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L'AVENIR DU FRANÇAIS DANS LES PUBLICATIONS ET LES COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES

Actes du colloque international
L'AVENIR DU FRANÇAIS
DANS LES PUBLICATIONS
ET LES COMMUNICATIONS
SCIENTIFIQUES ET
TECHNIQUES

Volume II

L'avenir du français
dans la science et la technologie




CHAPITRE V

La dynamique externe
du phénomène
FACTEURS CONJONCTURELS




Dans le chapitre IV, nous avons souligné, notamment, que la recherche scientifique et technique postule — pour des raisons diverses souvent invoquées par les chercheurs — l'emploi d'une langue commune ou d'une langue unique, et que les relations très étroites entre les instances politiques et économiques et la science et la technologie contemporaines entraînent l'impossibilité pratique de choisir désormais une « langue neutre » pour la recherche scientifique et technique.

Quelle que soit la validité de ces « hypothèses », on sait d'ores et déjà que, dans les faits, la langue anglaise est devenue ou est en voie de devenir la langue de la science et de la technologie, de l'I.S.T. dans certains secteurs et dans certains domaines de recherche scientifique et technique. Dès lors, il convient de se demander quels sont les principaux facteurs non structurels qui pourraient expliquer le phénomène de la progression de l'anglais et de la régression relative du français dans l'I.S.T. et dans la science et la technologie en général. Le chapitre V est consacré à la description de quelques-uns de ces facteurs « conjoncturels » dont l'influence combinée constitue ce que l'on appelle ici la dynamique externe du phénomène.

Un certain nombre de ces facteurs conjoncturels sont « universels » et, malgré leur importance, ne peuvent faire l'objet d'une analyse satisfaisante, ni au cours du colloque, ni dans ce document. On les évoquera cependant quand même ici afin, d'une part, de souligner l'ampleur de la dynamique externe du phénomène à l'étude et, d'autre part, pour permettre de mieux estimer la place et le rôle de certains facteurs plus particuliers dont il faut faire état en raison du thème même du colloque qui porte sur l'avenir du français dans les périodiques et les communications scientifiques et techniques.

Article 5.1.

FACTEURS CONJONCTURELS D'ORDRE POLITIQUE ET ÉCONOMIQUE

L'hégémonie politique et économique des États-Unis sur le monde occidental, fondée sur la suprématie scientifique et technologique de cette superpuissance, constitue sans aucun doute le facteur conjoncturel le plus universel qui explique pourquoi la langue anglaise est devenue ou est en voie de devenir la langue de la science et de la technologie, de l'I.S.T. et parfois même la langue de communication au sein des groupes de chercheurs des diverses communautés scientifiques et techniques des pays de la francophonie.

Depuis la dernière guerre mondiale, pour le meilleur et pour le pire, le monde se trouve divisé en deux blocs d'influences et d'intérêts dont les frontières sont, pour l'ensemble, « relativement stables ».

Certes, le « réveil » de la Chine, la renaissance du « nationalisme » arabe, la coalition des pays « non alignés », les perturbations virtuelles dans les allégeances des pays africains et asiatiques peuvent éventuellement modifier cet équilibre des superpuissances.

Mais, pour le moment, deux capitales symbolisent et identifient deux superpuissances : Washington et Moscou. Les capitales de l'un ou l'autre des pays du monde sont plus ou moins « satellisées » par ces deux pôles majeurs d'influence dans le monde.

Dans Le défi américain1, Jean-Jacques Servan-Schreiber décrit déjà les problèmes que pose ou posera la « conquête pacifique » de l'Europe, de la France en particulier, par les États-Unis d'Amérique. Voici quelques citations susceptibles d'amorcer un débat significatif :

« Du temps où la puissance s'exprimait par le nombre d'hommes en armes, par le nombre des Légions, l'Europe fut au premier rang. Quand vint la puissance mécanique de l'industrie, de la transformation des matières premières, l'Europe garda la tête. En 1940 encore, rien n'aurait pu vaincre une coalition de l'Allemagne, de la Grande-Bretagne et de la France, si elles avaient été unies. Même livrée, par la folie hitlérienne, à sa plus grande guerre civile, cette Europe saignée dans son corps et aliénée dans son esprit connut, après 1950, un redressement d'une telle vitalité qu'elle pouvait encore prétendre aux premiers rôles.

[...]

« Nos débats politiques, durant les années mêmes où commençait la conquête par l'industrie américaine de toutes les positions dominantes de la technologie, montrent assez que nos responsables ont perdu de vue et les réalités nouvelles et les conditions de l'espérance. Si bien que la Grande-Bretagne et la France se retrouvent au même point que les pays vaincus de la dernière guerre, comme l'Allemagne et l'Italie, face au vrai vainqueur qui a su exploiter son succès et entame maintenant la grande conquête.

[...]

« Ni les légions, ni les matières premières, ni les capitaux ne sont plus les marques, ni les instruments, de la puissance. Et les usines elles-mêmes n'en sont qu'un signe extérieur. La force moderne c'est la capacité d'inventer, c'est-à-dire la recherche, et la capacité d'insérer les inventions dans des produits, c'est-à-dire la technologie. Les gisements où il faut puiser ne sont plus ni dans la terre, ni dans le nombre, ni dans les machines — ils résident dans l'esprit. Plus précisément dans l'aptitude des hommes à réfléchir et à créer.

[...]

« La formation, le développement, l'exploitation de l'intelligence — telle est la ressource unique. Il n'en existe pas d'autre. Le défi américain n'est pas brutal comme ceux que l'Europe a connus dans son histoire, mais il est peut-être plus dramatique : il est le plus pur.

« Ses armes sont l'emploi et l'affinement systématique de tous les instruments de la raison, non seulement dans le domaine de la science qui ne connaît pas d'autre outillage, mais aussi dans celui de l'organisation, celui de la gestion, où les Européens se sont accoutumés au règne de l'irrationnel : fétichisme des préceptes transmis de père en fils, pesanteur des routines, droit divin de l'autorité, priorité abusive du « flair » sur la pensée méthodique. À côté de ces tabous pesants, la raison humaine est souple, légère, mobile.

« La renaissance, que nous ne pouvons plus guère nous permettre d'attendre, ne répondra pas à l'éloquence patriotique ni aux sonneries de clairon du temps des grands affrontements physiques; mais à la finesse de l'analyse, à la rigueur de la pensée, à la précision du raisonnement. Elle appelle donc une race particulière de chefs politiques, de chefs d'entreprises et de chefs syndicalistes.

« Combien de temps leur reste-t-il pour arriver? Il serait absurde de fixer une date. Mais on sait, car chaque secteur se prête à certaines mesures, que le point de non-retour existe, et qu'il est proches2. »




1 Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, Le défi américain, Paris, Éditions Denoël, 1967, 342 p. [retour au texte]

2 Jean-Jacques SERVAN-SCHREIBER, op. cit., pp. 292-294. [retour au texte]




L'Europe a tenté bien sÛr, de diverses façons, de relever le « défi américain » :

« En créant diverses communautés (Pool Charbon-Acier, Euratom, Marché Commun), l'Europe a montré qu'elle ressentait, il y a dix ans, le défi de la puissance américaine, elle a commencé de lui donner une réponse. En 1967, on peut établir un bilan : l'Europe a créé un marché, elle n'a pas créé une puissance. Et ce marché [...] ne tourne pas à son avantage, mais à celui de l'organisation industrielle américaine.

« En étudiant le bilan de dix ans de Marché Commun, la Compagnie Lambert conclut : — Un des résultats que l'on devait attendre du Marché Commun était la constitution de grandes entreprises européennes mieux armées pour affronter la concurrence internationale et particulièrement la concurrence américaine. L'écart technologique et financier qui sépare les firmes des deux continents aurait été réduit : l'Europe aurait retrouvé une position de force dans les domaines du progrès scientifique, de l'innovation technique et, par là, de la puissance économique et financière. Jusqu'à présent, ce résultat n'a pas été atteint. L'écart entre les deux continents s'accroît » (pp. 116-117).

Quant à la constitution d'une « force politique » capable d'affronter « l'impérialisme » des États-Unis, le même auteur affirme :

« Au total, à Luxembourg comme à Bruxelles, nous sommes entrés dans une phase dite de « polycentrisme communautaire ». Le centre de gravité de l'Europe s'éloigne des institutions communes par un renforcement constant des centres de décisions nationaux. Il est bien exact de dire que la communauté se défait » (p. 121).

Malgré ces constatations pessimistes, l'auteur soutient que :

« Dans le désarroi européen c'est probablement la France qui, pour quelques raisons excellentes, et d'autres ambiguës, a montré ces dernières années la volonté de principe la plus soutenue, mais dans un cadre national, de ne pas s'abandonner à la satellisation. » (p. 161).

Et sur le mode prophétique, dès 1967, Jean-Jacques Servan-Schreiber conclut : « En 1980, les États-Unis seront dans un autre monde. Si nous n'y sommes pas parvenus de notre côté, ils détiendront un monopole de la technique, de la science, de la puissance moderne » (p. 115).

