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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






CHAPITRE VI

Attitudes concernant
la francisation






La francisation est le processus par lequel le français reprend de plus en plus sa place parmi les autres langues, surtout l'anglais, dans le domaine du travail, du commerce, des services gouvernementaux et dans beaucoup d'autres aspects de la vie quotidienne au Québec. Elle évoque deux sortes d'attitudes dont la première regroupe des perceptions et la deuxième, des évaluations. Ces dernières ne faisaient pas l'objet des enquêtes présentées dans ce rapport. Nous n'avons pas en effet demandé aux étudiants des deux échantillons s'ils étaient d'accord avec les politiques de francisation et si la progression du français leur donnait des satisfactions quelconques. Par contre, nous leur avons posé une série de questions pour voir ce qu'ils percevaient du processus de francisation. Notre but ici n'est donc pas de voir si les étudiants connaissent le degré de francisation objectivement atteint au Québec, mais si, à leur avis, le processus est réel et s'il progresse.

Nous allons faire état des résultats des variables utilisées dans ce chapitre. Puis, une fois les hypothèses de recherche formulées, nous allons analyser celles-ci pour les confirmer ou les infirmer.

6.1. Présentation des données


TABLEAU VI.1
Perception de la francisation dans l'échantillon francophone (en pourcentage)


TABLEAU VI.2
Perception de la francisation dans l'échantillon anglophone, selon la langue maternelle



Les trois premières questions des deux tableaux sont identiques et la distribution des réponses est, elle aussi, très similaire. La très grande majorité des étudiants dans les deux échantillons sont d'avis que les anglophones au Québec utilisent de plus en plus le français, qu'ils devront être bilingues dans l'avenir et que les immigrants vont apprendre le français davantage que l'anglais.

Par ailleurs, si la situation du français s'est considérablement améliorée, aux yeux des étudiants de l'échantillon francophone, celle de l'anglais s'est considérablement détériorée, aux yeux de ceux de l'échantillon anglophone : seulement 25,4 % en effet de ceux qui suivent leurs cours en français pensent que « le français est en perte de vitesse » et 70,2 % de ceux qui suivent leurs cours en anglais considèrent que l'avenir de l'anglais est « sérieusement menacé ».

Quant au résultat de ce processus de francisation, il n'y a aucun désaccord entre les répondants des deux échantillons. Une légère majorité des étudiants pense que le français deviendra la langue prioritaire dans le commerce, et presque les trois quarts croient qu'il le sera dans le travail. Il faut cependant prendre en considération que le plein effet de la politique de francisation du gouvernement du Québec ne pouvait pas encore se faire sentir à l'époque des enquêtes. La seule différence à observer entre les réponses des tableaux VI.1 et VI.2 est que, dans l'ensemble, les étudiants de l'échantillon francophone ont exprimé un accord plus complet avec les opinions exprimées dans les questions que les étudiants de l'échantillon anglophone.

6.2. Hypothèses de travail

Il est clair que le niveau de francisation objectivement atteint au Québec varie selon les régions. Nous nous attendons à ce que les étudiants perçoivent ce fait et expriment des attitudes propres à leur région.

Hypothèse 1 :

Le niveau de francisation perçu par les édudiants varie selon la composition linguistique des régions.

La région n'est pourtant pas la seule variable qui entre en jeu. Dans un sens, le milieu scolaire a un impact plus immédiat sur les attitudes des étudiants. Il y aura donc des différences entre les échantillons, même à l'intérieur d'une seule région d'enquête.

Hypothèse 2 :

La langue d'instruction affecte la perception de la francisation. Les étudiants effectuant leurs études en francais auront l'impression que la francisation est plus avancée.

Nous avons déjà noté que les opinions exprimées par les étudiants ne peuvent qu'en partie être le reflet de faits objectifs. L'information « objective » n'est pas toujours correcte. D'ailleurs, elle est toujours filtrée par la personnalité et le vécu de l'étudiant. Pour vérifier cela, nous examinerons les indices de perception de la francisation selon la compétence linguistique. Les francophones unilingues sont ceux qui ont le plus grand intérêt à ce que la francisation progresse; il est possible qu'ils la voient avancer parce qu'ils désirent qu'elle le fasse. Quant aux anglophones, si on suit le même raisonnement, ce sont les unilingues qui ont le plus à craindre de la francisation. Peut-être la voient-ils plus lente parce qu'elle les menace?

Hypothèse 3 :

Les groupes menacés par la francisation, particulièrement les anglophones unilingues, croient que celle-ci avance plus lentement que les groupes qui sont favorisés par elle, particulièrement les francophones unilingues. Les étudiants prennent donc leurs désirs pour la réalité.

