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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






CHAPITRE VII

Contacts et attitudes
linguistiques






Dans ce chapitre, nous examinerons les relations entre contacts et attitudes linguistiques. Dans le cas de l'échantillon anglophone, les contacts et les attitudes envers les francophones feront l'objet d'étude, tandis que pour l'échantillon francophone, nous traiterons des contacts anglais et des attitudes envers les anglophones.

Dans les deux cas, c'est l'esprit d'ouverture envers l'autre groupe qui constitue notre variable dépendante, notre problème à expliquer. Comment se fait-il que des étudiants francophones mettraient leurs enfants à l'école anglaise ou pensent même que « la meilleure chose qui puisse arriver aux Québécois, c'est qu'ils apprennent tous l'anglais », tandis que la majorité des Québécois s'est fermement opposée à ces attitudes? Nous n'essayerons pas de découvrir les motifs et les connotations politiques de ces attitudes mais plutôt leur origine. Est-ce qu'une telle tendance favorable à la langue anglaise, inacceptable à la majorité, est due aux contacts avec le monde anglophone, à l'influence des médias ou simplement à la connaissance de la langue anglaise?

Du côté des étudiants qui suivent leurs études en anglais, nous nous intéresserons exactement au même problème. Est-ce que le fait d'apprendre le français et d'avoir établi des contacts significatifs avec le monde francophone induit une attitude plus favorable, un esprit plus ouvert chez les anglophones et chez les allophones?

Notre modèle d'analyse peut se résumer dans le schéma suivant :



Schéma VII.1
Variables déterminant l'ouverture hors-groupe



La direction des flèches dans le schéma est déterminée par la définition des variables. Le contact hors-groupe, comme nous l'avons défini dans le quatrième chapitre, comprend des contacts établis via les parents, le quartier de résidence et les amis. Dans plusieurs cas, la compétence dans la langue de l'autre groupe s'est établie grâce à ces contacts. Il n'est donc pas toujours possible de prédire la direction de l'influence entre les deux variables. Il en va de même pour les variables indépendante et dépendante. Chacune des deux constitue un conglomérat d'attitudes et les deux peuvent être vues comme partie de l'identité linguistique. Néanmoins, il vaut mieux traiter l'ouverture hors-groupe comme variable dépendante. Dans la plupart des cas, nos attitudes envers d'autres dépendront de notre identification personnelle.

Les relations présentées dans le modèle peuvent être résumées en formulant les hypothèses suivantes :

Hypothèse 1 :

Le contact hors-groupe influence l'ouverture hors-groupe de façon positive et l'identification linguistique de façon négative.

Hypothèse 2 :

Contacts hors-groupe et compétence dans la langue de l'autre groupe sont liés.

Hypothèse 3 :

La compétence dans l'autre langue influence l'identification linguistique de façon négative et l'ouverture hors-groupe de façon positive.

Les trois hypothèses sont formulées de manière très générale. Elles ne se prononcent pas sur le degré de corrélation attendue entre les variables et elles sont applicables à tous les étudiants des deux échantillons. Néanmoins, nous limiterons le test des hypothèses à deux groupes d'étudiants pour lesquels il ne peut y avoir de confusion d'identification linguistique : les francophones étudiant en français et les anglophones étudiant en anglais.

Dans ce chapitre, nous analyserons les hypothèses ci-dessus énoncées, puis nous dégagerons successivement les effets cumulatifs des indices « contacts », « compétence linguistique » et « identification linguistique » sur l'ouverture hors-groupe et mettrons en relief les effets des contacts et des atttitudes sur le comportement linguistique des jeunes dans le cadre de leurs activités culturelles.

7.1. Analyse des hypothèses

Pour vérifier ces hypothèses, nous allons procéder en deux étapes. En premier lieu, nous examinerons si les variables sont associées entre elles et, le cas échéant, quelle est la force de leur association. Ensuite, il s'agira de montrer comment cette association change une fois que les quatre variables sont introduites simultanément dans le modèle.

Puisque les données des deux échantillons ne peuvent être traitées à la fois, nous devrons examiner un à un les résultats de chaque échantillon avant de les comparer entre eux.