Pour sa part, Alvin Toffler3 décrit la genèse de la domination américaine sur le monde occidental et identifie trois facteurs « économiques » qui contribuèrent à assurer aux États-Unis d'Amérique cette hégémonie qui les a élevés au rang de superpuissance :

« À la fin des hostilités, l'Europe occidentale était un champ de ruines encore fumantes. L'Allemagne n'était plus qu'un paysage lunaire. L'Union soviétique avait subi d'indescriptibles ravages matériels et humains. L'industrie japonaise était anéantie. De toutes les grandes puissances industrielles, une seule demeurait économiquement indemne : les États-Unis.

[...]

« Ainsi, alors même que les canons ne s'étaient pas encore tus, il était évident que l'économie industrielle mondiale tout entière devait être reconstituée sur des bases nouvelles après la guerre.

« Deux nations s'attaquèrent à la réorganisation et à la réintégration du système de la Seconde Vague : les États-Unis d'Amérique et l'Union des Républiques socialistes soviétiques.

« Jusque-là, la participation des U.S.A. à la marche conquérante de l'impérialisme triomphant avait été discrète [...]

« En revanche, après la Seconde Guerre mondiale, ils étaient la première nation créditrice du globe. Ils bénéficiaient de la technologie la plus avancée, de la structure politique la plus stable et la tentation d'occuper le vide laissé par les ruraux hors de combat obligés de se retirer de leurs colonies, était irrésistible.

Dès 1941, les stratèges financiers américains avaient commencé à préparer la réintégration de l'économie mondiale de l'après-guerre sur des bases plus favorables pour les États-Unis. Lors de la conférence de Bretton Woods qui s'était tenue sous l'égide de ces derniers en 1944, 44 pays étaient convenus de la création de deux structures intégrationnistes essentielles : le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

[...]

Bientôt, ce système s'enrichit d'une troisième composante, le General Agreement on Tariffs and Trade (accords GATT). Cette convention, dont l'initiative revenait également aux États-Unis, visait à libéraliser les échanges commerciaux, ce qui avait pour effet de rendre plus malaisé pour les pays les plus pauvres et les moins avancés techniquement la tâche de protéger leurs fragiles industries embryonnaires.

« Ces trois structures étaient liées entre elles par une réglementation interdisant à la Banque mondiale de consentir des prêts à tout pays non affilié au F.M.I. ou qui refusait de souscrire aux accords GATT.

« Cette machine rendait difficile aux débiteurs des U.S.A. de jouer sur les changes ou de recourir à des manipulations tarifaires pour réduire leurs dettes, elle renforçait la compétitivité de l'industrie américaine sur les marchés mondiaux et conférait aux puissances industrielles, tout particulièrement aux États-Unis, une énorme influence sur la planification de beaucoup de pays de la Première Vague, même lorsque ceux-ci avaient accédé à la souveraineté politique.

« Ces trois organismes solidaires constituaient une structure intégratrice monolithique pesant sur le commerce international. Et, de 1944 au début des années 70, c'étaient les U.S.A. qui dominaient pratiquement le système. Au plan des nations, ils intégraient les intégrateurs4. »




3 Alvin TOFFLER, La troisième vague, Paris, Editions Denoël, 1980, 623 p. [retour au texte]

4 Alvin TOFFLER, op. cit., pp. 121-123. [retour au texte]




En 1980, Jacques Thibau, dans son ouvrage La France colonisée5, décrit à son tour le phénomène de l'hégémonie politique et économique des États-Unis, dans ses causes et ses conséquences, et analyse en quels termes se pose maintenant le défi « partiellement » relevé.




5 Jacques THIBAU, La France colonisée, Paris Flammarion, 1980, 330 p. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Il est impossible bien sûr, et peut-être inutile aussi, de résumer ce livre qui, dans une large mesure, décrit une situation qui prévaut non seulement en France, mais aussi — mutatis mutandis — dans tous les pays du monde occidental. Canada et Québec compris. Quelques citations suffiront pour tracer quelques axes de discussion :

Il est vrai que l'américanisation de la France a suivi les deux guerres mondiales dans lesquelles les États-Unis, notre allié, étaient venus nous sortir des situations difficiles et dramatiques où nous avaient plongés nos inconséquences nos légèretés, nos manques et nos fautes. Sans l'armée américaine, la France n'aurait pas vaincu l'Allemagne impériale en 1918; sans les G.I. de 1944, elle n'aurait pas été libérée de l'occupant nazi. Les soldats américains n'étaient pas des conquérants, mais des libérateurs. Comment les Français auraient-ils pressenti qu'avec leur arrivée, en 1917, se mettait en place un processus d'hégémonie et de domination?

[...]

« Toujours aussi orgueilleux que dans le passé, nous cherchons les racines de nos difficultés dans une spécificité profonde, un mal qui nous serait propre, sans voir ce qui peut-être définit notre situation : la dépendance dans laquelle nous sommes tombés (p. 5).

« La dépendance qui frappe la France en ce début des années 80 n'était pas inscrite dans les prévisions de ceux qui, depuis les années 30 et surtout 45, avaient esquissé la société de l'avenir. Mais le mal français est là l'impuissance, lourde de conséquences, puisqu'elle nous interdit de peser sur l'avenir de notre société.

« La soumission aux États-Unis et au modèle américain conduit notre pays dans une impasse. En courant derrière un modèle inaccessible parce qu'il s'appuie sur une puissance et une hégémonie qu'elle ne possède pas, la France pratique une fuite en avant aux obstacles de plus en plus insurmontables (p. 311).

« La fascination de l'Amérique impose le modèle américain. Le retard français, véritable sentiment de culpabilité, pousse à la modernisation à outrance qui accélère le rythme de l'américanisation. Le mondialisme fait passer pour normale la domination des multinationales américaines sur toute une part de la vie française (p. 54).

« La France, toujours en retard, ne cesse de courir derrière une modernité difficile sinon impossible à rattraper. Elle a toujours quelqu'un de plus moderne devant elle. Quelquefois la Suède et la Scandinavie ou la Suisse ou l'Allemagne, mais le plus souvent l'Amérique (p. 37).

« Croire que la société américaine peut changer brusquement de cours et devenir autre chose que ce qu'elle est dans ses composantes essentielles de production, de consommation et de puissance est un non-sens. Tous les discours sur les nouvelles technologies, les nouvelles sociétés d'information et de communication oublient que l'informatique, la télématique, les satellites, etc., renforcent d'une part les caractéristiques de la société américaine, et d'autre part les éléments de sa puissance (p 311)

« Il est probable que les questions les plus difficiles qui se posent aujourd'hui à la France ne surgissent pas de ce qui lui est spécifique, mais de ce qu'elle partage avec le reste du vieux continent : la colonisation de son âme, la conquête de ses esprits, la multinationalisation de son économie, la dépendance de sa politique6 » (p. 45).




6 C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Les moyens politiques et économiques qu'ont empruntés les États-Unis pour implanter et faire progresser leur hégémonie ont certainement des conséquences sur tous les aspects de la vie culturelle et sociale des pays où elle s'exerce.

Du point de vue qui nous occupe ici, l'hégémonie politique et économique s'accompagne d'une forme d'impérialisme linguistique qui explique, au moins en partie, le phénomène de la progression de l'anglais dans la science et la technologie et la régression des langues nationales, y compris du français, dans l'I.S.T.

En un certain sens, il n'y a pas là matière à scandale. Toutes les puissances « impériales » ont adopté le même comportement. Il s'agit là d'une règle, apparemment sans exception. Ce qui est nouveau et peut soulever des inquiétudes ou des interrogations, c'est la dimension « planétaire » du phénomène7.

Article 5.2.

FACTEURS CONJONCTURELS RELATIFS AUX POLITIQUES DE DÉVELOPPEMENT DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET TECHNIQUE

Le développement des pays industrialisés dépend largement des politiques de recherche scientifique et technique qu'ils se donnent. Ces politiques sont fonction, à leur tour, des ressources matérielles, financières et humaines dont ils disposent. Les pays membres de la francophonie n'échappent pas à ces règles.

Dans la conjoncture de l'interdépendance (ou de dépendance) politique et économique des pays du bloc occidental vis-à-vis des États-Unis, l'élaboration de politiques « nationales » de développement scientifique et technique se fait dans un contexte plus ou moins contraignant où les marges de manœuvre sont minces.

Puisque la recherche scientifique et technique s'effectue par des organismes qui dépendent plus ou moins directement des instances politiques et économiques d'un pays donné, le degré d'indépendance politique et économique de ce pays détermine dans une large mesure le degré d'autonomie dont jouissent ces pays en matière de politique scientifique et technique.




