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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






CHAPITRE IV

Contacts entre les
groupes linguistiques






Les deux enquêtes posent un certain nombre de questions qui permettent de mesurer les contacts entre les groupes linguistiques. Nous en avons choisi trois pour construire un indice de contact. Notons tout de suite qu'il ne s'agit pas ici de mesurer l'intensité et la fréquence des contacts; cela aurait dépassé de loin le cadre de l'étude. Ce qui a été mesuré, c'est l'origine linguistique familiale, la composition linguistique du milieu de résidence et la présence d'amis de l'autre groupe linguistique. Nous pourrons donc déterminer si les étudiants ont été exposés à l'autre groupe linguistique par leur passé familial, résidentiel et social. Nous allons, dans ce chapitre, présenter d'abord les résultats de chacune des variables constitutives de l'indice et ceux de l'indice lui-même. Puis nous élaborerons des hypothèses de recherche que nous infirmerons ou confirmerons dans la section analyse des données.

4.1. Présentation des données



TABLEAU IV.1
Langues maternelles des pères et des mères selon l'échantillon (en pourcentage)


TABLEAU IV.2
Pourcentage des étudiants de l'échantillon francophone ayant des amis anglophones et de l'échantillon anglophone ayant des amis francophones, selon la langue maternelle


TABLEAU IV.3
Composition linguistique du quartier où les étudiants ont vécu le plus longtemps au Québec, selon l'échantillon
et la langue maternelle
(en pourcentage)



Nous voyons immédiatement que les relations des étudiants de l'échantillon francophone sont beaucoup plus limitées au monde francophone que celles de l'autre échantillon ne sont limitées au monde anglophone. Dans le cas du premier, ces contacts sont en très grande majorité (96,8 %) d'origine au moins partiellement francophone et il s'agit le plus souvent de gens qui ont résidé dans des quartiers majoritairement francophones. Dans l'échantillon anglophone, par contre, nous ne trouvons que 48,9 % des contacts qui soient au moins partiellement d'origine anglophone, seulement 45,2 % ayant résidé dans des quartiers majoritairement anglophones. Bien qu'il y ait moins de différence en ce qui concerne les relations avec des amis, c'est quand même de nouveau l'échantillon francophone qui apparaît le plus homogène.

Nous devrions peut-être ajouter que c'est l'école qui offre le plus d'occasions de contacts. Cela veut donc dire que dans l'échantillon francophone les étudiants sont exposés à des contacts presque uniformément français tandis que dans l'échantillon anglophone, il s'agit fréquemment1 de contacts avec des non-anglophones, même si l'anglais est normalement utilisé comme moyen de communication. Cet aspect ne peut toutefois pas être pris en considération dans notre indice de contacts.




1 N'oublions pas que la question ne demandait pas de dissocier les camarades de classe francophones d'autres amis francophones. Les anglophones et les allophones ont donc pu très souvent considérer comme amis francophones leurs camarades francophones. [retour au texte]




Le tableau suivant présente les indices de contacts construits à l'aide des variables présentées dans les tableaux IV.1 à IV.3. La construction des indices est expliquée dans l'annexe A. Elle utilise une pondération qui attribue une grande importance à la langue maternelle des parents puisque celle-ci constitue, dans la plupart des cas, l'influence qui a le plus marqué les étudiants. Pour contrebalancer cet effet de pondération, nous utilisons la variable « langue maternelle de l'étudiant » comme variable de contrôle.



TABLEAU IV.4
Contact anglophone dans l'échantillon francophone et contact francophone dans l'échantillon anglophone, selon l'échantillon et la langue maternelle* (en pourcentage)



Comparons d'abord les deux groupes qui fréquentent l'école dans leur langue maternelle et les contacts qu'ils ont avec l'autre groupe linguistique. Les francophones qui étudient en français établissent des contacts plutôt restreints (77,3 %) et très rarement poussés (2,7 %) avec l'autre groupe linguistique. Les anglophones qui suivent leurs études en anglais ont pour leur part des comportements différents. Seulement 43,7 % d'entre eux ont des contacts restreints et 17,4 % ont des contacts fréquents avec l'autre groupe linguistique. Cela doit être l'effet de chacune des trois variables mais surtout — à cause de la forte pondération de l'indice — des langues maternelles des parents. L'hétérogénéité linguistique que nous avons observée dans la clientèle des institutions anglaises se reflète donc aussi à l'intérieur du groupe anglophone. Les contacts qu'entretient ce groupe sont beaucoup plus importants que ne le sont les contacts équivalents du groupe francophone fréquentant des institutions françaises.



