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L'AVENIR DU FRANÇAIS DANS LES PUBLICATIONS ET LES COMMUNICATIONS SCIENTIFIQUES ET TECHNIQUES

Actes du colloque international
L'AVENIR DU FRANÇAIS
DANS LES PUBLICATIONS
ET LES COMMUNICATIONS
SCIENTIFIQUES ET
TECHNIQUES

Volume II

L'avenir du français
dans la science et la technologie




CHAPITRE VII

Les conséquences
du phénomène




Il convient, au cours du colloque, de réfléchir un moment sur les conséquences réelles ou présumées du phénomène de la progression de l'anglais et de la régression relative du français dans l'I.S.T., attribuable en partie à l'utilisation croissante de l'anglais par les chercheurs francophones dans la diffusion des résultats de leurs travaux de recherche.

Pour faciliter — autant que faire se peut — une réflexion collective un peu systématique sur le sujet, nous avons sélectionné, dans divers documents, quelques opinions représentatives de certains courants de pensée que nous avons regroupées sous quatre titres : les conséquences politico-culturelles, les conséquences politico-scientifiques, les conséquences linguistiques et psycho-linguistiques et les conséquences « périphériques » ou « résiduaires »

On comprendra aisément qu'une telle présentation ou division et de telles « dénominations » ne peuvent être entièrement satisfaisantes pour tous et à tous égards. Elles peuvent cependant avoir leur utilité si on sait les transcender quand nécessité il y a.

Article 7.1.

LES CONSÉQUENCES POLITICO-CULTURELLES

Dans un article intitulé « La langue française comme véhicule de l'impérialisme culturel », Bernard Casseras décrit la logique qui sous-tend certains comportements linguistiques :

« [...] D'une manière générale les arguments qui sont mis de l'avant par les tenants de l'anglais à tout prix tournent autour de trois concepts : la rationalité, la neutralité de l'emploi de telle ou telle langue, le mondialisme.

« Puisque les échanges internationaux sont en progrès constants, puisque les peuples aspirent à communiquer toujours davantage pourquoi, n'est-ce pas, se priver d'un merveilleux outil de communication universel, la langue anglaise puisque les espoirs que certains fondaient dans l'espéranto ne se sont pas — heureusement ajouterai-je — réalisés. Ce sera aussi un facteur d'économie, cela évitera dans le commerce, la science, la technique, etc., les difficultés et les frais de traduction. Ce sera rationnel. L'argument est en général poursuivi en invoquant le caractère neutre de l'utilisation d'une langue. Puisque l'anglais est de fait, de par la puissance américaine, en position dominante, va pour l'anglais. Cela aurait pu aussi bien être le bulgare, le suédois ou le berbère. Ces arguments sont souvent avancés, de très bonne foi, par des personnes qui recuisent une langue à un simple véhicule de communication et qui n'ont pas conscience qu'elle met en jeu des phénomènes psychologiques très complexes au niveau individuel et que par ailleurs elle constitue un fait social, une façon de voir le monde, pour ne pas parler de ses dimensions économiques et politiques [...].

Ceci va à l'encontre des théories mondialistes qui se dissimulent derrière les traits plus avenants de l'internationalisme. Les sociétés multinationales — parce que l'intérêt est de disposer des marchés homogènes les plus vastes possible se font constamment les apôtres de l'abolition des frontières, notamment des frontières culturelles et linguistiques et s'efforcent de tourner en dérision le droit à la différence1. »




1 Bernard CASSENS, « La langue anglaise comme véhicule de l'impérialisme culturel », Eau du Québec, vol. 13, no 3, août 1980, pp. 234-239. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Or, selon plusieurs, « l'idéologie universaliste » ou le « mondialisme » comporte des dangers réels pour toutes les cultures et pour toutes les sociétés. Paul Ricœur affirme :

« En même temps qu'une promotion de l'humanité, le phénomène d'universalisation constitue une sorte de subtile destruction, non seulement des cultures traditionnelles, ce qui ne serait peut-être pas un mal irréparable, mais de ce que j'appellerai provisoirement, avant de m'en expliquer plus longuement, le noyau créateur des grandes civilisations, des grandes cultures, ce noyau à partir duquel nous interprétons la vie et que j'appelle par anticipation le noyau éthique et mythique de l'humanité. Le conflit riait de là; nous sentons bien que cette unique civilisation mondiale exerce en même temps une sorte d'action d'usure ou d'érosion aux dépens du fonds culturel qui a fait les grandes civilisations du passé. Cette menace se traduit, entre autres effets inquiétants, par la diffusion sous nos yeux d'une civilisation de pacotille qui est la contrepartie dérisoire de ce que j'appelais tout à l'heure la culture élémentaire. C'est partout, à travers le monde, le même mauvais film, les mêmes machines à sous, les mêmes horreurs en plastique ou en aluminium, la même torsion du langage par la propagande, etc.; tout se passe comme si l'humanité, en accédant en masse à une première culture de consommation, était aussi arrêtée en masse à un niveau de sous-culture2. »

Jürgen Olbert exprime une opinion semblable dans une conférence prononcée en 1979 et reproduite dans la revue Dialogues :

« Aucun peuple ne peut se contenter du statut de simple consommateur ou producteur de modes de consommation, mais chacun se veut producteur de biens culturels, et cherche pour cela le dialogue avec les autres cultures. La pluralité des cultures lui permet de se dépasser, sans tomber ni dans un régionalisme achevé et folklorique puisque coupé de la culture scientifique, ni perdre ses traditions en se diluant dans l'universel. Car ce n'est pas la dilution qu'il faut, mais la complémentarité. La pluralité culturelle dûment reconnue, admise, appréciée comme une valeur, ne s'oppose en rien à la construction d'une civilisation universelle. Mais face à une dégradation aliénante, elle érige le droit à l'altérité. Car identité signifie, selon l'étymologie, « permanence dans l'existence ». Et l'existence n'est pas négociable. L'universalisme ne peut, certes, se faire sur le cannibalisme ou la digestion de l'autre3. »

Le même auteur, cité par Jean-Louis Cartry, complète en quelque sorte sa pensée lors d'une enquête effectuée par un grand journal parisien :

« Quand, dans toute l'Europe, déclare Jurgen Olbert, président de la Fédération internationale des professeurs de français, il n'y aura (en dehors du système de référence de sa propre langue) que le système de référence et de connotation anglo-saxon, il se produira une standardisation qui entraînera nécessairement une stérilisation des forces créatrices inhérentes aux cultures spécifiques avec leurs systèmes linguistiques déterminés. L'« invasion linguistique », poursuit-il, double l'« idéologie universaliste » en aboutissant à la fin des diversités4. »




2 Paul RICŒUR, « Civilisation universelle et cultures nationales », Esprit, 29e année, no 299, octobre 1961, pp. 439-453. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

3 Jürgen OLBERT, « Le français, langue de l'Europe », Dialogues. Bulletin de la fédération internationale des professeurs de français, no 20, juin&bnsp;1980, pp. 81-97. [retour au texte]

4 Jean-Louis CARTRY, « Débâcle du français dans le monde. French culture, kaputt? », Le Figaro-Magazine, 23 février 1980, pp. 81-85. [retour au texte]




Dans une lettre à un éditeur scientifique de la R.F.A., Pierre Crépel pense, pour sa part, que :

« Non, ce qui pousse à imposer l'anglais (ou plutôt. [...], un anglo-américain approximatif) comme langage scientifique unique et obligatoire (par étapes, éventuellement, pour éviter certains remous), [...] c'est enfin l'expression d'une domination économique, politique, idéologique et culturelle : il serait en effet extrêmement naïf de croire que cet alignement sur l'anglo-américain n'a pas de conséquences sur le contenu même des travaux scientifiques et sur la vie en général. Il est au contraire évident que cela renforce la suprématie des États-Unis dans le domaine scientifique, et du même coup ses moyens de pression économiques et idéologiques sur le monde5. »

Pour Noëlle de Chambrun, « Il est temps d'affirmer que la science ne saurait se distinguer de la langue dans laquelle elle est produite et que la science, pas plus que la langue qui la véhicule, n'est un domaine neutre au-dessus des classes et des nations, à l'abri des idéologies. »

« [...] Ce serait un drame national aux conséquences incalculables, écrit Michel Debré, que d'enlever à la langue française son caractère de langue scientifique. Disons les choses comme elles sont : si le français cesse d'être une langue scientifique, la culture française en sera cruellement blessée et, avec la culture française, un ensemble de valeurs spirituelles et morales qui, tout autant que les intérêts politiques et économiques, assurent l'existence et la permanence de la nation française. C'est ainsi que se pose le problème, et vouloir trancher en oubliant ce lien entre langue, culture et nation, c'est prendre une attitude politique6.

« Il se trouve en outre que la langue française n'est pas la propriété des seuls Français.

[...]

« Il serait de notre part peu glorieux de renoncer à faire du français une langue internationale et notamment le véhicule d'une pensée scientifique. La pensée scientifique, demain plus encore qu'aujourd'hui, sera le soutien d'un aspect capital de la culture humaine. Imposer au monde qui parle français un autre moule linguistique conduit à un renoncement d'une portée incalculable.

« Attention enfin à la fuite des cerveaux! Les dirigeants des universités américaines — et je comprends leur point de vue — ouvrent généreusement leurs bras aux chercheurs européens à condition qu'ils prennent la nationalité américaine et coupent leurs liens antérieurs. Si nous établissons comme règle que le langage de la science n'est en aucun cas le langage français, nous encourageons de notre propre volonté un appauvrissement en hommes qui pour un peuple est un préjudice aussi grave que la dénatalité — un appauvrissement dont un peuple peut ne pas se relever7. »




5 Pierre CRÉPEL, « Sciences : pour un pluralisme linguistique », L'Humanité, 19 octobre 1979, p. 9. [retour au texte]

6 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 19. [retour au texte]

7 Michel DEBRÉ, « La langue française et la science universelle », La Recherche, vol. 7, no 72, p. 956. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




C'est Jean-Louis Cartry qui affirme, dans son article :

« Ce serait donc une grave erreur de croire qu'une même pensée peut s'exprimer indifféremment dans une langue ou une autre — ou de s'imaginer qu'un pays qui perd sa langue ne perd pas aussi autre chose. Il perd son héritage et son âme. Il perd ce qui le fait irremplaçable : sa différence et son identité. Adopter la prééminence de l'anglo-américain conduit à accepter celle de l'american way of life qui s'est souvent révélé un american way of death pour les cultures personnalisées. C'est, du même coup, adopter la vision américaine du monde. Une France « gallo-ricaine » n'aurait même plus la liberté de choisir ses alliances, parce qu'elle serait prise dans un système de pensée. Penser dans la langue d'une puissance, c'est devenir l'outil de cette puissance. La pollution linguistique » aboutit inéluctablement, quand elle est poussée à son terme, à la colonisation dans tous les domaines, à l'acculturation, à la dislocation des structures mentales et à l'effritement des valeurs spécifiques ».