7 Pour mieux comprendre ces « facteurs conjoncturels universels », on peut consulter les ouvrages suivants :
Dominique de LAURIER, Les relations financières internationales : mécanisme, idéologie et rapports de forces, Paris, Économie et humanisme, 1975, 334 p.
Christopher LAYTON, L'Europe et les investissements américains, Paris, Gallimard, 1968, 254 p.
Raymond VERNON, Les entreprises multinationales. La souveraineté nationale en péril, Paris, Calmann-Lévy, 1973, 345 p.
Bernard GUIBERT, Chantal LEPRÊTRE et al., La mutation industrielle de la France : du traité de Rome à la crise pétrolière, Paris, Institut national de la statistique et des études économiques, 1975, 2 vol., collections de l'I.N.S.E.E., n° 173-174, série E, n° 31-32.
G. BERTIN, L'industrie française face aux multinationales, Paris, La Documentation française, 1975, 143 p.
Bernard JAUMONT, Daniel LENÈGRE et Michel ROCARD, Le marché commun contre l'Europe, Paris, Éditions du Seuil, 1973, 190 p.
José Alain FRALON, L'Europe, c'est fini, Paris, Calmann-Lévy, 1975, 244 p.
Les conditions de l'indépendance nationale dans le monde moderne. Actes du colloque international tenu à l'Institut Charles-de-Gaulle les 21, 22 et 23 novembre 1975, Paris, CUJAS, 1977, 559 p. [retour au texte]




La puissance économique et politique des États-Unis d'Amérique est à la fois cause et effet de la puissance américaine dans le domaine de la science et de la technologie. Sans doute les deux phénomènes sont-ils intimement liés dans n'importe lequel des pays industrialisés du monde, mais, aux États-Unis d'Amérique, ils ont conduit à des résultats dont l'ampleur fascine et inquiète.

Servies par la conjoncture, les communautés scientifiques et techniques américaines exercent une suprématie certaine sur l'ensemble du développement scientifique et technique, non seulement dans leur propre pays, mais dans l'ensemble du bloc occidental. Elles jouent, à divers degrés et sous diverses formes, un rôle certain :

  • dans la répartition et la distribution des projets de recherche scientifique et technique;

  • dans le choix des secteurs, des domaines et des disciplines à favoriser;

  • dans l'établissement des priorités quant au développement des politiques scientifiques et techniques même des autres pays.

Les instruments ou les outils » de recherche scientifique et technique dont elles disposent font souvent l'envie des autres communautés scientifiques et techniques :

  • centres de recherche publics et privés, nombreux et souvent réputés;

  • équipes « nationales » et « multinationales » de chercheurs;

  • stocks documentaires et réseaux d'information scientifique et technique considérables et de plus en plus sophistiques;

  • publications scientifiques et techniques nombreuses, spécialisées, souvent de très haute qualité.

En coopération avec l'Étai, les universités, les agences spécialisées, les industries (nationales et multinationales) dominent le monde de la recherche scientifique et technique.

Elles ont attiré et attirent encore les chercheurs et les savants du monde entier, non seulement en raison de leur capacité à offrir des conditions favorables à la recherche, mais aussi, il va sans dire, en raison du régime libéral que les chercheurs y trouvent, des possibilités de carrière qu'ils y rencontrent, des avantages économiques qui leur sont offerts.

Cette suprématie, forgée dès les premières décennies du XXe siècle, les États-Unis ont pris les moyens de la conserver et de l'accroître.

C'est au sein de l'O.C.D.E., qui regroupe à toutes fins utiles les pays industrialisés du bloc occidental », que les grands axes de développement de la recherche scientifique et technique furent esquissés.

Compte tenu des ressources matérielles, financières et humaines qu'exige la recherche scientifique et technique, il apparaissait raisonnable de viser à une répartition équitable des efforts à consentir en faisant supporter par les mieux nantis à tous égards la plus grande part du fardeau.

Face au géant américain, encore et toujours présent dans cet organisme qui avait supervisé la mise en œuvre du plan Marshall pour le redressement de l'Europe après la Deuxième Guerre mondiale, les pays européens et le Canada se trouvaient dans une situation politique et économique qui ne leur permettait certes pas toutes les libertés dans tous les secteurs et dans tous les domaines de la recherche scientifique et technique.

En ce qui concerne l'Europe, les contraintes « normales », dues à l'interdépendance politique et économique de tous les pays occidentaux, se sont accompagnées de la mise en œuvre d'une stratégie dont les suites allaient être sérieuses. En favorisant des « politiques nationales » de développement scientifique et technique, au lieu de « politiques européennes », on permettait à la suprématie américaine de se maintenir et de s'affirmer encore davantage. Certains affirment qu'une communauté scientifique et technique européenne aurait été indispensable pour assurer l'indépendance scientifique et technique et, virtuellement, l'indépendance économique et politique de l'Europe. Les tentatives faites par la suite de regrouper certains domaines de recherche au niveau européen ont plus ou moins réussi et, en tout état de cause, n'ont pas entamé sérieusement l'hégémonie américaine dans la plupart des domaines de la recherche scientifique et technique dont dépend l'avenir. Par le biais des multinationales, la recherche scientifique et technique de pointe a continué à s'effectuer plus ou moins directement au bénéfice des États-Unis ou des entreprises américaines.

Pour ce qui est du Canada, le rapport du Comité sénatorial de la politique scientifique, Une politique scientifique canadienne8, décrit la situation de dépendance dans laquelle l'intégration des économies des États-Unis et du Canada place la recherche scientifique et technique.

Quant au Québec, le Livre vert9 sur la politique québécoise de la recherche scientifique, soumis à la consultation en 1979, fait état de la double dépendance de la politique scientifique et technique québécoise à l'endroit des politiques américaines et canadiennes (fédérales).

Il semble bien, en somme, que l'élaboration des politiques de recherche scientifique et technique, par la force de la conjoncture politique et économique dans laquelle sont placés les pays francophones, sera encore, pour une bonne part, « télécommandée » par des « puissances extérieures » selon l'expression employée par le ministre d'État à la Recherche scientifique du Québec.

Les politiques scientifiques et techniques des organismes publics ou privés des « partenaires » des États-Unis seront, dans certains secteurs, domaines ou disciplines :

  • ou bien « partie intégrante » des politiques scientifiques et techniques américaines, notamment dans les disciplines scientifiques « lourdes » et les disciplines technologiques de pointe;

  • ou bien complémentaires (à créneaux ou en sous-traitante) dans d'autres domaines moins « stratégiques »;

  • ou bien compétitives dans les domaines scientifiques et techniques « légers ».

Si ce qui précède décrit la réalité, on peut correctement penser que la suprématie américaine en matière de politique scientifique et technique constitue un facteur conjoncturel ayant une influence certaine sur l'anglicisation de la science et de la technologie et, ultimement, sur le comportement linguistique des chercheurs francophones.




8 Une politique scientifique canadienne, Rapport du Comité sénatorial de la politique scientifique, Ottawa, Information Canada, 1972-1977, 4 vol. [retour au texte]

9 Le Ministre d'État au Développement culturel, Pour une politique québécoise de la recherche scientifique, Québec, Éditeur officiel, 1979, VI-222 p. [retour au texte]




Et on peut raisonnablement prévoir que la situation n'évoluera pas beaucoup tant que le maintien de la suprématie des États-Unis dans la recherche scientifique et technique sera la condition du maintien de leur hégémonie politique et économique sur le monde occidental10.

Article 5.3.

FACTEURS CONJONCTURELS RELATIFS À LA DIFFUSION DE L'I.S.T. :
LES PÉRIODIQUES SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES

L'I.S.T. constitue un élément essentiel dans la recherche scientifique et technique. Une politique de la recherche comporte nécessairement des dispositions relatives à l'I.S.T. Celles-ci concernent l'I.S.T. dont les chercheurs doivent disposer pour leurs travaux et celle qui est produite et diffusée par la communauté des chercheurs du pays en cause.

Compte tenu du thème du colloque, il convient de s'arrêter à ces deux aspects Cependant, il est suggéré, pour ce faire, de traiter séparément les facteurs conjoncturels liés à la diffusion de l'I.S.T. par les périodiques scientifiques et techniques (article 5.3) et par les systèmes documentaires informatisés (article 5.4).

Sous-article 5.3.1.

Le « poids » de la quantité et de la qualité de l'I.S.T. de langue anglaise

La régression relative du français dans l'I.S.T. prend sa source, notamment :

  • dans l'accroissement du nombre de pays producteurs d'I.S.T. diffusée dans une autre langue que le français;

  • dans la croissance même de la production d'I.S.T dans certains pays non francophones qui, comme le Japon, ont mis en œuvre, pendant la dernière décennie, des politiques vigoureuses de recherche scientifique et technique.

Mais cette régression relative du français découle, également, dans une certaine mesure :

  • de l'utilisation de l'anglais par des chercheurs non francophones qui publiaient auparavant dans des « revues nationales » éditées dans les pays francophones ou dans des « revues internationales » bilingues ou multilingues;

  • de l'utilisation de l'anglais par les chercheurs francophones eux-mêmes quand ils publient à l'étranger (par exemple, aux États-Unis, en Hollande, en Allemagne ....) ou même quand ils publient dans les « revues nationales » de leurs pays.

Le comportement linguistique des chercheurs francophones (et non francophones) peut trouver une explication — et pour plusieurs observateurs, il s'agit là de la principale sinon de l'unique explication — dans le « poids » qu'exercent sur eux la quantité et la qualité de l'I.S.T. produite et diffusée par les périodiques scientifiques et techniques, publiés en langue anglaise.