TABLEAU VII.1
Corrélations entre « contacts hors-groupe », « compétence dans l'autre langue », « identification linguistique » et « ouverture hors-groupes, pour les francophones et les anglophones qui étudient respectivement en français et en anglais



Le fait le plus évident de ce tableau est que la compétence linguistique et les contacts hors-groupe sont fortement liés dans les deux échantillons. Cela ne peut surprendre. L'indice de contact hors-groupe est composé, entre autres variables, de la langue maternelle des parents qui doit, dans la majorité des cas, déterminer la langue maternelle de l'étudiant. Mais les corrélations, quoique assez fortes (0,39 et 0,36), sont loin d'être parfaites. Les contacts ne sont qu'une des méthodes pour acquérir une compétence dans l'autre langue; et il est clair qu'un bon nombre d'étudiants acquièrent leur compétence dans l'autre langue à l'école, en regardant la télévision, bref par des moyens qui échappent à notre indice de contacts.

Même si les contacts ne jouent pas toujours un rôle indépendant pour l'acquisition d'une autre langue, leur contribution est quand même prouvée. L'hypothèse 2 est retenue.

Nous trouvons dans le tableau VII.1 un deuxième résultat qui est, lui aussi, valable pour les deux échantillons. L'identification linguistique est liée négativement aux contacts hors-groupe et à la compétence linguistique. Les contacts anglais et la maîtrise de l'anglais produisent chez les francophones une identification française moins prononcée, et vice versa chez les anglophones1. La première partie de la troisième hypothèse est donc confirmée par les données, même si cette confirmation est beaucoup moins forte du côté des étudiants anglophones. L'hypothèse 3 est partiellement retenue.




1 Ces corrélations négatives sont plus faibles du côté anglophone, ce qui est en partie attribuable à la différence entre les deux indices d'identification linguistique. [retour au texte]




Nous pouvons être tentés de généraliser ce résultat de la manière suivante : une fois que les différents groupes ethnolinguistiques se rapprochent les uns des autres, leurs attitudes deviennent moins ethnocentriques et ils seront plus ouverts les uns envers les autres. Les données justifient-elles une telle conclusion? Chez les francophones, nous pouvons dire oui, jusqu'à un certain point. En effet, les corrélations entre l'ouverture vers l'anglais, d'un côté, et les contacts anglais et la maîtrise de l'anglais de l'autre sont faibles mais tout de même significatives. L'hypothèse 1 est donc retenue, sous réserve, pour les francophones.

Chez les anglophones, par contre, nous trouvons des résultats fort différents. Les corrélations entre identification linguistique, contacts français et maîtrise du français sont plutôt faibles, mais leur direction négative est celle qui était prévue. Ceux qui sont moins isolés du monde francophone manifestent donc des attitudes légèrement moins rigides quant à leur propre identité linguistique. Toutefois, ils se montrent moins ouverts vis-à-vis des francophones (les corrélations sont négatives). Pour les anglophones, l'hypothèse 1 est à rejeter.

Les corrélations négatives (-0,11 et -0,17) de la dernière colonne du tableau méritent un commentaire. Elles mettent en évidence, et ce, de façon faible mais statistiquement significative, que ceux qui connaissent mieux le français et les francophones sont moins ouverts à leur égard. Du point de vue strictement linguistique, cela n'a pas de sens. Dans un premier rapport, nous avions trouvé le contraire : plus on connaît le français, plus on veut encore améliorer ses connaissances. L'explication de ces coefficients négatifs doit donc se faire d'un point de vue social.

En effet, si nous mettons l'accent sur les aspects sociaux de la corrélation négative, celle-ci devient compréhensible et moins surprenante. Sociologiquement, notre indice « ouverture hors-groupe » peut être interprété comme un indice de distance sociale. Des attitudes ouvertes signifient alors une distance sociale réduite. L'indice mesure les attitudes suivantes face à l'apprentissage du français : « mes enfants devraient l'apprendre le mieux possible », « les anglophones devraient l'apprendre » et « moi, je suis prêt à y mettre le temps et l'énergie pour l'apprendre ». Or, au Québec, apprendre le français pour un anglophone veut dire augmenter les échanges et réduire la distance entre les « deux solitudes ».

Les variables « contact français » et « compétence en français », elles aussi, peuvent être interprétées comme faisant partie d'une attitude plus englobante si l'on considère les éléments qui forment nos indices. L'indice que nous appelons « contact français » nous renvoie au passé des étudiants, aux contacts francophones de leurs parents, voisins et amis. L'indice « compétence en français » indique le potentiel de contacts dans le présent, la capacité de dialoguer avec les francophones et leur culture.

