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Le français et les langues scientifiques de demain

Le français et
les langues scientifiques
de demain
Actes du colloque
tenu à l'Université du Québec à Montréal
du 19 au 21 mars 1996






POUR DES INFOROUTES PLURILINGUES
Éric Wehrli
Laboratoire d'analyse et de technologie du langage
Département de linguistique - LATL
Université de Genève






1. Comme tous les pays industrialisés, la Suisse a été profondément marquée par l'irruption soudaine d'internet et des autoroutes de l'information. Limité dans un premier temps aux hautes écoles et aux multinationales de l'informatique, le réseau Internet a littéralement explosé au cours des trois ou quatre dernières années; il pénètre maintenant pratiquement tous les milieux, que ce soit les milieux scientifiques, économiques ou administratifs, sans oublier un nombre en croissance rapide de domiciles privés.

La brusque accélération de la diffusion d'Internet est liée directement à l'avènement de nouveaux concepts, comme celui du « World Wide Web » (souvent abrégé en WWW ou W3) développé au CERN au début des années 90, mais surtout à celui de logiciels conviviaux, comme Mosaic ou Netscape, qui permettent de naviguer sur le réseau, passant d'un document à un autre par un simple « click » de la souris.

Avant l'arrivée de tels outils, le réseau Internet permettait certes l'échange d'informations par les messageries électroniques ou par l'intermédiaire de tableaux d'affichage (les « news »), mais l'accès à ces services restait relativement austère, nécessitant non seulement l'équipement adéquat (terminal et modem) mais également une certaine familiarité avec le système d'exploitation utilisé (par exemple Unix).

Ce qui a changé avec l'arrivée du Web, c'est précisément cet aspect un peu rébarbatif de l'accès au réseau. D'une part, les logiciels d'accès au Web tels que Mosaic, puis Netscape, sont faciles à utiliser, conviviaux, grâce à leur interface graphique qui permet de sélectionner les opérations souhaitées au moyen de boutons, de menus, etc. Ils ne présupposent aucune connaissance particulière du système d'exploitation de la machine utilisée. Enfin, et c'est peut-être là le point le plus important, ces outils de navigation ont apporté au réseau Internet la dimension multimédia, c'est-à-dire la réalisation de documents combinant textes, sons et images.

Le Web est basé sur le principe de l'hypertexte et de l'hypermédia, c'est-à-dire d'un document dont la structure n'est plus exclusivement séquentielle comme celle d'un livre, mais pluridimensionnelle, permettant de parcourir le document de façons multiples, en « sautant » d'une information à une autre grâce à des liens préétablis.

C'est un peu comme si on pouvait lire une encyclopédie avec un accès immédiat à chacun des renvois. L'hypermédia ajoute à l'hypertexte la capacité d'inclure dans un document des éléments sonores (musique, parole, bruits divers, etc.) ou visuels (photographie, animation, films, etc.). Tous ces éléments sont bien connus des utilisateurs de cédérom (pensez au cédérom du Musée du Louvre, par exemple, ou mieux encore, aux jeux électroniques de vos enfants). Mais la véritable nouveauté qu'apporte le Web par rapport à un cédérom, c'est la possibilité d'établir des relations entre documents à travers le réseau Internet, et donc à travers le monde. Alors qu'un cédérom multimédia doit nécessairement contenir toutes les informations qu'il permet d'afficher, un document sur le Web est typiquement constitué d'informations localisées sur d'autres serveurs Web, n'importe où dans le monde. Ce n'est qu'au moment où l'usager sélectionne un document particulier, par exemple en cliquant sur un lien ou sur un bouton, que les informations sont récupérées là où elles se trouvent - souvent à plusieurs milliers de kilomètres — pour être affichées à l'écran.

2. Venons-en maintenant à l'impact sur les langues nationales de ce qu'il faut bien nommer une révolution en matière de production et d'échange de l'information. On a pu craindre, dans un premier temps, que le développement du Web, et le phénomène de mondialisation de l'information qu'il provoque, ne crée une irrésistible tendance à privilégier la langue anglaise, langue unique du futur village planétaire.

Non seulement ce scénario catastrophe ne s'est-il pas réalisé, mais on estime aujourd'hui que le risque de voir l'anglais supplanter les langues nationales sur les inforoutes est peu probable à court et à moyen termes. En effet, si l'on considère le cas de la Suisse, on observe en fait une nette augmentation de la présence des langues nationales sur le réseau, particulièrement lorsque l'on quitte le domaine de l'information scientifique. La tendance actuelle semble aller dans le sens d'une mise à disposition des documents dans plusieurs langues, typiquement dans les langues nationales (allemand, français, italien), ainsi qu'en anglais.

Cette augmentation de la présence des langues nationales sur les inforoutes au cours des derniers mois s'explique, au moins en partie, par des raisons d'ordre sociologique ou politique, ou plus simplement par des motifs liés aux lois du marché. On peut le voir en effet comme une conséquence de l'élargissement de l'offre (et de la demande) des services offerts sur le réseau. S'il dément le spectre de la langue unique, ce dernier ne remet toutefois pas en cause le statut privilégié de l'anglais, dans la mesure où cette langue reste, et de loin, la plus fréquemment utilisée par les pourvoyeurs d'information. De plus, on trouve peu de serveurs qui n'offrent leurs services qu'en langue allemande ou française; le recours à une langue nationale ne se fait habituellement pas au détriment de l'anglais, mais en addition à ce dernier. Or, le plurilinguisme coûte très cher, et l'on peut craindre qu'avec l'accroissement rapide de la masse de documents mise en circulation sur le réseau, les fournisseurs d'information ne cherchent à réduire les coûts en limitant autant que possible la multiplication des versions et des mises à jour. Une telle évolution pourrait entraîner une diminution du rôle des langues nationales sur les réseaux électroniques. Dans certains cas, comme dans les disciplines scientifiques, on pourrait encourager la rédaction en plusieurs langues. Mais, demander à un scientifique de rédiger ses articles à la fois en français et en anglais signifie un accroissement de travail non négligeable et il y a donc de bonnes raisons d'être sceptiques quant aux chances de succès d'une telle entreprise. Il est important de faciliter la tâche des auteurs. Un moyen, peut-être le seul, de permettre la création de documents en plusieurs langues tout en évitant les coûts de la traduction, est de compter sur les développements technologiques en matière d'aide à la traduction, et plus spécifiquement d'outils interactifs de traduction.

3. L'usage d'une plate-forme unique — Internet — pour la diffusion et l'échange d'informations, et plus spécifiquement la numérisation de l'information qui en résulte, ouvre des perspectives nouvelles et entraîne des besoins nouveaux en matière de traitement de l'information.

