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Le statut culturel du français au Québec

Le statut culturel du français
au Québec

Textes colligés et présentés par Michel Amyot et Gilles Bibeau

ACTES DU CONGRÈS LANGUE ET SOCIÉTÉ AU QUÉBEC TOME II





ATELIER 3



La religion et la langue



Conférenciers : Benoît LACROIX, directeur des travaux, Institut
québécois de la recherche sur la culture
Maurice FILION, chercheur, Institut québécois de la
recherche sur la culture
Éric FOUCART, professeur, Cégep de Limoilou
André GIROUARD, professeur, Université de Sudbury



Dans un passé encore récent, il était difficile de séparer langue française au Québec et religion catholique. Ces deux réalités étaient intimement reliées au concept de patrie. Comme les conférenciers nous le feront voir, l'Église catholique s'est abondamment servie de la langue pour délimiter son territoire et exercer son influence (son pouvoir) auprès d'une population plus ou moins ghettoïsée. Depuis, le grand mouvement d'après-guerre vers l'urbanisation et l'industrialisation, l'Église n'a pu conserver la maîtrise de son domaine, et c'est l'État québécois qui a pris la relève à propos de la langue.

Benoît Lacroix nous introduit doucement dans le sujet en clarifiant des concepts de base; il est suivi par Maurice Filion qui trace pour nous le cheminement historique de la conjugaison religion – langue française. Éric Foucart nous explique comment le clergé a dominé le peuple québécois et André Girouard se demande si la religion n'a pas été finalement un obstacle au développement de la langue.

Fernand Dorais, professeur à l'Université de Sudbury, et Josée Préfontaine, professeur à l'Université de Montréal, sont également intervenus dans cet atelier. Martin Blais, professeur et vice-doyen à l'Université Laval, a agi comme animateur.







La langue gardienne de la foi?



Benoît LACROIX



En tout quatre questions dont voici la première : le lien entre croyances religieuses d'un peuple et sa langue est-il divin, sacré et définitif? Tout de suite, on a envie de répondre négativement. Croire est une chose, parler ou écrire une langue est une autre chose. Croire est un acte intérieur, parler est un acte plus extérieur. Croire ne signifie pas nécessairement que je vais parler, ou que je vais parler parce que je crois, ou que je vais parler comme je crois. Nous avons déjà l'exemple de sourds-muets croyants, comme nous avons des gens incroyants qui parlent. En somme, le lien premier entre la foi et la parole est un lien accidentel, historique, rarement sacré et indispensable.

Néanmoins, constatons que ceux qui ont des croyances vécues ont tendance à les exprimer dans leur langue d'origine. Bref, il existe un lien entre croyance et langue courante, mais ce lien n'est pas absolu.

Là seulement est essentielle et sacrée, du moins pour le croyant, la langue dite de la révélation juive, chrétienne. C'est ainsi que les chrétiens parlent des Saintes Écritures. Langues saintes, réservées, mais non pas courantes et populaires au sens où nous l'entendons.

Deuxième question : le lien entre la foi traditionnelle du peuple canadien-français, en l'occurrence la foi catholique, et sa langue, la langue française, est-il un lien nécessaire et sacré? La réponse est encore négative. Le lien est peut-être évident, mais il n'est pas dit qu'il existera toujours. D'abord parce que la foi catholique n'est pas liée à une seule langue qui serait le français. La preuve est simple : la majorité des catholiques parlent anglais, espagnol, allemand, etc. Jusqu'en 1964, on parle latin aussi bien que français dans les églises du Québec. On chante en français durant l'office latin ou on chante en latin en lisant des textes français. Il arrive que l'on sorte ou dorme durant les sermons en français. Je veux dire que le lien entre religion et langue française n'est pas un lien strict ou même essentiel. Le catholicisme, que je connais, s'exprime en plus de cent langues sans pourtant menacer la religion elle-même. La présence d'un pape polyglotte est un acquis, mais pas pour autant obligatoire.

Ainsi, le rapport religieux avec les langues est un rapport multiple et diversifié qui inclut telle ou telle langue. En ce sens que les religions traditionnelles entretiennent avec la langue des rapports plutôt libres. En outre, il y a des francophones qui ne veulent rien savoir du catholicisme et qui pourtant sont directement reliés à la langue française. De plus, le catholicisme n'a pas strictement besoin de la langue française pour exister et la langue française peut très bien se dire et s'exprimer en dehors de toute affiliation religieuse. Une fois de plus, nous dirions qu'il existe, qu'il a existé un lien historique, un lien de fait1, mais non un lien juridique, entre la foi catholique et la langue française.

Alors pourquoi a-t-on dit longtemps la langue gardienne de la foi? Quand à Montréal au Monument national, le 20 novembre 1918, Henri Bourassa, alors directeur du Devoir, a prononcé sa célèbre conférence devant les abbés Groulx et Perrier, il l'a en effet intitulée La langue gardienne de la foi2. Voyons un peu son argumentation, car elle est révélatrice du climat d'Action française de l'époque et des idées du conférencier3. Son raisonnement est à la fois nuancé et simple : il correspond à une double conception de la foi et de la langue. La foi catholique serait une foi universaliste avec un système de valeurs et d'idéaux qui engagent non seulement le passé, mais aussi l'avenir du petit peuple menacé. La foi catholique est aussi véhiculée par une Église qui a longtemps duré et qui va durer encore longtemps. Donc, dit Bourassa, la foi est une force exceptionnelle de conservation et de pérennité. Quant à la langue française, elle est, dit-il, la plus parfaite des langues modernes; elle est le fait d'une civilisation supérieure, supérieure en tout cas à l'Amérique anglophone matérialiste, protestante, marchande et pragmatiste. C'est la langue française d'ici, supérieure à celle de Paris, qui a accompagné nos missionnaires partout où ils sont allés. Et ils sont allés partout où cela leur était possible. Même si Bourassa s'exalte, il ne va peut-être pas aussi loin que certains théologiens québécois de l'époque, tels Mgr Paquet (†1942) ou l'abbé Perrier, qui parlent d'une langue française quasi sacrée, issue en tout cas des langues latines et grecques, les premières à traduire l'Évangile en Occident4. C'est si vrai que cette langue française supérieure est gardienne de la foi, que là où les Canadiens français adoptent l'anglais, ils sont portés à laisser aller aussi leurs croyances catholiques.

De toute façon, disait Bourassa, la langue est un cadeau divin, elle doit servir Dieu, la vérité et la justice; elle est l'élément le plus nécessaire en pays nord-américain pour la conservation de la foi. Défendre sa langue, c'est défendre son cœur. Défendre sa foi, c'est défendre son âme. Les deux font le vrai patriote digne de ce nom. Nos deux ancres de salut : la foi et la langue.

Un autre ardent nationaliste, Lionel Groulx, écrira en 1932 : « La langue et la foi, et l'une et l'autre mêlées dans une sorte d'union mystiques5. » Mais il n'aime pas trop la formule de Bourassa : « Au lieu de parler de langue et de foi, reprend il aux Trois-Rivières, le 4 juillet 1934, j'aime mieux parler d'âme et de foi6. » Quoi qu'il en soit, le mot de Bourassa fera fortune. Entre-temps, les anglophones protestants de Toronto prédisent que nous serons plus français que catholiques.




1 Nous devons au Père Richard ARÈS, s.j., d'avoir examiné à fond le dossier démographique des rapports entre langue française et foi catholique au Canada. En s'anglicisant, plusieurs de nos compatriotes catholiques se sont en même temps éloignés de la religion (p. ex., Relations nos 280, 284 (1964); 372 (1972); 392, 399 (1974); 408, 410 (1975); 430 (1977); 439 (1978). Sans oublier du même auteur « Survivance et déclin d'une chrétienté » dans Histoire et sociologie de la culture, Québec, les Presses de l'Université Laval, 1981, t. III, pp. 288-289. [retour au texte]

2 Henri BOURASSA, La langue gardienne de la foi, Montréal, Bibliothèque de l'Action française (1918), 84 p. L'avantage de cette édition est aussi dans ses appendices (Textes de Benoît XV, commentaires de Mgr L.-A. Paquet, des PP. Rouleau et Leduc). [retour au texte]

3 Pour un rapide coup d'œil, lire Lionel GROULX, Mes mémoires, Montréal, Fides, (1917), t. II, surtout pp. 61-62. [retour au texte]

4 Cf. H. BOURASSA, La langue gardienne..., p. 5. [retour au texte]

5 Lionel GROULX, Le français au Canada, Paris, Delagrave, 1932, p. 227. [retour au texte]

6 Cf. « L'éducation nationale à l'école primaire », conférence aux Trois-Rivières, le 4 juillet 1934, dans Orientations, Montréal, éd. du Zodiaque, 1935, p. 154. Ou encore « Langue et survivance » , ibid., pp. 201 ss. [retour au texte]




Mais on pourrait se demander, en troisième lieu, quels avantages finalement une religion comme la religion catholique offre à la langue française. Le catholicisme n'encourage-t-il pas toutes les langues? Ne s'accommode-t-il pas à tous les idiomes? Les grandes religions traditionnelles, comme la religion catholique, sont conservatrices de droit et de fait. En ce sens, elles rendent service aux communautés linguistiques en plusieurs sphères de réflexions, et non les moindres; elles sont opératoires, vivantes et durables.

