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Le français et les langues scientifiques de demain

Le français et
les langues scientifiques
de demain
Actes du colloque
tenu à l'Université du Québec à Montréal
du 19 au 21 mars 1996






THÈME I

L'ÉTAT DESCRIPTIF DE LA SITUATION






LE PHYSICIEN FRANÇAIS ET SES LANGAGES DE COMMUNICATION
Roger Balian
DSMISPhT, CEA Saclay, F-91191 Gif-sur-Yvette
Président de la Société française de physique
Membre de l'Académie des Sciences
Professeur à l'École polytechnique






Chercheur en physique théorique au Centre d'études de Saclay (Commissariat à l'Énergie Atomique), j'ai travaillé principalement en France, à l'exception de quelques séjours de longue durée aux États-Unis. Au long de ma carrière, il m'a également été donné de participer à des activités diverses de transmission du savoir scientifique. Les réflexions qui suivent sont le fruit de cette expérience. Je pense que mes opinions sont représentatives de celles de la majorité des chercheurs en sciences de la nature fixés en France, pour qui elles paraîtront banales. Certaines ont un caractère délibérément hexagonal, dans le but de susciter des comparaisons avec le reste de la francophonie.

Il me semble essentiel d'aborder les problèmes de langage en science avec pragmatisme, du point de vue des utilisateurs, en distinguant soigneusement de quel type de communication il est question. Trop souvent, les journalistes, le grand public et, avec des conséquences plus graves, les législateurs et ministres ne font pas cette distinction, ce qui les conduit à défendre des positions trop globales pour être adéquates et réalistes. Nous allons donc passer successivement en revue les diverses formes prises par le discours scientifique selon les cibles qu'il vise.

1. Entre spécialistes

Le public auquel le théoricien souhaite en premier lieu faire connaître ses progrès est une étroite communauté de quelques dizaines de spécialistes travaillant sur des sujets voisins, dispersés dans le monde. Dans d'autres disciplines de la science, le public est plus nombreux mais non moins spécialisé. L'échange des résultats obtenus peut, dès leur élaboration et leur rédaction, se faire sous forme de prépublications, diffusées désormais principalement par la voie des réseaux électroniques. Une étape s'impose ensuite, celle de la publication dite primaire, article plus ou moins long, qui alimente éventuellement des banques de données. Enfin, les présentations orales font l'objet de colloques, congrès spécialisés ou ateliers.

Dans tous ces cas, pour des raisons historiques, l'anglais s'est imposé comme langue de communication presque exclusive. Dans cette fonction, il occupe mutatis mutandis la même place que le latin des savants jusqu'au XVIIe siècle (et même jusqu'au XIXe, malgré l'emploi en parallèle de diverses langues vivantes). En fait, le plus souvent, il s'agit plutôt d'un jargon à base d'américain plus ou moins rudimentaire, truffé de termes techniques, n'ayant qu'un rapport lointain avec l'anglais d'Oxford. Un exemple personnel illustrera ce point : le résultat principal d'un article qu'un collègue et moi avions soumis à un grand journal américain était exprimé sous la forme emphatique « X dœs dépend on Y », destinée à souligner le caractère inattendu de cette dépendance; dans le texte publié, ceci est devenu « X dœs not dépend on Y ». Pour sa défense, l'éditeur a argué du fait que notre expression était trop recherchée pour figurer dans un article de physique, de sorte qu'il l'avait interprétée comme une erreur de frappe!

L'emploi, tant par écrit qu'oralement, d'autres langues que ce sous anglais international est ainsi devenu de plus en plus rare, de par la volonté des auteurs, même si de nombreuses revues européennes sont disposées à publier des articles en français, allemand ou italien. S'il subsiste encore quelques journaux en russe, c'est seulement parce que l'American Institute of Physics édite sans délai leur traduction intégrale en anglais. D'ailleurs, comme bien d'autres, notre bibliothèque a résilié depuis des années ses abonnements aux journaux en langue russe.

Cette évolution semble actuellement irréversible, car l'existence d'une langue véhiculaire unique est avantageuse lorsque le public est aussi restreint, aussi dispersé dans le monde et aussi spécialisé. On l'observe même en mathématiques, où pourtant le message est porté autant par des équations que par des mots. Certes, une gêne est ainsi occasionnée pour ceux dont l'anglais n'est pas la langue maternelle. Mais la traduction systématique ou même sélective des articles serait extrêmement coûteuse, pour un avantage minime : rien qu'en physique, Physics Abstracts recense en moyenne 160 000 articles par an! Dans les échanges oraux entre chercheurs d'une même discipline, l'intervention d'un traducteur nuit plus à la communication qu'elle ne la favorise (sans parler de son coût). Il y a vingt à trente ans, nous l'avons essayée lors de colloques francosoviétiques où nous souhaitions n'employer que le russe et le français. La traduction par des physiciens bilingues faisait perdre beaucoup de temps et ôtait aux dialogues leur spontanéité; quant à la traduction simultanée, elle exige des interprètes professionnels, et il est impossible pour ceux-ci de se familiariser avec les nombreux vocabulaires spécialisés qui ont pour le chercheur une signification précise et dont l'emploi même, compte tenu de leurs connotations, demande une certaine connaissance du sujet.

La situation actuelle, conséquences de l'accélération et de la mondialisation du progrès scientifique, présente ainsi un aspect inévitable, qui est mal compris des hommes politiques. L'usage de l'anglais est devenu une nécessité absolue pour assurer le rayonnement mondial des travaux de tout chercheur. Afin de faire connaître dans les meilleures conditions les progrès qu'ils ont accomplis, les francophones se doivent donc de maîtriser l'anglais. Je pense à plusieurs découvertes effectuées il y a longtemps dans notre laboratoire, qui sont restées méconnues ou dont l'importance ne s'est établie que tardivement, parce qu'elles avaient fait l'objet de publications en français. Même lorsque les articles correspondants étaient inclus dans des journaux bien diffusés dans le monde, même lorsqu'ils étaient accompagnés d'un résumé en anglais, ils ne parvenaient pas à attirer l'attention des lecteurs potentiels. Certains travaux publiés en russe ont subi un sort semblable, quoique cette langue bénéficie, comme nous l'avons signalé, d'une traduction immédiate en anglais de plusieurs journaux russes importants. Un prix Nobel francophone peut sans doute se permettre de publier dans sa propre langue car il sera lu ou traduit, mais seulement après avoir reçu son prix! Mais il s'agit là de cas tout à fait exceptionnels. Gauss lui-même écrivait à Sophie Germain au début du XIXe siècle qu'il lui fallait se forcer à écrire en latin s'il voulait être lu.

Nous verrons plus loin que dans d'autres contextes le français garde (et doit continuer à garder) toute son importance comme langue de communication scientifique. Il subit cependant une certaine influence de l'anglais international des spécialistes, principalement à travers les néologismes. Malgré certaines réussites comme « ordinateur », « logiciel » ou « calculette », on hésite trop en France à créer de nouveaux mots, et on va jusqu'à adopter tels quels des mots étrangers plutôt que de les traduire ou les transformer en dérivés à consonance française. Dans les métiers du commerce, c'est sans doute la rudesse de la compétition qui conduit à céder trop aisément à l'américanisation; dans les médias, c'est la course à l'audience et le manque de temps. Une semblable pression s'exerce aussi sur les scientifiques. De plus, ils sont probablement touchés, plus encore que les autres Français, par une certaine inhibition, résultat d'un purisme excessif et inconséquent. On répugne même à utiliser des mots courants dans une acception nouvelle qui serait pourtant appropriée. (J'ai découvert avec plaisir au Québec des emplois modernes de dérivés tels que « parcage » ou « fumage », des féminins tels que « professeure », ou des panneaux « arrêt »). Il faut aussi reconnaître qu'une traduction fidèle en français de certains néologismes anglais peut conduire à des locutions nettement plus longues. Il est certes naturel que certains d'entre eux, comme « spin » ou « quark » (mot venu de l'allemand à travers Joyce), se retrouvent inchangés en français. Mais pourquoi d'excellentes traductions, comme « appariement » pour « pairing », « lacune » pour « gap » ou « raccordement » pour « cross-over », ne sont-elles pas utilisées systématiquement? Pourquoi faut-il que de trop nombreux physiciens français,après avoir inventé un concept et introduit eux-mêmes pour le désigner dans leur publication primaire en anglais un mot tel que « tiling », continuent à employer ce même mot dans des textes ultérieurs en français? Ne pourrait-on trouver des substituts à des expressions comme « états squeezés »? À l'inverse, l'inventivité des laboratoires francophones devrait conduire à imposer à la communauté internationale de nouveaux termes spécialisés issus du français. Les mathématiciens nous en ont donné depuis longtemps l'exemple. Avec deux collègues, nous nous étions permis d'utiliser le thème « plaquette » dans un article en anglais; nous avons eu la chance de voir ce mot, avec le sens technique que nous lui avions donné, adopté par la communauté internationale.

En fait, celle-ci a besoin d'un vocabulaire de plus en plus riche et accepte volontiers des mots nouveaux pour désigner sans ambiguïté des concepts nouveaux, de même que les symboles mathématiques font avec profit des emprunts à des alphabets autres que le latin et le grec.

2. À l'intérieur du laboratoire

La situation est ici tout à fait différente, puisque notre langue de travail dans la vie quotidienne est évidemment le français, que ce soit pour la collaboration au sein de petites équipes, pour des discussions scientifiques, ou encore pour des séminaires destinés à une partie du laboratoire, à son ensemble ou à des groupes de chercheurs du voisinage. (Je parlerai plus loin de la question de nos visiteurs étrangers.) Cependant, pour s'informer, chaque chercheur doit se plonger dans une documentation internationale rédigée en anglais. Ce faisant, il est contraint à ne pas toujours penser dans sa langue maternelle, et la perte de cet automatisme s'accentue après un long séjour à l'étranger. J'ai parfois ressenti un certain embarras à réfléchir alternativement dans deux langues, ou à parler dans l'une tout en pensant partiellement dans l'autre. Mais cette gymnastique est-elle un handicap dans un travail de recherche?

L'emploi de telle ou telle langue influe probablement sur nos structures mentales. L'histoire culturelle française a élaboré une langue qui se prête bien au raisonnement discursif rigoureux, grâce à sa syntaxe et à la richesse de son vocabulaire abstrait. Chacun sait que la conjonction « or » n'a pas d'équivalent en anglais. À l'inverse, cette dernière langue a mieux incorporé les apports populaires, et s'est développée à partir de deux origines, latine et saxonne; c'est sans doute pourquoi elle comporte beaucoup plus de mots adaptés à la description de faits concrets et convient mieux à cet usage. De plus, son caractère moins rigide peut parfois être avantageux dans l'expression d'une idée très novatrice : la marge ainsi laissée aux lecteurs peut aider ceux-ci à l'interpréter et à la faire progresser dans diverses directions. D'ailleurs, nous ne saurions élaborer de concept sans un certain flou, puisque pour ranger des objets dans une même catégorie, il nous faut délibérément oublier leurs caractéristiques individuelles.

Ces différences entre le français et l'anglais se manifestent clairement lors de traductions. Le plus souvent, les textes scientifiques décrivant un appareillage, une expérience et son interprétation, ou encore les résumés d'articles sont plus courts en anglais qu'en français. J'ai cependant été fort surpris, lorsque mon ouvrage de physique statistique a été traduit du français à l'anglais, de le voir s'allonger. Le traducteur britannique, familier du sujet et connaissant bien les nuances de notre langue, m'a expliqué que son souhait de préserver le caractère didactique de mon livre, avec sa structure logique et la précision de ses énoncés, le forçait à employer des tournures moins concises qu'en français.

Le génie propre de chaque langue se reflète vraisemblablement dans la pensée, donc dans la recherche. Si le bourbakisme est né en France, est-ce seulement pour des raisons historiques, et notre langue n'aurait-elle pas joué un rôle? Le pragmatisme anglo-saxon ne proviendrait-il pas en partie des caractéristiques de l'anglais? Passer d'une langue à l'autre n'aiderait-il pas à résoudre des problèmes en permettant de les aborder avec deux colorations différentes?

3. Entre laboratoires

Le courrier électronique tend à supplanter les autres formes de communication écrite, quelle qu'en soit la langue. Entre chercheurs francophones, le système actuel tend cependant à engendrer une langue écrite sans accents, dénaturée. Il importe que soit rapidement généralisé l'emploi de systèmes permettant d'inclure commodément accents, cédilles et œ liés; ce problème concerne d'ailleurs pratiquement toutes les langues utilisant l'alphabet latin (en dehors de l'anglais).

Lors d'une courte visite dans un laboratoire, un chercheur est handicapé s'il n'en connaît pas la langue d'usage. C'est pourquoi il est fréquent pour mes collègues de présenter dans leurs séminaires, donnés en français mais auxquels assistent des chercheurs étrangers, des transparents en anglais. Naturellement, nos visiteurs s'expriment, eux, dans la langue qui s'avère la plus commode pour tous.

