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L'AVENIR DU FRANÇAIS DANS LES PUBLICATIONS ET LES COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES

Actes du colloque international
L'AVENIR DU FRANÇAIS
DANS LES PUBLICATIONS
ET LES COMMUNICATIONS
SCIENTIFIQUES ET
TECHNIQUES

Volume II

L'avenir du français
dans la science et la technologie





Article 5.4.

FACTEURS CONJONCTURELS RELATIFS À LA DIFFUSION DE L'I.S.T. : LES SYSTÈMES DOCUMENTAIRES INFORMATISÉS

Plusieurs sont d'avis que la progression de l'anglais et la régression relative du français dans l'I.S.T. résultent du développement et de l'intégration des systèmes documentaires informatisés. Il convient de s'arrêter dune façon particulière à cette hypothèse, compte tenu de l'importance que prendront ces systèmes dans l'avenir.

Pour ce faire, nous suggérons de considérer ce problème sous les trois aspects suivants qui permettront doute aux participants au colloque de faire valoir leurs opinions en cette matière : l'industrie de l'informatique et des télécommunications, sur laquelle les États-Unis semblent posséder une empuse réelle considérable : les systèmes informatisés de diffusion de l'I.S.T. et les contraintes qu'impose leur intégration; l'industrie ou le commerce de l'I.S.T.

Sous-article 5.4.1.

L'industrie de l'informatique et des télécommunications

Ordinateurs/informatique

À la fin des années 50, la France, selon le rapport Nora-Minc, pouvait se tailler une place importante dans l'industrie des ordinateurs.

Trois facteurs favorables étaient réunis :

  • L'implantation commerciale de Bull : celle-ci était solidement implantée sur le marché français des machines de bureau dont elle contrôlait 60 %.

  • La capacité technologique : la première machine électronique produite en 1953 par Bull (Gemma 3) était nettement en avance sur les autres machines de catégorie, grâce à la technique utilisée en matière de transfert de signaux. Bull vendra cette machine à 1 200 exemplaires en 10 ans.

    [...]

  • L'existence de programmes militaires et scientifiques importants, dont les retombées jouèrent un rôle décisif dans la croissance de l'informatique américaine, paraissait devoir fournir un marché important aux constructeurs français29.

L'informatique entreprend ensuite une histoire tourmentée. Les espoirs sont vite déçus, malgré des efforts certains déployés par les entreprises et le gouvernement.

« Au début de l'ère des ordinateurs, l'Europe disposait de matériels originaux. Après la vente de Bull qui, pendant quelques années, s'était trouvé en position de principal compétiteur d'IBM, ses atouts [européens] devenaient beaucoup plus limités; seules survivaient la Compagnie britannique ICL et quelques sociétés locales de moyennes dimensions plus ou moins indépendantes vis-à-vis des groupes d'outre-Atlantique.

« En 1965, les pays européens semblaient avoir renoncé à toute ambition majeure en matière d'ordinateurs et se trouvaient pour cette industrie en position de pays sous-développés fortement pénétrés par des filiales de sociétés extérieures30. »

Pour sa part, le rapport Nora-Minc pose le même diagnostic que Jean-Michel Treille :

« Au terme des années 1960, la domination des États-Unis est donc devenue totale dans le domaine des ordinateurs. Disposant simultanément de la puissante industrie dans le domaine de la grande informatique, mais aussi de la mini et de la péri-informatique, maîtrisant parfaitement les techniques des composants, des télécommunications, en particulier dans le secteur spatial, la position américaine ne paraît pas aujourd'hui pouvoirêtre remise en cause dans les domaines nouveaux de l'informatique31. »

Dans le domaine de la mini-informatique qui se développe grâce aux ordinateurs miniaturisés » ou aux micro-processeurs, André Danzin, directeur de l'Institut de recherche d'informatique et d'automatique, affirme que la dépendance de la France et de l'Europe à l'endroit de l'Amérique et du Japon est totale. Puis il ajoute :

« En composants électroniques à haut degré d'intégration et en micro-processeurs — dont tout le monde s'accorde à dire qu'ils seront les cellules nerveuses de la société de demain — il n'est pas certain qu'une société européenne figurera parmi les cinq à sept sociétés mondiales qui concentreront ces productions32. »




29 Simon NORA et Alain MINC, L'informatisation de la société, Annexes, t. II : Industrie et services informatiques, par Jean-Marie Fabre et Thierry Moulonguet, Paris, La Documentation française, janvier 1978, 206 p.p. 18. [retour au texte]

30 Jean-Michel TREILLE, L'économie mondiale de l'ordinateur, Paris, Éditions du Seuil, « Économie & Société », 1973, 206 p.p. 126. [retour au texte]

31 Simon NORA et Alain MINC, L'informatisation de la société. Annexes, t. II : Industrie et services informatiques, op, cit.p. 34. [retour au texte]

32 André DANZIN, Science et renaissance de l'Europe, Paris, Chotard & Associés, 1979, 212 p.p. 174. [retour au texte]




Selon Jacques Thibau, la France, malgré des efforts considérables et des succès indiscutables dans certains secteurs de l'informatique, a cessé de se battre.

« À deux reprises, en 1964 et en 1975, chaque fois après la poursuite pendant 10 ans d'un effort national important, la France a renoncé à conserver un instrument essentiel du progrès technologique. En 1975, elle a préféré une stratégie américaine à une stratégie européenne33. »

Satellites/téléinformatique

Le monde de l'avenir sera celui des communications et des télécommunications. Il sera celui de la téléinformatique dans les secteurs les plus vitaux pour les sociétés industrialisées du monde occidental.

Depuis le lancement des Spoutnik, l'Amérique a fait dans le domaine de l'espace des efforts de recherche et de développement qui dépassent tout ce que l'Europe réunie aurait pu envisager. Elle en recueille le bénéfice en contrôlant le monde de la communication spatiale.

« En 1964, a été signé à Washington l'accord international qui régit l'utilisation des satellites de communication du monde occidental au sein de l'institution Intelsat (Consortium international des télécommunications par satellite) sous la direction de fait des Américains. La société américaine Comsat (Communication Satellite Corporation) est le principal gestionnaire des satellites.

Trois systèmes de satellites sont actuellement en place aux États-Unis, l'un est la propriété de R.C.A., la grande firme de télévision, de disques et d'électronique, le second appartient à A.T.T., la grande firme de téléphones, le troisième est celui de Western electric qui, en août 1979 a ajouté un troisième satellite aux deux autres lancés en 1974. Ces engins sont utilisés pour les télécommunications intérieures des États-Unis.

[...]

« La conférence de Genève de 1977 a établi un immense cadastre hertzien et fixé les règles permettant aux émetteurs de ne pas interférer entre eux. Ces règles répartissent entre les nations la place sur orbite et la position géostationnaire de chaque satellite, les fréquences démissions et les zones géographiques de couverture.

[...]

« La France [encore une fois] n'est pas absente du secteur. Après les échecs des fusées Europa, elle a proposé le lanceur Ariane en août 1973. Il a été accepté par dix pays européens et est devenu une réalité. [Ariane fera] concurrence à la navette spatiale de la NASA et [pourra] assurer le lancement de satellites de télévision et de télécommunication. La S.N.I.A.S et Matra sont en mesure de fabriquer les plates-formes spatiales dans lesquelles sont logés les satellites.

[...]

« La France et l'Allemagne ont décidé, en octobre 1979, de construire ensemble un satellite de télévision pour chaque pays, à lancer en 1983, le système devant être opérationnel en 1985. Messers-chmitt-Bolkow-Blöhm (M.B.B.) sera le principal maître d'œuvre associé à une société française, sans doute Matra.

« Le premier satellite français de télécommunication, Télécom. 1, doit être lancé en 1982. Quant au satellite de télévision, il devrait se substituer au réseau hertzien actuel dans quatre ou cinq ans34. »




33 Jacques THIBAU, op. cit.p. 126. [retour au texte]

34 Jacques THIBAU, op. cit., pp. 137-139. [retour au texte]




Cependant, compte tenu de l'avance prise par les États-Unis, dans le domaine de l'informatique et celui des satellites déjà en opération, les possibilités d'une suprématie de ce pays dans la téléinformatique transcontinentale sont réelles. Les pays européens, en matière d'I.S.T., s'alimentent déjà aux sources américaines via les systèmes de télécommunication.

Les banques de données

Les ordinateurs et les satellites servent à bien d'autres fins qu'à diffuser de l'I.S.T, mais ici, c'est exclusivement sous cet aspect que nous les considérons. Les réseaux de diffusion d'I.S.T. informatisés et les systèmes de téléinformatique (continentaux et transcontinentaux) sont alimentés par les banques de données. C'est précisément à cause du rôle que ces banques de données jouent dans la diffusion et la promotion de l'I.S.T. en langue anglaise que plusieurs considèrent qu'elles constituent un facteur conjoncturel qui renforce la dynamique du phénomène de l'anglicisation de la science et de la technologie.

En effet, à l'heure actuelle, les banques de données utilisables dans le domaine scientifique et technique sont majoritairement constituées de documentation ou de références à de la documentation en langue anglaise.

Le rapport Nora-Minc, rédigé à la demande du Président de la République française en 1976, affirme :

« Aujourd'hui, la partie principale... doit prendre en compte le renouvellement du défi d'I.B.M. : hier fabricant de machines, demain gestionnaire de télécommunications, cette compagnie mène une stratégie qui la conduit à mettre en place un réseau de transmissions et à le contrôler. Elle empiétera alors sur une sphère traditionnelle du pouvoir de l'État : les communications. Faute d'une politique appropriée, se dessinera une double aliénation : à l'égard du gestionnaire du réseau; à l'égard des banques de données américaines, dont il facilitera l'accès35. »

Alors que le réseau d'ordinateurs EURONET devient opérationnel, une enquête réalisée par Aslib et EUSIDIC36, citée lors du dernier congrès sur les systèmes et les réseaux documentaires montre la répartition, par langue, des différents fichiers accessibles en Europe.

Sur 337 bases de données bibliographiques sur support informatique :

  • 10 % seulement utilisent l'allemand comme langue véhiculaire,

  • 10 % le français.

  • 4 % d'autres langues (russe, japonais, tchèque, suédois) ou sont multilingues,

  • 76 % l'anglais.




35 Simon NORA et Alam MINC, L'informatisation de la société. Rapport à M. le Président de la République, Paris, La Documentation française, janvier 1978, 163 p.p. 13. [retour au texte]

36 Gordon PRATT (ed.), Data Bases in Europe. A Directory to Machine-Readable Data Bases and Data Banks in Europe, London, Aslib and EUSIDIC, « European User Series », no 1, 1975, V-66 p. [retour au texte]




Sur 149 banques de données (...), plus de 66 % ont l'anglais comme langue véhiculaire37.

Ces chiffres suffisent à expliquer l'emprise anglophone sur le stockage et la diffusion de l'information, avec toutes les perspectives alarmantes que cela peut laisser entrevoir. Et ceci, d'autant plus que, selon Christian Baudon, « 72 % des mises à jour annuelles, donc de l'amélioration des systèmes, sont effectuées dans ces bases et banques anglophones38 ».