De plus, les religions jouent souvent le rôle d'idéologies auprès du peuple; elles inspirent donc des actes, elles obligent à parler, à discuter; elles peuvent être en tout cas facteur de cohésion. Une religion aussi vaste et aussi universaliste que le catholicisme reste un atout important pour la survivance de la langue française et un lieu d'affirmation spirituelle quasi unique.

Il y a en outre le fait que la foi catholique a déjà tout un passé linguistique et culturel étonnant. Nous avons encore aujourd'hui beaucoup de mots sortis directement du langage religieux. Tels que vertu, messe, oratoire, résurrection, rétribution, prieur, prélat, abbé, ange, apôtre, clergé, diacre, cloître, évêque, évangile, ermite, hymne, etc.

Nous n'oublions pas l'effet culturel important d'une religion à mystères sur une langue. Le mystère est un défi pour les mots, les expressions. Comme la science, l'ésotérisme. De ce point de vue, l'histoire de la théologie nous enseigne que le français est une langue qui sait dire le sacré, le mystère, le sentiment religieux : c'est une langue qui peut-être noble et contemplative et bien traduire des textes comme ceux de la Bible. L'exemple récent (1977) de la Traduction œcuménique de la Bible (Alliance biblique universelle – Le Cerf) le prouve assez.

Quatrième et dernière question : que faut-il prévoir à cette heure-ci pour rendre la religion plus opérante surtout auprès des masses francophones en tant que telles? Le plus urgent, à notre avis, est de rendre la foi catholique plus intelligible, moins artificielle. La religion affaiblit une langue et l'appauvrit quand elle manque d'intelligence et de culture. Les bonnes intentions ne suffisent pas. Au lieu de langue gardienne de la foi, pourquoi ne dirait-on pas un jour la culture gardienne de la foi, à condition de se souvenir que, selon la théologie, la foi est d'abord un don avant d'être un lieu de culture? De toute manière, quand une religion ne fait que conserver, répéter, qu'elle ne fait que des lois et de la morale, qu'elle devient ritualiste plutôt qu'animatrice et mystique, elle joue un rôle négatif sur la langue. Le peuple se venge en sécularisant ses plus beaux mots, voire en blasphémant comme le font amplement les Canadiens français.

Nos conclusions seraient les suivantes : 1. On peut être catholique, juif ou musulman sans parler nécessairement français; on peut être Québécois sans être catholique, donc la langue n'est pas nécessairement gardienne de la foi. 2. La langue ne crée pas la croyance, elle l'enveloppe, elle l'aide, elle l'anime, elle sert à la conserver, surtout dans son vocabulaire essentiel. 3. À moins d'une forte culture, la religion rend une langue plutôt juridique et répétitive.

Ceci étant constaté comme des faits, un théologien dirait sous l'angle où nous nous sommes rencontrés : non plus la langue gardienne de la foi, mais la foi occasionnellement au service de la langue. Encore faut-il nous souhaiter une religion plus près des mots du peuple, davantage intériorisée, plus évangélique, en un mot plus culturellement québécoise. Ce n'est pas la langue qui sera la meilleure gardienne de la foi, mais plutôt la culture qui assure à cette foi son rôle traditionnel d'éducatrice des peuples7.




7 Au moment où nous rédigeons, les discours plus officiels de l'Église catholique sur la culture prévoient justement cet enracinement culturel qui, tout en reconnaissant les diversités, sauverait les cultures locales de l'asservissement général. Documentation catholique, n° 1832, 20 juin 1982, Paris, Bayard-Presse, pp. 604-606. [retour au texte]




Religion et langue



Maurice FILION



Signe des temps, des associations sacrées, « religion et patrie », « religion et langue », jadis considérées comme inséparables, infrangibles, immuables, en viennent pourtant à se distendre imperceptiblement d'abord, puis à se rompre discrètement, sans éclat, comme l'éloignement graduel de deux amis à travers les perturbations de la vie. Plus encore que la lassitude, le vieillissement, l'usure, ce sont ces perturbations qui entraînent des changements autrefois impensables, mais si profonds qu'ils affectent les fondements mêmes de l'identité québécoise.

L'historien répugne à distribuer à la volée les torts et les mérites. Il cherche à comprendre, à expliquer. Lui qui ne regarde le présent qu'avec les yeux du passé, il rappelle d'abord la séculaire association entre « religion et langue » au cours des luttes pour la survivance; il en expose ensuite l'élévation au rang de doctrine nationale au début du siècle; enfin, il constate la dissociation survenue durant l'après-guerre et montre la nécessaire intervention de l'État québécois pour la préservation de la langue, maintenant principal élément de notre identité collective.

L'association des deux mots, « religion et langue », éveille chez moi des souvenirs déjà lointains, mais fort vivaces encore et fort sensibles aussi. On dirait une levée d'oiseaux migrateurs qui agitent l'éclat du couchant d'un dernier frémissement d'ailes avant de disparaître définitivement à l'horizon. Surgit avant tout le souvenir des enthousiastes devises inscrites sur les traditionnels portraits de conventum des « finissants » des collèges classiques. Je les revois encore ces touchants portraits, appendus aux murs lézardés de mon alma mater, dans la pénombre du grand couloir du rez-de-chaussée qu'ils animaient de mille regards divers. Ils égayaient la grisaille de certains jours pluvieux où le furetage était passagèrement toléré. Furetage discret dans le couloir rigoureusement silencieux de l'administration où logeaient le supérieur, le directeur et le procureur. Furetage amusant où l'on se disputait à reconnaître des parents, des « anciens » devenus célèbres. Furetage instructif aussi où l'on rivalisait à la traduction des devises latines d'une concision toujours lapidaire. Mais furetage surtout enrichissant où les plus beaux, les plus grands mots du vocabulaire humain semblaient s'être rassemblés pour l'éducation de la jeunesse. Deus, patria, ecclesia, amor, mater, mots rayonnants qui illuminent les visages figés qui les entourent, qui éclairent les regards vivants de ceux qui les défrichent. Innocent bonheur de la jeunesse studieuse d'autrefois!

Et puis, l'examen de la longue galerie de portraits terminé, on en ressort tout imprégné, tout alourdi par ces deux mots immenses : Deus, Patria. Mots les plus fréquents qui forment ou informent la plus grande partie des devises. Pro Deo et patriae, « Pour Dieu et pour la patrie », la version la plus simple et qui engendre un grand nombre de variantes : « Pour l'Église et pour la patrie » ou « Religion et patrie ». C'est d'ailleurs dans les murs véritables du petit séminaire de Sainte-Thérèse que Lionel Groulx écrit, en 1897, dans son journal de philosophe, ses premières pages enflammées à ce sujet : « La Religion et la Patrie, tels seront les deux amours constants de ma vie. À quelque carrière que Dieu me destine, mon cœur, mon âme, ma vie est à ces deux grands noms1. » Tel est bien l'engagement que plusieurs générations ont prononcé solennellement.

Mais la patrie est charnelle. Elle s'incarne dans un territoire, dans des institutions, dans des traditions, et principalement dans la langue. L'abbé Arthur Robert traduit bien cette vue d'antan dans un article de l'Action française rédigé en 1922 :

« La langue est le premier signe d'un peuple. Sans elle, il n'existe pas véritablement comme tel. Elle est sa plus solide forteresse, elle est son plus solide rempart. C'est son âme, ce sont ses traditions, c'est son histoire, en un mot, c'est tout lui-même2. »

Assurément, la devise « religion et langue » n'ornait pas les portraits de conventum défraîchis puisque l'usage de la langue latine constituait une tradition plus que séculaire. Elle n'apparut que plus tard quand le latin commença à perdre ses droits. Mais, jeunes collégiens, nous sentions bien que langue et patrie se confondaient en un même idéal, en un même devoir.

Et d'ailleurs comment aurions-nous pu oublier l'association entre religion et langue? Longue et bénéfique association que les cours d'histoire du Canada nous rappelaient constamment, que nos discours de rhétoriciens s'employaient à démontrer avec la plus grande ferveur. Pas un sujet de discours qui ne gravitât autour de la religion, de la langue, et n'exaltât la survivance de la « race », selon l'expression du temps. Nos professeurs d'autrefois, ces clercs dévoués, proposaient à nos ardeurs juvéniles de terrifiants défis : « Rédigez le rapport du gouverneur Murray pour justifier sa conduite de tolérance envers les lois françaises et la nomination de Mgr Briand »; ou encore « Composez le discours de Fox se portant à la défense des Canadiens lors de la présentation de l'Acte de Québec de 1774 à la Chambre des communes » (sujet de discours au baccalauréat de 1911); ou encore « Rédigez le discours de Lafontaine sur la langue française à la Chambre d'Assemblée, en 1846 »; ou encore ce sujet d'examen que Lionel Groulx soumettait à ses étudiants durant l'année scolaire 1910-1911 et que nous avons retrouvé dans ses cahiers de « préparation » : « Écrivez la lettre de Mgr Plessis à L.-J. Papineau en 1822 pour rejeter les soupçons d'appui au projet d'union entretenus par le silence du clergé, le féliciter de son dévouement pour la patrie, l'assurer du devoir du clergé d'intervenir à un moment si périlleux et qu'une abstention du clergé serait dans le moment une trahison quand on sait les clauses du projet d'union contre la foi catholique et la langue française »; ou de Groulx encore : « Rédigez le discours d'un des délégués du Bas-Canada à la conférence de Québec pour réclamer l'égalité des droits de la langue française dans la nouvelle constitution. »




1 Lionel GROULX, Journal intime, 3 septembre 1897, cahier II : p. 140, archives de la Fondation Lionel-Groulx. [retour au texte]

2 Arthur ROBERT, « Aspirations du Canada français. Fondement philosophique », dans Action française, VII, (fév. 1922), p. 70. [retour au texte]




Nos talents, il faut bien l'avouer, n'étaient pas à la mesure des sujets proposés, et notre plume s'avérait plus que malhabile à traduire la pensée ou l'éloquence de Murray, de Fox, de Lafontaine, de Mgr Plessis. Mais le procédé de substitution convenait à presque tous les sujets et réclamait une métamorphose hebdomadaire bien naïve et bien audacieuse. Telle était pourtant la méthode utilisée alors pour nous préparer à suivre les traces de nos devanciers et à devenir d'ardents défenseurs de la foi et de la langue.

