec

Le sport amateur et le français : six ans après les jeux olympiques



François HUOT
Un point de vue Anne GAGNON
Les meilleurs seront sélectionnés Gérald SIMOND

9.

La télévision et le français au Québec : aspect linguistique

La télévision et le français : après 30 ans



Henri BERGERON
Les fonctions linguistiques de la télévision Denis DUMAS


10.

La télévision et le français au Québec : la consommation

Be careful, la télévision américaine s'en vient



Daniel MONNIER
Augmentons l'offre de la télévision en français Michèle GUAY
Télévision et pluralisme culturel et politique Claude SYLVESTRE
L'avachissement ou le dépassement Bernard CLEARY
L'écoute de la télévision selon la langue Marc LEDUC


11.

Le tourisme et le français au Québec

Les touristes et la société visuellement française du Québec



Manon BOURGEOIS
Le tourisme un phénomène culturel, le français un trait culturel Charles DUPONT


12.

Le travail en usine et le français au Québec

Peut-on appliquer le vernis sans appliquer la couche de fond



Jean-Claude GAUMOND
La formation professionnelle en français Léon BRAUN
La francisation à la compagnie Westinghouse Monique LAMBERT
Réflexions sur la francisation aux ateliers d'ingénierie Dominion Salomon SCHINASI


13.

L'administration des entreprises et le français au Québec

Il était une fois la francisation... des entreprises



Pierre LEBAULT
Business talks English? Pierre GRATTON
Le prix de la francisation est-il trop élevé? Raymond FRENETTE
Présence de francophones dans les structures de gestion chez Steinberg Inc. André A. PILON



14.

Le fonctionnarisme, les services publics et parapublics et le français au Québec

La loi, les faits




Bernard SALVAIL
Des fonctionnarismes bilingues? Egan CHAMBERS
Le cas de l'Outaouais Denise BOUTIN

15.

Les cadres francophones et le français au Québec

Les cadres francophones et l'avenir de l'économie québécoise



Michel GUILLOTTE
Évolution de la situation depuis 1971 Jean-Maurice VAUDELLE
Langue, groupes linguistiques et positions d'encadrement et de direction dans les secteurs privé et public au Québec Arnaud SALES
Noël BÉLANGER
Benoit-Guy ALLAIRE
Le cheminement de carrière des cadres dans la grande entreprise au Québec : synthèse d'une recherche Micheline DESROSIERS



16.

Le développement économique et le français au Québec

Le développement économique du Québec et la place du français



François VAILLANCOURT
La francisation, un avantage pour le Québec Jean-Guy LAVIGNE
Le développement économique de Montréal et la Charte de la langue française Jac-André BOULET
Un point de vue de la communauté d'expression anglaise John PARISELLA


17.

L'informatique et le français au Québec

Le français dans l'informatique



Gérard LAMBERT-CAREZ

18.

Les jeunes et l'avenir du français

La conscience linguistique des jeunes : mythe ou réalité


Pierre GEORGEAULT
Une langue mal en point Isabelle RICARD
Les avantages du fait français Guy MORIN





Comité d'organisation



Sous la présidence de :
Michel PLOURDE
Président du Conseil de la langue française
Irène BELLEAU
Présidente de l'AQPF, enseignante, CECQ
Christian VANDENDORPE
Directeur de la revue Québec français, conseiller pédagogique, C.S. La Jeune Lorette
Coordonnatrice du congrès :
Renée CAUTHIER
Conseillère pédagogique, C.S.R. Orléans

Comité thématique

Gilles BIBEAU
Directeur du comité thématique, directeur de l'équipe « Langue et Société » de la revue Québec français, responsable du sous-thème 4, professeur, Université de Montréal

Michel AMYOT
Co-directeur du comité thématique, responsable du sous-thème 1, directeur des études et recherches, Conseil de la langue française

Gerardo ALVAREZ
Responsable du sous-thème 1, membre de 1'équipe « Langue et Société » de la revue Québec français, professeur, Université Laval

Edith BÉDARD
Secrétaire du comité thématique. responsable du sous-thème 2, agent de recherche, Conseil de la langue française

Paul WARREN
Responsable du sous-thème 2, membre de 1'équipe « Langue et Société » de la revue Québec français, professeur, Université Laval

Irène BELLEAU
Responsable du sous-thème 3, présidente de 1'AQPF, enseignante, CECQ

Jean-Marie PÉPIN
Responsable du sous-thème 3, membre de 1'équipe « Langue et Société » de la revue Québec français, directeur général, C.S. La Jeune Lorette

Claudette LASSERRE
Responsable du sous-thème 4, présidente de la section de Montréal/AQPF

Comité technique

Léo GAGNÉ
Directeur du comité technique, Service des communications, Conseil de la langue française

Fernand BEAULIEU
Trésorier du congrès et de la section de Québec/AQPF, enseignant, Mont St-Sacrement, Québec

Hermine BEAUREGARD
Comité des relations publiques, agente d'information, Conseil de la langue française

Doris DROLET
Comité du secrétariat, enseignante, C.S.R. Chauveau

Jacques GARNEAU
Comité des rencontres d'écrivains, vice-président à la pédagogie/AQPF

Florence GUAY
Comité de l'accueil, enseignante, C.S.R. Louis Fréchette, Lévis

Jean-Louis LAVERDIÈRE
Comité des maisons d'édition, enseignant, Externat St-Jean-Eudes

Andrée LEMAY
Comité des relations publiques, agente d'information, Conseil de la langue française

Paul PARENT
Conseiller technique, enseignant, C.S.R. Orléans

Denise PICARD
Comité des relations publiques, vice-présidente aux relations extérieures/AQPF, enseignante, C.S. Charlesbourg

André SIMARD
Comité des activités socioculturelles, enseignant, Cégep de Limoilou

Autres collaborations

Jean CHABOT
Trésorier de l'AQPF, enseignant, C.S.R. Chauveau

Marcel FRÉGEAU
Comité de l'audiovisuel, division de la coordination des moyens audiovisuels, ministère des Communications

Céline GENEST
Comité de l’accueil, enseignante, C.S. Beauport

Jean PROVENCHER
Comité des activités socioculturelles, enseignant, Cégep de Limoilou

André SAUVAGEAU
Trésorier de la section de Trois-Rivières, conseiller pédagogique, C.S. de Grand-Mère

Diane TURGEON
Comité des activités socioculturelles, enseignante, Cégep de Limoilou

François VAILLANCOURT
Comité thématique, professeur, Université de Montréal





Présentation



Comment peut-on faire la synthèse des 60 textes présentés dans les ateliers regroupés sous le thème : Les activités socioéconomiques et le français au Québec? Alors que certains chroniqueurs y ont entendu un vent de pessimisme1, les participants discutaient pour leur part des progrès observés au cours des dernières années et des orientations qui auront cours durant les prochaines décennies. Les textes que nous présentons dans ce premier tome des Actes du Congrès insistent sur les aspects positifs de la situation du français au Québec notamment dans le monde des affaires. Des interrogations au plan de l'avenir de la langue française surgissent cependant lorsqu'on aborde les domaines des médias, notamment les médias électroniques, le domaine du sport professionnel et amateur et celui des jeunes.

Le président du Conseil de la langue française, Michel Plourde et le président du Centre de linguistique de l'entreprise ont tracé, dans leur conférence respective le bilan de l'application des politiques linguistiques du Québec au cours des années 70. Ces deux conférences, selon des registres différents, ont fait ressortir que le statut de la langue française a enregistré des progrès au cours de la dernière décennie. Au-delà de ce constat unanime, le premier s'inquiète de l'avenir du fait français à la lumière du maintien de la domination de la langue anglaise dans de nombreux secteurs d'activité économique et de la tiédeur des jeunes face à la situation et l'avenir du fait français au Québec. Quant à M Boutin il s'inquiète des coûts engendrés par la francisation et des conséquences de la francisation des entreprises pour la carrière des jeunes cadres francophones qui pourraient être confinés à jouer des rôles d'administrateurs régionaux.

À l'instar du président du C.L.E., les représentants du monde des affaires ont maintes fois souligné au cours du Congrès que pour un grand nombre de travailleurs francophones, travailler en français équivaut encore à apprendre une langue étrangère. En effet, jusqu'à tout récemment, la langue de travail dans plusieurs entreprises et commerces était l'anglais Ces mêmes personnes ont déploré que trop souvent l'école n'insistait pas suffisamment, notamment dans le domaine de la formation professionnelle, sur l'apprentissage de la terminologie française Si les représentants du monde des affaires comprennent qu'il soit difficile d'apprendre la terminologie française pour un travailleur francophone qui utilise l'anglais à son travail depuis 20 ans ou plus, ils comprennent plus difficilement que ce vocabulaire technique soit ou inconnu ou boudé par les jeunes francophones. À la lumière de ces discussions, il se dégage que le rôle de l'école dans l'affirmation et la prise de conscience du fait français québécois devrait être renforcé. Les discussions dans les ateliers n'ont malheureusement pas pu déboucher sur un dialogue entre l'école et le monde des affaires sur ces questions. Trop peu d'enseignants — sollicités par d'autres ateliers dont les thèmes étaient plus près de leurs préoccupations quotidiennes — ont participé à ces ateliers économiques pour qu'un dialogue fructueux puisse s'y engager. Cela reste à faire et devrait être une priorité des organismes concernés.