Selon Claude-Louis Gallien, membre du H.C.L.F., commentant la 12e mesure prise par le Président de la République française pour améliorer la place du français dans la science et la technologie, la situation est la suivante :

« En 1980, il existe 50 000 à 100 000 revues scientifiques dans le monde, qui publient environ 2 à 3 x 106 articles annuellement. En l'an 2000 on peut attendre la publication de 10 à 25 x 106 articles scientifiques... Il est clair que les supports traditionnels conserveront une certaine importance, mais que la documentation informatisée deviendra une nécessité. En 1975, il y avait dans le monde 51 banques de données factuelles : en 1979 il yen avait plus de 600. En 1980, 63 % des banques de données factuelles en mode dialogué sont gérées aux États-Unis, elles « vendent » entre 20 000 à 30 000 heures d'interrogation à la France39. »

Les considérations qui suivent indiquent quelques conséquences prévisibles de la dépendance européenne à l'endroit des banques de données américaines.

Pour Jacques Thibau, la situation présente des dangers réels à bien des égards :

« Le danger est d'autant plus sérieux que les satellites permettront très prochainement le raccordement de la plupart des réseaux de transmission de données au système américain. Le basculement de traitement d'un grand centre informatique à un autre est demeuré jusqu'ici peu fréquent. Les débits importants offerts par les satellites le rendront désormais possible à l'intérieur d'un même pays et surtout de continent à continent. Nombre de grands utilisateurs français se déclarent prêts à transférer une partie de leur traitement aux États-Unis. Ils y seront vraisemblablement incités par des avantages de prix. Les décalages horaires font que les « heures pleines » en Europe correspondent aux « heures creuses » aux États-Unis.

[...]

« Les satellites permettront une consultation aisée des banques de données scientifiques [...]. Forte d'une génération d'avance, d'un marché intérieur rentable et d'un coût marginal infinitésimal, les banques de données américaines peuvent consentir aux utilisateurs europeens des tarifs très faibles. La situation de l'utilisateur français risque d'être comparable à celle du responsable d'une chaîne française de télévision contraint d'acquérir une série américaine pour 20 000 francs au lieu de fabriquer une émission qui lui coûterait un million de francs. D'autant plus qu'une part importante de l'information qui intéresse les entreprises mondiales est américaine. Ce sont le plus souvent les banques des États-Unis qui sont les plus riches en données sur l'Europe.

[...]

Dans l'état actuel des implantations et des stratégies des sociétés informatiques, il est probable que les transferts vers les États-Unis resteront privilégiés, créant une véritable dépendance des utilisateurs européens à l'égard de leurs fournisseurs américains40. »




37 A. ILJON, « Bases de données scientifiques et techniques dans une société multilingue, dans : CEE, Troisième Congrès européen sur les systèmes et les réseaux documentaires, Franchir la barrière linguistique, Luxembourg, 3-6 mai 1977, vol. 1, München, Verlag Dokumentation, 1977, cité dans : Genette GABLOT, L'anglais, langue scientifique internationale, op. cit.p. 33. [retour au texte]

38 Christian BAUDON, « Les systèmes automatisés d'information », Accès, n° 1, janvier 1981, p. 4. [retour au texte]

39 Haut Comité de la langue française, « Quatorze Mesures pour Notre Langue », Médias et langage, n° 10-11, mai-juin&bnsp;1981, pp. 13-30. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

40 Jacques THIBAU, op. cit., pp. 140-141. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Sous-article 5.4.2.

Les systèmes informatisés de diffusion de l'I.S.T.

L'ampleur et l'efficacité des systèmes informatisés de diffusion de l'I.S.T. sont de nature à promouvoir, non seulement la recherche scientifique et technique, mais aussi la généralisation de l'emploi de la langue du pays dominant dans ce domaine.

En 1978, l'AUPELF a procédé à l'analyse des systèmes informatisés d'I.S.T. dans différents pays et les études effectuées ont été publiées en juin de la même année. Par ailleurs; en octobre 1977, La Documentation française a également consacré un numéro à l'importante question de l'explosion documentaire. Les notes qui suivent ont été tirées, en partie, de l'une ou l'autre de ces études.

Systèmes informatisés d'I.S.T. : États-Unis

« Les réseaux TYMNET et TELENET louent à A.T.T. (American Telephone and Telegraph) des lignes et offrent les services d'un grand réseau de télécommunication pour d'importants services conversationnels bien connus des chercheurs : S.D.C. de la Lockheed Aircraft Corporation (Dialog System) ou le B.R.S. Inc. (Stairs System).

« Les utilisateurs des réseaux TYMNET et TELENET peuvent avoir accès à plus de cent bases de données principales à travers tout le pays. Au cours de 1977, ils ont effectué plus de 2 millions de recherches dont 800 000 sur le seul système MEDLINE (National Library of Medecine).

« Dans le domaine scientifique et technique, les bases de données américaines les plus largement utilisées sont :

BIOSIS PREVIEW (Biosciences Information Services)
CA Condensates (Chemical Abstracts Service)
GEOREF (American Geological Institute)
Psychological Abstracts (American Psychological Society)
Scisearch and Social Scisearch (ISI)
Sociological Abstracts

« Dans d'autres domaines importants, les chercheurs peuvent encore consulter :

COMPENDEX (Engineering Index)
AGRICOLA (National Agricultural Library)
APILIT (American Petroleum Institute)
CHEMICAL INDUSTRY NEWS (Chemical Abstracts Service)
ENERGYLINE (Environmental Information Center)
ENVIROBIB (Environmental Information Institute)
ENVIROLINE (Environmental Studies Center)
ERIC (National Institute of Education)
GEOREF (American Geological Institute)
METADEX (American Society of Metals)
METEOROLOGICAL AND GEOASTROPHYSICAL ABSTRACTS (American Meteorological Society)
NASA/RECON (National Aeronautics and Space Administration)
U.S. GOVERNMENT RESEARCH (National Technical Information Service)
OCEAN ABSTRACTS (Data Courier Inc.)
POLLUTION ABSTRACTS (Data Courier Inc.)
RESEARCH IN PROGRESS (Smithsonian Science Information Exchange)

« Les bases de données de médecine, de toxicologie et de paramédecine sont accessibles en conversationnel à partir de la National Library of Medicine, sur son système ELHILL : MEDLINE, CANCERLINE, TOXLINE, CHEMLINE, RTECS, CATLINE, SERLINE41. »

« À la fin de 1976, on comptait 200 000 ordinateurs en service aux États-Unis. Le rythme de l'information semble devoir s'accélérer grâce à la production de masse de mini-ordinateurs : de 150 000 en service en 1977, on estime qu'ils passeront à 750 000 en 1980.

« On peut se faire une idée de l'ampleur des systèmes d'I.S.T. américains quand on sait que dans le double domaine de la signalisation des contrats publics de recherches et de la publication des résultats de recherches sous contrats, deux organismes, à l'échelon fédéral : le SMITHSONIAN SCIENCE EXCHANGE et le NATIONAL TECHNICAL INFORMATION SERVICE, peuvent, soit faire connaître les sujets de recherches en cours et commanditées par près de 1 300 organismes ou services publics, soit diffuser les résultats de recherches, les rapports de recherches, sous formes commerciales, à un rythme de 20 000 documents scientifiques par jour. Et cela depuis 20 ans.

« Ces systèmes, qui assurent une extraordinaire rapidité dans la diffusion et la circulation des résultats scientifiques et techniques, contribuent bien sûr à la fécondité de la science et de la technologie américaine... mais du même coup ils contribuent à assurer une suprématie considérable des États-Unis sur l'ensemble de l'I.S.T., tant du point de vue scientifique et technique que du point de vue linguistique42. »

Les autres pays industrialisés du bloc occidental se sont dotés bien sûr de systèmes informatisés et de systèmes de télécommunications en I.S.T., mais l'intégration éventuelle des réseaux aux réseaux américains va permettre le développement scientifique et technique de ces pays et va contribuer à amplifier l'influence scientifique et technique des États-Unis et à « fragiliser » encore davantage l'équilibre linguistique dans la science et la technologie.

« Aucun pays n'a été plus loin que les États-Unis à la fois dans les applications des technologies nouvelles, dans la réflexion sur ces applications et dans la prise en compte politique des nouveaux instruments et moyens d'information, notamment en matière politique et technique. Ce n'est pas assez de dire que les mémoires américaines sont les plus puissantes du monde, qu'elles exercent déjà et pourraient exercer plus encore dans les années à venir une attraction et une influence croissantes sur les informateurs. les chercheurs et les décideurs du monde entier. Il importe de souligner en outre que leur développement prolongé par des réseaux de communication puissants est aussi le reflet d'une volonté politique. L'information scientifique et technique fait partie depuis vingt ans déjà de la stratégie de grande puissance des États-Unis43. »




41 Melvin S. DAY, « Les activités d'IST aux États-Unis », La Revue de l'AUPELF, vol. XVI, no 1, juin&bnsp;1978, pp. 89-99. [retour au texte]

42 Jean-Louis CRÉMIEUX-BRILHAC, « Introduction », Problèmes politiques et sociaux, n° 321, 14 octobre 1977, pp. 4-6. [retour au texte]

43 Jacques MICHEL et Jean-Louis CRÉMIEUX-BRILHAC, La révolution documentaire aux États-Unis. Introduction » Problèmes politiques et sociaux, no 321, 14 octobre 1977, p. 3. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Systèmes informatisés d'I.S.T. : France/Europe44

La France est dans la course dans le domaine de l'I.S.T. où la « concurrence » commerciale se mêle aux intérêts politiques et aux calculs industriels et sur l'issue de laquelle les attitudes des membres de la communauté scientifique et technique française auront, en définitive, une influence certaine45.

Dès 1959, le problème de I'I.S T. a été soumis à un comité d'étude et un rapport publié en 1963 recommandait une action concertée en matière d'I.S.T. selon « une politique bien définie et unique ». Mais c'est seulement en 1968 que fut créé par décret le C.N.D.S T. (Comité national de documentation scientifique et technique).

Placé auprès de la D.G.R.S.T., le C.N.D.S.T. ne disposait pas des moyens nécessaires pour mener sa tâche à bien. Pour remédier à la situation, on créa, en février 1973, le B.N.I.S.T. (Bureau national de l'information scientifique et technique) sous la tutelle du ministère de l'Industrie, du Commerce et de l'Artisanat, avec une mission de coordination et d'incitation. En créant le B.N.I.S.T.46, les pouvoirs publics ont concentré sur un seul organisme la responsabilité de la politique d'I.S.T., ce qui signifie que celui-ci est habilité à intervenir dans tous les secteurs et interministériellement.

Dès sa création, le B.N.I.S.T. a identifié les composantes de l'infrastructure documentaire en France soit l'édition des ouvrages et des périodiques scientifiques et techniques (pour laquelle son action a été mitigée) et les centres de documentation :

  • organismes de recherche scientifique : C.N.R.S. (Centre national de la recherche scientifique), C.E.A. (Commissariat à l'énergie atomique), INRA (Institut national de la recherche agronomique), etc.