En effet, aujourd'hui déjà, les auteurs attendent de leur système de traitement de texte des services tels que la correction orthographique, la correction grammaticale, voire des outils d'aide à la traduction, des outils de consultation de bases de données terminologiques, des outils d'indexation, de recherche, etc. Le développement des documents multimédias crée à son tour de nouveaux besoins en matière de conversion entre divers types de médias. C'est ainsi qu'on voit apparaître aujourd'hui des logiciels de lecture automatique, capables de lire à haute voix un texte (conversion entre représentations orthographiques et représentations acoustiques), grâce à des systèmes de synthèse de la parole. À l'inverse, avec le développement des techniques d'analyse de la parole, on peut envisager des systèmes de dictée vocale capables d'écrire correctement les paroles prononcées par un usager. La conversion d'un document écrit d'une langue à une autre, autrement dit sa traduction, fait appel à des techniques très semblables.

Pour rendre un peu plus concrète cette discussion, considérons le scénario suivant : un auteur rédige dans sa langue maternelle, disons le français. Lorsqu'il décide de traduire son texte dans une ou plusieurs langues étrangères, il invoque un système interactif de traduction qui lit le texte et effectue une analyse linguistique détaillée. Lorsqu'une difficulté surgit, que le système est incapable de traiter, par exemple dans un cas d'ambiguïté, le système demande à l'auteur de clarifier son texte. Cette étape de clarification se déroule sous la forme de dialogues, au moyen de menus dans lesquels l'auteur sélectionne le choix le plus approprié. Dans la mesure où ces dialogues peuvent être conduits en langue source uniquement, la connaissance de la langue cible n'est pas nécessaire. Ce que je viens d'esquisser ne correspond pas à de la traduction complètement automatique les expériences de traduction automatique des 30 ou 40 dernières années ont clairement montré les limites de cette technologie — mais bien de la traduction assistée par l'auteur.

Quelles sont les difficultés liées au développement de tels systèmes? On sait que la difficulté majeure en traduction provient de l'ambiguïté du langage naturel : ambiguïté des mots, mais également des phrases. Un très grand nombre de mots offrent plusieurs significations (temps, action, argent, cours, caractère, bande, etc.); certains appartiennent à plus d'une partie du discours — ferme (nom, verbe, adjectif), annonce (nom, verbe), le (article, pronom), quand (adverbe, conjonction), ... —; certains groupes de mots (non nécessairement contigus) peuvent constituer des expressions idiomatiques, qui ont un sens très particulier souvent très éloigné du sens littéral, comme casser sa pipe, parler chacun à son tour, etc. Des ambiguïtés se présentent également sur le plan de la syntaxe, lorsqu'il s'agit de déterminer le rôle d'un constituant dans la phrase. Dans une phrase comme Une femme parle de la fenêtre de l'immeuble, un analyseur syntaxique ne sait pas si la fenêtre est la chose dont la femme parle ou si elle désigne l'endroit où se trouve la femme, etc. Toutes ces ambiguïtés — et elles sont beaucoup plus nombreuses qu'on ne l'imagine — se conjuguent les unes aux autres et finissent par créer une explosion combinatoire, c'est-à-dire une explosion du nombre de cas que le système doit prendre en considération. Dans le cas de systèmes interactifs, il est bien sûr toujours possible de demander à l'auteur de clarifier le texte, mais il est souhaitable de limiter autant que possible le nombre de dialogues de clarification et, par conséquent, de tenter de laisser le système régler le plus grand nombre possible d'ambiguïtés par lui-même.

4. Le véritable enjeu, on le voit, est de garantir que le français soit bien adapté aux nouvelles technologies, tant sur le plan de la terminologie qu'en matière d'outils de traitement du langage. Le traitement informatisé de l'information — dont, faut-il le rappeler, une très grande partie est de nature linguistique — a engendré des besoins gigantesques d'outils de traitement du langage, comme nous l'avons signalé plus haut. La mise à disposition d'outils de qualité pour le traitement d'une langue peut à son tour encourager un nouveau public à se servir de cette langue sur les inforoutes. Il y a donc un effet d'entraînement à ne pas négliger. Les langues de communication autres que l'anglais seront d'autant mieux acceptées et d'autant plus utilisées sur le Web qu'elles seront accompagnées d'outils sophistiqués de traitement. Grâce aux systèmes de traduction pour auteurs, il leur sera possible d'élaborer des documents dans des langues qu'ils ne maîtrisent pas, sans devoir passer par les services lents et onéreux d'un traducteur. Utilisés en mode automatique, ces mêmes systèmes permettront aux usagers non anglophones du Web de prendre connaissance du contenu (avec quelques erreurs inévitables!) de documents inaccessibles dans leur langue. L'effort nécessaire pour le développement de tels outils est important, mais il constitue sans doute le meilleur moyen, d'une part, d'encourager les auteurs à créer des versions françaises de leurs documents hypertextes sans abandonner la version anglaise et, d'autre part, de permettre au grand public francophone, et non seulement à la minorité qui maîtrise bien la langue anglaise, l'accès à toutes les richesses du Web. L'investissement financier et scientifique nécessaire pour réussir un tel pari est important. En retour, il aurait le mérite de placer les laboratoires responsables de ces développements dans le peloton de tête des industries de la langue. Il est particulièrement difficile de prévoir la nature et surtout l'ampleur de l'impact des inforoutes multimédias sur notre mode de vie et je laisserai le soin aux futurologues de spéculer sur les aspects sociologiques de cette révolution médiatique. Il n'est pourtant pas nécessaire de recourir à une boule de cristal pour prédire des changements considérables dans certains secteurs d'activité et voir que les langues majeures du prochain millénaire seront celles qui auront su s'adapter aux nouvelles technologies. Je crois qu'il est de notre responsabilité de faire en sorte que le français figure parmi ces langues.




LA PLACE DU FRANÇAIS EN SCIENCE ET TECHNOLOGIE Brigitte Van Coillie-Tremblay
Ministère de l'Industrie, du Commerce,
de la Science et de la Technologie du Québec






Introduction

Ma communication aborde très succinctement trois aspects relatifs à la place de la langue française en science et technologie. Ces trois aspects illustrent la façon dont le gouvernement du Québec intervient pour faire de la langue nationale une réalité. Il sera d'abord question de l'image du français en matière de technologie, là où ces technologies sont principalement produites et utilisées, c'est-à-dire dans les entreprises. Je traiterai en second lieu de la présence du français dans les colloques et congrès scientifiques, puis finalement, du français comme langue de vulgarisation scientifique.

Ces exemples montrent qu'on peut promouvoir la vitalité de la langue et faire en sorte qu'au Québec les sciences et la technologie puissent continuer de s'épanouir en français.

Le français et les technologies

Le monde est entré de plain-pied dans l'ère de la mondialisation et cela se traduit surtout par l'accélération des transferts d'informations scientifiques et technologiques. S'il est admis que l'économie québécoise s'est adaptée rapidement à ce contexte de mondialisation, il n'en demeure pas moins que cela pose des problèmes en ce qui concerne l'usage du français en matière de technologie. Des chercheurs de l'UQTR font d'ailleurs le constat suivant : « Les réseaux internationaux les plus avancés sont contrôlés par les très grands pays industrialisés comme les États-Unis, le Japon ou l'Allemagne et leurs résultats nous parviennent le plus souvent ou de plus en plus en anglais. Il arrive même que du matériel ou des logiciels venant de pays francophones comme la France ou la Belgique, nous arrivent avec des instructions en anglais. La mondialisation des marchés et donc, l'accélération des échanges peuvent très bien se faire de plus en plus grâce à la lingua franca américaine n'obligeant pas des traductions coûteuses »1.