1 Le Devoir, 13 novembre 1982. [retour au texte]




Quel français! Les représentants du monde des affaires ne pouvaient dans leurs multiples interventions éviter ce sujet. Sujet important, car il ne faut pas seulement accroître quantitativement la francisation, mais il faut s'assurer que cette francisation soit de qualité. Doit-on se surprendre que le monde du travail, les publicitaires, les journalistes déplorent l'incapacité des jeunes à « écrire un texte lisible, clair pour tout lecteur normal »? Caricaturant sans doute la situation, on affirme même que dans certains cas les textes rédigés par de jeunes francophones diplômés de nos cégeps et universités seraient de qualité à peine supérieure à ceux de certains rédacteurs de Taiwan souvent cités pour leur totale incompréhension! Les réponses à ces interrogations ne sont pas venues des participants aux ateliers du thème socioéconomique. Elles ont cependant été fournies au cours du Congrès notamment par les intervenants du monde scolaire (voir thème 4). La discussion sur ce thème entre les représentants de ces deux milieux reste à faire.

Le rôle social et culturel des médias n'est plus à démontrer. L'incidence des médias sur la qualité de la langue et sur l'avenir culturel d'une société, compte tenu de la « consommation » qu'on en fait, constitue un important sujet de discussion pour tous ceux qui se préoccupent de l'avenir du fait français, au Québec bien sûr, mais aussi ailleurs dans le monde. Les nouvelles technologies de communication — bandes vidéo, télématique, câblodistribution fibre optique, antenne parabolique, microinformatique — mettent à notre disposition une large diversité de biens culturels majoritairement en langue anglaise. Est-il possible dans ce contexte d'assurer la vitalité et l'essor de la langue française pour une sphère d'activités culturelles aussi prégnante que celle des médias et des produits qu'ils diffusent? Voilà un domaine d'avenir où le pessimisme peut avoir place.

Quelle variable de toutes celles discutées par les participants est la plus porteuse d'un avenir pour la langue française au Québec? Voilà, peut-être la question essentielle qu'il faudra se poser. Nul doute que les textes de ce premier tome, tous inédits, constitueront un point de départ important pour poursuivre la réflexion amorcée par le congrès Langue et Société au Québec

Michel Amyot





INTRODUCTION

Un grand moment de concertation



En 1977, le Gouvernement du Québec adoptait la Charte de la langue française. Après des années de luttes et de tâtonnements collectifs, le peuple québécois affirmait enfin nettement son identité fondamentale et mettait un terme à l'écartèlement longtemps vécu entre la langue du travail et la langue de la maison, la langue imposée et la langue aimée. C'était en même temps un coup d'arrêt porté à l'idéologie de l'uniformisation linguistique et de la fusion obligée dans la grande culture de masse en provenance des États-Unis. En s'affichant résolument français, le Québec ne faisait pas que liquider un passé souvent lourd à porter : il pariait pour un avenir où l'on rechercherait l'individualisation culturelle plutôt qu'une stérilisante homogénéité. Il pariait pour l'épanouissement de sa communauté francophone malgré le puissant environnement nord-américain.

Cinq ans après la Loi 101, il apparaissait nécessaire et opportun de faire le point sur la situation du français au Québec. Le défi que constituait la francisation de larges pans de notre économie avait-il été relevé? Qu'en était-il dans les domaines de l'affichage, des sports, de l'informatique, de la publicité? L'affirmation du caractère français du Québec avait-elle eu des effets bénéfiques sur la création culturelle et sur l'éducation? Pour dégager un tableau d'ensemble de la situation, identifier les zones d'ombres et de lumières, il fallait un congrès qui rassemble des témoins et des interlocuteurs des différents secteurs d'activités et qui mette en commun un « ensemble de données et de réflexions sur les rapports existant entre le français et les différentes activités sociales, économiques, culturelles et éducatives des Québécois. »

Pour mener à bien ce projet, trois organismes ont uni leurs efforts La revue Québec français, avec son équipe « Langue et société », dirigée par Gilles Bibeau, a conçu l'idée du congrès et sa thématique de base. L'Association québécoise des professeurs de français, sous la présidence de madame Irène Belleau, y a apporté son dynamisme et son expérience dans l'organisation de congrès, tandis que Renée Gauthier, présidente de la section de Québec, assumait la coordination des travaux. Enfin, le Conseil de la langue française, présidé par monsieur Michel Plourde, a accepté de prêter à l'organisation du congrès ses services et ses ressources humaines, notamment son directeur de la recherche, monsieur Michel Amyot, et a permis à ces assises d'être un lieu de débat et de concertation nationale.

Le résultat a été à la mesure des efforts déployés. Près de 1 500 participants se sont déplacés de tous les coins du pays pour envahir le Centre municipal des congrès de Québec. Certes, les enseignants étaient nombreux, mais on trouvait aussi des publicistes, des commentateurs sportifs, des agents d'assurances, des cadres, des écrivains, des cinéastes, des fonctionnaires, des terminologues... sans oublier les journalistes. Pendant trois jours, du 11 au 13 novembre 1982, les échanges ont été intenses. Les congressistes avaient le choix entre 90 ateliers et conférences. Plus de 300 conférenciers et intervenants avaient préparé des communications. Inutile de dire qu'une telle masse d'ateliers ne se prêtait pas facilement à une synthèse. I1 n'y a donc pas eu de grande assemblée finale où les participants eussent pu se donner une vue d'ensemble des débats conduits dans les divers ateliers.

La publication des Actes répond ainsi à un réel besoin, car c'est à la lecture de ceux-ci seulement que l'on pourra dégager un tableau de la situation du français au Québec, telle qu'elle est intériorisée dans les différents groupes et secteurs d'activités. Il y manque, certes, bon nombre des discussions qui ont suivi les conférences et les exposés : nous n'avons retenu que les interventions les plus marquantes, et seulement celles qui ont eu la chance de se faire enregistrer sur magnétophone ou sur vidéo. Mais la masse des documents recueillis suffira à renseigner adéquatement le lecteur intéressé.

Le congrès Langue et Société au Québec n'est pas un événement réellement nouveau ni insolite dans l'histoire du Québec. Il se situe dans le prolongement des grandes assises nationales où régulièrement la question du français, de sa survie et de son statut, a été discutée. Citons-les pour mémoire :

1912 : Premier congrès de la langue française au Canada
1937 : Deuxième congrès de la langue française au Canada
1952 : Troisième congrès de la langue française au Canada
1967 : États généraux du Canada français

Nous laisserons à l'historien le soin de faire l'analyse des questions débattues à chacun de ces congrès, de dresser le tableau des écarts et des filiations. Il est sûr que le climat a bien changé des précédents congrès à celui-ci. Après une lente et pénible entreprise de réappropriation collective, le français a retrouvé ici le statut qu'il aurait dû toujours garder. Maintenant que son usage officiel est garanti par une loi, il appartient à chacun de nous de décider de sa vitalité et, en fin de compte, de son avenir.

Irène BELLEAU
Présidente de l'A.Q.P.F.
Michel PLOURDE
Président du Conseil de la langue française
Christian VANDENDORPE
Directeur de Québec français





Conférence inaugurale


Allocution d'ouverture : M. Clément RICHARD, ministre des Affaires culturelles

Message du premier ministre du Québec

Présentation du conférencier : Irène BELLEAU, présidente, A.Q.P.F.

Conférencier : Pierre MARANDA, professeur, Département d'anthropologie, Université Laval






Allocution du ministre des Affaires culturelles

Clément RICHARD



Au nom du premier ministre qui regrette de ne pouvoir être ici ce soir et me prie de l'excuser, je désire vous souhaiter la bienvenue à Québec. Avant de vous livrer quelques-unes de mes réflexions sur le thème de votre congrès, je voudrais vous communiquer le message que monsieur Lévesque voulait vous livrer.

Message du premier ministre

La question linguistique est une constante de notre vie nationale depuis des générations. Je crois bien ne pas exagérer en prévoyant qu'il en sera nécessairement ainsi pour fort longtemps encore. Quiconque considère notre situation de bonne foi ne peut qu'en convenir. Parce qu'il forme le seul peuple francophone en Amérique du Nord, au voisinage d'une autre langue très nettement majoritaire et qui est le véhicule d'une des cultures les plus dynamiques du monde, le peuple québécois est ainsi tenu à des exigences spécifiques pour garantir l'usage et la qualité de sa langue.

La première de ces exigences est la vigilance constante, celle-là même qui nous a permis de trouver et d'imposer, jusqu'ici, une autre solution que celle de la simple assimilation. Elle implique non pas tant que nous soyons simplement fidèles à un héritage ancestral, mais bien davantage que nous soyons convaincus de la haute valeur de cet héritage, de son utilité et même de sa nécessité pour garantir la pérennité de notre identité, de notre façon à nous d'être présents au monde et d'en témoigner.

Une seconde exigence, à laquelle nous sommes toujours tenus, est celle de l'adaptation. Les moyens que nous déployons pour assurer la vitalité du fait français chez nous doivent correspondre aux nécessités de l'heure. La Charte de la langue française, d'ailleurs, qui est l'aboutissement d'une évolution amorcée au début de la Révolution tranquille, exprime une volonté collective de toujours, mais transposée dans un monde où les activités de l'État ont pris une ampleur nouvelle et alors que les nouveaux moyens de communication imposent des comportements nouveaux.

En aucun cas, notre Charte de la langue française ne doit donc être considérée comme une assurance tous risques qui nous libérerait désormais de nos exigences envers notre langue, de nos exigences envers nous-mêmes.