  • organismes de recherche technique : I.F.P. (Institut français du pétrole), I.T.F (Institut textile de France), etc.

  • secteur privé, notamment le secteur industriel.

Dans cette perspective, le B.N.I.S.T a eu une approche sectorielle :

  • dans le secteur nucléaire, il a aidé le C.E.A. à assurer les entrées de la littérature scientifique française dans le système INIS et a exploiter ensuite les bandes produites par ce système international pour divers organismes intéressés;

  • dans le domaine agricole, les actions ont été multiples : augmentation par l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) de son potentiel documentaire (zoologie, phytopharmacie, bioclimatologie, physiologie de la digestion), tropicale (GERDAT) pour rendre trois de ses bases de données multilingues : participation de la France au système documentaire international AGRIS 1 mis en place par la FAO — dans le domaine des industries agro-alimentaires; aide au C.D.I.U.P.A. (Centre de documentation des industries utilisatrices de produits agricoles) pour rendre sa base de données multilingue et pour produire des synthèses;

  • dans le textile où un réseau existait, déjà mis en place par l'Institut textile de France, il a aidé cet institut à développer le système Titus de traduction automatique des résumés (français, anglais, allemand, espagnol et prochainement portugais et arabe)

  • en chimie, il a favorisé la création du Centre national d'information chimique (C.N.I.C.) sous l'égide duquel se font l'exploitation des bandes du Chemical Abstract Service et le développement du français DARC pour le traitement des structures chimiques;

  • dans le domaine de l'énergie, il a apporté son concours au Centre national de la recherche scientifique (C.N.R.S.) pour rendre multilingues les deux bases de données développées par le Centre de documentation des sciences exactes (utilisation de l'énergie) et celui des sciences humaines (économie de l'énergie);

  • en électricité, le réseau ELDOC, après une expérience pilote concluante, a démarré avec la participation du Centre national d'études des télécommunications (C.N.E.T.), du Centre national de la recherche scientifique (C.N.R.S.) auquel est confiée l'exploitation informatique, l'Électricité de France (E.D.F.) et des entreprises de la Fédération des industries électriques et électroniques;

  • en informatique, l'Institut de recherche en informatique et automatique (IRIA) a mis en place un service d'orientation, un centre de traitement de la littérature non conventionnelle et un fichier des manifestations scientifiques. Des opérations plus spécifiques ont eu lieu dans les secteurs biomédical, de l'environnement, du papier, etc.




44 Jacques MICHEL et Mana-France MORIN, L'information scientifique et technique en France. Action du Bureau national de l'information scientifique et technique (BNIST) », La Revue de l'AUPELF, vol XVI, n° 1, juin 1978, pp. 19-39. [retour au texte]

45 Édouard LABIN, Les banques de données dans le domaine scientifique et technique, Paris, La Documentation française, 1977, 331 p. [retour au texte]

46 Remplacé, en septembre 1979, par la MIDIST (Mission interministérielle de développement de l'information scientifique et technique), rattachée au Secrétariat d'État auprès du Premier ministre. [retour au texte]




Le B.N.I.S.T. a également financé la mise en place d'un réseau informatique pour les bibliothèques (RIB) qui permet à celles-ci de constituer le catalogue partagé des livres (système CAPAR) et des publications en série (système AGAP). Le B.N.I.S.T s'est intéressé :

  • au développement des logiciels documentaires (TITUS, MISTRAL 3, MILORD, MILODIS, SAIDOC);

  • à l'expérience du rattachement des fichiers de l'agence spatiale européenne (Frascati, Italie) au réseau Cyclades mis en place par l'IRIA (Institut de recherche en information et automatique);

  • au rattachement à ce réseau en 1976, des banques de données thermo-dynamiques Thermodata; en 1977, des banques de données françaises sur le cancer, les textiles, les médicaments, etc. En 1978, ces banques devenaient utilisables par TRANSPAC, le réseau public de transmission de données mis en place par les P.T.T. et relié à EURONET.

La France, par le B.N.I.S.T., collabore étroitement avec les principales organisations internationales intéressées aux systèmes internationaux d'information scientifique et technique, notamment avec la C.E.E. (C I.D.S.T.) pour la mise en place d'EURONET, avec l'UNESCO, la FAO, l'ICSUAB de l'O.C.D.E.

L'I.S.T. est au service de la recherche scientifique et technique. L'objectif prioritaire des systèmes documentaires français est la plus large diffusion possible — à tous les utilisateurs potentiels — des résultats des travaux effectués par les chercheurs.

S'impose donc au premier chef, la couverture de la littérature nationale et de la littérature étrangère. Faute de quoi l'I.S.T. française se priverait de ressources extraordinaires et se nationaliserait dans le plus mauvais sens du terme.

L'ouverture sur l'I.S.T. « informatisée » mondiale et anglo-américaine pose de toute évidence le problème de la suprématie de la langue anglaise dans la science et la technologie.

Systèmes informatisés d'I.S.T. : Canada/Québec47

CANADA

C'est en janvier 1970 que le gouvernement fédéral, conformément aux recommandations du rapport du Conseil des sciences, chargeait le C.N.R.C. d'élaborer un service national d'information scientifique et technique qui tiendrait compte de toutes les possibilités techniques de l'informatique, de la téléinformatique et des télécommunications.

Le Conseil des sciences recommandait, dans un rapport48 publié en 1969, la création d'un réseau de documentation scientifique et technique qu'on pourrait interroger aussi bien en français qu'en anglais. Le rapport précisait cependant « Puisqu'un réseau canadien d'information serait chargé de mettre l'utilisateur en rapport avec de la documentation créée dans de nombreuses langues, dans diverses parties du monde, il devrait offrir l'information dans la langue originelle, laissant à l'utilisateur le soin d'obtenir les traductions que ce dernier estimerait nécessaires. »

Le noyau central du réseau national canadien est une division du C.N.R.C., l'ICIST (Institut canadien de l'information scientifique et technique) établi en 1974, qui fusionnait deux centres d'information existants, la Bibliothèque scientifique nationale (créée en 1924) et le Service d'information technique (créé en 1945).

L'objectif de l'ICIST est de mettre sur pied un réseau décentralisé (en raison de l'immensité du pays) qui exploitera tous les services d'I.S.T. existants. Un objectif national de cette envergure doit se fonder sur les ressources et les services des fournisseurs d'I.S.T. des secteurs gouvernementaux (publics), universitaires (parapublics) et industriels (privés), et sur toutes les ressources des services de compétence spécialisée, notamment dans les domaines de l'informatique et des télécommunications.

L'ICIST possède des ressources bibliographiques et documentaires bien qu'il soit d'abord et avant tout un organisme de transfert de l'I.S.T. Il possède 4 000 ouvrages de référence, 22 000 revues scientifiques, techniques et médicales, un million de titres de microfiches qui représentent une vaste documentation de rapports techniques préparés au Canada, aux États-Unis et ailleurs dans le monde.




47 Jack E. BROWN et George EMBER, « L'IST au Canada », La Revue de l'AUPELF, vol. XVI, n° 1, juin&bnsp;1978, pp. 81-88. [retour au texte]

48 Conseil des sciences du Canada, Une politique pour la diffusion de l'information scientifique et technique, Rapport no 6 Ottawa, Imprimeur de la Reine, septembre 1979, 41 p. [retour au texte]




L'ICIST tient à jour un Catalogue collectif des publications scientifiques dans les bibliothèques canadiennes. Il s'agit d'une banque de données accessible en direct pour fin de repérage et d'une publication biennale. Ce catalogue contient les titres et identifie le contenu de quelque 48 000 revues scientifiques et techniques conservées dans 249 bibliothèques canadiennes.

Parce que près de 90 % de la littérature scientifique et technique du monde entier est répertorié par les États-Unis, les chercheurs canadiens ont accès par l'entremise de l'ICIST, à la grande majorité des publications mondiales.

Par ailleurs, la collection de l'ICIST, tout en servant de complément aux ressources documentaires pour l'ensemble du Canada, sert de base documentaire pour les deux principaux services nationaux, CAN/OLE et CAN/SDI.

CAN/OLE (Canadian On-Line Enquiry ou interrogation en direct), créé en mars 1974, permet les recherches dans de grands fichiers bibliographiques, à l'échelle du pays, pour tous les domaines des sciences et technologies. À l'heure présente, 90 centres et 280 terminaux sont reliés à l'ordinateur du C.N.R.C. et les recherches peuvent porter sur 4,5 millions de références bibliographiques.

CAN/OLE contient huit bases (banques) de données. Trois sont produites par l'ICIST, cinq sont des fichiers internationaux : Chemical Abstracts, Engineering Index, NTIS, Biological Abstracts et INSPEC du Royaume-Uni

Les trois banques de données produites par l'ICIST sont constituées : du catalogue collectif des publications scientifiques et techniques; d'un répertoire bibliographique des comptes rendus de conférences relatifs aux sciences, aux techniques et à la médecine : d'un fichier signalant tous les programmes de recherche subventionnés par 38 organismes fédéraux (10 000 par année environ).

Le deuxième service de l'ICIST est le CAN /SDI (Canadian Sélective Dissemination of Information). Ce service offre des « lots » de documentation scientifique et technique individualisés à ses 2 300 abonnés en exploitant 17 banques de données (CAN/SDI est considéré comme un modèle dans le cadre du programme UNISIST de l'UNESCO).

C'est par le SIT (Service d'information technique) que l'ICIST assiste les petites et moyennes entreprises. Il comprend le Service de consultation technique qui s'occupe des problèmes soulevés par les entreprises manufacturières, le Service des sciences et technologies manufacturières qui s'occupe de la conception, de l'implantation et de l'amélioration des procédés manufacturiers, et le Service des innovations techniques qui signale aux clients de l'industrie les nouveautés technologiques intéressant leurs domaines particuliers.

L'ICIST collabore avec beaucoup de centres dispersés à travers tout le pays. Il collabore avec certains réseaux régionaux ou sectoriels, notamment le programme de catalogue conjoint des universitaires canadiens dans le cadre d'UNICAT/TELECAT.

À ces deux grands services, s'ajoute un accord bilatéral entre la National Library of Medicine des États-Unis et l'ICIST qui permet aux chercheurs canadiens d'avoir accès aux banques de données MEDLARS pour la médecine, la toxicologie et d'autres domaines connexes.

Par cet accord, le Canada a été autorisé à relier 48 centres MEDLINE avec l'ordinateur de la N.L.M. (National Library of Medicine) par l'entremise des roseaux TYMNET et TELENET.

Le Service de recherche bibliographique de l'ICIST est le point de convergence d'un choix de services offerts au client particulier. Les membres du personnel sont des bibliothécaires, spécialistes chacun d'un domaine, qui connaissent les publications scientifiques et techniques mondiales et savent exploiter ces ressources par des recherches tant manuelles qu'automatisées.