1 Julien, P.A. et Blili, S. Globalisation des marchés, nouvelles technologies et langue (préliminaire), communication préparée pour le séminaire organisé par le Conseil de la langue française du 12 au 14 novembre 1992. [retour au texte]




La politique québécoise sur l'utilisation du français dans les technologies, qui s'inscrit dans les objectifs de la Charte de la langue française, vise à faire du français la langue normale et habituelle du travail, des communications, du commerce et des affaires au Québec. Il faut se réjouir que des groupes de concertation gouvernement - entreprise - université soient formés pour promouvoir l'utilisation du français dans les domaines reliés à la technologie. Je citerai en exemple le Comité d'action pour le français en informatique et l'Observatoire québécois des industries de la langue. D'autres instances font aussi des représentations au sein des comités internationaux de normalisation ou au sujet de la documentation des logiciels et des interfaces.

Par ailleurs, il y a lieu de reconnaître les actions menées, sous l'égide de l'Office de la langue française, pour assurer l'utilisation du français au travail (notamment dans les communications internes, dans les documents de l'entreprise et dans les communications avec les fournisseurs, la clientèle et le public) ainsi que l'utilisation d'une terminologie française appropriée. On ne saurait trop insister sur l'importance qu'il faut attacher à tout effort visant à dépasser la simple maîtrise d'un vocabulaire technique par les travailleurs pour faire en sorte que le droit fondamental de tout Québécois de travailler en français soit respecté.

Malgré tout, l'équilibre sera toujours précaire entre les aspirations d'une société à vouloir transiger des affaires dans sa propre langue et le rythme accru des développements scientifiques et technologiques qui s'expriment en grande majorité en langue anglaise. Selon les deux chercheurs que j'ai cités tantôt, pour qu'un espace socioculturel francophone dynamique aille de pair avec un espace économique dynamique, il faut qu'un certain nombre de conditions soient posées, par exemple l'existence de réseaux francophones d'information économique et scientifique et le développement de partenariats ou d'alliances diverses.

Voilà tout un défi et je suis convaincue que nous serons capables de le relever, tant que le dynamisme de nos entreprises conjugué avec l'action gouvernementale continuera de stimuler l'économie québécoise et tant que les hommes et les femmes d'affaires francophones d'ici continueront d'affronter avec succès le marché international.

La part du français dans les comptes rendus de conférences

Dans le cas des communications scientifiques, la question est plus ambiguë. Loin de s'améliorer, on sait que la situation du français dans les communications scientifiques, principalement dans les revues scientifiques, n'a cessé de se dégrader au cours des vingt dernières années2. En même temps, il faut reconnaître que l'usage croissant de l'anglais chez les scientifiques québécois reste un indice de leur niveau d'accès au marché international et donc, indirectement, de la qualité de leurs travaux, comme le font remarquer des chercheurs de l'UQAM3.

La participation des scientifiques à des colloques et des congrès donne aussi des indications claires sur la place du français en science, place qui apparaît tout aussi restreinte que dans les communications scientifiques. C'est du moins ce que révèle une étude récente réalisée par Benoît Godin et François Vallières de l'INRS-Urbanisation pour le compte du Conseil de la langue française et du ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie4. Le rapport de recherche, dont une première partie a été présentée hier matin par M. Godin, est disponible.

Deux grands constats ressortent de l'analyse qu'ils font de la langue de publication des comptes rendus de conférences. On observe, en premier lieu, que les comptes rendus en sciences humaines et sociales font une place beaucoup plus importante au français qu'en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales. Pour les conférences tenues. au Québec en 1993, notamment, l'étude indique que 2,8 % des comptes rendus en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales sont en français, alors qu'en sciences humaines et sociales, ce taux atteint 16,2 %.

En second lieu, les données tendent à montrer que, dans le cas des conférences qui reçoivent un support du gouvernement du Québec, soit dans le cadre du Programme de soutien aux congrès québécois et internationaux, les performances du français sont nettement supérieures. Entre 1991 et 1993, le ministère responsable a subventionné 44 congrès pour un montant total de 681 148 $. Au cours de cette période, et bien qu'on sache que les banques de données américaines sous-estiment la part du français, on constate que c'est en français qu'ont été publiés 15,6 % des comptes rendus indexés en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales et 28,5 % en sciences humaines et sociales. Malgré les tendances lourdes qui consacrent la suprématie de l'anglais comme langue de communication scientifique sur la scène internationale, il semble donc que l'intervention de l'État à l'égard du français ait eu des effets très positifs.




2 Amyot, M., La langue de publication des chercheurs québécois et français selon les données de l'Institute for Scientific Information, 1974 à 1980, L'avenir du français dans les publications et communications scientifiques et techniques, vol. 3, p. 171 195, Conseil de la langue française, vol. 13, Québec, 1983; Gingras, Y. et C. Médaille, La langue de publication des chercheurs québécois en sciences naturelles, génie et sciences biomédicales (1980-1988), ministère de l'Enseignement supérieur et de la Science, Québec, 1991; Godin, B. et F. Vallières, Une nouvelle estimation de la part du français dans les communications scientifiques, rapport réalisé pour le compte du Conseil de la langue française et du ministère de l'Industrie, du Commerce, de la Science et de la Technologie, Québec, décembre 1995. [retour au texte]

3 Gingras, Y. et C. Médaille, op. cit., p. 15. [retour au texte]

4 Op. cit. [retour au texte]




Dans les conditions actuelles d'accès au marché international, il est impensable d'obliger les chercheurs québécois à publier uniquement en français. Cela aurait pour effet de réduire la visibilité de la production scientifique québécoise, sinon de la supprimer purement et simplement. En revanche, on peut inciter les scientifiques à diffuser les résultats de leurs travaux le plus largement possible auprès de la communauté québécoise, comme l'ACFAS le fait depuis 63 ans.

À mon avis, une identification judicieuse des cibles et des lieux d'intervention peut favoriser le dynamisme du français scientifique. Le soutien au marché local, c'està dire à la diffusion au Québec, l'aide aux revues, comme Aérospatiale, Médecine-Sciences ou Interface, la publication d'ouvrages à l'usage des étudiants ou la promotion du français lors d'événements scientifiques se déroulant en sol québécois — à l'exemple de ce que le MICST s'est efforcé de faire et continuera de faire dans les années à venir — sont en mesure de contribuer à conserver au français sa fonction de langue de communication scientifique.

Au-delà des différentes mesures de soutien au français scientifique, il me paraît utile de rappeler que c'est d'abord et surtout en choisissant de miser, là encore, sur la qualité de la recherche scientifique réalisée au Québec qu'on peut encore le mieux favoriser à la fois le rayonnement du Québec et le maintien du français au rang des grandes langues internationales.