Pieux souvenirs, vivants exemples du passé, leur multitude se pressait en notre mémoire. Et c'est avec la plus grande émotion que nous retracions les périls de l'assimilation et les luttes incessantes de nos ancêtres pour la survivance. En face de la colonisation française et catholique s'était dressée, en Amérique du Nord, la colonisation anglaise et protestante. Irréductible et fatale opposition que l'historien Parkman avait bien soulignée. La désintégration de la vie collective des Canadiens après la conquête de 1760 nécessitait donc le ralliement de toutes les énergies restantes pour la préservation de deux éléments principaux de notre nationalité, la foi et la langue. Ils étaient liés l'un à l'autre dans un sort commun, spontanément, instinctivement, par la catastrophe finale de la colonisation française. Vaudreuil l'avait bien compris et ses demandes, dans la capitulation de Montréal, en faveur du libre exercice de la religion catholique, du maintien de la dîme, de la nomination de l'évêque par le roi de France, de la préservation de la Coutume de Paris attestent l'importance qu'il y attachait. « Ils deviennent Sujets du Roi », répondra Amherst, mais sujets français et catholiques d'un roi anglais et protestant. Voilà le drame de notre jeune nationalité.

Dure, âpre survivance pour les Canadiens isolés au sein d'un continent dominé par l'Anglo-Saxon. Marquons-en le souvenir et rappelons, d'une part, certaines visées assimilatrices du conquérant : la Proclamation royale de 1763, qui réorganise la colonisation anglaise en Amérique du Nord, menace nos lois et restreint notre liberté religieuse; les instructions au gouverneur Murray, la même année, en vue de la protestantisation des anciens habitants; l'opposition à la nomination d'un successeur à l'évêque, Mgr Pontbriand; les propositions assimilatrices du procureur général Maseres en 1766, celles du juge Smith en 1786; la reconnaissance exclusive de l'anglais comme langue officielle du Bas-Canada en 1793; la création de l'Institution royale en 1801; l'offensive du trio Sewell-Ryland-Mountain contre l'Église et contre l'Assemblée au début du XIXe siècle; l'affrontement entre Craig et Mgr Plessis au sujet de la nomination aux cures; le projet d'union de 1822; le Rapport Durham en 1839; l'union du Bas et du Haut-Canada en 1841; les clameurs des Clear Grits et de Georges Brown contre la French Domination et en faveur du Rep by Pop vers l'année 1857. D'autre part, rappelons la volonté de survivance et certains gains : Mgr Briand et la nomination d'un « surintendant de l'Église catholique »; l'Acte de Québec en 1774 que nos historiens, Chapaix et Groulx, ont surnommé « la Grande Charte » des Canadiens français; les nombreux mémoires des nôtres envoyés à Londres en faveur du respect de nos droits, Pierre Bédard, Jean-Antoine Panet, le journal le Canadien et la résistance au plan d'assimilation de Craig; la reconnaissance officielle de Mgr Plessis comme évêque de Québec en 1817; les revendications nationales de Louis-Joseph Papineau; Louis-Hippolyte Lafontaine et la reconnaissance de la langue française en 1848; enfin, Georges-Étienne Cartier et l'adoption du principe d'une union fédérative, la protection des droits des minorités confiée au gouvernement central, la juridiction sur l'école et les lois civiles accordée aux provinces. « Religion et langue » semblaient bien protégées par les articles 93 et 133 de la nouvelle Constitution de 1867.

Au tournant du siècle cependant, deux événements allaient transformer l'association entre « religion et langue » en véritable doctrine nationale. Le premier a trait à la question des écoles des minorités françaises, celle des écoles du Manitoba en 1890 et celle, des écoles du Nord-Ouest en 1905. Restrictions de l'enseignement de la religion et de l'enseignement de la langue. Le gouvernement central, malgré ses pouvoirs, n'était plus le gardien des droits des minorités. Le second événement concerne l'offensive du clergé catholique anglophone – c'est-à-dire irlandais – en vue de l'unification linguistique – et donc « nationale » – au détriment des minorités françaises. Cette offensive allait trouver son expression officielle dans le malencontreux discours de Mgr Bourne, archevêque de Westminster, au Congrès eucharistique de Montréal, en 1910. On connaît la réponse de Henri Bourassa à cet appel à l'unité linguistique. L'orateur canadien-français eut beau jeu : 1. de réfuter l'argument que l'avenir du catholicisme était lié à la diffusion de la langue anglaise en affirmant que l'Église était supranationale et respectueuse des lois et des traditions des peuples soumis à ses lois, 2. de soutenir que pour trois millions de catholiques francophones au Canada, la meilleure sauvegarde de la foi résidait dans la conservation de leur langue, et 3. de montrer l'œuvre de l'Église canadienne-française dans la province de Québec, de même qu'au Canada et aux États-Unis.

Le règlement XVII adopté par le gouvernement de l'Ontario deux ans plus tard aggrave le péril, sous nos yeux cette fois et pour un grand nombre des nôtres. Par ailleurs, la résistance des Canadiens français à l'impérialisme britannique, leur refus de l'engagement militaire en dehors du territoire canadien, nous attirent bien des accusations : « plus français que catholiques », « traîtres à la patrie ». Henri Bourassa juge nécessaire d'y répondre à l'occasion d'une grande conférence tenue à l'automne 1918 sous les auspices de « l'Action française ». Le titre est des plus significatifs « La langue, gardienne de la Foi ». C'est, en une quarantaine de pages, le développement de la thèse initiale de 1910. On peut dire que l'association entre « langue et religion » a abouti à une doctrine nationale.

Lionel Groulx n'allait pas déroger à cette doctrine. Il s'en fait le continuateur, tout en élargissant la mission du peuple canadien-français : la « tâche civilisatrice » attribuée aux nôtres par Bourassa devient clairement avec Groulx une mission apostolique et française. Dans l'exposé de ce qu'il définit comme « la doctrine de l'Action française », lors de l'enquête sur la langue française, il écrit en 1927 :

« Cette langue [française] faite de clarté et d'idéal, pétrie de bon sens et de catholicisme, nos ancêtres l'ont apportée en terre américaine, ils l'ont commise à notre garde et nous ont confié sa double mission. Catholiques et français, ils étaient : catholiques et français nous devons être. [...] Missionnaire de l'Évangile, gardienne du type français, la langue française constitue pour notre peuple la principale garantie de sa vie nationale et fonde l'espoir certain de sa survie de peuple catholique3. »

Croyance deux fois séculaire et doublement sacrée!

Et pourtant, ce que l'on croyait indissociable, indissoluble comme le mariage, peu à peu s'est disjoint. Histoire récente, histoire connue. Il nous suffira de rappeler quelques étapes de cette dissociation. Disons d'abord que l'Église avait réussi, au moyen de l'école, à assurer l'association entre langue et religion. Mais l'affaiblissement religieux de l'après-guerre et la forte croissance démographique de cette période allaient ébranler le cadre social établi. Non seulement l'Église ne peut compter sur un recrutement adéquat pour les besoins nouveaux, mais elle voit décroître ses propres effectifs. Si un moment elle tente de conserver son emprise en se réservant la haute direction, elle doit rapidement abandonner cette tentative.

Parallèlement à l'affaiblissement de la religion et du pouvoir de l'Église s'érige l'État québécois moderne avec la Révolution tranquille. Les changements apportés par les réformes sont nombreux et profonds. Ils touchent la religion et la langue. L'enseignement de la religion cesse d'être obligatoire aux premiers niveaux de l'école et relève désormais du choix des parents. Au niveau collégial, deux seules matières sont obligatoires, le français et la philosophie; quant à la religion, elle est reléguée bien loin. En revanche l'État s'intéresse à la langue, à celle de l'école, à celle du milieu québécois. Nécessité d'abord de relever la qualité de la langue à l'école. Puis nécessité de se doter d'une politique linguistique. Ambiguë et timide au début – qu'on se rappelle la deuxième recommandation du Rapport Gendron, la loi 22 et les tests linguistiques – elle devient avec la loi 101 franche et offensive. La baisse de notre proportion démographique au recensement de 1971 a lieu d'inquiéter nos chefs politiques. Pour la contrecarrer, il faut adopter une législation qui établit clairement le statut de la langue officielle du Québec, favorise le caractère français du milieu québécois, et enraye la baisse démographique de l'élément français en imposant la fréquentation de l'école française aux immigrants qui s'établissent au Québec.