* * *

Inutile de dire que les chercheurs canadiens (québécois ou non québécois, francophones ou non francophones), qui utilisent le réseau canadien d'I.S.T., retrouvent une documentation scientifique et technique massivement de langue anglaise, constituée non seulement de la documentation produite par les chercheurs de langue anglaise, mais par tous les chercheurs du monde qui publient en langue anglaise, ou qui sont traduits en anglais par certains services américains d'I.S.T., y compris un certain nombre de travaux de chercheurs européens... francophones.

QUÉBEC49

Ce que l'on peut appeler le système québécois « informatisé » d'I.S.T. est constitué des éléments suivants :

Le répertoire informatisé RADAR

Le répertoire analytique d'articles de revues du Québec RADAR, publié par le ministère des Affaires culturelles, est mis en réseau par les services d'Informatech-Québec qui rend ainsi accessible aux chercheurs l'ensemble des 5 000 données sur terminal. Actuellement, cette banque constitue une source d'I.S.T. informatisée pour les chercheurs qui requièrent une information strictement québécoise.

Le répertoire informatisé PÉRIODEX

Le répertoire PÉRIODEX, complétant RADAR, comporte un index analytique de périodiques de langue française : il est publié par la Centrale des bibliothèques du ministère de l'Éducation. L'exploitation de la banque PÉRIODEX est assurée par le réseau informatise interbibliothèques (universitaires et gouvernementales) qui comprend entre autres le sous-réseau BADADUQ des constituantes de l'Université du Québec. Le réseau interbibliothèques peut être à son tour relié à Informatech qui assure, entre autres, une liaison France-Québec.

Les répertoires bibliographiques québécois et les réseaux canadiens

Informatech-Québec constitue dans certains cas un des relais entre l'ICIST et les institutions de recherche du Québec. Dans d'autres cas, les institutions québécoises sont directement en relation avec le système canadien, lui-même relié avec les plus importants réseaux américains qui peuvent intéresser les chercheurs québécois.




49 Colloque franco-québécois sur l'information scientifique et technique de langue française, Montréal, Informatech France-Québec, 1978, XXVI-237-LXXVI p.
Marcel RISI, Le CRIQ et la documentation en langue française, mémoire dactylographié, s.l., Centre de recherche industrielle du Québec, 14 octobre 1977, II-23 p.
Le Ministre d'État au Développement culturel, Pour une politique québécoise de la recherche scientifique, op. cit. [retour au texte]




Le réseau du CRIQ

La recherche dans le secteur industriel, pour les P.M.E., est assurée par le CRIA (Centre de recherche industrielle du Québec) qui, directement (par son propre système) ou indirectement (via Informatech, l'ICIST ou les sous-réseaux universitaires), fournit aux entreprises le support dont elles ont besoin pour progresser.

Les réseaux industriels privés

En plus de ce que l'on peut correctement appeler les réseaux publics et parapublics de l'I.S.T. au Québec, il existe, surtout dans les entreprises nationales importantes et les entreprises multinationales, des « réseaux privés », d'I.S.T. utilisant des banques super spécialisées accessibles seulement aux chercheurs des centres de recherche de ces entreprises.

* * *

En terminant ce sous-article, on peut faire les observations suivantes :

  • les progrès réalisés dans l'informatisation de l'I.S.T ont facilité le stockage, le repérage et la diffusion de l'I.S T. aux niveaux national et international;

  • les banques américaines constituent les centres documentaires informatisés les plus importants et, à ce titre, elles attirent les chercheurs francophones qui désirent y voir leurs articles stockés;

  • par le truchement des réseaux informatisés d'I.S T., les chercheurs de tous les pays francophones ont accès, avec plus de facilité que jamais, à des stocks documentaires massivement de langue anglaise;

  • l'intégration progressive — continentale et transcontinentale — des réseaux informatisés d'I.S.T., qui est en voie de réalisation, assure et assurera à ceux dont les articles sont stockés dans les banques américaines une audience potentielle à l'échelle de l'Occident.

Plusieurs pensent que l'informatisation de l'I.S.T. et la mise en place de réseaux nationaux et internationaux de diffusion ont compromis l'avenir du français dans la science et la technologie en favorisant l'emploi de l'anglais par les chercheurs francophones et en diffusant intensivement la production de l'I.S.T en langue anglaise.

S'agit-il vraiment d'un facteur conjoncturel si important? Il convient peut-être d'en débattre.

Sous-article 5.4.3.

L'industrie ou le commerce de l'I.S.T.

L'informatisation de l'I.S.T. a permis la naissance de véritables entreprises (industrielles et commerciales) qui vendent de l'I.S.T. et qui, comme toute entreprise, font de la publicité pour leur produit.

Le développement gigantesque des stocks documentaires primaires et secondaires aux États-Unis s'est accompagné de la mise en place d'un véritable système de diffusion industrielle et commerciale de l'I.S.T. Le plus bel exemple en est certes l'Institute for Scientific Information du Pensylvania State Library dont il faut bien, en même temps, reconnaître le rôle immense dans le développement de la science et de la technologie.

Le dépouillement hebdomadaire, par cet institut, de près de 90 % de la littérature scientifique et technique produite dans le monde permet de produire les Current Contents dans les domaines suivants :

  • physical, chemical and earth sciences;

  • life sciences;

  • social and behavioral sciences;

  • agriculture, biology and environmental sciences;

  • engineering, technology and applied sciences;

  • clinical practice.

L'analyse des périodiques permet également de produire les S.C.I. (Science Citation Index) et les S.S.C.I. (Social Science Citation Index) qui classent les articles et les auteurs selon le nombre de citations dont ils ont été l'objet dans les revues scientifiques et techniques les plus importantes du monde entier.

Les indices de citations des auteurs et des articles publiés dans les S.C.I. et les S.S.C.I. constituent en quelque sorte, aux yeux d'un grand nombre de chercheurs, la reconnaissance de l'excellence de leurs travaux. Il s'ensuit que la publicité ainsi obtenue (et sans doute méritée, dans la plupart des cas) renforce l'influence des chercheurs cités et incite les autres chercheurs à les citer à leur tour.

Il en découle une forme de croissance exponentielle de la littérature scientifique citée, si on prend pour acquis que les Science Citation Index et les Social Science Citation Index atteignent une clientèle disséminée dans le monde entier.

Quand on sait la place importante qu'occupe la langue anglaise dans l'I.S.T., on comprend que les citations d'auteurs qui écrivent en anglais gagnent constamment du terrain et entament la « place relative du français » dans la littérature de référence.

La méthode de l'I.S.I. n'a probablement rien de répréhensible en soi bien qu'elle tende implicitement, selon certains, à maintenir plus ou moins artificiellement des têtes d'affiche » dans l'I.S.T.

Ce qu'il importe de noter ici, c'est que ce « marketing » de l'I.S.T. dans la conjoncture actuelle favorise indubitablement la littérature scientifique et technique de langue anglaise.

Cet article 5.4 peut fournir un cadre à une discussion sur les problèmes engendrés par le développement et l'intégration des systèmes informatisés d'I.S.T. Tous ne trouveront pas là matière à de grandes interrogations ou à de vives inquiétudes. Cependant, Jean-Louis Boursin écrit, avec raison, selon nous :

« Le climat de compétition internationale allié au développement de la télématique, qui efface les frontières en permettant à quiconque d'accéder à n'importe quelle information où qu'elle soit, tend, si on n'y prend garde, au développement de situation de dépendance à l'égard de pays qui auraient décidé de prendre une place prépondérante au plan mondial dans certains secteurs d'information, dépendance non seulement économique, mais aussi culturelle et linguistique.

« Aussi la valorisation de nos gisements d'information revêt aujourd'hui une importance stratégique qu'il convient de bien mesurer afin de sauvegarder l'indépendance et la souveraineté de notre pays et lui assurer, au plan international, une place digne de ses ambitions50. »

Georges Henein considère, lui aussi, que nous sommes en face d'un fait nouveau d'une grande importance cosmique :

[...] l'impérialisme s'est donné, lui aussi, un espace de remplacement. Il a crevé le plafond des agitations terrestres et débouché sur le cosmos. C'est l'ouverture par le haut, la surdimension nouvelle ou s'engouffre sa vitalité, c'est la passion qui tend toute son entreprise comme l'arc de l'éternel conquérant51. »

Article 5.5.

FACTEURS CONJONCTURELS D'ORDRE LINGUISTIQUE, SOCIOLINGUISTIQUE, POLITICO-LINGUISTIQUE

La progression de l'anglais et la régression relative du français dans l'I.S.T. ainsi que le comportement linguistique des chercheurs francophones tiendraient, selon diverses opinions recueillies lors de la préparation de ce document, à un certain nombre de facteurs conjoncturels que l'on peut, plus ou moins rigoureusement, regrouper pour, les fins de la discussion, sous le titre « facteurs linguistiques ou sociolinguistiques ou politico-linguistiques ». Les qualificatifs sont ici moins importants que les faits signalés. Sans doute faut-il répéter encore une fois que nous nous contentons, ici comme ailleurs dans le document, de formuler des hypothèses à partir d'opinions dont la signification et la portée méritent une analyse critique.

Sous-article 5.5.1.

La « débâcle du français dans le monde »

La progression de l'anglais, accompagnée d'une régression relative du français, est un phénomène universel. On ne peut raisonnablement penser que la situation de la langue française dans la science et la technologie va s'améliorer ou demeurer stable si la situation du français en général, se détériore dans le monde. Tel est l'avis de plusieurs critiques.

Mais quelle est, au juste, cette situation? Le 15 janvier 1981, le Président de la République française en présentant les quatorze mesures adoptées sur recommandation du H.C.L.F. affirme :

« La langue française en péril

« Il faut regarder les choses en face, ce qui est toujours très difficile dans notre pays. Et il ne faut pas croire que la volonté puisse suffire si elle ne va pas de pair avec la lucidité. Les faits sont obstinés : ils ne se laissent pas fléchir par quelques exhortations, si éloquentes soient-elles.

[...]

« Le progrès de l'anglais, au cours de la période récente, compromet la position des autres grandes langues internationales, et donc la situation de la langue française.

« Dès le XIXe siècle, la suprématie maritime et commerciale de la Grande-Bretagne et l'étendue de son empire avaient déjà fait de l'anglais la langue du commerce et de la navigation, caractéristique qu'elle a conservée de nos jours. Depuis 1945, la montée des États-Unis, dans l'influence internationale, a favorisé la diffusion de l'anglais dans le domaine des relations internationales, dans celui de la technologie de pointe et dans celui de la culture de masse diffusée par l'audiovisuel.

« Cette expansion ne pouvait pas ne pas avoir une incidence sur le français, incidence qui a été amplifiée par la croissance simultanée des moyens de communication audiovisuels.

[...]