10 Sur ce sujet, on peut consulter l'étude intitulée : Évolution des priorités de la recherche publique. Étude expérimentale des changements intervenus dans les objectifs des gouvernements dans les 12 pays membres de l'O.C. D. E. de 1961 à 1972, Paris, Organisation de coopération et de développement économiques, 1975, 346 p. [retour au texte]




Nous assistons, depuis cinquante ans, à une véritable explosion documentaire :

« [...] en 1969, on estimait à plus de dix millions la production de livres (en fait peu nombreux. 60 000 à 70 000), d'articles (1 500 000 à 2 000 000), (de rapports, brevets, travaux universitaires et autres documents officiels. Cette masse venait s'ajouter aux deux ou trois centaines de millions de documents déjà existants. De plus, le taux de croissance annuelle est supérieur à 10 %. Dans un rapport de l'Organisation de coopération et de développement économiques publié en 1973. Georges Anderla montrait que la production scientifique annuelle a quadruplé entre 1955 et 1970 et que cette croissance, de type exponentiel, paraît désormais irréversible. Ainsi, au cours des années 1970-1985, il faut, d'après lui, prévoir non pas un quadruplement, mais un sextuplement11! »

Selon Jean-Louis Boursin,  « le domaine des périodiques scientifiques et techniques est l'un de ceux qu'il est le plus difficile d'aborder d'un point de vue statistique ». Le nombre même des périodiques répondant à une définition assez large du périodique d'information scientifique et technique n'est pas connu exactement.

Au moins les spécialistes sont-ils d'accord pour estimer que le nombre de ces journaux double tous les quinze ans. Le plus important organisme d'études sur cette question, l'Institute for Scientific Information (I.S.I.) de Philadelphie recense plus de 300 000 revues en se limitant même à huit disciplines majeures : mathématiques, physique, chimie, métallurgie. biologie moléculaire, biologie, psychologie, industrie et médecine. En ce qui concerne les périodiques disponibles en France, l'estimation la plus plausible est fournie par le Centre de documentation scientifique et technique du C.N.R.S. qui traite environ 13 000 périodiques, dont 1 800 français12. »

Cette explosion documentaire a favorisé, de toute évidence, l'I.S T. de langue anglaise. Depuis 1950, la production et la diffusion d'I.S.T. américaine, par exemple, ont connu une progression remarquable. Le rapport de la National Science Foundation est révélateur à ce sujet :

  • La production de livres scientifiques et techniques est passée de 3 380 en 1964 à 14 500 en 1974, soit une augmentation de 329 %.

  • Le nombre de journaux scientifiques est passé de 1 772 en 1950 (tirage : 24 millions) à 2 563 en 1974 (tirage : 65 millions) et le nombre d'articles de journaux a augmenté de façon significative de telle sorte que l'on passe de 105 000 articles en 1960 à 150 000 en 1974.

L'I.S.T. produite aux États-Unis ne constitue cependant qu'une partie (bien que substantielle) de l'I.S.T de langue anglaise. Celle-ci s'enrichit d'une partie importante de l'I.S.T. produite dans de nombreux pays.

Ainsi, par exemple, 95 % des articles publiés dans les 11 journaux scientifiques du C.N.R.C. (Canada) sont en langue anglaise et la presque totalité des articles des autres revues (environ une centaine), publiées par les soins de sociétés savantes canadiennes anglophones, est en langue anglaise.




11 Hubert FONDIN, « La langue de la publication scientifique : la prépondérance de l'anglais et la recherche », Documentation et bibliothèques, vol 25, n° 2, juin&bnsp;1979, p. 60. [retour au texte]

12 Jean-Louis BOURSIN, « Le français, langue scientifique », dans : Pascal Clément, op. cit., t. 11, p. 271. [retour au texte]




Si bien que, d'après l'UNISIST (Unesco), la situation se présentait comme suit en 1971 :

« [...] l'anglais devint la langue principale, pour près de 50 % de la littérature scientifique vers 1950, en même temps que le russe gagnait rapidement du terrain dans tous les domaines de la science et de la technologie. Les estimations actuelles sont que l'anglais est la langue d'environ 40 % de la littérature scientifique mondiale, mais que cette proportion diminue (comme pour le français et l'allemand) à mesure que le groupe des langages « orientaux » gagne du terrain, c'est-à-dire les langues slaves, le chinois et le japonais.

« Nul ne peut prévoir ce que sera la situation sous ce rapport dans vingt ou cinquante ans [...]13. »

Quant à A.J. Meadows, il estime que, dans le domaine des sciences exactes, la situation est la suivante :

« L'examen d'un large éventail de domaines scientifiques montre que les publications en langue anglaise constituent 25 à 60 pour cent de la production annuelle : la proportion exacte dépend du domaine, mais dans la plupart des cas, elle est autour de 50 pour cent... Les publications en russe forment 20 pour cent de la production annuelle de chaque domaine, l'allemand entre 5 et 10 pour cent et le français 5 pour cent14. »

Les aspects quantitatifs de la production et de la diffusion de l'I.S.T. ont des retentissements certains sur les aspects qualitatifs de celle-ci. Selon Claudine Meyer, la croissance des États-Unis et l'étendue de leur marché intérieur ont permis aussi bien « le développement de la recherche que celui de l'édition scientifique de langue anglaise et leur prépondérance à travers le monde15 ». Et cette même prépondérance, ajoute l'auteur, a entraîné une élévation graduelle de la qualité de l'I.S.T. :

« L'immense tirage des revues américaines était peut-être, à l'origine, l'attrait principal, mais en convainquant les meilleurs chercheurs, il a permis l'amélioration des revues américaines aux dépens de la presse européenne. Car les revues américaines. devant l'afflux de manuscrits qui leur sont adressés, peuvent se permettre une sélectivité supérieure à celle des revues françaises, abandonnées par beaucoup : « Les Annales d'immunologie, donne pour exemple le professeur Voisin, éliminent, certes, les mauvais manuscrits, ce à quoi elles doivent d'être un bon journal. Mais le Journal of Experimental Medecine élimine, quant à lui, 90 % des manuscrits, dont de fort bons, pour ne vraiment garder que le meilleur de la recherche,

« Il s'agit d'un véritable cercle vicieux, qui entraine les chercheurs français vers la presse anglophone lors de la publication des travaux les plus importants, pour ensuite reprocher à la presse française d'être de moindre qualité16... »

Pour sa part, S. Passrnan, parlant des actions menées pour créer des revues de prestigeet des organismes commerciaux comme Pergarnon Press, écrit : « Grâce aux comités de rédaction internationaux, [ces revues] surmontent manifestement les problèmes de prestige international et établissent un modus operandi qui permet d'attirer les contributions du monde entier17. »




13 UNISIST. Étude sur la réalisation don système mondial d'information scientifique, effectuée par l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture et le Conseil international des unions scientifiques, Paris, UNESCO. 1971, VIII-182 p.p. 84. [retour au texte]

14 A.J. MEADOWS, op. cit., pp. 166-167. Traduction libre de l'auteur. Passage déjà cité. [retour au texte]

15 Claudine MEYER, « Peut-on encore publier en français? », à paraître, no 2, février 1978, pp. 11-22. [retour au texte]

16 Ibid. [retour au texte]

17 Sidney PASSMAN, Scientific and Technological Communrication, Oxford, Pergamon Press, 1969, X-151 p.p. 122. Traduction libre de l'auteur. [retour au texte]




Tel est le contexte dans lequel se pose, au moins partiellement, le problème du choix d'une langue pour diffuser les résultats des travaux de recherche, pour un grand nombre de chercheurs francophones. On peut comprendre que ceux-ci soient enclins à opter pour la langue anglaise dans certains secteurs et certains domaines d'autant plus que les analyses démontrent, selon J.L. Boursin, que les auteurs les plus cités partagent la caractéristique « de publier en anglais et dans les revues éditées hors de France ».

Sous-article 5.3.2.

Le « poids » de la quantité et de la qualité de l'I.S.T. de langue française

Un autre facteur conjoncturel intervient, semble-t-il, pour expliquer la régression relative du français dans l'I.S.T., pour autant que cette régression soit attribuable au fait qu'un nombre croissant de chercheurs francophones (et non francophones) utilisent une autre langue (notamment l'anglais) dans la diffusion des résultats des travaux de recherche, dans certains domaines scientifiques et techniques. C'est celui de la quantité et de la qualité des périodiques scientifiques et techniques de langue française.

La quantité d'I.S.T. de langue française

En chiffres absolus, la production d'I.S.T. de langue française est croissante. L'examen des Bulletins signalétiques du Centre de documentation du C.N.R.S., du Répertoire des périodiques de la Bibliothèque nationale de Paris, du Répertoire des périodiques universitaires de l'AUPELF, des répertoires analytiques québécois, Périodex et Radar, le démontre d'une manière décisive.