GRAPHIQUE IV.1
Contact anglophone et contact francophone selon l'échantillon et la langue maternelle



Les allophones ne peuvent fréquenter l'école dans leur langue maternelle. Par le biais de l'école française ou anglaise, ils sont assimilés ou en cours d'assimilation aux groupes francophone ou anglophone. Nous ne notons aucune différence entre les deux groupes d'allophones. Qu'ils fréquentent l'école française ou anglaise, leurs contacts avec la langue autre que leur langue d'enseignement sont remarquablement nombreux.

4.2. Hypothèses de travail

Nos indices de contact sont conçus de façon à les utiliser comme variables indépendantes. Ils mesurent principalement des contacts établis dans le passé avec l'autre communauté linguistique. Ces contacts précèdent les attitudes et les comportements actuels sur lesquels nous pouvons considérer qu'ils ont eu un effet déterminant.

Pour revenir à la question de l'utilisation de « l'autre » langue dans les activités culturelles, nous posons les deux hypothèses suivantes :

Hypothèse 1 :

Les contacts anglophones des francophones qui étudient en français ont une influence positive sur leur utilisation de l'anglais dans les activités culturelles.

Hypothèse 2 :

Les contacts francophones des anglophones qui étudient en anglais influencent positivement leur utilisation du français dans les activités culturelles.

Les indices de contact eux-mêmes devraient être fortement influencés par la région d'enquête. En effet, dans un milieu sociolinguistique hétérogène, nous pouvons nous attendre à ce qu'il y ait plus de mariages mixtes (au point de vue de la langue), plus d'allophones parmi les parents, plus de quartiers mixtes et plus de relations sociales à travers les frontières linguistiques. Nous pouvons donc formuler une troisième hypothèse qui se lit comme suit :

Hypothèse 3 :

Moins une région est homogène au point de vue linguistique, plus il y aura de contacts entre les groupes linguistiques.

La relation que propose cette dernière hypothèse n'est ni banale, ni évidente. Les écoles étant de formidables agents de socialisation, il serait fort intéressant de voir si elles ont effectivement tendance à renforcer ou à réduire l'isolement des « deux solitudes ».

4.3. Analyse des hypothèses

Examinons d'abord la dernière hypothèse. Les données pertinentes à cet effet sont présentées sous forme de moyennes dans le tableau IV.5.



TABLEAU IV.5
Valeurs moyennes de contact hors-groupe pour les francophones qui étudient en français, et pour les anglophones qui étudient en anglais, selon la région d'enquête



Avant de procéder à l'analyse du tableau IV.5, nous nous rappellerons que notre indice de contact hors-groupe se réfère aux contacts passés du répondant. Il est composé des éléments suivants : langue maternelle des deux parents, composition linguistique du quartier et présence d'amis appartenant à l'autre groupe linguistique (ces liens d'amitié ayant aussi été établis dans le passé). Nous avons comparé la distribution de chacune de ces variables à celle de l'indice, et nous y avons trouvé chaque fois les mêmes variations selon le milieu d'enquête. Ainsi, les francophones qui étudient en français ont tendance à avoir deux parents francophones et à avoir vécu dans des quartiers à majorité francophone. Mais à Hull et surtout à Montréal, est plus élevé le taux de ceux qui ont des parents anglophones et allophones (même si c'est toujours très rare), qui ont vécu dans des quartiers mixtes (ils sont 14,4 % à Montréal et 8,0 % à Hull) et qui se sont liés d'amitié avec des anglophones (67,5 % à Montréal et 70,5 % à Hull).