« Le français était, il y a encore un siècle, la langue de l'Europe, cultivée et politique, il ne l'est plus. Le français est encore la langue d'une partie du monde, mais ses frontières reculent. Le français est menacé52. »




50 Jean-Louis BOURSIN, Le français, langue scientifique », dans : Pascal Clément, op, cit.p. 278. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

51 Jean BOISSONNOT et al., Petite encyclopédie politique, Paris, Éditions du Seuil, 1969, 301 p.p. 133. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

52 Valéry GISCARD d'ESTAING, « Un lien essentiel attache notre langue au destin de la nation... ». Médias et langage, n° 10-11, mai-juin&bnsp;1981, pp. 14-16. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Dans Le Figaro-Magazine du 23 février 1980, Jean-Louis Cartry signe un article intitulé « Débâcle du français dans le monde. French culture, kaputt? » :

« Et tout d'abord, les chiffres. Au classement des langues parlées dans le monde, le français n'occupe plus aujourd'hui que la onzième place : à égalité avec le malais. Quant au nombre exact des francophones « maternels », les estimations varient : deux cents millions selon les optimistes, quatre-vingt-dix millions (dont soixante-quatre millions en Europe, la France comprise) selon les raisonnables. Auxquels s'ajoutent environ vingt-cinq millions de francophones « occasionnels, scolaires et universitaires. »

Et pourtant, les efforts de la France pour promouvoir le français ont été et sont encore importants :

« L'Alliance française, créée en 1883, a accueilli au cours des trente dernières années plus de 80 000 élèves dans son célèbre établissement du boulevard Raspail, à Paris. Dans la banlieue parisienne, à Sèvres, le Centre international d'études pédagogiques (C.I.E.A.) reçoit des professeurs de français de diverses nationalités et leur assure des stages de recyclage et d'information. Un peu plus loin, à Saint-Cloud, le Centre de recherche et d'études pour la diffusion du français (C.R.E.D.I.F.) forme des spécialistes et multiplie les enquêtes sur la pédagogie et l'audiovisuel. Il y a aussi le Bureau pour l'enseignement de la langue et de la civilisation françaises à l'étranger (B.E.L.C.), qui travaille, près du Panthéon, au perfectionnement des méthodes d'enseignement. La province est associée à cet effort avec des centres spécialisés (Besançon, Vichy, Royan) et des sections d'universités. Enfin, l'État accorde des bourses d'études et des bourses de stages à des étudiants étrangers, dont certains sont ou deviennent des spécialistes du français.

« À l'étranger, l'enseignement du français est dispensé par environ trois mille enseignants mis à la disposition du ministère de la Coopération ou de celui des Affaires étrangères. 80 % de ces professeurs enseignent en Afrique. Le Quai d'Orsay dispose aussi de 128 établissements scolaires dispersés dans le monde; l'Alliance française, de 1 300 sections à l'étranger. La promotion de la culture française est assurée, elle, par les moyens audiovisuels, les manifestations artistiques et la diffusion de livres53. »

Malgré ce déploiement de la coopération française, les résultats sont inquiétants : « Partout dans le monde et dans tous les domaines, conclut l'auteur, la francophonie décroche face à l'anglophonie. »




53 Jean-Louis CARTRY, « Débâcle du français dans le monde. French culture, kaputt? », Le Figaro-Magazine, 23 février 1980, pp. 81-85. [retour au texte]




Dans le numéro du 7 juillet 1980 de la revue Le Point, une équipe de collaborateurs décrit la « bataille du français dans le monde », particulièrement en France, en Wallonie, en Suisse et au Canada.

Georges Suffert, pour sa part, parle de la situation du français en France :

« Pour la France, l'affaire n'est pas dans le sac. Nous reculons partout. Le moyen de faire autrement alors que le rapport des forces est en gros le suivant : 90 millions de francophones, contre 202 millions d'hispanophones et 345 millions d'anglophones (sans tenir compte du chinois, du russe, de l'arabe, etc.). Les deux langues clefs, en somme, avec lesquelles nous sommes réellement en compétition.

« Il existe une nostalgie de ce que fut le français, il est vain de se le dissimuler. Il y eut une époque où il était de bon ton dans les capitales, les chancelleries et les salons de s'exprimer dans notre langue... La France était le pays le plus peuplé d'Europe. Terminé. Révolu aussi le temps de l'Empire français et de la tache rose sur les atlas. Elle correspond pourtant à la carte approximative de cette fameuse francophonie... Car, partout ailleurs, le français recule. Aussi bien en Belgique qu'en Suisse et au Canada.

[...]

« Les pourfendeurs de l'anglais font remarquer que le volapük à consonance anglo-saxonne que l'on utilise pour se faire comprendre aussi bien à Tokyo qu'à Pékin, à Tel-Aviv ou au Caire n'a pas grand-chose de commun avec la langue de Shakespeare. De cinq cents à mille mots ficelés n'importe comment et qui servent aux discussions politiques, aux approches marchandes. bref, à la vie courante. Vrai. Mais personne n'y peut rien. Il a toujours existé des langages pour les transactions courantes et les échanges entre les hommes qui veulent se comprendre malgré leur langue d'origine. Ce fut, il y a très longtemps, le grec; puis le latin; puis le français. À l'époque de la planétarisation, c'est l'anglais. Parce que l'Empire britannique fut immense et mondial; parce que l'unité linguistique entre les États-Unis et la Grande-Bretagne a fourni une puissance formidable au parler des îles Britanniques et du continent nord-américain parce que les États-Unis, enfin, sont le pays de référence pour des centaines de millions d'hommes. Il est vrai que le développement d'une langue est lié à l'imaginaire qu'elle porte en elle. Et on peut regretter que l'imaginaire se soit fixé pour un moment entre Manhattan et San Francisco. Mais c'est ainsi. Les enfants regardent des films américains et des téléfilms fabriqués de l'autre côté de l'Atlantique; ils chantent en anglais, même s'ils ignorent cette langue; les chercheurs scientifiques, lorsqu'ils se rencontrent, échangent leurs informations dans la même langue; les industriels, lorsqu'ils se réunissent pour l'un des multiples séminaires qui constituent l'industrie des congrès, s'expriment neuf fois sur dix en anglais. Celui qui ignore cette langue est out. Ça se dit en anglais54. »

Quant à la situation du français au Canada, elle est analysée par Jean Lesieur :

« Voici l'Histoire d'une lutte qui n'en finit pas de finir. Deux siècles que cela dure! Deux siècles de conflits, d'une résistance souvent craintive, parfois conquérante, toujours difficile. »




54 Georges SUFFERT, « La bataille pour la langue française », Le Point, no 407, 7 juillet 1980, pp. 46-47. [retour au texte]




Comment cette lutte a-t-elle pu se prolonger aussi longtemps, se demande le journaliste :

« La réponse tient en un slogan, inventé par l'Église catholique vers la fin du XIXe siècle : « La langue, gardienne de la foi! » Or, jusque vers les années soixante et la « Révolution tranquille », l'Église tenait tout au Canada français.

[...]

« Que reste-t-il de tout cela aujourd'hui? Rien. L'Église a été balayée dans le grand tourbillon des années soixante et les Canadiens français (qui font beaucoup moins d'enfants) se sont trouvés brutalement entraînés d'une société théocratique et rurale à une société laïque et industrielle. « On nous a soudain offert un monde doré, plus riche, le monde de la classe moyenne, à nous qui n'étions que de petits paysans », explique Roger Auger, un auteur dramatique francophone du Manitoba, aujourd'hui installé au Québec. « Ce qui importe maintenant aux Canadiens français, c'est de s'inscrire dans le bien-vivre de la société canadienne bien plus que de s'attacher à des causes linguistiques ou culturelles. » Et pour bien vivre dans la société canadienne d'aujourd'hui, il faut parler anglais.

« Résultat : partout au Canada, le français recule. Selon le dernier recensement (en 1971), il y avait un million et demi de Canadiens d'origine française en dehors du Québec. Neuf cent vingt mille déclaraient avoir le français pour langue maternelle. Moins de sept cent mille l'utilisaient encore à la maison. Et le taux de l'assimilation ne fait que s'accélérer : selon un démographe du nom de Robert Maheu, 73 % des francophones non québécois ne parleront qu'anglais d'ici à dix ans.

[...]

« Reste le Québec, sûr de lui et de sa francophonie. Erreur! Car, là encore, les études des spécialistes ne sont guère encourageantes. Charles Castonguay, un mathématicien, fit une étude très savante il y a quelques années. Ses conclusions : dans un milieu donné, 5 % d'anglophones suffisent, au Québec, pour créer un climat de sécurité pour leur langue et leur culture. Pour les francophones, le seuil se situe à 88 %. Pourquoi cette différence? La réponse, là encore, est simple. Elle figurait il y a quinze ans dans le rapport d'une commission célèbre au Canada : la Commission Laurendeau-Dunton. « De deux personnes qui ont le même degré d'instruction ici au Québec, disait ce rapport, celle de langue anglaise n'a pas besoin d'apprendre une seconde langue pour gagner sa vie, tandis que l'autre doit passer des heures, des années même, pour contrôler la deuxième langue. »

[...]

« Pour renverser la tendance, le gouvernement de René Lévesque s'est retroussé les manches, proclamant il y a trois ans une loi (la Loi 101) qui faisait du français la seule langue officielle au Québec.

« Le temps est venu de cesser de penser notre avenir en termes de timide survivance, lit-on dans cette charte de la langue française, de retrouver le sens de notre vraie grandeur : celle de participer de plein droit à l'une des grandes expressions linguistiques et culturelles de ce vaste monde dont, à partir du Québec, nous sommes les citoyens. »

« Mais peut-on imaginer sérieusement un avenir radieux pour une langue lorsque celle-ci a besoin d'une loi béquille pour espérer survivre? Oui, répondent beaucoup de Québécois, qui font remarquer que jamais sans doute le dynamisme culturel de leur peuple n'a été aussi grand. D'autres sont plus pessimistes55. »

Si les textes cités plus haut décrivent bien la réalité, il est peut-être raisonnable de penser que les chercheurs francophones ne sont pas particulièrement motivés pour se faire les promoteurs d'une langue dont l'avenir ne peut être assuré — provisoirement — que par des mesures « protectionnistes » ou « de rattrapage ».

En tout cas, nombre de chercheurs ne semblent pas inclinés à sacrifier la nécessité impérieuse de communiquer avec leurs collègues des autres communautés scientifiques et techniques à la problématique survie de la langue française dans la science et la technologie de niveau international. Plusieurs partagent sans doute, sans l'avouer explicitement, les opinions de E. Garfield en cette matière.

Sous-article 5.5.2.

L'impossible solution à un dilemme : une langue pour l'Europe

La progression de l'anglais en Europe est une « menace » pour toutes les « langues nationales ». Plusieurs analystes observent que les chercheurs de tous les pays de l'Europe occidentale abandonnent progressivement leur langue nationale au profit de l'anglais dans la diffusion internationale des résultats de leurs travaux de recherche. Toutes les langues européennes sont menacées par l'anglais, et il faut même organiser la « défense des langues nationales y compris du français dans les institutions européennes elles-mêmes ».