[...]

« À l'inverse, lutter pour la défense de la langue française et contre la prééminence de l'anglo-américain, c'est aussi lutter contre l'américanisation sous toutes ses autres formes. Il s'agit de savoir si l'Europe restera européenne ou si elle deviendra, par le biais de la langue un protectorat culturel anglo-américain. La langue ne se dissocie pas du peuple qui la parle. La défense du français est, au sens propre, une affaire d'État.

[...]

« Il y va de tout l'avenir politique, social, culturel de notre pays. On raisonne trop souvent de façon utilitaire, comme si la langue n'était qu'un moyen de communication. Or, une langue est beaucoup plus que cela. Elle est d'abord l'expression d'une certaine structure mentale, d'une certaine façon de voir, d'interpréter, et de « construire » le monde. La langue, disait Antonio Gramsci doit être traitée « comme une conception du monde ».

[...]

« Et c'est pourquoi, ainsi que l'écrit Michel Marmin : le « destin de la langue française est très rigoureusement consubstantiel à celui de la France » (Destin du français, Alfred Eibel, 1979)8. »

L'ancien délégué général du Québec à Bruxelles, monsieur Jean-Marc Léger, est d'avis que « le français est devenu le garant de la diversité culturelle dans le monde » :

L'unique façon d'écarter ou simplement de limiter les risques de l'abaissement puis, à terme, de la folklorisation des cultures, c'est d'assurer le maintien de quelques langues internationales, la priorité, évidente, de l'une d'elles ne devant lamais aboutir à l'exclusivité. Le péril est réel, pourtant, d'une langue internationale unique : pour le conjurer, il importe de préserver, de renforcer pendant qu'il en est temps le rayonnement de quelques langues qui peuvent encore prétendre, avec l'anglais, au statut de langue internationale, au premier rang desquelles le français. En vérité, le combat à mener pour le français sur le plan international est celui de toutes les autres langues et des cultures qui les sous-tendent. Le pragmatisme à courte vue et la légèreté, en cette matière, de nombreux milieux francophones, scientifiques et universitaires y compris, ont quelque chose de navrant et de stupéfiant à la fois.

[...]

« Mais encore un coup, ce combat pour le français es ten même temps un combat pour toutes les langues : il est le principal (et peut-être le seul) recours contre l'hégémonie d'une seule langue, hégémonie qui d'ailleurs n'est nullement recherchée systématiquement par les anglophones eux-mêmes, mais résulte le plus souvent de l'abdication, de l'inconscience, de la légèreté quand ce n'est pas du snobisme des hommes d'autres langues. Et s'il y a ici une responsabilité collective des pays de langue française, il y a aussi, dans la vie quotidienne, la responsabilité individuelle de chaque francophone. Ainsi, par exemple, plusieurs centaines de milliers, quelques millions peut-être de francophones, se rendent chaque année à l'étranger affaires, réunions scientifiques, tourisme, etc. Trop d'entre eux semblent tenir pour acquis que l'anglais est le seul mode de communication, et contribuent par là à en renforcer la position, alors que souvent ils pourraient utiliser le français. On part en quelque sorte battu d'avance : un énorme complexe d'infériorité a gagné la plupart des francophones qui, par leur comportement, se font les alliés objectifs de la promotion de l'anglais et de la régression du français.

« Il est temps, il est encore temps — pour très peu d'années — que les francophones prennent conscience de l'ampleur du danger qui monte et retrouvent à la fois une certaine confiance et une certaine fierté élémentaire qui, en l'occurrence, coïncide avec le sens de la dignité de l'homme et la conscience de ce qui risque d'être perdu9. »




8 Jean-Louis CARTRY, Débâcle du français dans le monde. French culture, Kaputt? », Le Figaro-Magazine, 23 février 1980. pp. 81-85. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

9 Jean-Marc LÉGER, « Le français est devenu le garant de la diversité culturelle dans le monde », Forces, nos 46-47, 1er et 2e trimestres 1979, op. cit., pp. 4-17. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Arnold J. Drapeau, de l'École polytechnique de Montréal, est d'avis que :

L'asservissement dune élite à une culture étrangère conduit petit à petit à son assimilation et à la disparition de son identité nationale au point que cette dernière finit par représenter un handicap pour son avancement. L'abandon de sa langue nationale dans les communications scientifiques autant que le brassage des populations, la désintégration de la famille ou la dissolution des croyances est un facteur de déstabilisation d'une culture, d'une civilisation10. »

On pourrait multiplier les citations de ce genre qui, sous une forme ou sous une autre, décrivent les périls de « l'aliénation linguistique » qu'Henri Gobard a plus longuement analysés dans un ouvrage récent. À quoi bon, si les chercheurs francophones n'acceptent pas, en vertu même de leurs « habitus intellectuels et des méthodes qu'ils pratiquent », les « opinions courantes » comme des éléments de preuves?

Plusieurs d'entre eux, d'ailleurs, sont d'avis que les dangers que court la culture française en général ne viennent pas d'abord du comportement linguistique des chercheurs francophones.

L'hégémonie « virtuelle ou actuelle » des États-Unis ou du monde anglo-saxon sur les pays du bloc occidental peut s'expliquer par une multitude de facteurs non linguistiques; établir un lien causal étroit entre le comportement linguistique des chercheurs francophones et l'instauration d'une culture anglo-saxonne ne fait pas sérieux.

D'abord, le développement scientifique et technologique des États-Unis est tel, à l'heure présente, qu'en l'absence de toute considération linguistique, il est susceptible d'influencer l'avenir de toutes les « cultures occidentales » qui évoluent plus ou moins dans leur orbite.

De plus, l'apport des chercheurs scientifiques des pays francophones, selon les estimations connues, ne représente pas plus de 10 % environ de toute la production « scientifique ettechnique » dans le monde. Même si toute l'I.S.T. produite par les chercheurs francophones était diffusée en langue française, les États-Unis seraient en mesure de se « l'approprier linguistiquement par traduction » comme ils le font pour l'I.S.T. russe, japonaise, allemande, lorsqu'ils le jugent utile pour le progrès de la science ou pour d'autres fins. Publier en français ne changerait donc rien à l'hégémonie de l'anglais dans l'I.S.T.




10 Arnold J. DRAPEAU, « Publions en français, langue scientifique internationale », Eau du Québec, vol. 12, no 4, novembre 1979, pp. 313-322. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Enfin, l'utilisation de l'anglais par les scientifiques francophones (périodiques et communications) se concentre — d'une façon significative — dans les sciences physiques (chimie, physique, biologie) et dans les sciences médicales... C'est faire beaucoup d'honneur aux quelques milliers de chercheurs francophones en cause que de penser que, par leur comportement linguistique, ils participent d'une façon significative à l'envahissement hégémonique de la « culture américaine ».

Ce qui est sans doute exact de dire, selon certains, c'est que la participation active des chercheurs francophones au développement de la science et de la technologie occidentales, et ce dans n'importe quelle langue y compris l'anglais, constitue la meilleure façon de servir la francophonie. Madame Claudine Meyer cite le témoignage d'un chimiste recueilli par le professeur Langevin :

« J'ai organisé en 1959, une conférence de chimie nucléaire entièrement en anglais dans le Périgord, et publié en 1968 un ouvrage de 500 pages en anglais... J'ai cependant le sentiment d'avoir fait plus pour la France que si j'avais parlé en français à une conférence à Chicago ou à Berkeley, ou si j'avais écrit chez Dunod, Masson ou Gauthier-Villars un ouvrage en français dont 40 exemplaires se seraient vendus11. »

La reconnaissance de la francophonie, de sa langue et de sa culture, passe d'abord par la quantité et la qualité des recherches effectuées par les chercheurs francophones et par la quantité et la qualité des moyens de diffusion de l'I.S.T. produite par la communauté scientifique et technique francophone. Le problème de la langue est secondaire.

Pour beaucoup de chercheurs, l'expansion de la « culture anglo-américaine » dépend bien plus du comportement général des populations elles-mêmes que du comportement linguistique des chercheurs scientifiques et techniques.

Les craintes de certains critiques se fondent, selon eux, sur un faux postulat, à savoir : que la science et la technologie sont à toutes fins utiles, les deux modes exclusifs de savoir, de savoir faire, de savoir agir... et que les comportements des sociétés nationales sont d'abord et avant tout, sinon exclusivement, inspirés ou dictés par ces deux seuls modes.

Rien n'est plus faux. Bien sûr, dans une civilisation dite scientifique et technique, la prédominance des effets de la science et de la technologie sur les modes de pensée, de faire et d'agir des populations est facilement observable. Mais cela n'empêche pas de constater que perdurent parallèlement, dans toute société, d'autres modes de penser, de faire et d'agir qui empruntent à d'autres disciplines des façons spécifiques d'appréhender le réel, de transformer la matière, de se comporter individuellement et collectivement.

La crainte de l'hégémonie américaine sur le développement économique, social et culturel est une réalité observable dans toutes les sociétés occidentales. Ce n'est donc pas l'aspect linguistique de la science et de la technologie qui est en cause. La langue de la science et de la technologie est un épiphénomène par rapport au phénomène plus global de l'hégémonie de la science et de la technologie sur l'ensemble des sociétés industrialisées du monde.




11 « Peut-on encore publier en français? », À paraître, no 2, février 1978, p. 13. [retour au texte]




L'aliénation « virtuelle » des sociétés industrialisées, dans une « civilisation scientifique et technique » provient, il va sans dire, du progrès de la science et de la technologie

  • que le monde de l'industrie, du commerce et des affaires s'approprie... pour exploitation,

  • et que les autorités politiques « annexent » pour assurer le développement économique, social de leur population et, il faut le dire, la défense militaire ou la sécurité des territoires nationaux.

L'aliénation « actuelle », tant décriée et de toutes les façons, résulte donc sans doute

  • de la manière dont les populations réagissent devant les « bienfaits », ou les « avantages » ou les « bénéfices » (réels ou escomptés) que génèrent les sociétés industrialisées;

  • de l'absence réelle de volonté — individuelle et collective — de renoncer à ces avantages malgré les déclarations vertueuses sur la culture, l'identité culturelle, la langue nationale...

Bref, affirmer que le « comportement linguistique » des scientifiques francophones à des « conséquences incalculables » c'est peut-être confondre épiphénomène et phénomène. Ce qui est en cause c'est la civilisation scientifique et technique elle-même, la culture de masse que les sociétés industrielles ont générée... et non point la langue des chercheurs.