La vulgarisation scientifique

À un autre niveau finalement, concernant cette fois un plus vaste public, il y a la vulgarisation scientifique. Il faut faire une distinction entre l'information scientifique et technique plus spécialisée et la vulgarisation scientifique, qui s'adresse à une plus large portion de la population. Comme la vulgarisation vise à étendre le plus possible l'accès aux savoirs scientifiques et technologiques, la langue française s'impose.

La vulgarisation scientifique cherche à développer une meilleure compréhension des questions à caractère scientifique et technologique et des enjeux qu'elles recèlent. Elle contribue par là à favoriser la participation du plus grand nombre aux débats de l'heure. La vulgarisation ne peut pas être l'œuvre des seuls communicateurs scientifiques. Elle appelle la collaboration des scientifiques eux-mêmes, l'implication des entreprises, des enseignants, des intervenants des différents paliers gouvernementaux et de tous ceux, animateurs, concepteurs et réalisateurs, qui sont actifs dans ce domaine.

À travers les différents canaux de diffusion qu'elle emprunte et que sont les médias, la muséologie, l'animation et le loisir scientifique, la vulgarisation scientifique contribue à renforcer la vitalité de la langue et de la culture. Elle permet aux citoyens de nommer les nouvelles réalités dans leur langue propre, plutôt que de laisser à l'anglais le quasi-monopole d'exprimer la modernité. Là aussi, et je dirais même là surtout, le gouvernement du Québec a une responsabilité à assumer. Il a d'abord pour rôle de stimuler le développement en matière de vulgarisation scientifique, de manière à ce que chacun soit suffisamment informé, puis de promouvoir l'accès à cette information en français. En assumant cette double mission, l'État crée ainsi de nouvelles opportunités.

Par exemple : les nouvelles technologies de l'information (télévision interactive, systèmes vidéotex, autoroutes de l'information), qui s'implantent progressivement dans toutes les sphères de l'activité sociale, ouvrent des avenues inédites et encore trop peu exploitées dans le monde de la francophonie. .Ces technologies soulèvent d'importants enjeux, d'ordre économique, linguistique et culturel, par rapport auxquels la vulgarisation scientifique peut apporter un élément de réponse intéressant.

Dans la mesure où le Québec a développé une expertise reconnue dans le domaine de la vulgarisation scientifique, ces puissants outils de communication pourraient être mis davantage à contribution comme réseau interactif de diffusion et d'échange, tout en assurant, par la même occasion, la production de contenus en langue française, éventuellement exportables. À nous donc de réagir et de voir les possibilités qui s'offrent.

Conclusion

En conclusion, je voudrais souligner que pour le Québec, le français n'apparaît pas uniquement comme une contrainte, mais qu'il représente au contraire un avantage dont nous devons savoir tirer le meilleur parti. Dans une société qu'on qualifie désormais de société de l'information, la nécessité de promouvoir le français, langue de communication scientifique, et la capacité du Québec de produire une information multilingue, sont incontestablement des atouts.






CONFÉRENCE DE SYNTHÈSE
LA LANGUE D'USAGE EN SCIENCE :
RESPONSABILITÉ COLLECTIVE OU INDIVIDUELLE
Paule Leduc
Vice-présidente à l'enseignement et à la recherche,
Université du Québec






Mesdames, Messieurs, chers collègues,

Une fois de plus, pendant ce colloque, nous nous sommes arrêtés à examiner quel avenir peut avoir l'usage du français comme langue scientifique. Cette interrogation — nous le comprenons de mieux en mieux — déborde largement le strict usage utilitaire d'une langue et la préoccupation du développement des sciences. Il s'agit plutôt d'un enjeu qui concerne l'avenir de notre identité culturelle collective elle-même, comme il concerne aussi l'avenir de beaucoup d'autres identités collectives de la planète, dans le contexte actuel de multiplication sans précédent des échanges économiques, politiques, scientifiques et culturels, qui rendent déjà incertaines la plupart des frontières à l'intérieur desquelles chaque nation a évolué jusqu'à présent. Une chose est sûre : il s'agit là d'un enjeu qui intéresse les collectivités et pas seulement les scientifiques, et un enjeu qui sollicite l'engagement tant des individus que de la société.

Lorsque le directeur général de l'ACFAS, M. Germain Godbout, m'a demandé de clôturer ce colloque, j'ai hésité devant la difficulté de la tâche. Relisant vos communications, préparant ces quelques mots ensuite, j'ai été prise de vertige. Fallait-il résumer froidement nos propos des derniers jours? Fallait-il, au contraire, vous livrer sans ambages mes réactions presque viscérales, au risque de déplaire? J'ai choisi de vous dire d'abord ce que la raison exige et, ensuite, ce que je sens, dans la situation qui est la nôtre.

Retour sur le déroulement du programme du colloque

Dans le vaste contexte de l'évolution des langues nationales à travers les siècles, le colloque nous a donné l'occasion de réfléchir plus précisément sur les changements linguistiques qui se sont produits au cours des dernières décennies dans les communications scientifiques, au Québec en particulier. Plusieurs allocutions ont aussi fait ressortir des facteurs importants, d'ordre économique, sociopolitique et psycholinguistique, qui ont influencé cette évolution. La situation du français, nous l'avons examinée non seulement dans l'usage qu'on en fait dans les communications orales et écrites entre les chercheurs, mais aussi comme langue de travail dans les laboratoires et comme langue de formation de nos futurs spécialistes. Nous avons également pu constater, grâce à la présence de collègues issus d'autres mondes linguistiques, que la situation du français comme langue scientifique, face à la prédominance actuelle de l'anglais, ressemble en bien des points à celle de l'allemand, de l'espagnol, de l'italien, du russe et du japonais. C'est dans ce contexte que nous avons enfin considéré quelques-uns des éléments susceptibles d'influer sur l'usage des langues nationales, à court et moyen termes.

Ma brève intervention m'amènera — je vous le dis tout de suite — à nous inviter tous à travailler avec un nouvel élan au développement d'un plus grand espace scientifique et technologique francophone, pour nous-mêmes d'abord et aussi comme une contribution à la construction, à travers le monde, d'un véritable pluralisme linguistique et culturel, ouvert, imaginatif, évolutif. Rappelons d'abord quelques faits relatifs au français, que d'autres avant moi ont mentionnés au cours du colloque et qui viennent illustrer mon propos. J'évoquerai ensuite quelques fondements de cet objectif de pluralisme linguistique et je suggérerai des pistes d'action.

Évocation de la prééminence de l'anglais dans les communications scientifiques

Depuis toujours, le progrès scientifique repose sur la communication par les chercheurs des résultats de leurs travaux au sein de la communauté scientifique; cette diffusion, les scientifiques la désirent la plus large et la plus rapide possible, non seulement par solidarité avec la communauté des collègues engagés à la solution des mêmes énigmes, mais aussi parce que c'est cette diffusion qui constitue l'une des plus sûres façons pour les chercheurs de s'assurer de la justesse de leurs résultats et de garantir ainsi la pertinence de leurs travaux futurs. Or, même aujourd'hui, c'est toujours la communication écrite, plus encore que les échanges oraux, qui demeure l'activité principale de diffusion de la recherche scientifique. On comprend dès lors l'importance capitale des publications primaires dans la communauté scientifique internationale et, évidemment, l'importance de la langue qu'on choisit d'utiliser.