Pour sa part, l'ambassadeur François Seydoux fait observer, dans un article intitulé « Pour éviter le déclin. Une langue pour l'Europe » :

Nous ne savons que trop où nous en sommes arrivés! Dans de multiples domaines, l'aéronautique, la médecine, les sciences, entre autres, l'anglo-américain domine d'une manière écrasante. Dans la plupart des pays où le français occupait la première place, il a reculé lamentablement.

[...]

« Nous estimons qu'en face de l'évolution mondiale [...] les langues des pays auxquels les liens de la communauté unissent la France — bien entendu l'Angleterre et l'Islande exceptées — sont au moins aussi menacées que le français. Le destin de l'allemand, de l'italien, du grec... nous concerne et nous préoccupe. Si la résistance ne s'organise pas, ces langues, sur la valeur desquelles le n'aurai pas le ridicule de m'appesantir, s'effaceront à peu près simultanément.

« Nous n'exagérons pas en mettant les Européens en garde contre la vigueur d'un courant qui pourrait inciter nos descendants, dès le début du siècle prochain, à enseigner l'anglo-américain, avant le français, sous le signe de l'efficacité, à leurs enfants, afin de les préparer à réussir aussitôt dans la vie56. »




55 Jean LESIEUR, « Canada : une loi pour survivre », Le Point, no 407, 7 juillet 1980, pp. 52-53. [retour au texte]

56 François SEYDOUX, « Pour éviter le déclin. Une langue pour l'Europe », Le Monde, 15 mars 1980, pp. 1-2. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Interrogé par Marie-Françoise Bourdon, François Seydoux fait part de l'inquiétude qu'il éprouve face à la possibilité que l'anglais devienne la langue de l'Europe :

« Jusqu'à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, cette question de la prédominance de la langue anglo-saxonne n'a pas fait trop de bruit. En réalité, le français se défendait encore. Mais la prédominance américaine, la puissance économique, militaire, politique, des États-Unis ont apporté à l'Angleterre et à la langue de Shakespeare, un essor extraordinaire. Bien entendu, le français n'a pas obtenu au-delà des mers, le renfort qu'avait pu obtenir l'anglais. Peu à peu, et d'une manière qui s'est révélée véritablement agressive — j'ose employer le mot —, on s'est aperçu qu'il y avait des domaines de la plus grande importance et de la plus grande nouveauté, dans lesquels l'anglo-américain s'introduisait en maître, et sans aucun rival. Il en est ainsi des sciences, de la médecine et de l'aviation.

[...]

« Depuis que les Six sont devenus les Neuf, le français a comme rival l'anglais et si nous n'y prenons pas garde, c'est l'anglais que l'on parlera à Strasbourg et à Bruxelles. De ce jour-là, il est bien évident que non seulement le français, mais aussi les autres langues continentales, auront vécu. La seule langue, internationale en tout cas, sera l'anglo-américain57. »

Dans un article intitulé « Le français et l'Europe. Le spectre de Babel ou les trois tentations de l'Europe », Marie-Françoise Bourdon décrit l'impossible dilemme que pose le choix d'une langue dans les institutions européennes :

« À l'heure où, grâce à l'élection de l'Assemblée de Strasbourg, une étape importante dans la construction européenne a été franchie, et à la veille d'un nouvel élargissement de la communauté, le problème linguistique se pose avec plus d'acuité encore que par le passé.

[...]

« L'affaire se complique du fait de la position dominante de l'anglais dans le monde. L'anglais n'est plus aujourd'hui et d'abord la langue de la Grande-Bretagne, mais celle des États-Unis et l'instrument de communication privilégié d'une grande partie du monde.

« En Europe même, l'anglophoniea déjà fortement établi son emprise. Faut-il lui abandonner Strasbourg et Bruxelles?

« Ainsi apparaissent les trois tentations de l'Europe : le recours à l'anglais, la promotion d'une autre langue européenne ou l'exploitation de la multiplicité linguistique du vieux continent.

« L'utilisation de l'anglais comme langue de travail à l'Assemblée de Strasbourg ne demanderait certes pas un grand effort de la part des Européens, habitués depuis longtemps à recourir à l'anglais basique », non seulement dans les conférences internationales, mais aussi dans des domaines aussi divers que les échanges commerciaux, la recherche scientifique ou les transports.

« Le choix comme langue de l'Europe de la première langue internationale de l'heure répondrait effectivement à l'exigence d'une langue véhiculaire, d'une langue pratique et n'irait pas à contre-courant de l'évolution linguistique actuelle58. »

Les conséquences d'un tel choix seraient cependant la consécration, à brève échéance, de la suprématie totale de l'anglais en Europe occidentale qui ne serait plus alors considérée que comme un prolongement linguistique des États-Unis et du monde anglo-saxon. Convient-il alors de privilégier le français? Cela semble logique d'autant plus que, de toutes les langues européennes, elle est celle dont le statut international semble le plus évident.




57 « Parler réciproquement la langue des autres... », Médias et langage, no 7, mai-juin&bnsp;1980, pp. 2-4. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

58 Marie-Françoise BOURDON, « Le français et l'Europe. Le spectre de Babel ou les trois tentations de l'Europe », Médias et langage, n° 7, mai-juin&bnsp;1980, pp. 2-3. [retour au texte]




« Au fur et à mesure que progresse l'intégration économique, politique et sociale, au fur et à mesure que les gouvernements sont amenés à des abandons de souveraineté au profit de la Commission, du Conseil et de la Cour de justice, les nations s'affirment par leur langue avec une véhémence accrue. C'est comme si la langue, qui reflète l'âme profonde et la culture des peuples, représentait le dernier bastion des particularités dans une Europe qui lentement s'unifie dans les domaines ne relevant pas de la culture. La langue exprime le refus de la fusion, de l'amalgame59. »

Dès lors, on peut se demander s'il faut conserver la diversité des langues pour préserver l'unité de la Communauté européenne. Le visage bariolé de l'Europe des six langues (et bientôt des neuf avec l'entrée de l'Espagne, de la Grèce et du Portugal) peut-il apparaître unifié aux yeux du reste du monde? Ne risque-t-on pas d'assister, dans la réalité, à une distorsion entre la théorie et la pratique linguistiques : faute de vouloir privilégier une langue européenne parmi d'autres, n'est-ce pas celle qui actuellement bénéficie d'une structure didactique à peu près équivalente dans tous les pays européens — c'est-à-dire l'anglais — qui en tirera profit?...

Dans l'attente d'une solution à ce qui apparaît comme un impossible dilemme, un nombre important de chercheurs francophones et non francophones communiquent entre eux dans la langue qui est la plus commune à tous bien que cette langue soit associée, dans l'esprit de beaucoup, à une puissance politique et économique située hors du continent européen.

Mais quel choix véritable ont-ils si, en dépit de cela, cette langue est le véhicule naturel de la plus puissante et de la plus productive communauté scientifique et technique dans le monde?

Sous-article 5.5.3.

L'enseignement des langues secondes : un problème sans solution

Plusieurs sont d'avis que la progression de l'anglais dans l'I.S.T., pour autant que le phénomène soit attribuable au comportement linguistique des chercheurs non anglophones européens, s'explique par l'impossibilité pratique d'établir une politique commune d'enseignement des langues secondes.

Dans un substantiel article intitulé « Le français, langue de l'Europe », publié dans la revue Dialogues et qui reproduit une conférence prononcée à un colloque tenu au Palais du Luxembourg (Paris) les 6 et 7 avril 1979, Jürgen Olbert analyse les politiques d'enseignement du français dans les pays européens :

« Il existe un document qui peut donner aux intéressés non experts de la matière en question une information aussi sommaire qu'intéressante sur les problèmes linguistiques de la communauté européenne : je m'en réfère au « Rapport Piket sur les langues vivantes en Europe » que la « Commission de la culture et de l'éducation » du Conseil de l'Europe a présenté à l'Assemblée parlementaire en septembre 1977. Ce rapport, qui a été unanimement approuvé par les parlementaires, se prononce en faveur de la diversification du choix des langues européennes en déclarant que « la diversité linguistique fait partie du patrimoine culturel européen et que, loin d'être un obstacle à l'unité, elle doit, grâce à l'étude des langues vivantes, devenir une source d'enrichissement intellectuels60 ». »




59 Edmond FERENCZI, « L'Europe, tour de Babel? », Le Monde, 8 janvier 1980, p. 24. [retour au texte]

60 Dialogues. Bulletin de la Fédération internationale des professeurs de français, n° 20, juin&bnsp;1980, pp. 81-97. [retour au texte]




Le même rapport constate que la réalité ne correspond pas à ces vœux maintes fois formulés.

Dans l'enseignement de tous les pays européens, l'anglais occupe une place privilégiée et, contrairement au désir exprimé à maintes reprises par le Conseil des ministres du Conseil de l'Europe pour la diversification des langues nationales, cet idiome risque de devenir la seule langue étrangère obligatoire dans l'enseignement général. Monsieur Piket va jusqu'à dire qu'il est opposé à l'idée d'imposer une langue unique à l'Europe. On peut, en effet, observer, depuis de longues années, dans la plupart des pays de l'Europe, que contrairement aux résolutions et recommandations du Conseil de l'Europe, en y ajoutant même celles des Communautés Européennes et de la Conférence d'Helsinki, le nombre des langues étrangères aussi bien que des horaires accordés à leur enseignement n'augmente pas, mais diminue de plus en plus. Il y a des pays tels que la République Fédérale d'Allemagne p.e. qui poursuivent, en matière linguistique, ce qu'on peut appeler un contrôle des investissements qui ne fait que privilégier une seule langue vivante, l'anglais, au détriment des autres langues européennes (et ceci contre la volonté expresse d'une très grande partie de la population), de sorte que plus de 83 % des élèves étudient l'anglais (et en première langue), par rapport à 17 % qui étudient le français, 0,0 %, l'espagnol, 0,12 %, le russe, 0,12 %, les autres langues européennes (telles que le danois, l'italien, le néerlandais, le portugais, le grec), qui d'ailleurs ne s'enseignent qu'à titre facultatif et pour la plus grande part dans les universités.

Dans d'autres pays de l'Europe, une seule langue étrangère obligatoire est offerte et uniquement dans l'enseignement secondaire, ce qui fait p.e. que les élèves italiens étudiant le français, qui étaient 95 % en 1946, soient passés à 36 %, l'allemand n'étant étudié que par 5 %. En Espagne, une situation analogue, en faveur presque exclusive de l'anglais, est en train de se produire. Aux Pays-Bas, 98 % des élèves apprennent l'anglais, au Danemark, 95 %. En France 84 % (1976) des élèves apprennent l'anglais, bien qu'on doive dire que la France est le seul pays d'Europe qui respecte le mieux les recommandations du Conseil de l'Europe quant au libre choix des langues, puisqu'on y offre, dans l'enseignement secondaire, la possibilité de choisir parmi 12 langues étrangères.