La situation est différente pour les visiteurs de longue durée et les collaborateurs étrangers habituels, pour qui il est indispensable de se familiariser avec la langue du laboratoire. Les chercheurs de ma génération ont, en l'absence de formation adéquate en France, appris leur métier principalement aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, et acquis de ce fait la pratique de l'anglais. Actuellement, de nombreux séjours postdoctoraux ont le même effet. Mais inversement, les nombreux chercheurs, de tous âges et de tous pays, qui séjournent suffisamment longtemps dans notre laboratoire apprennent habituellement assez vite le français, tant pour leur vie courante que pour le travail en collaboration avec nous.

L'un des moyens les plus efficaces pour accroître l'audience de notre langue et le rayonnement mondial de notre culture scientifique consiste ainsi à inviter sur de longues périodes des étudiants, chercheurs et professeurs étrangers dans nos laboratoires. Les avantages multiples de ce genre de séjours devraient inciter à en accroître le nombre. Leur intérêt scientifique repose cependant principalement sur la qualité des laboratoires d'accueil et sur celle des candidats. Ces derniers sont heureusement nombreux à vouloir venir travailler avec nos groupes de chercheurs les plus renommés; une localisation dans la région parisienne constitue un facteur d'attraction supplémentaire dont il faut tenir compte avec réalisme, le but ultime devant être d'attirer les meilleurs chercheurs. De plus, il importe, comme cela se pratique dans d'autres pays, comme l'Allemagne ou les États-Unis, que soient offerts aux invités sélectionnés, au moment où ils s'intègrent dans nos équipes ou même avant, des stages linguistiques adaptés à leurs besoins. De tels cours existent déjà, mais leur mise en œuvre devrait être plus systématique.

Il conviendrait par ailleurs d'intensifier les échanges au sein de la francophonie, de même qu'ils l'ont été au sein de l'Europe, grâce à des bourses, des réseaux de laboratoires, et à une organisation commune des sociétés savantes. On peut noter qu'au sein même du CERN, organisme international par excellence, il existe une collaboration d'environ 85 chercheurs, issus en majorité de pays francophones ou latins, qui emploient couramment le français comme langue de travail.

4. Entre chercheurs de domaines différents

Le chercheur progresse souvent en adaptant à ses propres problèmes des méthodes mises au point et éprouvées dans d'autres domaines. La diffusion des idées hors de leur champ d'application initial est donc essentielle. La communication de ce type entre chercheurs repose sur la publication d'articles et livres de mise au point ou de synthèse, sur des conférences générales et sur des écoles dites d'été. Devant la diversité des publics possibles, plus ou moins spécialisés, plus ou moins informés, plus ou moins internationaux, le choix de la langue de communication est un cas d'espèce qui devrait être du seul ressort des organisateurs et participants. Nous sommes certes plus à l'aise pour comprendre les travaux d'un collègue d'une discipline éloignée de la nôtre lorsqu'il les expose en français; mais s'il ne connaît pas notre langue, l'anglais international reste le plus souvent un moyen de communication expéditif et efficace. La loi française a récemment édicté des règles générales, telles que traduction simultanée et distribution de résumés en français des communications, sans tenir compte de la nature des auditoires. Ces règles concernent non seulement les congrès ouverts à tous, où elles peuvent être utiles à des degrés variés selon le public visé, mais aussi la plupart des conférences internationales destinées à des chercheurs et se déroulant sur notre sol, auquel cas elles sont inadaptées, ne remplissant aucunement leurs objectifs culturels ou scientifiques. De plus, n'ayant aucun équivalent ailleurs dans le monde, elles sont mal perçues par nos collègues étrangers. Nous avons souligné que la traduction simultanée est d'autant plus inadéquate que les propos sont plus spécialisés; quant aux traductions en français des résumés écrits, elles ne seraient utiles que si elles étaient bien faites.

Les conférences francophones constituent néanmoins un excellent moyen de diffuser des informations sur les progrès récents à des chercheurs non spécialistes. Depuis une décennie ont ainsi lieu à Paris avec un vif succès les rencontres annuelles de physique statistique, qui ont contribué à faire se connaître de nombreux théoriciens et expérimentateurs de la matière condensée de France et des pays francophones voisins. Les congrès biennaux de la Société française de physique jouent un rôle semblable pour l'ensemble de la physique. En ce qui concerne la formation permanente des chercheurs, il existe plusieurs écoles d'été annuelles où des cours de niveau postdoctoral sont donnés en français; celle de Gif-sur-Yvette, en physique des particules, date de 25 ans.

Le français en tant que langue écrite de communication scientifique est susceptible de bénéficier d'une mesure adoptée par les Comptes rendus de l'Académie des Sciences. Selon le choix des auteurs, leurs notes peuvent y être publiées en français ou en anglais, accompagnées d'un exposé abrégé dans l'autre langue (exposé qui peut se référer aux équations et figures du texte principal). Ce bilinguisme présente plusieurs avantages. Le lecteur francophone peut prendre connaissance de résultats nouveaux sans effort linguistique, tandis qu'à l'échelle internationale la note est accessible à chacun dans la langue de son choix. Le système peut même aider certains non-francophones à se familiariser avec le français scientifique. Les articles du Journal de Physique sont également accompagnés de deux résumés, l'un en anglais, l'autre en français.

5. Dans l'enseignement

Aucune question de langue ne se pose en France dans l'enseignement scientifique oral, quel qu'en soit le niveau. Les étudiants étrangers dont le français n'est pas la langue maternelle sont peu nombreux, et ils souhaitent pour la plupart acquérir rapidement notre langue; les cours donnés en anglais par des professeurs invités sont rares et conçus comme une stimulation. Le problème linguistique principal en physique dans l'enseignement supérieur est de disposer, en français, de très bons manuels de référence d'esprit moderne. Pour que les étudiants apprennent à bien penser en sciences, il importe qu'ils travaillent dans leur langue maternelle à l'aide d'ouvrages de haute qualité adaptés à leur cursus (ainsi qu'aux particularités de notre enseignement secondaire). Cette dernière condition n'est guère satisfaite par les séries de livres traduits en français, comme les « Berkeley » ou les « Feynman »; pour les « Landau et Lifchitz », leur traduction est très défectueuse et n'a pas fait l'objet des mêmes remises à jour que l'original.

Il existe heureusement des livres remarquables écrits directement en français, à côté des notes de cours traditionnellement distribuées par les professeurs à leurs élèves. Mais ils ne couvrent qu'une faible partie des besoins. Le plus souvent, les meilleurs ouvrages, surtout aux niveaux des 2e et 3e cycles et même du 1er, sont rédigés par des chercheurs actifs. Parmi ceux-ci, les enseignants chercheurs sont pour la plupart submergés en France par leurs activités quotidiennes. Quant à la majorité des chercheurs, qui travaillent en CNRS ou dans d'autres organismes de recherche, l'enseignement sort en principe du cadre de leurs fonctions. La publication d'un ouvrage ne leur apporte guère d'avantages, ni professionnellement ni matériellement, d'autant plus qu'ils sont mal placés pour les diffuser auprès des étudiants. Notre système n'encourage donc pas la production des traités d'excellente qualité dont nous aurions besoin.

S'ajoute à cette difficulté le problème commercial. Le marché francophone, surtout au niveau du 3e cycle, est trop étroit pour assurer sans subvention la rentabilité des livres scientifiques. Leur traduction en anglais dès leur élaboration s'impose pour permettre une plus large diffusion, si possible simultanée. Il existe pour cela de l'aide financière à la traduction. Elle devrait être attribuée très sélectivement à des ouvrages de haute qualité, qui sont d'ailleurs les mieux placés pour avoir un impact international. Malheureusement, au moins en physique, il ne me semble pas qu'une telle politique d'excellence soit pratiquée dans les faits. De plus, les éditeurs français eux-mêmes manquent de dynamisme, et aussi de surface sur le plan international. Leur politique de diffusion à l'étranger est inefficace. Ils devraient en particulier, comme le font certains de leurs concurrents européens qui y trouvent profit, publier plus fréquemment des ouvrages très spécialisés en anglais, et des traités de niveau universitaire en deux langues, les deux versions s'épaulant mutuellement. Malheureusement, il est bien tard car la déception de nombreux chercheurs les a conduits à publier à l'étranger leurs meilleurs livres.

6. En vue d'applications

La science, comme elle l'a abondamment montré dans le passé, peut à travers ses applications répondre à certains des défis de notre temps. C'est même, avec la compréhension du monde, l'une de ses motivations essentielles. Il faut pour cela que les découvertes de la recherche fondamentale soient assimilées par les utilisateurs potentiels. En physique, c'est surtout le dialogue entre chercheurs et ingénieurs qui remplit cette fonction. Lorsqu'il existe, il constitue de plus une source de stimulation pour les premiers. Une difficulté concernant ces transferts réside dans les différences, inévitables et nécessaires, entre les points de vue des uns et des autres. En recherche fondamentale, il faut pour comprendre un phénomène se mettre dans des conditions idéales pour l'isoler; au contraire, l'application suppose une prise en compte de toute la complexité du problème, allant jusqu'à ses aspects économiques.

La compréhension mutuelle est entravée par une autre difficulté, celle du langage, qui ne résulte qu'en partie de cette différence de culture. Les vocabulaires techniques des deux communautés sont loin de coïncider, et il faut souvent une longue discussion avant de découvrir que l'on parle de la même réalité avec des mots différents. Cette entrave aux échanges entre ingénieurs et physiciens français est accentuée par la trop grande rareté de leurs rapports, et par le fait que les premiers n'ont guère été mis en contact avec la science moderne lors de leur formation. Il y a fort à faire pour développer dans notre pays ce type de communication, dont on a pendant trop longtemps ignoré les bénéfices mutuels, d'un côté comme de l'autre. L'apparition de petites entreprises, intermédiaires précieux pour favoriser les transferts entre recherche fondamentale et industrie en physique et en mathématiques appliquées, est un phénomène récent. Signalons également que la Société française de physique vient de créer les « Entretiens de Bichat » où des médecins viennent mettre à jour leurs connaissances auprès de biologistes.

7. À destination du grand public

Un dernier type de communication, beaucoup plus générale, concerne l'ensemble de la population du pays. J'inclus dans cette catégorie l'information scientifique de la représentation nationale, de l'administration et de tous ceux qui ont un pouvoir de décision : parmi leurs éléments d'appréciation, les responsables doivent être à même de prendre correctement en compte les données et les points de vue de la science actuelle. La nécessité d'un tel éclairage pourrait être démontrée par de nombreux exemples, allant de la santé publique aux questions écologiques et énergétiques — sans parler des actions du gouvernement sur la recherche.

Cette transmission du savoir scientifique vers le grand public couvre évidemment la vulgarisation, mot bien laid pour désigner une noble tâche. Mais il faudrait répandre largement non seulement le savoir, mais surtout l'esprit scientifique, dont l'importance pour notre société n'est pas suffisamment reconnue, même par les penseurs. A-t-on oublié l'un des apports majeurs du siècle des lumières, le fait qu'une personne cultivée se doit de se tenir au courant des progrès de la science? Comment lutter efficacement contre la montée récente des obscurantismes, depuis la progression de l'astrologie et des fausses sciences jusqu'à la multiplication des sectes? L'immense apport technologique de la science a probablement contribué à occulter ses aspects culturels, au point qu'on a aujourd'hui tendance à l'exclure du champ de la culture et à la réduire à une simple pratique sans implications philosophiques. Pourtant, non seulement elle nous apprend à observer et nous permet de comprendre le monde qui nous entoure, mais elle implique aussi un mode de pensée spécifique trop méconnu, reposant sur la dialectique entre expérience et théorie. En particulier, le public comprend mal que nos vérités scientifiques ne sont jamais absolues; ceci ne nous conduit pas pour autant au scepticisme, car nous savons estimer leur degré de vraisemblance et apprécier leurs progrès tout en conservant les théories passées comme des approximations. La physique contemporaine nous enseigne que l'inévitable nature probabiliste des prédictions scientifiques, loin d'être un frein, constitue une aide à l'action judicieuse. Bien d'autres idées philosophiques sont suscitées par la science de notre temps; malheureusement, leur mode de diffusion entraîne trop souvent des distorsions ou des généralisations abusives, allant parfois jusqu'au contresens complet. Ainsi, ce que les philosophes et le public cultivé retiennent des théories du chaos ne reflète que la vision transmise par les médias, et non celle acquise par la communauté des physiciens travaillant sur ce sujet.

La communication scientifique vers le grand public représente ainsi un double enjeu culturel. D'une part, il importe de réintégrer la vision du monde apportée par la science de notre siècle dans le patrimoine culturel du plus large public possible.

D'autre part, ceci doit se faire en français, et en bon français. Il ne s'agit pas ici seulement de langue véhiculaire, mais de la langue qui est à la base même de notre culture, et dans laquelle la communauté francophone a appris à penser. Employer un français de bonne qualité est le moyen irremplaçable de transmettre des idées à implications philosophiques au plus grand nombre; c'est aussi respecter notre héritage et défendre notre identité. À ce sujet, on peut déplorer parmi les articles et émissions de vulgarisation un trop grand nombre de mauvaises traductions.