Jusqu'à la guerre de 1939, les publications scientifiques avaient été en allemand, en anglais et en français. Mais, depuis les années 40, la recherche aux États-Unis, qui avait connu une expansion considérable à l'occasion de la guerre, a su maintenir son élan, si bien que c'est l'anglais qui est devenu prépondérant dans les communications scientifiques et qui n'a cessé depuis de s'imposer lourdement partout dans le monde, même dans des pays européens qui produisaient pourtant un volume considérable de publications scientifiques.

D'ailleurs, il n'y a pas que dans le monde des sciences que se posent, depuis une cinquantaine d'années, les questions relatives à la prépondérance de l'anglais et même à l'unilinguisme anglais. C'est également, nous le savons, au sein de nombreuses entreprises qui ont des ramifications internationales, de quelque pays qu'elles soient; c'est dans les grands services à caractère international, publics et privés; c'est aussi dans le monde de la diplomatie et dans celui de la culture que s'est inscrite la prédominance de l'anglais; et, enfin, on trouve l'anglais partout présent, de façon massive, dans le monde de l'information et de la télécommunication, un domaine dont les innovations fulgurantes, presque toujours issues des États-Unis, se sont répandues partout sur la planète, sans que la plupart des pays hôtes de ces technologies venues d'ailleurs aient eu le temps de réagir.

Les exposés que nous avons entendus pendant ce colloque et les études récentes illustrent la situation de quasi-monopole de l'anglais dans l'ensemble des publications scientifiques produites dans le monde. Et c'est pratiquement partout que la part qui reste aux langues étrangères comme l'allemand et le français, pour ne mentionner que ces deux langues autrefois principales, ne cesse de diminuer, même maintenant. Pour le Québec par exemple, même en tenant compte des corrections proposées avec raison par Benoit Godin et d'autres, dans la lecture des statistiques sur les langues de publication, le recul du français dans les communications primaires demeure considérable et ne peut pas ne pas soulever des questions de plusieurs ordres.

Comme on l'a fait remarquer, le recul du français est impressionnant surtout en physique, en chimie et en biologie. Cette situation toutefois, tout en demeurant toujours préoccupante, ne prévaut pas également dans toutes les sciences. Compte tenu des publics visés par les publications des scientifiques, la communication passe presque totalement par l'anglais si l'on est en sciences naturelles, en génie et en sciences biomédicales, mais elle recourt davantage aux langues nationales s'il s'agit des sciences sociales et humaines ainsi que des arts et des lettres, parce que ce deuxième groupe de travaux s'adresse souvent non seulement aux chercheurs, mais aussi à des publics non spécialisés. On a noté également qu'en sciences sociales, le livre est demeuré important, puisqu'il représente 40 % des écrits, et qu'il est rédigé habituellement dans les langues nationales; toutefois, c'est une catégorie d'écrits souvent négligée dans l'établissement des statistiques1.

Les raisons de publier en anglais ne manquent pas et les conférenciers en ont souligné plusieurs. Surtout en sciences naturelles et en génie, la diffusion en anglais permet de rejoindre immédiatement 95 % de la communauté scientifique internationale; publier en anglais est donc la façon de se faire connaître et aussi d'obtenir une véritable reconnaissance par les pairs. D'ailleurs, les meilleures revues scientifiques sont pratiquement toutes de langue anglaise; c'est donc chez elles que l'on cherche à publier, parce que ce sont elles qui soumettent au véritable test les hypothèses que l'on avance et ce sont elles qui donnent le prestige; ce sont les articles publiés dans ces revues qui sont l'objet de citations et c'est le fait d'avoir publié dans ces grandes revues qui contribue ultérieurement à l'obtention de subventions. En revanche, on ne peut que déplorer l'absence presque totale, en ce moment, de revues de qualité en français ainsi que la multiplicité et la faible diffusion de celles qui existent.




1 Godin, B. et Vallières, F., « Endangered Species »? : Une nouvelle estimation de la part du français dans les communications scientifiques, Montréal, INRS-Urbanisation, 1995, p. 13. [retour au texte]




La suprématie actuelle de l'anglais dans le monde scientifique a plusieurs causes. Elle s'explique en partie par le fait que la recherche, comme on l'a dit, a pris, aux États-Unis, depuis les années 40, un élan qu'elle n'a pas perdu, même si des concentrations très importantes de chercheurs se sont constituées depuis dans plusieurs autres pays du monde. Ainsi, encore aujourd'hui, c'est des États-Unis que proviennent 42 % des publications scientifiques mondiales, auxquelles s'ajoute un bloc de 9,3 % des publications qui proviennent de la Grande-Bretagne, en anglais évidemment2. Ce qui est moins acceptable, par contre, c'est, par exemple, que des institutions américaines aient acquis un quasi-monopole dans l'indexation des articles scientifiques à l'échelle de la planète et, indirectement, viennent fausser les statistiques relatives aux citations. Une telle situation de prédominance de l'anglais n'est toutefois pas le résultat de quelque plan machiavélique; plusieurs circonstances ont bien servi les milieux scientifiques américains et ceux-ci ont occupé, les premiers, les nouveaux espaces et ils les ont organisés à leur manière.

Les publications primaires constituent un domaine tout à fait capital dans l'univers des communications scientifiques; il était juste que nous nous y attardions un moment. Mais il y a encore plusieurs autres dimensions de l'activité scientifique où l'usage du français est remis en question de façon plus ou moins agressive, et les conférenciers en ont évoqué plusieurs. Je pense, par exemple, à l'absence de grandes revues de synthèse en français, mise à part l'heureuse exception qu'est Médecine-Sciences. Ce sont là des outils essentiels dans la perspective d'une appropriation en français des développements scientifiques, pour les chercheurs francophones eux-mêmes et aussi pour les étudiants et même le public cultivé et curieux, et ces instruments nous manquent. On pense aussi à l'apparition des « thèses à articles » qui sont à toutes fins utiles des thèses rédigées en anglais par de jeunes chercheurs francophones, qui ratent peut-être ainsi la grande occasion de leur vie d'apprendre la terminologie française de leur domaine d'expertise et d'en maîtriser les concepts fondamentaux en français. Je mentionnerai également la question des lectures obligatoires en anglais qui sont proposées aux étudiants de premier cycle. En sciences naturelles tout particulièrement, depuis longtemps déjà, c'est environ 50 % des manuels et des notes de cours qui sont en anglais. Encore ici, rien de simple, puisque, d'une part, il est excellent et nécessaire qu'un étudiant universitaire francophone maîtrise enfin l'anglais, si ce n'est déjà fait, et qu'il découvre l'approche qu'ont d'autres groupes culturels concernant son champ de spécialisation; mais, d'autre part, une telle façon de procéder permet-elle vraiment à l'étudiant francophone d'élaborer, dans sa propre culture, les concepts de base de son domaine scientifique?