En même temps, selon Jean-Louis Cartry, l'enseignement du français régresse dans le monde entier :

« En 1975, le français a été supprimé de l'enseignement secondaire en Bolivie. En Espagne, il dégringole dans l'enseignement primaire et l'enseignement technique. Au Brésil, il a complètement disparu du second cycle [...]. En Norvège, l'enseignement du français a cessé d'être obligatoire. Même phénomène en Finlande, où le français est absent [...] des collèges. En Hongrie, l'audience de la langue française continue de s'affaiblir [...]. En Tchécoslovaquie et en Yougoslavie, le français est de plus en plus distancé par l'anglais. [...] Dans beaucoup de pays du tiers monde, la « démocratisation » de l'enseignement a joué en faveur de l'anglais considéré comme plus facile [...]. Apprendre deux langues paraissait trop long ou trop compliqué61 ... »

On comprendra qu'il est inutile de citer des chiffres concernant la situation au Canada et au Québec où la grande majorité des francophones ont appris ou apprennent, pour des motifs de tous ordres, la langue anglaise, et cela dès les premières années de l'école primaire. D'où résulte, sans doute, une situation de plus en plus précaire du français dans tous les secteurs d'activité professionnelle, compte tenu du poids de l'anglais comme langue véhiculaire universelle.




61 Jean-Louis CARTRY, « Débâcle du français dans le monde. French culture. kaputt? », Le Figaro-Magazine, 23 février 1980, pp. 81-85. [retour au texte]




En somme, à n'envisager que ce facteur, bien des analystes pensent que l'avenir du français en général et du français dans la science et la technologie est gravement hypothéqué par les politiques linguistiques d'enseignement des langues secondes, car ces politiques renforcent une dynamique interne déjà largement supportée par des facteurs conjoncturels plus généraux qui pèsent lourdement sur les choix que chacun doit effectuer à un moment ou à un autre de sa carrière professionnelle.

À l'heure présente, le bilinguisme français-anglais, compte tenu du poids relatif des deux langues dans le monde, joue toujours, dit-on, en faveur de la langue dominante, c'est-à-dire la langue anglaise. Que peuvent y faire les chercheurs?

Sous-article 5.5.4.

Les déficiences réelles ou présumées du français

Le linguiste André Martinet affirme :

« Une langue ne l'emporte pas sur ses rivales du fait de ses qualités intrinsèques, mais parce qu'elle est celle d'un peuple plus belliqueux, plus fanatique, plus cultivé, plus entreprenant ou plus prolifique.

[...]

« [...] Ce sont, en dernière analyse, la puissance et le prestige de la nation qui la parle qui scellent le destin d'une langue62. »

À tort ou à raison, certains persistent, cependant, à affirmer que la langue française, en raison de son génie propre, n'est pas une langue adaptée à la science et à la technologie tandis que l'anglais posséderait des qualités la rendant plus apte à signifier les réalités scientifiques et techniques.

Au colloque d'Orsay en juin&bnsp;1980, monsieur Jean-Pierre van Deth, défenseur ardent et nuancé de la langue française, évoquait la thèse de ceux qui affirment que celle-ci souffre d'une « déficience », à la fois cause et effet de son déclin dans le monde scientifique et technique. Il déclarait :

« S'agissant de la langue, je dirais maintenant que, dans le domaine scientifique et technique, le français souffre — aux yeux de beaucoup — de vieillissement [...] : pour exprimer ces réalités neuves par excellence que sont les fruits de la recherche scientifique, il faut une langue jeune, inventive, malléable, qualités qui, sans conteste, appartiennent sinon à l'anglais, du moins à l'américain. La langue française, longtemps présentée à l'étranger comme étant d'abord celle des grands Classiques et des Lumières, celle encore d'Hugo, de Balzac ou de Zola, voire celle d'un Gide, d'un Claudel, d'un Camus ou d'un Mauriac, jouit certes d'un considérable prestige, mais souffre en même temps d'une image quelque peu féminine. Elle serait plus la langue de l'analyse, du sentiment, de l'art, que celle de l'invitation, de la conquête et de la technique. [...] En tout cas, si l'on admire l'audace des grands auteurs, on ne s'aventure qu'avec prudence sur la voie des néologismes et l'on évite les tournures que l'usage n'a pas consacrées et que l'Académie n'a point encore canonisées. [...] Pour résumer ce point, je dirai qu'alors que le français de la rue manifeste des signes évidents de jeunesse, celui des livres, toujours soucieux de se conformer aux normes établies, semble au contraire vieilli, peu apte à suivre le mouvement rapide des idées et des découvertes63. »




62 André MARTINET, Le français sans fard, Paris, Presses universitaires de France, 1969, 221 p., pp. 11-13. [retour au texte]

63 Le français chassé des sciences Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN ET Anne-Marie REINHARDT, op. cit., pp. 152-153. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Certaines indications inclinent à croire que la langue française éprouve des difficultés à « rattraper le temps perdu ». Lors de la Biennale de la langue française tenue à Liège en 1969, on a reconnu que la terminologie scientifique et technique en langue française accusait un retard de 5 000 mots environ par rapport à la terminologie en langue anglaise, c'est-à-dire qu'ils n'avaient pas encore leur équivalent français. Au cours de la Biennale de 1971 à Menton, on a signalé que le retard accusé par la terminologie en langue française s'accélérait à raison de 1 500 expressions par an.

De là à conclure à une « incapacité connaturelle » du français à être ou à devenir une grande langue scientifique et technique, il n'y avait qu'un pas que plusieurs ont franchi. La situation observée pouvait cependant s'expliquer de bien d'autres manières.

La langue scientifique et technique, en effet, est créée par ceux qui font progresser le savoir scientifique et technique. Elle suppose, de la part des chercheurs, la capacité de créer les mots nouveaux dont ils ont besoin pour signifier de nouveaux concepts, de nouvelles théories, de nouvelles réalités ou pour désigner de nouveaux procédés ou de nouveaux produits.

Quand une communauté scientifique et technique « nationale » effectue la recherche de pointe dans tel domaine ou dans telle discipline, elle impose les termes qu'elle crée d'abord pour ses propres besoins. Les membres des autres communautés scientifiques et techniques sont alors dans l'obligation d'« emprunter » (procédé rapide) ou de traduire (procédé lent) les vocabulaires créés par la communauté scientifique dominante.

Si l'emprunt est facile, la traduction exige plus d'investissements en ressources matérielles, financières et humaines. Il s'ensuit que cette opération accuse toujours un certain retard par rapport à l'acte néologique initial, non pas nécessairement en raison de l'incapacité intrinsèque d'une langue à inventerde nouveaux mots, mais en raison d'autres facteurs extrinsèques.

Aussi pourrait-on conclure à une certaine « incapacité connaturelle » du français à être une grande langue de la science et de la technologie si on démontrait son inaptitude à la « néologie » dans tous les domaines scientifiques et techniques. Or, en mathématique, par exemple, un domaine où la France est au tout premier rang, c'est en français qu'on signifie les nouveaux concepts et les nouvelles théories. Ce sont les autres pays qui sont contraints à l'emprunt ou à la traduction.

Dans les domaines où les communautés scientifiques et techniques francophones n'occupent pas le premier rang dans la production de l'I.S.T., on peut raisonnablement penser que les « retards accumulés » tiennent plus à un problème d'organisation qu'à une « infirmité congénitale » de la langue à produire les termes nouveaux nécessaires.

Le Conseil canadien des sciences, pour sa part, semble d'avis qu'il s'agit d'un problème d'organisation et de méthode :

« Cet écart croissant [entre la terminologie de langue anglaise et de langue française] s'explique principalement par deux facteurs. Tout d'abord, la création d'une terminologie appropriée en langue française souffre d'un manque de coordination des efforts individuels et collectifs. En second lieu, les méthodes utilisées pour créer cette même terminologie sont archaïques, coûteuses, trop lentes et désordonnées. Nos bibliothèques sont encombrées de milliers de glossaires, de manuels et de dictionnaires. Chaque discipline a ses propres publications qui, très souvent, se contredisent l'une l'autre. L'utilisation de ces ouvrages de référence de plus en plus nombreux coûte du temps et de l'argent et devient le cauchemar des chercheurs, des auteurs et des traducteurs. (Pour ne citer qu'un exemple, les services de traduction du Conseil des sciences possèdent 1 500 glossaires, 300 manuels, 100 dictionnaires et 40 000 fiches terminologiques.)64 »

La création de banques de terminologie ou de thésaurus informatisés a certes réduit les contraintes inhérentes à la traduction... mais, celle-ci est toujours, aux yeux de beaucoup de chercheurs, un handicap « temporel » qui défavorise ceux qui doivent l'utiliser, aussi bien pour « comprendre l'I.S.T. que pour la diffuser ».

En d'autres termes, le français, dans beaucoup de domaines de recherche scientifique et technique, est dans une situation de relative dépendance vis-à-vis de la langue anglaise. Pour gagner du temps, pourquoi ne pas adopter l'anglais purement et simplement?, se disent tout bonnement les chercheurs « bilingues ».

Sous-article 5.5.5.

Le « monoglottisme » américain

Cela peut paraître une lapalissade mais, pour plusieurs, l'utilisation croissante de l'anglais par les chercheurs résulte, dans une certaine mesure, du « monoglottisme » des Américains.

Selon Georges Suffert, « on enregistre une baisse sensible de l'étude du français aux États-Unis où l'option langue étrangère n'est plus exigée à l'université et où le français ne cesse de reculer au profit de l'espagnol ».

Dans une étude intitulée « L'Amérique, globalement aveugle, sourde et muette », Joseph Lurie, directeur de l'éducation internationale de l'Université Adelphi (New York), dénonce le déclin dangereux dans l'apprentissage de langues étrangères par les Américains, au cours des vingt dernières années. Depuis 1968, où les inscriptions ont atteint leur niveau individuel le plus élevé, les inscriptions aux cours de français ont diminué de 37 %, aux cours d'allemand de 37 %, aux cours de russe de 32 %.

Selon M. Lurie, moins de 2 % des diplômés d'universités américaines suivent des cours de langue étrangère suffisamment longtemps pour être capables de parler couramment la langue.

Ces statistiques sont tirées d'une étude organisée par le gouvernement et conduite par l'Association américaine des langues modernes, association professionnelle qui regroupe les professeurs d'anglais et de langues étrangères dans les collèges et les universités.




64 Une politique scientifique canadienne, op, cit., vol. 3, p. 831. [retour au texte]




« Dans le temps, déclare Lurie, l'Amérique n'avait pas à soutenir la concurrence d'autres pays pour obtenir de nouveaux marchés ou gagner l'amitié d'autres pays. Mais avec l'interdépendance croissante entre les pays, nous perdons quotidiennement du terrain tandis que d'autres pays font des gains nouveaux et importants.

« Les États-Unis exportent seulement de 6 % à 8 % de leur produit national brut, tandis que l'Allemagne de l'Ouest et le Japon vendent respectivement de 15 % à 25 % de leur P.N.B. Cela est dû en partie au fait que les Allemands de l'Ouest et les Japonais se sont donné le mal d'apprendre les langues et les goûts d'autres pays. En Union soviétique, environ 10 millions d'étudiants apprennent l'anglais comme seconde langue. Par comparaison, 28 000 étudiants apprennent le russe dans les écoles américaines. »

Les préoccupations relatives au taux d'apprentissage peu élevé des langues étrangères ont été portées devant le Congrès américain. Le 10 avril 1981, un groupe de 10 congressistes, conduit par M. Paul Simon, a déposé un projet de loi visant à « encourager l'étude de langues étrangères comme moyen d'aider à améliorer la position des États-Unis sur le marché commercial »!