Déjà, d'ailleurs, il nous faut prévoir l'avenir. Il nous faut notamment nous assurer que nous, les Québécois et les Québécoises, nous pourrons vivre en français la formidable évolution scientifique et technologique qui s'annonce. Par exemple, nos ordinateurs doivent parler notre langue et nous devons pouvoir user de biotechnologies en français de même qu'exprimer dans nos mots et avec notre syntaxe les valeurs nouvelles — dans tous les domaines — qui surgissent parallèlement à cette évolution et qui très tôt, dès demain, motiveront nos gestes et occuperont nos réflexions.

Certes, j'en suis convaincu, nous avons la capacité de relever ce défi et nous en avons le goût aussi, car il s'agit bel et bien de notre propre devenir comme peuple et du devenir d'une langue qui, ne l'oublions pas, a elle-même les dimensions de l'univers. Si notre appartenance à la francophonie comporte des avantages indéniables et nous ouvre largement au monde, elle requiert aussi nos efforts. Le Québec peut faire beaucoup pour garantir le rayonnement maximum de la langue française et assurer son évolution désirable. Il a d'ailleurs déjà commencé à s'y employer avec succès.

Ce congrès Langue et Société au Québec auquel vous participez sera l'occasion privilégiée d'effectuer d'utiles échanges d'opinions et d'expériences sur le sort du fait français chez nous, dans de nombreux domaines d'activité, et de mettre ainsi en évidence des aspects importants de notre situation linguistique. Je ne doute pas que cette rencontre soit essentielle, non seulement dans l'immédiat, mais aussi pour assurer l'avenir. L'enjeu est important et soyez convaincus que vos concitoyennes et vos concitoyens partagent vos préoccupations et vous sont reconnaissants de vos efforts.

En mon nom et en leur nom aussi, je tiens aujourd'hui à vous remercier d'accepter d'assumer cette responsabilité particulière.

Voilà ce que monsieur Lévesque voulait vous dire.

Pour ma part, j'aimerais vous souligner que cette réflexion en commun à laquelle vous allez vous livrer, gens de l'éducation, de l'économique, du social et du culturel, relève du plus haut intérêt. Le thème choisi, celui des rapports langue-société, revêt une importance toute particulière de par sa complexité, ses implications dans tous les secteurs de l'activité humaine, du quotidien au politique, de la communication pure à l'expression créatrice. On pourrait d'ailleurs aller jusqu'à dire, en pastichant une formule connue, que rien d'humain n'est étranger à la langue.

Le gouvernement que je représente a voulu reconnaître cette importance et clarifier une situation qui, depuis de nombreuses années au Québec, avait donné lieu à de multiples escarmouches. En instituant le français langue officielle du Québec, la Loi 101 a permis à une majorité de s'affirmer comme telle et a levé 1'ambiguïté qui avait plané jusque-là sur la question de la langue de travail et de communication.

Cinq ans après la Loi 101, le temps est venu d'esquisser un premier bilan de ses réalisations, tout en sachant que le lent et délicat travail de sa mise en application est loin d'être terminé. Parmi les transformations opérées par cette mesure énergique, les plus tangibles ne sont pas nocessairement celles que l'on jugera plus tard les plus importantes. Et je crois qu'une des réalisations les plus marquantes de la Loi 101 aura été, précisément, de modifier les termes du débat sur la langue. En perdant son statut de langue menacée, la langue française au Québec a laissé tomber également tout un cortège d'attitudes plus ou moins contradictoires qui accompagnaient jusque-là la défense et la justification. Il y a quelques années en effet, on oscillait d'un messianisme revendicateur, vantant les vertus quasi divines de la langue française en Amérique du Nord, à un pessimisme tout aussi emphatique concernant l'état de désintégration de cette langue au Québec. Aux campagnes de bon parler français ont succédé les signaux d'alarme et de détresse de ceux qui, pour écrire en français, se disaient obligés de recourir à une langue autre que celle de la quotidienneté.

La situation actuelle a gagné en réalisme ce qu'elle a perdu en grandiloquence. Les vœux pieux et les déclarations alarmistes ont cédé la place à des questions d'usage, de lexique, de niveaux de langue et d'efficacité dans la communication. Les attitudes défensives ou agressives ont été remplacées par des discussions pratiques sur les conditions optimales d'exercice d'une langue. En déclarant le français langue officielle, la Loi 101 ne lui enlève pas son statut de langue menacée, puisqu'elle restera toujours une sorte d'accident étrange dans l'uniformité anglo-saxonne de l'Amérique du Nord, mais elle permet, paradoxalement, de dépasser la seule question de la langue et de passer à autre chose. Elle signale la fin d'une attitude de peur, de doute, de repli et rend ainsi possible l'ouverture au monde, aux échanges internationaux.

Cependant, malgré les acquis qui découlent de l'adoption de cette loi, il ne faudrait pas croire que l'heure de la récréation a sonné, au contraire. Il y a trois ans, le chapitre 111 sur la langue de la législation et des tribunaux était déclaré inconstitutionnel. Le 8 septembre dernier, le jugement du Juge en chef de la Cour supérieure, concernant l'accès à l'école anglaise au Québec, nous rappelait cruellement que dans la nouvelle Constitution à laquelle nous n'avons jamais donné notre consentement, le légal l'emporte sur le légitime. Quels sont les prochains coups durs que nous devrons subir à la suite du pacte inique qui a découlé du complot tramé dans la nuit du 5 novembre 1981?

Et l'on nous demande d'adoucir cette Charte de la langue française qui s'inscrit clairement dans le cadre du consensus international sur les droits linguistiques. Avons-nous le droit et surtout le devoir de faire le pas en arrière qui risquerait de compromettre ce qu'il nous reste de notre souveraineté linguistique'? Je ne le pense pas.

Il reste malgré tout que, cinq ans après l'adoption de la Loi 101, il est temps donc de s'arrêter quelques moments pour réfléchir et s'interroger, comme le feront les participants de ce congrès, sur la problématique plus vaste des rapports langue et société, langue et culture. Si, comme je le suggérais il y a quelques minutes, on peut dire de la langue que rien d'humain ne lui est étranger, il serait également dangereux de s'en tenir à une équivalence hâtive qui ferait de la langue la manifestation quasi exclusive de l'identité. Une culture est d'abord affaire de langage, ne l'oublions pas. D'une multitude de langages et de codes, au sein desquels la langue est un matériau privilégié certes, mais non unique.

Cinq ans après la Loi 101, le temps semble plus opportun que jamais de favoriser les conditions d'exercice de ces actes de langage que sont les diverses pratiques culturelles. De ces actes de transformation, de subversion, de transgression que l'on désigne sous le nom de création. S'il était important pour notre survie de légiférer en matière de langue, il devient maintenant nécessaire de se donner les moyens d'une vie culturelle aussi riche et diversifiée que possible, qui rende compte du Québec d'aujourd'hui. En d'autres termes, la vitalité d'une langue ne se conçoit pas en dehors des manifestations langagières qui en assurent à la fois le dynamisme et le renouvellement.

Puisque je viens d'ébaucher la relation langue et culture, il me semble approprié de vous signaler que, dans cette voie, le gouvernement du Québec va également de l'avant. Nous avons constitué la Commission d'étude sur le cinéma et l'audiovisuel et j'aurai à cet égard le plaisir de déposer prochainement à l'Assemblée nationale un projet de loi-cadre qui est attendu depuis plus de 20 ans.

D'autre part, suite à la tournée que j'effectuais à travers le Québec au printemps dernier, tournée au cours de laquelle j'ai entendu plus de 800 intervenants de tous ordres émanant des milieux culturels, je soumettrai, dans un délai assez bref, un plan d'action qui répondra dans la mesure de nos moyens aux besoins du milieu. Il visera particulièrement à stimuler les créateurs et les interprètes et à favoriser le développement des équipements culturels.

En terminant, je ne peux que féliciter les organisateurs de ce congrès et les organismes concernés, soit la revue Québec français, l'Association québécoise des professeurs de français et le Conseil de la langue française du Québec pour leur effort concerté, la pertinence de leur sujet et l'opportunité d'en débattre maintenant. À vous tous, je souhaite un congrès des plus fructueux.






Présentation de Pierre Maranda

Irène BELLEAU



Le congrès Langue et Société au Québec a voulu provoquer une réflexion de premier ordre sur ce que nous sommes.

Deux Québécois nous habitent simultanément depuis bien avant la Charte de la langue française, pour ne pas dire depuis presque toujours.

Le premier — celui qui désespère de rester celui que l'histoire décrit comme le moindre des deux et qui cherche à épouser l'environnement anglophone pour enfin se définir une fois pour toutes.

Le second — ou le premier — selon l'ambivalence des jours gris ou des jours ensoleillés poursuit sa quête d'identité collective — cherche à circonscrire le long chemin de luttes et d'affirmation de lui-même, conscient que cette démarche vaut bien l'autre.

Qui de la désagrégation ou de la vivacité dans l'un et l'autre cas saura vivre avec sérénité?

Ces choses sont très difficiles à exprimer. Leur force et leur fluidité tout à la fois ne peuvent se fondre dans des mots. La société québécoise qui se crée, qui se réinvente se refuse à une situation figée. C'est pourquoi nous avons invité monsieur Pierre Maranda, anthropologue, à venir vous faire part de sa vision et de sa conception des choses.

Je nous souhaite une lecture fructueuse.






Une langue qui a les dents longues

Pierre MARANDA



La crise économique a les dents longues et elle nous mord profondément. Le chômage nous affecte tous et fait de nouveau du Québec une société désabusée, triste, moribonde. Les faibles lueurs d'espoir que nous entretenions ont été, encore une fois, bafouées.

