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Conscience linguistique des jeunes québécois - Tome IV

CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS

Étude comparative du vécu et de la perception du fait français dans des écoles françaises et anglaises 4e et 5e secondaire et en lre et 2e collégial

TOME IV






Conclusion






1. Rappel de la problématique

Ce rapport a présenté quelques aspects d'un des grands problèmes de base de la société québécoise : la relation entre les Québécois d'origine française et ceux d'origine anglaise. Ce problème s'est compliqué davantage dans les dernières années par la présence de plus en plus importante des « Néo-Québécois », souvent allophones, par le courant politique ayant porté au pouvoir un parti à vocation nationaliste et par un mouvement politique allant au-delà des limites d'un parti, et qui a réussi à faire du français la seule langue officielle du Québec en faisant en sorte que cette langue reprenne dorénavant sa place dans toutes les sphères de la vie publique et de la vie socio-économique.

C'est dans ce contexte plein de changement, d'espoir, d'hostilité, de promesse et de fatalisme — selon les gens à qui l'on parle — que s'est déroulée l'enquête sur la conscience linguistique des jeunes Québécois. Deux échantillons furent pris dans les écoles et les collèges publics de milieux d'enquête jugés sociolinguistiquement différents. Le premier, appelé échantillon francophone, regroupe des élèves qui font leurs études en français et ne comprend pratiquement que des étudiants francophones, ce qui correspond à la clientèle générale de ces écoles. Le deuxième échantillon, appelé échantillon anglophone, montre toute l'hétérogénéité de la clientèle des institutions d'enseignement en anglais; les anglophones y sont majoritaires mais la représentation d'étudiants francophones et allophones y est très forte.

La série dont fait partie ce rapport porte sur la conscience linguistique. Trois éléments définissent ce terme : le comportement linguistique, les attitudes envers les différents groupes et les connaissances de la situation linguistique. Nous avons pu analyser ici quelques aspects de chacun de ces éléments. Toutefois, nos analyses ne portaient jamais sur la description de certains comportements et attitudes, mais plutôt sur la comparaison des deux échantillons et de leurs sous-groupes linguistiques.

Dans cette optique comparative, nous avons soulevé des questions telles que Quelle est l'influence de la langue maternelle sur le comportement linguistique et quelle est celle de la langue d'enseignement? Les francophones sont-ils plus ouverts à l'égard des anglophones ou vice versa? Est-ce que la langue d'enseignement détermine la direction de l'assimilation linguistique des allophones? Quel est l'impact du milieu d'enquête sur les comportements et les attitudes linguistiques?

L'adoption de la Charte de la langue française en 1977 a été le signe d'un changement radical pour les groupes linguistiques du Québec. Elle a couronné, pour certains, un processus de francisation qui, pour d'autres, n'a pas encore vraiment commencé. Les attitudes des étudiants envers cette francisation prennent une importance symbolique de premier ordre. Elles mesureront leur volonté de bâtir un Québec uni du point de vue linguistique et fort du soutien de tous les groupes qui l'habitent, ou bien mesureront leur volonté de perpétuer ou même de renforcer une situation à jamais marquée par la contestation sur les loyautés partagées et par l'émigration de ceux qui ne peuvent y trouver leur épanouissement personnel.

2. Les limites de l'étude

Une fois de plus, nous aimerions répéter que les résultats de cette étude, tout comme ceux des trois autres qui l'ont précédée, ne doivent pas être interprétés comme une description générale des populations scolaires visées. Les échantillons ne sont pas représentatifs de ces populations et les résultats ne peuvent donc pas être généralisés. Ce fait ne doit pourtant pas réduire l'intérêt de l'étude et l'importance de ses résultats. Ce qui nous a intéréssé ici, c'est surtout de connaître les facteurs déterminant certains comportements et certaines attitudes à l'intérieur de chaque échantillon, et de comparer le rôle joué par un facteur dans les deux échantillons. Cette sorte d'analyse ne requiert pas de représentativité statistique; ce qui compte alors, ce sont les relations qu'on découvre entre certains facteurs et qui aident à comprendre les variations d'une variable dépendante.

Les échantillons nous ont fourni une grande richesse de données — données de qualité excellente une fois qu'on les a resituées dans leur contexte. Nous avons donc pu faire des observations systématiques, vérifier des hypothèses et des analyses d'ordre théorique qui se prêtaient, par ailleurs, à la comparaison avec des résultats d'études antérieures.

Une des limites de cette étude provient du fait que les anglophones et les allophones sont très peu nombreux dans l'échantillon francophone. La comparaison systématique entre les échantillons a quelque peu souffert de ce fait. Néanmoins, nous avons trouvé bon de présenter les résultats de ces petits groupes, du moins à plusieurs reprises, aussi longtemps que le nombre de répondants restait au-dessus de 90. Les résultats suggèrent en fait que les tendances découvertes dans ces petits sous-échantillons ne s'éloigneraient probablement pas trop de celles d'échantillons beaucoup plus importants.

3. Résumé des grandes tendances

À la fin de chaque chapitre, nous avons résumé les résultats et les conclusions des analyses. Aussi, nous ne parlerons maintenant que des quelques grandes tendances révélées par l'ensemble des résultats. Si nous comparons la maîtrise de l'anglais et la maîtrise du français, la maîtrise de l'anglais est toujours supérieure à celle du français.