Cet intérêt marqué pour la langue s'accompagne d'un resserrement des liens avec la France, d'abord par diverses ententes d'échanges ou de coopération, par des visites officielles des chefs d'État, particulièrement celle du général de Gaulle; ensuite par une ouverture du côté de la francophonie. Curieux paradoxe : alors que la religion régresse, l'État légifère sur la langue et accentue le caractère français du Québec. On dirait que l'affaiblissement de l'un des éléments de notre nationalité entraîne le renforcement de l'autre. Autrefois, l'Église se constituait gardienne de la langue à cause des liens reconnus entre religion et langue. Aujourd'hui, dans le contexte nouveau de pluralisme et de déconfessionnalisation, l'État se proclame gardien de la langue pour la sauvegarde de notre identité collective.




3 Lionel GROULX, « La langue française », ibid., cahier XVII (mars 1927) : p. 131. [retour au texte]




Quel chemin parcouru depuis vingt ans! Quelle rapide évolution. C'est à dessein que nous avons insisté sur l'association séculaire entre religion et langue. La distension actuelle, la rupture en train de s'accomplir n'en ressortent que plus manifestement. Désormais, la langue constitue l'élément principal de notre nationalité, celui qu'il importe de préserver à tout prix, au risque de disparaître en tant que collectivité distincte. Ce devoir, il incombe maintenant à l'État québécois, au gouvernement qui représente la majorité des habitants de cette province. Tâche primordiale qui fonde l'avenir de notre collectivité.

Et pour conclure, détachons de la doctrine de « l'Action française » cette seule phrase de Groulx valable aujourd'hui : « la langue française constitue pour notre peuple la principale garantie de sa vie nationale. » Tout le reste appartient désormais à l'histoire.






L'Église, la langue et le reste



André GIROUARD



Ce titre nous réfère immédiatement à l'aphorisme « langue, gardienne de la foi ». D'abord, constatation alarmée des pertes de foi attestées chez les émigrés hors Québec trop vite récupérés par les milieux anglo-protestants, puis accusation brandie contre les Irlandais catholiques qui, en dépit de l'exemple de leurs trop nombreux congénères passés au protestantisme, ne se gênaient pas pour vouloir forcer les Franco-Ontariens et les Franco-Américains à l'assimilation (qu'on se rappelle la complicité du clergé irlandais dans l'affaire du règlement XVII ou dans la condamnation du mouvement sentinelliste) cette maxime devint bientôt l'affirmation de la connaturalité existant entre la langue française et la foi catholique. Voici ce que déclarait Bourassa en 1918 :

« [La langue française] s'est plus pénétrée de catholicisme, de catholicisme pensé, raisonné, convaincu et convaincant [...] que tous les autres dialectes d'Europe [...] Sa clarté d'expression, sa netteté, sa simplicité, l'ordre logique de sa syntaxe, la forme directe du discours, la belle ordonnance des mots et des phrases en font le plus merveilleux instrument de dialectique, de démonstration et d'enseignement1. »

Par opposition :

« [... ] la langue anglaise est la langue de l'erreur, de l'hérésie, de la révolte, de la division, de l'anarchie dogmatique et morale2. »

Cette affirmation du français, langue de l'ordre, me paraît être un modèle de ce style de conviction qui durant cent cinquante ans allait informer l'agir politique, culturel, économique de la collectivité canadienne-française, à savoir qu'il devait être sous le signe de la cohérence, par opposition à tout autre type de comportement associé à l'anarchie.

Il faut, pour comprendre cette orientation et en préciser le contenu, opérer un retour en arrière et relire un extrait du sermon de Mgr Plessis consacré à la défaite de Napoléon à Aboukir :

« La souveraineté du prince a été nommée tyrannie, la religion fanatisme, ses saintes pratiques, superstitions, ses ministres imposteurs, Dieu lui-même une chimère... Ces barrières une fois rompues, que devient l'homme? Abandonné à sa raison dépravée, est-il égarement dont il ne soit capable3? »




1 H. BOURASSA, La langue gardienne de la foi, p. 42 [retour au texte]

2 Idem, p. 33 [retour au texte]

3 J.O. PLESSIS, « Discours à l'occasion de la victoire d'Aboukir », p. 8 [retour au texte]




Mgr Lartigue, dans son mandement de 1838, décrit les conséquences que subit un pays qui renie sa foi et ses princes :

« Quelle misère, quelle désolation s'est répandue dans plusieurs de nos campagnes depuis que le fléau de la guerre civile a ravagé cet heureux et beau pays où régnait l'abondance et la joie, avec l'ordre et la sûreté, avant que des brigands eussent, à force de sophismes et de mensonges, égaré la population de notre diocèse! Que vous reste-t-il de leurs belles promesses, sinon l'incendie de vos maisons et de vos églises, la mort de quelques-uns de vos amis et de vos proches, la plus extrême indigence pour un grand nombre d'entre vous4. »

Ces deux textes conjugués opposent l'ordre antérieur à la Révolution fondé sur la reconnaissance d'une autorité qui tire son origine de Dieu, sur l'acceptation d'une religion qui porte toutes les garanties de la Vérité, d'une Église qui a tous les signes de l'infaillibilité parce qu'elle porte en Elle l'Esprit de Dieu, ces deux textes, dis-je, opposent l'ordre ancien à l'anarchie des temps présents imputable à une société qui fait reposer en l'Homme l'origine du pouvoir, qui lui laisse la responsabilité de décider ce qui est bien et ce qui est mal, qui en fait l'auteur de son éthique.

La déclaration d'indépendance de Robert Nelson, de 1838, s'alignant sur la morale héritée du Siècle des lumières et consacrée par la Révolution française, réclamait pour tous les habitants du Bas-Canada liberté de conscience, d'expression et de culte; ces droits, les membres de l'Institut canadien, les rédacteurs de l'Avenir et du Pays, tous les radicaux s'en feront les protagonistes inconditionnels. Pour les catholiques de cette époque, toute liberté reste toujours bornée par les enseignements de l'Église et ne peut jamais se réclamer d'une autonomie complète. Admettre sans nuance la liberté de conscience et ses suites, c'est reconnaître l'existence d'une vérité multiple et nier en conséquence à l'Église la possession de l'unique Vérité. Poussée à la limite, toute défense de la liberté de conscience devient la reconnaissance du droit à l'erreur, la source de toutes les anarchies dont la Révolution de 87 et les troubles de 37 sont les preuves irréfutables. Dans son mandement de 1858 contre les mauvais journaux, Mgr Bourget cite une allocution de Pie IX qui énonce les malheurs qui attendent individus et collectivités qui se réclament des droits exclusifs de la conscience :

« La liberté d'opinions, n'est donc rien autre chose que la liberté de l'erreur qui donne la mort à l'âme, qui ne peut vivre que de la vérité. Aussi, tout journal qui fait profession de la liberté d'opinions fait marcher ses lecteurs dans les voies de l'erreur, qui mène les sociétés comme les particuliers à la ruine et à la mort. » – « En effet, continue notre bien aimé Pontife, tout frein étant ôté, qui peut retenir les hommes dans les sentiers de la vérité, leur nature inclinée au mal tombe dans un précipice... L'expérience a fait voir de toute antiquité que les États qui ont brillé par leur richesse, par leur puissance, par leur gloire, ont péri par ce seul mal, la liberté immodérée des opinions, la licence du discours et l'amour des nouveautés5. »

Les conflits qui opposent l'Église et la collectivité qu'elle représente et défend et « les rouges » dépassent en ampleur les oppositions politiques traditionnelles et c'est réduire considérablement la portée des débats que d'y lire les efforts d'une élite clérico-petite-bourgeoise cherchant à éliminer définitivement des centres de décision un parti libéral voué à la défense des imprescriptibles droits de l'homme. L'enjeu est plus élevé : il s'agit de l'avenir d'une société qui sera sacrale ou laïque, c'est-à-dire pour l'Église d'une société régie par les enseignements infaillibles du Christ sur lesquels toutes les politiques gouvernementales doivent s'aligner, et, pour les libéraux, d'une société laïque régie exclusivement par les droits de la majorité, fondatrice de toute moralité. Ce sera sans pitié, avec le sentiment religieux qui les oblige en conscience, que leur salut éternel est en cause, que le clergé, au nom des meilleurs intérêts du peuple, s'engage dans l'édification de la cité de Dieu. Un texte d'André Langevin, tiré de Poussière sur la ville, me semble bien éclairer rétrospectivement comment les membres de l'Église comprennent leur engagement :




4 J.J. LARTIGUE, Mandements... diocèse de Montréal, t, I, p. 24 [retour au texte]

5 I. BOURGET, Mandements... diocèse de Montréal, t. III, p. 394 [retour au texte]




« [Le curé] — Je ne condamne pas l'âme. Je condamne l'acte scandaleux. J'ai charge d'âmes et lorsque je me présenterai devant Dieu, j'en devrai rendre compte.

[Le médecin] — Vous croyez qu'il vous chargera des âmes qui se seront damnées parce que vous n'aurez pu les sauver?