Le chercheur n'a pas toujours considéré que ce type de communication était un devoir découlant de son métier, et il porte ainsi une part de responsabilité. Cependant, un obstacle provient de ce qu'il a souvent besoin d'intermédiaires pour transcrire son langage scientifique en français accessible à tous. Le journaliste scientifique est donc un médiateur précieux et indispensable. Afin de l'aider à rassembler et à diffuser des informations adéquates sur les nouvelles découvertes, l'Académie des Sciences a récemment créé un service qui lui permet de se mettre rapidement en contact avec un chercheur de telle ou telle spécialité. Par ailleurs, un encouragement à la qualité est apporté par plusieurs prix de popularisation de la science décernés par l'Académie des Sciences et par la Société française de physique.

La situation est satisfaisante en France en ce qui concerne les livres et revues de vulgarisation. On pourrait souhaiter que les meilleurs textes soient largement mis à la disposition des enseignants du primaire et du secondaire, afin d'en faire indirectement bénéficier les jeunes. À la radio, « France Culture » diffuse des émissions scientifiques assez nombreuses et de qualité, mais son audience est réduite. Dans la presse quotidienne ou hebdomadaire, la science va souvent de pair avec la technologie, ses aspects culturels sont généralement absents; de plus, l'information scientifique y est trop fréquemment biaisée, que ce soit par sensationnalisme ou en raison d'arrière-pensées politiques. Enfin, sur les principales chaînes de télévision, qui permettraient la diffusion la plus large de la science, celle-ci n'occupe plus qu'une place négligeable, même en dehors des heures de grande écoute. Parmi les nombreuses actions à entreprendre, il est urgent et important de mobiliser en France toutes les volontés et compétences pour créer des émissions scientifiques en français susceptibles d'intéresser le plus large public, comme cela se fait dans d'autres pays. Les associations locales, qui jouent un rôle précieux pour diffuser des connaissances, développer le sens de l'observation et susciter des vocations, doivent être associées à ces projets.

J'ai signalé au passage, parmi les divers types de communication scientifique énumérés, plusieurs actions qui pourraient favoriser l'emploi du français. Cependant, considérées du point de vue mondial, elles seraient menées en vain si d'autres langues ne bénéficiaient pas de leur côté de mesures analogues. De fait, la défense de la francophonie passe par la défense du multilinguisme : si l'on ne développe pas celui-ci, on risque d'aboutir, et pas seulement en science, à la domination d'un anglo-américain abâtardi et appauvri. Cela causerait la perte d'un patrimoine culturel considérable, encore vivant actuellement. Il me semble donc qu'il faudrait enseigner dès l'enfance au moins une langue étrangère autre que l'anglais dans tous les pays, ce qui ne paraît pas irréaliste pour l'Europe. Étant donné qu'une familiarité précoce avec plusieurs langues entraîne des facilités accrues pour en apprendre d'autres, l'anglais ne s'imposerait plus comme l'unique langue de communication courante entre non-anglophones. De plus, en ce qui concerne la créativité scientifique, elle est vraisemblablement favorisée par la maîtrise de plusieurs langues, maîtrise qui aide à penser de plusieurs points de vue à la fois. Est-ce un hasard si, parmi les chercheurs qui ont fait progresser le plus rapidement la physique au cours de notre siècle, une aussi forte proportion est venue d'Europe centrale, région où les citadins parlaient naguère couramment plusieurs langues, parmi l'allemand, les langues slaves, le hongrois, le yiddish, le roumain ou le français, l'émigration y ayant souvent ajouté l'américain?






PARLE, PARLE, JASE, JASE : L'UTILISATION DU FRANÇAIS
DANS LES COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES
Benoît Godin
INRS-Urbanisation






Ceux qui veulent défendre un capital linguistique menacé,
comme aujourd'hui en France la connaissance
des langues anciennes, sont condamnés à une lutte totale :
on ne peut sauver la valeur de la compétence
qu'à condition de sauver le marché, c'est-à-dire
l'ensemble des conditions politiques et sociales
de production des producteurs — consommateurs
(Pierre Bourdieu, Ce que parier veut dire, p. 45).


Introduction

Malgré les appels répétés à l'effet que les chercheurs diversifient leurs activités, par exemple accroissent leurs activités d'innovation, de transfert, et de commercialisation, l'écrit scientifique demeure encore aujourd'hui l'extrant principal de la recherche scientifique. C'est pour le chercheur non seulement un moyen de communiquer les résultats de ses travaux, mais une voie d'accès au capital symbolique propre au champ scientifique (Bourdieu, 1975).

Le capital symbolique sera d'autant plus grand que l'audience potentielle du chercheur sera vaste. De là l'importance de l'anglais dans les publications scientifiques : la majorité des chercheurs, ou sont des anglophones, ou écrivent en anglais. Dans ce contexte, il n'est plus besoin de rappeler que le français a un statut très précaire en science (Garfield et Welljams-Dorof, 1990). On sait par exemple que la part des publications scientifiques québécoises de langue française en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales est passée de 13 % en 1980 à 4,9 % en 1988 (Gingras et Médaille, 1991). Loin de se stabiliser à ce niveau, la situation s'est encore dégradée depuis cette date, comme nous le verrons dans la présente communication.

Cependant, et c'est ce que nous voulons aussi démontrer, ces chiffres ne sont pas le reflet complet de la réalité. La situation du français en science est bien différente de ce que laissent croire ces chiffres — ce qui ne veut pas dire qu'elle ne soit pas menacée.

En fait, les discours actuels sur le français scientifique procèdent souvent d'une inférence non valide. On se rappellera, par analogie, que le scientisme est-ce courant de pensée qui surévalue la valeur de la science, et plus particulièrement de la méthode des sciences physiques, qu'on veut voir appliquer aux autres sciences (Sorell, 1991). À notre avis, lorsqu'on avance indistinctement que le français est à peu près absent des publications scientifiques québécoises, on fait — inconsciemment peut-être — preuve de scientisme. À tout le moins, est-ce là un manque de nuances.

En effet, et premièrement, nous verrons que la situation est tout à fait différente en sciences sociales et humaines, et encore davantage en arts et lettres. Deuxièmement, les données actuelles sont basées sur l'utilisation d'une banque de données conçue pour d'autres fins, et fortement biaisée en faveur de l'anglais. On n'y mesure donc pas l'ensemble de la production francophone, mais seulement la production francophone qui a un fort impact sur la communauté scientifique mondiale — majoritairement anglophone. Ce sont ces biais que nous voulons corriger dans la présente communication, dans le but de faire parler correctement les chiffres.

La situation québécoise : une mise à jour

En 1991, le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science faisait réaliser une étude sur la langue des publications scientifiques des chercheurs québécois (Gingras et Médaille, 1991). On y apprenait qu'entre 1980 et 1988, la part des publications québécoises écrites en français en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales est passée de 13 % à 4,9 %. C'est donc dire que 95 % des publications provenant du Québec sont écrites en anglais.

Comment la situation a-t-elle évolué depuis 1988? Pour répondre à cette question, nous avons refait l'analyse de Gingras et Médaille pour l'année 1993 (Godin, 1995). À l'aide du SCI, nous avons identifié les publications québécoises, puis nous en avons examiné la langue de publication. L'analyse a été réalisée à deux niveaux. Premièrement, les publications ont été classées en huit ensembles disciplinaires : biologie, recherche biomédicale, médecine clinique, chimie, mathématiques, physique, génie et sciences de la terre et de l'espace. Deuxièmement, elles ont été attribuées au secteur dont elles émanaient : universités, hôpitaux, ministères et laboratoires gouvernementaux, entreprises, collèges.

Ces deux niveaux — les disciplines et les secteurs — sont également utilisés par Gingras et Médaille, ce qui permet de comparer les années 1988 et 1993. Notons cependant trois ajustements. Premièrement, nous avons désagrégé les sciences biomédicales en trois ensembles — recherche biomédicale, médecine clinique et biologie — et nous avons isolé les sciences de la terre et de l'espace. Deuxièmement, nous avons identifié les publications des industries alors que dans l'étude de Gingras et Médaille elles étaient intégrées à la catégorie « autres ». Enfin, nous avons procédé à quelques réaménagements relativement à la classification des institutions dans le secteur hospitalier : l'Institut Armand-Frappier (IAF) et l'Institut de recherches cliniques de Montréal (IRCM) ont été classés dans le secteur universitaire plutôt que dans le secteur hospitalier.

En 1993, le Québec a produit 7 020 publications en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales. Ce volume correspond à environ 1 % de l'ensemble des publications mondiales, et à plus du tiers des publications canadiennes (Tableau 1). La part des publications québécoises réalisées en français est de 1,8 %, soit près de trois fois moins qu'en 1988. Aux fins de comparaison, notons que la France voit également son nombre de publications écrites en français décroître, passant de 27,0 % en 1988 à 13,3 % en 1993.

 
Tableau 1 — Publications en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, au total et en français, dans neuf pays (1993)


Les disciplines où il se publie le plus d'articles québécois en français sont la biologie (5,1 %), les mathématiques (3,8 %), le génie (3,4 %) et les sciences de la terre et de l'espace (2,7 %) (Tableau 2). Seules la chimie et les mathématiques publient davantage en français qu'en 1988. Les chiffres sont cependant peu significatifs car le nombre d'articles est très faible.

 
Tableau 2 — Publications en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, en français et en anglais, par discipline (1993)


Peu de secteurs se distinguent de la moyenne. En fait, seuls les organismes gouvernementaux et différents organismes, tels les organismes sans but lucratif, publient davantage en français que la moyenne — jusqu'à 16,9 % de leur production dans le cas des organismes gouvernementaux québécois (Tableau 3). Les institutions universitaires et hospitalières publient en français un peu moins que la moyenne, mais les institutions francophones publient jusqu'à plus de dix fois plus en français que les institutions anglophones. Toutefois, par rapport à 1988, les institutions francophones connaissent une chute impressionnante : les publications en français passent de 7,1 % à 2,6 % dans les universités francophones, et de 8,5 % à 2,9 % dans les hôpitaux francophones.

En résumé, la situation s'est grandement détériorée par rapport à 1988. Si l'on s'en tenait à ces résultats pour extrapoler quelques tendances, il y aurait tout lieu de croire à la disparition incessante et complète du français dans les sciences naturelles, le génie et les sciences biomédicales. Il nous reste cependant à comprendre et à expliquer ces chiffres.

 
Tableau 3 — Publications en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales selon les institutions responsables (1993)


En effet, ces résultats s'expliquent essentiellement par deux phénomènes interreliés mais distincts. Le premier, bien connu, est la tendance des chercheurs à publier davantage en anglais dans le but de maximiser l'impact de leurs publications. C'est un comportement partagé par l'ensemble de la communauté scientifique internationale. Il n'y a pas beaucoup d'intérêt à publier dans les revues francophones — françaises, québécoises et belges par exemple — si leur impact est faible.

Le second phénomène, quant à lui, est relatif à la couverture des revues francophones dans le SCI. En effet, la part des publications francophones diminue constamment parce que le nombre de revues francophones indexées dans le SCI décroît (Godin et Limoges, 1995).

L'Institute for Scientific Information (ISI) indexe plus de 5 400 revues, la plus grande partie d'entre elles dans le SCI : 2 996 dans le SCI, 1 382 autres dans le SSCI (Social Science Citation Index), et 1 083 dans le A&HCI (Arts and Humanities Citation Index). Les revues américaines représentent 41,4 % (1 241) des revues en provenance des pays de l'OCDE en 1991-1992 selon le SCI. Les États-Unis sont suivis par la Grande-Bretagne, avec 22,0 %, puis, de très loin, par l'Allemagne (9,5 %). Le Canada, avec 41 revues, représente 1,4 % de l'ensemble, et le Québec 0,03 %, avec une revue seulement : Phytoprotection. La représentation du Canada est meilleure dans le SSCI (2,3 %) et encore meilleure dans le A&HCI (5,0 %) 1.

La part des revues québécoises (et canadiennes) indexées a diminué entre 1981-1982 et 1991-1992. Cette tendance touche la majorité des pays, y compris les États-Unis. En fait, mis à part la Grande-Bretagne, les pays dont la part a augmenté sont des pays dont la langue nationale n'est pas l'anglais : l'Allemagne, l'Autriche, le Danemark, la Grèce et les Pays-Bas. Les revues francophones voient également diminuer leur nombre entre 1981-1982 et 1991-1992. Par exemple, les revues françaises passent de 127 à 92.

La couverture sans cesse réduite de la littérature nationale, notamment de la littérature de langue française, pose avec acuité la question de la pertinence d'utiliser le SCI pour mesurer le volume réel de publications en français. En effet, d'autres banques de données en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales chiffrent le français à 7,0 % au Québec en 1993, et non à 1,8 % (Tableau 4). Et cette dernière estimation ne tient pas encore compte des publications dans une soixantaine de revues québécoises qui sont majoritairement francophones (Godin et Limoges, 1995). Il nous faut donc tenter d'estimer cette part par d'autres moyens.