Enfin, selon beaucoup de chercheurs, les arguments théoriques n'ont pas grand poids dans le débat. L'utilisation de l'anglais par les scientifiques ne résulte pas d'un discours spéculatif, mais d'une nécessité pratique :

« Je fais partie de cette arrière-garde qui a continué très longtemps à publier en français; j'ai été conduit progressivement à publier la presque totalité de mes travaux en anglais. C'est « a posteriori », après avoir publié en anglais que mes travaux ont été cités, parfois même traduits12 ».

Ce qui différencie l'écriture scientifique des autres, c'est qu'elle cherche à transmettre des données reproductibles dans d'autres milieux, quelle que soit la langue de travail. Ce n'est donc pas au niveau du véhicule linguistique qu'il faut mesurer l'impact des scientifiques francophones, mais au niveau de leur auditoire. Qui lit ce que nous faisons et combien de personnes nous lisent13? »

Il arrive, en raison de facteurs — conjoncturels, donc, par définition, « provisoires — que la langue anglaise est aujourd'hui la langue commune de la science et de la technologie... comme ce fut hier le cas pour le grec, le latin, le français, l'allemand... Les empires linguistiques changent de capitales selon les aléas de l'histoire.




12 Claudine MEYER, « Peut-on encore publier en français? », À paraître, no2, février 1978, p. 13. [retour au texte]

13 Ghislain DEVROEDE, « Que les chercheurs québécois s'imposent par la qualité et l'originalité de leur recherche plutôt que par leur langue! », Le Médecin du Québec, vol. 15, n° 4, avril 1980, pp. 101-108. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




« Il n'y a pas de langue internationale unique... et il n'y en aura jamais », affirme Michel Bruguière14. Il n'y a que les langues plus communément parlées, écrites et comprises... à une période donnée de l'histoire.

Au nom de quel principe les scientifiques francophones devraient-ils s'abstenir de participer activement au développement de la science et de la technologie en utilisant exclusivement la langue française — en sachant fort bien qu'en agissant ainsi, ils se « provincialiseront » compte tenu des habitudes ou des comportements actuels des membres des autres communautés scientifiques — qu'ils ne peuvent modifier unilatéralement en décrétant que la langue française est la langue de la science et de la technologie.

« On ne gouverne pas les sociétés par décrets », affirme Michel Crozier... ni par des « exhortations aussi éloquentes soient-elles » selon la formule de Valery Giscard d'Estaing.

Les plus fervents défenseurs du français dans la science et la technologie n'acceptent pas d'emblée les contre-arguments évoqués ci-haut. Ils rappellent à leurs « adversaires » le principe évoqué par Roy Preiswerk et coll. dans leur ouvrage Le savoir et le faire, qui peut se résumer ainsi : « Le partenaire soumis au dépendant accepte volontairement les systèmes de valeurs, les formes de comportement et les schémas de pensée extérieurs rendant ainsi superflu l'exercice de la contrainte par le partenaire dominante15. »

Article 7.2.

LES CONSÉQUENCES POLITICO-SCIENTIFIQUES

L'utilisation croissante de l'anglais par les chercheurs francophones dans la diffusion des résultats de leurs travaux de recherche comporte, selon certains, des conséquences que nous appelons « politico-scientifiques » faute de pouvoir trouver une meilleure expression.

Sous-article 7.2.1.

Les risques d'un monopole en I.S.T.

Bernard Cassens écrit :

« De proche en proche, la politique d'abandon linguistique, symptôme — et non cause bien sûr — d'une politique de renoncement national, aboutit à renforcer le potentiel américain, à rendre chaque fois plus onéreux l'accès à l'information scientifique et technique et finalement à s'en remettre pour son développement au bon vouloir de Washington. L'information scientifique et technique est en effet une matière première comme toutes les autres et par voie de conséquence une arme politique de choc pour celui qui en a le monopole ou le quasi-monopole.

« Il faut donc bien mesurer les conséquences ultimes de toute décision si minime soit-elle en ce domaine et à cet égard il ne semble pas que les États-Unis qui ont, eux, une claire conscience de leurs intérêts, aient su — ou voulu — analyser les implications de leur politique linguistique16. »




14 Michel BRUGUIÈRE, Pitié pour Babel : un essai sur les langues, Paris, Fernand Nathan, « Langues en question », 1978, 125 p. [retour au texte]

15 Roy PREISWERK, Johan GALTUNG et al., Le savoir et le taire. Relations interculturelles et développement, Paris, Presses universitaires de France et Genève, Institut d'études du développement, 1975, 198 p. [retour au texte]

16 Bernard CASSENS, « La langue anglaise comme véhicule de l'impérialisme culturel », Eau du Québec, vol. 13, no 3, août 1980, pp. 234-239. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Selon Serge Cacaly17, cité par Bernard Cassens, le gouvernement fédéral américain a lui-même pris en charge certains problèmes concernant la diffusion de l'I.S.T. puisque, depuis 1974, « le transfert de savoir-faire ou [de] connaissances de tout individu, firme ou société [et de] machines, équipements, biens durables et logiciels d'ordinateurs est placé sous le contrôle du Pentagone... ».

Ce monopole ou ce quasi-monopole anglo-saxon sur l'I.S.T. occidentale est favorisé par la prodigieuse production scientifique et technique américaine et renforce par « l'appropriation par traduction » par les grands organismes américains de diffusion de l'I.S.T., des « meilleurs travaux de recherche scientifiques et techniques » des chercheurs étrangers. Il constitue, selon certains, une menace ou un danger en raison du fait :

  • que les instances scientifiques américaines disposent ainsi d'un contrôle presque absolu sur la diffusion de l'I.S.T et sur l'orientation du développement de la recherche scientifique et technique;

  • que les instances politiques américaines peuvent, éventuellement par leurs décisions, déterminer le développement de la science et de la technologie dans le sens de leurs intérêts et de leurs priorités.

Dans un article paru dans The New York Times, une affirmation du sénateur George McGovern laisse songeur :

« Pour attaquer une nation, on peut procéder par rétention du flux d'informations — couper le contact entre le siège d'une société multinationale et ses filiales à l'étranger... élever des barrières informatives autour d'elle... Le vocabulaire international s'est enrichi d'une expression nouvelle : la souveraineté de l'information »18. »

Dans son rapport d'expertise préparé pour la Commission parlementaire d'enquête de l'Assemblée nationale française, J.L. Boursin souligne certains dangers réels quant aux articles de revues et aux banques de données :

« Les articles de revues. Les articles envoyés pour publication à une revue « internationale » y paraissent avec un retard qui peut atteindre deux ans. Pendant cet intervalle, l'article est soumis à un ou plusieurs spécialistes du même sujet, spécialistes le plus souvent américains. Quelle singulière force d'âme faut-il à ce savant pour poursuivre des travaux, ou pour laisser poursuivre ses élèves dans une voie qu'il sait sans issue, grâce au projet d'article qui dort sur son bureau! Sans même aller jusque-là, il faut bien constater que son équipe dispose, pour aller plus loin, d'une avance qui peut être décisive, grâce à ce « pre-reprint ». L'accusation formelle de « pillage » est rare : au cours des travaux de la Commission d'enquête, nous ne l'avons entendu formuler que deux fois : par le pro-recteur de l'Institut polytechnique de Leningrad, le professeur G.S. Belik, et par l'ancien haut-commissaire à l'énergie atomique. M. Francis Perrin, à propos d'une particule fondamentale découverte au Centre européen de recherche nucléaire (C.E.R.N.) il y a une quinzaine d'années.

« Au-delà même de cette période « suspecte » qui précède la publication, l'anglomanie mondiale aboutit simplement à abaisser les coûts de documentation et de traduction des laboratoires américains et à obliger des chercheurs français à prendre connaissance des travaux de leurs compatriotes dans une langue étrangère.

« Les banques de données. Le ministre Pierre Aigrain a souligné à plusieurs reprises les insupportables conséquences de l'appel aux banques étrangères. Outre le déficit commercial de l'opération, la liste même des questions posées peut être révélatrice des recherches poursuivies, rendant transparent tout secret militaire ou industriel19. »




17 Serge CACALY, « L'information aux États-Unis », cite par Bernard Cassens, op. cit., p. 235. [retour au texte]

18 « The Information Age », The New York Times, 9 juin&bnsp;1977, p. A-21. Traduction libre de l'auteur. [retour au texte]

19 Jean-Louis BOURSIN, « Le français, langue scientifique », dans Pascal Clément, op. cit.p. 281. [retour au texte]




Pierre Routhier, quant à lui, s'interroge sur l'inconscience des chercheurs français qui, par leur comportement, contribuent à l'instauration d'un impérialisme intellectuel inacceptable :

« Est-il certain que les Français aient bien réalisé les travers que cette « domination » encourageait? Dans la domination actuelle de l'anglais, la Grande-Bretagne, comme le rappelle le Times, trouve aliment à son insularité. Aux États-Unis, le même poison s'est insinué, aggravé par l'idée, souvent informulée, car assez honteuse, que la qualité de la recherche dans quasiment tous les domaines serait liée à la taille et à la puissance des nations. Vision massive, qui escamote une vérité : les centres d'animation, qui durent dix, vingt, trente ans, se déplacent et peuvent se fixer dans des nations de moyenne importance. Il n'empêche que la domination de la langue favorise des attitudes d'impérialisme intellectuel et une sorte de « politique des Grands » en matière de communication scientifique. C'est ainsi qu'une grande revue internationale comme Economic Geology, bulletin de la Society of Economic Geologists (internationale, mais née aux États-Unis) passe régulièrement en revue, avec une sélectivité très contestable, certaines publications soviétiques, sans plus jamais donner la moindre chronique sur des publications allemandes, françaises ou autres20. »

On peut certes différer d'opinion sur l'existence, actuelle ou virtuelle, d'un monopole détenu par les États-Unis dans l'I.S.T., mais on ne peut qu'être perplexe quand Eugene Garfield affirme :

« La science internationale a toujours été l'objet d'une compétition. Mais à l'ère de la science de masse, il en est spécialement ainsi. Dans la compétition, on doit utiliser toutes les ressources disponibles21. »

Analysant les arguments de ceux qui prétendent que le comportement actuel des chercheurs francophones favorise un monopole des États-Unis sur l'I.S.T., Ghislain Devroede écrit :

« Autre critique infondée : Nous « exportons » nos connaissances aux États-Unis. [...] On ne « possède » pas une découverte médicale, et le bénéfice en revient toujours à la source. Une découverte médicale, ce n'est pas une « petite affaire » qu'on doit garder jalousement entre nous22. »




20 Pierre ROUTHIER, « Le français, langue scientifique : un combat à mener », La Recherche, vol. 8, no 80, juillet-août 1977, pp. 697-699. [retour au texte]

21 Eugene GARFIELD,« Current Comment », Current Contents, no 16, 18 avril 1977. Cité dans : Pascal Clément, op. cit., t. I., p. 106. [retour au texte]

22 Ghislain DEVROEDE, « Que les chercheurs québécois s'imposent par la qualité et l'originalité de leur recherche plutôt que par leur langue! ». Le Médecin du Québec, vol. 15, no 4, avril 1980, pp. 101-108. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Plusieurs scientifiques sont sans doute d'avis que cette dernière affirmation s'applique à l'ensemble des sciences et des techniques. « Publier en français » ou s'entêter à « promouvoir cette conviction » a conduit et conduirait encore à la « provincialisation » de la science et de la technologie françaises. M. Eugene Garfield écrit :

« Assurément, une nation qui a donné au monde Pascal, Lavoisier, Pasteur, Curie et Monod, est capable de produire d'autres géants de la science; mais, manifestement, pendant ces trois dernières décennies, les conditions n'ont pas été très favorables. Le symptôme le plus évident de ce déclin de la science française est le refus des scientifiques français de reconnaître que le français n'est plus la langue internationale par excellence23. »

Quant à l'appréhension d'un monopole américain sur l'I.S.T., elle se fonderait sur une méconnaissance des règles qui régissent les activités de la recherche scientifique et technique.