Nous avons établi des comparaisons similaires avec la variable « contacts des anglophones » qui fréquentent les institutions anglaises. Le résultat va dans le même sens : de nouveau, chacun des éléments de l'indice montre les mêmes variations que l'indice lui-même selon les milieux d'enquête. Mentionnons seulement un des contrastes les plus forts : à Montréal, 62,1 % des étudiants ont vécu dans un quartier à prédominance anglophone tandis qu'à Québec seulement 16,4 % ont vécu dans un quartier où vivaient des anglophones.

Passons maintenant à l'analyse des tendances du tableau IV.5. La première moitié du tableau semble confirmer l'hypothèse 3. Si nous considérons en effet les régions d'enquête de Montréal et de Hull comme mixtes et celles de Québec et de Jonquière comme plutôt homogènes du point de vue linguistique, il apparaît en fait que les contacts anglais des francophones sont plus nombreux dans les régions mixtes (0,21) que dans les régions homogènes (0,12). Même si les moyennes sont généralement basses, nous pouvons quand même dire que la présence des anglophones et des allophones a amené un certain nombre de francophones à établir des contacts.



GRAPHIQUE IV.2
Moyennes de contact interlinguistique pour les francophones qui fréquentent les institutions françaises, et pour les anglophones qui fréquentent les institutions anglaises,
selon la région d'enquête



Toutefois, les données sur les étudiants anglophones dans la deuxième moitié du tableau confirment très partiellement l'hypothèse 3. Dans des régions d'enquête relativement homogènes telles que Gaspé et Québec, nous observons des contacts faibles dans le premier cas et forts dans le deuxième. Au sein de la région mixte de Hull, les contacts se situent au-dessus de la moyenne, mais dans la région mixte de Montréal, ils sont les plus faibles. À la lecture de ces résultats, on ne peut clairement pas accepter la formulation générale de l'hypothèse selon laquelle les contacts augmenteraient proportionnellement à l'hétérogénéité linguistique d'une région. Les anglophones de Québec quant à eux ont plus de contacts avec les francophones, sans doute à cause de la situation fortement minoritaire dans laquelle ils se trouvent. Par contre, ceux de Montréal ont moins de contacts avec les francophones. Nous pouvons être tentés d'attribuer ce résultat à leur statut fortement majoritaire dans certains quartiers de la région de Montréal. En effet, à l'intérieur de leur « solitude », ils n'auraient ni le besoin, ni l'opportunité d'établir des contacts francophones, tout comme à Québec les francophones n'auraient ni le besoin, ni l'opportunité d'établir de contacts anglophones.

Nos données ne permettent pas de mener plus loin l'interprétation. Il semble clair toutefois que l'hypothèse 3 est à rejeter. Nous avons observé des variations selon les régions d'enquête mais nous pouvons seulement constater que ces contacts s'orientent du côté français à Québec et du côté anglais à Montréal. En ce qui a trait aux autres régions d'enquête, aucune formule ne rend compte des tendances dans les deux échantillons.

Passons maintenant aux hypothèses 1 et 2 qui disent essentiellement que l'utilisation de la langue seconde est fonction de la direction des contacts sociaux.



TABLEAU IV.6
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles par les francophones qui étudient en français
et par les anglophones qui étudient en anglais,
selon les contacts avec l'autre groupe



Le tableau IV.6 confirme les hypothèses 1 et 2. À l'intérieur de chaque groupe linguistique, nous constatons que les contacts hors-groupe entraînent une plus forte utilisation de la langue seconde dans les activités culturelles. Il nous faut pourtant ajouter que la relation est plutôt faible et que nous avons relevé, dans le chapitre précédent, des facteurs beaucoup plus influents sur l'orientation linguistique de la consommation culturelle.



GRAPHIQUE IV.3
Moyennes d'utilisation du français dans les activités culturelles par les francophones qui étudient en français
et par les anglophones qui étudient en anglais,
selon les contacts avec l'autre groupe



4.4. CONCLUSION

Pour résumer ce chapitre, nous devons d'abord répéter que les mesures de contact inter-groupe que nous utilisons ici réfèrent essentiellement au passé des étudiants. De ce fait, nous pourrons plus tard nous servir des indices de contact comme variables indépendantes ayant un impact sur les comportements et les attitudes actuels. Nous avons utilisé trois indicateurs de contact inter-groupe, c'est-à-dire les langues maternelles des parents, la composition du quartier où les étudiants ont vécu le plus longtemps au Québec et la présence d'amis de l'autre groupe linguistique. Puisque l'école peut être un endroit privilégié de contact, nous avons d'abord analysé les clientèles des deux échantillons, avant même d'introduire la langue maternelle comme variable de contrôle. Cette procédure a révélé la différence qui existe entre les deux échantillons.