 

1 Sept revues québécoises sont indexées en sciences sociales et humaines et en arts et lettres : Relations industrielles (SSCI); Études françaises, Études littéraires, Laval théologique et philosophique, Revue d'histoire de l'Amérique française, Voix et images et META (A&HCI). [retour au texte]




 
Tableau 4 — Publications selon PASCAL (CNRS)


Une nouvelle estimation

La langue anglaise n'est pas un enjeu sur tous les marchés (Gingras, 1984). Son utilisation dépend des stratégies de maximisation de visibilité mises en œuvre par les chercheurs, c'est-à-dire du marché visé. Ainsi, il semble que la reconnaissance passe par l'anglais en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, mais davantage par la langue nationale dans les sciences sociales et humaines ainsi que dans les arts et lettres. Dans ce dernier cas, les stratégies sont davantage locales. En fait, l'auditoire des sciences sociales et humaines est composé à la fois d'un public universitaire et d'un public non spécialisé (Whitley, 1982), à la fois d'un public national et d'un public international.

Cette plus grande autonomie locale du champ explique aussi les pratiques différentes de publication entre les disciplines : la revue n'a pas la même valeur en sciences naturelles et en génie qu'en sciences sociales et humaines. Dans ce dernier cas, le livre est encore très important, représentant par exemple jusqu'à 40 % des écrits.

En résumé, il existe deux marchés relativement distincts, peut-être complémentaires : le marché local et le marché international, essentiellement anglophone2. La situation du français est alarmante sur ce dernier marché, mais beaucoup moins sur le premier.

Pour cette raison, nous croyons qu'il ne faut pas utiliser uniquement le SCI pour mesurer l'importance du français dans les publications scientifiques. En se limitant au SCI, on ne mesure pas les sciences sociales et humaines et les arts et lettres — qui, jusqu'à preuve du contraire, sont bien des disciplines scientifiques — ni la production qui paraît dans les revues locales. Bref, on ne mesure pas le volume réel de publications en français. On ne mesure que les publications des sciences naturelles, du génie et des sciences biomédicales et, parmi elles, celles qui ont une grande visibilité internationale.

À l'exemple du SCI, l'ISI publie le Social Science Citation Index (SSCI). Rarement cette banque de données est-elle utilisée en bibliométrie cependant. En fait, on lui reconnaît plusieurs limites (Nederhof et al., 1989). La première est relative à la couverture des disciplines : le SSCI serait loin de représenter l'ensemble des sciences sociales et humaines. La deuxième limite de la banque de données pour les sciences sociales et humaines est que les pratiques de publication des chercheurs passent autant, sinon davantage, par le livre que par les articles. Enfin, la dernière limite est reliée à la question de la langue. La littérature en sciences sociales et humaines est, comme nous venons de le mentionner, davantage en langue nationale.

Ces limites sont, pour les fins que nous visons ici, positives. En effet, si le français se révélait plus important dans SSCI malgré ces limites, il y aurait tout lieu de croire que nos chiffres précédents sous-évaluent le français, et que ceux que nous apporterons maintenant en font autant.

Pour apprécier l'importance du français en sciences sociales et humaines, nous avons reproduit l'analyse menée à partir du SCI, avec les mêmes dimensions (disciplines et secteurs), en prenant le SSCI pour l'année 1993. Les disciplines couvertes par le SSCI sont les suivantes :

  • économie et finance,
  • éducation,
  • histoire,
  • droit,
  • information et documentation,
  • linguistique,
  • administration,
  • philosophie,
  • planification et développement,
  • politique,
  • psychologie,
  • psychiatrie,
  • santé publique et médecine sociale,
  • réhabilitation et éducation,
  • sociologie,
  • anthropologie.
 

2 Dans le cas du Québec, il faudrait ajouter le marché français, bien que la pénétration de ce marché, pour ce qui est des revues québécoises, se soit révélée jusqu'ici des plus ardues. [retour au texte]




En 1993, pour les neuf pays considérés précédemment, la part du français est à peine plus élevée en sciences sociales et humaines qu'en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, puisqu'elle est de 1,3 % des articles (Tableau 5). Cependant, cette part atteint 35,8 % dans le cas de la France. Au Québec, 16,4 % des publications en sciences sociales et humaines sont en français, soit près de dix fois plus qu'en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales.

 
Tableau 5 — Publications en sciences sociales et humaines au total et en français, dans neuf pays (1993)


Les disciplines où l'on publie le plus en français sont la planification et le développement (41,7 %) et la science politique (39,1 %) (Tableau 6). Elles sont suivies de la santé publique et de la médecine sociale (26,4 %). Ces taux s'expliquent par l'objet plus local des recherches dans ces domaines. À l'opposé, en économie, discipline très standardisée et formalisée, il ne se publie aucun article en français.

 
Tableau 6 — Publications en français et en anglais en sciences sociales et humaines, par discipline (1993)


En ce qui concerne la source des publications, les organismes gouvernementaux arrivent au premier rang avec 33,3 % des articles en français, mais il faut préciser que le nombre d'articles est très faible (Tableau 7). Suivent les hôpitaux (15,0 %), puis les universités (14,7 %).

Encore une fois, les institutions francophones sont celles qui publient le plus en français. En effet, 24,9 % des articles provenant des universités francophones sont écrits en français, contre seulement 0,9 % pour les universités anglophones; de même, 22,5 % des articles provenant des hôpitaux francophones sont en français contre 5,3 % des articles émanant des hôpitaux anglophones.

 
Tableau 7 — Publications en français et en anglais en sciences sociales et humaines selon les institutions responsables (1993)


Bien que le français soit plus présent dans les sciences sociales et humaines, l'estimation que nous venons de faire sous-évalue encore la place du français. Premièrement, dans ces disciplines, nous l'avons noté, une grande partie des publications passe par le livre. Deuxièmement, le marché local, c'est-à-dire les revues québécoises, n'est pas considéré. Compte tenu du fait que quelques revues québécoises publient exclusivement ou majoritairement en français (Godin et Limoges, 1995), c'est un volume supplémentaire d'environ 1 000 articles en français qu'il faudrait ajouter annuellement aux chiffres déjà cités, dont 85 % en sciences sociales et humaines et en arts et lettres.

Conclusion

La première leçon à tirer de la présente communication est la nécessité de bien distinguer les disciplines lorsque l'on parle de la situation du français dans les publications scientifiques. Si l'anglais est déterminant en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, le français est beaucoup plus utilisé dans les autres disciplines.

Une deuxième conclusion est relative à l'inévitabilité de la publication en anglais. C'est même la condition pour assurer à la production scientifique québécoise un impact international, impact qu'elle a certainement aujourd'hui (Godin, 1996). C'est en même temps un paradoxe pour l'intervention politique, qui, si elle voulait restreindre les pratiques de publication en anglais, réduirait en même temps l'impact de la production scientifique québécoise.

Il nous apparaît également nécessaire, en conclusion, de souligner une autre distinction entre institutions anglophones et institutions francophones. Tous les indicateurs présentés dans la présente communication font ressortir des différences marquées entre elles. Certes, les chercheurs francophones en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales publient d'abord en anglais, tout comme leurs collègues des institutions anglophones. Mais les chercheurs des institutions francophones publient jusqu'à dix fois plus en français que ces derniers. En sciences sociales et humaines, les écarts sont encore plus prononcés.

Bref, la situation du français ne s'explique pas seulement par le fait que les chercheurs francophones publient davantage en anglais, mais aussi par le fait que les chercheurs anglophones ne publient pratiquement jamais en français. Cette distinction supplémentaire est importante parce que, si elle est passée sous silence, on risque d'oublier de cibler certains acteurs clés dans une politique linguistique. Si la langue française doit être protégée — il n'entre pas dans notre propos de nous prononcer sur cette question —, les efforts doivent probablement être partagés.

Cependant, on voit apparaître ici un second paradoxe pour l'intervention publique. Si ce sont également les anglophones qui doivent être sollicités, il ne semble pas d'emblée réaliste, politiquement mais aussi concrètement, d'exiger de ceux-ci qu'ils publient en français!





Références


BOURDIEU, P. (1975), La spécificité du champ scientifique et les conditions sociales du progrès de la raison, Sociologie et Société, 7, 1 : 91-118.

GARFIELD, E., et A. WELLJAMS-DOROF (1990), Language Use in International Research : A Citation Analysis, Annals of the American Academy of Political and Social Sciences, 511 : 10-24.

GINGRAS, Y. (1984), La valeur d'une langue dans un champ scientifique, Recherches sociographiques, 25 (2) : 285-296.

GINGRAS, Y., et C. MÉDAILLE (1991), La langue de publication des chercheurs québécois en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales, recherche réalisée pour le ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science, Québec.

GODIN, B. (1996), La recherche scientifique et technologique au Québec du porteur d'eau à l'excellence, Interface, 19, 1.

GODIN, B. (1995), Endangered Species? Une nouvelle estimation de la part du français dans les communications scientifiques, Étude réalisée pour le Conseil de la langue française, Québec.

GODIN, B., et C. LIMOGES (1995), Les revues scientifiques québécoises évaluation du programme de soutien aux revues du Fonds FCAR, étude réalisée pour le Fonds FCAR, Québec.

NEDERHOF, A.J., R.A. ZWANN, R.E. DE BRUIN et P.J. DEKKER (1989), Assessing the Usefulness of Bibliometric Indicators for the Humanities and the Social Sciences : A Comparative Study, Bibliometrics, 15 : 423-435.

SORELL, T. (1991), Scientism : Philosophy and the Infatuation With Science, Londres, Routledge.

WHITLEY, R. (1982), The Intellectual and Social Organization of the Sciences, Oxford, Clarendon Press.






LES FACTEURS ÉCONOMIQUES ET LES LANGUES DE LA
COMMUNICATION SCIENTIFIQUE
LE JAPONAIS ET L'ALLEMAND
Florian Coulmas
Université de Chuo, Japon






Préliminaires

Dans le cadre de ce colloque sur les langues scientifiques de demain, il me semble opportun de commencer par quelques remarques concernant l'interaction entre langue et économie. Ce que je veux dire vous est bien connu, mais, quand même, reste souvent ignoré dans les analyses linguistiques, y compris par beaucoup de sociolinguistes. Pour ma part, je suis convaincu que les considérations économiques peuvent contribuer à éclairer quelques aspects importants de notre sujet.

La langue est un moyen d'échange et les relations économiques sont des relations d'échange. Pour participer aux relations économiques, il faut se servir d'une langue commune. Donc la langue se trouve placée au centre de la vie économique. Dans un sens général, l'évolution d'une langue répond aux nécessités économiques de sa communauté linguistique. À la fin du XXe siècle, les relations économiques sont de plus en plus déterminées par la communication. En fait, la communication est devenue un facteur économique prépondérant. Mémorisation, traitement, et transfert d'information sont essentiels pour le fonctionnement des sociétés d'aujourd'hui. En plus, la répartition des langues dans la société et les relations entre elles reflètent la puissance économique de leurs usagers.

De la même façon, on pourrait dire que les langues du monde existent dans une situation de concurrence, ou bien dans un marché linguistique. Il est difficile de parler de « marché linguistique » sans faire référence à Pierre Bourdieu et son « économie des échanges linguistiques »1, mais je ne veux pas utiliser cette notion dans le sens métaphorique que Bourdieu lui a donné. Je veux plutôt prendre cette notion au pied de la lettre.2 Il existe une économie des langues réelle, dans la réalité matérielle et non seulement dans le royaume symbolique. C'est-à-dire que les individus et les groupes ont la possibilité, et souvent sont obligés, de choisir les langues pour satisfaire leurs besoins de communication. Ces besoins se trouvent dans les domaines du gouvernement, du commerce, de l'enseignement et de la communication scientifique. Les langues peuvent donc être considérées, entre autres, comme des biens de consommation. Ces biens sont caractérisés par des utilités différentielles selon les domaines que je viens de mentionner et des buts poursuivis. Leur acquisition et leur utilisation sont associées à des coûts et à des bénéfices, d'une part pour l'individu et d'autre part pour la communauté entière. Les rapports mutuels entre les coûts et bénéfices individuels vis-à-vis des coûts et bénéfices collectifs sont extrêmement complexes. Le choix fait par l'individu dépend en grande partie de l'utilité subjective et des possibilités sociales, tandis que les possibilités sociales sont finalement créées par les individus. Il n'existe aucun mot qui n'ait pas été créé, à l'origine, par un individu, mais la diffusion des mots nouveaux est tout à fait un phénomène social. Les individus font le choix dans le milieu social, mais en même temps, par leurs choix, ils influencent l'évolution de ce milieu.

Dans la perspective que je viens de définir, nous nous demanderons dans quelle mesure on peut préciser les coûts et bénéfices individuels et collectifs s'agissant de l'utilisation de l'allemand et du japonais comme langues de la communication scientifique.