  • Dans le cas bien particulier de la recherche militaire (tellement disséminée ou diffuse par ailleurs que la plupart des chercheurs ne savent même pas que leurs travaux sont liés à ce secteur d'activités), les traites ou les ententes signées par les « pays alliés » empêchent la situation de monopole. Dans ce cas, l'I.S.T. n'est pas « nationale ».

  • Dans le domaine de la technologie industrielle, des règles strictes definissent les « droits d'auteur » (brevets) et les conditions d'émission de fabrication (licences) et rendent généralement la « piraterie » industrielle difficile, voire impossible. Et quand celle-ci a lieu, elle n'est ni empêchée ni favorisée par l'usage d'une langue plutôt que d'une autre.

  • Dans le domaine de la recherche scientifique et technique en général, ce n'est pas par l'usage du français, par exemple, qu'une « hypothétique et potentielle situation de monopole peut être contrecarrée. À vrai dire, ce n'est pas la langue qui engendre la suprématie scientifique et technique d'une nation ou d'un groupe de nations. C'est l'inverse qui est vrai. C'est la suprématie scientifique et technique d'une nation ou d'un groupe de nations qui confère à sa langue un caractère hégémonique en science et en technologie.

Selon certains, pour éviter tout risque de monopole de la part de la communauté scientifique et technique anglo-saxonne, si tant est qu'un tel risque soit réel, la communauté scientifique et technique francophone doit l'investir par une production d'I.S.T. en quantité suffisante et en qualité indiscutable et se l'« approprier » par des moyens efficaces.

Sous-article 7.2.2.

Les risques épistémologiques

L'anglicisation de la langue scientifique et technique conduirait, selon certains, à la disparition progressive de ce qu'on appelle parfois le « génie français »... Il n'y aurait plus bientôt de physique française, de biologie française, la science et la technologie unifiant (uniformisant) non seulement les « langues », mais également les modes de penser... ou d'appréhender le réel.




23 Eugene GARFIELD, « La science française est-elle trop provinciale? » La Recherche, vol. 7, n° 70, septembre 1976, pp. 757-760. [retour au texte]




Cette opinion est partagée par le Rapporteur de la Commission parlementaire d'enquête de l'Assemblée nationale française :

« En fait, nombre de scientifiques français adoptent l'anglais comme langue de travail au nom d'une idéologie communautaire de la science. Ils considèrent qu'ils doivent utiliser cette langue parce qu'à leurs yeux elle est seule à garantir une participation égale des chercheurs de tous les pays à l'échange des connaissances et des résultats scientifiques. Ils ne se rendent pas compte qu'ils se soumettent ainsi à la loi de la recherche américaine dominante [...].

« Aussi bien le risque majeur de la situation actuelle est-il la disparition, dans les sciences exactes au moins, de la tradition française de la recherche et du raisonnement scientifique. L'attention de la Commission a été attirée sur ce point par M. Evry Schatzmann qui a déclaré notamment, en substance : l'influence anglo-saxonne sur les domaines de recherche ne tient pas à la langue, mais à la civilisation. Dans le mode de travail américain, la pression exercée sur les scientifiques provient de la nécessité de publier à tout prix. Cela favorise, outre-Atlantique, ce qui est habituellement résumé dans la formule « Publish or perish ».

« Or un article récent de la revue américaine Science révèle les inconvénients de cet impératif. Soumis à la nécessité de se manifester fréquemment, les chercheurs américains fractionnent leurs publications à l'extrême, fut-ce au détriment de la cohérence des résultats exposés. Il devient aussi plus difficile d'apprécier les progrès de la connaissance scientifique et aussi... de détecter les pilleurs de recherches qui se bornent à présenter des compilations de découvertes faites par d'autres.

« En fait les savants français s'estiment placés devant l'alternative suivante :

  • ou se soumettre à la loi de la recherche dominante, c'est-à-dire la recherche américaine, et être ainsi réduits à dépendre des États-Unis pour la reconnaissance de leurs mérites, non sans conséquences sur le déroulement même de leurs travaux

  • ou revendiquer ce qu'on pourrait appeler le droit à la différence dans les méthodes de recherche, tout en renonçant à une impossible concurrence avec la recherche américaine aux énormes ressources financières, matérielles et humaines; et ne disposer en France d'aucun instrument de qualité permettant de faire connaître et valoir la science nationale24. »

Pour d'autres chercheurs, il n'y a pas de science française, de science américaine, de science allemande... Il y a la science tout court. La vérité, selon ces chercheurs, est qu'il y a des manières françaises de procéder à des études scientifiques, d'appréhender le réel, de le saisir, de l'expliquer — notamment au niveau des grandes synthèses scientifiques... Dans la mesure où l'on peut dire, comme le fait Oppenheimer, qu'une théorie scientifique est une œuvre d'art », on peut soutenir qu'il existe une science française, mais dans ce sens bien précis.

Cela ne permet pas, pour autant, de conclure qu'il y a des sciences physiques, chimiques, biologiques... françaises. Le caractère universel de la science demeure son caractère propre. Sans cela, il n'y a pas de science.

Les faits contredisent ceux qui soutiennent que l'usage habituel de l'anglais est de nature à « effriter » ou à détruire cette manière particulière de faire de la recherche scientifique. Comment expliquer, en effet, qu'un grand nombre de chercheurs francophones dont la réputation dépasse les frontières de la francophonie sont bilingues et parfois multilingues, qu'ils publient en anglais, et qu'ils continuent à être identifiés comme français (ou francophones) par les membres des diverses communautés scientifiques?




24 Pascal CLÉMENT, op. cit., t. I, pp. 105-106. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Quant à la technologie, parce que plus liée, dans certains cas, à des manières de faire qui s'enracinent dans des traditions « artistiques » ou « artisanales » plus proches du tempérament et du caractère national, il semble plus vrai de dire qu'il y a une technologie française, anglaise, américaine,...

Mais cette observation ne conduit nullement à conclure que les communications en « anglais » dans le domaine de la technologie entraîneraient la disparition de ce caractère « national ».

La technologie, comme savoir-faire, est largement internationalisée en raison de son enracinement dans la science. Il y a une physique spatiale et une science balistique. Les procédés techniques de construction des avions ou des missiles sont déterminés essentiellement par ces sciences. Si on parle de la technologie française de l'aéronautique, on se réfère non plus à ce que cette technologie a d'universel, mais à ce quelle peut exprimer du « génie artistique propre ». Ce n'est donc pas l'usage de l'anglais par les chercheurs scientifiques qui pourrait entraîner la disparition de ce qu'on veut bien appeler le « génie propre » de la « francophonie »...

Quoi qu'il en soit, les opinions en cette matière sont, encore une fois, très partagées et elles méritent discussion.

Sous-article 7.2.3.

L'appauvrissement de la littérature scientifique et technique en langue française

Le comportement linguistique de nombreux chercheurs francophones contribuerait à l'appauvrissement des périodiques scientifiques et techniques de langue française et à leur disparition progressive. Par leur comportement, les scientifiques francophones font en sorte :

  • que les périodiques scientifiques et techniques de langue anglaise (notamment américains) puissent exercer une sélection sévère des articles qui leur sont présentés, étant donne le nombre considérable de projets qui sont soumis à leur comité de lecture ou de référents;

  • que, en raison de cela même, ils publient les meilleurs articles scientifiques et techniques des chercheurs, ce qui confère un caractère « prestigieux » aux revues américaines qui, à leur tour, consacrent la valeur des « chercheurs » qui y publient... et augmentent ainsi sans cesse leur audience auprès des lecteurs.

Il s'ensuit donc que les périodiques scientifiques et techniques « nationaux » (cela semble aussi vrai pour les périodiques allemands, espagnols, italiens que pour les périodiques des pays francophones), privés des meilleurs travaux scientifiques, sont souvent réduits à ne publier « que ce qui a été refusé ailleurs »... ou qui n'a pas atteint le degré de qualité jugé nécessaire par les auteurs eux-mêmes pour obtenir la « consécration américaine ».

Dans le cas particulier de la francophonie canadienne ou québécoise, l'attitude des chercheurs de langue française rend difficile sinon impossible l'établissement d'une politique « éditoriale » en matière d'I.S.T. Parfois même, elle compromet le rehaussement de la qualité d'un certain nombre de revues scientifiques et techniques qui, sans être toujours de réputation internationale, jouent un rôle important dans la communauté scientifique québécoise...

Commentant les résultats d'une enquête effectuée à l'Université de Paris XI (Orsay) auprès des chercheurs de cette institution, Noëlle de Chambrun affirme :

« Dans la communauté scientifique, la cote des revues varie en fonction de la proportion d'anglais qui s'y trouve. C'est ainsi que la Physical Review (100 % anglais) est jugée prestigieuse, le Journal de Physique (20 % anglais) n'est plus qu'« indispensable », quant aux Comptes rendus de l'Académie des Sciences, les CRAS (100 % français), bon nombre de chercheurs les appellent la Crasse, sans commentaire. Les revues françaises, avec peut-être quelques exceptions, sont devenues des revues-poubelles. On n'y publie pas, parce qu'elles sont moribondes (l'État ne fait rien pour les soutenir et donc en améliorer la qualité) et elles sont moribondes parce qu'on n'y publie rien de signifiant. Cercle vicieux de même nature que celui qui consiste à dire « on publie en anglais parce qu'on reçoit notre information dans cette langue » .