La crise linguistique, de même, nous mord au vif de notre être. Les lueurs d'espoir qu'avivait la Loi 101 sont, elles aussi, bafouées par la Constitution rapatriée. Le chômage de l'esprit n'est pas moins grave que le manque de travail. Le ciel est couvert, la nuit est noire. Peut-on espérer qu'elle s'éclaircisse?

Il y a plusieurs façons de voir des étoiles, entre autres: regarder le ciel par une belle nuit sans nuage, ce qui n'est pas le cas dans la conjoncture actuelle; ou bien aller voir un film avec de grandes vedettes; ou bien encore se cogner la tête contre les murs. Ce soir, nous allons nous cogner la tête contre les murs. Espérons que, au cours des ateliers, nous verrons de vraies étoiles; et que, samedi soir, M. Laurin nous fera contempler une galaxie.

Donc, ce soir, il s'agit de poser quelques problèmes. Bien d'autres surgiront dans les ateliers. Tâchons maintenant, ensemble, d'en formuler quelques-uns. Notre psychiatre à tous, le Dr Laurin, saura peut-être ensuite comment ajuster sa thérapie.

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Je vais d'abord vous proposer quelques réflexions d'anthropologue sur langue et société. Ensuite, je vous suggérerai un regard sur langue et société ici maintenant, au Québec. Troisièmement, j'essaierai de situer langue et société québécoise dans la dynamique de notre temps. Enfin, je traiterai de stylisation, cette façon qu'a une langue de façonner la société de ses locuteurs et d'être façonnée par elle en retour. Donc, quatre parties dont le fil conducteur sera la notion de projet social.

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Première partie : le monolinguisme est une monogamie

Une langue est d'habitude en retard sur ceux qui la parlent. La langue est cette structure interne qui, nous donnant de nous exprimer, nous contraint en même temps à être fidèles à une image du passé. La langue se souvient plus qu'elle n'invente; la langue, comme l'histoire, est inerte plus que créatrice. Elle ne permet de dire que ce qu'elle est faite pour dire. Ainsi, en français, on doit dire « Se présenter comme candidat aux élections » et on ne peut pas dire « To run for office », « courir pour un poste ou un siège » comme on le peut en anglais.

Si je dis « Il court pour un siège » en français, on m'interprètera comme voulant dire que quelqu'un joue aux chaises musicales, ou bien qu'il se dépêche d'aller acheter un billet pour un spectacle. La langue nous contraint, et prendre des libertés avec elle nous empêche d'être compris. Encore plus rigoureuse que celle d'un conjoint dans un mariage monogame, la présence de la langue nous asservit, nous astreint à une vie réglée. C'est un bedfellow rigoriste qui couche au plus intime de nous-mêmes. La grammaire, le dictionnaire sont le code des lois et le catéchisme du contrat sémantique qui régit toute communication. En d'autres mots, la langue a le bras aussi long que le droit, et les dents aussi longues que la religion. Elle nous mord à la gorge et ne nous laisse dire que ce qu'elle veut ou ce qu'elle peut.

Comme la loi, comme la religion, la langue est en retard sur la vie. Par exemple, quand je demande à mes étudiants quel terme de parenté ils utilisent pour désigner le mari ou la femme de leur tante ou de leur oncle, plusieurs restent bouche bée. Je leur demande pourquoi. « Ben, aujourd'hui, avec le divorce, on ne sait plus si le mari de ma tante va l'être encore dans six mois. Alors, au lieu de l'appeler mon oncle, je l'appelle par son prénom. » La langue française, de même que la plupart des autres langues indo-européennes, n'a pas encore rattrapé la vie : elle ne nous fournit pas encore de terme pour désigner des conjoints successifs autre que, par exemple, des circonlocutions comme « le troisième mari de ma mère » ou « la deuxième femme de mon oncle ».

Donc, la langue est en retard sur la vie de ceux qui, pourtant, la font vivre en la parlant. Elle nous retient sous sa poigne sévère. Elle nous fait vivre en camisole de force sémantique. Elle nous impose son lexique, sa syntaxe, ses clichés, l'étroitesse de ses ressources. Elle nous retient captifs comme une monogamie — tant qu'on lui reste exclusif et qu'on ne devient pas au moins bilingue.

Mais on peut d'abord se demander ce qu'il y a en nous, humanité, qui soit inhibé par la langue?

Lévi-Strauss a écrit : « Les mythes se pensent dans les hommes, et à leur insu. » Il y aurait donc quelque chose qui se pense et se passe en nous, à notre insu, quelque chose d'irrécupérable par la langue, quelque chose d'indicible. Et Heidegger avait déjà dit : « Ce ne sont pas les hommes qui parlent, mais la langue. » C'est-à-dire que le mythe qui se vit en nous, ce n'est pas lui qui peut parler : nous ne pouvons pas nous parler pour vrai, ce serait la langue qui se parlerait à notre place. Quand on a des choses à dire, il faut passer par la langue, et voir si elle le permet.

Il y a quelque chose qui se passe et qui se pense en nous et qui palpite en nous. Ce battement, cet « élan vital » échappe-t-il à la langue? Ou bien notre élan vital est-il déjà façonné par la langue? Notre élan vital est-il une sorte de rêve adultérin de pauvre type, homme ou femme, qui, une fois son bourgeois ou sa bourgeoise endormi à ses côtés dans le lit conjugal, se vautre dans des rêves d'escapades libératrices? Cherchons-nous tous à tromper la langue, espèce de mégère vicieuse qui nous dicte nos propos en nous faisant de gros yeux?

N'est-ce pas là ce que font les adolescents qui, disent les académistes, font exprès pour mal parler?

Au fond de nous tous, Québécois ou autres humains, il y a donc cet élan, cette appétence, ce vouloir être profond, si profond qu'il nous semble indicible. Indicible : c'est-à-dire échappant à la langue? La langue serait instrument d'expression inadéquat de nos pensées et de nos vies...

Je conclus cette première partie en disant que toute langue est mesquine pour ceux qui la parlent; que toute langue fait défaut à ses locuteurs; que toute langue est tyrannique comme un amour maternel mal éclairé; que toute langue est un conjoint dominateur. C'est d'ailleurs pour ruer dans les brancards de ses contraintes, pour dénoncer et déconstruire la matérialité même de la langue, son impérialisme, que travaillent des poètes comme Mallarmé, des écrivains comme James Joyce, San Antonio et, parmi nous, Sol, et que les adolescents de partout, disent leurs aînés, parlent comme leurs pieds — car ils essaient de se créer, à partir de morceaux de la langue officielle, une langue propre à eux-mêmes qui leur permettrait de parler ce qu'ils sont.

C'est à un problème redoutable que nous nous attaquons dans ce congrès : comment échapper à ce qui nous donne de communiquer? Comment échapper à l'emprise de notre instrument de penser? Les Américains disent à propos des jeux électroniques Games that play people. Cela vaut tout aussi bien pour la langue : une structure qui nous moule, à notre insu, une structure qui nous tient à la gorge.

Je tire une première conclusion : pour échapper aux contraintes dictatoriales d'une langue, il faut en connaître au moins deux. Donc, première proposition : l'importance de maîtriser une langue seconde pour ne pas rester prisonnier sous les jupes de sa langue maternelle, l'importance de maitriser une langue seconde pour accroître la liberté de penser, la liberté de vivre.

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Deuxième partie : la bâtardise des Québécois

Je viens de vous rappeler qu'une langue, que toute langue, est contraignante. Toute langue dit à ses locuteurs: « Prends-moi comme je suis, parle-moi comme je suis, ou bien sois incompris. » Elle a les dents longues, la langue, et nous mord à la gorge. Elle force une société à se penser, à se vivre, voire même à se rêver selon certaines harmoniques exclusives. Qu'en est-il du québécois, de notre langue à nous? Comment nous tient-elle à la gorge, comment nous force-t-elle à nous penser, à nous vivre, à nous rêver?

D'abord, le québécois est une variété de français. Un parler bâtard? Un français créolisé? Je reviendrai là-dessus dans quelques minutes. Pour le moment, reconnaissons que nous sommes des bâtards de la France, comme bien des Africains, des Antillais, des Océaniens... Des collègues le démontrent dans un numéro spécial de la revue Anthropologie et sociétés, intitulé « Imposer la bâtardise francophone ».

Baudelaire, dans son journal intime, écrivait qu'un bâtard est bien plus heureux qu'un enfant légitime. Pourquoi? Parce qu'il n'est pas encombré par des parents. Mais nous, nous sommes des bâtards moroses et souffreteux. Au lieu d'être contents de notre sort, nous persistons à essayer de retrouver notre vrai père. Nous savons que la France est notre mère, mais qui l'a montée? Un Amérindien? Un Anglais? Un Américain? Bien sûr, certains parmi nous en ont pris leur parti et ne cherchent plus de père. Autrefois, la querelle du joual alignait les bâtards heureux de l'être et parlant gros contre les bâtards tristes et parlant fin. Aujourd'hui, les dialogues des personnages de Michel Tremblay répercutent le bâtard émancipé, mais sa prose narrative nous fait entendre, dialectiquement, la contreposition du bâtard asservi, dont les Carnets de Jean-Éthier Blais se font souvent l'écho, tandis que Lise Bissonnette se gratte la tête, perplexe dans cette conjoncture qui lui fait perdre son latin, mais lui fait trouver les mots justes pour fustiger nos doléances.

Donc, bâtards heureux ou moroses, bâtards nous sommes. Mais, comme le disait une comtesse de mes collègues lors d'un récent colloque en français à Toronto : « Heureusement qu'il y a eu les valets pour faire des enfants vigoureux aux grandes dames de la France, car autrement, n'eussent-elles procréé que par leurs époux, notre pays aurait dégénéré depuis longtemps! » Ce sont les bâtards qui ravivent la race.

