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Le français et les langues scientifiques de demain

Le français et
les langues scientifiques
de demain
Actes du colloque
tenu à l'Université du Québec à Montréal
du 19 au 21 mars 1996







Publication éditée sur support informatique par le
Service des communications du
Conseil de la langue française
800, place D'Youville, 13e étage
Québec (Québec) G1R 3P4

Chef du service : Bruno Giroux

Traitement de texte et mise en page : Marlène Dionne et Diane Letellier

Révision linguistique : Céline Jalbert


@Gouvernement du Québec - octobre 1996






LE FRANÇAIS ET LES LANGUES SCIENTIFIQUES DE DEMAIN

19 au 21 mars 1996
Université du Québec à Montréal
Salle Marie-Gérin-Lajoie
405, rue Ste-Catherine Est



ORGANISÉ PAR

l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences (ACFAS)
le Conseil de la langue française
la Société Royale du Canada
en collaboration avec le Consulat général de France à Québec
le Commissariat général aux Relations Internationales de la Communauté francophone de Belgique
la Commission permanente de coopération franco-québécoise
l'Agence francophone pour l'enseignement supérieur et la recherche (AUPELF•UREF)
l'Institut G&œlig;the
l'Université du Québec à Montréal
le ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie du Québec





PROGRAMME ET TABLE DES MATIÈRES



MARDI 19 MARS 1996

18h

ACCUEIL

Jennifer Stoddart, présidente de l'ACFAS
Antoine Godbout, secrétaire du Conseil de la langue française
Jacques Lévesque, président, Académie I, Société Royale du Canada

18 h 15

CONFÉRENCES INAUGURALES

Pierre Deslongchamps, Université de Sherbrooke :
L'activité scientifique et la langue française

Henriette Walter, École pratique des Hautes Études, Paris, Université de Haute-Bretagne :
L'évolution des langues de la communication scientifique

MERCREDI 20 MARS 1996

8 h 30

THÈME I : L'ÉTAT DESCRIPTIF DE LA SITUATION

Depuis plus d'un siècle, la langue anglaise domine largement les autres langues dans les communications scientifiques mondiales. Comment a évolué l'usage de ces langues en communication scientifique? Quels grands facteurs ont influencé cette évolution? Quel usage est-il fait de la langue française en science, au Québec, cinq ans après l'important rapport du Conseil de la langue française sur la question? La situation a-t-elle évolué depuis le séminaire tenu en 1991 entre la Belgique, la France et le Québec avec la participation de l'Agence de coopération culturelle et technique (ACCT) et de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française (AUPELF)? Quelles sont les différences entre la langue scientifique parlée et la langue des Communications écrites?

PRÉSIDENCES DE SÉANCE :

Roger Balian, président, Société Française de Physique, France
André Boudreau, président sortant de l'ACFAS, Université Laval


Benoît Godin, Institut national de la recherche scientifique Urbanisation :
Parle, parle, jase, jase : L'utilisation du français dans les communications scientifiques

Florian Coulmas, Université de Chuo, Japon, :
Les facteurs économiques et les langues de la communication scientifique : le japonais et l'allemand

Robert Phillipson et Tove Skutnabb-Kangas, Université de Roskilde, Danemark, :
Facteurs sociopolitiques et langues de la communication scientifique

Robert Phillipson and Tove Skutnabb Kangas, University of Roskilde, Denmark :
Sociopolitical Factors and Languages of Scientific Communication

André-Roch Lecours, Université de Montréal, :
Les interactions entre le cerveau humain et les cultures langagières écrites

10 h 45

11h

PAUSE-SANTÉ

TABLE RONDE :
LA LANGUE D'USAGE EN SCIENCE

PRÉSIDENCE DE SÉANCE :

Jean Bourbonnais, vice-président, recherche et développement, Alis Technologies inc.

Michel Bergeron, Université de Montréal

Jean-Marie M. Dubois, Université de Sherbrooke

Maryse Lassonde, Université de Montréal

Alain Poirier, Agence spatiale canadienne

12 h 30

DÎNER CAUSERIE

Philippe Ducray, AUPELF•UREF :
La francophonie scientifique à l'épreuve de la mondialisation

Place Dupuis, Hôtel des Gouverneurs
Salon La Capitale
1415, rue St-Hubert

8 h 30

THÈME II :
L'ÉTAT DES RECHERCHES SUR LES LANGUES DE LA COMMUNICATION SCIENTIFIQUE

Bon nombre de groupes de recherche ont analysé la situation de la langue en communication scientifique, autant en Europe qu'en Amérique. On peut faire l'hypothèse que, par rapport à l'anglais, la situation du français en science ne soit pas aujourd'hui fondamentalement différente de celle de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, du russe ou du japonais. À partir des résultats de ces recherches, peut-on dégager des facteurs qui expliquent la prédominance d'une langue sur une autre? Peut-on dégager de grands facteurs politiques, économiques, psychologiques ou sociaux qui expliquent pourquoi ces langues n'ont pas pu se développer ou se maintenir comme langues de communication scientifique sur le plan mondial? Quelle place fait-on à la langue nationale en formation scientifique? Quel est l'état des recherches sur l'utilisation de ces langues en science?

PRÉSIDENCES DE SÉANCE :

Roseann Runte, présidente, Université Victoria, Toronto Jean-Charles Sournia, secrétaire perpétuel, Académie Nationale de Médecine, Paris

Claude Truchot, Université de Franche-Comté, France, :
La langue française en science. Un cas de figure : la situation linguistique des sciences en France

Marcial Bonilla Marin, CONACYT, Mexique :
La langue espagnole dans la science

Marcial Bonilla Marin, CONACYT, México :
La lengua española en la ciencia

Ulrich Ammon, Gerhard-Mercator-Universität, Allemagne :
L'allemand dans les sciences

Ulrich Ammon, Gerhard-Mercator-Universität, Deutschland :
Die deutsche Sprache in den Wissenschaften

Vladimir Gregorovitch Gak, Université pédagogique de Moscou et Université Lomonossov, Russie, :
La langue russe en science

JEUDI 21 MARS 1996

9h

THÈME III :
LE FRANÇAIS, LANGUE DE TRAVAIL ET LANGUE DE FORMATION SCIENTIFIQUE

Les recherches les plus répandues utilisent comme indicateurs les publications scientifiques et la langue de communication dans les colloques scientifiques. Qu'en est-il de la langue parlée dans les laboratoires de recherche? Quelle est l'influence de la langue anglaise dans les communications orales et sur la culture de nos chercheurs et de nos chercheuses? Comment la langue anglaise influence-t-elle la langue de formation scientifique de notre future élite scientifique?

PRÉSIDENCES DE SÉANCE :

Jean Laponce, Université de la Colombie-Britannique
Nicole René, présidente, Office de la langue française du Québec

Aloyse-Raymond NDiaye, Fonds international de coopération universitaire :
Le français, langue de formation scientifique

Christopher McAll en collaboration avec Catherine Montgomery, Cari Teixeira et Louise Tremblay, Université de Montréal, :
Le français, langue de travail scientifique le cas de l'aérospatiale

Pierre Lerat, Université de Paris XIII, France, :
Les répercussions sur la structure linguistique interne de la dépendance par rapport à une autre langue

10 h 45

11h

PAUSE-CAFÉ

THÈME IV : LES RÉSEAUX DE COMMUNICATION

Les réseaux de communication constituent-ils de puissants leviers de promotion ou un frein à l'utilisation d'une langue? Quelles sont les conditions nécessaires pour que ces réseaux exercent une influence positive sur le français, langue scientifique? Quelles actions peut-on réaliser pour assurer la présence dynamique de la langue française dans les nouveaux réseaux de l'autoroute de l'information?

PRÉSIDENCES DE SÉANCE

Marianne Grunberg Manago, présidente, Académie des Sciences, Paris
Jacques Lévesque, président, Académie I, Société Royale du Canada


Anne-Élizabeth Dalcq, Institut Supérieur de Traducteurs et Interprètes, Belgique, :
Quelques balises pour une pédagogie de la rédaction en français scientifique

Jean-Claude Guédon, Université de Montréal, :
Les réseaux électroniques

Jacques Bretteville, AUPELF•UREF :
Les réseaux scientifiques

14h

THÈME V :
LA PROMOTION DU FRANÇAIS, LANGUE SCIENTIFIQUE : LES PISTES D'ACTION

Les réseaux de communication constituent-ils de puissants leviers de promotion ou un frein à l'utilisation d'une langue? Quelles sont les conditions nécessaires pour que ces réseaux exercent une influence positive sur le français, langue scientifique? Quelles actions peut-on réaliser pour assurer la présence dynamique de la langue française dans les nouveaux réseaux de l'autoroute de l'information?

