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Conférences


Bilan de l'application des politiques linguistiques des années 70 au Québec

Conférencier : Michel PLOURDE, président, Conseil de la langue française

Commentateur :

Jean GAGNÉ, directeur général, l'Institut québécois de recherche sur la culture (I.Q.R.C.)
Président de séance : Jean-Marc LÉGER, sous-ministre adjoint, ministère de l'Éducation


Les activités socioéconomiques et le français au Québec

Conférencier : André BOUTIN, président du Centre de linguistique de l'entreprise, vice-président de groupe à Northern Telecom, Canada Ltée

Commentateur : Bernard BONIN, professeur, École nationale d'administration publique (E.N.A.P.)

Président de séance : Claude AUBIN, président, Office de la langue française



Les politiques linguistiques votées par le gouvernement du Québec ont eu des effets certains sur la place du français dans les activités socioéconomiques. Les conférenciers invités ont successivement tenté de tracer un bilan de ces politiques, d'évaluer l'évolution des attitudes des Québécois face à ces interventions, de cerner les problèmes actuels qui subsistent dans ce domaine, d'évaluer les effets de ces politiques sur le développement économique du Québec et d'identifier des priorités pour les prochaines années.







Bilan de l'application des politiques
linguistiques des années 70 au Québec

Michel PLOURDE



Nous tenterons aujourd'hui de dresser un bilan de l'application des politiques linguistiques des années 70 au Québec et de nous demander quel a été l'impact de celles-ci sur le plan socioéconomique. Nous examinerons aussi quelles sont les attitudes des Québécois face aux interventions de l'État dans ce domaine et quels sont les principaux problèmes actuels. Nous nous demanderons en terminant quelles nous paraissent être les priorités du Québec en matière linguistique pour les cinq prochaines années.

Je me propose de dresser un bilan, mais je n'ai pas la prétention de mesurer scientifiquement le chemin parcouru. Mes avancés reposent cependant, en grande partie, sur les données des études réalisées depuis le début des années 70 sur la situation linguistique du Québec. Mesurer scientifiquement le chemin parcouru n'est possible que lorsque, dans un secteur déterminé, nous pouvons comparer des données récentes aux données d'il y a 10 ans. Or, le portrait de la situation linguistique du Québec, tel que tracé il y a 10 ans (notamment par la Commission Gendron) n'est pas complet. Et les donnces actuelles, telles que recueillies par exemple par le Conseil de la langue française, les centres de recherche et les maisons de sondage, ne touchent pas encore tous les secteurs. Comme nous n'avons pas non plus le portrait d'ensemble de la situation linguistique du Québec en 1977 au moment de l'entrée en vigueur de la Charte de la langue française, il est très difficile, du moins dans certains secteurs, d'isoler précisément les résultats de la Loi 101 par rapport aux effets plus généraux des politiques linguistiques telles que comprises par l'opinion publique avant même la mise en place des législations linguistiques. C'est donc plutôt le bilan global de l'application des politiques linguistiques québécoises des années 70 que je tenterai de dessiner.

***

Il me paraît clair que les politiques linguistiques du Québec, depuis une dizaine d'années, et surtout depuis l'entrée en vigueur de la Charte de la langue française, poursuivent les trois objectifs suivants : assurer le caractère français du Québec par des mesures appropriées, donner aux francophones les moyens de s'épanouir et de réussir, intégrer en les respectant les communautés culturelles du Québec. De ces trois objectifs, c'est sans doute le premier qui a produit jusqu'ici les effets les plus visibles.

1. Assurer le caractère français du Québec par des mesures appropriées

On s'accorde en général à reconnaître que, pour garantir la viabilité d'un État linguistiquement isolé ou fortement soumis aux pressions d'une langue dominante, il est nécessaire d'exercer un contrôle sur deux facteurs déterminants pour la vie d'une nation : l'évolution démographique (immigration, éducation) et le développement des activités socioéconomiques (travail, services, affaires).