Madame Rose Lee Hayden, directrice générale du Conseil national des langues étrangères et des études internationales — organisation privée encourageant l'étude de langues étrangères aux États-Unis — impute à l'« esprit » du système éducatif américain les résultats médiocres concernant les langues étrangères.

« Notre système éducatif continue d'être orienté vers « l'américanisation des étrangers », dit-elle. Les immigrants sont venus dans ce pays pour commencer une nouvelle vie et « devenir des Américains », et nos écoles le leur ont enseigné. Mais persévérer aujourd'hui dans cette attitude paroissiale consiste à nous laisser sans personne qui soit capable d'avoir des relations profitables avec d'autres pays65. »

Comment les États-Unis en sont-ils venus à la situation linguistique actuelle qui constitue une espèce de symptôme d'un malaise plus profond de repliement sur soi? Selon Michel Crozier, « les États-Unis ont fini par être victimes de leur situation de colonisateurs66 ».




65 Ces quelques notes sont extraites d'un article écrit par Andres OPPENHEIMER, « L'ignorance des langues étrangères coûte cher aux USA », Le Soleil, 6 mai 1981, p. H-18. [retour au texte]

66 Michel CROZIER, Le mal américain, Montréal, Presses Sélect ltée, 1980, 298 p., p. 224. [retour au texte]


CONCLUSION DE LA DEUXIÈME PARTIE

En terminant cette deuxième partie sur la dynamique structurelle et conjoncturelle du phénomène de la progression de l'anglais et de la régression relative du français dans la science et la technologie, il semble indiqué de souligner l'existence d'un facteur « psycho-social » plus diffus, mais réel, semble-t-il, qui conforte la dynamique générale du phénomène.

J.L. Boursin analyse cet aspect du phénomène dans quelques paragraphes regroupés sous le titre « Le rapport « attraction-répulsion » à l'égard de la culture anglo-saxonne ». En voici quelques extraits :

« [...] au premier rang des « obstacles sociologiques » dénoncés se place, à l'évidence, le rapport « attraction-répulsion » qu'entretient la communauté scientifique française envers la culture anglo-saxonne. Certes la menace d'une hégémonie scientifique américaine est reçue dans un tollé général; pourtant il s'en faut de beaucoup que des comportements conséquents s'en suivent.

« Il est aujourd'hui certaines disciplines dans lesquelles un savant français n'estime sa valeur reconnue qu'à la seule condition d'être sollicité à donner des conférences aux États-Unis et d'y publier ses travaux. Plus encore, et phénomène dont il faut souligner la gravité des conséquences, il choisira pour accéder à cette reconnaissance, de se démarquer dans ses écrits de sa propre culture en ne se reposant que sur des articles d'origine anglo-saxonne. Très sensible pour les sciences exactes, cette observation est moins vraie dans les domaines des sciences humaines et de la littérature. Elle s'explique d'une certaine manière par l'habileté des États-Unis à tirer profit de leur prestige et de leur richesse sans égal au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour développer par l'intermédiaire de leurs universités une politique systématique de dépistage, d'invitation et de publication des savants du monde entier [...]1. »

L'attitude des « scientifiques » signalée ici s'enracinerait à son tour dans une « certaine mentalité » que développent ceux qui sont atteints du « mal français ». Selon Henri Gobard, la progression de l'anglais trouverait son explication dans un « complexe psychologique » :

« La France a fait preuve d'un impérialisme linguistique qui visait directement l'assimilation totale des étrangers : comment peut-on être Persan! Cette politique acharnée a maintenant pour résultat qu'il nous est difficile de résister à l'américanisation totale qui s'infiltre partout au point de créer cette nouvelle catégorie d'assimilés que sont les Gallo-Ricains.

« Le Gallo-Ricain est un Français qui se dit que l'histoire tourne, que le vent souffle de l'ouest et en anglais. Sa propre langue lui apparaît alors comme une langue locale, rétrécie aux dimensions d'un hexagone peu peuplé. Le désir tenace du Français typique étant l'universalisme, il est destiné, pour les mêmes raisons qui lui ont fait imposer, jadis, le français, à devenir aujourd'hui l'utilisateur empressé de l'anglais, partout, même dans son propre pays. Le français en tant que langue d'État a voulu chasser le breton : l'américain en tant que langue d'états-unis libres va-t-il chasser le français?

« En tout cas si le français commence à reculer en France même, ce n'est pas du tout sous la pression des États-Unis pour la bonne raison que les Américains n'ont pas besoin d'imposer leur langue puisque nous nous y soumettons d'avance avec empressement2. »




1 J.L. BOURSIN, Le périodique scientifique de langue française, op. cit.p. 97. [retour au texte]

2 Henri GOBARD, L'aliénation linguistique. (Analyse tétraglossique), Paris, Flammarion, 1976, 298 p., pp. 129-130. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Enfin, Jacques Thibau3, quant à lui, analysant l'attraction qu'exerce l'Amérique sur les Français (et, pourrait-on ajouter, sur les francophones en général) et non plus seulement sur les chercheurs, condense en quelques paragraphes, qui méritent d'être cités ici, l'essentiel de diverses analyses effectuées sur ce phénomène.

« Peu de Français, quelles que soient leurs opinions, échappent à l'habitude d'opposer, d'une manière simple, la France à l'Amérique.

« La France, c'est le passé et l'archaïsme, l'Amérique, l'avenir et la modernité. Libération parle le même langage que Le Figaro : l'Amérique est le destin forcé de l'Europe, écrit Philippe Gavi dans le quotidien gauchiste du 17 janvier 1976, l'Amérique est le laboratoire de l'humanité, répond Raymond Aron, alors éditorialiste au journal du Rond-Point des Champs-Élysées4. »

« La France, c'est la centralisation, l'Amérique, la décentralisation. L'Hexagone reste soumis à l'organisation « jacobine » de la monarchie, de la révolution, de Napoléon et du général de Gaulle. L'Amérique, au contraire, formée à partir de la réunion d'États différents a su préserver la liberté des parties qui la composent.

« La France, c'est le colbertisme, source dans notre pays du phénomène bureaucratique, l'Amérique c'est l'initiative privée, fleuve de créativité.

« L'Américain partage avec ses concitoyens une vie associative foisonnante : les individus savent se grouper pour atteindre des objectifs concrets; le Français attend tout de l'État.

« La France, pays du cartésianisme, est le triomphe de l'idéologie et du dogmatisme. En Amérique, terre de la spontanéité, fleurissent le pragmatisme et la soumission à la réalité.

« La France est un terrain privilégié pour la lutte des classes, l'Amérique, le lieu d'un consensus fort et durable qui résiste aux tensions et aux crises. La France reste, dans ses rapports sociaux, la « terre de commandement » décrite par Michel Crozier en 1957; la classe ouvrière y est soumise à une autorité hiérarchique de caractère tout à fait rétrograde5. L'Amérique, au contraire, sait l'importance de ce qu'Henry Ford appelle « le facteur humain » dans l'industrie « créatrice »6. »

« La compétence, le professionnalisme, le sérieux et la spécialisation sont les qualités de l'Américain. Résidus affaiblis de la conception classique de l'honnête homme, l'amateurisme, la légèreté et le touche-à-tout sont le lot des Français.

« La France est le pays d'une culture « élitiste, bourgeoise et patricienne », qui a abandonné le peuple ou plutôt ne s'en est jamais soucié7, alors que l'Amérique a su inventer la culture de masse qui occupe le temps des loisirs et satisfait les peuples de la société industrielle8. »

« La France est l'absence d'information, le secret jalousement gardé par les responsables politiques, économiques, culturels. L'Amérique n'est-elle pas, en revanche, le pays de la « communication intégrale9 »? D'un côté, un monde vertical où l'on étouffe souvent. de l'autre, une société horizontale, foisonnante, créative, informée, ou l'on respire10. »

« La France est livrée à l'immobilisme, l'Amérique privilégie le mouvement. Dans le monde du XXe siècle, qui est celui du changement, la France apparait comme une « société bloquée11 », l'Amérique du Nord, le domaine d'un bouleversement permanent; les hommes, les idées, les mœurs s'y transforment sans cesse.

« Les États-Unis ont créé une société et une civilisation universelles : les Américains savent être les citoyens du monde, pendant que les Français demeurent chauvins et nationalistes.

« Enfin, la France est l'impuissance, l'Amérique, la puissance, parce que la France c'est la province et le provincialisme, alors que Manhattan c'est le monde.

« Une telle image où chaque élément négatif caractérisant la France renvoie à un élément positif de l'Amérique s'inscrit dans une représentation du monde où, à la limite, seuls les États-Unis existent réellement, les autres nations et continents étant le passé et le folklore12. »

Sans doute convient-il, au cours d'un colloque sur l'avenir du français dans la science et la technologie, de passer en revue les divers facteurs structurels et conjoncturels identifiés ici, dont l'influence combinée constitue, aux yeux de plusieurs auteurs consultés, la dynamique même du phénomène de la progression de l'anglais et de la régression relative du français dans l'I S.T.




3 Jacques THIBAU, La France colonisée, op. cit., pp. 11-12. [retour au texte]

4 Raymond ARON, République impériale. Les États-Unis dans le monde, 1945-1972, Paris, Calmann-Lévy, 1973, 340 p. [retour au texte]

5 Michel CROZIER, La France, terre de commandement », Esprit, 25e année, no 256, décembre 1957, pp. 779-797. [retour au texte]

6 Georges FRIEDMANN, Où va le travail humain?, Paris, Gallimard, 1950, 389 p. [retour au texte]

7 Jean-Paul ARON, avec la collaboration de Gilles Anquetil et al., Qu'est-ce que la culture française?, Paris. Éditions Denoël, 1975, 271 p. [retour au texte]

8 Pierre DOMMERGUES et Danielle OFFRAY et al., Le nouvel ordre intérieur, Université de Vincennes, Paris. Éditions Alain Moreau, 1980, 393-68 p. [retour au texte]

9 Jean-François REVEL, « L'information intégrale », L'Express, no 971, 16-22 février 1970, p. 53; « Revel en Amérique », L'Express, no 970, 9-15 février 1970, p. 41; « À l'Américaine », L'Express, no 982, 13-19 jui11et 1970, p. 50. [retour au texte]

10 Edgar MORIN, Journal de Californie, Paris, Éditions du Seuil, 1970, 267 p. [retour au texte]

11 Stanley HOFFMANN et al., À la recherche de la France, Paris, Éditions du Seuil, 1963, 460 p. [retour au texte]

12 Jean-François REVEL, Ni Marx ni Jésus : de la seconde révolution américaine à la seconde révolution mondiale, Paris, Robert Laffont, 1970, 263 p. [retour au texte]





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