Très bien. Nous devrions nous réjouir. Mais que ravivons-nous? Quelle société formons-nous?

Fondamentalement, nous sommes des bâtards moroses, et c'est bien dommage. D'où vient notre morosité? J'en reviens au mythe, auquel j'ai fait allusion plus haut. Un mythe est une force sémantique élémentaire, une charte de sentiments et d'idées, un élan profond qui, en deçà de la langue, donne à un peuple d'être une nation. Explorons un peu notre mythe collectif afin d'ausculter les sources de notre morosité. Ici, il va falloir pousser l'analyse, à l'aide de certaines propositions émanant surtout de trois de nos savants, Marcel Rioux, Maurice Lemire et Fernand Dumont.

Les Québécois sont des dionysiaques inhibés

Selon Marcel Rioux (La question du Québec, Parti-Pris, 1980), nous sommes fondamentalement dionysiaques. Vous connaissez ce dieu grec, le Bacchus romain : chaleureux, exubérant, plein de sève et des esprits du vin. Nous sommes faits pour la joie de vivre, la sympathie, l'élan généreux. Tout ce que les publicistes des bières nous répètent insidieusement pour nous faire consommer leurs produits. Oui, nous chantent-ils, nous sommes fondamentalement bons vivants grégaires, pleins d'ardeur, de chaleur humaine. Seulement, voilà, y fait frette icitte, au Québec. Faut un p'tit coup pour nous réchauffer un peu. Car, comme le dit Rioux, si nous sommes dionysiaques, c'est à l'intérieur. Nous sommes des dionysiaques réprimés, refoulés. Des dionysiaques gelés. (Gelés, dit-il, par les apolliniens qui nous entourent.) Nous sommes gelés de bien des façons. Nos corps, par le climat, trop de mois par année. Nos âmes, par le catholicisme, un catholicisme pas très rigolo, un catholicisme sévère, pas un catholicisme joyeux, comme, par exemple, celui des Italiens. Gelés aussi quant à la langue, par les deux cents millions et plus d'anglophones de ce continent; gelés dans notre économie par les Anglais qui la contrôlent et qui, même au Québec, sont encore aujourd'hui, en 1982, mieux payés que nous d'après les dernières statistiques; donc gelés dans nos salaires, quand ce n'est pas par les Anglais, par le gouvernement québécois lui-même. Enfin, et c'est de plus en plus généralisé, gelés dans nos esprits par le « pot » et d'autres psychotropes. Toute cette froideur nous réduirait à une sorte d'hibernation mentale prolongée où nous nous réfugierions, nous nous maintiendrions doucement, timidement, vivant par la chaleur de nos cœurs. Et c'est ainsi que nous sommes des dionysiaques inhibés...

(Rioux a aussi dit, changeant de métaphore, que nous étions « une société tricotée serrée » — c'est cité dans la dernière édition du programme du Parti québécois, 1982. Oui; mais nous sommes aussi une société aux fesses serrées. Pourquoi? Parce qu'on nous a toujours imposé des caleçons trop petits. Les patrons de nos slips ont toujours été taillés par une église et un état ultramontains et ultra conservateurs. En fait, nos grands-mères tricotaient serré à cause du froid et elles tricotaient les combines encore plus serrées que tout le reste parce que, comme le dit Laurin-Frenette « Le discours de la mère est celui du curé ». Donc, les combines serrées serrent les fesses à cause du froid, froid physique comme froid spirituel.)

Pour sortir de cette stupeur, de l'ankylose glacée, ça nous prend un coup. En fait, un idéal courant de plusieurs d'entre nous, c'est d'être à la fois gelés (par le « pot ») et chauds (par la boisson). Là, nous mouvant dans de l'indécis, nous pouvons enfin croire que nous avons atteint l'indicible. Et, prenant l'indécis pour l'indicible, nous pouvons croire en nous, nous pouvons croire que nous avons un mythe.

Quel est ce mythe qui, gelés ou non, chauds ou sobres, se murmure en nous plus ou moins à notre insu?

L'imaginaire québécois

La réponse est dure. Elle nous vient des travaux de Lemire et des miens sur l'imaginaire québécois. Notre mythe est un mythe en porte-à-faux. Dans un article fort lucide, Lemire a récemment recensé les composantes historiques de notre imaginaire collectif. Il montre que notre imaginaire a toujours porté à faux parce qu'il ne correspond pas à notre réalité première, qui est américaine. Notre imaginaire a toujours été ultramontain. Le pape et la Couronne d'Angleterre ont été nos parents adoptifs. Bâtards, nous parlons à peu près la langue de notre mère la France, mais c'est notre mère la sainte Église qui nous dit quoi croire et c'est la Couronne britannique qui nous garantit nos libertés politiques. (Même tout récemment, n'avons-nous pas protesté contre le rapatriement de la Constitution canadienne parce que nous perdions ainsi la possibilité d'aller nous plaindre à la Reine?) Pauvres bâtards que nous sommes, dont les parents adoptifs sont l'un anglican, l'autre catholique! C'est assez pour faire capoter n'importe quelle grand-mère, dirait Laurin-Frenette.

Notre mythe porte à faux parce que l'imaginaire qui l'a créé a lui-même été faussé à la base. Lemire nous rappelle que notre imaginaire est faiblard : celui de nos intellectuels branchés sur Paris, celui de nos curés et de nos mères sur Rome, celui de nos chefs d'État sur Londres. Mieux nous aurait valu un imaginaire amérindien. Celui-ci, en tout cas, aurait été plus adéquat, plus adapté à notre réalité réelle. Nous aurions vu et senti ce pays avec les bons yeux et le bon cœur plutôt que d'y construire la pseudo-réalité d'un imaginaire défectueux parce qu'importé, impérialiste et expropriateur d'âme. Mieux aurait valu avoir des coureurs de bois, proches des Amérindiens, comme mentors, que nos curés, nos intellectuels et nos politiciens.

Ce défaut d'imaginaire adéquat nous plonge dans une sorte de morosité et de stupeur congénitales. Ne pouvant vivre ici qu'avec les mots, les dogmes et les lois d'un ailleurs, comment avoir un imaginaire adéquat?

Une autre composante de l'imaginaire est formée par les héros que se fait et qui font une nation. Ils deviennent des métonymies, des parties qui représentent le tout, ce sont des représentants de nous tous, dont la vie nous permet de vivre mieux, plus haut et plus fort, même si ce n'est que par procuration. Or qui sont nos héros? Qui sont nos Jos Montferrand? « Ils ne nous ont pas fait grandir d'un sacré pouce », a chanté Vigneault. Il y a eu des étoiles sportives. Des hommes d'État? En fait, nos Jos Montferrand sont des ballounes. Des bonshommes Carnaval. Et quand on en voit une, de ces ballounes, oh qu'on les aime et les vénère et les adore! On aime bien « partir sur une balloune », que ce soit Duplessis, Drapeau ou Trudeau : des symboles qui tirent du grand et qui, au moins un moment, semblent nous tirer avec eux, nous faisant croire qu'on a un imaginaire conquérant, qu'un destin grandiose est possible. Nous rêvons tous d'un De Gaulle québécois. Sans même oser encore rêver à une Jeanne d'Arc québécoise. Non, notre rêve est frelaté, gauchi, mal parti. Il faut scrapper tout ça et nous trouver nous-mêmes.

Sachons qui nous sommes et nous saurons comment parler; sachons comment être et nous saurons quoi dire; sachons ce qui nous parle et nous oserons nous dire. Donc, la question, la première question, la question la plus fondamentale est « Quel est notre mythe? » Ce grand élan en nous, notre caractère profondément dionysiaque, ce grand élan chaleureux et créateur de jeune nation nous travaille et nous prend aux tripes. Cela qui se passe et se pense en nous, nous ne savons pas encore ce que c'est. Charlebois nous le répétait encore il n'y a pas longtemps :

« Quand je regarde au fond de moi
quand je regarde au fond de moi
je ne comprends plus rien
je ne comprends plus rien au monde, moi
Quelque chose s'endort au fond de moi
qui ne veut pas sortir ». (C'est pour ça)

Nous n'avons pas les mots pour nous dire. Notre mythe se pense en nous, à notre insu, et nous n'avons pas les moyens de nous l'exprimer à nous-mêmes. Dans les mots de Paul Warren : « Nous n'avons pas, nous, Québécois, de véritable mythe de fondation. » Montcalm n'est pas notre Vercingétorix, ni Madeleine de Verchères notre Jeanne d'Arc. Nous n'avons pas de mythe de fondation qui, piste d'envol d'un imaginaire adéquat, nous permettrait de vivre un projet social mobilisateur.

Jusqu'ici, dans cette deuxième partie, j'ai essayé de repérer les composantes de cette société de bâtards de la France que nous sommes. Bâtards moroses, bien que fondamentalement avenants et cordiaux, parce que notre chaleur humaine est gelée par un environnement dur, soit, mais, surtout, parce que nous sommes des expropriés mentaux. Et là, si nous savons qui blâmer, nous ne savons pas encore qui conscrire. En fait, nous ne savons pas encore quel imaginaire devrait être le nôtre.

Nous avons commencé à voir clair en 1948 avec le Refus global, de Borduas et de ses collègues. Mais si leur effort a tracé la voie à la Révolution tranquille, où en sommes-nous? Nous sommes toujours sans imaginaire adéquat. Qui donc conscrire?