TABLE RONDE : LES POLITIQUES NATIONALES ET LA LANGUE SCIENTIFIQUE

PRÉSIDENCE DE SÉANCE

Henri Dorion, président, Commission de toponymie du Québec

Jacques Maurais, Conseil de la langue française, Québec

Jean-Louis Boursin, Institut d'Études Politiques, Paris, représentant du Conseil Supérieur de la langue française

Yves Rousseau, président, Fonds FCAR, Québec

Baron André Jaumotte, Conseil Supérieur de la langue française, Belgique, texte lu par Anne-Elizabeth Dalcq

Éric Wehrli, Université de Genève, Suisse

Brigitte Van Coillie-Tremblay, ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie du Québec

16 h 30

CONFÉRENCE DE SYNTHÈSE

Paule Leduc, Université du Québec, :
La langue d'usage en science : responsabilité collective ou individuelle?

17h

ALLOCUTION DE CLÔTURE

Nadia Brédimas-Assimopoulos, présidente du Conseil de la langue française






ALLOCUTION D'OUVERTURE
de
Jennifer Stoddart, présidente de l'ACFAS






Madame la Présidente de l'Académie des Sciences,
Monsieur le Président de l'Académie I de la Société Royale du Canada,
Monsieur le Président du Comité permanent de la langue française de l'Académie Nationale de Médecine,
Monsieur le Secrétaire du Conseil de la langue française du Québec,
Madame Walter,
Monsieur Deslongchamps,
Monsieur Sauvageau,
Mesdames et Messieurs,

Il y a plus d'un an et demi, l'ACFAS et la Société Royale du Canada avaient convenu de tenir une activité sur le français, langue scientifique. Il est alors apparu normal d'associer le Conseil de la langue française à l'organisation de cette activité, étant donné la grande expertise du Conseil sur cette question. Par la suite, plusieurs partenaires ont apporté leur concours à l'organisation de ce colloque.

D'entrée de jeu, je désire les remercier. Il s'agit

  • du Consulat général de France à Québec, représenté ce soir par le professeur Jean-François de Raymond,

  • du Commissariat général aux Relations Internationales de la Belgique francophone,

  • de la Commission permanente de coopération franco-québécoise,

  • de l'Agence francophone pour l'enseignement supérieur et la recherche (AUPELF•UREF),

  • de l'Institut G&œlig;the,

  • de l'Université du Québec à Montréal qui nous accueille

et
  • du ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie du Québec, représenté ce soir par Mme Brigitte Van Coillie-Tremblay.

Nous avons voulu, par ce colloque, établir la situation de l'utilisation des langues en science. Quelles sont les tendances lourdes? En s'appuyant sur les travaux de recherche relatifs aux facteurs qui influencent le choix d'une langue d'usage en science, comment dégager des pistes d'avenir?

Je tiens à indiquer ici que l'ACFAS ne souhaite pas, par ce colloque, dénoncer l'usage de l'anglais en science, bien au contraire. Il est essentiel que les scientifiques puissent communiquer entre eux. Pour ce faire, un code linguistique commun et accepté de tous facilite cette communication. Il semble d'ailleurs que l'anglais commençait déjà, il y a un siècle, à servir de code commun. (Avec les travaux de développement informatique en cours, la langue de communication écrite pourrait bien être, dans un avenir rapproché, l'ASCII ou un autre système de codage informatique, auquel seront greffés des logiciels de traduction automatique.)

Cependant, l'utilisation exclusive (ou presque exclusive) d'une seule langue dans les communications scientifiques internationales pose des problèmes dont le danger d'aplanissement culturel n'est pas le moindre. Ce sera là un élément important de nos discussions.

Nous croyons, à l'ACFAS, que pour assurer la vitalité et la richesse du français en science, comme pour les autres grandes langues, il est impératif de maintenir des communications scientifiques internationales dans cette langue. Est-ce toujours possible si l'on se fie à l'évolution récente (à la baisse) de l'usage international du français en science?

Je remercie nos conférenciers de ce soir et les autres qui sont venus des quatre coins du monde pour partager leur expérience et leur savoir avec nous, pour nous aider à répondre à ces questions et surtout, pour indiquer les pistes d'avenir susceptibles d'assurer la vitalité du français scientifique international.

À toutes et à tous, je souhaite un colloque des plus fructueux.






ALLOCUTION D'OUVERTURE
de
Nadia Brédimas-Assimopoulos
Présidente du Conseil de la langue française
(lue par Antoine Godbout, secrétaire)






Madame la Présidente de l'ACFAS,
Monsieur le Président de la Société Royale du Canada,
Mesdames, Messieurs,

Depuis sa création en 1978, le Conseil de la langue française du Québec a été préoccupé par la situation de la langue française dans les publications scientifiques et techniques. C'est un fait que l'usage du français dans ces domaines continue de décliner non seulement dans le monde mais au sein même de la francophonie. Alors que certains s'inquiètent de l'envahissement de l'anglais dans les activités de recherche, d'autres estiment que la situation est inéluctable et sans conséquence pour l'avenir du français dans les sciences et en technologie.

En novembre 1981, le Conseil a organisé un important colloque international consacré à l'avenir du français dans les publications scientifiques et techniques. À la suite de ces travaux, le Conseil publiait en 1986 un avis sur la question. Puis, à la veille du Sommet francophone de Dakar (mai 1989) et dans la foulée de ce qu'il est convenu d'appeler l'« affaire Pasteur » — lorsque l'Institut Pasteur a pris la décision de publier dorénavant ses revues scientifiques en anglais —, le Conseil est intervenu à nouveau sur la place publique et a contribué à une prise de conscience à l'échelle de la francophonie. C'est alors qu'il a mis sur pied un comité québécois composé principalement de scientifiques québécois issus des sciences humaines et exactes et chargé de proposer des mesures favorisant la promotion du français dans l'activité scientifique et technique. Après que ce comité eut mené une large consultation auprès de scientifiques de toutes les universités québécoises de langue française et fait ses recommandations, le Conseil a invité ses homologues des Conseils Supérieurs de la Langue Française de la Communauté française de Belgique et de France à se joindre à lui pour organiser, avec la collaboration de la Délégation générale à la Langue Française (France) et du Service de la langue française (Communauté française de Belgique), un important séminaire international auquel ont également participé deux délégations d'observateurs : l'une de l'Agence de coopération culturelle et technique et l'autre de l'Association des universités partiellement ou entièrement de langue française et de l'Université des réseaux d'expression française (AUPELF•UREF). Les résultats de ses travaux ont permis de mener, pour la première fois, des actions conjointes des gouvernements français, belge et québécois dans le vaste et névralgique champ de l'information scientifique et technique.

Aujourd'hui, le Conseil est heureux de s'être allié à l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences et à la Société Royale du Canada pour organiser le colloque consacré au français et aux langues des sciences de demain. Le fait d'associer la défense du français à celle d'autres langues est une évolution importante qu'il convient de souligner dans la promotion du français comme langue des publications scientifiques et techniques. Cette ouverture s'inscrit dans la valorisation du plurilinguisme, qui apparaît de plus en plus aux observateurs attentifs comme une nécessité incontournable si l'on veut que le profond mouvement de mondialisation que nous avons commencé à vivre n'ait pas de conséquences négatives sur nos cultures nationales.

Je suis heureux de souligner la présence ici des partenaires traditionnels du Conseil de la langue française du Québec : le Conseil supérieur de la langue française de la Communauté française de Belgique, représenté par M. le baron André Jaumotte, le Conseil supérieur de la langue française de France, représenté par M. le recteur Jean-Louis Boursin, et la Délégation à la langue française de Suisse, représentée par M. Éric Wehrli.

J'émets le v&œlig;u, en terminant, que les travaux de ce colloque seront, pour notre Conseil, l'occasion d'approfondir la question de la défense de la langue française dans un domaine crucial pour son avenir et aussi l'occasion de raffermir nos liens avec nos partenaires des autres pays de la francophonie.






ALLOCUTION D'OUVERTURE
de
Jacques Lévesque
Président de l'Académie des lettres
et sciences humaines
de la Société Royale du Canada






Pour éviter toute erreur ou toute maladresse diplomatique, je dirai simplement

Mesdames,
Messieurs,

Au nom de l'Académie des lettres et sciences humaines de la Société Royale du Canada, j'ai le plaisir de vous souhaiter la bienvenue à ce colloque.

Je vous dirai tout d'abord deux mots sur la Société Royale du Canada qui est une institution très ancienne datant de plus de 100 ans, soit de 1882 plus précisément. La Société Royale du Canada a alors été fondée par le marquis de Lorne, qui était le gouverneur général du Canada, en collaboration avec Pierre Chauveau, alors ancien premier ministre du Québec, et William Dawson, directeur de McGill University. Elle a été créée un peu sur le modèle conjoint de la Royal Society of London et de l'Institut de France. Au départ, la Société Royale du Canada était fondée sur le principe des deux peuples fondateurs, un principe qui était plus facilement reconnu qu'aujourd'hui. C'est-à-dire qu'il y a toujours eu au sein de la Société Royale une composante francophone très forte et qui est représentée maintenant par l'Académie des lettres et sciences humaines, dont l'une des tâches et l'un des mandats les plus importants est de promouvoir le développement des lettres et des sciences humaines en langue française au Canada. La Société Royale comprend aussi deux autres Académies, The Academy of Humanities and Social Sciences et l'Académie des Sciences qui, quant à elle, réunit des scientifiques des deux langues officielles du Canada.

