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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






CHAPITRE III

Usages linguistiques
et activités culturelles
des jeunes






Partout au Québec, les étudiants peuvent participer à des activités culturelles dans la langue qu'ils préfèrent. La radio et la télévision, les livres et les revues sont accessibles presque partout dans les deux langues. Pourtant, dans certaines régions, l'accès à ces médias est plus facile dans une langue que dans l'autre. Cette accessibilité, c'est-à-dire l'offre, n'est toutefois qu'un des facteurs qui déterminent l'orientation linguistique de la consommation culturelle. La compétence linguistique en est un autre. Ensuite, entrent en ligne de compte le degré d'isolement et l'intensité des contacts avec les membres d'une autre communauté linguistique. La « pression exercée par les pairs » ne doit pas non plus être écartée, un étudiant résistant difficilement à l'orientation linguistique majoritaire de ses pairs.

Nous allons explorer l'influence de tels facteurs sur l'orientation linguistique des activités culturelles dans les chapitres subséquents. Dans ce chapitre, nous présenterons les résultats de l'indice d'utilisation du français dans les activités culturelles ainsi que leurs variations selon les régions d'enquête.

3.1. Utilisation du français dans les activités culturelles

La construction de cet indice est expliquée dans l'annexe A. Les tableaux III.1 à III.3 présentent les réponses obtenues à chacune des questions de l'indice auprès des deux échantillons et selon la langue maternelle.



TABLEAU III.1
Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants francophones de chacun
des échantillons
(en pourcentage)


TABLEAU III.2
Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants anglophones de chacun
des échantillons
(en pourcentage)


TABLEAU III.3
Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles par les étudiants allophones de chacun
des échantillons
(en pourcentage)



Le tableau III.1 nous présente les données pour les étudiants francophones qui fréquentent les deux systèmes scolaires. Regardons d'abord le côté gauche du tableau. Les francophones qui étudient en français constituent surtout un marché pour les biens culturels présentés en français. La percée de l'anglais dans ce marché est vraiment forte seulement dans le cas des concerts et des spectacles; elle est moindre dans la presse écrite et les livres. Pour la télévision, la radio et les films, nous observons des distributions de réponses indiquant un fort intérêt pour les produits en anglais, mais tout de même une nette préférence pour ceux présentés en français.

Puisque l'étudiant moyen passe chaque semaine un grand nombre d'heures à regarder la télévision (comme l'ont montré les trois premiers rapports de cette série), les réponses qui la concernent méritent une attention spéciale. Nous pourrions peut-être nous étonner du fait que seulement 15,6 % de ces étudiants francophones regardent la télévision uniquement en français, mais nous verrons aussi que 18,7 % des étudiants semblent préférer la télévision anglaise et que 69,5 % manifestent une préférence pour la télévision française.

Les étudiants francophones qui poursuivent leurs études en français ont tous au moins des connaissances de base de l'anglais; plusieurs d'entre eux le parlent couramment. Les émissions de télévision en anglais leur sont donc accessibles. Néanmoins, la percée de l'anglais dans ce marché est relativement forte1. Toutefois, il en va différemment chez les francophones qui étudient en anglais. À l'exception des journaux, auxquels les étudiants s'abonnent rarement eux-mêmes, chacune des activités culturelles est dominée par l'anglais. Ce sont, de nouveau, les concerts de musique vocale où l'anglais est le plus dominant, si l'on exclut les manuels scolaires où l'étudiant n'a pas tellement le choix. Les chiffres concernant la télévision sont également très élevés, avec un total de 74,5 % de ces étudiants qui la regardent « surtout » ou « seulement », c'est-à-dire au moins six fois sur dix, en anglais.

L'assimilation anglaise des francophones qui font leurs études en anglais ne peut être niée. Ces étudiants sont bilingues à toutes fins pratiques et leur consommation culturelle se passe, de préférence, dans leur langue d'enseignement et non pas dans leur langue maternelle.