L'allemand comme langue scientifique

Le passage de la langue latine à la langue allemande comme moyen de la communication scientifique dans les pays germanophones a été un processus de longue durée, qui s'est étendu du XVIe siècle jusqu'au XIXe siècle. La publication en 1525 d'un traité sur le mesurage avec compas et règle par Albrecht Dürer3, le graveur, marqua le début de ce processus. En ce temps-là, pas plus de 10 % des publications en Allemagne étaient en allemand. À la fin du XVIIe siècle, Leibniz, qui lui même écrivait principalement en français et en latin, trouvait encore nécessaire d'écrire une exhortation aux Allemands pour qu'ils améliorent leur langue4. À cette époque, beaucoup d'intellectuels n'acceptaient pas l'allemand comme une langue appropriée aux domaines de la communication cultivée. Par conséquent l'allemand manquait d'une terminologie scientifique propre. Au cours du XVIIIe siècle, l'allemand est devenu la principale langue des publications scientifiques. En 1800, moins de 5 % des livres imprimés en Allemagne étaient en latin. Finalement, l'allemand avait remplacé le latin dans le domaine des sciences et il a maintenu sa position de langue scientifique jusqu'au XXe siècle. Depuis le milieu du XIXe siècle, l'allemand a joué le rôle d'une des langues scientifiques les plus importantes à travers le monde. Beaucoup de travaux scientifiques de grande importance étaient publiés originairement en allemand. Dans les premières décennies du XXe siècle, il avait comme langue de publications scientifiques une position comparable à celle du français.5 Pour cette raison, la capacité de lire des textes scientifiques en allemand était une qualification importante pour une carrière universitaire même extérieure aux pays germanophones. Mais 200 ans après le remplacement du latin par l'allemand comme langue du discours scientifique, la position de l'allemand semble à son tour menacée.

Depuis environ 1920, le pourcentage des publications scientifiques en allemand par rapport à la production mondiale de travaux scientifiques a constamment diminué, et à partir du milieu du XXe siècle, de plus en plus de chercheurs publient leurs articles et leurs livres en anglais ou bien dans deux langues, l'allemand et l'anglais. Beaucoup de revues scientifiques allemandes acceptent des articles en anglais, et il y en a quelques-unes qui n'acceptent plus d'articles en allemand. Le changement de nom de la revue Psychologische Forschung, devenue Psychological Research en 1975, a été un cas abondamment commenté. Mais bien que quelques chercheurs aient critiqué cette décision comme du « totalitarisme linguistique »6 et l'aient regrettée comme abandon d'une tradition précieuse, la propension des chercheurs allemands à publier leurs travaux en anglais continue de s'accroître.

Considérant la part énorme des publications anglophones dans les pays germanophones, on peut dire à juste titre qu'aujourd'hui la communauté scientifique germanophone se trouve dans une situation de diglossie. L'allemand cœxiste avec l'anglais dans les domaines de la communication érudite. Grosso modo, les disciplines scientifiques sont enseignées en allemand. À quelques exceptions près, la langue d'enseignement du second degré et universitaire est l'allemand. Grâce à cette pratique, s'exprimer en allemand sur les sujets scientifiques ne cause pas de difficultés à présent. Néanmoins, l'allemand est en train de disparaître d'un autre domaine de la communication scientifique qui n'est pas moins important : le domaine de l'échange international d'idées.

Dans beaucoup de colloques et de congrès internationaux qui ont lieu dans les pays germanophones, l'anglais est la seule langue des manifestations. Même en l'absence de participants des pays anglophones, l'anglais domine largement dans les communications présentées aux colloques, et il lui est souvent attribué le statut officiel de « langue du congrès ». À la fin du XXe siècle, parce que l'anglais est la langue étrangère prépondérante à travers le monde, y compris et surtout dans les pays francophones, une carrière universitaire sans capacité de s'exprimer en anglais est devenue absolument impossible.

Une question grave et, me semble-t-il, réaliste qui se pose aujourd'hui, est de savoir si, à l'avenir, l'allemand continuera à répondre à toutes les fonctions d'une langue scientifique, ou s'il va perdre son utilité et, en fin de compte, sa capacité d'expliciter toutes les teneurs du discours scientifique et technique le plus avancé. Ce n'est pas mon rôle dans cette communication de spéculer sur le développement à venir. Au lieu de prédictions, je veux considérer quelques développements économiques qui ont coïncidé dans le temps et, peut-être, dans une relation de cause à effet avec l'ascension et le déclin de l'allemand comme langue scientifique.

Si elle a existé, quelle est la rationalité économique de ce développement depuis le XVIe siècle jusqu'au XXe siècle, période pendant laquelle la communication scientifique dans les pays germanophones a été caractérisée par la prépondérance de trois langues, le latin, ensuite l'allemand et aujourd'hui l'anglais?

Y a-t-il une réponse simple à la question de savoir pourquoi au cours du XVIIIe siècle les chercheurs allemands ont préféré l'allemand au latin et dans la seconde moitié du XXe siècle se détournent du dernier pour mettre l'anglais à sa place? Une part de la réponse est certainement que c'est la rationalité de la formation d'un monopole. Comme Chaudenson l'avait remarqué, « une économie "idéale" supposerait une langue unique à travers le monde »7. Dans quelques branches économiques, par exemple le marché du pétrole brut et le marché monétaire, une économique idéale dans ce sens est déjà une réalité. L'échange d'idées scientifiques peut aussi être considéré comme un marché, c'est-à-dire un système économique. Et globalement, le marché d'idées scientifiques depuis le siècle des lumières a progressé dans la direction d'une économie idéale.

Jusqu'à la fin du XVIIIe siècle, les chercheurs ont constitué un milieu quantitativement restreint et relativement séparé de la société. La communication scientifique était surtout horizontale, c'est-à-dire entre les chercheurs et non-pas entre eux et d'autres parties de la société. La diffusion d'idées scientifiques et techniques dans une direction verticale n'était pas nécessaire avant l'établissement d'un système d'enseignement obligatoire qui, de son côté, a été réalisé pour des raisons économiques. Précisément, par suite de l'industrialisation, la formation des marchés nationaux en Europe arrivait à son terme, coïncidant avec l'urbanisation et l'intégration verticale de la société. Mais l'époque du marché national n'a pas été de longue durée. Au cours du XXe siècle, les marchés nationaux ont perdu de leur importance, parce que les relations commerciales se développaient dans des cadres transnationaux. En somme, l'allemand a occupé une position importante comme langue scientifique en même temps qu'il était utilisé comme la langue du marché national. À présent, il continue de jouer un rôle dans la communication scientifique, bien que ce soit un rôle réduit. Comme langue scientifique internationale, l'allemand n'est plus important; il est limité à la position de langue scientifique à usage interne. Cette situation reflète deux aspects de l'économie allemande, d'une part son intégration dans le marché global et, d'autre part, son volume en tant que marché du travail fonctionnant pour l'essentiel dans une seule langue.

Du point de vue individuel, il y a une rationalité économique pour la continuation de la division du travail dans la communication scientifique. S'exprimer en allemand reste une condition pour obtenir une position dans les institutions de recherche et d'éducation universitaire, et l'anglais est indispensable pour prendre part à la communauté scientifique internationale.

Le japonais comme langue scientifique

Le pendant japonais du traité allemand d'Albrecht Dürer sur le mesurage avec compas et règle est la traduction d'un manuel d'anatomie. L'original allemand par Johann Adam Kulmus, Anatomische Tabellen, a paru en 1722 et une traduction néerlandaise, Ontleedkundige Tafeien, a suivi en 1734. C'est cette version néerlandaise qui a été importée au Japon. Impressionné par l'exactitude de la méthode occidentale d'étude de corps humain, Maeno Ryõtaku, un étudiant de rangaku, littéralement « savoir néerlandais » mais en fait des sciences occidentales dans un sens plus large, a traduit cette œuvre dans la langue scientifique du Japon8. 1774, l'année où a paru la traduction, est généralement considérée comme le point de départ de la littérature scientifique occidentale au Japon9 L'évolution ultérieure des langues de spécialité du japonais a été lente et remplie de détours. Jusqu'au XVIIIe siècle la version japonisée du chinois classique était la seule langue des textes érudits, et le prestige de cette langue est demeuré intact. Bien sûr, la traduction du manuel d'anatomie, Kaitai shinsho, que je viens de mentionner, était rédigée dans cette langue. Pendant les deux siècles suivants, le chinois classique resta la langue de l'État et celle de l'élite intellectuelle. Cela veut dire qu'au Japon, une situation diglossique ressemblant à celle que nous trouvons dans l'Europe médiévale s'est prolongée jusqu'au milieu du XIXe siècle.

Depuis le début du XVIIe siècle, le gouvernement japonais a pratiqué une politique d'isolationnisme. Les contacts extérieurs avec l'Occident étaient limités aux échanges commerciaux avec les Néerlandais dans un seul port marchand à l'extrémité ouest du Japon. Donc, jusqu'à l'ouverture du pays par la force des canonnières américaines au milieu du XIXe siècle, le savoir occidental n'a existé au Japon qu'au moyen des livres néerlandais, surtout des livres de médecine, de balistique et de construction navale. De plus, la diffusion du savoir occidental qui arrivait au Japon dans ce temps-là était gravement restreinte par le shogunat, le gouvernement militaire. L'étude de ces livres occidentaux, connue comme « néerlandologie », était une occupation très spécialisée; dans la société féodale, les interprètes du néerlandais (tsyaku) occupaient une position héréditaire10. Parce que l'échange intellectuel avec les Néerlandais était aussi limité et parce que la connaissance des choses occidentales était aussi spécialisée, l'impact de la seule langue importée d'outre-mer pendant l'époque Tokugawa (1603-1867) n'a pas été profond, même si alors quelques mots hollandais ont pénétré la langue japonaise. Malgré cette importation lexicale, le développement du japonais était en retard par rapport aux langues européennes avec lesquelles il se trouva en contact après la chute du shogunat.

Avec l'ouverture du pays a commencé une période de modernisation extrêmement rapide. À l'époque Meiji (1868-1911) — l'âge des lumières du Japon — les Japonais ont importé toute la technologie moderne et dans une mesure énorme ont assimilé les sciences occidentales. La curiosité de la part des intellectuels japonais était illimitée; ils voulaient tout savoir. Évidemment le principal moyen d'acquérir des connaissances scientifiques était la lecture et la traduction des livres occidentaux. Pour cette raison, les intellectuels les plus éminents se consacraient à des traductions du néerlandais, de l'anglais, de l'allemand, du français et d'autres langues occidentales. C'était un travail aussi important que délicat. À cause de l'isolement prolongé, d'une part de la langue et d'autre part des intellectuels, les textes occidentaux leur apparaissaient difficiles à comprendre et plus difficiles encore à traduire. Pour les intellectuels japonais, cette difficulté était le signe d'une crise linguistique profonde. Soudain, leur langue n'était plus capable d'exprimer facilement et d'une manière adéquate toutes les idées et tous les états de choses qu'ils voulaient exprimer. Dans les sciences physiques et naturelles, dans les sciences sociales et politiques, dans la philosophie et dans les affaires d'État, il manquait à la langue japonaise (ou bien aux langues en usage alors au Japon, c'est-à-dire le chinois et le japonais) les terminologies nécessaires, et pour beaucoup de concepts, il n'y existait pas de termes courants. L'impression de crise et le sentiment d'impuissance apparaissent vivement dans une lettre de Mori Arinori.

Premier ambassadeur à Washington et ensuite ministre de l'Éducation publique, Mori était un des intellectuels les plus renommés de son temps. Il avait une correspondance étendue. Dans une lettre qu'il écrivit en 1873 à William Whitney, un linguiste américain, il réfléchissait à la possibilité de remplacer le japonais par l'anglais. Au vu de la pauvreté du japonais, cela lui semblait une condition inévitable pour la modernisation de son pays et la sauvegarde de son indépendance. Il écrivait :

« L'avancement de la civilisation a déjà atteint le centre même du pays. L'utilisation de l'anglais qui a accompagné ce processus, fait reculer l'usage du chinois aussi bien que du japonais. Le pouvoir commercial de la race de ceux qui parlent anglais et qui maintenant dominent le monde amène notre peuple à avoir un certain savoir sur leurs comportements commerciaux et leurs habitudes, en général. La nécessité de maîtriser la langue anglaise s'impose à nous. C'est une condition préalable pour notre indépendance dans la communauté des nations. Dans ces circonstances, notre pauvre langue, qui ne pourra jamais avoir la moindre utilité en-dehors des nos îles, est condamnée de céder à la domination de la langue anglaise. [...] On ne pourrait jamais préserver les lois de l'État en japonais. Tous les facteurs suggèrent l'abandon de son usage.11 »

Malgré cette analyse pessimiste, la réforme et la modernisation de la langue japonaise qui ont résultées de cette crise linguistique ont été un succès absolu. Ce processus d'adaptation linguistique12 a eu lieu pendant le dernier tiers du XIXe siècle. Il comportait deux aspects : le rapprochement entre la langue écrite et la langue parlée (genbun itchi13), et la formation d'un vocabulaire moderne.14 Le premier était nécessaire pour surmonter la diglossie traditionnelle, que j'ai mentionnée auparavant, pour créer une langue intégrée et fonctionnant dans tous les domaines de la communication, et enfin pour unifier la communauté linguistique et abaisser le seuil de participation au discours cultivé. Le second était la condition fondamentale pour pouvoir utiliser le japonais dans les sciences.