C'est avec plaisir que la Société Royale, par l'intermédiaire de l'Académie des lettres et sciences humaines, a accepté l'invitation qui lui a été faite par l'ACFAS, de coparrainer avec elle ce colloque. L'objet du colloque correspond parfaitement au mandat et aux objectifs de l'Académie des lettres et sciences humaines. Nous avons décidé d'y collaborer et grâce à l'appui du ministère du Patrimoine du Canada, nous avons même pu y contribuer financièrement, malgré la modestie des moyens qui sont actuellement ceux de la Société Royale du Canada. À cause de la modestie de ces moyens, nous avons été très heureux, en cours d'étape, que le Conseil de la langue française du Québec accepte de se joindre à nous. Étant donné les limites de nos ressources, le soutien infrastructurel, intellectuel et financier du Conseil de la langue française a été indispensable à la réalisation de ce colloque.

En votre nom et au nom de l'Académie des lettres et sciences humaines de la Société Royale du Canada, je tiens donc à remercier l'ACFAS et en particulier sa présidente actuelle, Mme Jennifer Stoddart, pour le temps et l'énergie investis dans l'organisation de ce colloque, de même que M. Germain Godbout, qui vous a adressé la parole tout à l'heure et qui, lui aussi, a investi beaucoup de temps et d'énergie dans cette entreprise.

En ce qui concerne le Conseil de la langue française, comme je l'ai dit, sans sa participation, ce colloque aurait été très difficile à réaliser ou aurait été quelque chose de beaucoup moindre envergure. Je remercie donc son représentant de ce soir, M. Antoine Godbout et, en particulier, M. Jacques Maurais, qui a beaucoup travaillé au sein du comité d'organisation du colloque et en qui j'ai eu le plaisir personnel de découvrir un soviétologue, c'est-à-dire quelqu'un qui s'est penché et qui a publié des études très importantes et très fines sur la situation des langues minoritaires dans les anciennes républiques de l'Union soviétique.

En ce qui concerne la Société Royale du Canada, je voudrais remercier tout particulièrement un de nos membres, le professeur William Mackey de l'Université Laval, dont le champ d'expertise porte précisément sur le thème de ce colloque. Il est le membre de notre Académie qui, plus que tout autre, s'est engagé dans l'organisation de ce colloque.

Je vous souhaite donc la bienvenue, et je suis persuadé que grâce à l'excellence des spécialistes qui, d'un peu partout à travers le monde, ont accepté de répondre à notre invitation, cette rencontre internationale saura vous captiver.






CONFÉRENCE INAUGURALE
de
Pierre Deslongchamps
Université de Sherbrooke
L'ACTIVITÉ SCIENTIFIQUE ET LA LANGUE FRANÇAISE






Quand j'ai reçu cette invitation, au mois d'octobre dernier, juste avant le référendum, à venir prononcer la conférence d'ouverture de ce congrès sur la langue française et la science, j'ai bien failli répondre par la négative à la lettre de M. Godbout, directeur de l'ACFAS. Je me suis d'abord dit : « Mais qu'est ce que je peux bien raconter d'intelligent, d'un tant soit peu original, qui puisse intéresser un groupe de spécialistes de cette question, réunis pendant deux jours pour en discuter d'une manière détaillée et approfondie? » En effet, il faut bien admettre qu'étant professeur-chercheur spécialisé en chimie organique, mes centres d'intérêt sont éloignés du sujet du congrès.

Par la suite, je me suis surpris à penser que si l'on prenait la peine de m'inviter, c'était peut-être parce qu'on aimerait connaître l'opinion franche d'un scientifique qui a connu du succès dans sa carrière professionnelle tout en utilisant le français parlé comme outil principal dans son travail. En effet, il est possible que les spécialistes que vous êtes, désirent connaître les motivations profondes d'un chercheur qui a refusé d'&œlig;uvrer dans de grandes universités anglophones canadiennes ou américaines et préféré travailler en français dans son milieu d'origine.

Évidemment, je réalise que je corresponds à ce type de chercheur. Ma carrière professionnelle a débuté il y a déjà plus de 30 ans, soit en 1965, à l'Université de Montréal. Né au Québec, dans un petit village des Laurentides, de parents francophones, j'ai naturellement fait mes études en français jusqu'à l'obtention de mon B.Sc. en chimie à l'Université de Montréal. Par la suite, j'ai poursuivi mes études en milieu anglophone nord-américain. J'ai d'abord obtenu un Ph.D. en chimie organique à l'Université du Nouveau-Brunswick. Par la suite, j'ai effectué une année d'études postdoctorales à la fameuse Université Harvard à Boston, sous la direction du réputé chimiste R.B. Woodward.

Ce préambule me permet de retourner au début des années 60, alors que le Québec commençait sa Révolution tranquille. Il est à peu près correct de dire que les Québécois francophones qui avaient eu la chance de pouvoir s'instruire, étaient presque tous de fervents nationalistes qui avaient le goût, disait-on, de « bâtir le Québec ». J'étais un de ceux-là, même assez nationaliste pour faire partie, au début de 1960, du mouvement de « La Laurentie » dirigé par feu M. André Barbeault.

Je me rappelle que lorsque j'étudiais en milieu anglophone et que je racontais ma hâte de revenir au Québec, certains me répondaient qu'ils comprenaient mal. Ils me servaient une série de commentaires pas très élogieux sur la qualité relativement médiocre de l'enseignement et de la recherche dans les universités francophones du Québec. Ils se demandaient pourquoi j'y retournais vu que j'avais apparemment de grandes ambitions. Eux ne réalisaient pas que, malgré la véracité d'une partie de leurs propos, ces derniers avaient chez moi pour effet de me stimuler davantage car j'avais hâte de pouvoir mettre la main à la pâte afin de pouvoir participer à la correction de cette situation. À mon avis, vu sous cet angle, cela démontre que le nationalisme peut avoir de bons côtés et qu'il se rapproche beaucoup plus du patriotisme que du racisme.

Lorsque j'ai quitté l'Université Harvard, le professeur Woodward, avec lequel j'avais entretenu une relation privilégiée, m'avait garanti un poste de professeur dans l'une des plus grandes universités américaines à la condition d'accepter de faire une deuxième année d'études postdoctorales dans son laboratoire. Ayant reçu une offre de professeur adjoint à l'Université de Montréal, je lui avais simplement répondu que j'avais le goût de retourner chez moi et de commencer ma carrière de professeur-chercheur.

Après ce préambule, j'examinerai dans le cours de mes propos le sort du français et parfois aussi de l'anglais comme langues scientifiques dans les situations suivantes :

1. d'abord dans l'enseignement de la chimie dans un département d'une université au Québec;

2. ensuite dans les publications, selon trois types de publications :

2.1. les publications scientifiques proprement dites;
2.2. les publications traitant des orientations de la science ou pertinentes au développement de la culture scientifique ou de la culture tout court;
2.3. les publications de vulgarisation scientifique;

3. enfin dans le contexte de la langue parlée au travail.

1. L'enseignement de la chimie dans un département d'université au Québec

En 1967, j'ai déménagé mes pénates de Montréal à Sherbrooke. Depuis, j'ai enseigné à de nombreux étudiants du 1er cycle et j'en ai dirigé plusieurs à la maîtrise et au doctorat. De plus, j'ai accueilli, au cours de ces années, plusieurs chercheurs postdoctoraux venant de divers pays, tels la France, la Suisse, l'Allemagne, l'Angleterre, le Japon et les États-Unis. L'Université de Sherbrooke étant française, les étudiants sont presque tous d'origine francophone et la langue parlée au laboratoire a donc toujours été le français. Par exemple, les cours des cycles supérieurs et les séminaires de recherche se font en français. Par contre, les « postdocts » non francophones ont toujours eu la liberté de faire leurs séminaires en anglais et à ces occasions, les discussions se font très souvent dans les deux langues. Toutefois, il est arrivé souvent que des « postdocts » étrangers soient capables, à la fin de leur stage, de présenter leurs résultats en français. Ils en étaient très fiers.

À Sherbrooke, les rares étudiants d'origine non francophone ont la possibilité d'écrire leurs thèses en anglais. Enfin, le but ultime de tout travail de thèse étant la publication des résultats, il est maintenant possible, à Sherbrooke, de produire des thèses dites « à publications ». Tel que discuté précédemment, la publication des travaux se faisant généralement en anglais, il résulte que ce type de thèse contient les manuscrits des publications rédigées dans cette langue. Cependant, chacun de ces manuscrits de publication est précédé d'un résumé en français qui clarifie la pertinence des travaux effectués. De plus, l'introduction du sujet de la thèse ainsi que la conclusion générale sont écrites en français. L'intérêt d'une telle approche provient du fait qu'elle évite la retraduction des thèses du français à l'anglais pour les publications, et les étudiants doivent mettre la main à la pâte pour la rédaction de ces dernières.

2. Le français comme langue scientifique dans trois types de publications

2.1. Les publications scientifiques proprement dites

Au cours de ma carrière, j'ai écrit plus de 160 articles en plus d'un livre de niveaux 2e et 3e cycles. À quelques exceptions près, et à part certains articles de revue, tous ces articles ont été rédigés en anglais.