« Tout ceci serait au fond moins grave qu'il ne paraît si tout ce qui se publie en anglais n'était pas inévitablement retiré au français. En effet, comme il n'existe pas de bi-publication (on pourrait l'envisager, mais une fois de plus cela coûte cher), on arrive à une situation aberrante dans certains secteurs. Les chercheurs de différentes universités françaises ne peuvent se lire les uns les autres qu'en anglais. Cette situation est admise par bon nombre de scientifiques qui répondent à l'étonnement du linguiste : « l'anglais est le latin d'aujourd'hui »25. »

Tout cela est un peu triste, à la vérité. Mais l'histoire apporte quelques explications, sinon des justifications, à la situation présente.

« L'objectivité et la lucidité commencent, selon les auteurs d'un rapport soumis au Quai d'Orsay en 1978, par la reconnaissance du fait qu'en un monde à bien des égards unifié et marqué par le double primat de l'économie et des communications de masse, l'anglais a acquis une préséance que l'on peut qualifier d'irréversible. Il est devenu, par une sorte de processus cumulatif, la voie d'accès la plus répandue et la plus aisée à la communication internationale. » Vouloir faire du français la langue internationale de la science et de la technologie, c'est refuser de se rendre à cette évidence historique.

Les habitudes actuelles d'un nombre croissant de scientifiques de publier en anglais dans des revues étrangères peuvent, sans aucun doute, appauvrir les périodiques scientifiques et techniques de langue française. Cette situation peut s'expliquer par plusieurs causes, entre autres par le fait que les responsables des périodiques scientifiques et techniques — traditionnellement publiés en langue française — n'ont pas bien perçu la nécessité d'encourager les chercheurs francophones à publier les résultats de leurs recherches en français, avec traduction anglaise, ou en français, avec des résumés substantiels en langue anglaise, dans un nombre de revues qui auraient pu ainsi obtenir un rayonnement international...




25 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit., pp. 16-17. [retour au texte]




En s'adaptant rapidement à une situation nouvelle, les responsables des périodiques scientifiques et techniques auraient peut-être modifié le comportement des scientifiques anglophones à l'endroit de la production scientifique et technique francophone. Selon Eugene Garfield, la situation est telle maintenant que :

« En publiant les résultats de leurs recherches exclusivement en français, la plupart des chercheurs français empêchent que leurs résultats soient lus occasionnellement par le reste de la communauté scientifique « internationale »26. »

Curieux paradoxe! Certains affirment que la survie des périodiques scientifiques et techniques de langue française passera désormais par l'usage raisonnable du bilinguisme ou du multilinguisme par les chercheurs francophones...

Sous-article 7.2.4.

Les retombées négatives sur la formation des chercheurs... et l'enseignement en général

Si la langue anglaise est la langue de l'I.S.T., si la langue de publication et de communication des chercheurs est l'anglais, si les universités doivent former les chercheurs pour qu'ils puissent exercer le plus convenablement et le plus efficacement leur profession dans les centres de recherche universitaires, gouvernementaux ou industriels, on ne voit pas trop bien pourquoi elles n'accorderaient pas à la « pratique de l'anglais » une place de plus en plus grande dans la formation des chercheurs. On allégera ainsi la tâche des chercheurs, on éliminera les intermédiaires — traducteurs et interprètes —, on réduira les coûts qu'entraîne l'ignorance ou la méconnaissance de l'anglais.

Dans la même logique, l'enseignement supérieur, en matière de science et de technologie, postule l'apprentissage ou la pratique d'une langue que tous les professionnels seront dans l'obligation éventuelle d'employer. Jean-Louis Boursin affirme :

« Disons d'entrée qu'il existe une seule alternative si nous ne voulons pas faire de nos chercheurs des handicapés linguistiques. Ou bien on leur enseigne à fond l'anglais, pour qu'ils manient cette langue avec la même aisance que leur langue maternelle; ou bien l'on fait en sorte qu'ils puissent réellement travailler et communiquer en français27.

Telle est, aux yeux de plusieurs autres critiques, la situation dans laquelle les pays de la francophonie sont placés. Cette opinion, dialectiquement correcte à certains égards, n'est pas toujours formulée d'une façon aussi explicite. Mais elle semble inspirer bien des comportements ou des attitudes à l'endroit de l'usage du français ou de l'anglais dans la formation des chercheurs et la pratique professionnelle de ceux-ci.

Elle donne lieu, il va sans dire, à des interrogations inquiètes. Selon les parlementaires belges de langue française, le problème revêt un caractère urgent :

« Nous constatons la disparition presque complète du français pour ce qui est du traitement des sciences de la nature (physique, chimie, biologie, etc.). Tôt ou tard, cette situation aura des conséquences fâcheuses quant au fait qu'il ne sera plus possible de faire dans des conditions normales un cours universitaire du plus haut degré dans ces matières en langue française.

[...]

« La disparition éventuelle du français comme langue scientifique ne risque-t-elle pas d'avoir des conséquences graves pour la survie de la langue française?... Nous devons cependant avoir à l'esprit que les recherches actuelles feront l'objet de l'enseignement et des conversations courantes de demain. Pourra-t-on maintenir le français comme langue de l'enseignement si on l'abandonne aujourd'hui dans le domaine de la recherche28? »




26 Eugene GARFIELD, « La science française est-elle trop provinciale », La Recherche, vol. 7, n° 70, septembre 1976, pp. 757-760. [retour au texte]

27 Jean-Louis BOURSIN, Le français, langue scientifique », dans Pascal Clément, op. cit., t. II, p. 288. [retour au texte]

28 Étienne KNOOPS, op. cit., pp. 5-6. [retour au texte]




Gilbert-Dreyfus, quant à lui, s'interroge sur certaines procédures employées par les jurys :

« Chaque jour, des jurys ayant à apprécier des titres et des travaux, « considèrent avec plus de faveur » ceux qui sont rédigés en « anglo-saxophonie ». Le recrutement et la promotion de leurs auteurs se trouvent substantiellement favorisés par les principaux responsables de la recherche médicale française, le CNRS, l'INSERM, qui émettent des appréciations plus élogieuses si le candidat a publié son travail en anglais; on en arrive même à ne plus tenir compte des travaux publiés en français29! »

Guy Arbour écrit en conclusion d'un article paru dans Hebdo-Science :

« Si, devant « l'universalité » émergente de la langue anglaise comme langue de recherche, la défense et l'illustration de la langue française » devenaient une lutte chimérique, devrait-on aussi utiliser l'anglais, logiquement, comme langue de l'enseignement? Formulée autrement, la question serait être ou to be30? »

Pour Jacques Cellard, sociolinguiste, l'usage de l'anglais dans la science et la technologie est susceptible d'entraîner des transferts linguistiques importants :

« Il apparaît bien, cependant, qu'on ne peut pas contrôler, circonscrire les phénomènes de transfert collectif d'une langue, et il est absolument illusoire de penser que l'anglais pourrait rester la langue de la communauté scientifique française sans devenir progressivement la langue du savoir, réduisant le français à la fonction de langue folklorique, de langue d'une information sous-culturelle, qui ne véhicule aucun savoir et donc, aucun pouvoir.

« Un sociologue ne manquerait pas de nous dire que le processus de reproduction amènera nécessairement les enfants de scientifiques à avoir une scolarité à 50 %, aux 2/3 ou aux 3/4 anglaise, ce qui provoquera inévitablement des phénomènes de transferts linguistiques globaux31. »

Article 7.3.

LES CONSÉQUENCES LINGUISTIQUES ET PSYCHO-LINGUISTIQUES

Selon les linguistes Lee Whorf et Sapin « la diversité des langues répond à la diversité des structures mentales au sein des cultures humaines. En ce sens, la langue conditionne la formation de la pensée. »




29 GILBERT-DREYFUS, « Pensée, langage et culture La langue française, victime d'un phénomène de rejet », Les Feuillets du praticien, vol. 4, n° 1, 10 janvier 1980, pp. 5-9. [retour au texte]

30 Guy ARBOUR, op. cit. [retour au texte]

31 Le français chasse des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 25. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Il faut, selon le docteur Rustum Roy, directeur du Materials Research Laboratory, sauvegarder la pluralité linguistique dans la science et la technologie :

« La raison personnelle pour laquelle je défends la survie du français (ou de l'allemand, ou du russe) comme langage scientifique sera considérée comme mystique par certains, comme politique par d'autres. C'est que la science en elle-même ne devrait pas différer du reste de l'aventure humaine. Or cette aventure a, depuis son début, acquis une grande force de par la diversité de cultures, diversité qu'exprime le langage. Nous sommes tous maintenant douloureusement conscients du grand processus de « nivellement » de la technologie fondée sur la science, de la destruction de ce qui est unique et de l'installation de l'uniformité. Mais la science n'est pas la technologie, et nous devrions résister à cette tendance vers une normalisation totale32... »

« Or il peut courir un autre risque, celui d'être forcé d'exprimer sa pensée scientifique dans une langue étrangère, ce qui entraîne une diminution capitale de sa personnalité, de sors originalité, de sa vie intellectuelle33. »

Noëlle de Chambrun, pour sa part, trouve que les chercheurs francophones sacrifient trop facilement leur langue et se demande si on n'assiste pas à une gigantesque mystification :

« Alors, peut-on se demander, cette communication universelle n'est-elle pas une gigantesque imposture où la langue hégémonique perdrait toute valeur d'usage pour n'être plus que signe, signe d'appartenance pour quelques minoritaires, signe d'allégeance pour d'autres, signe d'impuissance pour la plupart et, enfin, infiniment de temps perdu pour la recherche proprement dite34? »

Pour Pierre Routhier, le « monoglottisme anglais » est doublement dangereux et condamnable :

« Il est aisé d'en [le monoglottisme] passer en revue quelques défauts majeurs. Il n'y a guère, on assistait encore assez souvent à la naissance indépendante et plus ou moins simultanée des mêmes idées, dans diverses régions. Indépendamment de la langue, nous sommes témoins aujourd'hui de la propagation ultra rapide des modes intellectuelles. La langue unique accentue évidemment ce phénomène. Or il n'est pas certain qu'une propagation rapide crée toujours un climat favorable à l'invention. La mode privilégie les idées rapidement saisissables, et « à peu de frais », et du même coup bien souvent les schémas sans nuances.

[...]

« Dès lors, dans bien des circonstances, l'incapacité à trouver l'expression la plus juste en anglais peut devenir une véritable infirmité. Vaille que vaille, on sacrifie, on « équarrit », et on se retrouve avec un message scientifique à délivrer avec 500 à 600 mots de « basic English » [...]