En effet, que nous comparions la maîtrise de la langue maternelle ou celle de la langue seconde, l'attraction des deux langues pour les allophones, les étudiants qui fréquentent les deux systèmes scolaires ou n'importe quel autre paire de répondants possible, c'est toujours l'anglais qu'on croit connaître le mieux, qu'on apprend le mieux, qu'on retient le plus souvent. Les différences ne sont parfois qu'assez petites, mais le résultat reste toujours le même : sur la base des auto-évaluations des étudiants, la force d'attraction et d'assimilation de l'anglais est supérieure à celle du français. Si, par contre, nous étions convaincus que des évaluations objectives des connaissances linguistiques produiraient un résultat différent de celui des auto-évaluations, nous nous trouverions néanmoins pris avec la question suivante : pourquoi les étudiants surestiment-ils autant leurs connaissances de la langue anglaise. La réponse demeurerait sans doute la même, c'est-à-dire qu'elle indiquerait la grande force d'attraction et d'assimilation de cette langue.

Nos résultats concernant l'utilisation de l'anglais et du français dans les activités culturelles sont similaires à ceux concernant les connaissances linguistiques. Dans l'ensemble, tout le monde favorise sa langue maternelle dans les loisirs, tout comme à l'école. Mais on note des exceptions importantes et ces exceptions, de nouveau, sont un indice d'une utilisation plus forte et plus régulière de l'anglais. En effet, plus de francophones fréquentent l'école anglaise que vice versa; les francophones regardent la télévision anglaise plus souvent que les anglophones ne regardent la télévision française. Nous pourrions continuer longuement au sujet de toutes les activités et de tous les groupes; le résultat est le même : en général, on privilégie sa langue maternelle, mais les exceptions qui prennent une certaine ampleur, chez les francophones notamment, favorisent l'anglais.

Les contacts hors-groupe sont un sujet important que nous n'avons guère touché. Les seuls indicateurs de contact disponibles dans les deux enquêtes sont ceux qui se rapportent au passé de l'étudiant : les langues maternelles des parents, les quartiers qu'il a habités et les amis qu'il a trouvés dans l'autre groupe linguistique. La comparaison de ces contacts hors-groupe a mis en évidence un résultat fort significatif : les contacts des anglophones sont beaucoup plus élevés que ceux des francophones. En effet, autant le groupe francophone qui fréquente les institutions françaises est homogène, autant ses contacts hors-groupe sont limités. Par contre, le groupe anglophone se révèle fort hétérogène sous plusieurs points de vue et ses contacts hors-groupe sont six fois plus fréquents que ceux des francophones. (N'oublions pas que leur insertion sociale et scolaire dans un bassin de population majoritairement francophone augmente la probabilité d'occurrence, par pur hasard statistique, de tels contacts.)

Ces résultats mènent donc à la conclusion suivante : la percée de la langue anglaise dans le marché des biens culturels a une parallèle sociale. En effet, les étudiants anglophones ont des origines hétérogènes, ils ont souvent habité des quartiers mixtes et ont eu des contacts qui ont franchi les barrières linguistiques beaucoup plus souvent que leurs homologues francophones.

Cette observation prend plus de force quand nous analysons les attitudes. En effet, chaque groupe linguistique démontre une identité linguistique bien établie. En nous servant de nos indices d'identification linguistique standardisés, nous avons même constaté un taux identique dans les deux groupes. Mais la similitude s'arrête là. Pour les francophones qui fréquentent les écoles françaises, nous avons observé une certaine cohérence entre les attitudes et les comportements linguistiques. Quant à leurs homologues anglophones, nous avons observé le phénomène inverse : des attitudes et des comportements souvent similaires, mais aucune relation régulière entre les deux. Ce que nous observons ainsi ne peut qu'être le reflet de ce manque d'unité et d'uniformité structurelle typique du groupe anglophone.

La francisation était, dans un certain sens, le point de départ de nos enquêtes. Sans le développement de celle-ci, les relations entre les groupes linguistiques n'auraient probablement jamais reçu le degré d'attention dont elles jouissent actuellement dans le débat public. Les attitudes des étudiants concernant la francisation sont évidemment très partagées et polarisées. Les anglophones la perçoivent comme une menace tandis que les francophones la saluent avec enthousiasme. Sur un point cependant il n'y a aucune discussion : tous agréent le fait que le processus de francisation est déjà bien avancé, progresse rapidement et vise un seul but : redonner sa place au français dans pratiquement toutes les sphères1 de la vie socio-économique et publique. Si les étudiants se trompaient là-dessus, ils se tromperaient tous ensemble. Selon les opinions exprimées, le futur appartient donc au Québec français; les étudiants anglophones doivent accepter ce fait, mais ils expriment néanmoins beaucoup d'insécurité quant à leur place dans un tel Québec.

Notons en terminant que cette étude ne permet pas de révéler l'impact qu'a pu avoir l'adoption de la Charte de la langue française sur les jeunes, une fois mise à part la redéfinition du rôle et de la place du groupe anglophone au Québec. Nous avons maintenant une banque de données sur leur conscience linguistique. Le pouvoir d'attraction de la langue anglaise, le constat de la pérennité de la coexistence de « deux solitudes » au Québec, le mouvement de redéfinition de la contribution du groupe anglophone au Québec de demain, etc., montrent la nécessité de suivre l'évolution de la conscience linguistique chez les jeunes qui ont à bâtir un Québec uni du point de vue linguistique et fort du soutien de tous les groupes linguistiques.




1 Exception faite de ce qu'on appelle la vie privée. [retour au texte]











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