Il existe environ 25 revues scientifiques permettant au chimiste organicien de publier ses résultats. Plusieurs de ces revues sont dites « nationales », comme le Journal canadien de chimie, mieux connu sous le nom de Canadian Journal of Chemistry, tandis que d'autres se veulent plutôt de type international tel le Tetrahedron. Il y aussi évidemment le J.A.C.S. (journal de la Société américaine de chimie) qui, grâce à son prestige et à son origine, est d'envergure internationale. D'ailleurs, les jeunes chimistes du monde entier rêvent tous de publier dans ce journal. La visibilité, de nos jours, c'est très important!

Autrefois, plusieurs revues nationales présentaient les travaux de recherche dans la langue du pays, surtout lorsque cette dernière avait un statut international comme le français et l'allemand. Aujourd'hui, plus de 85 % des publications sont rédigées en anglais et cela comprend les revues nationales françaises et allemandes.

Il faut donc admettre que la mondialisation sur le plan de la recherche en chimie est présentement une réalité et que cela vient du fait que les chimistes du monde entier ont compris qu'il était impératif de pouvoir disposer d'un outil de communication unique pour la publication de la recherche fondamentale et appliquée. Il faut bien dire que les chimistes ont, depuis longtemps, pris l'habitude de communiquer entre eux leurs résultats selon des normes communes. L'Union internationale de chimie pure et appliquée existe depuis belle lurette... S'ils inventent un nouvel appareil leur permettant d'étudier les molécules sous un nouvel aspect, les chimistes s'entendent très rapidement sur un système unique de présentation des données. À titre d'exemple, il y avait, au début de l'utilisation de la technique de résonance magnétique nucléaire, deux manières de rapporter les résultats. Les chimistes se sont vite ravisés pour ne conserver qu'un des deux systèmes.

Ils sont donc habitués à communiquer entre eux selon des normes précises. Je crois que c'est dans ce même esprit qu'ils en sont arrivés à choisir une langue technique écrite commune. Pour toutes sortes de raisons que je ne tiens pas à élaborer, celle qui a été sélectionnée est la langue anglaise. Comme on le sait, c'est aussi la langue parlée lors des congrès internationaux, quel que soit l'endroit sur cette planète. De plus, on utilise essentiellement l'anglais dans les congrès nationaux lorsque le pays a plus d'une langue nationale. C'est le cas du Canada et de la Suisse. Notez que dans ce dernier pays où il y a trois langues nationales, l'allemand, le français et l'italien, l'utilisation de l'anglais a l'avantage politique de constituer un terrain neutre.

Tous les chimistes du monde entier aimeraient pouvoir publier dans leur langue maternelle mais ils réalisent que l'on ne peut pas passer à côté du fait qu'il est essentiel d'avoir une langue commune à tous. D'ailleurs, on pourrait penser que si les chimistes disposaient de logiciels de traduction, ils pourraient écrire leurs manuscrits dans leur langue maternelle et les traduire par la suite avec l'aide de l'ordinateur. Cependant, comme chaque discipline a son langage spécifique, je doute que l'on puisse produire, dans un proche avenir, des logiciels adéquats pour chaque domaine de recherche et applicables à plusieurs langues nationales.

Évidemment, si cela existait, les scientifiques pourraient utiliser leur langue pour les publications. Mais ils y gagneraient peu au bout du compte, car ils auront toujours besoin de se rencontrer pour discuter entre eux.

À mon humble avis, il faut accepter l'évidence du besoin d'une langue technique commune qui puisse être utilisée dans les échanges internationaux, que ce soit dans le domaine scientifique, celui des affaires ou autres. Nous en sommes rendus à la nécessité pour chaque personne le moindrement instruite et qui a des besoins de communication sur le plan international de posséder un minimum d'anglais. Cela veut dire que ceux qui possèdent une autre langue nationale devraient être bilingues, du moins en partie.

On peut ne pas être d'accord mais il est clair que les chimistes et les scientifiques, d'une façon générale, vont continuer dans cette direction à court et à moyen terme. Cependant et cela étant dit, on est quand même en droit de se poser quelques questions. Par cette façon de faire, y a-t-il un danger réel de disparition ou tout au moins de marginalisation des langues nationales et qu'arrivera-t-il aux cultures qui y sont rattachées?

Dans le passé, il y a eu de nombreuses langues et cultures qui sont disparues de cette planète, victimes de divers harcèlements parfois très violents qu'on arrivait cependant à justifier par des buts très nobles comme la gloire d'un dieu, d'une race ou d'un pays. Si le passé est garant de l'avenir, on peut donc se demander s'il y a danger de marginalisation de langues telles que le français, résultat cette fois ci d'un harcèlement peut-être plus subtil, justifié par des besoins de mondialisation de marché, qu'on pourrait peut-être définir comme la nouvelle religion pour laquelle certains sont prêts à tout sacrifier.

Autant vous dire que j'ai horreur de cette nouvelle religion pour laquelle le phénomène très actuel de la mondialisation est réduit à certains aspects économiques. Pourtant, il y a tellement de facettes différentes à la vie si on l'analyse un tant soit peu. Cette dernière est en effet d'une complexité qui dépasse l'entendement et c'est cela qui en fait son extraordinaire richesse. On disait autrefois : « L'homme ne vit pas que de pain mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu. » C'est encore vrai, et j'aime modifier cette vieille maxime de la façon suivante : « L'homme ne vit pas que de pain mais de toute parole correspondant à la Vérité. »,

Il m'apparaît évident que les peuples naïfs qui ne se soucient guère de leur langue seront appelés à disparaître comme entité culturelle car c'est d'abord par la langue qu'un peuple exprime sa propre culture. Donc, seuls les peuples qui réalisent présentement pleinement le danger seront en mesure de s'organiser en conséquence en vue de la préservation et de l'épanouissement de leur langue et de leur culture.

Que peut-on faire alors? Évidemment, on peut prendre des mesures concernant l'éducation des jeunes pour faire en sorte qu'ils puissent mieux réaliser par eux-mêmes l'importance de la relation langue-culture, tout en leur expliquant que cela n'empêche pas un apprentissage de l'anglais ou de toute autre langue car la communication entre divers peuples est aujourd'hui devenue une réalité qui n'est plus réservée à une élite restreinte. Cependant n'entreprendre que l'éducation des jeunes, c'est à mon avis refuser de faire face à la réalité tout en se donnant bonne conscience. Que peut-on donc faire aujourd'hui?

Considérons encore les publications. Personnellement, je crois que les publications de nature très pointues, de très hautes spécialisations, qui ne sont lues et comprises que par les spécialistes de cette discipline, doivent être publiées en utilisant une langue technique commune qui, pour le moment, est à peu près partout l'anglais.

2.2. Les publications de culture scientifique et de culture

Il y a, à mon avis, d'autres types de publications que l'on devrait valoriser et qui pourraient être publiées uniquement en français. On sait que tout bouge très rapidement sur cette terre et la science est une des principales responsables de ce tourbillon. Elle est aussi elle-même prise à ce jeu. Il y a des domaines très pointus qui ont connu leurs heures de gloire. D'autres sont en émergence pendant qu'il y en a qui demeurent toujours d'actualité. De nouvelles techniques se développent. Des disciplines se fusionnent permettant des déblocages inattendus. La physique envahit la chimie pendant que cette dernière envahit la biologie, ce qui a pour résultat de bouleverser les sciences médicales ainsi que l'industrie basée sur la haute technologie.

Comme la science déborde maintenant largement son propre champ d'activité, le scientifique a maintenant plus que jamais deux missions : rapporter ses résultats de recherche très pointus et participer au développement scientifique de sa propre communauté par une transmission appropriée des connaissances acquises. S'il y a restructuration du savoir, il est important que cela soit transmis correctement. Pour cela, il faut pouvoir lire des articles de synthèse sur les nouveaux développements qui soient écrits d'une manière compréhensible pour un public général. Présentement, les chercheurs se laissent convaincre assez facilement d'écrire des articles de revue résumant leurs travaux ou ceux de leur spécialité très pointue, mais rare sont ceux qui acceptent la rédaction d'articles de nature plus générale. On les dit trop préoccupés par leurs travaux. Pourtant, je crois qu'ils vont devoir aller plus loin, jusqu'à écrire des articles d'opinions de façon qu'ils puissent participer ouvertement au débat de société qui est présentement nécessaire. On dit qu'ils détestent la controverse. C'est peut-être parce qu'ils dépendent et de leurs pairs et des gouvernements pour les subventions de recherche qu'ils n'osent pas trop franchir la barrière du « politiquement correct ». Cependant, vu que les subventions gouvernementales deviennent de plus en plus rares, il semble évident qu'il y aura de toute façon une restructuration majeure du financement de la recherche. Les chercheurs vont devoir de plus en plus exprimer leur opinion sur la science, mais aussi sur la façon de la faire, de la financer ainsi que sur l'impact socio-économique qu'elle peut représenter. Les chercheurs en auront aussi à dire sur ce fameux transfert des connaissances du fondamental vers l'appliqué, dont le but est la création d'entreprises produisant des biens de consommation dits de valeur ajoutée.