Cette interprétation de nos indices d'ouverture hors-groupe et de contact nous permet de mieux comprendre certains résultats du tableau VII.1. S'il s'agit ici de corrélations entre attitudes de distance sociale et réalité de distance sociale, alors, la corrélation légèrement négative ne peut être totalement inattendue. Elle confirme ce que nous avons trouvé dans notre premier rapport de cette série (Locher, 1983) ainsi que dans une autre enquête (Langue, Lipkin et Locher, 1980), c'est-à-dire que les contacts ne réduisent pas nécessairement les attitudes de distance sociale et peuvent même les augmenter, surtout lorsqu'il s'agit de contacts en milieu compétitif tel que l'école ou le travail.

Il est évident que cette interprétation ne peut être considérée que comme une hypothèse, les données ne permettant pas de la pousser beaucoup plus loin. Mais la tendance révélée par les résultats est néanmoins claire : plus les anglophones ont des contacts français, moins ils sont ouverts au français. Ce n'est évidemment pas vrai dans tous les cas, ni pour tous les types de contact. Mais dans le milieu compétitif que sont les écoles, les contacts peuvent souvent entraîner des attitudes plutôt négatives.

Si nous acceptons cette interprétation, il nous reste à expliquer pourquoi nous n'avons pas trouvé la même corrélation négative dans le premier échantillon. La raison la plus probable est que, pour les francophones qui fréquentent les institutions françaises, et le contact et la distance sociale signifient autre chose que pour les anglophones étudiant en anglais. Dans les écoles où l'enseignement se donne en français, le contact n'est pas vraiment compétitif parce que les anglophones qui font leurs études en français ne constituent qu'une minorité et parce que le sentiment à l'effet que les anglophones puissent menacer les francophones est presque totalement absent. En effet, les francophones ont exprimé l'opinion que le français avance au Québec et que tous les non-francophones vont devoir apprendre leur langue. La distance sociale non plus ne veut pas dire la même chose que pour les anglophones. Être ouvert à l'égard de l'anglais ne veut pas seulement dire réduire la distance vis-à-vis des anglophones du Québec; c'est toute l'Amérique du Nord qui se présente comme champ d'action à ceux qui sont prêts à apprendre l'anglais.

Pour exprimer la même interprétation un peu différemment, nous pouvons dire que le caractère de l'ouverture hors-groupe est plutôt involontaire du côté anglophone — l'intégration « forcée » dans un Québec français — et plutôt volontaire du côté francophone — s'ouvrir un champ d'action au-delà de celui déjà contrôlé par le français. Les deux indices comportent une composante utilitariste. Mais les contacts hors-groupe jouent un rôle négatif dans le premier cas et positif dans le deuxième. Les corrélations ne sont fortes dans aucun cas (0,15, 0,16 — -0,11, -0,17), mais la différence de direction les rend très significatives. Cela implique le rejet de la deuxième partie de l'hypothèse 3.

Passons au dernier résultat du tableau VII.1. Pour les francophones du premier échantillon, identification linguistique et ouverture hors-groupe sont clairement liées négativement (-0,46). La corrélation équivalente pour les anglophones du deuxième échantillon est inexistante (-0,06). Quelle est la cause de cette différence remarquable? Tout d'abord, il faut répéter ce que nous avons observé auparavant : on ne relève pas de différence significative entre les niveaux d'identification linguistique dans les deux groupes (tableau V.6.). Néanmoins, il persiste une grande différence au niveau de l'origine culturelle : le groupe francophone est très homogène, le groupe anglophone, très hétérogène (tableau II.2). Nous pouvons donc nous attendre à une présentation d'attitudes sociolinguistiques beaucoup plus cohérente du côté francophone. Ce qui est peut-être encore plus important, c'est que l'indice « identification linguistique » incorpore une dimension locale qui n'est pas la même pour les francophones et pour les anglophones. Cet indice contient des attitudes telles que « jamais je n'envisagerai de vivre ailleurs que dans un pays francophone ». Pour un Québécois francophone, cela veut dire qu'une réponse affirmative signifie, à toutes fins pratiques, de vouloir vivre au Québec. C'est pour cela qu'il désire que le Québec soit fortement francisé et qu'il ne montrera pas beaucoup d'ouverture à l'égard de l'anglais. La corrélation ne pouvait donc être que fortement négative (-0,46). Pour l'anglophone, les deux variables sont essentiellement indépendantes. Son manque d'ouverture vers le français peut être lié, dans certains cas, à son désir de « vivre en anglais », mais indépendant dans d'autres cas. Le fait est qu'il peut très bien « vivre en anglais » sans se rendre très loin. Voilà peut-être la raison de la faiblesse de la corrélation (-0,06).