Les efforts pour former des termes techniques ont donné la préférence aux calques sémantiques basés sur les morphèmes sino-japonais. Cette préférence n'était pas un choix intentionnel de la part d'une institution de planification linguistique mais une évolution spontanée.15 Pourtant, c'est grâce à cette stratégie que la diffusion du savoir occidental a progressé sans provoquer trop d'aliénation. En plus de la formation de mots nouveaux avec des éléments sino-japonais, le japonais a emprunté à d'autres langues, surtout à l'anglais. Au cours de notre siècle, l'anglais vient de prendre la place du chinois comme source principale d'enrichissement lexical du japonais. À cause de l'incorporation énorme de mots chinois et anglais, on peut dire que le lexique japonais contemporain comporte trois strates, celle du japonais autochtone, celle du sino-japonais et celle de l'anglais emprunté. Ce sont les strates sino-japonaise et anglaise qui donnent au japonais la faculté de s'adapter continuellement aux nouveaux besoins de la communication.

À l'image du développement social et économique au Japon, le développement de la langue a été rapide et couronné de succès. En trente ans seulement, la crise linguistique était surmontée, la langue adaptée à toutes les fonctions nouvelles. Aux alentours de 1900, le japonais était devenu la première langue orientale moderne capable d'exprimer toutes les idées occidentales relatives aux sciences et à la technologie. Pour l'essentiel, il avait remplacé le chinois classique, sauf dans le domaine du droit. Il servait comme langue d'enseignement à tous les niveaux, une fonction qu'il continue à remplir aujourd'hui.

À présent, le japonais est une langue tout à fait adaptée aux fonctions de la communication moderne, le discours scientifique inclus. Néanmoins, malgré la fonctionnalité illimitée du japonais, de plus en plus de chercheurs publient les résultats de leurs recherches en anglais. La production scientifique en japonais n'est pas négligeable16, mais elle est peu utilisée en dehors du Japon. Les publications japonaises ne sont lues presque exclusivement que par les chercheurs et les étudiants japonais. Les chercheurs qui veulent participer à l'échange international des idées scientifiques ne peuvent qu'utiliser la langue anglaise. Il n'existe pas de données statistiques, mais il est bien connu que beaucoup de chercheurs japonais contribuent régulièrement aux revues scientifiques américaines. Depuis la Seconde Guerre mondiale, leur nombre a constamment augmenté.

Donc, par rapport à la communication scientifique, nous trouvons à présent au Japon une situation qui ressemble à celle des pays germanophones. Le discours scientifique au Japon se sert de deux langues, l'une, le japonais, pour l'enseignement et la communication intérieure, l'autre, l'anglais, pour l'échange international et pour les publications les plus importantes. Dans la réception de la connaissance scientifique provenant de l'étranger et dans la production scientifique au Japon, l'anglais joue un double rôle de grande importance, comme moyen d'échange et comme source de terminologie. De ces deux points de vue, l'anglais est un auxiliaire indispensable pour l'accès à l'information scientifique et la distribution de celle-ci. Donc, malgré son accession remarquable au groupe exclusif des grandes langues des sciences, la position du japonais dans ce groupe se limite à celle d'une langue scientifique à usage interne17.

Certes, on a parfois critiqué la puissance de l'anglais, sa pénétration et son implantation dans la société japonaise contemporaine. Et il y a des voix qui demandent l'internationalisation du japonais. Par exemple, dans une analyse du système social japonais, nous lisons que :

« Le fait que l'anglais soit la seule langue internationale commune pose des problèmes dans la situation actuelle. Il faut que les peuples anglophones deviennent plus conscients du fait que les peuples non anglophones doivent supporter une grosse charge linguistique par rapport au temps et à l'énergie qu'on met dans des traductions et des interprétations. Il faut essayer d'introduire d'autres langues comme langues officielles dans les congrès internationaux. »18

Mais en général le statut de l'anglais au Japon, à la fois instrument de communication internationale et source d'enrichissement de la langue japonaise, est tout à fait accepté comme nécessité de la vie moderne.19 L'importation de l'anglais dans la communauté linguistique et dans sa propre langue est une nécessité économique. L'anglais dans le japonais et comme première langue étrangère permet aux Japonais de surmonter la distance géographique et culturelle entre eux et leurs partenaires de commerce outre-mer.

Durant l'époque des Tokugawa, la politique d'isolationnisme du shogunat impliquait une économie autarcique basée sur l'agriculture. Dans la société féodale, la communication était caractérisée par un modèle diglossique, le chinois classique pour les fonctions hautes et l'ensemble des variétés du japonais pour les fonctions basses. La connaissance des langues étrangères était aussi limitée que l'importation des produits d'outre-mer. Toutes deux étaient strictement contrôlées par le gouvernement. La transformation de l'économie japonaise à la suite de l'ouverture du pays au milieu du XIXe siècle a provoqué des évolutions linguistiques et modifié les conditions de la communication. En fait, la modernisation rapide et effective de la langue a constitué une part essentielle de la modernisation de la société.

À partir de l'époque Meiji, l'importation des choses occidentales a été accompagnée par l'importation des langues étrangères occidentales et par la pénétration d'un grand nombre de mots de ces langues dans le japonais. Sa défaite dans la Seconde Guerre mondiale a entraîné le Japon dans une autre phase de réformes et de transformations socio-économiques. Son rapport avec les États-Unis est venu occuper le centre de ses relations internationales à tous égards : économique, politique et culturel. En conséquence, l'anglais est devenu la langue la plus importante pour le commerce extérieur et toutes les activités internationales. Dans les sciences aussi, l'anglais a acquis une position sans commune mesure avec les autres langues étrangères enseignées au Japon. À part quelques exceptions, il est la seule langue utilisée par les Japonais pour communiquer les résultats de leurs travaux à la communauté scientifique internationale. Au tout premier rang des nations avancées, le Japon dépend aujourd'hui dans une grande mesure des échanges internationaux, et la langue japonaise est soumise à l'influence de la langue de l'échange international, l'anglais.

La comparaison de la modernisation de l'allemand et du japonais a mis en lumière certains parallèles entre le développement des langues et des économies des pays concernés. Au début du XXe siècle, les positions du japonais et de l'allemand par rapport aux sciences étaient très différentes, mais à la fin du siècle, nous trouvons des situations qui présentent deux aspects communs :

1. La diglossie dans le domaine de la communication scientifique reflète des conditions économiques, c'est-à-dire un marché intérieur vaste mais dépendant quand même des relations commerciales internationales.

2. L'anglais est utilisé comme source principale d'enrichissement de la terminologie scientifique et du vocabulaire en général.

Donc, le cas du japonais comme celui de l'allemand dans le domaine de la communication scientifique nous donnent un double enseignement. D'une part, la nécessité de la diffusion rapide du savoir scientifique dans une population à niveau d'éducation très élevé favorise l'utilisation des langues nationales pour l'enseignement des sciences. D'autre part, la nécessité de participer à l'échange international des idées scientifiques et la brièveté de la vie individuelle exigent l'utilisation de l'anglais pour obtenir les informations scientifiques les plus à jour et pour contribuer au discours global.






Notes

1 Bourdieu, Pierre. 1982. Ce que parler veut dire. Paris : Fayard. [retour au texte]

2 Cf. Coulmas, Florian. 1992. Language and Economy. Oxford : Blackwell. [retour au texte]

3 Dürer, Albrecht. 1525. Unterweisung der messung mit dem Zirkel un richtscheyt, in linien ebenen und gantzen corporen. Ndrdlingen : nouvelle édition sans date. [retour au texte]

4 Leibniz, Gottfried Wilhelm. 1682. Ermahnung an die Deutschen, ihren Verstand und ihre Sprache besser zu üben. Stuttgart : Reclam [1983]. [retour au texte]

5 Cf. Tsunoda, Minoru. 1983. « Les langues internationales dans les publications scientifiques et techniques. » Sophia Linguistica (Tokyo), 144-155; et Mackey, William F. 1989. « Determining the status and function of languages in multinational societies. » Ulrich Ammon (ed.) Status and Function of Languages and Language Varieties. Berlin : de Gruyter, 3-20. [retour au texte]

6 Traxel, Werner. 1979. « Publish or Perish! » - auf deutsch oder auf englisch? Psychologische Beiträge 21, 62-77. [retour au texte]

7 Chaudenson, R. 1987. « Industries de la langue, éducation et développement. » Langue et Économie. Colloque International, CNRS-Université de Provence, 55. [retour au texte]

8 Anatomische Tabellen (original allemand) 1722; Ontleedkundige Tafelen (traduction néerlandaise par Johann Adam Kulmus) 1734; Kaitai shinsho (traduction japonaise par Maeno Ryötaku) 1774. [retour au texte]

9 Pour une évaluation de l'importance de la traduction des Ontleedkundige Tafelen cf. Keene, Donald. 1969. The Japanese Discovery of Europe, 1720-1830. Stanford : Stanford University Press, 21-24. [retour au texte]

10 Numata Jirõ. 1989. Yõgaku [Études occidentales]. Tokyo : Yoshikawa Kõbunkan. [retour au texte]

11 Mori Arinori. 1973. Education in Japan. A Series of Letters Addressed by Prominent Americans to Arinori Mori. New York, tome 1, vi. [retour au texte]

12 Cf. Coulmas, Florian. 1989. Language Adaptation. Cambridge : Cambridge University Press. [retour au texte]

13 Nanette Twine. 1978. « The Genbunitchi Movement : Its Origin, Development, and Conclusion. » Monumenta Nipponica, 33.3. [retour au texte]

14 Miyajima Tatsuo. 1967. Kindai-goi no seiritsu [La formation du vocabulaire moderne]. Tokyo : Kokuritsu kokugo kenkysho hõkoku n° 3. [retour au texte]

15 Cf. Coyaud, Maurice. 1983. « La réforme de la langue au Japon. » Istvân Fodor, Claude Hagège. Language Reform, La Réforme des Langues, Sprachreform, tome I. Hamburg, Buske Verlag, 375-386. [retour au texte]

16 Bartholomew, James R. 1989. The Formation of Science in Japan. New Haven : Yale University Press. [retour au texte]

17 La position du japonais dans le groupe des langues des sciences est qualifiée comme « symbolique » par Claude Truchot (1990) L'Anglais dans le Monde Contemporain. Paris : Le Robert, p. 124. [retour au texte]

18 Nihonkei sistemu. Jinruibunmei no hitotu no kata [Des systèmes japonais. Une civilisation alternative]. Masuda kokusai kõry kyõiku zaidan. Yokohama : Sekotac, 1992, 115. [retour au texte]

19 Minowa Shigeo. 1994. « The printed English word in Japan. » Japan Quarterly XLI, 1, 6-15. [retour au texte]




FACTEURS SOCIOPOLITIQUES ET LANGUES DE
LA COMMUNICATION SCIENTIFIQUE
Robert Phillipson et Tove Skutnabb-Kangas
Université de Roskilde, Danemark





The original English version of this text
follows the French translation


De nombreux signes attestent que la communication scientifique délaisse les autres langues pour l'anglais. Quelques témoignages isolés montrent qu'un certain nombre de non-anglophones acceptent mal de devoir utiliser l'anglais dans la totalité ou dans la plupart de leurs communications scientifiques. Mais en général, cette avancée de l'anglais semble être intégrée comme faisant partie d'un processus inévitable, peut-être naturel et même volontaire. Les chercheurs qui veulent faire partie de la communauté scientifique dans leur domaine sont encouragés, sinon astreints à rédiger leurs thèses de doctorat ou leurs articles scientifiques dans la langue « internationale ». Les éditeurs de revues scientifiques et les conseils de recherche influencent donc la politique linguistique en jouant un rôle de gardes-barrières. Tout un champ de traditions scientifiques (française, japonaise, germanique,...) est ainsi soumis à la pression exercée par un supranationalisme qui semble prédominer sur les politiques « nationales ».

Il est important d'explorer comment un tel transfert linguistique fonctionnel est lié à des phénomènes plus vastes d'européanisation, d'américanisation et de mondialisation (hautement symbolisés par la « McDonaldisation » des médias et la culture populaire). L'évolution que vit la communication scientifique se produit en parallèle avec le changement technologique, et les transformations commerciales et politiques qui l'accompagnent. Certaines des modifications qui se produisent dans les formes et les moyens de communication sont subtiles, complexes et mouvantes, et il n'est ni simple ni facile d'en percevoir les processus sous-jacents et les intérêts qu'ils servent.