En d'autres mots, il est temps que les chercheurs se réveillent et commencent à exprimer ce qu'ils pensent pour ainsi participer pleinement au développement de leur propre communauté culturelle. Ici, le choix de la langue ne se pose pas. De plus, pour décrire, analyser, comparer, critiquer, prendre position ou même philosopher, il est clair qu'il n'y a rien de tel que sa langue maternelle pour le faire aisément. On peut même y prendre plaisir.

Ce genre d'échange d'opinions ne devrait pas être restreint à une communauté particulière mais plutôt s'étendre à toute la francophonie. Pour cela, les scientifiques francophones des différents pays devraient d'abord avoir l'occasion de se rencontrer un peu plus souvent et de voir par la suite, selon les disciplines, s'il n'y aurait pas des véhicules de communication déjà existants. Serait-il approprié de démarrer des symposiums entre scientifiques des pays francophones? Pourquoi pas? L'ACFAS, ici, pourrait peut-être démarrer ce genre de rencontres dans certaines disciplines. Je verrais bien, moi, une rencontre tous les deux ans entre chimistes organiciens belges, québécois, français et suisses, par exemple, discutant de sujets pointus scientifiques ou autres.

2.3. Les publications de bonne vulgarisation

La publication en français d'articles de revue pouvant même traiter de sujets pointus et vulgarisés pourrait aussi devenir attrayante pour les chercheurs, pourvu que ces articles puissent atteindre un public qui dépasse les frontières nationales, voire tous les spécialistes d'une discipline donnée à l'intérieur de la francophonie. Dans ce cas, il faudrait trouver ou inventer le médium de communication approprié.

J'ai récemment découvert l'Actualité chimique de la Société française de chimie. C'est une excellente revue traitant de sujets variés et intéressants. Curieusement, la revue canadienne équivalente porte le même titre : Actualité chimique canadienne. Je crois que les deux revues auraient avantage à s'échanger des articles. Cela pourrait se faire aussi avec la revue de l'Ordre des chimistes ou l'Interface de l'ACFAS!

Un ancien président de la Société française de chimie, M. Jean Baptiste Donnet, a d'ailleurs signé la page éditoriale, en mai 1995, de l'Actualité chimique. Son article est intitulé « L'abandon de notre langue : risque pour la communauté des chimistes ». En voici un extrait :

La chimie n'est pas seulement une discipline académique pour laquelle l'uniformité de langue, c'est-à-dire l'anglais, est mondiale. En fait, c'est aussi une technologie, carrefour de nombreuses autres disciplines fondamentales et appliquées, domaines dans lesquels la prééminence de la langue anglaise est souvent moins bien établie qu'en chimie (ex. : mathématiques, mécanique, etc.). La chimie est aussi un secteur économique mettant en jeu des éléments humains, sociaux, juridiques et culturels pour lesquels le choix de la langue est d'une importance déterminante et il y aurait un risque grave à abandonner la pratique de notre langue.

3. Le français, langue scientifique parlée au travail

J'aimerais, en terminant, aborder le sujet de la langue parlée au travail. J'ai déjà expliqué ce qui se passe dans mon propre laboratoire où le français est la langue d'usage pour les cours des cycles supérieurs et les séminaires de recherche des étudiants.

En est-il de même pour ce qui est des études supérieures dans les universités francophones du Québec? Les cours des cycles supérieurs se donnent-ils généralement en français dans les universités francophones? Cette langue est-elle toujours privilégiée lors des séminaires de recherche des étudiants? Si ce n'est pas la coutume dans certains laboratoires, je crois que c'est la responsabilité des autorités universitaires de veiller à ce que ce genre de situation soit corrigée, quelle que soit la notoriété du laboratoire ou du directeur de recherche en question.

On peut maintenant examiner de plus près la situation de la langue française dans les laboratoires gouvernementaux et industriels privés. J'ose espérer que la langue française est au même niveau que l'anglais dans les laboratoires du gouvernement du Québec. En est-il de même pour les laboratoires fédéraux et ceux de l'industrie?

Le français étant la langue de la majorité des Québécois, il me semble normal qu'il devrait être sur un pied d'égalité avec l'anglais. Ce n'est pas le cas présentement dans les laboratoires fédéraux et dans l'industrie privée. Les Québécois non francophones n'utilisent présentement, essentiellement, que l'anglais. Cela vient du fait que lorsqu'il y a communication plus ou moins officielle à l'intérieur de ces milieux, la règle actuelle est celle de l'anglais.

Je sais qu'il y a eu progrès au cours des dernières années. Le français devient de plus en plus l'une des deux langues parlées au travail. Je crois cependant qu'il est temps de compléter ce cheminement. À mon avis, le temps est venu pour les dirigeants des institutions fédérales et privées du Québec de promouvoir le principe d'un usage équivalent de l'anglais et du français pour les communications orales. Ce n'est pas seulement une question de respect vis-à-vis de la communauté francophone et de sa culture, c'est un droit qu'elle possède. Après tout, elle est majoritaire au Québec. Elle se sentirait plus en sécurité culturellement et pourrait commencer à se sentir partie intégrante importante dans ce pays, ce qui n'a jamais été complètement le cas jusqu'à présent.

En même temps, la nécessité étant la mère de l'invention, cela permettrait aux autres communautés culturelles de réaliser la nécessité de parler le français pour fonctionner normalement et cela aurait pour effet de favoriser l'intégration des immigrants à la culture québécoise. D'ailleurs, il me semble qu'un Québécois, quelles que soient ses origines, devrait être en mesure de s'exprimer en français. On a tous des devoirs d'être de bons citoyens dans un pays.

La culture française nord-américaine constitue un des éléments les plus dynamiques du Canada. Ses nombreuses réalisations dépassent largement ses frontières. Elle a, à mon avis, gagné son droit existentiel en contribuant d'une manière très positive à l'avancement de l'humanité. Pourquoi ne pourrait-elle pas vivre dans des conditions normales pour assurer son développement futur? Nous avons d'ailleurs, au Québec, l'avantage de vivre une expérience assez particulière qui pourrait peut-être servir de référence à d'autres. N'étant pas souverains, nous nous dirigeons vers une sorte de souveraineté-association qui reste à être précisée, tout en étant entourés d'une mer anglophone nord-américaine. Nous avons comme défi de trouver les moyens essentiels pour continuer de nous développer dans ce contexte. Si nous réussissons ce projet, à mon avis fascinant, il pourra aussi servir d'exemple. Pourquoi pas! Les pays de la Communauté européenne seront peut-être appelés à vivre à l'avenir une situation analogue, quoique plus complexe étant donné le plus grand nombre d'États nationaux en cause.

Voilà les quelques propos que j'ai rassemblés pour vous en ce début de congrès. Puissent-ils être stimulants et engendrer une certaine créativité dans votre recherche. En échange de l'estime que vous m'avez manifestée par votre bienveillante attention, je vous souhaite un excellent congrès.






CONFÉRENCE INAUGURALE
de
Henriette Walter
École pratique des Hautes Études, Paris,
Université de Haute-Bretagne
L'ÉVOLUTION DES LANGUES DE LA COMMUNAUTÉ SCIENTIFIQUE






Nous sommes, depuis la fin du XVIIIe siècle, si habitués en Occident à acquérir des connaissances scientifiques dans nos propres langues, que nous avons du mal à imaginer qu'au début du XVIIe siècle, l'astronome allemand Johannes Kepler avait énoncé, non pas en allemand mais en latin, les lois régissant les mouvements des planètes autour du soleil. C'est aussi en latin, et non pas en suédois, que s'était exprimé le naturaliste suédois Carl von Linné au cours du siècle suivant.

Jusque-là, et depuis des siècles, le latin avait en effet été le véhicule incontesté de la science et parler latin était devenu synonyme d'être savant. Mais il nous faut remonter très au-delà de la naissance du latin et retrouver les débuts de la science avant même de nous interroger sur la langue dans laquelle elle était dispensée. (cf. Annexe I : « Chronologie approximative des langues de la science »)

La science au IIIe millénaire avant notre ère

Les plus anciens documents permettant d'acquérir des informations sur les sciences coïncident évidemment avec les premiers textes écrits, c'est-à-dire avec les inscriptions de Sumer, de Babylone et de l'Égypte, il y a environ cinq mille ans.

Le sumérien est la plus vieille langue écrite de l'humanité et ne ressemble à aucune de ses voisines. Elle a servi de langue savante pendant des siècles, un peu comme le latin le fera beaucoup plus tard en Occident. Les Sumériens écrivaient avec des calames sur des tablettes d'argile qu'ils faisaient ensuite sécher au soleil : il en résultait des signes en forme de coins, d'où le nom de leur écriture, l'écriture cunéiforme. Les seuls documents dont on peut disposer sont religieux, juridiques, médicaux, astronomiques ou mathématiques. Ajoutons que la seule discipline un peu scientifique était alors l'astronomie, car les savants étaient à cette époque essentiellement préoccupés par l'énigme de l'Univers, qu'ils tentaient de résoudre par des considérations mathématiques. Il s'agissait d'ailleurs souvent, à l'origine, plutôt d'astrologie que d'astronomie scientifique.