Par ailleurs, la diffusion de l'I.S.T. de langue française est assurée par des revues dont le nombre, au gré de plusieurs critiques, a cru d'une façon exagérée. « La France compte presque autant de revues que les États-Unis », déclare J.L. Boursin; le Québec publie une cinquantaine de revues, à peu près le tiers du nombre de journaux et de périodiques publiés au Canada, par diverses sociétés savantes et le C.N.R.C. Plusieurs pensent que cette croissance quantitative se fait au détriment de la qualité des périodiques scientifiques et techniques.

Par ailleurs, la place qu'occupe l'I.S.T. de langue française dans l'ensemble de la production mondiale semble se contracter. Une étude effectuée par F. Narin et Mark P. Carpenter en 1975 concluait que :

« Au cours de ces années (1965-1972) et quelle que soit la discipline concernée, les États-Unis viennent en tète du nombre des publications dans le monde, suivis à une distance sensible par l'U.R.S.S. Loin derrière ces deux pays se placent la Grande-Bretagne, l'Allemagne, la France et la Japon18. »




18 Francis VARIN and Mark P. CARPENTER, National Publication and Citation Comparisons », Journal of the American Society for Information Science, vol. 26, no. 2, March-April 1975, pp. 80-93 (traduction libre de J.L. BOURSIN, Le périodique scientifique de langue française, Paris, Éditions du CNRS, mars 1978, 195 p.p. 75). [retour au texte]




Bien que les chiffres fournis par Science Citation Index de l'I.S.I. fassent souvent l'objet de réserves, parce que les méthodes et les procédés utilisés pour les établir semblent favoriser la documentation scientifique et technique de langue anglaise, on peut, au moins à titre indicatif, examiner le tableau de la page suivante qui fournit une idée de la place relative de l'I.S.T. française dans l'ensemble de la production mondiale pour certaines spécialités scientifiques.

Selon J.L. Boursin, l'I.S.T. attribuable aux chercheurs français (et francophones) représente une « contribution défaillante » à la production mondiale de l'I.S.T. et son « impact est faible » sur l'ensemble des communautés scientifiques et techniques.

Bien évidemment, les données reproduites ci-dessous ne signifient rien quant à la qualité de la recherche scientifique et technique effectuée par les chercheurs francophones. Il semble bien que la qualité de la recherche d'une communauté scientifique et technique donnée ne soit pas liée à la « place relative » qu'occupe l'I.S.T. produite par ce pays dans l'I.S.T mondiale. Néanmoins, il convient de se demander si la place de plus en plus restreinte qu'occupe l'I.S.T. de langue française dans l'I.S.T. mondiale est susceptible d'influencer le comportement linguistique des chercheurs francophones.

La qualité des périodiques scientifiques et techniques de langue française

La seule analyse publiée que nous avons pu consulter sur les lacunes ou les carences des périodiques scientifiques et techniques de langue française est celle de J.L. Boursin19. L'auteur y traite des revues scientifiques françaises et, bien sûr, des causes particulières à la situation française. Mais parce que les périodiques scientifiques et techniques français devraient aussi, théoriquement, constituer des véhicules privilégiés, pour la « publication à l'étranger », de l'I.S.T. produite par les pays de la francophonie, parce qu'il est vraisemblable qu'un certain nombre des observations de l'auteur sont applicables à la situation d'autres pays francophones, et parce qu'il s'agit, dans ce document, de fournir un cadre général à la réflexion des participants au colloque, il nous a semblé utile de citer les extraits les plus significatifs de cette analyse en suivant la démarche méthodologique adoptée par l'auteur. On ajoutera, à cette analyse, quelques considérations particulières sur la situation canadienne et québécoise.

La situation en France

A. LES LACUNES

Le constat général sur la qualité des périodiques français est sévère. Il se fonde sur les résultats d'une enquête20 effectuée auprès des utilisateurs étrangers de publications scientifiques et techniques françaises : 2 000 bibliothèques (200 réponses reçues) de 50 pays et tous les Prix Nobel vivant à cette époque. Cette enquête, poursuivie par l'Association d'étude pour l'expansion de la recherche scientifique, date de 1962, mais J.L. Boursin affirme qu'il est à craindre que ses résultats soient toujours valables bien que l'honnêteté exige de dire que des efforts d'envergure ont été déployés pour améliorer la situation depuis cette époque Les périodiques scientifiques et techniques français sont discrédités, à l'étranger et dans les pays francophones, pour deux motifs principaux : une présentation défectueuse et une qualité scientique inégale.




19 J.L. BOURSIN, Le périodique scientifique de langue française, op. cit. [retour au texte]

20 Association d'étude pour l'expansion de la recherche scientifique, « Les revues scientifiques et techniques françaises jugées par les Prix Nobel et deux cents bibliothécaires étrangers », Expansion de la recherche scientifique, no 15, décembre 1962, pp. 24-29. [retour au texte]




TABLEAU V-1
Pourcentage d'articles, lettres et notes par discipline et par pays


Une présentation défectueuse

La présentation est estimée dans son ensemble « monotone et inintéressante », « incommode », « trop peu aérée ». La critique se porte plus précisément sur l'absence de marges assez larges pour permettre la reliure et faciliter la photocopie, la rareté d'index détaillés par auteurs et par sujets ou bien encore d'index annuels joints au dernier envoi de la publication, l'existence trop peu fréquente de bonnes bibliographies et références. Une forte minorité regrette que manquent trop souvent des résumés en langues étrangères et parmi elle, la majorité, quel que soit le pays d'origine, souhaiterait leur introduction en langue anglaise. Enfin la présence d'un résumé détaillé en français serait appréciée. Les remarques faites par le Department of Mines and Technical Surveys du gouvernement fédéral canadien résument assez bien les attentes (non comblées) des chercheurs à l'endroit des périodiques scientifiques et techniques de langue française :

« Aucun article ne devrait être publié sans un résumé détaillé en français, un bref résumé en anglais et une carte avec bref résumé pour fichier de documentation dont le format devrait être standardisé avec utilisation de la classification universelle décimale de code d'index, standardisée internationalement. Les auteurs devraient être obligés d'inclure une introduction et une conclusion et d'y spécifier leur plan, les préliminaires et les nouveautés de leur communication. De nombreux titres et sous-titres de paragraphes devraient toujours être exigés avec une phrase-clé au début et à la fin du paragraphe pour résumer ou souligner les points importants, si possible. Il faudrait utiliser différents caractères typographiques pour mettre en valeur certains mots ou phrases. Enfin une bibliographie devrait toujours être donnée indiquant les principaux travaux apparentés antérieurs, du même auteur, ou d'autres avec des chiffres de renvoi correspondant dans le texte. L'absence de bibliographie et de référence est un des grands défauts de nombreux articles français. »

Une qualité scientifique inégale

« La tenue scientifique des articles est diversement jugée selon que l'on considère les réponses des bibliothécaires ou celles des « titulaires de Prix Nobel ». Les premiers qui, pour plus de la moitié, ne se sont pas exprimés sur cette question l'estiment « bonne, mais pas de la plus haute qualité »; ils relèvent à propos de telle ou telle discipline particulière la désaffection des meilleurs scientifiques français qui privilégient pour la publication de leurs travaux les périodiques de langue anglaise ; ils soulignent enfin le manque de concision des articles et des comptes rendus souvent « prolixes et diffus ».

« Les titulaires de Prix Nobel, quant à eux, mettent l'accent sur l'inégalité des contributions. M.E.L. Tatum, Prix Nobel de médecine en 1958, écrit : « quelques articles excellents, le reste seulement moyen. La qualité des publications françaises de biologie (génétique, biochimie) ne soutient pas la comparaison avec celle des articles de revues telles que B.B.A., J.B.C., J. Mol. biol., Nature, etc. Les dernières sont internationales et attirent les articles de tous les pays. » M. Emelio Segre, Prix Nobel de physique en 1959, renchérit : « qualité inégale, va de l'excellent à l'insignifiant ». Quelques réponses cependant plus réconfortantes permettent de nuancer ce sombre tableau. M. Owen Chamberlain, Prix Nobel de physique 1959, qualifie la tenue scientifique des publications françaises « d'excellente, tout à fait comparable à celle des articles publiés aux États-Unis » et M. Beadle, Prix Nobel de médecine 1958, la considère « très bonne ».

« Parmi les publications scientifiques françaises lues régulièrement par ces savants, les Comptes Rendus de l'Académie des Sciences occupent une place de premier choix, mais les appréciations dont ils sont l'objet vont de l'éloge sans restriction à la condamnation sans appel.

[...]

« Plus genéralement, il se dégage du compte rendu de cette enquête, laquelle révèle une opinion à tout le moins balancée, que les utilisateurs étrangers de revues scientifiques françaises :

  1. relèvent une tenue scientifique inégale selon les publications, mais notent que, dans l'ensemble, elle s'est améliorée depuis quelques années;

  2. soulignent que la langue française ne constitue pas un obstacle à la lecture, mais demandent cependant que les principaux articles soient assortis d'un résumé en anglais;

  3. souhaitent une présentation plus satisfaisante et une parution plus régulière21. »

B. LES PRINCIPALES CAUSES DES LACUNES

Nous regroupons ici les principales observations de l'auteur sur les causes qui lui apparaissent les plus importantes, en adoptant une présentation matérielle plus appropriée aux fins de notre document. Ces réaménagements ne modifient en rien les propos de l'auteur.