7.2.

Effets cumulatifs des indices « contacts », « compétence linguistique » et « identification linguistique » sur l'ouverture hors-groupe

Dans la section précédente, nous avons analysé la corrélation entre des paires de variables. Dans cette section, nous allons répondre à la question : quel est l'effet cumulatif des variables dans le modèle sur l'ouverture hors-groupe? Pour ce faire, nous nous servirons de l'analyse de régression multiple qui permet le contrôle simultané de plusieurs variables. Les résultats sont présentés dans les tableaux VII.2 et VII.3.

Regardons d'abord le tableau VII.2 qui s'applique au cas des francophones étudiant en français. Nous y voyons un résultat intéressant concernant leur ouverture vers l'anglais. La variable « contact anglais », qui a une influence faible quand on la considère isolément (0,15), perd beaucoup de celle-ci quand on introduit dans le modèle l'indice « compétence en anglais »; c'est-à-dire que l'une des deux variables recouvre une partie de l'autre. Par ailleurs, une fois qu'on introduit « l'identification linguistique », l'effet des deux autres variables est pratiquement réduit à zéro (0,03 et 0,00).

Les trois variables indépendantes (tableaux VII.2 et VII.3) du modèle expliquent environ 21 % de la variation de l'indice d'ouverture vers l'anglais. Cela est tout à fait respectable comme résultat mais, ce qui importe le plus, c'est que toute cette influence est due à la variable « identification linguistique ». « Contacts » et « compétence linguistique » n'ont aucun effet indépendant. Autrement dit : le complexe d'attitudes que nous appelons « identification linguistique » est le médiateur entre les variables structurelles (origine des parents), écologiques (voisinage), de comportement (avoir des amis) et un attribut personnel (compétence en anglais), d'une part, et l'ouverture vers l'autre groupe linguistique, d'autre part.



TABLEAU VII.2
Régression de l'ouverture vers les anglophones avec contact, compétence en anglais et identification linguistique (francophones dans les institutions françaises)


TABLEAU VII.3
Régression de l'ouverture vers les francophones avec contact, compétence en français et identification linguistique (anglophones dans les institutions anglaises)



Cela n'invalide pas les analyses de la section précédente. C'est plutôt un complément à ces analyses. Le tableau VII.2 nous impose la conclusion selon laquelle la position d'ouverture ou de non-ouverture à l'égard de l'anglais dépend très peu du contact avec les anglophones et de la maîtrise de cette langue, mais beaucoup plus de l'identification comme francophone.

L'identification francophone de son côté est influencée par bien des facteurs et ceux qui sont inclus dans le modèle n'ont qu'une faible influence. Comme toutes les attitudes, l'identification linguistique se forme à travers des expériences et des influences familiales, sociales, politiques, etc. La stabilité des attitudes envers les anglophones dépendra de la stabilité de l'identification francophone.

Nous avons peu de commentaires à faire au sujet du tableau VII.3. Il confirme de nouveau ce que nous avons vu auparavant, c'est-à-dire que le modèle n'arrive pas à expliquer l'ouverture des étudiants anglophones envers les francophones. Les trois variables « contacts », « maîtrise du français » et « identification linguistique » n'expliquent que 4,O % de la variation de la variable dépendante.

Nous avons vu dans le tableau V.6 que les anglophones étaient dans l'ensemble beaucoup plus ouverts à l'égard des francophones que vice versa. Nous pouvons maintenant ajouter que cette ouverture est le produit de maints facteurs différents et qu'elle ne dépend certainement pas d'une faible identification linguistique comme anglophone. La valeur moyenne de l'identification linguistique est aussi forte chez les anglophones que chez les francophones. Pourtant, ce que les anglophones pensent d'eux-mêmes et du Québec français n'est pas étroitement lié. Ils peuvent s'opposer à la francisation ou l'accepter; cela n'a rien à voir avec la manière selon laquelle ils s'intègrent à leur communauté linguistique.

7.3.

Influence des contacts et des attitudes sur le comportement linguistique des jeunes

Nous revenons maintenant à une question que nous avons abordée dans plusieurs chapitres de ce rapport : quelle est l'influence de la région d'enquête sur le comportement linguistique? Plus précisément : maintenant que nous connaissons l'impact de certaines variables sur l'ouverture vers l'autre groupe linguistique, est-ce que nous pouvons dire que ces mêmes variables déterminent aussi l'utilisation de la langue de l'autre groupe, ou subsisterait-il toujours des différences indépendantes selon les régions d'enquête?