1 Bédard et Monnier (1981 : 38 : 50) ont signalé l'ampleur de la pénétration de l'anglais dans les activités culturelles des jeunes francophones qui étudient dans les écoles secondaires françaises. Leurs résultats, quoique basés sur la même source de données que les nôtres, ne sont pas directement comparables aux nôtres, à cause de certaines différences dans le calcul du niveau de cette pénétration. En effet, nous ne distinguons pas ici les différents niveaux scolaires puisque les différences s'avéraient non significatives. Par ailleurs, ce que nous présentons dans les tableaux III.1 à III.3 sont les distributions des réponses sans aucune pondération. Signalons cependant que nous observons dans le tableau III.6 les mêmes variations selon la région d'enquête que celles identifiées par Bédard et Monnier. [retour au texte]




Le tableau III.2 présente les résultats des étudiants anglophones, et nous y faisons d'abord des observations très similaires. L'anglais domine les activités culturelles des étudiants qui suivent leurs cours en anglais. Ce qui diffère du tableau précédent, c'est le fait que les anglophones, dont la langue d'enseignement est le français, restent quand même assez fidèles à leur langue maternelle lorsqu'ils se détendent après l'école. En dehors des livres scolaires, ce n'est que la lecture des journaux quotidiens qui montre une certaine assimilation française. Encore faut-il remarquer que le nombre très restreint d'anglophones qui font leurs études en français rend les comparaisons peu fiables.

Pour les allophones (tableau III.3), nous retrouvons un problème de faible représentation dans l'échantillon francophone. Néanmoins, il est intéressant de voir que, de nouveau, l'assimilation française est la plus forte dans la catégorie des journaux quotidiens et la plus faible dans celles des concerts et de la télévision.

Les tableaux III.1 à III.3 permettent de dégager l'orientation linguistique globale dans les activités culturelles et nous savons déjà que la langue maternelle a une influence assez forte sur cette orientation. Le prochain tableau utilise l'indice tel que décrit dans l'annexe A, en tenant compte de la langue maternelle. Puisque chacun des éléments de cet indice a été codifié de « seulement en français » jusqu'à « seulement en anglais », nous pouvons utiliser l'indice tout aussi bien pour mesurer l'utilisation du français que celle de l'anglais.



TABLEAU III.4
Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles selon l'échantillon et la langue maternelle
(en pourcentage)


GRAPHIQUE III.1
Utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles selon l'échantillon et la langue maternelle



Résumons d'abord les résultats concernant les francophones. La très grande majorité (88,8 %) de ceux qui fréquentent les institutions françaises poursuivent aussi leurs activités culturelles « surtout » ou « seulement » en français. Il n'y a là rien d'inattendu, et le fait que 11,2 % utilisent au moins également l'anglais ne l'est pas non plus car plus de la moitié des répondants habitent Montréal et Hull où l'offre de services culturels,en anglais est très complète. C'est, par contre, le haut degré d'utilisation de l'anglais par les francophônes fréquentant les institutions anglaises qui surprend le plus: 59,1 % utilisent surtout ou seulement l'anglais et seulement une petite minorité de 13,8 % utilisent surtout ou seulement le français dans leurs activités culturelles.

Nous observons des distributions similaires chez les anglophones. La grande majorité (91,6 %) de ceux-ci s'adonnent à leurs activités culturelles surtout ou seulement en anglais. Par contre, les anglophones qui fréquentent les institutions françaises privilégient le français dans leurs activités culturelles. Il faut pourtant constater leur adaptation moins complète que celle des francophones qui étudient en anglais. En effet, ceux qui conservent leur propre langue (différente de la langue d'enseignement) dans leur temps de loisir sont presque deux fois plus nombreux à le faire (26,2 %) dans l'échantillon anglophone que dans l'échantillon francophone (13,8 %).

Quant aux étudiants allophones, nous observons une forte adaptation à leur milieu linguistique scolaire, la majorité d'entre eux poursuivant leurs activités culturelles dans leur langue d'instruction. Il semble pourtant que cette adaptation soit plus parfaite du côté anglais que du côté français. En effet, 85,7 % des allophones qui font leurs études en anglais utilisent aussi cette langue quand 64,7 % des allophones qui font leurs études en français utilisent le français. Nous trouvons aussi de vrais multilingues, c'est-à-dire des étudiants qui reçoivent leur instruction en français mais préfèrent l'anglais dans leurs activités culturelles, ainsi que leurs équivalents dans les écoles anglaises. Leur proportion est réduite dans les deux échantillons mais nous remarquerons de nouveau que l'attraction de l'anglais est beaucoup plus forte (16,2 %) que celle du français (3,1 %).

Nous venons de constater que les effets de la langue maternelle et ceux de la langue d'instruction sont tous les deux importants et indépendants l'un de l'autre. Dans le tableau suivant, nous verrons si les variables « origine nationale » et « compétence linguistique » permettent de formuler les mêmes conclusions.