Face au sumérien, langue asianique, les langues de Babylone et de l'Égypte ancienne appartenaient à la famille des langues chamito-sémitiques, dont font aussi partie l'hébreu et l'arabe, qui, plus tard, seront aussi, chacune à sa façon, des langues de type universel.

Après la prise de Babylone, au milieu du IIe millénaire av. J.-C., c'est l'akkadien, une autre langue sémitique, qui va dominer toute la Mésopotamie. Les textes akkadiens sont le plus souvent des textes juridiques ou des démonstrations mathématiques2 et c'est en particulier en akkadien que sera rédigé, vers -1700, le code d'Hammourabi, dont les 3 500 lignes figurent sur une stèle conservée au Musée du Louvre à Paris.

L'égyptien ancien, écrit en hiéroglyphes, a laissé également des textes religieux, mathématiques et médicaux, par exemple la technique de l'embaumement3 ou le calcul de la surface d'un triangle (dans le manuscrit dit de Rhind).4

Mais, pendant le demi-millénaire précédant l'ère chrétienne, c'est une autre langue, indo-européenne cette fois, qui sera le véhicule de la science : le grec, langue des nouveaux colonisateurs de la Méditerranée.

Le grec, langue de la science

En effet, ces premières connaissances de type scientifique, qui avaient été acquises auprès des mages babyloniens et des prêtres d'Égypte, c'est grâce au génie grec qu'elles allaient s'épanouir.

Vers 600 avant notre ère, la Grèce, rappelons-le, s'étendait des rives de l'Asie Mineure jusqu'en Italie du Sud et en Sicile, et les Grecs étaient des commerçants entreprenants et voyageurs qui rapportaient d'Orient, non seulement des bois précieux, des étoffes chatoyantes et des épices odorantes, mais aussi de nouveaux modes de vie et un nouveau savoir. Ils allaient mettre à profit les connaissances acquises au contact des peuples qu'ils avaient soumis, mais en les dépouillant de leur fondement magique et en développant la recherche de la connaissance désintéressée.

C'est en tonie, et en particulier à Milet vers -650 que l'on trouve la première école philosophique, avec Thalès, dont les méthodes ouvrent la voie à une vision positive et rationnelle de l'univers. Plus tard, vers le milieu du VIe siècle av. J.-C., les pythagoriciens fonderont dans le sud de l'Italie, à Crotone, une nouvelle école tentant d'expliquer l'univers par l'arithmétique. Un peu plus tard, les Grecs mettront au point la table de multiplication, celle-là même que les enfants apprennent encore de nos jours, et opéreront le rattachement de l'arithmétique à la géométrie. De grandes discussions naîtront au sujet des nombres irrationnels et aussi à l'occasion de problèmes qui se révéleront parfois insolubles, comme celui de la quadrature du cercle (comment construire un carré ayant la même surface qu'un cercle donné).

C'est encore en Grèce, au IVe siècle av. J.-C., que se précise, pour la première fois peut-être, la nécessité de s'appuyer sur l'expérience et de se soumettre à la rigueur du raisonnement. Mais à cette époque une certaine prédominance est accordée à ce dernier. Si Hippocrate, père de la médecine, est le premier à préconiser l'observation minutieuse de tout le corps, ainsi que celle des crachats, des urines, etc., à la même époque, Platon et son Académie, tout en réservant une place de choix à la science, repoussent observations et expériences et se fondent uniquement sur le raisonnement.

Élève de Platon, Aristote créera de son côté une école rivale, le Lycée, où la science commence à se séparer de la philosophie. Aristote voulait faire de son Lycée une véritable université, c'est-à-dire y enseigner « tout », et son &œlig;uvre correspond effectivement à une sorte d'encyclopédie allant de la logique pure à la zoologie, en passant par la physique, l'astronomie et la métrologie ou science de la mesure. Mais Aristote nie encore la nécessité des expériences, qu'il ne mettra en &œlig;uvre qu'à la fin de sa vie, dans ses livres d'histoire naturelle. À cette époque (IVe siècle av. J.-C.), Alexandrie, colonie grecque, était devenue la capitale de la science et possédait une bibliothèque de 600 000 volumes. C'est alors que s'accentue la séparation entre la science et la philosophie.

Le IIIe siècle av. J.-C. marque une date particulièrement importante, car c'est l'époque où Euclide fait connaître son traité de géométrie, les Éléments, qui a été, après la Bible, le livre le plus répandu dans le monde savant de l'Antiquité. Il avait en effet eu le mérite de réussir à systématiser de façon magistrale toute la science de son temps.

Mais Euclide était surtout un théoricien, tandis qu'un demi-siècle plus tard, Archimède sera un remarquable innovateur. On le considère souvent comme le plus grand génie de l'Antiquité : grand mathématicien et géomètre intuitif, en avance de 2000 ans sur son époque5, il était également un physicien exceptionnel, dont la théorie sur l'équilibre des corps reste un modèle. Il était aussi un grand original et la légende raconte qu'il était sorti de son bain et avait parcouru tout nu les rues de Syracuse en criant eurêka « j'ai trouvé ». Il avait découvert ce que nous appelons encore aujourd'hui le principe d'Archimède : « tout corps plongé dans un liquide reçoit, de bas en haut, une poussée verticale égale au poids du liquide déplacé, etc. »

Tous ces savants, c'était en grec qu'ils avaient transmis leurs connaissances et, pendant plus d'un demi-millénaire, le grec avait donc été le véhicule essentiel de la science.

Les savants arabes

Malheureusement, la science devait connaître une éclipse à l'époque de l'Empire romain, dont les élites étaient plus intéressées par la technique et par les conquêtes que par l'avancement des connaissances théoriques, et les invasions qui ont suivi son effondrement n'ont pas favorisé les recherches scientifiques.

Il faut en fait attendre le VIIIe siècle ap.J.-C. pour que se produise un renouveau avec les Arabes, qui avaient occupé toute la Méditerranée méridionale et qui avaient commencé en 711 à envahir l'Espagne, d'où ils seront chassés en 1492.

Déjà sous le règne de Harun-al-Rachid (fin du VIIIe siècle) avait été publiée la première traduction des Éléments d'Euclide, mais à partir d'une version syriaque6 et le calife Al-Mansour avait encouragé la traduction en arabe de tous les textes grecs. Il avait en particulier obtenu de l'empereur byzantin une version grecque des Éléments d'Euclide. Un peu plus tard, le calife Al-Mamoun (IXe siècle) avait été jusqu'à exiger de l'empereur d'Orient, qu'il venait de vaincre, qu'il lui remette un exemplaire de tous les livres grecs en sa possession. La première traduction en arabe des Éléments d'Euclide, à partir cette fois du texte grec, date de 813 et celle de l'Almageste de Ptolémée, de 827.

La façon dont nous sont parvenues toutes ces traductions de textes grecs ressemblent souvent à des aventures romanesques. Par exemple, la traduction du grec en latin de l'Almageste de Ptolémée, faite par Boèce au VIe siècle, a été perdue et nous n'en avons connaissance aujourd'hui que grâce à une traduction arabe de l'original grec, faite à Bagdad au IXe siècle, qui fut elle-même retraduite en latin au XIIIe siècle7.

Mais les Arabes n'ont pas été uniquement les introducteurs de la science grecque en Occident. Ils ont aussi été de grands savants. Citons par exemple Albucasis8 au Xe et Avicenne au XIe siècle, qui étaient des médecins de grande réputation. Averroès (1120-1198), de son côté, avait fait connaître Aristote aux peuples chrétiens. À la même époque, le philosophe et médecin juif Maïmonide avait écrit 18 traités de médecine, dont trois seulement nous sont parvenus.

Du grec à l'arabe et au latin

Dès le XIe siècle, l'Espagne arabe était devenue un centre culturel qui attirait les savants de toute l'Europe, à Séville, à Tolède ou à Cordoue, où l'on enseignait tout l'héritage des penseurs grecs dans des traductions arabes, qui seront à leur tour traduites en latin. Les traductions étaient surtout l'&œlig;uvre de lettrés juifs car les chrétiens ne connaissaient généralement pas l'arabe. Parmi les traducteurs les plus importants, il faut citer Gérard de Crémone, qui, à partir des versions arabes, traduisit plus de 80 ouvrages grecs, parmi lesquels les Éléments d'Euclide et l'Almageste de Ptolémée, ainsi qu'Adélard de Bath, un savant anglais qui, lui aussi, avait traduit les Éléments d'Euclide et l'Arithmétique du mathématicien et astronome persan Al- Khwarizmi au XIIe siècle. (C'est du nom de ce dernier que vient le terme algorithme et du nom de son livre Al-Jabr wa el-muqabala, le terme algèbre.)

Un autre centre de diffusion s'était développé au XIIIe siècle, sous l'impulsion de Frédéric II de Hohenstaufen en Sicile, où la médecine et la science arabes tenaient une place de premier rang.