Nous nous servirons de l'utilisation du français dans les activités culturelles comme variable dépendante, comme nous l'avons fait auparavant. Rappelons seulement que cette variable est structurée de façon à ce qu'une valeur élevée (maximum 1,0) indique une forte utilisation du français tandis qu'une valeur basse (minimum 0,0) indique une forte utilisation de l'anglais. Pour éviter toute confusion d'identification linguistique, nous ne comparerons de nouveau que deux groupes d'étudiants : les anglophones qui fréquentent les institutions anglaises et les francophones qui fréquentent les institutions françaises. Les valeurs moyennes d'utilisation du français pour ces deux groupes diffèrent beaucoup. Les francophones (0,76) utilisent surtout le français et les anglophones (0,15), surtout l'anglais.

L'impact des variables « contacts » et « compétence linguistique » a été analysé dans les chapitres antérieurs (tableaux III.6 et IV.6). L'identification linguistique s'est révélée être une variable de grande importance (pour l'ouverture vers l'autre groupe linguistique) dans la section qui précède ce chapitre. L'influence de la langue maternelle ne se pose pas, puisque son effet a été contrôlé par l'élimination, de cette analyse, des étudiants qui n'étudient pas dans leur langue maternelle. Les déterminants les plus importants du choix linguistique dans les activités culturelles sont donc présentement rassemblés. Quel est leur influence conjointe?

Les tableaux VII.3 et VII.4 nous donnent les taux de variations dans l'utilisation du français liés aux variables « contacts », « compétence linguistique dans l'autre langue » et «  identification linguistique ». Le taux est de 39,0 % pour les francophones et de 9,0 % pour les anglophones. La différence entre les deux taux est similaire à celle que nous avons trouvée en ce qui concerne l'ouverture vers l'autre groupe. Pour les francophones, l'identification linguistique joue un rôle très important tandis que pour les anglophones, elle joue un rôle presque négligeable.

Regardons maintenant l'influence de la région d'enquête indépendamment des différents niveaux de contact, de compétence linguistique et d'identification linguistique. Pour les francophones, le taux de variation expliquée augmente de 10,0 %, soit de 39,0 % à 49,0 % (tableau VII.4); pour les anglophones (tableau VII.5), l'augmentation est de 14,0 %, soit de 9,0 % à 23,0 %. La variation due à la variable «  région d'enquête  » est donc assez similaire, mais elle demeure faible dans le tableau VII.4.



TABLEAU VII.4
Régression de l'utilisation du français dans les activités culturelles avec contact, compétence en anglais,
identification linguistique et région d'enquête
(francophones qui fréquentent les institutions françaises)


TABLEAU VII.5
Régression de l'utilisation du français dans les activités culturelles avec contact, compétence en français,
identité linguistique et région d'enquête
(anglophones qui fréquentent les institutions anglaises)



Dans le tableau VII.5, par contre, la région d'enquête est la variable la plus importante de toutes les variables incluses dans le modèle.

En résumé, nous trouvons que la région d'enquête a une influence assez modeste sur le choix linguistique dans les activités culturelles. Par rapport à l'influence très forte de la langue maternelle et de la langue d'enseignement, celle de la région d'enquête paraît encore moindre. Néanmoins, elle existe et ne peut être entièrement ignorée.

Nous avons mesuré l'orientation linguistique de la consommation culturelle par un indice comprenant huit éléments tels que films, télévision, journaux, etc. Dans certaines régions d'enquête, ces médias sont offerts en quantité presque égale en français et en anglais. Dans d'autres régions, l'offre en français domine. Cette offre reflète dans une certaine mesure la demande locale qui varie elle-même en fonction de la situation démolinguistique. Il ne sera probablement jamais possible de séparer complètement les effets de ces facteurs. Néanmoins, nous avons pu établir un ordre de leur importance relative. Nous avons trouvé que les francophones choisissent entre le français et l'anglais dans leur consommation culturelle selon leur langue maternelle, leur langue d'enseignement, leur identification linguistique et, finalement, la région qu'ils habitent2; c'est-à-dire que le milieu d'enquête comme tel a moins d'effet sur l'utilisation du français que les trois autres variables. Pour les anglophones, la région vient en troisième place, après la langue maternelle et la langue d'enseignement3. Ici, comme dans les autres chapitres, nous avons éprouvé plus de difficulté à expliquer le comportement des anglophones que celui des francophones. Nous attribuons cette difficulté surtout à l'absence d'identité culturelle et d'identification linguistique homogène dans le groupe qu'on appelle globalement anglophone4.