A. L'évolution démographique (immigration et éducation)

Il y a 20 ans, en 1962, la répartition des bureaux de l'immigration canadienne était symptomatique. Grande-Bretagne : six bureaux; pays germaniques, douze; États-Unis et Commonwealth, six; France, un; pays latins, deux; Amérique latine, aucun. Le peuplement des provinces canadiennes était orienté et inspiré d'Ottawa, dont les préférences anglo-saxonnes étaient évidentes. Presque rien n'était prévu pour susciter une immigration francophone ou latine capable de répondre aux aspirations québécoises. Le recensement de 1961, au chapitre de l'immigration, montre un taux d'accroissement de 23 % en faveur de l'anglais contre un taux inférieur à 1 % (0,46 %) en faveur du français1.

Le Québec a fortement réagi au cours des dernières années, et il a adopté diverses mesures susceptibles d'orienter davantage l'immigration vers la préservation et le développement du caractère français du Québec. D'abord, il s'est donné une Loi sur l'immigration et un ministère de l'Immigration, créé en 1968. Il a ouvert à l'étranger une dizaine de bureaux de l'immigration québécoise2 susceptibles d'attirer chez nous des immigrants culturellement plus enclins à s'intégrer à une société française ou du moins de donner aux futurs immigrants une information beaucoup plus adéquate sur le Québec et sur sa position linguistique et culturelle en Amérique du Nord. Enfin, il a créé au Québec des centres d'orientation et de formation pour les immigrants (COFI) dont l'objectif est d'assurer au mieux, en particulier par l'enseignement du français, l'intégration des immigrants à la société québécoise.

Entre 1968 et 1974, le pourcentage d'immigrants québécois parlant uniquement le français était de 21 %. En 1981, il était passé à 31 %. Par contre, le pourcentage d'immigrants parlant uniquement l'anglais, qui était de 38 % à la même époque, avait diminué à 19 % l'an dernier3. Il faut remarquer cependant que la moitié des immigrants venus au Québec l'an dernier ne parlaient ni le français ni l'anglais, ce qui met vivement en relief la nécessité de bien accueillir et de bien intégrer nos immigrants en milieu francophone.

 

1 Statistique Canada, recensement de 1961. [retour au texte]

2 Londres, Bruxciles, Paris, Lisbonne, Rome, Buenos Aires, Mexico, Port-au-Prince, Bangkok, Hong Kong. Le bureau de Montréal dessert les États-Unis. [retour au texte]

3 Chiffres fournis par M. Réjean LACHAPELLE, ministère de l'Immigration du Québec, octobre 1982. [retour au texte]




Bref, les tendances sont encourageantes et les mesures qui ont été prises devraient nous rassurer pour l'avenir. Mais jusqu'à quel point sommes-nous à l'abri? Il nous faut attendre les données précises du recensement de 1981 pour mesurer le chemin parcouru, notamment dans la région de Montréal où se trouve concentrée la moitié de la population du Québec et où les francophones sont quotidiennement exposés à la présence de l'anglais. Entre 1961 et 1971, le taux d'accroissement de la connaissance de l'anglais a été plus fort dans cette région que le taux d'accroissement de la connaissance du français. Il faudra voir ce qui s'est produit entre 1971 et 1981.

Plusieurs facteurs, comme le phénomène d'urbanisation, la baisse de la natalité et les migrations interprovinciales nous incitent à être prudents. Nos tendances démographiques ne sont pas définitivement assurées. Plusieurs scénarios sont possibles, qui engagent l'avenir4. Une chose est certaine cependant. Si le Québec veut assurer le caractère français de son territoire, sa politique d'immigration et de population doit recourir à une planification serrée et adopter des mesures d'intégration vigoureuses et suivies, sous peine de voir les tendances se renverser d'elles-mêmes, puisque rien dans le contexte canadien et nord-américain n'est fait pour les soutenir.