« Il y a plus grave... L'habitude de lire des textes techniques américains, dont l'anglais est parfois frustre, peut conduire à élaguer son propre langage, dans sa plus possible de faire dans des conditions normales un cours universitaire du plus haut degré dans ces matières en langue française, propre langue, Du basic English on passe d'autant plus aisément à un « français de base » [...]35. »




32 Rustum ROY, « La survie du français une opinion américaine », La Recherche, vol. 8, no 81, septembre 1977, pp. 802-803. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

33 Robert DEBRÉ, « Pensée et langue françaises en péril », La Nouvelle Revue des deux mondes, décembre 1972, pp. 515-524. [retour au texte]

34 Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, « Publish or perish ou la mort du français dans la science », Repères pour le socialisme, novembre-décembre 1980, pp. 78-83. [retour au texte]

35 « Le français, langue scientifique : un combat à mener », La Recherche, vol. 8, n° 80, juillet-août 1977, pp. 697-699. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Daniel Moskowitz, directeur de la traduction à l'E.S.I.T. (École supérieure d'interprétariat et de traduction, rattachée à la Sorbonne Nouvelle, Paris III), est d'avis que l'emploi de l'anglais par les chercheurs francophones dans la diffusion de leurs travaux entache la qualité de l'I.S.T. diffusée :

« L'École supérieure d'Interprètes et de Traducteurs a comme finalité fondamentale de contribuer à la défense de la langue et de la pensée françaises dans le monde. Nous étudions ces problèmes depuis vingt ans et nous sommes arrivés à la constatation fondamentale qui a déjà été évoquée avant moi tout à l'heure et que je crois utile de répéter : quand on s'exprime dans sa langue maternelle, on plie sa langue à sa pensée : quand on s'exprime dans une autre langue, on plie sa pensée à la langue dont on dispose. Or chaque fois que nous avons demandé à des scientifiques : « pourquoi publiez-vous? », ils nous ont répondu : « pour être lus ». Cela me semble un peu sommaire, car je crois surtout, même si ce n'est pas dit, « pour être appréciés ».

« Une des communications précédentes a indiqué que la très grande majorité des scientifiques qui publient en anglais traduisent eux-mêmes leurs communications, et trouvent cela « difficile » ou « très difficile ». Ils ont bien raison. Et quand on fait enquête du côté américain, on constate que la grande majorité des communications traduites du français (il y a de brillantes exceptions) donnent l'impression d'une pensée hésitante, médiocre, de niveau tout à fait insuffisant par rapport aux normes internationales. Et, croyez-moi, jamais un scientifique américain ne se dit : « ce pauvre Français a du mal à s'exprimer en anglais, c'est pour cela que son article n'est pas précis ». Il se dit : « ce qu'ils font en France ne vaut pas grand-chose... ». »

Daniel Moskowitz conclut par un constat inquiétant sur la contamination de la langue scientifique et technique française par l'anglais : « Traducteur, j'affirme que quand on lit les textes français (les rares qui existent), on ne peut les comprendre si on ne sait pas l'anglais36. »

Pour que la langue française devienne ou redevienne une langue scientifique et technique utilisée ou utilisable par les chercheurs francophones, elle a besoin de l'aide ou de l'assistance de ceux-ci. Tel n'est pas toujours le cas, selon Jean-Pierre van Deth du H.C.L.F. :

« Comme tout organisme vivant, une langue a besoin pour se développer d'être nourrie et fécondée. Il me semble que ce rôle incombe aux auteurs qui lui apportent leur pensée, leurs trouvailles et la font ainsi se développer dans toutes les directions du savoir et de la communication. Le « vieillissement » de la langue française dont j'ai parlé à l'instant pourra, dans ces conditions, être considéré aussi bien comme une cause que comme une conséquence de la malnutrition que j'évoque maintenant et qui ne signifie pas que le français manque d'auteurs, mais plutôt que se manifestent des déséquilibres. Il semble évident qu'à terme il pourrait être extrêmement dangereux pour une langue de n'être plus utilisée, par exemple, que pour des récits de fiction, à des fins littéraires et poétiques, tandis qu'elle serait délaissée par les hommes de science. Or c'est déjà partiellement la situation que nous vivons : chaque fois que nous préférons l'anglais au français pour nous exprimer dans une revue ou dans un congrès, chaque fois nous asphyxions davantage notre langue et compromettons plus gravement son avenir. Voilà pourquoi nous ne pouvons rester indifférents lorsque tant de revues scientifiques françaises, éditées en France, se mettent à ne plus publier qu'en anglais jusqu'à, dans un certain nombre de cas, abandonner leur titre pour le traduire. [...] Certes, nombre d'auteurs ne livrent ainsi que la traduction de travaux pensés et d'abord rédigés en français, mais bientôt il ne leur sera plus nécessaire de passer par cette phase. Bientôt, si notre recherche scientifique n'ouvre pas de voies originales, si nos laboratoires continuent de n'avoir pour ambition que d'égaler ceux d'outre-Atlantique, si nos universités manquent d'une véritable ambition, nous ne serons, dans le domaine scientifique, que les sous-traitants des laboratoires et des universités américains.

[...]

« Une langue asphyxiée, c'est une langue que l'on ne connaît plus, que l'on ne parle plus en dehors de son territoire d'origine. [...] Une communication scientifique ne s'adresse bien évidemment qu'à un public restreint, qui se trouve essentiellement dans les zones les plus développées de notre planète : Amérique du Nord et Europe du Nord essentiellement, Union soviétique et certains pays de l'Europe de l'Est. Japon et Israël. Les millions de francophones d'Afrique pèsent moins dans cette perspective que les Suédois ou les Japonais qui, en dehors de leur langue, ne comprennent aisément que l'anglais. C'est sans doute pour cette raison que la recherche scientifique [française] dispose de moins en moins de revues francophones de haut niveau et quel serait probablement sans effet de cherchera en créer artificiellement par le soutien financier des pouvoirs publics37. »




36 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 51. C'est nous qui soulignons dans ce dernier paragraphe. [retour au texte]

37 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit., pp. 153-154. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]




Un éminent mathématicien relevait :

« Renoncer à publier en français les travaux scientifiques français reviendrait à renoncer à utiliser la langue française pour la diffusion de la connaissance au sein même de la communauté francophone. En effet, si l'on n'écrit plus dans le domaine de certaines disciplines scientifiques en français, c'est la langue tout entière qui est condamnée en qualité de langue vivante38. »

Aussi, le « bilinguisme » des chercheurs francophones fait-il souvent l'objet de procès :

  • « On ne peut jamais être parfaitement bilingue », soutiennent les uns. « On n'est jamais non plus un unilingue parfait », rétorquent les autres.

  • « Le bilinguisme mène à la dialectisation de la langue dominée », affirment ceux-ci. « Cette loi est universelle et le français a dialectisé bien d'autres langues », rétorquent les autres.

Par ailleurs, de nombreux articles dénoncent le sabir, le basic-english, le pidgin utilisés par les chercheurs francophones. Prétendre défendre la nécessité de l'emploi du français en se fondant sur la « médiocrité » de la langue utilisée présentement par les chercheurs francophones n'est peut-être pas une piste très sûre à emprunter.




38 Étienne KNOOPS, Le français, langue scientifique. Rapport introductif, op. cit.p. 6. [retour au texte]




Le phénomène du basic english vilipende aujourd'hui a sans doute existe sons d'autres formes au moment où le latin, l'allemand étaient de grandes langues scientifiques. Le fait n'est pas lié, semble-t-il, à la « pauvreté de la langue anglaise », mais à la fonction même de la langue à un certain niveau d'échange d'I.S.T.

Le Rapporteur de la Commission parlementaire d'enquête de l'Assemblée nationale française note ce qui suit :

« Dans aucune des déclarations de scientifiques auxquelles [on] a pu se référer, il n'est d'ailleurs affirmé que l'anglais pratiqué par les scientifiques est d'une qualité générale au-dessus de la moyenne : de toute évidence, en effet, les intéressés recherchent non pas la restitution, dans une langue qui leur demeure le plus souvent étrangère, des moindres nuances de leur pensée, mais une communication minimale des informations essentielles. Pour remplir cette fonction, un anglais élémentaire, enrichi selon les disciplines par l'utilisation des signes conventionnels internationalement reconnus, leur parait suffire. Le point extrême de cette logique est atteint par un mathématicien français qui écrit à la Recherche en février 1977 : « La langue la plus native qui soit, la plus dégagée des abstractions est un véhicule excellent pour la pensée scientifique tout l'effort d'abstraction et de synthèse étant situé dans la partie mathématique de l'exposé. Il y a là aussi l'explication de la facilité d'utilisation d'une langue étrangère dans le discours scientifique. Et c'est pourquoi il n'est pas grave que les scientifiques français, japonais ou russes utilisent comme langue de travail le pidgin-english nu tout autre espéranto approprié39. »

Pour sa part, le président de la Commission de la recherche du Conseil des universités du Québec, monsieur Jacques Lécuyer, exprime une opinion fort nuancée en cette matière. Elle semble largement répandue parmi les membres des communautés scientifiques et techniques francophones, selon celui-ci :

« En réalité, la plupart des scientifiques ne croient pas que l'utilisation de l'anglais dans les communications scientifiques spécialisées cause problème. Toute mesure qui restreindrait la portée ou l'audience des communications est perçue comme autrement dangereuse dans la mesure où toute communauté scientifique nationale doit échanger et s'oxygéner au contact des autres sous peine de sombrer dans un provincialisme stérile.

« Comme on peut le voir, la publication scientifique spécialisée s'adressant à un auditoire très particulier est en bonne partie un outil de travail. Si on accorde tant d'importance à son caractère français, c'est peut-être qu'on s'imagine que, se francisant, elle deviendra plus accessible. C'est là une erreur grave, car elle ne s'adresse justement pas à un public général. Peut-être y a-t-il d'autres inquiétudes qu'il faudrait explorer. Une chose est certaine cependant c'est la nécessite de bien distinguer la publication scientifique primaire de celle bien différente visant à diffuser des résultats et des connaissances. Ainsi les livres, les rapports d'expertise ou de vulgarisation, les sommaires ne jouent pas du tout le même rôle. S'adressant à des individus ou à des groupes d'individus plus ou moins spécialisés, il est normal qu'ils soient rédigés dans la langue du pays qui supporte ces travaux40. »

En définitive, le basic english, malgré les réticences des spécialistes de la langue, doit avoir quelque vertu, comme le faisait remarquer un chercheur interrogé « puisqu'il a permis aux Américains et aux Russes de voyager ensemble dans l'espace, aux Français et aux Anglais de construire et de faire voler le Concorde, aux Américains et aux Français de faire I.B.M.-France et l'Améropéenne... ». Quoi qu'il en soit, Jacques Cellard affirme :

« Nous connaissons mal les ressorts globaux de l'histoire linguistique des sociétés. Mais, dans la mesure où nous pouvons juger les comportements, nous devons reconnaître que l'utilisation de l'anglais n'a pas que des aspects négatifs, puisqu'elle a permis aux scientifiques français de rester informés et de faire connaître à la communauté scientifique mondiale la vitalité de la recherche de notre pays41. »




39 Pascal CLÉMENT, op. cit., t. I, p. 104. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

40 Notes manuscrites remises à l'auteur de ce document. [retour au texte]

41 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orly, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 25. [retour au texte]




Article 7.4.