L'échantillon francophone se caractérise par le caractère nettement plus homogène de toutes les formes de contact que nous y avons mesurées. Les contacts de ces étudiants prennent place en très grande majorité à l'intérieur du groupe linguistique français.

L'échantillon anglophone, par contre, représente une population d'origine linguistique hétérogène et qui a tendance à résider dans des quartiers mixtes. La différence la plus marquée entre les deux échantillons est celle des langues maternelles des parents : deux parents francophones constituent la règle d'un côté, tandis que deux parents anglophones sont l'exception de l'autre. Mais la différence en ce qui concerne les quartiers de résidence est aussi très forte. Ces facteurs ont pour résultat de faire du vécu des étudiants francophones, celui d'une majorité dans un environnement homogène, et de celui des anglophones, un vécu de minorité dans un environnement hétérogène. Certains répondants ne peuvent certes pas être assimilés à ce stéréotype : des anglophones dans un milieu homogène et des francophones en milieu cosmopolite, mais, dans l'ensemble, ce sont là plutôt des exceptions2.

Lorsque nous tenons compte de la langue maternelle, nous observons la répétition de la même tendance : par exemple, les anglophones qui fréquentent les institutions anglaises ont des contacts inter-groupe forts six fois plus souvent que les francophones qui fréquentent les institutions françaises3, et cela, malgré le fait que l'indice est pondéré en faveur des enfants de mariages endogames (plus fréquents du côté francophone).




2 Notons aussi une fois de plus que les échantillons n'étaient pas faits pour être représentatifs. On aurait peut-être trouvé moins de contacts inter-groupe du côté des institutions anglophones, si les écoles de Westmount avait été représentées. [retour au texte]

3 N'oublions pas que les anglophones et les allophones ont pu très souvent considérer comme amis francophones leurs camarades de classe francophones. [retour au texte]




Le contact inter-groupe peut influencer le comportement linguistique. En effet, chez les étudiants qui fréquentent l'école dans leur langue maternelle, nous avons observé que les contacts hors-groupes ont un certain impact sur l'orientation linguistique de la consommation culturelle. Cet impact n'est pourtant pas très important et pourrait être attribuable à d'autres facteurs. L'importance des contacts hors-groupe, variable selon les régions d'enquête, ne suit pas de règle simple. À Montréal, la somme des contacts se dirige plus vers l'anglais et à Québec, plus vers le français, mais il n'y a pas un seul facteur qui pourrait expliquer la direction et la force des contacts hors-groupe4.

Hypothèse 1 :

Les contacts anglophones des francophones qui étudient en français ont une influence positive sur leur utilisation de l'anglais dans les activités culturelles.

Hypothèse
confirmée
Hypothèse 2 :

Les contacts francophones des anglophones qui étudient en anglais influencent positivement leur utilisation du français dans les activités culturelles.

Hypothèse confirmée
Hypothèse 3 :

Moins une région est homogène au point de vue linguistique, plus il y aura de contacts entre les groupes linguistiques.

Hypothèse infirmée



4 Une théorie fort intéressante affirme qu'il y a corrélation négative entre la taille proportionnelle d'un groupe minoritaire et ses contacts avec la majorité (Blalock, 1967). Elle s'applique certainement dans notre cas et semble expliquer la plupart des variations visibles dans le tableau IV.6. Nous ne la discuterons pas ici pour deux raisons : premièrement, dans sa version généralisée et démographique, la théorie paraît banale et ce ne serait en fait que les cas qui ne s'y conforment pas qui présenteraient un certain intérêt. Deuxièmement, la version sociologique de la théorie, à savoir qu'une minorité assez importante constituerait une menace à la sécurité politique et économique de la majorité, ne peut être vérifiée adéquatement avec nos données. Contentons-nous donc de retenir que les déterminants des contacts hors-groupe sont complexes. [retour au texte]






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