L'absence d'une politique de l'édition scientifique

L'absence d'une politique de l'édition scientifique entraîne un manque de coordination totale dans l'attribution des subventions, une ignorance presque complète de la « carte » du périodique scientifique et technique et l'absence d'initiatives revivifiantes, aussi bien de la part des organismes publics que des organismes prives intéressés à l'édition des périodiques scientifiques et techniques.

Un contexte sociologique défavorable

La communauté scientifique française souffre de certains traits caractéristiques du mal français qui nuisent au développement de la production éditoriale scientifique :

Le mépris de la communication

Les savants français éprouvent un certain mépris pour la publication de leurs travaux; en publiant, ils éviteraient que leurs travaux soient oubliés au profit des résultats mieux diffusés. Cette attitude générale favorise la création et le maintien d'institutions et, en leur sein, de laboratoires formés de juxtapositions de cellules impénétrables, qui engendrent à leur tour le gaspillage, la lenteur, le double emploi aux dépens de l'efficacité, de l'émulation qui naît de la confrontation des idées.

Cette attitude favorise également la fermeture à l'étranger, en l'absence d'un accueil régulier de maîtres, de chercheurs et d'étudiants non francophones, alors qu'un bon moyen d'assurer la diffusion de la pensée scientifique et technique française est précisément de familiariser les étrangers avec sa langue et ses savants.

Enfin, une dernière conséquence de ce mépris de la communication, c'est l'ignorance qu'expriment, par leurs écrits, les auteurs scientifiques français des attentes de leurs éventuels lecteurs et les réactions négatives que suscitent chez eux les suggestions d'améliorations, des formes, des styles, des formats, bref tout ce qui a fait en partie le succès des périodiques scientifiques mondialement appréciés.




21 J.L. BOURSIN, Le périodique scientifique de langue française, op. cit., pp. 85-87. [retour au texte]




Le mal du mandarinat

Tant dans les laboratoires de recherche des universités qu'au sein des revues, s'instaurent des rentes de situation, associées a l'accomplissement plus ou moins lointain de performances savantes, dont on peut se demander si elles ne sont pas néfastes à l'épanouissement de la recherche, de la carrière de chercheur et de la carrière universitaire.

Quant aux revues savantes, elles sont caractérisées, les unes, par une structure de rédaction à vie de personnalités universitaires dont la compétence fut autrefois notable...; les autres, par un droit de publication acquis aux membres de la société concernée.

À la non-observance de certaines exigences fondamentales

Les faiblesses des revues scientifiques et techniques françaises tiennent aussi à d'autres considérations qui concernent non plus les savants ou la communauté scientifique et technique, mais la revue elle-même. Toute publication scientifique susceptible de prétendre à une audience internationale doit satisfaire à des exigences de gestion et de fabrication communément admises dans le monde scientifique et technique et qui constituent les conditions nécessaires de la qualité internationale.

Les exigences de gestion

L'ASPECT LOGISTIQUE

Les études menées sur les périodiques scientifiques et techniques depuis quinze ans en France reconnaissent la nécessité de procéder à une identification des champs d'activités des diverses productions éditoriales. Par exemple, le rapport Thuillier22 propose, d'une part, de distinguer les revues concernant la recherche fondamentale, internationale par vocation, et les revues d'intérêt plus local et, d'autre part, les périodiques étroitement spécialisés, les périodiques polyvalents, les périodiques de données.

Les résultats des efforts de fusion entrepris sous l'égide du C.N.R.S. sont minces. Le nombre de revues subventionnées était de 257 en 1966 et de 239 en 1977, et les projets d'européanisation des périodiques scientifiques dans les disciplines fondamentales ne se concrétisent pas vite.

La loi d'orientation des universités a même compromis les réformes amorcées en multipliant les nouvelles revues créées au sein des universités, notamment en sociologie.

L'ASPECT SCIENTIFIQUE

Depuis dix ans, sans relâche, les différents organismes concernés par la revue scientifique au premier rang desquels le CNRS et l'INSERM, s'attachent a définir les conditions nécessaires à l'amélioration de la qualité de la production éditoriale. Sans toujours rencontrer beaucoup d'écho...[...].




22 P. THUILLIER, Rapport sur les publications scientifiques, s.l., Délégation générale à la recherche scientifique et technique, ronéotypé, 29 février 1968, 40 p. [retour au texte]




Ces conditions, brièvement rappelées sont au nombre de trois :

  • La valeur des travaux publiés repose sur la compétence et le sérieux de référents : la sélection des articles doit suivre leur examen par un ou deux référents lesquels peuvent être soit des consultants occasionnels soit des consultants réguliers. Parmi eux, le recours à une personnalité étrangère, souhaitable dans certaines disciplines, s'impose moins pour d'autres telles les mathématiques ou diverses disciplines des sciences humaines. Les qualités requises pour cette fonction sont aussi exigeantes que la tâche est délicate : désintéressement, objectivité, diligence. C'est dire que ce personnage est rare...

  • La caution d'un périodique de haut niveau est représenté [sic] par son comité scientifique : élaborant la politique scientifique de la revue, ce comité comprend des personnalités françaises et étrangères dont le nom doit être publié dans le périodique. Ces personnalités de renom jugent de la recevabilité des manuscrits que les auteurs désirent publier dans la revue avant de les soumettre aux rapporteurs. L'ensemble des rapporteurs consultés régulièrement et des membres du comité scientifique forme le comité de lecture dont l'activité n'exige pas nécessairement une réunion formelle. Le comité scientifique est présidé par un rédacteur en chef dont la personnalité est fondamentale et dont les missions sont multiples : « gardien » de la scientificité de la revue, il doit constituer ou entretenir un comité de lecture de haut niveau, susciter la venue de manuscrits des meilleurs auteurs, veiller à écarter les articles trop éloignés de la discipline ou trop insuffisants. Il doit en outre, être attentif à la composition de la revue, à sa présentation, à la régularité de sa parution, enfin à sa réception par les lecteurs. En bref, le rédacteur en chef doit posséder une haute compétence scientifique en même temps qu'il doit être sensibilisé aux techniques modernes de la communication.

  • L'élément qui en dernier ressort, détermine l'avenir de la revue est la présence permanente d'un secrétaire de rédaction : « pilier de la revue », il a charge d'effectuer les diverses tâches souvent de détail, mais jamais négligeables qui feront une revue de qualité : conseil de réécriture aux auteurs, harmonisation de la forme des articles, etc,. Pourtant rares sont les revues qui réunissent ces trois conditions.

    [...]

Les exigences de fabrication

« Car pour qu'une revue puisse prétendre au caractère de « périodique de haute qualité », elle doit également répondre à des exigences de fabrication qui concerne [sic] sa présentation comme sa régularité de parution. Et ce n'est pas faute d'avoir été mentionnées dans les recommandations des différents organismes concernés en la matière, que ces exigences sont loin d'être toujours respectées dans la réalité.

La présentation du périodique : la présentation matérielle d'une revue scientifique obéit aux règles suivantes :

  • la typographie, le format, la mise en page sont conformes aux normes des grands périodiques internationaux;

  • les articles sont brefs, concis, structurés et clairs;

  • les sommaires et résumés sont indispensables et leur présence en anglais, obligatoire pour les revues de sciences exactes et naturelles, est vivement recommandée pour les revues de sciences humaines;

  • si la publication d'index décennaux paraît moins utile aujourd'hui compte tenu du développement des centres de documentation, en revanche des tables annuelles figurent à l'intérieur de la dernière livraison de la revue;

  • la présence de références est capitale, mais elle doit être opportune.

La régularité de parution : cette régularité est essentielle à l'image de marque de la revue et à sa crédibilité. En outre, l'impact d'un périodique est lié à sa périodicité un minimum de quatre numéros par an est recommandé, une cadence de six numéros par an est souhaitable.

« Qu'en est-il dans les faits? Certes la situation offre différents visages selon les disciplines et parmi eux, il en est même de satisfaisants. Cependant beaucoup reste à faire [...]23. »

Au terme de cette longue critique, éclairante par ailleurs sur la multiplicité et la complexité des causes qui expliquent les lacunes des périodiques scientifiques, on peut se demander si la situation tend à s'améliorer. En 1981, le Rapporteur de la Commission d'enquête sur la langue française, Pascal Clément, affirme, à propos de la qualité des revues scientifiques françaises :

[On] constate dans l'appréciation de la qualité des revues une assez grande concordance des opinions émises devant la Commission ou publiées à l'extérieur.

On déplore en premier lieu le nombre des publications scientifiques françaises environ 1 800, soit presque autant qu'aux États-Unis! Il apparaît que la décision de lancer et d'entretenir une publication scientifique est dictée souvent par un désir de justification, voire de prestige : en laboratoire, un chercheur de quelque réputation se doit de posséder « sa revue » ou à défaut « son bulletin ». L'éditeur d'une revue dispose grâce à elle d'une monnaie d'échange pour obtenir d'autres publications notamment étrangères. En 1978, M. Boursin estimait que les 15 % des revues ayant le tirage le plus important assuraient 60 % de la diffusion totale de nos publications scientifiques [...].