Il n'y a que peu de gens au Québec qui ne sont pas directement touchés par la francisation. Dans tous les groupes linguistiques, les politiques de francisation ont suscité de vifs débats. Dans le groupe francophone, on a parlé de la menace de l'anglais sur la culture du Québec. Du côté anglophone, le sentiment de menace est évidemment très répandu. On retrouve pourtant un type d'étudiant dans nos échantillons qui est quelque peu à l'abri de cette menace : les francophones faisant leurs études en anglais. On pouvait s'attendre à ce qu'ils voient la francisation moins avancée que les autres francophones — puisque leur vécu quotidien se passe en anglais — et aussi moins que les anglophones — parce que ceux-ci peuvent percevoir la menace plus grande qu'elle ne l'est en réalité.

Hypothèse 4 :

L'absence d'un vécu quotidien en français et d'un sentiment de menace fait apparaître moins rapide la francisation aux yeux des francophones qui reçoivent leur enseignement en anglais.

6.3. Analyse des hypothèses

Les quatre hypothèses pourront être vérifiées en utilisant les mêmes résultats. Pourtant, le raisonnement formulé dans les deux dernières hypothèses suggère que nous aurons peut-être besoin de données additionnelles pour comprendre la causalité des phénomènes et non seulement décrire leur tendance.



TABLEAU VI.3
Moyennes de l'indice de perception du niveau de francisation, selon l'échantillon, la région d'enquête et la langue maternelle



Les variations des moyennes dans le tableau V1.3 sont généralement minimes et peu significatives. Cela confirme ce que nous avons déjà découvert dans les deux tableaux précédents, à savoir : il y a très peu de désaccord en ce qui concerne le processus de francisation. Les étudiants le voient généralement de façon assez similaire.

Néanmoins, les petites variations que nous trouvons chez les étudiants qui suivent leurs études en français donnent quand même un certain support à l'hypothèse 1. Le niveau de francisation atteint à Jonquière et à Québec est certainement supérieur à celui de Hull et les moyennes des étudiants francophones de 0,76, 0,69 et 0,66 reflètent cet état objectif des choses. Les résultats pour Montréal sont plus difficiles à comparer parce que le niveau de francisation est élevé ou bas selon les quartiers.

Dans l'échantillon anglophone, la perception de la francisation varie encore moins et d'une façon qui ne correspond pas aux variations objectives. Il n'y a donc dans ce tableau pas assez d'éléments pour confirmer l'hypothèse. La région d'enquête n'a guère d'influence sur les perceptions de la francisation et l'hypothèse 1 est à rejeter.

L'hypothèse 2 propose une relation entre la langue d'enseignement et la perception de la francisation. Cette relation est confirmée pour les francophones dont la moyenne est 0,71, dans l'échantillon francophone, et 0,65, dans l'échantillon anglophone. Mais les moyennes des allophones ne varient pas selon la langue d'instruction, et la tendance chez les anglophones va à l'encontre de l'hypothèse. Cette dernière est donc, elle aussi, à rejeter, du moins en ce qui concerne l'ensemble des échantillons.

L'hypothèse 3 concerne la menace que représenterait la francisation pour certains groupes. Elle suggère que des étudiants qui se sentiraient menacés pourraient la percevoir comme moins avancée parce qu'ils ne veulent pas l'accepter. En fait, nous observons le phénomène inverse dans le tableau VI.3. Les anglophones qui fréquentent le secteur français ont certainement moins de raisons de se sentir menacés que ceux qui fréquentent les écoles anglaises, puisqu'ils sont capables de réussir dans leurs études en français, mais leurs moyennes sont plus basses. Le raisonnement de l'hypothèse 3 ne tient donc pas; toutefois, nous devons admettre que le nombre de répondants reste trop petit dans le premier échantillon pour donner une véritable confirmation à cette hypothèse1. Sur la base des données disponibles, nous ne pouvons pas retenir l'hypothèse 3.

Nous avons d'ailleurs introduit deux variables contrôles pour mieux explorer le rôle, chez les anglophones, du caractère menaçant de la perception qu'ils ont de la francisation. La première est la perception de menace exprimée dans le tableau VI.2 (quatrième opinion). La deuxième est la compétence en français décrite dans le tableau III.1. Aucune de ces variables ne fait la moindre différence, ni individuellement, ni conjointement, ni d'ailleurs selon les régions d'enquête.

L'hypothèse 4 est la seule que nous pouvons retenir. La différence des moyennes selon la langue d'enseignement que nous avons notée chez les francophones est confirmée dans chacune des trois régions figurant dans les deux échantillons. La différence pour l'ensemble (0,71 dans le premier échantillon et 0,65 dans le deuxième) n'est pas forte mais pour le moins, elle est intéressante et peut être comprise par l'effet combiné mentionné dans l'hypothèse. Il reste pourtant à voir s'il n'y a pas d'autres facteurs qui auraient un effet plus fort et plus direct sur la perception de la francisation2.