[Le curé] — Oui, je le crois [...] en choisissant d'être prêtre, je choisissais justement de me charger d'autres âmes. Cela ne signifie pas que je m'en croie plus digne qu'un autre6

C'est d'abord en politique que le clergé interviendra massivement, à temps et à contre-temps, car la société sera sacrale ou laïque selon que ses dirigeants s'inspireront des encycliques ou du Contrat social.

« Jésus-Christ, écrit Bourget, a donné à son Église le pouvoir d'enseigner à tous les peuples la saine doctrine, savoir cette doctrine pure qui leur apprenne à se gouverner comme doivent le faire les peuples vraiment chrétiens. Car c'est là évidemment un point de vue de haute et importante morale. Or tout point de vue de morale est sous le domaine de l'Église et tient essentiellement à son enseignement. Car sa divine Mission est d'enseigner aux Souverains à gouverner avec sagesse et aux sujets à obéir avec joie. Elle est chargée par le Ciel d'avertir les uns et les autres, quand ils oublient la loi de Dieu qui impose à chacun des devoirs de conscience et les péchés des grands comme ceux des petits sont soumis aux clefs que Jésus-Christ lui a laissées pour ouvrir ou fermer le ciel sans exception7. »

Ce type d'intervention politique sera repris dans de nombreux textes épiscopaux, dans les « Considérations sur les rapports de la société civile avec la religion... », dans le « Programme catholique », dans la « Condamnation du libéralisme catholique », de façon nettement indiscrète du haut de la chaire ou parfois abusivement dans le secret du confessionnal; il sera complété par la prise en charge de tout le système scolaire par les communautés religieuses, importées de France ou créées sur place, par la prise en charge de toutes les œuvres sociales. Les institutions de prestige du Canada français sont des institutions religieuses, la structure topographique des villes et des villages reflète l'importance de la vie religieuse : toutes les rues convergent sur l'Église. L'espace est un espace chrétien, comme le temps devient un temps chrétien : l'angélus annonce les heures importantes de la journée, les cloches d'église annoncent naissances, décès, désastres, les seules fêtes connues et pratiquées sont des fêtes religieuses, l'existence civique n'a de sens qu'à travers les symboles religieux du baptême, du mariage et des funérailles, chaque mois est consacré à quelque exercice pieux, mois de Marie, du Sacré-Cœur, de Saint-Joseph, des morts, retraites fermées, quarante heures, processions de la Fête-Dieu, pèlerinages au chemin de la croix; de cette société est progressivement éliminé tout loisir profane, les danses sont bannies, le théâtre est interdit, les fêtes civiques restent inconnues, les fréquentations sont chaperonnées, et même notre fête nationale est une fête religieuse.




6 A. LANGEVIN, Poussière sur la ville, pp. 162-163. [retour au texte]

7 I. BOURGET, Mandements... , t. III, p. 393 [retour au texte]




Cette cohérence doctrinale, ce vécu quotidien tout pétri de pratique religieuse trouvent leur expression ultime, leur point de coalescence dans la vocation providentielle que Rameau de St-Père d'abord, puis Laflèche et Casgrain assignent à la collectivité canadienne-française :

« Notre mission est toute religieuse, déclare Laflèche en 1866. Elle consiste à travailler à la propagation de la vérité et à l'expression du Royaume de Dieu sur ce continent8. »

Casgrain ajoute la même année à la vocation religieuse la vocation culturelle :

« Représentants de la race latine en face de l'élément anglo-saxon, dont l'expansion excessive, l'influence anormale doivent être balancées, de même qu'en Europe, pour le progrès de la civilisation, notre mission et celle des sociétés de même origine que nous, éparses sur ce continent, est d'y mettre un contrepoids en réunissant nos forces, d'opposer au positivisme anglo-américain, à ses instincts matérialistes, à son égoïsme grossier, les tendances plus élevées qui sont l'apanage des races latines, une supériorité incontestée dans l'ordre moral et dans le domaine de la pensée. »9

Cette vocation privilégiée éclairera rétrospectivement le passé, sous-tendra les créations littéraires, servira de toile de fond à l'interprétation des événements contemporains. L'imaginaire canadien-français, cette part de nous-mêmes qui est au-delà de la raison discursive ou des habitudes quotidiennes sera structurée par des représentations religieuses et spirituelles. Pour bien illustrer les fins messianiques de notre collectivité, Laflèche modèle son récit du voyage de Cartier au Canada sur celui d'Abraham quittant sa Chaldée native pour la Terre promise : Cartier père d'un peuple nouveau trouve sa grandeur dans la similitude des expériences qu'il partage avec le fondateur d'un peuple messianique; Casgrain compose ses légendes canadiennes pour illustrer les beautés de l'ordre chrétien français et rural qui succèdent aux horreurs et à l'anarchie d'un pays jadis soumis à la barbarie indienne; Fréchette, le libéral Fréchette, s'agenouille devant le génie civilisateur des missionnaires :

« [... ] Leur zèle embrasse l'hémisphère
Sous des cieux incléments si loin que vont-ils faire
Quel but rêvent-ils donc qui les fait tant oser?
Où donc est le secret du feu qui les consume?
C'est que leur mission en deux mots se résume :
Convertir et civiliser10. »

Bourget, en 1866, dans Rome assiégée par les armées de Victor Emmanuel, ne voit qu'un Pape




8 J.F. LAFLÈCHE, Œuvres oratoires, p. 49 [retour au texte]

9 H.R. CASGRAIN, Œuvres complètes, t. I, p. 370 [retour au texte]

10 L. FRÉCHETTE, Légende d'un peuple, p. 71 [retour au texte]




« [... ] paisiblement assis sur la chaire de Saint-Pierre [qui] entend, sans s'émouvoir, les portes de l'enfer s'ébranler autour de lui avec un horrible fracas [... ]

et n'entend dans Rome dont il attend

l'éclatante délivrance, nuit et jour que ferventes prières, que cantiques joyeux, que concerts harmonieux. Les fêtes solennelles qui s'y célèbrent sans interruption, d'un bout de l'année à l'autre, sont un avant-goût de la fête éternelle que les Élus ne cesseront de célébrer dans la Gloire11. »

L'idéalisation de tous ces récits n'a parfois que des apparentements bien lointains avec l'objectivité historique. Mais, il ne s'agit pas ici de vérité historique, il s'agit de la Vérité tout court dont la collectivité est le possesseur tranquille et qui doit trouver son illustration nécessaire dans les hommes, dans les événements du passé et du présent : les collectivités ont besoin de héros, d'Achille, d'Ulysse, d'Énée, de Roland dont l'épopée a très peu à faire avec la réalité : qu'importe leur vérité historique si les personnages et leurs actions correspondent à l'image que la collectivité veut bien se donner d'elle-même. Le Canada français ne saurait faire preuve d'une supériorité incontestée dans l'ordre moral et dans le domaine de la pensée si les fondateurs de ce pays et les maîtres de l'heure, c'est-à-dire les Papes, n'avaient été ou n'étaient les éminents pionniers ou témoins de cette supériorité.

Il faut parler de la place importante occupée par l'agriculture dans la collectivité canadienne-française. Les raisons qui attachent cette dernière à ce mode de vie ou qui la détournent ou lui font bouder tout autre mode de vie relèvent du refus, comme dans le domaine des idées, du libéralisme, économique celui-là, régi par les seules lois de l'offre et de la demande, en dehors de toute référence à toute norme morale, à toute préoccupation sociale ou nationale et dont les plus clairs résultats sont, en période d'expansion, la mécanisation du travail humain, l'exploitation des femmes et des enfants, des salaires médiocres, des conditions d'hygiène déplorables, et, en période de dépression, le paupérisme, la prolétarisation, le chômage, la déstructuration des classes sociales, les conflits sociaux, et, en toute situation, la poursuite effrénée et sans limites de l'argent. Le XIXe et le XXe siècles canadiens-français signeraient ce texte de Berdiaeff, écrit en 1920, découvert au Québec dans sa traduction de 1930, auquel Groulx, de même que les auteurs du projet de restauration sociale ainsi que le groupe de la Relève souscrivent sans réserve :

« Tout le système économique du capitalisme est le rejeton d'une concupiscence dévoratrice et destructrice. Cette dernière ne devait s'épanouir que dans une société ayant délibérément renoncé à l'ascétisme chrétien, s'étant détournée du ciel pour s'adonner exclusivement aux satisfactions terrestres. Évidemment, le capitalisme est impensable en tant qu'économie sacrée. Il n'est que la sécularisation de la vie économique. Dans ce système, la subordination hiérarchique du matériel au spirituel se trouve violée. L'économisme de notre époque est justement la violation de la véritable hiérarchie de la société humaine, la privation d'un centre spirituel. L'autonomie de la vie économique a abouti à sa domination sur toute la vie des sociétés humaines. La religion de Mammon est devenue la force déterminante du siècle12. »




11 I. BOURGET, Mandements..., t. V.-P. 107 et 110 [retour au texte]

12 N. BERDIAEFF, Un nouveau Moyen-âge, p. 124 [retour au texte]




À l'opposé de l'activité industrielle, inséparable dans les faits du capitalisme, l'activité agricole a partie liée avec l'ordre, avec l'ordre cosmique, immuable qui régit également les choses de la nature, la vie de l'homme et les grands événements qui engagent sa foi, l'ordre des naissances, des croissances, des maturités, des morts et des recommencements-résurrections.