Du latin aux langues nationales

À l'époque de la Renaissance, après avoir été connus par l'intermédiaire de l'arabe et du latin, les textes grecs referont surface et l'on étudiera alors le grec avec passion pour pouvoir lire les philosophes dans le texte. En outre, tandis que le latin continue d'être la langue prédominante de la science, certains s'enhardissent à cette époque jusqu'à écrire des ouvrages scientifiques dans leurs langues nationales.

Le XVIe siècle marque un grand tournant en France, avec Ambroise Paré qui donnera, au Collège de France tout nouvellement créé, ses cours de médecine en français. Au XVIIe siècle, c'est en anglais que Francis Bacon écrira De la dignité et des progrès des sciences, et en italien que Galilée rédigera ses Dialogues de physique (1638). Toutefois, ce dernier préférera écrire en latin son Sidereus nuntius « Le messager du ciel ». Et si Descartes écrit en français le Discours de la méthode (1637), c'est, dit-il, « pour que tout le monde comprenne, depuis les plus subtils jusqu'aux femmes ». Mais, quatre ans plus tard, c'est en latin qu'il publiera ses Méditations. De même, Fermat, dont la langue est le français, publie en latin ses ouvrages de mathématiques10.

Le français, langue de la science

La presse scientifique naît dans la première moitié du XVIIe siècle : en 1631 la Gazette de France est créée par Théophraste Renaudot, bientôt suivie en 1665 par le Journal des savants. L'idée est reprise en Italie, en Suisse et en Hollande, où la plupart des périodiques sont rédigés en français et, pendant près d'un siècle, le français restera la langue scientifique, au même titre que le latin11. À l'Académie de Berlin, par exemple, qui avait été créée en 1744, les Mémoires étaient rédigés en français, et les écrits de Leibniz, cartésien convaincu, étaient présentés en français.

Le français restera donc à l'honneur au siècle des lumières, où la science devient à la mode et pénètre dans les salons. L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, terminée vers 1773, remportera un énorme succès aussi bien en France qu'à l'étranger. Un des plus brillants foyers philosophiques en Europe était Berlin, où Frédéric II de Prusse attirait les plus grands esprits du temps, surtout des Français, parmi lesquels Voltaire. Ce même engouement pour le français, on le retrouve en Russie, où l'impératrice Catherine pouvait converser et correspondre en français avec les beaux esprits de l'époque : Voltaire, d'Alembert ou Diderot.

Pourtant, la langue latine n'avait pas encore perdu tous ses droits, et le Suédois Linné avait publié en latin son Systema naturae (1735, 10e éd. 1758), qui est encore regardé de nos jours comme l'ouvrage de base des sciences naturelles. Mais en France, le Genera plantarum d'Antoine-Laurent Jussieu sera en 1789 le dernier livre scientifique écrit en latin par un savant français car Buffon (1749-1804) publiera son Histoire naturelle en français12.

À la fin du XVIIIe siècle, alors que l'usage du latin décline, la langue française est prédominante, mais après 1815, l'influence française va s'effondrer. L'ère de l'anglais va commencer.

L'émergence et l'hégémonie de l'anglais

On a vu que l'anglais avait déjà fait une apparition un peu timide au XVIIe siècle avec Francis Bacon, mais Newton écrit encore en latin une partie de son &œlig;uvre et c'est aussi le cas, un peu plus tard, de Edmund Halley, l'astronome qui a précisé la période de révolution de la comète à laquelle son nom est resté attaché. Mais, dès le XVIIIe siècle et surtout au XIXe siècle, en raison de l'avancée spectaculaire des savants américains, l'anglais va renforcer sa position, non seulement dans son pays d'origine et aux États-Unis mais aussi dans l'ensemble du monde scientifique. Pour se tenir au courant des derniers progrès de la science, il a fallu apprendre à lire l'anglais, puis à l'écrire et enfin à le parler afin de pouvoir communiquer ses propres découvertes à une communauté désormais dominée par les équipes scientifiques d'outre-Atlantique.

L'anglais, langue de la science au XXe siècle?

Personne ne songerait à le nier, mais avant d'exclure les autres langues du monde de la science, il nous faut examiner de plus près les composantes linguistiques des nomenclatures d'un certain nombre de domaines, ceux, par exemple, de la botanique, de la zoologie, de la cosmétologie, de la physique ou de la chimie. Il faudra aussi effectuer une analyse du vocabulaire anglais dans des domaines où il est prépondérant, comme celui de l'informatique.

Les composantes linguistiques du langage des sciences

S'il est vrai que la communication entre savants tend à se faire de plus en plus en anglais, encore faut-il distinguer entre la langue dans laquelle les faits scientifiques sont exposés et les éléments constitutifs de chacune des sciences, c'est-à-dire le vocabulaire de base à partir duquel tous les spécialistes d'une même science peuvent se comprendre. Or, ce qui apparaît très nettement dès que l'on examine la nomenclature de base d'un certain nombre de disciplines scientifiques, c'est l'omniprésence des langues qui ont régulièrement été les langues de la science depuis plus de deux millénaires : le grec et surtout le latin.

Pérennité du latin : botanique, zoologie et cosmétologie

Les cas les plus représentatifs sont ceux de la botanique et de la zoologie, dont les classifications, faites par Linné13 au XVIIIe siècle, reposaient sur des termes latins et qui se sont maintenues en latin jusqu'en cette fin du XXe siècle.

Plus remarquable encore paraît être la situation actuelle de la cosmétologie, qui vient de prendre un tournant inattendu. Très liée à la botanique, elle connaît, depuis juillet 1995, dans ses laboratoires de recherche, la possibilité d'utiliser une nouvelle nomenclature ou INCI (International Nomenclature Cosmetic Ingredients) pour indiquer la composition des produits mis en vente dans tous les pays de l'Union européenne : une sorte de latin y refait surface de façon spectaculaire et supplante l'ancien nom anglais. En voici quelques exemples, tirés d'une liste de plus de 600 éléments, où le terme anglais est remplacé par un terme latin (cf. Annexe Il : « List of "trivial" INCI names ») :

anglais latin
beeswaX CERA ALBA
water AQUA
milk LAC
fish extract PISCES
egg OVUM
shark liver oil SQUALI IECUR
tar oil PIX
sea salt MARIS SAL
vinegar ACETUM
oyster shell extract OSTREA
silk worm extract BOMBYX
apple extract PYRUS MALUS
artichoke extract CYNARA SCOLYNUS
black current extract RIBES NIGRUM
lime extract CITRUS AURANTIFOLIA


Les éléments et les symboles chimiques

De son côté, la chimie, dégagée de l'alchimie depuis la fin du XVIIIe siècle, a mis au point une nomenclature devenue internationale à la suite des travaux de Lavoisier et de Guyton de Morveau. L'examen des 105 noms d'éléments chimiques (cf. Annexe IIl A : « Liste des éléments chimiques ») fait apparaître des termes grecs ou latins pour la moitié d'entre eux, l'autre moitié se partageant entre des noms auxquels on ajoute le plus souvent la terminaison latine -ium, soit à partir de toponymes (berkelium sur Berkeley, ytterbium sur Ytterby), soit à partir des noms de personnages imaginaires ou réels (prométhéum sur Prométhée, gadolinium sur le nom du chimiste finlandais Gadolin, einsteinium, sur celui de Einstein), etc.

Les symboles internationaux, comme N, Na, K, Hg, Sb, Sn, perpétuent souvent l'ancien nom grec ou latin, ce qui permet de dissiper le mystère de N pour l'azote (du grec nitron « nitre, salpêtre »), de Na pour le sodium (latin natrium), de K pour le potassium (latin kalium), de Hg pour le mercure (latin hydrargyrum « argent liquide »), de Sb pour l'antimoine (latin stibium) ou de Sn pour l'étain (latin stannum). De plus, si le tungstène a pour symbole W, c'est pour rappeler que ce métal a été découvert par le Suédois Wolfram.

Comme on le voit dans les exemples ci-dessus, seul le symbole de l'élément est international, mais chaque pays maintient l'ancienne dénomination nationale : pour l'or, le symbole est Au pour les savants de tous les pays, mais nous continuons bien entendu à dire or en français, plata en espagnol ou gold en anglais. De même, si Fe apparaît à un Français ou à un Italien comme un symbole tout à fait logique pour désigner le fer, les Allemands conservent l'appellation Eisen et les Anglo-Saxons, iron. (cf. Annexe IIl B : « The Chemical Elements »)

Les noms des unités dans les sciences physiques

Dans les sciences physiques, la communauté scientifique s'est mise d'accord sur une quinzaine de préfixes internationaux pour désigner les multiples et les sous multiples de chaque unité de mesure, qui sont en majorité formés à partir du grec : exa-, peta-, téra-, giga-, méga-, kilo-, hecto-, déca-, micro-, nano-. Trois préfixes viennent du latin : déci-, centi- et milli-, deux du danois : femto- et atto-, et un de l'espagnol : pico-.