« Plusieurs personnalités entendues par la Commission ont confirmé l'impression qui se dégage de ces chiffres : l'éparpillement des efforts de publication en fonction des impératifs mandarinaux, le phénomène de clientélisme, font que le nombre de revues françaises sont [sic], selon l'expression d'un biologiste, « de qualité inégale et souvent médiocre ».

« Un autre travers a été fréquemment relevé par les personnes auditionnées par la Commission : le manque de continuité dans l'effort de publication. Souvent il n'existe pas de comité de rédaction réel — chargé de provoquer et d'orienter le choix des articles — ni même de secrétariat de rédaction. La périodicité de nombre de revues est fluctuante. Le directeur général de l'I.N.E.R.M a indiqué à la Commission qu'il avait voulu, à plusieurs reprises, favoriser la naissance d'une revue médicale française de haut niveau : jamais les auteurs des projets qui lui furent présentés ne purent garantir qu'ils disposaient d'assez d'articles pour nourrir plus de trois numéros; ils n'en proposaient pas moins un rythme de parution beaucoup trop rapide.

« Ces faits doivent rester présents à l'esprit de qui s'interroge sur la place de l'anglais dans les revues françaises ou sur les raisons qui font qu'au moins dans certaines disciplines comme la physique nucléaire, le sommaire des grandes revues anglo-saxonnes s'enrichit de contributions — en anglais — des chercheurs français24. »




23 J.L. BOURSIN, Le périodique de langue française, op. cit., pp. 115-118. [retour au texte]

24 Pascal CLÉMENT, op. cit., t. I, pp. 94-95. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Voilà sans doute aussi pourquoi les chercheurs de langue française, tout comme les chercheurs des pays francophones, hésitent à publier dans les revues scientifiques et techniques françaises et que leur préférence va souvent aux revues étrangères, notamment américaines.

* * *

La situation au Canada et au Québec

Comme nous l'avons déjà noté, nous ne connaissons pas d'étude traitant spécifiquement des qualités ou des lacunes des périodiques scientifiques et techniques de langue française du Québec. Cependant, une analyse sommaire des périodiques scientifiques canadiens préparée par le professeur J. Dhombres, conseiller scientifique à l'Ambassade de France à Ottawa et citée par J.L. Boursin25, décrit partiellement la situation qui prévalait au Canada en 1977. Il convient d'en citer quelques extraits.

« Il existe 112 journaux scientifiques primaires au Canada, généralement associés à une société savante spécialisée.

[Ces sociétés sont en général] trop petites pour supporter financièrement un programme de publication qui soit compétitif internationalement. Sous ces conditions, il est sage que ces sociétés encouragent et supportent les périodiques publiés par le CNRC. Depuis quelques années, des liens étroits ont été tissés entre les sociétés et les revues scientifiques, au bénéfice de chacun. Les journaux bénéficient de rapports de lecteurs, de suggestions et de recommandations et en particulier de personnalités qui jouent le rôle de chefs de rédaction ou d'assistants de rédaction. Les sociétés, à leur tour, ont un accès direct aux périodiques et contribuent ainsi à en déterminer le contenu.

« La plupart de ces journaux sont donc liés aux subventions en provenance d'une société ad hoc, notamment en médecine où les sociétés de soutien à la recherche sont particulièrement puissantes et riches. En outre, environ une cinquantaine de ces journaux reçoivent une aide particulière sous forme de subventions de la part des autorités fédérales (principalement le CNRC) ou provinciales.

« Mais un groupe tout particulier de journaux scientifiques est dirigé et subventionné par un unique organisme fédéral. Il s'agit du CNRC qui édite 11 journaux qui sont parmi les titres les plus prestigieux du Canada. Les titres sont les suivants :

  1. Journal canadien de biochimie
  2. Journal canadien de botanique
  3. Journal canadien de chimie
  4. Journal canadien des sciences de la terre
  5. Journal canadien de microbiologie
  6. Journal canadien de physique
  7. Journal canadien de physiologie et de pharmacologie
  8. Journal canadien de zoologie
  9. Journal canadien de génie civil
  10. Journal canadien de génie forestier
  11. Journal canadien de géologie



25 Le périodique scientifique de langue française, op. cit., pp. 56-64. [retour au texte]




« Les sciences humaines ne sont donc pas couvertes et les sciences exactes ne le sont que partiellement puisque manquent par exemple les mathématiques ou l'astronomie.

« Pour ce qui concerne la mesure de la tenue scientifique des journaux, sans vouloir se fier aux impressions subjectives fluctuantes, le mieux est de se reporter à l'index américain des citations.

Journal canadien de biochimie

Est à la 38e place sur les 2 004 journaux cités par Biochim. Biophys. Acta.
Est à la 47e place sur les 408 journaux cités par Biochem. Med.
Est à la 51e place sur les 895 journaux cités par Biochem. Pharm.
Est à la 37e place sur les 547 journaux cités par Biochimic.

Journal canadien de botanique

Est à la 4e place sur les 768 journaux cités par Phytopathology.
Est à la 18e place sur les 768 journaux cités par Plant Physiology.
Est à la 10v position sur les 434 journaux cités par Planta.
Est à la 5e position sur les 570 journaux cités par Am. J. Bot.
Est à la 12e place sur les 431 journaux cités par Annu. Rev. Plant Phys.

Journal canadien de chimie

Est à la 13e place sur les 1 444 journaux cités par J. Am. Chem. Soc.
Est à la 11e place sur les 994 journaux cités par J. Chem. Soc.
Est à la 10e place sur les 962 journaux cités par J. Org. Chem.
Est à la 5e place sur les 901 journaux cités par J. Phys. Chem.
Est à la 11e place sur les 558 journaux cités par Chem. Rev.

Journal canadien des sciences de la terre

Est à la 31e place sur les 1 421 journaux cités par J. Geophys. Res.
Est à la 16e place sur les 1 177 journaux cités par Geol. Am. Bull.
Est à la 7e place sur les 852 journaux cités par Appl. Bull.
Est à la 16e place sur les 672 journaux cités par Earth Planet. Sci. Lett.
Est à la 27e place sur les 450 journaux cités par J. Geol.

Journal canadien de microbiologie

Est à la 16e place sur les 760 journaux cités par J. Bacteriol.
Est à la 9e place sur les 694 journaux cités par J. Gem. Microbiol.
Est à la 5e place sur les 937 journaux cités par Appl. Microbiol.
Est à la 13e place sur les 437 journaux cités par Bacteriol Rev.
Est à la 41e place sur les 715 journaux cités par J. Infect. Dis.

Journal canadien de physique

Est à la 15e place sur les 1 710 journaux cités par J. Chem. Phys.
Est à la 20e place sur les 717 journaux cités par Phys. Rev.
Est à la 13e place sur les 742 journaux cités par Chem. Phys. Lett.
Est à la 5e glace sur les 279 journaux cités par J. Mol. Spectrosc.
Est à la 12e place sur les 455 journaux cités par J. Phys. B. Atm. Mol. Ph.

Journal canadien de physiologie et de pharmacologie

Est à la 37e place sur les 978 journaux cités par Am. J. Phys.
Est à la 39e place sur les 630 journaux cités par Circ. Res.
Est à la 46e place sur les 688 journaux cités par J. Pharmacol. Exp. Ther.
Est à la 37e place sur les 784 journaux cités par J. Appl. Physiol.
Est à la 70e place sur les 837 journaux cités par Physiol. Rev.

Journal canadien de zoologie

Est à la 22e place sur les 566 journaux cités par Gen. Comp. Endocr.
Est à la 29e place sur les 611 journaux cités par J. lnsect. Physiol.
Est à la 17e place sur les 693 journaux cités par Annu. Rev. Entomol.
Est à la 25e place sur les 739 journaux cités par Ecology.
Est à la 62e place sur les 611 journaux cités par Am. Zool.

En somme, la performance des journaux scientifiques canadiens est assez bonne sur le plan international et serait susceptible d'attirer les chercheurs francophones pour la diffusion, en français, des résultats de leurs travaux de recherche dans les domaines couverts par ceux-ci.

Pour ce qui est des périodiques scientifiques et techniques spécifiquement québécois, c'est-à-dire produits et diffusés par des associations, des institutions ou des organismes québécois de langue française, subventionnés ou non par le gouvernement du Canada ou du Québec, la situation serait la suivante si l'on se réfère aux deux bulletins signalétiques québécois les plus importants26.

À peu près 50 % des revues publiées au Québec peuvent être classées sous la rubrique « revues scientifiques et techniques ». Selon la rigueur plus ou moins grande des critères retenus, on compte entre 25 et 50 revues scientifiques et techniques.

Seuls les périodiques « québécois » sont massivement composés d'articles écrits en français, mais peu d'entre eux — si tant est qu'il y en ait — peuvent être considérés, dans les faits, comme « internationaux » bien qu'un petit nombre de ceux-ci pourraient prétendre à ce titre, selon certains, en raison de leur qualité. S'ils n'ont pas l'« audience réelle » qui justifierait leur prétention, c'est qu'ils ne rayonnent sans doute pas beaucoup au-delà de la communauté scientifique francophone.