À l'opposé encore de l'activité industrielle où l'ouvrier n'est que le rouage anonyme de la machine, l'activité agricole est tissée de rapports amoureux qui font de la terre l'épouse même de l'homme. Je dois emprunter à Ringuet ces quelques lignes qui illustrent comment au Canada français on a voulu comprendre le caractère personnel des rapports de l'homme à sa terre :

« [...] la vie passait de la terre à l'homme, de l'homme à la femme et de la femme à l'enfant qui était le terme temporaire13. »

Les deux, l'homme et la terre sont si unis qu'ils ne sont plus que les formes diverses d'une même réalité :

« Doucement, il savourait [la terre] de ses doigts auxquels Elle adhérait, mêlant sa substance à la sienne14. »

Vivant dorénavant en symbiose avec la nature, l'homme perçoit dans les étapes les plus importantes de son existence la figure humaine des grandes lois de l'univers :

« L'homme abdiquant la liberté qui lui permettait une vie de pêche et de chasse, a accepté le joug des saisons et soumis sa vie au rythme annuel de la terre à laquelle il est désormais accouplé15. »

Cette intimité de l'homme avec sa terre, qui d'une part la laboure et la féconde sans relâche et qui, d'autre part, accepte de se laisser modeler par elle, trouve sa plus belle image dans le geste final du vieil Éphrem étreignant de toute sa masse d'homme le domaine qui lui sera, jusqu'à la fin, resté fidèle :

« Il était mort sur sa terre, poitrine contre poitrine, sur sa terre qui n'avait pas consenti au divorce16. »

Cet effort immense et collectif d'une population qui se définit dans la cohérence d'une vocation spirituelle et culturelle et dont les données majeures ne commenceront à être remises en question qu'à la fin de la Deuxième Grande Guerre, comment ces consciences de la nation que sont les écrivains, les romanciers qui, jusqu'au début du XXe siècle, s'accorderont avec les discours officiels de nos élites traditionnelles, éducateurs, prédicateurs, hommes politiques, essayistes, interprètent-ils leur société? À partir de Nelligan, je ne puis entendre que l'aveu d'une société qui n'arrive pas à réaliser ses rêves, ses utopies : le grand Vaisseau taillé dans l'or massif incline sa carène aux profondeurs du gouffre, le fulgurant François Paradis s'égare et meurt dans la tempête, les fils déchus de race surhumaine rêvant de pays neufs ne sont plus qu'enfeuillés de désirs morts, Menaud qui rêve de voir descendre de la montagne le défilé triomphal des hommes libérés assiste au triste cortège de son fils mort, les grands défonceurs de pays ne sont plus que de sadiques voyeurs ou des masochistes satisfaits, les grands coureurs d'aventures ne sont plus que des alcooliques séduits par le vin illusoire des routes, et, suprême ironie, l'homme des grands soleils termine sa carrière comme gardien de nuit.




13 RINGUET, Trente arpents, p. 56 [retour au texte]

14 Idem, p. 162 [retour au texte]

15 Idem, p. 56 [retour au texte]

16 Idem, p. 36 [retour au texte]




Le rêve d'une France catholique en Amérique du Nord reproduisant en ce continent les exploits de la France en Europe, gesta Dei per Francos, fut-il une utopie aliénante? Ou bien l'échec et la désillusion que racontent nos écrivains furent-ils la conséquence de notre infidélité à le vivre? Groulx, en 1935, penchait pour la deuxième explication et ne trouvait pas mieux alors que de redonner à cette utopie, à ce mythe, à cet espoir, la plus belle, la plus généreuse formulation qu'elle n'ait jamais reçue.

« Quel destin peut alors valoir celui-ci : être un peuple français, franchement, décidément français : mettre sur son pays, sur son industrie, sur son art, sur ses mœurs une puissante empreinte française et se ménager ainsi, en cette portion du globe, la fortune d'un rôle unique, constituer l'un des pylônes aériens où viendrait se relayer, pour un nouvel élan vers notre Occident, les courants spirituels les plus hauts, les plus riches du monde; devenir, pour le profit de l'Amérique, l'unique champ peut-être d'expérience, le climat où pour l'enfantement de l'ordre nouveau, la révolution temporelle ferait voir, plut tôt et plus magnifiquement qu'ailleurs la libération de la personnalité humaine et l'épanouissement de l'esprit. Se pourrait-il plus merveilleuse réussite17. »

Ce texte de Groulx allait accompagner, aligner, inspirer tous ces groupes, partis, mouvements, initiatives (où les laïcs jouent dorénavant un rôle plus important) : Jeune-Canada, Action catholique, Action libérale nationale, Relève, École sociale populaire, qui au milieu de la décennie 1930-1940 allaient donner naissance aux équipes qu'on allait retrouver aux avant-gardes de la Révolution tranquille. L'État, les États allaient reprendre et proposer d'autres projets collectifs que jusqu'alors l'Église avait monopolisés : le projet se laïcise et se politise, la langue française en redevient l'enjeu, soit qu'on veuille en prouver la viabilité à travers le Canada ou qu'on en fasse la langue unique du Québec et la gardienne de sa culture, les Canadiens français sont invités à reprendre l'initiative à l'échelle canadienne, une initiative, une présence qu'ils avaient cédées au profit des futilités du patronage, et à fonder dans l'égalité des droits un pays juste ou bien à concentrer toutes leurs énergies à bâtir, au hasard de ses gouvernements successifs, un Québec maître chez-lui, indépendant s'il le faut, souverain culturellement, souverain-associationniste.

Conditionnés depuis 1840 à pratiquer un nationalisme dont l'État, préoccupé d'asphalter ses routes de gravelle ou de favoriser les projets économiques des grands maîtres de la finance, se désintéresse complètement, les Québécois canadiens-français n'arrivent pas aujourd'hui à choisir entre des États qui lui proposent des choix politiques. Avec l'unanimité religieuse, l'unanimité nationaliste est morte : le Québec refuse l'indépendance et élit un parti indépendantiste, qui tout en nationalisant l'industrie étrangère ne cesse d'inviter les investisseurs étrangers à s'installer au Québec. De son côté, l'Église confinée à l'espace paroissial se consacre à la prédication des vertus inoffensives.




17 L. GROULX, Directives, p. 200 [retour au texte]




« Enracinement dans l'histoire. Sens de la communauté et acceptation des exigences qu'elle implique. Idées nourrissantes qui appellent au dépassement. Respect de la vie sous toutes ses formes. Famille stable et vraiment éducatrice. Service des plus faibles. Valeurs évangéliques qui donnent un sens à l'existence humaine18. »

La cohérence reste à retrouver; le peuple vit dans la morosité.




18 P. GRÉGOIRE, « Homélie du 24 juin 1982 », La Presse, 30 juin 1982, p. 7 [retour au texte]




Marginalité religieuse et langue
dans le Québec contemporain



Éric FOUCART



Avant d'entamer le sujet proprement dit, je désire établir dès le début un préalable méthodologique : je ne traiterai pas des rapports religion-langue, mais plutôt des rapports Églises-langue; le concept de religion en effet fait référence à une structure idéologique abstraite, insaisissable; l'impact social de la religion ne peut se manifester qu'à travers un support organisationnel, une Église, qui lui donne vie et force au travers de l'interprétation qu'elle en donne et de la diffusion qu'elle en fait. Je traiterai donc plutôt des rapports Églises-langue, les Églises – ou les sectes – étant donc appréhendées en termes de structures organisationnelles de pouvoir, d'agent de définition et de promotion sociales du religieux. Je crois bien important, ici, de mettre un terme à une confusion soigneusement entretenue au Québec depuis si longtemps, entre religion et Église.

Mon propos spécifique est de traiter de l'impact qu'eut – et a encore – sur la situation de la langue française au Québec l'apparition récente de nouvelles structures religieuses de pouvoir, les sectes et mouvements religieux marginaux. Eu égard à la véritable ascèse imposée aux orateurs par les structures de ce congrès, il m'est bien sûr impossible d'établir ici une théorie générale de la marginalité religieuse, ou même un simple squelette chronologique. Je me contenterai donc, dans une première partie, d'effectuer une brève autopsie des rapports entre l'Église catholique et la société au Québec, et d'en noter les conséquences par rapport à la langue française. La deuxième partie visera à établir dans quelle mesure l'apparition de nouveaux types de structures religieuses, multiformes, minoritaires, pluralistes, battant évidemment en brèche les privilèges monopolistiques de l'Église catholique, contribuera à modifier les rapports traditionnels Églises-société et, par conséquent, la place de la langue française au Québec.

Première partie : Église catholique et langue française au Québec

J'aborderai successivement le problème sous deux axes principaux : le quantitatif, ou champ du français, le qualitatif, ou champ du francophone.

Par champ du français, j'entends l'espace culturel que l'Église catholique va contribuer à assigner au français. Cet espace culturel « autorisé », pourrais-je dire, au français, est plutôt limité, et aboutit à la formation de ce que j'appellerai une sorte de ghetto linguistique : en circonscrivant le champ culturel des Canadiens français aux domaines du droit, de la politique, de la médecine, des lettres et de la théologie, en interdisant pratiquement aux francophones l'accès au monde des affaires, du commerce, et de l'industrie, l'Église catholique organise un ghetto culturel aux lourdes conséquences : la révolution industrielle et commerciale, liée à sa corollaire inévitable, l'urbanisation, se fera en anglais; la facile suprématie des Canadiens anglais, dans ce que j'appellerais le monde du futur, suprématie facilitée par l'absence presque totale des francophones, consacrera le monopole de la langue anglaise dans ces champs fondamentaux de la société.