2 Ibid., p. 3. [retour au texte]




Certains penseront que l'anglais dont il s'agit dans les communications scientifiques est un langage strictement utilitaire et qu'il n'est porteur finalement d'aucune culture particulière. Il faudrait que son usage fût infiniment réduit et la communication bien pauvre pour que cela soit exact. À la vérité, il n'en est rien, puisque le recours à une langue, à l'anglais ou à une autre, est toujours la porte d'entrée dans un univers spécifique qui a ses structures propres, ses façons de voir et de choisir et ses institutions qui en sont le reflet. N'est-ce pas ce que chacun de nous a découvert, à fréquenter des universités et des laboratoires, des fondations et des entreprises, qui sont américains ou d'un autre milieu linguistique et culturel? Et ne faisons-nous pas une expérience analogue à utiliser des banques de données, des disques optiques compacts (DOC) et des logiciels qui ont été conçus aux États-Unis ou ailleurs? Toutes ces organisations et tous ces produits portent la marque de cultures spécifiques. En outre, à l'intérieur même des grands espaces linguistiques que sont, par exemple, les mondes anglophone et francophone, nous savons également qu'il existe de nombreux sous-groupes, comportant chacun leurs particularités, en dépit de tout ce qui réunit les ressortissants de chacun de ces grands ensembles? C'est ainsi, à titre d'exemple, que depuis longtemps, des groupes scientifiques canadiens-anglais n'ont cessé de réclamer de disposer de revues canadiennes bien à eux, en dépit de l'existence, dans le pays voisin, des plus grandes revues pourtant publiées dans leur langue.

Les chercheurs, les premiers, mais d'autres aussi, ne sont-ils pas de plus en plus nombreux à redouter qu'une hégémonie sans limites accordée à l'anglais risque d'entraîner la perte du contrôle de l'appropriation de la science, dans leur contexte national respectif, et même une mainmise étrangère plus ou moins considérable sur le développement de la recherche et sur les scientifiques eux-mêmes? Plusieurs éprouvent donc le besoin d'endiguer le mouvement d'implantation généralisée de l'anglais. En réaction à cette tendance lourde, il s'agit moins d'agir contre qui que ce soit que de promouvoir plutôt un véritable pluralisme des identités linguistiques, culturelles et scientifiques. Rendons-nous à l'évidence, les scientifiques francophones sont en quelque sorte une « espèce menacée », comme l'est d'ailleurs notre peuple et comme le sont bien d'autres, si nous laissons les choses aller. D'autres avant nous, toutefois, ont su réagir et s'affirmer, et nous ne faisons que suivre leurs traces, en inventant les façons de faire qui conviennent aux situations inédites que nous rencontrons.

La réflexion sur la situation actuelle du français, particulièrement dans le monde de la science et de la technologie, conduit, me semble-t-il, à dégager deux grandes orientations. Les exposés des deux derniers jours y ont fait allusion à plusieurs reprises. Tout d'abord, il importe de dépasser ce qui serait une approche superficielle des pratiques linguistiques, comme si celles-ci n'avaient pas des dimensions et des répercussions multiples. En second lieu, nous pensons qu'il s'impose de dire non à l'uniformisation linguistique, même en science, et qu'il convient plutôt de promouvoir le pluralisme, ce qui veut dire pour nous promouvoir une pratique en français des sciences et des technologies.

Les implications culturelles des pratiques scientifiques

L'utilisation d'une langue plutôt qu'une autre n'est jamais neutre, aussi bien dans le domaine des sciences que dans les autres activités de la vie. En effet, qu'on le sache ou non, qu'on y pense ou non, l'usage d'une langue signifie toujours le recours à un système de normes qui structurent la pensée et son rapport avec l'univers. Chaque langue comporte, en effet, un ensemble systémique de formes et de catégories qui, non seulement permettent à quelqu'un de communiquer, mais également façonnent son analyse du réel, font ressortir ou négligent certaines relations ou certains phénomènes, influencent son raisonnement et contribuent à construire le champ de sa conscience3. L'utilisation du français, de l'anglais ou d'une autre langue renvoie toujours à un système de pensée et à une culture qui sont spécifiques à chaque groupe linguistique. Plus encore, on découvre qu'à l'intérieur même des grands groupes linguistiques, le monde anglophone par exemple, il existe une diversité de sous-systèmes culturels qui correspondent à autant de sous-groupes spécifiques, tous conscients de leur identité propre.

Cette réflexion fait ressortir les impacts des choix linguistiques même dans les pratiques scientifiques d'une société donnée. En effet, qu'on en soit conscient ou non, la langue qu'on utilise et la culture qui l'accompagne sont présentes à l'élaboration des programmes de recherche, aux choix des priorités scientifiques auxquels procèdent les gouvernements, les collectivités et les individus; les processus de la recherche et les méthodes d'apprentissage sont également marqués par la culture, tout comme l'application que l'on décide de donner aux résultats de la recherche. Ainsi, nous ne pensons pas que l'on puisse affirmer sans nuance que la science n'aurait pas de nationalité ni de langue.




3 Whorf, Benjamin Lee, Linguistique et anthropologie. Les origines de la sémiologie. Cité dans La situation du français dans l'activité scientifique et technique, Rapport et Avis du Conseil de la langue française, 1991, p. 76. [retour au texte]




Ce qui nous conduit à la double affirmation suivante : d'une part, le français a besoin d'intégrer les sciences pour demeurer, aujourd'hui et demain, au sens propre du terme une langue vivante et l'expression d'une culture qui a une véritable maîtrise de son évolution; d'autre part, les sciences ont besoin du français, c'est-à-dire de l'approche française, comme elles ont besoin des approches allemande, espagnole, russe, japonaise, anglaise, américaine et de toutes les autres. En effet, la tendance actuelle à l'uniformisation, par la généralisation de l'unilinguisme en science, viendrait priver celle-ci, et l'humanité elle-même, de la richesse qu'apportent la multiplicité des approches et la variété des priorités et des programmes; surtout peut-être, la science risquerait d'y perdre une capacité d'autocritique dont le pluralisme des langues et des cultures est un des plus puissants garants. Si, au contraire, elle est portée par plusieurs langues et plusieurs cultures, la science pourra devenir plus présente aux préoccupations de la société et mieux en mesure de les comprendre. Plus facilement aussi, elle évitera l'autosuffisance, mais se considérera plutôt comme l'un des nombreux systèmes d'interprétation de la nature et de la société, qui sont complémentaires les uns aux autres et tous nécessaires à une saisie du réel dans sa globalité.

Soutenir le pluralisme linguistique par la promotion de l'espace scientifique francophone

Francophones et Québécois, nous n'aurons pas l'arrogance de ceux qui se targuent d'être puissants; nous aurons plutôt la détermination et la confiance de ceux qui ont décidé de payer le prix de leur identité culturelle, parce que celle-ci le mérite, et qui veulent participer à l'histoire et à son évolution, avec la conviction qu'il est possible d'agir sur le cours des choses.