Déjà le Québec n'a aucune prise sur les migrations interprovinciales qui, pendant longtemps, se sont soldées au profit de la communauté anglophone du Québec. Il est vrai que la vapeur s'est renversée au cours des dernières années, mais cela tient plus à la conjoncture qu'à la planification et il suffirait peut-être d'un concours de circonstances économique favorable pour ramener vers le Québec un exode qui avait pris le chemin de l'ouest.

La composition démographique du Québec n'a rien de commun avec celle des autres provinces canadiennes à prédominance anglophone et elle doit être préservée par des mesures appropriées.

Ces mesures ne touchent pas seulement l'immigration, mais aussi l'éducation, car l'école est le lieu d'importants transferts linguistiques et elle peut, de ce fait, modifier sérieusement cette composition démographique.

On pourrait s'attarder à décrire l'état de grossissement injustifié des écoles anglaises du Québec jusque vers la moitié des années 70. Tentés par l'aventure nord-américaine, les immigrants avaient tendance à confondre le Québec avec le grand tout anglophone et la plupart d'entre eux n'hésitaient pas à envoyer leurs enfants à l'école anglaise. La Loi 63, votée en 1969, en consacrant le principe du libre choix de la langue d'enseignement, ne faisait qu'encourager cette tendance. Elle fut vivement décriée par la majorité francophone. La Loi 22, votée en 1974, exigeait des élèves désireux de recevoir l'enseignement en anglais de faire la preuve qu'ils connaissaient suffisamment cette langue (article 41 ); elle imposait à cet effet des tests (article 43) qui ont eu l'heur de mécontenter tous les groupes linguistiques. La Loi 101, adoptée en 1977, est venue réglementer l'accès à l'école anglaise de façon claire et opérationnelle : l'article 73 précise en effet que « peuvent recevoir l'enseignement en anglais les enfants dont le père ou la mère a reçu au Québec l'enseignement primaire en anglais ». Cette « clause Québec », comme on l'a appelée, avait surtout pour but, très légitimement d'ailleurs, d'amener vers les écoles françaises du Québec les enfants des immigrants, et aussi de ramener les jeunes francophones vers les écoles françaises.

 

4 Voir : Réjean LACHAPELLE et Jacques HENRIPIN, La situation démolinguistique au Canada : évolution passée et prospective, Montréal, Institut de recherches politiques, 1980. [retour au texte]




En 1969-1970, 85,1 % des jeunes allophones du Québec, soit 42 600 enfants, fréquentaient l'école anglaise. S'ajoutaient à ce nombre 1,6 % de jeunes francophones, soit 22 500 élèves. Le nombre de ces derniers atteignait 31 000 (soit 2,5 %) en 1974-1975, vers la fin de l'application de la Loi 63, et le nombre des jeunes allophones dépassait alors les 54 000. Donc, à la « veille de l'entrée en vigueur de la Loi 22, le tiers des élèves qui étudiaient en anglais n'étaient pas de langue maternelle anglaise5 ». Bref, de 1969 à 1976, le pourcentage des élèves étudiant en langue anglaise au Québec est passé de 15,6 % à 16,6 %.

Depuis l'entrée en vigueur de la Loi 22, et surtout de la Loi 101, le pourcentage des allophones fréquentant l'école anglaise est tombé de 80 % à 54,6 % en 1981-19826. Le pourcentage des élèves étudiant en langue anglaise au Québec a diminué, pour passer de 16,6 % à 13,1 % en 1981-19827 ce qui cependant est encore supérieur de beaucoup au pourcentage de 10,1 % correspondant à la proportion d'écoliers de langue maternelle anglaise. Il faut se rappeler que la Loi 101 a permis aux enfants légalement inscrits dans les écoles anglaises en 1977 de continuer à y recevoir leur enseignement. Il restait encore, l'an dernier, dans les écoles anglaises du Québec, 40 000 jeunes allophones et 14 000 jeunes francophones. Il faudra donc attendre quelques années pour que sautent aux yeux l'importance réelle et le poids relatif de l'école anglaise par rapport à l'école française au Québec.