L'asymétrie dans les relations Nord-Sud

Avant de nous pencher sur les relations entre les chercheurs de différents pays du Nord prospères, il est utile d'examiner les relations entre le Nord et le Sud. Il y a des signes flagrants de l'existence d'un net décalage entre le genre d'activités scientifiques entreprises dans les sociétés postcoloniales et les besoins sociaux urgents de ces sociétés. L'exode des cerveaux est symptomatique des relations asymétriques entre le Nord et le Sud : les chercheurs du Sud sont formés pour fonctionner dans le Nord (à la fois sur le plan géographique et intellectuel) plutôt que dans le Sud. Dans l'entreprise de l'aide au développement, dont la Banque mondiale tient aujourd'hui les rênes, les gouvernements des pays du Nord ont cherché activement dans les quarante dernières années à placer les scientifiques du Nord dans des positions stratégiques partout dans le Sud. L'analyse des relations de domination à l'échelle mondiale donne une image relativement précise de l'impérialisme scientifique, étroitement lié à l'impérialisme dans les domaines de la culture et de l'éducation. Cette hiérarchie mondiale a également une dimension linguistique, soutenue par des structures, des ressources matérielles et des idéologies.

Pour comprendre comment et pourquoi cela s'est produit, il faut d'abord bien connaître la politique linguistique des puissances coloniales et voir comment la hiérarchie des langues dans à peu près toutes les anciennes colonies est non seulement demeurée intacte, mais s'est renforcée. Cela vient en grande partie du fait que les systèmes d'éducation et la politique linguistique du développement reflètent la pensée occidentale et que cet état de choses convient aux élites du Sud. D'une manière générale, le développement a aidé les langues dominantes, c'est-à-dire les anciennes langues coloniales. La plus grande partie de l'aide à l'éducation a servi à cette fin. À peu près aucune aide n'a été directement destinée au soutien des langues locales.

L'assimilation des modèles et des valeurs du Nord par les scientifiques du Sud est omniprésente :

« Les Africains ont été psychologiquement conditionnés à croire que seules les langues européennes sont structurées pour aider le développement. » (Mubanga Kasahoki, dans UNIN, 1981, 41.)

Un examen des articles scientifiques publiés dans Indian Linguistics sur une période de dix ans révèle que les textes le plus souvent cités viennent des États-Unis et que les « auteurs contemporains indiens se citent rarement les uns les autres ». La situation est comparable en sociologie, en psychologie et certainement dans beaucoup d'autres domaines. Les sources occidentales auxquelles il est fait référence sont souvent d'une pertinence douteuse, mais elles contribuent de manière efficace à perpétuer la dépendance vis-à-vis du Nord et de ses langues.

De tels constats n'ont rien d'étonnant, car l'histoire montre que l'aide monétaire et les fondations « philanthropiques » américaines ont contribué activement tout au long de ce siècle, mais particulièrement pendant la période féconde qui a suivi 1945, à imposer dans le monde entier des modèles d'activité scientifique et d'infrastructure professionnelle qui soient conformes aux modèles et aux intérêts américains.

Ainsi, l'aide au développement a servi à asseoir l'impérialisme linguistique et a contribué efficacement à maintenir la domination des langues européennes dans les anciennes colonies. Cet impérialisme linguistique touche le monde entier, y compris le Pacifique et l'Australasie :

L'impérialisme linguistique est l'expansion d'un petit nombre de langues au détriment d'un grand nombre d'autres langues. Il encourage l'apprentissage à sens unique, la circulation des connaissances et de l'information des puissants vers ceux qui n'ont pas le pouvoir.

Une partie de l'assise idéologique de cette domination est inscrite dans des formules telles que « langue internationale » ou « langue mondiale ». Ces concepts établissent une hiérarchie parce qu'ils stigmatisent implicitement les autres langues comme inférieures et moins utiles. Cette imputation apparemment neutre présume que ceux qui utilisent cette langue partagent les mêmes intérêts, alors que la mondialisation et les processus de développement non seulement n'ont pas les mêmes incidences au Nord et au Sud, mais touchent également les gens de manière différente, en favorisant les hommes par rapport aux femmes, dans l'éducation et l'alphabétisation par exemple. Ils servent aussi des intérêts particuliers, principalement ceux qui sont indispensables à la reproduction du modèle économique et social. Ce schéma ne s'applique pas seulement aux relations Nord-Sud; dans les pays du Nord, des régions et des groupes dominés (marginalisés) vivent à peu près la même chose.

L'anglicisation de la communication scientifique au Danemark

Afin de faire la lumière sur certains de ces processus et sur la manière dont ils sont perçus dans un pays « marginal » du Nord, nous avons entrepris une étude pilote sur les langues qu'utilisent nos collègues de l'Université de Roskilde dans leurs communications scientifiques, sur leur expérience de l'anglicisation et sur les conséquences possibles pour le danois en tant que langue de communication scientifique.

Présentons d'abord brièvement le contexte. L'anglais est de plus en plus utilisé dans l'enseignement supérieur au Danemark. Dans presque tous les domaines, on demande aux étudiants de lire des ouvrages et des revues en anglais. Les revues scientifiques danoises destinées à un lectorat international sont écrites en anglais. Certains départements sont en train d'adopter l'anglais comme langue d'enseignement, du moins en partie. La politique à suivre est définie par l'institution concernée et n'est guidée par aucune politique nationale explicite. Les fonds accordés par l'Union européenne pour accroître la mobilité des étudiants et des enseignants ont accéléré la tendance vers un plus grand usage de l'anglais, bien que certains de ces fonds (p. ex. LINGUA) soient en principe destinés à soutenir les « petites » langues européennes.

Il n'existe au Danemark aucune institution qui s'occupe de politique linguistique, à part un petit organisme chargé de l'aménagement du corpus du danois. Son rôle est de conseiller le public sur des questions d'orthographe, d'innovations lexicales, de correction de la langue, etc. Il s'abstient formellement de s'occuper de la politique du statut de la langue, bien que plusieurs membres de ce comité (presque toujours des spécialistes de la langue danoise) soient conscients du fait que l'utilisation de plus en plus répandue de l'anglais dans certains domaines tels que les affaires, les médias, la vie universitaire, etc. puisse amener un recul du danois. Tout le monde admet d'ailleurs que la connaissance des langues étrangères est indispensable au Danemark, cela pour des raisons commerciales, politiques et culturelles, et l'école accorde une large place à l'apprentissage des langues étrangères. Ces langues sont, classées en gros par ordre d'importance : l'anglais, l'allemand, le français, l'espagnol, les autres langues.

Il est peu question de politique linguistique dans les médias ou les associations professionnelles, sauf en ce qui concerne l'acquisition d'une langue, par exemple, à partir de quel âge on devrait enseigner l'anglais à l'école ou combien de temps il faut aux immigrants pour apprendre le danois. Il n'y a pas de débat pour savoir si les immigrants devraient avoir le droit d'apprendre leur langue maternelle. De temps en temps cependant, des chercheurs se préoccupent de la politique linguistique, comme l'indiquent les deux exemples qui suivent.

Ainsi, le rédacteur en chef d'une grande encyclopédie nationale danoise a écrit que beaucoup de collaborateurs, qui sont des chercheurs en sciences naturelles, sont incapables de communiquer leur savoir en danois pour un public danois. C'est là un problème que l'on rencontre souvent, par exemple lorsqu'un médecin doit se faire comprendre sans utiliser de termes techniques, mais l'usage répandu de l'anglais semble l'aggraver.

De son côté, un géologue a écrit qu'emprunter des concepts à l'anglais pour les transposer en danois et écrire en anglais étaient souvent une manière de camoufler une pensée peu rigoureuse. Selon lui, en agissant ainsi, les Danois se donnent à tort l'illusion qu'ils sont précis, alors qu'en fait leurs textes démontrent qu'ils ignorent les connotations de beaucoup de mots anglais, et n'apportent aucune contribution à l'enrichissement de la langue danoise.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que le Danemark est fortement influencé par les langues de pays plus puissants. L'influence allemande y a été forte durant plusieurs siècles. L'allemand était la principale langue étrangère jusqu'à la période qui a suivi immédiatement 1945, après quoi c'est l'anglais qui a graduellement gagné du terrain. Les institutions universitaires européennes ont été fortement influencées par les fonds américains et la définition américaine de la pertinence scientifique. Une étude sur l'expansion des sciences sociales dans l'enseignement universitaire en Grande-Bretagne, durant l'entre-deux-guerres fait ressortir le rôle décisif joué par la Fondation Rockefeller, qui a déboursé dans ce domaine environ le double de ce qu'a dépensé l'organisme subventionnaire britannique, le University Grants Committee. Les institutions clés du continent européen ont été courtisées et modelées de la même manière. Les Français ne sont pas les seuls à s'être lancés dans l'exportation culturelle et scientifique.

L'étude empirique : « Le danois n'est pas une langue scientifique » ou « Les Anglo-américains sont handicapés »

Pour notre étude empirique, nous avons fait appel à la bonne volonté de tous les professeurs permanents et de tous les chargés de cours en sciences humaines, sociales et naturelles de l'université. Nous avons reçu 83 questionnaires remplis, ce qui représente un taux de réponse très acceptable (plus de 50 %). Ces collègues sont de nationalités et de langues fort diverses, mais ils sont en majorité danois. Le questionnaire était en anglais, mais nos collègues étaient libres d'y répondre dans la langue de leur choix. Une douzaine d'entre eux ont choisi de répondre en danois, les autres l'ont fait en anglais.

Ce questionnaire portait sur les points suivants :

  • l'évaluation de leurs connaissances en danois, en anglais, en français, en allemand et dans d'autres langues;
  • les langues dans lesquelles ils publient et s'il y a eu un changement depuis 10 ans;
  • leur perception de la difficulté d'écrire dans une langue étrangère, et s'ils se font aider (traduction, vérification du texte par un locuteur d'origine);
  • leur attitude vis-à-vis de la politique linguistique, et s'il s'agit d'un sujet dont ils discutent;
  • la ou les langues utilisées dans les congrès dans leur domaine;
  • si l'utilisation de plus en plus répandue de l'anglais représente une menace pour le danois;
  • si une recherche est passée « inaperçue » parce qu'elle a été décrite dans une langue scandinave;
  • dans quelle mesure l'obligation d'écrire dans une langue étrangère avait influencé leur démarche scientifique.

Les réponses montrent que les perceptions varient beaucoup quant au processus d'anglicisation actuel de l'enseignement universitaire au Danemark, à ses enjeux et à ses conséquences.

Certains Danois avouent avoir des difficultés à fonctionner en anglais :

« Pour moi, écrire et parler en anglais amènent une moins grande précision... et une surcharge de travail. »

Beaucoup de chercheurs affirment le contraire et se disent heureux de travailler en anglais. Une petite partie d'entre eux utilisent d'autres langues en plus de l'anglais et considèrent que les Anglo-Américains sont handicapés lorsqu'ils ne peuvent acquérir ou communiquer des connaissances que dans une seule langue.

« Je pense vraiment qu'il y a un avantage à venir d'un petit pays où on a été obligé d'apprendre les langues, surtout par rapport aux Anglo-Saxons. »

« Il n'y a pas d'antagonisme entre le fait de conserver son identité culturelle (en tant que Danois) et le fait de travailler et de vivre dans des cultures étrangères, de parler et d'écrire deux ou quatre langues. Cela enrichit plutôt votre vie. »

« Dans les congrès qui se tiennent dans les pays scandinaves, l'anglais est de plus en plus utilisé pour les communications écrites, mais beaucoup de chercheurs font leurs présentations en danois, en norvégien, en suédois. »

Le tableau varie aussi beaucoup lorsqu'il s'agit de l'utilisation réelle qui est faite de l'anglais et du danois. Certains n'écrivent qu'en anglais, et considèrent que le danois n'est pas menacé, affirmant sans sourciller que « le danois n'est pas une langue scientifique » et qu'« une langue suffit à la science ». D'autres pensent que certaines recherches sont sous-évaluées simplement parce qu'elles sont décrites en danois.

« La chose la plus importante à faire est de supprimer le snobisme des publications et des évaluations internationales, etc. Les chercheurs devraient être jugés sur la qualité plutôt que sur le statut, etc. »

La plupart considèrent que le contact avec l'anglais scientifique est bénéfique à la recherche danoise, mais certains pensent que le fait d'avoir à se conformer à la langue dominante et à ses normes scientifiques représente un sacrifice. Certains jugent que l'obligation d'utiliser une seconde langue dans leurs articles et pour leurs présentations à des congrès les désavantage par rapport aux locuteurs d'origine.

En gros, la moitié des répondants trouvent que le changement qui s'est produit vers un usage plus répandu de l'anglais dans les dix dernières années a été « modéré » ou « majeur ». À peu près autant jugent qu'il n'y a eu « aucun changement » ou seulement « un changement mineur ». Ceux qui disent n'avoir observé aucun changement sont probablement des chercheurs en sciences naturelles qui ont toujours publié uniquement en anglais, alors que dans d'autres domaines l'obligation de publier en anglais est plus récente (le même article pouvant bien sûr être publié dans plus d'une langue). La proportion d'articles publiés en danois et en anglais, y compris dans la presse, entre 1990 et 1995 est la suivante, pour 83 répondants :

0 % moins de 25 % 25-50 % 50-75 % 75 % et + 100 %
Danois 10 24 11 22 14 2
Anglais 5 16 24 10 17 11


Il y a en plus des publications qui se répartissent entre diverses autres langues, certaines dans la langue maternelle du répondant (allemand, suédois, etc.), certaines en traduction.