1 L'échantillon francophone comprend une centaine d'anglophones, ce qui est évidemment considéré suffisant dans maintes études. Nous préférons prendre une position conservatrice lorsqu'il n'y a pas de tendance assez forte, à cause des caractéristiques de l'échantillon discutées auparavant. [retour au texte]

2 Nous avons limité au minimum notre discussion du problème de « menace perçue ». Il est clair qu'il y a là un champ de recherche riche et seulement très partiellement exploré. La menace que présente la francisation pour les allophones (il s'agit de la Loi 22) est abordée par Smith et al. (1977). Le cas des anglophones dont l'identité serait menacée s'ils apprenaient le français est discuté par Taylor et al. (1977). Laczko (1978) est un des auteurs qui discutent du phénomène de « menace » chez les anglophones du Québec dans un cadre plus général. [retour au texte]




6.4. CONCLUSION

Ce chapitre a mis en lumière la perception très forte chez les répondants des progrès de la francisation au Québec mais cette perception ne peut généralement pas être expliquée par les arguments suggérés dans les hypothèses. En faisant ce bilan, il convient de mentionner que ces hypothèses n'étaient pas les seules que nous ayons explorées en relation avec la perception de la francisation. Comme toujours, nous avons cherché l'influence des variables « de base » telles que le sexe, l'âge, le niveau scolaire et le statut socio-économique. Ces variables n'ont généralement eu aucun effet. Ces attitudes sociolinguistiques sont apparemment déterminées, du moins dans les échantillons étudiés, par des facteurs autres que ces variables « de base ». Les conclusions de ce chapitre ne sont donc que les suivantes.

La grande majorité des étudiants perçoivent la francisation comme un processus bien amorcé, qui avance et qui va forcer, dans l'avenir, les anglophones et les allophones à devenir au moins partiellement bilingues. Même si nous observons parfois des nuances entre « accord complet » et « accord » simple, les étudiants ne laissent en général aucun doute à ce sujet.

La grande majorité des anglophones voient l'anglais au Québec comme sérieusement menacé. Mais cette perception de menace n'affecte pas les attitudes concernant la francisation de façon systématique. Il faut évidemment ajouter que le fait de voir l'avenir de l'anglais menacé et de se sentir menacé personnellement n'est pas la même chose3. En effet, des anglophones ont appris à accepter la francisation comme inévitable et ils s'adaptent à cette situation.

Les étudiants qui suivent leurs cours dans leur langue maternelle et qui peuvent généralement être vus comme unilingues perçoivent la francisation plus rapide que ne le font les autres. Peut-être que leur plus haut degré d'isolement les fait espérer ou craindre que le changement linguistique soit encore plus important ou plus rapide qu'il ne l'est. Quoi qu'il en soit, ce sont les étudiants bilingues, ceux qui ne suivent pas leurs cours dans la langue maternelle, qui ont les scores les plus bas, comparés à leurs confrères unilingues. Les francophones qui fréquentent les institutions anglaises sont certainement ceux qui ont le moins à craindre. L'absence d'un sentiment de « menace » lié à la francisation se traduit alors chez eux par une perception moins forte de ce processus.




3 Cette distinction entre menace collective et menace individuelle s'est avérée très importante. Nos résultats confirment de façon indirecte ce que des psychologues ont trouvé en étudiant un petit échantillon en profondeur, à savoir que la menace collective provoque des stratégies d'adaptation individualistes auprès des anglophones (Taylor et al., s.d.). La migration vers l'Ouest en est un exemple. [retour au texte]




Hypothèse 1 :

Le niveau de francisation perçu par les étudiants varie selon la composition linguistique des régions.

Hypothèse
infirmée
Hypothèse 2 :

La langue d'instruction affecte la perception de la francisation. Les étudiants effectuant leurs études en français auront l'impression que la francisation est plus avancée.

Hypothèse infirmée
Hypothèse 3 :

Les groupes menacés par la francisation, particulièrement les anglophones unilingues, croient que celle-ci avance plus lentement que les groupes qui sont favorisés par elle, particulièrement les francophones unilingues. Les étudiants prennent donc leurs désirs pour la réalité.

Hypothèse infirmée
Hypothèse 4 :

L'absence d'un vécu quotidien en français et d'un sentiment de menace fait apparaître moins rapide la francisation aux yeux des francophones qui reçoivent leur enseignement en anglais.

Hypothèse confirmée







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