Ce n'est évidemment pas là la tâche d'un seul individu, bien que soit absolument requis l'engagement personnel de tous les scientifiques, puisque l'espace scientifique francophone n'existera pas sans les chercheurs. L'État, pour sa part, se doit d'intervenir directement et par le biais de ses organismes publics, comme il a commencé d'ailleurs à le faire au Québec et dans d'autres pays. Les organismes subventionnaires, les universités et les centres de recherche aussi ont leur part de responsabilité dans le support à l'expression de la science en français. Il faut souligner ici, en ce qui concerne le Québec, la participation remarquable de l'ACFAS qui, depuis plus de 60 ans maintenant, contribue au rapprochement des chercheurs québécois francophones, ainsi qu'à la constitution de forums francophones et de réseaux scientifiques de toutes sortes. On doit aussi se féliciter des interventions et des initiatives Conseil de la langue française, au cours des dernières années. Et il faut saisir toutes les occasions de communication en français entre chercheurs, que peuvent rendre possibles des organismes tels que la Société Royale du Canada et les conseils canadiens de la recherche, par le soutien qu'ils apportent à la réalisation de colloques et de rencontres et à la publication de revues en édition bilingue.

Enfin, plus que jamais sans doute, il convient de jouer la carte de la francophonie internationale et de nous insérer dans les activités d'organismes comme l'AUPELF et l'ACCT; je pense ici particulièrement à l'UREF avec ses nouveaux programmes de réseautage de chercheurs et la mise sur pied d'équipes internationales francophones qui collaborent à des thématiques de recherche d'intérêt commun.

L'espace scientifique francophone gagnera en vigueur grâce à l'intervention de plusieurs grands acteurs, comme nous venons de l'indiquer, mais aussi par un ensemble d'actions qui sont à mener simultanément dans les différentes dimensions de la diffusion des connaissances scientifiques. Tout d'abord, nous prenons acte que la diffusion en anglais des découvertes et des résultats de recherche, même par des chercheurs et des équipes francophones, est aujourd'hui inévitable et même nécessaire, pratiquement pour tous, si l'on veut en assurer une transmission rapide à l'ensemble de la communauté scientifique. Ainsi, comme l'a fait remarquer Benoit Godin, c'est paradoxalement cette façon de faire qui assure actuellement à la production scientifique québécoise l'impact international qu'elle a aujourd'hui.

Mais autant nous pensons qu'il convient, comme l'a suggéré récemment l'Académie des Sciences française, de laisser libres les chercheurs francophones d'utiliser la langue de leur choix pour communiquer avec leurs collègues spécialistes étrangers, autant nous pensons que les chercheurs francophones devraient s'interdire spontanément de ne publier qu'en anglais et devraient plutôt vouloir renforcer, par des contributions occasionnelles rédigées en français, l'une ou l'autre revue scientifique francophone ou bilingue, nationale et surtout internationale.

Des interventions collectives s'imposent aussi dans les autres dimensions de la communication scientifique, pour les motifs évoqués plus haut concernant les exigences de la vitalité d'une langue et d'un espace culturel, au nom également d'une intégration généralisée des connaissances scientifiques au sein d'une société moderne. Ainsi, la consolidation et l'expansion de l'espace scientifique francophone chez nous supposent que l'on attache la plus grande importance à la publication et à la diffusion d'une large documentation scientifique de tous les niveaux. Les revues de synthèse francophones n'existent pratiquement pas! Il ne faut pas s'y résigner, mais plutôt reconsidérer la situation de chaque grand champ disciplinaire : la fusion de revues à tirage trop restreint peut permettre l'émergence d'une grande revue; également, la création d'une revue de prestige peut devenir pensable, si l'on en fait un projet conjoint. La même approche pourrait valoir pour les ouvrages d'enseignement en français, à l'intention des étudiants de premier cycle en particulier, et aussi pour les revues de vulgarisation auxquelles nous devons faire jouer pleinement leur rôle de large diffusion de la science au sein des populations francophones.

D'ailleurs, aucun domaine de l'expression et de la communication de la science ne devrait échapper à l'attention des enseignants et des chercheurs francophones, qu'il s'agisse de la langue des échanges oraux et écrits dans les laboratoires ou de l'utilisation systématique du français auprès de tous les organismes où celui-ci est une des langues reconnues, qu'il s'agisse d'organisations internationales ou, pour nous Québécois, de publications et d'organismes canadiens comme les conseils fédéraux de la recherche.

Enfin, il y a lieu, plus que jamais, de faire jouer en faveur du français tout le potentiel d'information et de communication, que représentent l'émergence des réseaux télématiques et l'utilisation généralisée de l'ordinateur. Jean-Claude Guédon l'a bien mis en lumière au cours de ce colloque : il y a là quelque chose d'inédit, dont les capacités et les retombées ne cessent de surprendre les plus imaginatifs d'entre nous et qui peut être mis au service de la communauté scientifique francophone. D'ailleurs, un grand nombre de scientifiques l'ont vite compris et ils utilisent déjà largement les nouvelles technologies. Un minimum de planification et de coordination peut permettre, sans coûts exorbitants souvent, — et de nombreuses expériences en témoignent — de bâtir des banques de données, générales et spécialisées, dans des secteurs stratégiques, et de développer des outils francophones de repérage. Les journaux électroniques se multiplient et se substituent en partie à l'utilisation des revues, beaucoup plus lentes à diffuser l'information. Le traitement informatisé de la langue se perfectionne, de même que la traduction automatisée. L'informatique, avec ses logiciels, les disques optiques compacts et toutes les applications qui apparaissent, vient décupler la possibilité de créer de nouveaux outils d'enseignement en français de toutes les disciplines.

Les chercheurs trouvent déjà largement leur compte dans ce contexte de « numérisation généralisée »; mais ce pourra être aussi le cas des étudiants en formation, qui disposeront d'une somme de connaissances accessibles en français beaucoup plus considérable que jusqu'à tout récemment et qui feront probablement, dès le début de leur formation universitaire et même avant, l'expérience des réseaux internationaux d'information, en français comme en d'autres langues. Une chose est certaine : l'informatique, la télématique et bientôt le multimédia offrent une chance nouvelle, extraordinaire, si l'on sait s'en servir, à la multiplication des réseaux et des lieux francophones d'information et de formation. Voilà autant de combats, non pas d'arrière-garde, mais d'avant-garde, auxquels nous sommes conviés. Nous y sommes d'ailleurs déjà engagés et bien des changements heureux se sont produits au cours des dernières années. Plusieurs d'entre nous sont devenus conscients des impacts considérables d'un unilinguisme sans entrave; et déjà, l'utilisation des nouvelles technologies a commencé à modifier de façon importante le contexte de travail de nombreux chercheurs francophones.