On pourrait s'interroger sur les raisons d'une telle attitude de l'Église : les prétextes avancés se distinguent difficilement des mobiles réels : la hiérarchie était-elle convaincue que seule l'organisation en ghetto culturel fermé pouvait sauver la langue française en Amérique du Nord? Elle le prétendra longtemps. Ne peut-on pas plutôt avancer que l'Église du Québec, habile à encadrer et à superviser un monde rural, tenait à empêcher l'hémorragie de sa clientèle habituelle vers des mondes nouveaux et inconnus où elle aurait perdu tout pouvoir?

Il n'y a pas lieu ici de tenter de résoudre ce débat historique. Quoi qu'il en soit, retenons qu'en interdisant les mariages mixtes et en survalorisant l'activité agricole par rapport à l'activité secondaire et tertiaire, l'Église catholique a contribué fortement à la constitution d'un ghetto linguistique qui sera à l'origine d'une prolifération de la langue du vainqueur.

Cette Église diffusera donc des mots d'ordre clairs et sans ambiguïté : c'est l'agriculture – et je cite un orateur du 24 juin 1889 – « qui dans une population soustraite aux malignes influences de l'atmosphère des villes, conserve à la patrie une vigueur plus antique, des mœurs plus canadiennes ». Le peuple canadien-français est – je cite toujours – un « peuple agricole, français et catholique » et l'agriculteur est « plus près de Dieu », « la divine providence a confié aux Canadiens français un rôle de peuple agricole ». Par de nombreuses interventions, la hiérarchie favorise les grosses familles, les mères fécondes, afin d'occuper le sol, la colonisation des terres vierges, et tente de susciter le dédain pour la recherche du bien-être matériel, inévitablement lié au monde des villes, de l'industrie et du commerce. Citons, à titre d'illustration, un extrait de sermon, prononcé à la messe du 24 juin 1889 :

« Sachons toujours, mes Frères, mettre les idées au-dessus de la matière, le progrès intellectuel au-dessus des richesses, du mouvement des écus et de l'épaisse fumée des usines : c'est par le spiritualisme qu'une nation monte à la gloire. Que d'autres dirigent, s'ils le préfèrent, leurs forces vives vers le négoce et l'industrie; pour nous (Canadiens français) que notre principal moyen de contribuer à l'avancement du Canada soit de lui assurer un nombre croissant de belles paroisses agricoles. »

La limitation du champ de pertinence sociale de la langue française s'accompagna – et ce sera le sujet du deuxième point de cette première partie – d'une limitation qualitative de la langue : l'Église catholique s'opposa vigoureusement au développement de la compétence linguistique des populations canadiennes-françaises. Les raisons en sont bien simples : organisation de pouvoir liant son devenir à celui de l'élite canadienne-française et soutenant celle-ci, la hiérarchie catholique ne favorisa pas l'avènement d'une culture de masse : bien au contraire, elle contribua à réserver l'accès aux institutions de savoir à une minorité élitiste et autoreproductive.

L'Église catholique mit donc dans la balance sa crédibilité, son pouvoir et son idéologie, au service d'un immobilisme social certes peu favorable à l'accès des masses à une langue de meilleure qualité. Elle justifiait sa réticence à l'éducation des masses par la prétendue nécessité, pour la survie de la race canadienne-française, de conserver une structure sociale solidifiée en un bloc inattaquable, dont les éléments constitutifs seraient soudés de manière définitive; elle n'hésita pas à affirmer que cette structure momifiée elle-même était d'origine divine, et que refuser de s'y soumettre équivalait à s'opposer à la providence divine : « chacun doit rester dans son état et sa condition » affirmait le père Provencher, afin de ne pas bouleverser l'harmonie divine entre les classes.

On concevra donc que dans une telle optique, les projets de l'Église en matière d'éducation furent plutôt restreints. Le clergé, tout en saluant comme une entreprise patriotique la fondation de l'Université Laval, au service de la formation des élites et sous son contrôle, proclamait que seule l'éducation morale et religieuse est utile aux pauvres, car, disait-il, « une éducation plus relevée ne servirait qu'à leur inspirer de l'orgueil et de la vanité et à vouloir les faire sortir de l'état que la Providence leur a assigné; l'éducation religieuse est la seule qui puisse leur faire supporter avec patience et même avec joie les peines attachées à leurs travaux; cette éducation leur convient et leur suffit, aussi, tant que l'Église subsistera, elle ne leur manquera pas ».

On conçoit que tout au long de l'histoire du Québec, la hiérarchie se soit opposée farouchement à la prise en charge de l'éducation par l'État, à la création d'un ministère de l'Éducation (le premier fut supprimé en 1875, sous sa pression); rappelons aussi que le clergé, notamment par l'intermédiaire de son leader, l'archevêque de Québec, le cardinal Villeneuve, primat de l'Église canadienne, s'opposa à la loi de l'instruction obligatoire, qui fut, malgré lui, votée... en 1942!

L'action du clergé catholique a donc fortement contribué à limiter de façon draconienne l'horizon culturel de la masse canadienne-française. À la langue sophistiquée de la minorité dirigeante fait tristement écho la pauvreté linguistique de la population, sachant à peine lire et écrire, confinée dans une sorte de civilisation de l'oral, d'un oral à peine suffisant pour l'expression des reliquats d'un quotidien plutôt sommaire.

Deuxième partie : L'apparition d'un pluralisme religieux et son impact sur la langue

C'est à partir des années 60 que s'effrite progressivement le monopole de la hiérarchie catholique. Colosse aux pieds d'argile – j'emprunte l'expression à l'historien Nive Voisine – l'Église catholique du Québec voit s'effondrer, avec une rapidité qu'aucun observateur n'aurait pu prédire, un pouvoir séculaire monopolistique de type médiéval : une nouvelle période s'ouvre pour le Québec, caractérisée sur le plan religieux par l'apparition brutale d'un pluralisme coloré. Les nouveaux mouvements religieux ont-ils contribué à miner l'hégémonie catholique, ou ont-ils simplement été attirés par une sorte de vacuum provoqué par son retrait? Un seul point est bien établi, les deux phénomènes sont liés, et vont avoir de grandes conséquences sur les rapports langue-Églises.

Ces conséquences peuvent être regroupées sous quatre thèmes : la fin du ghetto linguistique, la réconciliation des structures religieuses et de l'économie moderne, un progrès de la qualité de la langue, et enfin, une nouvelle définition de la nationalité canadienne-française.

— La fin d'un ghetto. Il est remarquable de constater que presque tous les nouveaux mouvements religieux proviennent des États-Unis; une dizaine au moins y ont été fondés : l'Église de Jésus-Christ des saints du dernier jour ou Église mormone, l'Ordre rosicrucien AMORC, les témoins de Jéhovah, le pentecôtisme, Eckankar, l'Église de scientologie, les enfants de Dieu, pour ne citer que les plus importants, sont de pures créations de nos voisins du Sud; d'autres mouvements, d'importation hindoue, ont définitivement installé leur quartier général aux États-Unis : l'Association pour l'unification du christianisme mondial (moonistes), Sri Chinmoy, les baptistes, elles vivent donc en anglais. Les sectes religieuses francophones sont très peu nombreuses, et ont une clientèle minuscule : les pèlerins de Saint-Michel, ou bérets blancs, l'Église chrétienne universelle, la communauté de Saint-Jovite...

Par le biais de la conversion, deux mondes se rencontrent, s'interpénètrent : des missionnaires anglophones de tous genres convertissent des populations francophones un peu désorientées; les uns et les autres sont contraints de surmonter des barrières de langue : les missionnaires, issus souvent des milieux anglophones de Montréal où les sectes sont installées depuis plusieurs décennies, apprennent le français, poussés qu'ils sont par leur désir de prosélytisme; quant aux convertis francophones, mis en contact avec des structures religieuses de langue anglaise, des publications dont très peu encore sont traduites, ils sont insensiblement invités, au cours de leur cheminement, à posséder les rudiments de la langue anglaise. Et cette interpénétration de deux mondes linguistiques se renforce de l'interpénétration sur le plan humain de deux mondes culturels; les mariages mixtes, jadis très mal considérés, sinon interdits, se multiplient. Le converti francophone, avec toute l'ardeur bien connue du prosélyte, voyage plus que jamais aux États-Unis, attiré par la présence des lieux saints, des traces historiques, des autorités suprêmes de son mouvement; il renforce ainsi son sentiment d'appartenance à une communauté qui n'est plus définie par un cadre géographique ou linguistique précis. Avec l'introduction du pluralisme religieux et la fin du monopole catholique disparaît un ghetto linguistique et humain moyenâgeux.