2 Cet ordre d'importance se trouve confirmé dans les tableaux III.5 et VII.3. [retour au texte]

3 Voir tableaux III.5 et VII.5. [retour au texte]

4 Il est intéressant de noter que la compétence en français, qui n'a qu'une influence minime dans la première partie du tableau VII.5, en perd encore plus quand nous passons à la deuxième partie. Nous confirmons donc indirectement ce qu'ont trouvé Taylor et Simard (1975), c'est-à-dire que le manque d'échange entre les deux communautés linguistiques est une question de motivations plutôt que de compétence linguistique. [retour au texte]




7.4. CONCLUSION

Dans ce chapitre, nous nous sommes limités à comparer les étudiants francophones qui fréquentent les institutions françaises aux anglophones qui fréquentent les institutions anglaises. Nous avons comparé l'influence du contact hors-groupe, de la compétence dans l'autre langue et de l'identification linguistique sur l'ouverture vers l'autre groupe. Deux résultats sont communs aux deux groupes. Premièrement, les contacts hors-groupe et la compétence dans l'autre langue sont liés de façon significative; même si la majorité des étudiants ont besoin de l'école pour perfectionner leur maîtrise de l'autre langue, les contacts par la maison parentale, le voisinage et les amis donnent un grand avantage. Deuxièmement, la compétence dans l'autre langue influence l'identification linguistique de façon négative : plus les étudiants deviennent capables de comprendre la langue de l'autre groupe, moins ils ont besoin de la rigidité et de l'étroitesse typiques d'une très forte identification linguistique. Les résultats concernant les contacts hors-groupe vont dans la même direction : plus ce contact est fort, moins prononcée est l'identification linguistique.

Quant à l'ouverture hors-groupe, nous trouvons une différence entre francophones et anglophones. L'ouverture hors-groupe des francophones est fortement liée à l'identification linguistique et ce, de façon négative. Le rôle de cette dernière est si important qu'il efface (ou plutôt incorpore) celui des variables « contacts » et « compétence linguistique ». L'ouverture hors-groupe des anglophones, quant à elle, n'est pas du tout reliée à leur identification linguistique. Cela n'est pas attribuable à une identification trop faible mais probablement à l'hétérogénéité culturelle du groupe.

La relation entre l'identification linguistique et l'utilisation du français dans les activités culturelles diffère elle aussi dans les deux groupes : l'identification linguistique exerce une influence assez forte sur l'orientation linguistique de la consommation culturelle des francophones, ce qui n'est pas le cas des anglophones.

Dans ce chapitre, nous avons de nouveau essayé de comprendre le rôle joué par la région d'enquête.

En ce qui concerne les francophones, les différences régionales dans l'orientation linguistique de la consommation culturelle sont dues principalement aux variables reliées à la langue : langue maternelle et langue d'enseignement, contact hors-groupe, identification linguistique et compétence en anglais. Les autres effets de la région d'enquête paraissent relativement peu importants.

Du côté des anglophones, les différences régionales dans l'orientation linguistique de la consommation culturelle sont dues seulement à deux des variables reliées à la langue : la langue maternelle et la langue d'enseignement. Par rapport à ces deux variables, l'importance des autres effets régionaux est moindre et celle des autres variables reliées à la langue, peu significative.

Ainsi, la région d'enquête s'est donc de nouveau avérée intéressante surtout à cause des facteurs qu'elle comprend. Vue telle quelle, elle n'exerce que très peu d'influence sur le comportement linguistique. Les variations qu'on pourrait lui attribuer sont dues principalement aux variables reliées à la langue. Mais l'intérêt de la variable « milieu d'enquête » demeure, précisément à cause du fait qu'elle peut nous guider vers les vraies causes du comportement linguistique.

Hypothèse 1 :

Le contact hors-groupe influence l'ouverture hors-groupe de façon positive et l'identification linguistique de façon négative.

Hypothèse confirmée pour les francophones et infirmée pour les anglophones
Hypothèse 2 :

Contacts hors-groupe et compétence dans la langue de l'autre groupe sont liés.

Hypothèse 3 :

La compétence dans l'autre langue influence l'identification linguistique de façon négative et l'ouverture hors-groupe de façon positive.

Hypothèse confirmée partiellement, la deuxième partie étant infirmée












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