Nos artistes? Nos poètes? Nos chansonniers? Nos écrivains? Nos politiciens? Nos cinéastes? Bien sûr, eux tous. Mais leur concours restera vain tant que nous n'aurons pas un projet social adéquat, capable de fonder notre imaginaire, de l'accorder à la vraie réalité québécoise — pas à l'ultramontanisme — et de le faire bien rêver. Explorons maintenant ce vecteur.

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Troisième partie : le projet social québécois

Un projet social est un mouvement dynamique, une idéologie qui devient vague de fond. Fernand Dumont ici, Gilberto Velho au Brésil en ont traité. Un projet social est la force constitutive et le vecteur d'un mythe de fondation et d'un imaginaire fécond. C'est ce qui permet de tolérer un court terme austère, pénible, pour un avenir qu'on a de bonnes raisons de croire valable.

Les projets sociaux ne nous ont pas manqué. Mais, inadéquats, ils n'ont pu qu'alimenter des rêves creux et des imaginaires importés. Je n'en mentionne que quelques-uns : la revanche des berceaux; le retour à la terre; et le « trip » du patrimoine, reprise de ces clichés éculés. Et aussi le hockey, la Révolution tranquille, la souveraineté-association.

Qu'ont en commun tous ces projets sociaux qu'on a voulu nous imposer de l'extérieur (sauf peut-être le hockey et la Révolution tranquille)?

Il faut d'abord en distinguer deux types : ceux des politiciens, à court terme pour la plupart, et ceux des idéologues, à plus long terme. Les projets sociaux à court terme sont généralement myopes. Ils sont à finalité électorale : conçus par des politiciens dont le premier objectif est de se faire réélire. Que ce soit l'étapisme vers la souveraineté-association ou la relance économique, ces projets ne nous mobilisent pas assez parce qu'ils ne s'inscrivent pas dans un projet social plus profond. Même la souveraineté association ne va pas assez loin. Être libres? Pourquoi?

Autrefois, on nous a parlé de « revanche des berceaux ». Revanche des berceaux : mais pourquoi? Pour survivre? Survivre pourquoi? Survivre pour témoigner de la présence française et catholique en Amérique du Nord. Comment ça? En étant porteurs d'eau et scieurs de bois. Être porteurs d'eau et scieurs de bois pourquoi? Pour gagner le ciel. Parce que bienheureux les pauvres, et méfions-nous du succès en affaires. Le projet social du retour à la terre s'est inscrit dans la même mouvance. La Révolution tranquille, quant à elle, a plutôt été une dévolution tranquille, comme je le soutiens dans mon ouvrage L'imaginaire québécois, dont le sous-titre est La dévolution tranquille.

Tout récemment, le « trip » du patrimoine nous a ramenés à de prétendues sources où nous trouverions l'intégrité et la vigueur d'une société qui saurait se parler. C'est d'ailleurs le Parti québécois, vous vous en souvenez, qui a écrit, sur nos plaques d'auto, cette horrible devise rétrograde « Je me souviens ». Il aurait mieux valu, quant à ça, adopter le « Vers demain » du Crédit social! Il faut changer ce slogan inerte du Québec. Je cite le Refus global : « Le passé doit être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui. » Donc, une fois pour toutes, exorcisons notre pathologie du rétro — je vous suggère de masquer avec du ruban gommé le « Je me souviens » sur les plaques de vos autos. Mieux, vaut un blanc qu'une réminiscence capotée. Ou bien, écrivons-y quelque chose comme « On m'attend » , « Grouille-toi! », ou, encore, « Au boutte! »

Il y a eu quelques projets sociaux de type économique plus enlevants, mais ceux-ci non plus n'ont pas l'ampleur requise. La création d'Hydro-Québec; le Mouvement Desjardins; Bombardier; Provigo si on peut dire... Il y a des appétences, il y a des élans. Il y a des chansonniers, des poètes, des écrivains. Même au niveau des comités d'école, on essaie de définir des projets éducatifs pour donner une identité et un élan créateurs à ces écoles. Le besoin, l'appétence, sont réels. Mais nous n'avons pas encore trouvé, nous ne connaissons pas encore cette mobilisation générale par l'espoir. Or l'espoir ne vient que d'un projet social adéquat. Il aurait pu en être autrement. Le gouvernement aurait pu choisir l'audace plutôt que le repli.

Imaginons un scénario différent. Nous avons toujours joué « safe ». Nous sommes surassurés. C'est le propre des sociétés craintives et de peu d'espoir que de vouloir se prémunir le plus possible contre les coups du sort — maladie, cambriolage, crime, décès, et le reste. Nous avons donc des assurance auto, assurance maladie, assurance salaire, assurance chômage, et le reste, qui nous coûtent fort cher. Or ces immenses machines gouvernementales qui font office de protection et de rempart, elles auraient pu être mises en œuvre pour lancer et maintenir un projet social. Un projet social qui, lui, aurait été bien meilleure garantie contre les coups du sort: quand on vit heureux parce que motivé, on est bien moins craintif et on ne cherche pas d'abord à se surprotéger. On accepte le risque. Si donc ces immenses efforts avaient été orientés vers la construction d'un projet social adéquat, nous n'aurions pas de problèmes de langue. Nous trouverions, nous inventerions la langue maternelle qu'il nous faudrait alors, et nous aurions l'envie d'en apprendre d'autres. Au lieu de remparts, c'est de vastes horizons que nous avons besoin. Au lieu de d'abord assurer nos arrières, c'est grossir les rangs de notre avant-garde qu'il nous faut. Nous aurions probablement moins besoin d'hôpitaux si nous avions des casinos.

Une société sans espoir et sans goût du risque rêve mal, et qui rêve mal s'exprime mal. N'ayant pas de projet social valide, notre imaginaire végète; n'ayant pas d'imaginaire vigoureux, nous n'avons pas de rêves à notre taille; n'ayant pas de rêves à notre taille, nous n'avons pas d'espoirs triomphants, car nous autres, le Québec, sommes en perte d'espoir, comme le signalait Fernand Dumont en septembre. Si nous manquons de mots, c'est par manque d'espoir. Une langue vit des espoirs de sa société et s'étiole de ses frayeurs. Il n'y a pas de langue vigoureuse et créatrice sans société vigoureuse et créatrice. Pas de société vigoureuse sans espoir vécu. Pas d'espoir vécu sans projet social profondément mobilisateur. On ne court vraiment que vers une ligne d'arrivée, pas en joggant. Or nous ne faisons encore que du jogging. Tant que nous n'aurons pas de ligne d'arrivée vers quoi courir à perdre haleine, tant que nous n'aurons pas de projet social adéquat — et l'indépendance n'est pas assez — notre chaleur nous restera au fond du cœur, les mots au fond de la gorge et les longues dents de notre langue affamée continueront de pratiquer l'autocannibalisme jusqu'à ce que, devenues trop longues, elles forment une muselière définitive à même notre bouche et nous ne saurons plus que grincer des dents.

Quatrième partie : la stylisation

La stylisation est la première étape d'une définition d'identité culturelle. Elle est l'instrument sur lequel se joue le leitmotiv d'un projet social. Qu'est-ce qu’une stylisation? Ce concept, utilisé par Fernand Dumont dans les années 60, est repris par Lemire dans l'article auquel j'ai fait allusion précédemment (1982 : 181) : « Dans la forêt touffue du réel, les facultés humaines finissent par battre certains sentiers qu'empruntent spontanément ceux qui participent d'une même culture pour imaginer et pour penser. Le langage est un premier degré de stylisation du réel. » Donc ce sont les archétypes — plus exactement les stéréotypes, les clichés, qui nous donnent de nous voir nous-mêmes tels que nous croyons être, plus ou moins dupés par la langue qui nous parle.

Notre stylisation, comme notre imaginaire, a été faussée. Ce n'est pas celle du français standard, parce que le français standard est une aliénation; ce n'est qu'un instrument d'emprunt. Notre stylisation n'est pas non plus celle du joual. Nous ne sommes ni des Jouaux ni des Français. Il nous faut tailler dans la masse linguistique, dans la matérialité elle-même de la langue, l'instrument de notre être, façonner notre société dans la bâtardise francophone. Nous n'avons pas encore trouvé notre langue, nous ne l'avons pas encore inventée; nous ne pouvons donc pas encore trouver cette société qui se balbutie en nous, qui essaie de se dire en nous.

Quelle est donc la stylisation que nous pratiquons? Une stylisation d'économie extrême? Une stylisation d'indigence?

Notre stylisation repose en grande partie sur un sous-emploi du français. D'abord, les écoliers se sentent sous-utilisés mentalement par leurs professeurs. Ceux-ci abaissent leur niveau de langue pour se faire « chum », se montrer partie de la « gang »; n'est-ce pas là une attitude de condescendance, voire de mépris? Nos enfants, d'ailleurs, s'en plaignent. Et je ne parle pas de premiers de classe, mais de groupes d'adolescents qui font passer la vie avant les notes. Ce serait cette attitude des maîtres, qui sous-estiment les capacités mentales des enfants, qui serait responsable des indigences sémantiques des générations montantes, selon des collègues de l'Institut international de pédagogie, à Sèvres, dans la banlieue parisienne, avec qui j'ai fait des recherches (où je compare l'usage du français en France et au Québec dans un ouvrage à paraître bientôt, intitulé Deux idiomes du français).

Peut-être aussi sous-utilise-t-on la langue parce qu'on sous-estime les leçons de mémoire. Quand on avait à réciter, chaque semaine, appris par cœur, une fable de La Fontaine, un poème de Hugo ou un sonnet de Baudelaire —  voire les réponses du Petit Catéchisme — on acquérait les ressources de stylisation pendant quelque 10 ans. Aujourd'hui, non, il ne faut pas donner de leçon de mémoire, du moins si fréquemment, par peur de brimer l'esprit.