À l'introduction de ce pluralisme se greffe une mutation importante : la réconciliation du champ du religieux avec le monde de l'économie moderne. On se souvient des réticences exprimées par le clergé catholique face à l'économie moderne, et de son désir d'attacher le paroissien à la terre. Ces préventions disparaissent avec les nouveaux mouvements religieux, depuis longtemps en contact avec la société américaine et ses structures économiques très en avance sur celles du Québec. Il convient, ici, de nuancer : certaines sectes incitent leurs membres à rejeter toute forme de capitalisme, agricole, industriel ou commercial, ou du moins à se méfier du matérialisme grandissant; citons ici les témoins de Jéhovah, les disciples de Krisna, les enfants de Dieu. Mais la grande majorité des prosélytes se répartissent dans des mouvements bien assis dans les structures et la mentalité économiques du monde moderne : scientologie, baptisme, mormonisme, pentecôtisme, bahâ'isme, etc.

Les conséquences de cette mutation sur le plan linguistique sont plutôt indirectes : retenons que la disparition du monopole catholique et l'apparition des sectes militent, en grande partie du moins, en faveur d'une reconnaissance de la « modernité » et lèvent les interdits religieux de jadis : le commerçant ou l'industriel peut-être aussi près de Dieu que l'agriculteur; la circulation du français, dans ces milieux que l'intransigeance catholique a livrés au monde anglophone, ne peut que s'en trouver favorisée.

Le ghetto craque donc de partout : gardons-nous bien d'en attribuer les causes aux seules transformations du paysage religieux québécois; la révolution tranquille est bien plus qu'une simple Révolution religieuse, qui n'est elle-même qu'une facette – inévitable – d'une réalité plus vaste, volontairement omise ici.

Ce nouveau paysage religieux provoque ou du moins encourage une amélioration de la qualité de la langue. Affirmation audacieuse, mais en apparence seulement, et, pour démontrer ce point, je me référerai d'une part à la typologie secte-Église du sociologue allemand bien connu, Ernst Troeltsch, et d'autre part à des considérations empiriques.

Troeltsch souligne qu'à la différence de l'Église, l'entrée dans la secte se fait par conversion et adhésion personnelle et volontaire. Dans le type Église – et le catholicisme québécois en fournit un bon exemple –, l'enfant est, ipso facto, par sa naissance même, reconnu comme membre à part entière, et de façon définitive : le « sectarisme », au contraire, résultat d'un cheminement personnel souvent ardu, n'a pas d'effet une fois pour toutes : sous peine d'exclusion, le prosélyte, par un effort constant, doit réactiver sans cesse son intuition conversionniste et prouver à ses coreligionnaires la pertinence de sa présence.

Le modèle québécois suit assez bien la typologie troeltschienne. L'Église catholique traditionnelle n'était pas formée de convertis, et ses membres trouvaient dans leur berceau tous les outils nécessaires. Il en est bien autrement pour les sectes et les nouveaux mouvements marginaux : ceux-ci doivent convertir, c'est-à-dire convaincre, pour s'assurer une clientèle, et ce besoin de convaincre, dans un climat de pluralisme concurrentiel – il faut être plus convaincant que les autres – est à l'origine d'une intense activité intellectuelle; l'Église catholique monopolistique et autoreproductive pouvait se contenter de favoriser une civilisation de l'oral, allant même jusqu'à déconseiller, sinon interdire, la lecture de la Bible, de cette bible dont tout converti protestant ne se sépare jamais.

Délaissant le plus souvent les rituels complexes, la secte appartient donc avant tout à la civilisation de l'écrit. Poussée par un contexte exigeant, elle multiplie les publications, livres et périodiques, incite ses membres à lire, à discuter, à devenir, en fait, leur propre théologien : la secte, non monopolistique par définition, doit sans cesse inciter ses membres à se protéger des attirances extérieures, car il est bien évident qu'une conversion peut en chasser une autre, et une solide formation théologique est considérée comme le meilleur rempart. Mormons, disciples de Krisna, pentecôtistes, entre autres, organisent de véritables sessions de cours pour leurs membres : ces mouvements encouragent donc, à la différence de l'Église catholique traditionnelle, on l'a vu plus haut, la promotion culturelle de tous leurs membres, promotion culturelle qui ne peut avoir lieu, bien sûr, sans l'appui d'un support linguistique de plus en plus complexe et raffiné.

Enfin, je terminerai avec le quatrième et dernier point, qui n'est certes pas le moindre : l'introduction du pluralisme religieux et ses conséquences sur le concept de nation canadienne-française.

On sait qu'au cours des temps le concept de nation a considérablement évolué; il a tour à tour été basé sur des critères géographiques, des critères linguistiques, des critères de morphologie physique (que l'on pense à l'Allemagne nazie et à la race aryenne), des critères émotifs (le fameux sentiment d'appartenance), des critères de naissance...

L'Église catholique québécoise, depuis la seconde partie du XIXe siècle, contribua considérablement à axer l'idée de nationalité – on trouve aussi nation, race canadienne-française – sur un critère religieux : un Canadien-français, c'est avant tout un catholique, un catholique d'Amérique du Nord, bien sûr, né en Amérique du Nord, et un catholique qui parle français. Certes, cette définition cléricale, et largement reprise par la société laïque, fait appel à d'autres critères que le religieux : critère géographique extensif, critère de naissance, critère linguistique : tout catholique n'est évidemment pas canadien-français. Mais l'appartenance religieuse (basée sur le baptême, et non sur la conversion) reste l'élément fondamental de la définition, les autres venant la renforcer, la préciser. Les textes abondent : Mgr Laflèche, dans son célèbre ouvrage intitulé Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille, affirme : « L'unité religieuse est le support le plus puissant de l'unité nationale [...] le plus puissant lien qui réunisse les hommes en corps de nation, c'est l'unité religieuse, l'unité de foi. » On comprendra donc aisément l'accueil chaleureux accordé par la population aux immigrants irlandais, chassés d'Irlande par les grandes famines de 1847, anglophones, mais catholiques...

Notre propos ici n'est pas de discuter de la pertinence d'une telle définition; fait certain, celle-ci était de nature à justifier et à renforcer le pouvoir exclusif du clergé, à le survaloriser par rapport au pouvoir de la société civile : l'Église devenait ainsi le pilier de la race, la gardienne de l'authenticité canadienne-française.

Le déclin du pouvoir clérical traditionnel, l'extension rapide du pluralisme religieux et la prolifération de mouvements marginaux après la révolution tranquille de 1960 rendirent rapidement caduque une définition déjà en perte d'influence. La hiérarchie tenta, au tout début, de résister, et les témoins de Jéhovah en furent les premières victimes : leurs enfants, interdits à l'école catholique française, se virent contraints soit de végéter aux frontières de l'analphabétisme, soit d'aller à l'école anglaise. Pur combat d'arrière-garde, la hiérarchie catholique n'ayant plus que l'illusion de son pouvoir d'antan : la percée des sectes dans la francophonie du Québec en fut à peine ralentie.

Le simple bon sens, aujourd'hui, nous interdit de dénier la nationalité canadienne-française — on dirait plutôt aujourd'hui québécoise — à des milliers de mormons, pentecôtistes, baptistes, bahâ'is, francophones et natifs du Québec : le critère religieux séculaire a été banni du concept de nation québécoise, et ceci eut  –et a encore – de grandes répercussions sur la langue : le critère linguistique était le seul à disposer de la pertinence nécessaire pour assurer l'intérim et, de critère secondaire, devint le critère principal. Héritier du critère religieux, il nécessite les mêmes soins, les mêmes attentions : il faut le maintenir en vie, le conserver, voire augmenter sa pertinence, pertinence sur laquelle repose aujourd'hui en grande partie la cohésion du groupe canadien-français, cohésion jadis assumée autour d'une foi commune. Je crois qu'ainsi peut s'expliquer la sensibilisation nouvelle des masses à la question linguistique, les efforts juridiques et législatifs du Québec (que l'on pense seulement aux lois), les énergies matérielles et humaines consacrées au problème du français au Québec. Des forces vives, je serais tenté de dire les mêmes forces vives jadis tournées vers la religion et l'Église, se consacrent maintenant à leur remplaçant : la langue. Citons pour illustrer, en terminant, un passage du préambule de la Charte de la langue française

« Langue distinctive d'un peuple majoritairement francophone, la langue française permet au peuple québécois d'exprimer son identité.

L'Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d'assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. »

Je ne crois pas que ce préambule, quant au fond, soit si nouveau; il n'y a pas si longtemps, on aurait pu écrire :

« Religion distinctive d'un peuple majoritairement francophone, la religion catholique permet au peuple québécois d'exprimer son identité.

L'Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d'assurer la qualité et le rayonnement de la religion catholique. »

Conclusion

Les rapports Église-langue étaient, je crois, bien connus dans leur ensemble par les chercheurs de différents horizons. Qui aurait pu, par contre, soupçonner l'impact de la vague de marginalité religieuse sur la place de la langue française au Québec. Place mineure, certes, sur le théâtre de la vie québécoise, même si le conférencier, un peu emporté par l'amour de son sujet, aura peut-être paru la surestimer par moments. Peut-être est-il encore un peu tôt, peut-être la recherche manque-t-elle encore un peu de recul pour donner sa juste place à l'émergence du pluralisme religieux. Néanmoins, nous pensons et espérons vous avoir prouvé que la parcellisation de la foi et des structures religieuses ont contribué, directement ou indirectement, tant par la destruction de vieilles structures que par l'apparition de nouvelles, à l'épanouissement qualitatif et quantitatif de la langue française au Québec.




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