Mais les tendances sont désormais visibles si l'on regarde du côté des enfants qui s'inscrivent à l'école pour la première fois. En 1971-1972, la proportion des allophones s'inscrivant à la maternelle française n'était que de 23,9 %. En 1981-1982, elle a atteint 68,5  %8. Il faut enfin souligner qu'un nombre de plus en plus important d'élèves admissibles à l'enseignement en anglais s'inscrivent malgré tout dans des écoles françaises: ce nombre était de 5 175 en 1977-1978; il atteint aujourd'hui les 11 305 (incluant les écoles bilingues)9, ce qui indique sans doute que plusieurs parents anglophones éprouvent maintenant la nécessité de donner à leurs enfants les moyens de s'intégrer plus efficacement à la société québécoise.

 

5 Claude ST-GERMAIN, La situation linguistique dans les écoles primaires et secondaires 1971-72 à 1978-79, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 3, 1980, X-117 p., p. 87. [retour au texte]

6 Michel PAILLÉ et Claude ST-GERMAIN, La question linguistique dans le domaine scolaire, p. 9 dans Preuve présentée au Juge Deschênes sur la constitutionnalité du chapitre VIII de la Charte de la langue française M.E.Q., juillet 1982, p. 21. [retour au texte]

7 Ibid., p. 9. [retour au texte]

8 Claude ST-GERMAIN, La situalion linguistique dans les commissions scolaires du Québec de 1976-77 à 1979-80 Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Notes et documents », no 6, 1981, 37 p., p. 37. Voir aussi PAILLÉ et ST-GERMAIN, loc. cit., p. 9. [retour au texte]

9 Chiffres fournis par le Bureau d'admissibilité à l'enseignement en anglais (M.E.Q.), octobre 1982. [retour au texte]




Le bilan de l'application des politiques linguistiques du Québec est donc encourageant dans ce secteur. Était encourageant, devrions nous dire... Car le jugement Deschênes du 8 septembre dernier est venu déclarer inopérantes les dispositions de la Loi 101 réglementant l'accès à l'école anglaise, parce qu'incompatibles avec l'article 23 de la nouvelle Loi constitutionnelle adoptée en décembre dernier par le Parlement du Canada.

La nouvelle Constitution canadienne ouvre en effet les portes de l'école anglaise au Québec à trois catégories d'élèves qui n'y avaient pas droit jusqu'ici, dès lors que leurs parents sont citoyens canadiens : d'abord les élèves dont la langue maternelle est l'anglais (cette clause toutefois ne s'applique pas actuellement au Québec); ensuite les enfants dont les parents ont reçu leur instruction en anglais, au niveau primaire, n'importe où au Canada (c'est ce qu'on a appelé la « clause Canada »); enfin les enfants dont un frère ou une sœur a reçu ou reçoit son instruction en anglais, au niveau primaire ou secondaire, n'importe où au Canada. La preuve présentée au juge Deschênes sur la constitutionnalité du chapitre VIII de la Charte de la langue française montre que, dépendant de l'application et de l'interprétation que l'on fera des trois « ouvertures » prévues à l'article 23, le nombre d'élèves supplémentaires qui s'inscriraient dans les écoles anglaises pourrait varier, sur la base des effectifs scolaires de 1981-1982, entre 4 900 et 20 900 élèves, et même 30 700 si le critère de la langue maternelle s'appliquait au Québec; dans ce dernier cas, le pourcentage d'élèves fréquentant l'école anglaise passerait de 13,1 % à 15,7 %, nous ramenant ainsi exactement à l'année 1969, époque du libre choix de la langue d'enseignement10. C'est la région de Montréal et surtout celle de l'Outaouais qui seraient les plus durement touchées, et il suffirait peut-être d'un retour ou d'un déplacement de la force économique vers l'est du pays pour confirmer les prévisions les plus pessimistes.

Concluons ce chapitre en disant que les politiques linguistiques québécoises des années 70 ont eu les effets positifs escomptés au chapitre de l'immigration et de l'éducation, mais que le contrôle du Québec sur son évolution démographique lui échappe en partie, notamment au chapitre de l'éducation, et qu'il devra avoir recours à des mesures compétitives et incitatives extrêmement dynamiques s'il veut assurer et développer le caractère français du Québec.