Il faut aussi parler des médias, qui influencent la stylisation. Ils nous apprennent à parler. J'ai observé la langue de mes parents, qui ont plus ou moins 80 ans: elle a beaucoup évolué sous l'influence des médias. Or ceux-ci ont amélioré la stylisation d'un côté mais, de l'autre, la dévoient. Beaucoup gèlent le pittoresque et le remplacent par la fadaise. Beaucoup institutionnalisent la niaiserie (comme le dit le critique littéraire du journal Le Monde à propos des récents romans d'un de nos écrivains).

Ce sera la tâche des ateliers que de réfléchir sur tous ces problèmes, de proposer des diagnostics lucides et d'imaginer comment, sur tous les fronts qu'ils explorent, il y a lieu de déceler des indices de projet social — dont le plus significatif est peut-être notre vouloir-faire informatique. J'y reviendrai.

La qualité de la stylisation dépend de celle du capital linguistique. Notre capital linguistique est, semble-t-il, pauvre. Nous disposons d'un petit stock de mots pour nous dispenser, graine à graine, les victuailles de l'esprit. Notre vocabulaire restreint et notre syntaxe gelée ne nous permettent pas de bien exprimer notre cœur chaleureux.

Je disais au début qu'une langue est d'habitude en retard sur ceux qui la parlent. Maintenant je vais renverser la perspective. La langue québécoise est en avance sur nous. En effet, le québécois, même s'il n'est pas encore le « chiac » acadien, est rudimentaire comme ces langues qu'on parle aux ordinateurs. Écoutez-nous, n'importe où : l'indigence du lexique est extrême et la syntaxe anémique. Que ce soit des écoliers dans leur cour d'école, des adolescents sur un coin de rue ou chez l'un d'eux, des jeunes adultes dans un bar, des vendeurs et leurs clients dans un grand magasin, des avocats ou des médecins au tennis, au golf, ou au racket-ball — même des professeurs en classe à l'université comme dans d'autres maisons d'éducation. Nous parlons diffus, nous parlons indécis, nous parlons flou. Nous utilisons des vocables simplistes comme ceux de la communication informatique.

Il faudra attendre encore quelque temps les résultats des analyses que font du québécois les sociolinguistes de Montréal (Sankoff, Thibault, Cedergren) et de Québec (Deshaies). Si nous savons, grâce à Dulong, ce que fut le québécois d'hier, nous ne savons pas vraiment ce qu'est celui d'aujourd'hui. Mais même si nous n'en avons pas encore de connaissance scientifique, nous avons une idée de la façon dont nous parlons. Je cite trois exemples, notés lors d'un très récent congrès de professeurs d'université. 1) Il s'agissait de la discussion de certains aspects économiques : « Les restrictions que le trésorier veut donner » : selon cet universitaire, on « donne » des restrictions plutôt que de les imposer. 2) Au sujet d'une action concertée : « La solidarité s'est passée au niveau du bureau de direction » : la « solidarité se passe » à un « niveau » — jolie tournure pour parler du lieu et des liens de solidarité. 3) Enfin, dernier exemple : instructions aux congressistes : « Revenez sur l'étage présent » : c'est-à-dire sur cet étage-ci.

Bon, on n'en finirait pas. En québécois, on parle de « bas » pour signifier à la fois « bas » et « chaussette »; de « chaise » pour désigner à peu près tout siège, l'utilisant indifféremment pour chaise, fauteuil, tabouret. La mère demande à son fils : « As-tu fini ta chambre? » quand elle veut savoir s'il a fini de ranger ses affaires; mon fils dit : « Je vais finir mon briquet » pour « Je vais en épuiser le carburant »; et mon collègue me demande : « As-tu fini ta cave? » quand il veut savoir si j'ai aménagé mon sous-sol.

Les sémioticiens appellent ce genre d'utilisation d'une langue « hyponymie ». Certains linguistes parlent aussi de créolisation — et l'usage répété du « là » comme marqueuren serait le seuil (« mais t'sé ben là, j'avais assez mal à' tête, là, que bon, là, je m'suis dit, j'vas prendre une aspirine, là »). Qu'est-ce que l'hyponymie? C'est sous-parler, c'est sous-nommer les choses, c'est rétrécir le langage à des termes d'espèce qu'on utilise ensuite pour dénommer un genre. C'est utiliser un vocable, par exemple « chaise », pour en généraliser l'emploi à d'autres types de sièges.

Or l'hyponymie est refuge dans l'indécis. Elle fait perdre la clarté de définition, comme on dit en optique. On reste l'esprit dans le vague. Lorsque, par exemple, dans un restaurant, on ne dispose que du mot « menu », qu'on utilise indifféremment pour « carte » et « menu », on fait de l'hyponymie. On fait ainsi de la stylisation grossière et diffuse.

On perd des ressources sémantiques. Et cela vaut tout aussi bien à d'autres niveaux : dans à peu près n'importe quelle brasserie, posez à un garçon ou à une serveuse les questions suivantes : elles resteront sans réponse. Comment tel plat est-il apprêté? C'est quoi, une béarnaise? Comment appelez-vous cette pâtisserie? Qui est le propriétaire de cette brasserie? Il en est de même de la provenance d'un lièvre que j'ai acheté la semaine dernière chez Provigo ou de celle des poulets ou du bœuf qu'on y vend. On travaille et on vit dans un diffus, un diffus qui révèle un retrait. On se retire dans la généralité pour vivre en marge des fatigues du précis? On se retire dans la chaleur diffuse du général avant de pouvoir prendre sa retraite pour de bon en Floride. Quand on se rabat sur des termes flous et généraux, on croit diminuer les chances de se tromper? Ou bien, en Normand, on prend position le moins possible, et on se ménage des repaires d'où on peut voir venir? Ou bien, on bafouille parce qu'on ne sait pas quoi dire? Quand on est gelé, le monde est plus diffus donc moins menaçant... ou bien on croit peut-être ainsi se mouvoir au cœur de la langue, tout blotti contre l'indicible? Près d'un dieu dont le nom ne saurait être prononcé.

« Eh, mon crisse, j'm'en vas t'en concrisser une de crisse de câlisse, si t'arrête pas de m'faire crisser! »

Stylisation de protestation contre la préciosité et contre l'inflation de la langue... Une auxiliaire de recherche : « En tout cas, des mots, y'en a ben que trop. Ça sert à rien de s'fourrer tout ça dans a'tête. On s'comprend d'même, pis on est ben d'même. Bon. C'est toutte. » Stylisation par appauvrissement de la langue? Acheminement vers un patois québécois incompréhensible hors de nos frontières? Créolisation qui nous caractériserait comme les autres bâtards de la France? Non. Même les légitimes font pareil. Témoin, ces propos du recteur Gérald Antoine, grammairien, de l'Université Paris III, recueillis par L'Express du 80.09.27 (p. 86) : « Quand j'écoute ces jeunes que l'on interviewe à la radio ou à la télévision, je suis frappé par l'incroyable disette de leur expression. Cela va jusqu'aux borborygmes, aux hoquets plus ou moins bien enchaînés, qui traduisent à l'évidence un manque complet de pratique et de formation. » (Je souligne.)

Allons plus loin. Sortons de l'aire des langues européennes. Souvent, sur le terrain, dans un archipel mélanésien perdu près de la Nouvelle-Guinée, on m'a tenu des propos comme les suivants. J'étais dans une lagune, à marée basse, accompagné de deux ou trois hommes et d'autant de femmes dans la quarantaine. J'y recueillais tout ce que je voyais — coquillages, algues, crustacés, morceaux de corail et le reste, — et je demandais à ces pécheurs qui vivent à même la lagune, comment se nommait, dans leur langue, chacun de ces êtres. À plusieurs reprises, ils hésitaient à confesser leur ignorance. À la fin, découragés, un homme et une femme me dirent : « C'est bien dommage. Les vieux, eux, ils savent nommer tout ça. Nous, nous ne savons pas. Nous n'avons pas appris. Notre langue, tu sais, elle perd ses mots. » (La différence avec nous serait peut-être qu’eux le savent et le déplorent, tandis que nous, si nous le savons, nous ne nous en plaignons pas, et même, nous nous en foutons.)

Faut-il généraliser? Faudrait-il dire qu'on assiste à une dévaluation des langues humaines? Je ne sais pas. De toute façon, le phénomène qu'on observe au Québec n'est pas unique. Déjà, le plaisir de la langue en est un de gastronome suranné et d'antiquaire rapace. Aux recettes complexes et soigneusement préparées d'autrefois ont succédé les « fast-foods ». Philologues comme Dulong et antiquaires courent les campagnes, dont les habitants ont mis au rancart les vieux mots, beaux et précis, qu'ils n'osent plus employer de peur qu'on se moque d'eux. Ils les ont mis au rancart avec leurs meubles artisanaux, dont ils ont honte et ils repensent leur vie avec les vocables de vinyle et de chrome des catalogues des grands magasins.