Plus que jamais, nous voulons assurer au français toute la place qu'il doit avoir dans le monde des sciences et des technologies, et nous y travaillons dans le contexte de la défense et de la promotion d'un pluralisme linguistique et culturel, ouvert, imaginatif et évolutif. Ce choix, nous le faisons au nom de la richesse du patrimoine culturel de l'humanité que nous voulons préserver et accroître; nous le faisons au nom du respect de notre propre identité collective et aussi au nom de l'équité sociale et d'un objectif de participation démocratique de l'ensemble des citoyens à toutes les ressources de la société d'aujourd'hui, en y incluant les connaissances scientifiques. Ce choix, nous le faisons enfin au nom de la science elle-même, qui ne peut que gagner à être servie par des équipes issues du plus large éventail possible de mondes culturels différents.

Les scientifiques ne seront pas les derniers à vouloir apporter leur contribution à une évolution maîtrisée de la société à laquelle ils appartiennent. Ils savent, aussi bien et parfois mieux que les autres, que si on laisse dominer les règles actuelles du marché, on assistera à la dégradation des spécificités et des langues nationales et, finalement, à la disparition pure et simple de pans entiers d'une culture mondiale à multiples facettes qui s'est élaborée au cours de millénaires. Citoyens conscients de leurs responsabilités, les scientifiques seront, et ils sont, de ceux qui n'acceptent pas un tel appauvrissement; ils demeurent au contraire convaincus qu'il est possible d'influer sur le cours des choses. L'identité des peuples comme des individus a un prix et les scientifiques savent en payer leur part, avec intelligence et détermination.

Ainsi, tout en reconnaissant la nécessité actuelle de l'usage de l'anglais dans certaines de leurs activités scientifiques, ils ne participent pas moins, avec beaucoup d'énergie et de lucidité, à construire une société francophone, dont la science en français est, aujourd'hui plus que jamais, une partie intégrante. Ils croient que ce monde, menacé d'homogénéisation, mais aussi interrelié comme il ne l'a jamais été, offre des occasions nouvelles et inédites d'échanges, de compréhension, de concertation, d'enrichissement collectif. Ce qu'ils ont déjà réalisé par le recours aux technologies nouvelles leur donne raison et peut devenir à juste titre exemplaire de rapprochements qui échappent au temps et aux distances, tout en respectant les différences.

En ce sens — et vous me permettrez de laisser poindre mon émotion —, je ne voudrais pas que nous nous retrouvions ici, dans cinq ou dix ans, constatant la disparition du français comme langue scientifique, après une autre brillante analyse de Benoit Godin, et nous interrogeant de nouveau sur la responsabilité individuelle ou collective de cet état de fait.

Vous, collègues étrangers d'Allemagne, du Japon, d'Espagne, de Chine, du Danemark, de Russie, et vous collègues francophones de France, de Belgique, de Suisse, vous me permettrez de m'adresser plus particulièrement, en terminant, à mes collègues québécois. Ici, chez nous, la question de la langue française prend une dimension très particulière. Il n'y aura jamais rien de totalement acquis au Québec, quant à la survie de notre langue. C'est pourquoi, pour les scientifiques d'ici, il y a une responsabilité individuelle encore plus grande qu'ailleurs, face à la menace, vérifiée, de la disparition du français dans la communication scientifique. Nous, Québécois, n'avons pas le droit de laisser à d'autres la responsabilité de maintenir, dans ce grand espace de la science, une place pour le français. Nous, scientifiques québécois, devons nous engager encore plus qu'avant, individuellement et collectivement, comme témoins et artisans de la vitalité de notre langue, et, par elle, de notre culture et de notre identité en Amérique du Nord.






ALLOCUTION DE CLÔTURE
Nadia Brédimas-Assimopoulos
Présidente du Conseil de la langue française






Mesdames, Messieurs,

En votre nom à tous, je voudrais d'abord remercier Mme Paule Leduc qui vient de faire une brillante synthèse des travaux de notre colloque. La synthèse présente bien les enjeux linguistiques des communications scientifiques.

Je vous remercie d'avoir participé aux travaux du colloque depuis deux jours et demi. Les interventions des participants lors des périodes de questions sont toujours un élément important des colloques.

Le Conseil de la langue française, que j'ai l'honneur de présider depuis lundi dernier, a été heureux de s'associer à l'initiative de l'ACFAS et de la Société Royale du Canada dans l'organisation du colloque Le français et les langues scientifiques de demain.

Les chiffres qui ont été communiqués au cours du colloque notamment ceux du professeur Godin — peuvent porter au pessimisme si on n'y apporte pas des nuances. Si le français a diminué dans les publications primaires — c'est-à-dire les articles présentant les résultats des recherches de pointe —, sa place est beaucoup mieux assurée dans les publications de synthèse, dans les manuels et dans les ouvrages de vulgarisation. C'est là un aspect important pour le maintien des ressources linguistiques, et notamment terminologiques, de la langue française. Mais même dans le cas des ouvrages de synthèse et des manuels, on aurait tort de s'asseoir sur ses lauriers. Le professeur Roger Balian, de la Société Française de Physique, a d'ailleurs souligné, à juste titre me semble-t-il, la nécessité de publier des manuels universitaires de haut niveau et d'orienter les subventions gouvernementales en conséquence.

Il est clair, au terme de ce colloque, que le français a encore un rôle à jouer en science et on peut l'aider à conserver ce rôle en adoptant, dans l'ensemble de la francophonie, des mesures réalistes. Ces mesures ont d'ailleurs déjà été dégagées en commun avec nos partenaires francophones lors d'un séminaire à Paris en 1991, et il semble bien qu'elles font encore consensus.

Par ailleurs, il est de plus en plus clair que la promotion du français va dorénavant de pair avec celle d'autres langues nationales. Le Conseil de la langue française du Québec a d'ailleurs décidé de s'associer avec ses homologues d'Europe pour faire la promotion du plurilinguisme; c'était là une des principales conclusions du séminaire sur les répercussions linguistiques que le Conseil a organisé il y a deux ans.

Cette promotion du plurilinguisme ne se fera pas au détriment de l'anglais, bien au contraire. Mme Henriette Walter, dans sa conférence inaugurale, a en effet mis en lumière un curieux paradoxe : le maintien en anglais scientifique d'un important vocabulaire d'origine latine, même dans des domaines de pointe d'apparition récente comme l'informatique. Or, une grande partie de ce vocabulaire est arrivé en anglais par la langue française. L'existence d'une tradition scientifique de publication en langue française peut donc être considérée comme un avantage pour la langue anglaise, au moins du point de vue du développement de son vocabulaire technique.

Il y a donc une possible complémentarité entre la promotion du français comme langue de publication et de communications dans les sciences et la reconnaissance que, pour une large part, les scientifiques doivent publier leurs recherches de pointe en anglais.

En terminant, j'aimerais vous dire que le Conseil de la langue française est heureux de constater que le monde de la science demeure aussi intéressé et vigilant face à la place du français dans les communications scientifiques. Et je me réjouis qu'à l'issue de cet événement, je puisse faire part à mes collègues du Conseil et à nos chercheurs que nous pouvons continuer de compter sur l'appui d'organismes aussi prestigieux que l'ACFAS et la Société Royale, ainsi que des institutions d'autres pays dont les représentants se retrouvent parmi vous.

Le français comme langue scientifique n'est pas épuisé comme sujet de préoccupations. Je vous dis donc, merci et au revoir.




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