B. Le développement des activités socioéconomiques (travail, services, affaires)

Mais pour atteindre cet objectif, le Québec doit aussi assurer le contrôle linguistique d'un autre facteur névralgique : celui du déroulement et du développement des activités socioéconomiques. Qu'en est-il depuis 10 ans? Les politiques linguistiques du Québec ont-elles réussi à donner au français, dans ces secteurs de la vie quotidienne, une place prépondérante?

 

10 PAILLÉ et ST-GERMAIN, loc. cit., pp. 18-47. [retour au texte]




En comparant les données des études de la Commission Gendron du début des années 70 avec les recherches récentes ou les données d'organismes comme le Conseil et l'Office de la langue française, on peut dresser un bilan assez précis de l'évolution du statut de la langue dans l'entreprise et les milieux de travail, les services publics, le commerce et les affaires.

En milieu de travail, on constate un progrès général de l`utilisation du français chez les travailleurs francophones entre 1971 et 1979. Les données au-delà de cette date ne sont pas encore disponibles. « Les gains demeurent toutefois modestes puisque la proportion de ceux qui n'utilisent que le français au travail passe de 66 % à 70 % dans l'ensemble du Québec et de 48 % à 55 % dans le Montréal métropolitain. » Par contre, chez les travailleurs anglophones, pendant la même période, l'unilinguisme anglais a perdu du terrain au profit du bilinguisme : la proportion de ceux qui utilisent les deux langues a augmenté de 20 %11.

Le pourcentage d'utilisation du français a progressé de façon importante dans toutes les communications écrites des anglophones en milieu de travail, mais le français demeure relativement sous-utilisé (40 % d'utilisation) dans les communications verbales des anglophones avec les francophones. Toutefois, pour ce qui est des francophones placés dans les mêmes situations de communication, ils utilisent encore moins le français avec les anglophones12.

Ajoutons enfin que le pourcentage des travailleurs francophones qui se sont vu exiger la connaissance de l'anglais pour obtenir leur premier empLoi n'a pas diminué depuis 1970 : la proportion atteint les 20 % en dehors de Montréal et dépasse les 40 % pour Montréal. Par contre, toujours dans la région de Montréal, le pourcentage des anglophones de qui on exigeait le français n'atteint pas les 30 %13.

Au chapitre de la francophonisation, c'est-à-dire de l'accroissement du nombre de francophones, le milieu de travail a également enregistré des gains par rapport à 1971 : la proportion de cinq ou six francophones pour un anglophone a augmenté de 2 ou 3. On constate que « plus la proportion des francophones s'accroît dans un secteur, plus l'usage du français progresse » dans l'entreprise14.

Malgré les aspects positifs de ce bilan, on est obligé de conclure que la langue française, aujourd'hui comme en 1971, n'occupe pas dans le monde du travail la place qui lui permettrait de perdre son image de langue dominée. « Elle ne s'impose pas avec autant de force que l'anglais dans les situations de communication prestigieuses du marché. Les administrateurs anglophones ont moins besoin du français que les administrateurs francophones n'ont besoin de l'anglais. Ces derniers utilisent même davantage l'anglais qu'en 1971 pour effectuer leur travail. Et le français ne fait pas le poids avec l'anglais dans les communications de travail des allophones. » Le marché du travail continue de soumettre les francophones, plus que les anglophones, à de fortes exigences de bilinguisme. Force est de constater enfin que, si la langue française est largement utilisée dans les postes subalternes et en particulier par les ouvriers manuels ou peu scolarisés, elle n'occupe pas encore, loin de là, toute la place qui lui revient, comme langue de la majorité, dans les situations de travail plus importantes, notamment parmi ceux qui prennent les décisions15.