Déperdition de la langue? « Notre langue perd ses mots », me disaient ces Mélanésiens. Notre langue perd ses mots, réduit ses ressources syntaxiques (rappelez-vous ce que Gide écrivait jadis du subjonctif...). Notre langue s'aplatit. Elle est au pair avec le jargon informatique. La langue de demain, c'est le « chiac » de l'ordinateur1. Lorsque nous aurons tous des terminaux à domicile, vers 1990, selon les prévisions (1982) du Conseil des sciences du Canada; lorsque la bureautique permettra de travailler chez soi, sans autre face à face qu'avec l'écran du terminal, sans plus de pause-café, d'ascenseurs ou d'escaliers où placoter avec des collègues; quand nous ne parlerons plus qu'avec IBM, Honeywell ou Telidon, nous nous exprimerons sans doute dans ce « chiac » dont je tire, au hasard, un exemple du Cours programmé de programmation, qui est le manuel de base du cours d'initiation à la programmation à l'Université Laval écrit par un informaticien de chez nous. Ainsi, cette instruction pour faire exécuter par l'ordinateur une mise en correspondance de tableaux aux structures différentes :

« Dimension X (2,2,2)
Call nom (X)
Sutroutine nom (W)
Dimension W (8)
. .
. .
Return
End »

Le québécois, comme d'autres langues en perte de souplesse et de nuances, est en avance sur la créolisation ou plutôt sur la chiacisation de la langue par l'informatique. La langue de l'avenir nous parle déjà.

Serait-ce donc là l'instrument de stylisation de notre projet social? La langue nous a-t-elle conduits, à notre insu, à parler ce qu'elle sera demain? Notre langue, faible par manque d'espoir, nous prédisposerait-elle à parler la société aplatie de demain? Une société d'êtres infiniment chaleureux, mais coupés du face à face avec les autres, auxquels nous ne serions reliés que par les fibres optiques qui, comme les veines et les artères d'un grand corps mystique électronique, feront passer le flux de terminaux en terminaux avec qui se restreindront nos tête-à-tête? — Heureusement, il restera toujours des bars...




1 Voir à ce sujet l'important ouvrage de Jean GOULET, Les répercussions culturelles de l'informatisation au Québec, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études juridiques », no 12, 1982, 98 p. [retour au texte]




Je disais au début que les langues sont d'habitude en retard sur les sociétés qui les parlent. Nous venons de voir que ce n'est pas tout à fait vrai. La nôtre pourrait être en avance sur qui nous serons. À notre insu, elle a parlé en nous un projet social, celui de la platitude du XXIe siècle? De la platitude de l'informatique. De la platitude qui est déjà celle de l'informatique et qui le restera, à moins que nous ne sachions — et pourrait-ce être là un projet social? — à moins que nous ne sachions plonger au cœur de l'ordinateur et, en exploitant les ressources encore vierges à 95%, les humaniser, les séduire, les rendre chaleureuses.

Fustel de Coulanges a écrit il y a déjà longtemps que le premier acte de l'humanité fut de créer un dieu à son image pour ensuite en devenir l'esclave. Ayant créé Dieu à notre image, nous avons dit ensuite que c'est lui qui nous a créés à la sienne. De nos jours, l'occidental créa l'ordinateur à une de ses images et en devint l'esclave. Mais nos ordinateurs ne sont encore qu'une image de notre cerveau, la binaire — et c'est de cette image que nous sommes devenus les esclaves. Il faudra donc nous délivrer du binaire, comme le tentent déjà tant de mouvements parareligieux parmi nous.

À nous de refaire cette image. À nous, peut-être, de féconder l'électronique et de lui greffer un cœur chaleureux de Québécois. (On greffe déjà des cellules vivantes aux puces.) On observe un très grand intérêt pour l'informatique chez les jeunes et chez les adultes. C'est en voie de devenir une vague de fond. Au cégep Limoilou, les délais d'attente pour l'inscription des adultes aux cours du soir en programmation sont de trois ans, m'a-t-on dit. À Laval, on est tout aussi débordé. Au cégep Sainte-Foy, on contingente le cours à 40 et des centaines d'étudiants sont frustrés. Même au secondaire, l'expérience pilote tentée à l'école Jean-François Perrault connait un succès extraordinaire, mais ses trois terminaux ne peuvent accommoder plus de 30 élèves alors que plus de 100 auraient voulu s'inscrire à ce cours hors-cadre, donné le midi et après les heures normales de classe. Il y a là, pour une fois, un fait significatif en éducation, un élan : allons-nous, comme souvent, l'ignorer? Aurons-nous la présence d'esprit de ne pas laisser s'éteindre cet intérêt, si rare, pour une matière qui n'est même pas toujours scolaire? Aurons-nous, tout simplement, la qualité de présence humaine que requièrent cet éveil et cet élan pour se développer?

En 1960, quand j'ai commencé à faire de 1'informatique sur les ordinateurs de la deuxième génération, la machine occupait l'espace de tout un appartement de bonne dimension. Les ordinateurs d'aujourd'hui, plus puissants, logent sous un siège d'avion. En 1990, ces mêmes machines ne seront pas plus grandes que nos calculatrices de poche actuelles. On prévoit que, en 199O, dans la région d'Ottawa seulement, il faudra au moins 100 000 informaticiens. Mais il en faudra encore plus pour mettre en œuvre des ressources techniques qui ne cessent de développer le potentiel des ordinateurs. Le creuset est prêt pour la société de demain et pour la langue de demain qui s'y fondent déjà. À nous de façonner l'une et l'autre à une meilleure image de nous-mêmes que celle qu'elles nous imposeront si nous laissons leur « chiac » dévorer le nôtre. L'informatique a les dents longues, très longues. Notre langue aussi. À elles deux, elles pourront mordre à belles dents dans la vie. Comment? Ce sont nos ateliers qui doivent s'y mettre pour nous proposer de bons régimes, un plan de culture et de stylisation adéquats, un projet social valable. Nous avons un champ à labourer : comment tracer les sillons? En fait, les thèmes de nos ateliers sont structurés en charrue. Il y en a quatre : (1) activités socioéconomiques, (2) statut culturel, (3) œuvres de création et (4) éducation.

Une charrue consiste en trois parties principales: le coutre, lame qui, devant le soc, taille le sol; le soc, qui trace le sillon; le versoir, qui, rejetant la terre, forme les rangs labourés. Le coutre, c'est le thème 3 : les œuvres de création fendent le sol, le pénètrent, y tracent le fil conducteur du sillon. Le soc, ce sont les activités socioéconomiques et éducatives. C'est là le sillon lui-même. Enfin, le statut, c'est le versoir: simple ou double, son angle détermine la largeur et la hauteur du rang.

Mais qui est notre cheval et qui, le laboureur qui tient les rênes du cheval et les manchons de la charrue?

Le cheval, ça a toujours été le peuple québécois. Le laboureur, ça a été l'Église et l'État. De nos jours, le tracteur a remplacé le cheval en agriculture; en culture, l'ordinateur sera la force motrice. Mais qui donc tient les manchons de l'ordinateur'? Ceux qui savent le programmer. L'électronique et surtout l'informatique ont un impact direct sur notre charrue, sur chacun de nos thèmes, sur tous nos ateliers — même sur celui qui traite des jurons, même sur celui qui traite du sport amateur ou professionnel, même sur celui qui traite de la poésie québécoise.

J'illustre ce dernier point par un exemple. Jean est un poète. Il a été fasciné par des méduses sur une plage aux Iles-de-la-Madeleine l'été dernier. Il en fait un poème. Une fois son premier jet terminé, il demande à son terminal de repérer, dans la littérature mondiale, toutes les métaphores sur la méduse. Jean lui demande aussi un résumé des connaissances scientifiques sur les méduses. Il lui demande encore toutes les rimes et les allitérations pertinentes. Il a donc là des données sémantiques et phonétiques qui lui permettent de travailler dans la matérialité même de la langue et du sens. Il peut même aller encore plus loin et demander à son terminal — il existe des logiciels pour ce faire — de lui suggérer des métaphores qui relieraient méduse à machine à coudre ou à galaxie, à autobus ou à matérialisme historique.

Grâce à l'informatique, on peut éventrer la langue et les langues, pour ainsi dire. On peut les déconstruire et les reconstruire. L'ordinateur ne fera pas le poème à la place du poète, mais il lui fourniratous leséléments pourqu'il enécrive unqui mordra dans l'indicible. Enfin, Jean pourra lui soumettre son texte final et l'ordinateur lui donnera une note, s'il a été programmé pour le faire.

Voilà une des tâches qui nous attend. Laisserons-nous, encore une fois, d'autres nous y devancer? Pour une fois, nous serions en mesure de devancer l'histoire au lieu de passer notre temps à essayer de nous en souvenir. C'est ainsi que, jeune peuple, nous cesserons de nous cogner la tête contre les murs d'un imaginaire importé et de vivre à tâtons dans l'« à-peu-prèsisme » des rêves inadéquats et des frayeurs stériles.

En conclusion, je cite un vers d'Émile Nelligan, un vers qui vaut pour nous tous, ce Québec encore jeune :

« Moi qui marche à tâtons dans ma jeunesse obscure ».

Nous marchons à tâtons dans la jeunesse obscure de ce peuple aveuglé par des croyances vaines, nous marchons à tâtons dans les espoirs obscurs de ce peuple flétri par des rêves pieux, nous marchons à tâtons dans des débris d'espoir que les rêves étroits qui nous étaient prescrits fracassaient dès leur source. Nous marchons à tâtons dans des rêves manqués, somnambules d'un pays où le jour tarde à poindre.

Il est temps d'ouvrir les yeux, de voir le soleil, d'irradier au dehors la chaleur de nos êtres. De voir le monde de cet œil complice et sympathique qui nous est propre. De nous lever enfin, de nous tenir debout dans toute la hauteur de toute notre taille. Il est temps de saisir à bras le corps le défi de notre société, le défi de toute société contemporaine; de la saisir à bras le corps et, l'étreignant chaleureusement dans la joie d'un espoir réaliste, de lui dire, simplement, directement, amoureusement, qui nous sommes.