Seulement 15 répondants disent publier en français, mais dans tous les cas, ces chercheurs publient deux ou trois fois plus en anglais. De toute évidence, peu de chercheurs danois sont portés à publier en français, même si la plupart d'entre eux ont acquis des connaissances de base en français à l'école; 68 des 83 répondants avaient appris le français pendant trois ans ou plus. Ainsi, même si certaines disciplines comme les mathématiques ont une forte tradition dans les pays francophones, les chercheurs danois qui travaillent dans cette discipline tendent à utiliser d'autres langues. Nous n'avons pas cherché à vérifier si les chercheurs du Danemark étaient nombreux à lire en français.

La politique linguistique est très peu débattue dans les cercles professionnels, et dans la plupart des domaines, il n'en est jamais question. Seuls les chercheurs qui, par leur profession, s'intéressent aux langues se passionnent pour ce sujet.

Pour la plupart des répondants, le danois n'est pas du tout ou est très peu menacé; pour un petit nombre, il l'est de façon modérée, et seuls 10 % d'entre eux, pour la plupart des spécialistes de la langue, jugent qu'il est très menacé. Cependant, beaucoup sont persuadés qu'une recherche qui ne fait pas l'objet d'une publication en anglais passe inaperçue.

Bien que peu d'entre eux se soient attardés à la relation entre le moyen d'expression et les paradigmes scientifiques, cette préoccupation est présente :

« Je ne pense pas que le problème soit le fait d'écrire en anglais. Le problème, c'est plutôt la force de la recherche américaine sur le marché, c'est-à-dire la production scientifique (ce qui n'est pas forcément la même chose que l'excellence sur le plan théorique, etc.). Personne en Scandinavie ne peut publier sans baser la discussion sur des prémisses américaines, ou y faire référence. L'inverse n'est pas vrai. »

Schémas de pensée et archétypes

À partir des résultats obtenus, nous avons cru pouvoir regrouper les répondants en trois grandes catégories, que nous avons appelées Anglais seulement, Danois surtout et Multilingue :

Le groupe Anglais seulement semble être principalement composé de chercheurs en sciences naturelles, qui présentent les caractéristiques suivantes :

  1. ils publient seulement en anglais;
  2. ils évaluent souvent leurs compétences en anglais comme étant très bonnes ou excellentes;
  3. ils considèrent qu'ils n'ont absolument pas de problème à écrire en anglais, bien que, à en juger par certaines réponses, leurs compétences en anglais soient loin d'être excellentes, et qu'écrire en anglais leur demande sans doute un « certain » effort;
  4. ils pensent en général que l'anglais est la langue « naturelle » de la science, celle qui va de soi, et que le danois n'est ni une langue scientifique, ni une langue qui convient aux travaux et aux publications scientifiques;
  5. ils pensent généralement que les chercheurs danois ne sont pas désavantagés par rapport aux chercheurs de langue maternelle anglaise;
  6. ils pensent qu'il n'y a pas eu de changement dans leur usage des langues depuis 10 ans et que, s'il y en a eu, c'est pour un plus grand usage de l'anglais, ce qui est une bonne chose;
  7. ils font rarement vérifier leurs textes anglais par des anglophones de langue maternelle, parce qu'ils jugent qu'en général ce n'est pas nécessaire;
  8. ils pensent qu'il n'est pas ou qu'il est peu nécessaire d'aider les chercheurs à devenir fonctionnellement multilingues, bien que certains soient en faveur de séjours à l'étranger ou de travaux de cours spéciaux;
  9. ils ne pensent pas que l'anglais soit une menace pour le danois;
  10. on ne discute pas de la politique linguistique dans leur domaine;
  11. leurs congrès, y compris ceux qui ont lieu dans les pays scandinaves, se tiennent pour la plupart exclusivement en anglais, certains dans plusieurs langues;
  12. ils sont en général peu au courant de travaux de recherche qui sont passés « inaperçus » parce qu'ils étaient publiés dans une langue scandinave, et souvent, ces travaux sont publiés en anglais peu de temps après;
  13. ils trouvent que leur démarche scientifique n'a pas été modifiée par le fait d'avoir à publier en anglais et que, dans l'ensemble, les contacts avec l'anglais sont enrichissants;
  14. il s'agit plus souvent d'hommes que de femmes.

Le groupe Danois surtout semble présenter les caractéristiques suivantes :

  • ce sont principalement des chercheurs qui travaillent dans des domaines comme l'histoire, le danois, l'éducation et sur des sujets qui, par nature, concernent la situation danoise ou portent sur des textes danois, ou qui, pour d'autres raisons, sont considérés comme ayant peu d'intérêt pour les étrangers, ou encore dans lesquels le chercheur a tendance à communiquer ses résultats à un auditoire danois (p. ex. les études environnementales);
  • ils ont peu de caractéristiques communes avec le groupe Anglais seulement, bien qu'ils aient de plus en plus besoin de connaître l'anglais pour leurs publications et leurs congrès;
  • ils ont en général le sentiment que la langue danoise est sous certains aspects menacée par l'anglais, mais ils ont tendance à être résignés ou pessimistes quant à la possibilité d'influencer cette tendance ou de lui résister, ce qui les amène souvent à accepter de manière implicite ce modèle de « modernisation »;
  • certains protestent contre le fait que les publications en danois ne sont pas considérées comme de même valeur que les publications en anglais, c'est-à-dire que la langue tend à avoir plus d'importance que la qualité dans les évaluations et les nominations;
  • ce groupe compte un pourcentage de femmes légèrement plus élevé que les autres groupes.

Le groupe Multilingue semble présenter les caractéristiques suivantes :

  • il s'agit de chercheurs qui travaillent dans des domaines très divers;
  • ils ont acquis leur connaissance de plusieurs langues par leur mariage, l'immigration ou de plusieurs autres manières;
  • bien qu'ils soient conscients de ce que l'on perd lorsqu'on ne fonctionne pas dans sa langue maternelle (avec ses nuances, sa précision et son ironie, etc.), ils sont persuadés qu'il y a des avantages à ne pas être monolingues, par rapport aux anglophones qui n'ont pas accès aux autres cultures et aux autres traditions scientifiques;
  • ils disent apprécier encore plus leur multilinguisme dans de nombreuses circonstances, dans des congrès par exemple;
  • ils ont souvent des idées sur la manière de gérer le changement, dans la pratique et dans les attitudes, mais souvent uniquement sur le plan individuel;
  • ils sont conscients des changements de paradigmes que crée un usage accru de l'anglais dans leur approche scientifique et certains se montrent critiques vis-à-vis des anglophones dans les congrès, et vis-à-vis de la domination américaine en général.

L'asymétrie dans les relations Nord-Nord

Les résultats de notre modeste étude pilote démontrent que le multilinguisme est bien ancré dans l'enseignement supérieur danois, mais que la tendance générale, qui n'est cependant pas la seule, va vers un renforcement de l'anglais. Si l'on ne veut pas que la position du danois se marginalise encore davantage, et si l'on doit considérer comme une bonne chose la connaissance de plusieurs langues, il faut que des décideurs du monde universitaire et des défenseurs de la langue travaillent à mettre en place des politiques linguistiques plus actives et plus explicites. Bien qu'apparemment la politique linguistique ne soit pas un grand sujet de préoccupation, une action dans ce sens serait en accord avec les changements récents qui se sont produits dans la gestion de l'enseignement universitaire et de la recherche.

Au Danemark, la recherche universitaire s'est faite jusqu'à récemment dans un esprit de grand laissez-faire, chacun étant parfaitement libre de choisir ses sujets et ses méthodes de recherche. Cette situation est en train de changer. On attend désormais de chacun qu'il rende des comptes (la responsabilité en incombant aux chefs de départements), le temps consacré à la recherche doit aboutir à des publications, les départements émettent des plans et des profils de recherche et l'État danois (par l'intermédiaire de deux ministères distincts, celui de l'Éducation et celui de la Recherche) essaie d'évaluer la qualité dans des domaines particuliers. Les avis divergent quant à savoir dans quelle mesure ces différents exercices auront les effets recherchés, mais nous pouvons nous baser sur des expériences comparables en Suède et aux Pays-Bas ainsi que sur un mode de classement adopté en Grande-Bretagne, que l'on considère comme un exemple à ne pas imiter. Le moins que l'on puisse dire est que la recherche n'est plus une affaire individuelle.

En fin de compte, toute cette activité vise à asseoir les capacités concurrentielles du Danemark, car ses ressources intellectuelles sont les seules ressources naturelles dont il dispose. On fait des courbettes verbales devant le dieu des normes « internationales », ce qui fait, par exemple, que les Danois qui travaillent à Harvard sont considérés comme des conseillers idéaux, dignes collaborateurs de leurs grands frères.

L'Université de Roskilde est une petite institution (6 200 étudiants) dans un petit pays (5 500 000 habitants). Qu'elle puisse fonctionner non seulement dans une « petite » langue nationale, le danois, mais aussi dans la langue « internationale » dominante, l'anglais, est donc une bonne indication des besoins des Danois, non seulement en science, mais aussi dans le commerce et l'industrie (le Danemark peut s'enorgueillir de quelques sociétés transnationales et d'une quantité de petites entreprises axées sur l'exportation), dans le gouvernement (aujourd'hui étroitement enserré dans l'Union européenne multilingue), dans les médias (les chaînes nationales danoises sont en concurrence avec toute une série de chaînes transnationales) et dans biens d'autres domaines. Les hiérarchies des langues sont comparables dans chaque domaine et elles se renforcent l'une et l'autre.

On ne sait pas très bien comment la circulation asymétrique des connaissances en provenance et en direction de la langue dominante évoluera dans les prochaines décennies, car l'anglais est intimement lié aux processus de la concurrence capitaliste et à l'exploitation des ressources humaines et des ressources matérielles fragiles et limitées, aussi bien sur le plan mondial que sur le plan régional. Il faut explorer beaucoup plus à fond le rôle de la langue dans ces grands processus, de façon à bien comprendre la logique et le cheminement des schémas et des archétypes qui ont cours et à connaître leurs effets sur la politique linguistique, aux niveaux supranational, national et infranational.

Nous conclurons en faisant deux remarques à propos de notre étude, chacune d'entre elles apportant de nouveaux arguments en faveur d'une recherche plus poussée sur ce sujet.

La différence entre les sexes qui ressort de notre étude doit être reliée à d'autres études universitaires qui peuvent servir à émettre des hypothèses sur les tendances de l'anglicisation. Certaines de ces études ont montré que les femmes étaient conservatrices sur le plan linguistique et passaient moins facilement que les hommes de la forme dialectale à la forme standard d'une langue ou de leur langue maternelle à une seconde langue. D'autres études disent au contraire que les femmes sont plus sensibles aux pressions des langues standard ou des variétés prestigieuses, et les adoptent plus rapidement que les hommes. Ainsi, une des hypothèses serait que les femmes utiliseraient plus le danois (maintien de la tradition), alors que, selon l'hypothèse contraire, les femmes utiliseraient plus l'anglais (la langue prestigieuse).

Le sexisme demeure un trait important des universités scandinaves, et toute tentative d'action positive, même modérée, a rencontré une opposition énergique dans tous les pays scandinaves, excepté en Norvège. Les femmes étaient relativement peu nombreuses parmi nos répondants, tout simplement parce qu'il y a moins de femmes qui occupent des postes permanents, surtout dans les sciences naturelles, ce qui est un peu moins le cas dans les domaines qui touchent des sujets davantage d'intérêt local. Ainsi, même si les femmes semblent être surreprésentées dans le groupe Danois surtout et que les hommes semblent être en tête de la tendance à l'anglicisation, ces résultats peuvent être un effet du sexisme qui fait que les deux sexes ne sont pas représentés de la même manière au sein de l'université. On ne peut pas y voir la preuve que les femmes sont plus traditionalistes que les hommes.

Pour une large part, les observations que nous avons faites semblent concorder avec ce que dit Tsuda de la diffusion du modèle anglais, qui se caractérise par :

  1. le capitalisme,
  2. la science et la technologie,
  3. la modernisation,
  4. le monolinguisme,
  5. la mondialisation et l'internationalisation idéologiques,
  6. la transnationalisation,
  7. l'américanisation et l'homogénéisation de la culture dans le monde,
  8. l'impérialisme linguistique, culturel et médiatique.

Beaucoup d'observations viennent aussi soutenir l'autre modèle qui est l'écologie du modèle linguistique :

  1. une perspective axée sur les droits de la personne,
  2. l'égalité dans la communication,
  3. le multilinguisme,
  4. le maintien des langues et des cultures,
  5. la protection des souverainetés nationales,
  6. la promotion de l'enseignement des langues étrangères.

Cette conceptualisation des changements en cours dans le monde demanderait à être étudiée plus à fond, de même que les perspectives de chaque paradigme. Il faudrait examiner de près et bien discerner le rôle joué par la communication scientifique et celui des politiques linguistiques qui la soutiennent. Il serait également important de faire la relation entre la langue utilisée dans l'enseignement universitaire et une politique d'enseignement des langues qui encouragerait le bi- ou le trilinguisme, comme une condition à une communication équitable.




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