CONSÉQUENCES « PÉRIPHÉRIQUES » OU « RÉSIDUAIRES »

Un certain nombre de conséquences, qu'on peut qualifier de « périphériques » ou « résiduaires » découlent de la suprématie de l'anglais dans la science et la technologie et du fait qu'un nombre croissant de chercheurs francophones utilisent cette langue dans les publications et les communications scientifiques et techniques. Puisque ces conséquences sont parfois évoquées par certains critiques de la situation actuelle, il convient d'en faire état ici de manière à fournir à tous l'occasion d'en disposer, chacun selon sa compétence ou sa compréhension.

L'anglais est devenu, pratiquement, un critère objectif pour un profil de carrière.

Cette conséquence de la suprématie de l'anglais dans la science et la technologie a été examinée par le Rapporteur de la Commission parlementaire de l'Assemblée nationale française :

« Suite à plusieurs indications données à la Commission, votre Rapporteur avait posé au ministre des Universités la question suivante : Est-il exact que pour apprécier la valeur des travaux scientifiques d'un « chercheur on tient un compte particulier des travaux publiés par lui à l'étranger en langue anglaise? » La même demande a été faite au directeur des relations extérieures du C.N.R.S. lors de sa venue devant votre Commission.

« Le Ministre a textuellement répondu :

Une telle affirmation serait parfaitement inexacte. Il faut cependant reconnaître que certaines grandes revues anglo-saxonnes, par leur audience et les citations dont elles font l'objet, peuvent apporter un prestige supplémentaire aux travaux qu'elles publient [...] Ce critère n'a par ailleurs aucun caractère exclusif, ni même déterminant, dans l'appréciation par le Conseil supérieur des corps universitaires de la valeur d'une candidature. »

« Quant à M. Mercouroff, il a indiqué que plusieurs critères d'appréciation étaient utilisés : le rapport fourni par le chercheur; la liste et le contenu de ses publications : l'appréciation portée par ses pairs au sein de la communauté internationale.

« Pour évaluer ce dernier critère, le C.N.R.S. — toujours selon M Mercouroff — procède d'une étude de l'impact des différents journaux internationaux, sans utiliser une grille préétablie, et sans privilégier ni Current Contents, ni le système Pascal.

« Ces déclarations nuancées sont contredites par l'affirmation de M. Durup, physicien et chimiste à l'université d'Orsay, qui déclarait en substance lors du colloque déjà cité : la notoriété scientifique s'acquiert aux États-Unis : si un scientifique français entend parler outre-Atlantique des travaux d'un collègue travaillant dans une branche voisine, mais distincte de la sienne, il accordera à ce dernier un préjugé favorable quand il aura à examiner son dossier au sein de la commission compétente du C.N.R.S.

[...]

« Il serait sans doute excessif de dire que seules les publications en anglais garantissent aux scientifiques, que ce soit au C.N.R.S. ou dans les universités, une carrière honorable. Mais c'est un fait : tout pousse les scientifiques français dans les domaines de pointe, à penser que les publications en anglais sont les voies les plus courtes pour la reconnaissance de leurs mérites. Puisque pour l'appréciation de leurs travaux, les autorités compétentes sont en fait prisonnières d'un système d'évaluation dont les éléments sont constitués aux États-Unis, dans les universités et à travers les publications scientifiques américaines42. »

La situation au Québec, selon Arnold J. Drapeau, serait analogue à celle de la France... et peut-être d'autres pays francophones. C'est à voir.

La maîtrise plus ou moins grande de l'anglais par les uns et les autres crée deux groupes de professionnels au sein de la communauté scientifique et technique francophone.

La consécration de la réputation des chercheurs francophones venait pour ainsi dire de l'extérieur (notamment des États-Unis par le jeu de la sélection des articles et des cotes de citations), il en résulte qu'un certain nombre de scientifiques font partie du groupe des happy few qui écrivent en anglais et parlent anglais... et que d'autres, maîtrisant moins bien cette langue, ne publiant pas dans cette langue et ne communiquant pas dans cette langue, n'ont pas la « chance » de recevoir cette consécration.

Selon M. Costa, maître de recherches au C.N.R.S., un mémoire paru dans The Journal of the Chemical Society procure à l'auteur une considération supérieure à celle qu'il obtient à Paris si le même travail sort dans le Journal de chimie-physique. En conséquence, « tous les chimistes publient en anglais » puisque les autorités françaises ne les prennent au sérieux qu'après leur consécration aux États-Unis43.

« Un chimiste ou un géologue, s'il est doué pour l'anglais, aura un « marketing » plus efficace. C'est lui qui, du côté anglophone, sera le plus souvent le plus lu et entendu, donc cité; et, par des effets de ricochet dans sa propre nation, parfois abusivement tenu pour un « savant d'audience internationale ». On peut aboutir ainsi à ces petits groupes internationaux de « congratulation mutuelle », d'autant plus solides qu'ils ne sont pas gangrenés par des rivalités immédiates, lesquelles se déroulent surtout sur le plan national44. »

Pareille ségrégation apparaît à René Küss comme peu conforme à la solidarité scientifique qui devrait exister entre les médecins dans les congrès dits internationaux, dont le rôle est précisément de promouvoir les échanges.




42 Pascal CLÉMENT, op. cit., t. I, pp. 101-103. [retour au texte]

43 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Pairs-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 84. [retour au texte]

44 Pierre ROUTHIER, « Le français, langue scientifique : un combat à mener », La Recherche, vol. 8, no 80, juillet-août 1977, pp. 697-699. [retour au texte]




« Si pareille évolution s'amplifiait, avertit le rapport de l'Académie de médecine, on risquerait de voir apparaître une nouvelle forme d'intelligentsia et deux médecines : l'une anglophone, qui se voudrait élitiste et internationale, l'autre plébéienne et autochtone45. »

L'utilisation de l'anglais impose un « double travail » aux chercheurs francophones.

« Dans l'état présent de la communication scientifique, la génération actuelle n'est pas bilingue. Le mal est moindre parce que réversible, mais le tribut à payer est lourd. Si l'on étend à l'ensemble des chercheurs français les résultats obtenus à Orsay, on peut sans grand risque affirmer que le niveau en anglais se situe entre nul et moyen pour 54 % d'entre eux à l'écrit et 64 % à l'oral.

« On est alors en droit d'émettre quelques doutes sur la qualité de l'information qui circule etde supposer qu'entre les processus d'encodage et de décodage, il y a une certaine déperdition, pour ne pas dire distorsion du contenu. L'exactitude dont se targuent les chercheurs en sciences exactes peut-elle s'accommoder d'un certain flou linguistique? Nous posons le problème. On peut affirmer par ailleurs que dans les débats, qui sont souvent la partie la plus féconde des Congrès, les non-anglophones se trouvent singulièrement démunis face à la logorrhée américaine, lorsque sur l'autel de la langue ils immolent la pensée.

« Alors, peut-on se demander, cette communication universelle n'est-elle pas une imposture où la langue hégémonique perdrait toute valeur d'usage pour n'être plus que signe, signe d'appartenance pour quelques minoritaires, signe d'allégeance pour d'autres, signe d'impuissance pour la plupart — sans parler du temps perdu pour la recherche proprement dite46? »

La suprématie de l'anglais en science et en technologie suscite l'impérialisme des chercheurs anglophones.

Plusieurs articles de revues font référence à l'attitude « impérialiste » de certains chercheurs anglophones :

  • qui refusent de parler français lors des congrès;

  • qui invitent ceux qui ne connaissent pas l'anglais à ne pas se lancer dans telle ou telle recherche;

  • qui quittent les salles dès qu'un chercheur francophone commence à s'adresser à l'auditoire en français.

De l'outrecuidance ou de l'impérialisme, on peut aller à la muflerie, affirme P. Routhier :

« Puisque je ne lis pas le français, l'allemand, etc. », puisque ces gens-là n'ont qu'à s'exprimer en anglais (n'est-ce pas une langue facile, après tout) », inutile de se fatiguer pour faciliter la communication. Et l'on arrive au niveau de froide indifférence atteint au congrès de Sydney [...]. Lorsqu'un milieu scientifique oublie les lois de l'hospitalité intellectuelle, il est malade47. »




45 Evelyne GOGIEN, « Do yon speak english? Si non, alors tant pis! », Tonus, no 485, 6 juin&bnsp;1980, pp. 13-14. [retour au texte]

46 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 18. [retour au texte]

47 « Le français, langue scientifique : un combat à mener », La Recherche, vol. 8, no 89, juillet-août 1977, pp. 697-699. [retour au texte]




Dans son rapport d'expertise à la Commission parlementaire d'enquête de l'Assemblée nationale française, J.L. Boursin constate pour sa part :

« Pour la communication orale, de nombreux scientifiques français parlent (ou comprennent) un « plain English », rudimentaire qui les place en situation d'intériorité dans toute rencontre internationale. Leurs interlocuteurs anglo-saxons ont à l'esprit, sinon aux lèvres, le « speak white » qui a tellement humilié les francophones canadiens; à supposer même qu'ils se gardent, par commisération, d'une telle réaction, le francophone est d'emblée placé en situation d'infériorité48. »

Michel Crozier, dans son dernier livre, Le mal américain, observe lui aussi que les « États-Unis ont fini par être victimes de leur situation de colonisateur ». Mais il en tire une conclusion originale :

« Nous avons tort, par exemple, nous Français, de nous plaindre de devoir apprendre l'anglais. Mieux vaudrait nous en réjouir, tant il est vrai que celui qui n'est pas obligé d'apprendre des langues étrangères court tous les risques de s'enfermer dans son univers et de se laisser aller à l'arrogance49. »



48 Jean-Louis BOURSIN, « Le français, langue scientifique », dans Pascal Clément, op. cit., t. II, p. 280. [retour au texte]

49 Le mal américain, op. cit.p. 224. [retour au texte]


CONCLUSION DE LA TROISIÈME PARTIE

L'impact du phénomène de la progression de l'anglais et de la régression du français dans la science et la technologie a été envisagé ici sous le double aspect des réactions qu'il suscite ou a suscitées et des conséquences qu'il engendre ou est susceptible d'engendrer.