TABLEAU III.5
Moyenne d'utilisation du français dans les activités culturelles selon les origines nationales et la compétence linguistique dans les deux échantillons



Des différences appréciables dans l'utilisation du français existent lorsque l'on prend en considération les origines nationales. Parmi les francophones fréquentant les écoles françaises, le type « Québécois » est le plus porté à utiliser le français dans ses activités culturelles, avec une moyenne de 0,78, par comparaison à 0,67 pour les autres francophones. Du côté anglophone, nous observons la même tendance : les « Anglo-celtiques » favorisent le français moins que les autres, mais la différence est moindre.

Les différences selon la compétence dans la langue seconde demeurent cependant nettement plus importantes et ce, pour chacun des deux groupes. Nous avons d'ailleurs pu constater dans le tableau II.6 que les types « Québécois » et « Anglo-celtique » se considèrent moins compétents dans la seconde langue que les autres membres de leur groupe linguistique. Il s'ensuit que c'est la compétence linguistique qui détermine si l'on s'adonne à des activités culturelles en français ou en anglais, et que « l'effet » de l'origine nationale est un faux effet. D'autres influences mériteraient d'être analysées mais, sur la base des tableaux III.4 et III.6, nous pouvons exclure pour le moment la variable « origine nationale ».

3.2. Variations selon les régions d'enquête

Nous avons constaté plus tôt que la compétence en français et en anglais varie selon les régions d'enquête (tableau II.5). Nous avons ensuite découvert que l'utilisation du français et celle de l'anglais dépendent dans une large mesure de la compétence linguistique. Nous pouvons donc nous demander maintenant si la compétence linguistique explique vraiment toutes les variations régionales observées quant à l'orientation linguistique dans les activités culturelles. Autrement dit y a-t-il des variations régionales dans l'utilisation du français et de l'anglais et, si oui, ces variations sont-elles reliées uniquement aux degrés de compétence linguistique? Les réponses à ces questions se trouvent dans le tableau III.6.



TABLEAU III.6
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles selon l'échantillon, la région d'enquête, la langue maternelle et la compétence en langue seconde


GRAPHIQUE III.2
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle


GRAPHIQUE III.3
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle



La réponse à la première question est clairement affirmative. L'utilisation du français et de l'anglais dans les activités culturelles varie significativement selon les régions d'enquête. Dans l'échantillon francophone, nous trouvons la plus haute moyenne (0,85) de consommation culturelle en français à Jonquière et la plus basse (0,64), à Hull. La différence entre Québec (0,82) et Montréal (0,71) est aussi assez marquée. L'échantillon anglophone, quant à lui, révèle des différences encore plus importantes entre Québec (0,36) et Hull (0,12). Par ailleurs, la différence entre Québec et Montréal (0,16) est plus prononcée que dans l'échantillon francophone.

La deuxième question consiste à voir si les différences régionales sont dues aux variations de la compétence linguistique. Le tableau III.6 suggère qu'elles ne le sont que partiellement. Il est vrai qu'à l'intérieur de chaque région la variation est très marquée selon les langues maternelles et la compétence linguistique. À Hull, par exemple, nous observons des valeurs environ deux fois plus fortes pour les francophones que pour les anglophones (0,65 et 0,38 dans l'échantillon francophone ainsi que 0,22 et 0,10 dans l'échantillon anglophone). Comme exemple de l'effet de la compétence linguistique, nous pouvons comparer les valeurs de la dernière colonne du tableau. La consommation culturelle des étudiants qui fréquentent les institutions françaises et qui se considèrent compétents en anglais se fait considérablement moins en français que s'ils ne connaissent pas bien l'anglais (dans le milieu Hull, par exemple, les chiffres sont 0,51 et 0,84).

Les résultats sont comparables dans le deuxième échantillon. De nouveau, nous notons que les effets de la compétence linguistique (en français) et de la langue maternelle sont importants. Mais, comme dans l'échantillon francophone, nous notons aussi que ces effets n'expliquent pas toute la variation des moyennes selon les régions2.

Que pouvons-nous conclure de l'influence des différentes variables (tableau III.6) sur l'utilisation du français dans les activités culturelles? Premièrement, c'est un fait fondamental que la langue d'enseignement exerce l'influence la plus importante3. La moyenne à Montréal est de 0,71 pour l'échantillon francophone et de 0,16 pour l'échantillon anglophone. Pour Québec et Hull, les différences entre les deux échantillons sont tout aussi considérables. En comparant les anglophones et les francophones de chacun des deux échantillons et de chacune des trois régions d'enquête, nous arrivons à la même conclusion. Ce sont là les variations les plus marquées de ce tableau. Par ailleurs, la compétence en anglais vient au deuxième rang. À Montréal et à Hull, en effet, les étudiants qui fréquentent les institutions françaises ont une consommation culturelle presque à moitié anglaise s'ils sont compétents en anglais. La compétence en français a le même effet, quoique beaucoup moins fort, chez les étudiants qui fréquentent les institutions anglaises. En outre, l'effet de la langue maternelle est également fort, surtout dans les écoles françaises. Nous pouvons donc le considérer comme un cas particulier de l'effet de la compétence linguistique.