Tous les 115 journaux scientifiques du Canada, on le comprendra aisément, ne sont pas également ouverts aux chercheurs de la communauté scientifique canadienne-française ou québécoise qui voudraient y publier, en français, les résultats de leurs recherches...

On pourrait penser que les 11 journaux canadiens du C.N.R.C., officiellement bilingues, pourraient constituer une alternative intéressante pour les chercheurs désireux de publier en langue française, puisque ces journaux sont officiellement bilingues et jouissent d'un prestige international certain.

Les 11 journaux du C.N.R.C. sont ouverts à tous les chercheurs du Canada... et de l'étranger. On estime en 1979 que près de 50 % des articles publiés dans les journaux scientifiques canadiens étaient dus à des non-Canadiens. Lorsqu'on sait que les journaux du C.N.R.C. publient dans la langue (française ou anglaise) choisie par les auteurs, il est peut-être étonnant, à certains égards, de constater que 5 % des articles publiés le sont en français et que plus de la moitié de ces articles proviennent de France ou de pays d'expression française, Québec exclu. En somme, les chercheurs francophones du Québec qui utilisent les journaux du C.N.R.C. emploient peu ou pas la langue française. On peut se demander pourquoi.




26 
RADAR : répertoire analytique d'articles de revues du Québec. Bibliothèque nationale du Québec, ministère des Affaires culturelles (1979-1980).
PÉRIODEX : index analytique de périodiques de langue française. La Centrale des bibliothèques, ministère de l'Éducation (1980). [retour au texte]



Il y a d'abord, bien sûr, le fait que les journaux scientifiques canadiens ne couvrent pas tous les domaines de recherche. Mais il y a aussi le fait que la communauté scientifique canadienne de langue anglaise existe depuis plus d'un siècle et qu'elle peut compter sur une communauté linguistique et culturelle économiquement et politiquement forte. Elle a créé, depuis longtemps, des sociétés savantes, elle a établi des liens étroits avec les autres communautés scientifiques anglaises et américaines, elle a trouvé tout naturellement dans les initiatives politiques fédérales en matière de diffusion de l'I.S.T. produite au Canada, Québec compris, l'occasion d'accroître le prestige qu'elle avait acquis.

Certains critiques suspectent le C.N.R.C. de ne pas vraiment favoriser la diffusion de l'I.S.T. produite par les chercheurs francophones (du Canada ou du Québec). Si tel était le cas, il faudrait encore trouver une explication au fait que les chercheurs francophones

  • publient peu en français dans les revues françaises,

  • publient en anglais dans les revues scientifiques américaines et européennes (non francophones et francophones),

alors que les organismes fédéraux comme le C.N.R.C. n'ont rien à voir dans leurs décisions.

On peut faire l'hypothèse que l'option des chercheurs québécois francophones en faveur de l'anglais s'appuie sans doute :

  • sur le faible rayonnement international des revues scientifiques et techniques québécoises de langue française;

  • sur le « discrédit » relatif dont sont l'objet les périodiques scientifiques et techniques français;

  • sur une « certaine réticence » à utiliser les journaux scientifiques du C.N.R.C.;

  • sur une « imperméabilité relative » des revues scientifiques et techniques canadiennes (non québécoises) à l'endroit des articles écrits en français;

  • sur « l'attraction » qu'exercent les revues scientifiques américaines en raison de leur rayonnement international...

et sans doute, sur un certain nombre d'autres considérations dont il conviendra de mesurer l'influence lors du colloque.

La France compte quelque 1 800 revues scientifiques et techniques. On dit que c'est trop! Devant la Commission d'enquête de l'Assemblée nationale française, monsieur Pierre Aigrain, secrétaire d'État chargé de la Recherche scientifique, estime que, « lorsque l'aide de l'État sera plus sélective, elle devrait suffire à assurer la survie, le développement, la diffusion et le rayonnement des quelque 400 ou 500 périodiques de haut niveau dont la France a besoin27 ».

Le Québec, avec sa trentaine ou quarantaine de revues compte-t-il lui aussi trop de périodiques scientifiques et techniques?

D'une part, plusieurs sont d'avis que le nombre de périodiques scientifiques et techniques en langue française est trop élevé, compte tenu de la capacité productive d'I.S.T. de tous les pays francophones réunis, et qu'il en résulte une « dilution » qui empêche la production de quelques grandes revues scientifiques et techniques internationales en langue française. Ce qui engendrerait le désintérêt des chercheurs francophones à leur endroit.




27 Jean-Louis BOURSIN, « Le français, langue scientifique », dans : Pascal Clément, op. cit., t II. p. 284. [retour au texte]




D'autre part, si on se fie à l'expérience québécoise, il semble bien que l'existence de périodiques scientifiques et techniques de haute tenue scientifique en langue française n'empêcherait point les chercheurs francophones d'opter pour l'anglais dans la diffusion d'une partie de l'I.S.T, de pointe produite par eux.

En somme, le postulat souvent invoqué, « Ayons des périodiques scientifiques et techniques de qualité internationale et la survie du français comme langue de la science et de la technologie sera assurée », mérite peut-être d'être nuancé ou d'être carrément mis en doute...

En terminant cet article sur les périodiques scientifiques et techniques, on peut se demander si la domination évidente de l'anglais dans l'I.S.T. est un phénomène purement conjoncturel.

D'une part, l'unification linguistique dans la science et la technologie et dans l'I.S.T. nécessaire à leur développement semble résulter de certains « facteurs internes » que nous avons esquissés au chapitre IV.

D'autre part, cette unification linguistique se fait par le biais de « l'anglicisation » en raison de certains facteurs conjoncturels, entre autres celui que l'article 5.3 analyse. On peut se demander, compte tenu des nombreux avantages que représente ce fait pour les pays de langue anglaise, notamment les U.S.A., si elle ne résulte pas aussi d'une certaine stratégie d'anglicisation de l'I.S.T. et de la science et de la technologie, stratégie qui viserait à exercer des pressions pour renforcer la dynamique interne et externe du phénomène. C'est l'opinion que certains partagent.

En mars 1968, par exemple, le Fédéral Council for Science and Technology publie un plan de coordination des activités des nombreuses agences engagées dans des programmes d'échanges avec l'étranger et il affirme :

« Les agences du Gouvernement fédéral des États-Unis doivent prendre l'initiative d'un accord international sur l'utilisation de la langue la plus communément employée par la communauté scientifique. Actuellement, cette langue est l'anglais28 » (p. 122).

Commentant la prise de position de cet important organisme fédéral. S. Passman écrit :

« Bien qu'on ait probablement choisi cette formulation « douce » à dessein, il est douteux que l'on puisse admettre une politique qui tendrait à retirer ce rôle à l'anglais, même si la situation statistique devait changer!... » (p. 122).

Le Federal Council for Science and Technology déclare clairement ensuite les objectifs qu'il poursuit :

« Les agences du Gouvernement fédéral des États-Unis doivent, dans cet échange d'information, rechercher une contrepartie sous forme de publications, d'information, de fournitures, d'aide, d'argent... » (pp. 122-123).




28 Sidney PASSMAN, op. cit., pp. 119-127, Traduction libre de l'auteur. [retour au texte]




Passman commente cette politique sans équivoque de la manière suivante :

« Ainsi, par l'intermédiaire de cette nouvelle orientation dans les échanges de publications, une certaine pression peut être exercée sur les autres pays, pour qu'en échange de la documentation des États-Unis, ils utilisent l'anglais en fournissant, soit des traductions, soit une aide bibliographique sous forme de publications locales à traduire ultérieurement » (p. 123).

Matière première importante pour la recherche scientifique et technique, l'I.S.T. est aussi considérée un bien de consommation et est soumise aux règles du marché. Elle peut être l'objet de monopole et un moyen de pression. Les stratégies « commerciales » ont ici leur place comme ailleurs quand il s'agit de défendre les intérêts d'un pays.

Malheureusement, écrit S. Passman, la communauté scientifique manifeste de nouveau le syndrome de la Tour de Babel. À la fin de la 2e guerre mondiale, il était possible de prendre des mesures pour faire de l'anglais la lingua franca de la communauté scientifique et technique mondiale. Nous avons manqué cette occasion : c'est regrettable, non seulement du point de vue des pays anglophones, mais aussi d'un point de vue mondial. Aujourd'hui, cette possibilité semble malheureusement hors de notre portée : la relance des programmes scientifiques de tous les pays se traduit dans les aspirations nationalistes, la pure inertie dans les publications en langue d'origine.

« Ce n'est pas pour dire que les autres pays ne font pas des efforts particuliers pour être au niveau des publications en langue anglaise : on ne devrait pas ignorer non plus que c'est encore la langue la plus répandue parmi les scientifiques dans le monde, indépendamment de savoir s'ils choisissent ou s'ils sont libres de l'utiliser pour leurs publications » (p. 119).




Chapitre V (suite)
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