Quant aux unités, qu'elles soient des unités géométriques, mécaniques, thermiques, électriques, optiques ou des unités de masse, de temps, de radioactivité, de quantité de matière ou d'information, leur appellation repose, avec des variantes de graphie et de prononciation d'un pays à l'autre :

soit sur le grec : gramme, mètre, bar, thermie, dioptrie, atmosphère;
soit sur le latin : heure, minute, seconde, calorie, radian, candela, lux, lumen, mole, octet;
soit, plus généralement, sur les noms de grands savants qu'on a voulu honorer pour leurs travaux : newton, joule, watt, pascal, ampère, ohm, siemens, coulomb, henry, tesla, weber, kelvin, celsius, hertz, gray, becquerel et sievert, mais aussi volt (pour Volta) et farad (pour Faraday)
(Annexe IV : « Liste des unités utilisées dans les sciences physiques »).

L'informatique : un domaine envahi par l'anglais

Enfin, il faut porter une attention toute particulière au vocabulaire de l'informatique car c'est celui dans lequel l'anglais a incontestablement réussi la plus grande percée.

Le dernier Dictionnaire de l'informatique paru chez Larousse14 en 1995 cite et explique plus de 1 000 termes français concernant l'informatique, mais les auteurs prennent toujours la précaution d'indiquer, à la suite de chaque entrée, la forme anglaise correspondante. Les Cahiers de l'Office de la langue française du Québec ont le même souci de donner des informations sur les formes anglaises des termes qu'ils expliquent. Les entrées de ces petits ouvrages y sont même classées par ordre alphabétique des termes anglais; c'est dire le rôle directeur que joue l'anglais dans ce domaine.

Une analyse de deux brochures des Cahiers de l'Office de la langue française du Québec15 et d'un dictionnaire français de l'informatique et des sciences16 (Cf. Annexe V) fait ressortir, dans l'ensemble des 490 termes glosés dans ces trois ouvrages, la très forte proportion du vocabulaire de base latine, le plus souvent passé en anglais par l'intermédiaire du français, comme transfer, computer, code, test, index ou information : sur 392 mots d'origine latine, il y en a

211 venus du français,
140 venus du latin,
36 venus soit du français, soit directement du latin.

En tenant compte de cinq mots venus de l'italien, on recense donc en tout 392 mots d'origine latine sur un total de 490, soit 80 %.

Le vocabulaire d'origine germanique vient en deuxième position, avec 71 termes (14,5 %), comme par exemple network, software, hardware, ou chip card.

Les emprunts directs au grec sont assez faiblement représentés, avec 18 termes (3,5 %) comme electronics, thermodynamics, telematics, analysis ou encryption. Ce dernier terme est d'ailleurs concurrencé par son synonyme encipherment, construit sur une forme correspondant au français chiffre, lui-même emprunté à l'arabe.

Le tableau ci-dessous récapitule les résultats des trois ouvrages.

 
Voir tableau


Un bilan provisoire

À l'issue de ce survol des langues qui, au cours des derniers millénaires, ont été les principaux véhicules de la science, du sumérien à l'anglais, en passant par le grec, l'arabe, le latin et diverses langues nationales, l'impression qui se dégage est partagée entre celle de la progression irrésistible de l'anglais depuis deux siècles et celle de la non moins irrésistible — mais plus souterraine — résistance du latin, qui reste depuis des siècles la référence stable à laquelle on recourt en cas de doute. N'a-t-on pas repéré, jusque dans une poissonnerie du Mali, pays plurilingue où les noms des poissons varient d'une communauté à l'autre, une liste de noms de poissons en latin, figurant sur une affiche comportant aussi des appellations en français et en langue africaine :

OPÉRATION PÊCHE
Produits transformés et poisson frais

Tranches capitaine fumé
Filets de bagrus Salen
Heterobranchus Polio
Distichodus Gallia
Carpe Ntebe
Hydrocion Wouloudjegue17


Cette curieuse inscription, jointe à l'information sur les nouveaux noms latins à inscrire pour la composition des produits cosmétiques dans l'Union européenne, voilà qui peut surprendre à la fin du XXe siècle.

Et pourtant, ces deux informations ne sont pas totalement en contradiction avec la montée en flèche de l'anglais dans la transmission du savoir. Il est incontestable que c'est grâce aux progrès accomplis parla science et la technologie américaines que l'anglais a pu prendre la première place qu'il occupe de nos jours. Mais si cette langue germanique a pu être adoptée sans trop de résistance par des savants parlant d'autres langues, n'est-ce pas parce qu'elle-même contenait un nombre considérable d'éléments de la langue qui, pendant des siècles, avait été la langue des sciences par excellence : le latin? Imaginons ce qui aurait pu se produire si un autre pays, le Japon par exemple, avait pris la tête de la recherche scientifique au XIXe siècle. L'adoption de cette langue fondamentalement étrangère aurait rencontré des obstacles autrement difficiles à surmonter, tandis que l'anglais était déjà porteur dans son propre lexique de toute une tradition latine que les autres pays n'ont eu aucun mal à assimiler.

On peut maintenant se demander si, grâce à l'anglais des sciences, le XXIe siècle verra un véritable renouveau de ce latin généralement considéré comme une langue morte et qu'on retrouve pourtant si bien conservé dans la langue scientifique d'aujourd'hui18.






NOTES

1 MEILLET, Antoine & COHEN, Marcel (sous la dir.), Les langues du monde, Paris, CNRS Champion, 1952, nouvelle éd. 1962, 2 tomes, 1294 p. et 21 cartes, tome 1, p. 189-190. [retour au texte]

2 PICHOT, André, Naissance de la science, tome 1 Mésopotamie, Égypte, 312 p., tome 2, Grèce présocratique et index, 474 p., Paris, Gallimard, 1991, tome 1, p. 77-121, notamment p. 110-111 (calcul de la diagonale d'un rectangle). [retour au texte]

3 Collectif, Naissance de l'écriture, Paris, Réunion des Musées Nationaux, 1982, 386 p., p. 293. [retour au texte]

4 Reproduit dans PICHOT, André, Naissance de la science... (réf. note 2) tome 1, p. 245 et dans Naissance de l'écriture... (réf. note 3) p. 310. [retour au texte]

5 ROUSSEAU, Pierre, Histoire de la Science, Paris, Fayard, 1945, 823 p., p. 82 : « Pensez qu'Archimède est le père de Descartes, de Newton et de Leibniz, c'est-à-dire qu'il devance de deux mille ans ses contemporains... ». [retour au texte]

6 SERRES, Michel (sous la dir.), Éléments d'histoire des sciences, Paris, Bordas, 1989, 575 p., p. 151-195, notamment p. 172. [retour au texte]

7 Dictionnaire des auteurs, Paris, Robert Laffont, 4 tomes, article « Ptolémée », tome III, p. 801. [retour au texte]

8 ALBUCASIS (Abu'l Qasim Halaf Ibn 'Abbas al-Zahrawi, dit), Chirurgia Albucasis, Vienne, Codex Vindobonensis, series nova 2641. Un fac-similé du manuscrit de la traduction en latin de l'original arabe comprenant 68 miniatures et 200 schémas d'instruments, avec sa traduction en allemand et en français, a été publié par le Club du Livre (sous la responsabilité de Hector Obalk, 96 rue Saint-Lazare, 75009 Paris). [retour au texte]

9 COULON, Alain, Préface de la traduction française de Chirurgia Albucasis, (réf. note 8), p. 7. [retour au texte]

10 ROUSSEAU, Pierre, Histoire de la Science, Paris, Fayard, 1945, 823 p., p. 198, 185 et 218. [retour au texte]

11 ROUSSEAU, Pierre, Histoire de la Science, Paris, Fayard, 1945, 823 p., p. 242. [retour au texte]

12 ROUSSEAU, Pierre, Histoire de la Science, Paris, Fayard, 1945, 823 p., p. 367 et 394. [retour au texte]

13 Anonyme, LINNÉ, brochure publiée par le Muséum d'Histoire Naturelle de Toulon à l'occasion de l'exposition LINNÉ, 1990, 47 p. [retour au texte]

14 MORVAN, Pierre (sous la dir.), Dictionnaire de l'informatique, Paris, Larousse, 1995, 351 p. [retour au texte]

15 MICHEL, France, Vocabulaire de l'échange de documents informatisés, Cahiers de l'Office de la langue française du Québec, 1991, 37 p. ainsi que
VERREAULT, Carole, Vocabulaire de la sécurité informatique, Cahiers de l'Office de la langue française du Québec, 1992, 59 p. [retour au texte]

16 VENEV, Yvan, Dictionnaire anglais-français-russe de l'informatique et des sciences (1 499 expressions), Paris, Economica, 1984, 72 p. + XIV p. [retour au texte]

17 Une photo de la pancarte a été prise par Pierre Lamarque (Anglet, Pyr-Or.), à Mopti, petit village au bord du Niger, au Mali. [retour au texte]

18 Les recherches sur lesquelles repose cette conférence ont bénéficié de la collaboration constante de mon mari, Gérard Walter, agrégé de physique et chimie, que je remercie très chaleureusement. [retour au texte]






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