2 Ces résultats sont complémentaires à ceux publiés par Bédard et Monnier (1981) et Georgeault (1981). Ces auteurs n'ont pourtant pas distingué les effets du milieu linguistique de ceux de la compétence linguistique, leurs échantillons étant homogènes du point de vue de la langue maternelle. Dans un certain sens, nous confirmons ici l'hypothèse de ces auteurs selon laquelle le milieu a une influence significative sur le comportement linguistique, mais nous ajoutons qu'il s'agit du milieu social immédiat (langue d'enseignement, langue maternelle et langue d'usage à la maison) plutôt que d'un milieu écologique (composition linguistique de la région d'enquête). [retour au texte]

3 La langue d'enseignement est évidemment souvent la langue maternelle. Mais notons que ceci n'est pas le cas pour 43 % des étudiants de l'échantillon anglophone et que la langue d'enseignement produit des variations plus fortes, dans le tableau III.6, que la langue maternelle en soi. [retour au texte]




Les variations selon la région d'enquête persistent malgré tout. Prenons, par exemple, le cas des anglophones et des allophones compétents en français. Leurs moyennes sont 0,16 à Hull, 0,19 à Montréal, 0,23 dans les Cantons-de-l'Est et 0,36 à Québec, s'ils fréquentent les institutions anglaises. Quant aux francophones compétents en anglais qui poursuivent leurs études en français, nous observons des résultats similaires.



TABLEAU III.7
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles des francophones de l'échantillon francophone et des non-francophones de l'échantillon anglophone compétents dans la seconde langue, selon les régions d'enquête



Nous avons éliminé, dans le tableau III.7, tous les étudiants des deux échantillons qui ne se considèrent pas pleinement compétents dans la seconde langue. Cela devrait donc produire des variations régionales qui ne seraient attribuables ni aux effets de la langue maternelle ni à ceux de la compétence linguistique. Or, les différences régionales sont essentiellement similaires à celles que nous avons observées dans le tableau III.6. Dans les trois régions communes aux deux échantillons, c'est à Québec que l'utilisation du français est la plus forte. Nous devrons donc chercher dans les chapitres suivants les caractéristiques d'une région qui peuvent avoir cet effet, de force modérée, mais persistant.

3.3. CONCLUSION

L'utilisation du français et de l'anglais dans le cadre des activités culturelles suit de près les résultats de la compétence en français et en anglais que nous venons de présenter dans le chapitre précédent. Par ailleurs, même si la grande majorité des étudiants anglophones et une majorité des étudiants francophones favorisent leur langue maternelle dans leurs activités culturelles, des différences persistent. En outre, à chaque comparaison, c'est l'anglais qui l'emporte : ces francophones utilisent l'anglais plus que les anglophones n'utilisent le français, et les allophones favorisent aussi l'anglais,une fois tenu compte de leur langue d'instruction.

Nous n'avons aucunement l'intention de sonner l'alarme et de décrire une situation où l'anglais dominerait le français outre mesure. C'est en effet avant tout la langue maternelle qui détermine le comportement linguistique dans les loisirs, suivie par la langue d'enseignement de l'institution scolaire fréquentée. Par ailleurs, des minorités infimes privilégient dans l'ensemble de leurs activités culturelles une langue qui n'est ni leur langue maternelle, ni leur langue d'enseignement mais, dans le cas des francophones étudiant en français et pour l'écoute de la télévision, de la radio et des disques, le nombre de ceux qui ont de tels comportements peut soulever des interrogations. Cependant, une fois la dominance de la langue maternelle acceptée, on retrouve quand même des différences, toujours orientées vers la même direction : quelle que soit la comparaison, l'anglais reste relativement plus utilisé que le français.

En ce qui concerne les variations selon les milieux d'enquête, nous avons remarqué qu'elles ne sont pas très importantes par rapport à l'effet de la langue maternelle. Néanmoins elles persistent, ce qui nous suggère qu'une investigation des facteurs causant ces variations serait utile, quoique difficile à réaliser sur la base de nos données. Elle devra donc être remise à une étude ultérieure.













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