Conséquences

L'analyse des conséquences réelles ou virtuelles du phénomène doit normalement fournir les motifs ou les raisons justifiant l'adoption de mesures correctives de la situation actuelle. Aussi cette analyse doit-elle être effectuée le plus rigoureusement possible.

Les axes de réflexion proposés dans ce document ont permis sans doute d'amorcer une réflexion sérieuse sur le sujet. La discussion en est plus difficile parce qu'elle met en cause les comportements ou les attitudes d'individus ou de groupes d'individus et qu'elle prête à l'évocation de points de vue souvent irréconciliables.

Au colloque d'Orsay, dans une intervention lors du débat général, Jacques Cellard rappelait les efforts d'honnêteté intellectuelle qu'il faut déployer dans une matière aussi litigieuse :

« Je m'excuse de devenir lyrique, mais je veux dire la chose suivante : si d'autres circonstances avaient conduit le français à être ce qu'est l'anglais aujourd'hui, nous trouverions, pour défendre l'universalité du français, les mêmes arguments que bon nombre de scientifiques emploient en faveur de l'anglais (vigoureux applaudissements). Alors, nous n'avons pas le droit moral de gémir si nous ne nous souvenons pas que nous avons été, en d'autres temps, des oppresseurs linguistiques. Nous n'avons pas le droit moral d'invoquer la francophonie comme motif déterminant de lutte contre l'américanisation. La situation de l'Algérie qui est obligée d'acquérir tout son savoir scientifique en français n'est pas foncièrement différente de celle du chercheur français qui est aussi obligé d'acquérir son savoir scientifique en anglais.

« Donc, il faut être très vigoureux sur le plan des principes. Sinon, on verra se répéter ce que j'observe depuis dix ans, c'est-à-dire un divorce confus entre les défenseurs du français qui veulent ignorer que leur situation est fausse et les scientifiques qui pressentent une malhonnêteté intellectuelle quelque part. L'un des objectifs essentiels de ce colloque devrait être de mettre fin à cela1. »

De toute évidence — quand on y regarde de plus près —, derrière les formules et les expressions employées par les auteurs que nous avons cités, se cachent :

  • des idéologies apparemment contradictoires sur la civilisation dite scientifique et technique;

  • des perceptions contraires ou contradictoires d'un phénomène, que les uns réduisent à un simple phénomène linguistique, que les autres perçoivent comme un phénomène culturel global;

  • des conceptions peut-être irréductibles du rôle et de la place de la science et de la technologie dans le développement des sociétés humaines;

  • des visions divergentes sur l'avenir des collectivités nationales et de la communauté humaine tout entière... et, en dernier ressort, sur les finalités de l'homme.

  • etc.




1 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT, op. cit.p. 114. [retour au texte]




Ceux qui n'admettent pas la situation présente semblent fonder leur jugement sur un certain nombre de considérations qui prennent en compte les conséquences possiblement néfastes du phénomène. L'articulation « implicite » de leur discours pourrait peut-être se résumer ainsi :

  • Le fait, pour les scientifiques de langue française, de publier en anglais, dans les revues étrangères ou dans leurs propres revues, les résultats de leurs recherches, contribue à enrichir les stocks documentaires (primaires et secondaires) de la communauté scientifique et technique de langue anglaise.

  • Nous sommes déjà entrés dans la « troisième vague » de la société scientifique et technique où celui qui détiendra l'information (y compris l'information scientifique et technique) détiendra le pouvoir.

  • L'information scientifique et technique constitue non seulement un outil de développement d'une civilisation scientifique et technique à l'échelle cosmique ou planétaire..., elle est aussi l'instrument du développement économique, social et culturel de chaque communauté nationale à un moment précis de son évolution.

  • Ceux qui détiennent ou détiendront le monopole des stocks documentaires d'I.S.T. et le contrôle des moyens de diffusion (banques, réseaux de communication ou de télécommunication) détiendront, sur le développement économique, social, culturel, des pouvoirs analogues, mais encore plus puissants que ceux que détiennent les entreposes « transnationales » de la société industrielle de la deuxième vague... L'érosion des pouvoirs politiques nationaux » s'accentuera... L'aliénation « potentielle » résultant d'une telle situation ne peut consciemment être acceptée...

  • La conjoncture fait que l'anglais est devenu la langue scientifique et technique du bloc occidental dans certains secteurs ou dans certains domaines (ou disciplines) et qu'il envahit progressivement d'autres secteurs et d'autres domaines de recherche.

  • Mais la langue anglaise, en voie de devenir langue scientifique unique en Occident, demeure aussi la langue nationale d'un groupe de pays dont le plus puissant est certes les États-Unis.

  • L'unification linguistique dans le domaine de la science et de la technologie peut sembler une chose souhaitable : il est cependant inacceptable que l'unification linguistique scientifique et technique (dans le bloc occidental) se fasse par le biais de l'adoption par les chercheurs scientifiques et techniques (français, allemands, belges, espagnols, etc.) d'une langue qui est en même temps la langue d'une puissance dominante : les scientifiques francophones renforcent à par leur comportement linguistique, l'hégémonie du monde anglo-saxon, américain surtout, dans tous les domaines : scientifique, culturel, social, économique, politique.

  • Accepter de contribuer à cette évolution de l'Occident, c'est indivisiblement accepter les deux faits suivants :

    • l'accélération du développement d'une civilisation scientifique et technique... qui passe par la destruction progressive de l'identité des cultures et des sociétés nationales;

    • l'acceptation que cette civilisation scientifique et technique soit dominée, à tous égards, par les puissances dont la langue nationale est l'anglais.

Mais cette position des « défenseurs du français » repose sur certains postulats qu'il faut expliciter si on veut discuter les sources profondes des opinions contradictoires en cette matière.

À notre point de vue, Jacques Thibau, chercheur et diplomate, a décrit en des termes particulièrement éclairants ce que certains croient être le « fond du problème ». Nous citons ici quelques extraits de sa conférence à Orsay :

« Que ce soit dans le domaine de la culture de masse, dans celui de la vie économique, industrielle ou de la recherche scientifique, l'hégémonie américaine est tout aussi totale à l'égard de l'Allemagne que de la France. J'insiste. Le lien entre toutes ces activités, culturelles, économiques et scientifiques, est très fort. Et l'internationalisation qui est liée à l'hégémonie américaine n'est pas à base d'échanges réciproques. Elle est la traduction d'une hégémonie qu'on pourrait qualifier d'impériale et elle aboutit non pas à l'échange entre des personnes, des nations et des peuples différents, mais à une fantastique homogénéisation, à une fantastique réduction au même.

[...]

Il y a un deuxième aspect qui est plus complexe encore dans un pays comme la France, mais c'est également vrai pour les autres pays : il s'agit du lien entre ce que l'on pourrait appeler les domaines de la haute culture — en particulier l'activité scientifique — et les domaines de la vie d'une collectivité, d'une nation, d'un peuple. Existe-t-il des liens entre la communauté scientifique française, qui appartient à la communauté scientifique internationale, et l'ensemble de la collectivité française? S'il n'y a pas de lien, si un scientifique français se caractérise essentiellement par son activité scientifique, la langue dans laquelle il travaille est purement fonction des circonstances historiques. Il aurait travaillé au 18e siècle en français, éventuellement en allemand au 19e siècle, en anglais-américain au 20e siècle.

« Y a-t-il un lien entre cette université d'Orsay, entre ses professeurs, ses étudiants, ses chercheurs et le reste de la communauté française? S'il n'y a pas de lien, il n'y a plus de problème. Y a-t-il un lien entre les activités de la recherche scientifique et ce qu'on appelle aujourd'hui la culture de masse? Un lien entre la recherche et les industries culturelles?

« Vieille question. Quel était le lien entre les bâtisseurs de cathédrales et la société française des 12e et 13e siècles? Si l'on parvient à considérer, comme le font beaucoup de scientifiques, beaucoup d'intellectuels, que l'aspect créatif de la science est indépendant de l'appartenance à une communauté, on supprime par là même la question qui est posée par l'hégémonie américaine. Car l'activité scientifique, intellectuelle, ne serait plus alors sur ce plan-là : elle se situerait, selon le mot de Pascal, sur un autre plan, peut-être plus haut, peut-être plus bas, peu importe, mais elle serait ailleurs.

« Si l'activité scientifique est ailleurs, si l'activité intellectuelle n'est pas concernée par les phénomènes d'hégémonie que nous constatons dans toute la culture de masse, alors la question posée par ce colloque est une question relativement secondaire, car on peut très bien admettre que la communauté scientifique internationale ait une langue de communication qui soit l'anglais. Mais si l'on considère qu'il existe des liens, dans une communauté, un pays, entre les activités de toutes sortes, si l'activité scientifique est liée à toutes les activités, alors les phénomènes d'hégémonie et de domination doivent avoir obligatoirement toutes leurs conséquences2. »

Réactions

L'analyse des réactions des instances politiques et administratives ainsi que des membres de la communauté scientifique et technique francophone nous a fourni des indices sur le degré de motivation et d'engagement de ceux qui, malgré les « échecs d'hier », seront appelés demain à prendre ou à mettre en œuvre les « mesures correctives » qui paraissent s'imposer.

L'examen des réactions des instances politiques et administratives nous a permis de constater les « problèmes quasi insurmontables » auxquels elles sont confrontées... L'examen des réactions des membres des communautés scientifiques et techniques francophones nous a fait voir une « indifférence généralisée » à l'endroit du phénomène. Jean-Pierre van Deth fait la constatation suivante :

« Pour l'heure, je le reconnais, il faut du courage à un savant français pour s'exprimer dans sa langue alors que ses collègues européens ne voient aucune difficulté à employer l'anglais. Il aura bien souvent l'impression, soit de fournir un contre témoignage en laissant croire à un nationalisme excessif, soit de se faire ranger précisément au rang des pays moins développés qui, tels les Africains francophones, répugnent davantage à employer une autre langue que le français. Mais ce courage est nécessaire pour plus que nous-mêmes, pour plus que notre langue. Il suppose toutefois une sorte d'acte de foi en la langue française elle-même et cet acte non plus n'est pas facile3. »

En somme, le salut du français dans la science et la technologie relève peut-être encore de « raisons » fournies par la réflexion et la discussion... mais il paraît relever davantage de la pratique de « vertus morales ou sociales » qui interpellent non pas les chercheurs francophones, mais les francophones chercheurs!




2 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Pairs-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT. op. cit., pp. 100-101. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]

3 Le français chassé des sciences. Actes d'un colloque tenu à la faculté de Paris-Orsay, présentés par Noëlle de CHAMBRUN et Anne-Marie REINHARDT. op. cit.p. 152. C'est nous qui soulignons. [retour au texte]





Chapitre VIII
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