 

11 Daniel MONNIER, L'usage du français au travail, première version (non publiée), 177 pages. C.L.F., 1982, pp. 31-32. [retour au texte]

12 Ibid., pp. 37-42 et 57. [retour au texte]

13 Ibid., pp. 90-92. [retour au texte]

14 Ibid., pp. 60 et 115. [retour au texte]

15 Ibid., pp. 119, 56, 120. [retour au texte]




Il est vrai qu'il est encore trop tôt pour constater le plein effet des programmes de francisation que les entreprises doivent appliquer conformément à la loi. Tous ces programmes, négociés par l'Office de la langue française, doivent être en place avant le 31 décembre 1983. D'après les chiffres fournis par l'Office16, au 31 août de cette année, sur 1 599 grandes entreprises visées par la loi, 75 % d'entre elles (soit 1 195) devaient soumettre un programme de francisation, les autres faisant l'objet d'ententes particulières ou possédant déjà le statut de francisation que les programmes ont pour but d'assurer. Or, 93 % de ces entreprises ont déjà soumis leurs programmes de francisation, et 76 % des programmes qui doivent être soumis ont été approuvés par l'Office. Pour ce qui est des petites et moyennes entreprises (de 50 à 100 employés), 72 % d'entre elles (soit près de 1 500) possèdent déjà leur certificat de francisation ou ont fait approuver par l'Office leurs programmes de francisation.

Ce bilan est certes encourageant et il faut s'en réjouir. Mais il reste beaucoup à faire. En février 1981, le Conseil de la langue française réunissait, à Montréal, une soixantaine de représentants d'entreprises et d'agents de la francisation, justement pour faire le point sur la francisation. Outre les ressources investies, on a reconnu, de façon générale, l'énergie et la détermination avec lesquelles l'Office de la langue française et la plupart des entreprises se sont attaqués au processus de francisation, et les résultats positifs de ces efforts. Le diagnostic posé alors était clair : malgré des réticences éparses, le processus est bien enclenché, mais le mouvement n'est pas irréversible : il serait contre-indiqué d'apporter maintenant des modifications à la loi. Le mouvement de francisation des entreprises ne s'arrêtera pas; mais la francisation elle-même ne sera irréversible qu'avec une vigilance constante et elle est loin d'avoir atteint tout le monde. Même après le 31 décembre 1983, il restera encore des dizaines de milliers d'entreprises qui emploient moins de 50 personnes au Québec et qui, par conséquent, ne sont pas touchées directement par la loi. Si cette francisation ne se fait pas, je crois que la langue du travail et la langue des entreprises continueront d'être lourdement hypothéquée au Québec. À mon avis, la moitié de la francisation reste encore à faire, et nous ne sommes qu'à mi-chemin. Ajoutons encore qu'environ 260 centres de recherche et sièges sociaux d'entreprises continuent de fonctionner et de travailler principalement en anglais, dans le cadre même de la Loi 101, en raison de leurs relations étroites avec l'extérieur du Québec et en vertu d'ententes particulières négociées avec l'Office : c'est là le prix qu'il faille payer, semble-t-il, pour notre appartenance au monde anglo-américain ...

C'est sans doute dans les services publics, le commerce et les affaires que le caractère français du Québec s'est affirmé le plus visiblement depuis 10 ans.

 

16 Chiffres fournis par M. Jean-Guy Lavigne, O.L.F., 31 août 1982 et 30 septembre 1982. [retour au texte]




On peut faire au moins quatre constatations positives. D'abord, le nombre de francophones a sensiblement augmenté entre 1971 et 1979 dans les divers groupes professionnels reliés aux secteurs dont nous parlons, entraînant par là une augmentation du pourcentage d'utilisation du français. Ainsi, par exemple, chez les employés des services, le nombre de francophones a augmenté de 9 % et l'usage du français de 5,2 %. Chez les vendeurs, les pourcentages d'augmentation sont de 30 % et de 4,7 %. Chez les employés de bureau, 62 % et 11,5 %. Chez les employés des transports et des communications, 280 % et 15,4 %.

Ensuite, la clientèle francophone elle-même est consciente et reconnaît qu'elle réussit mieux qu'il y a 10publications/pubf111/f111a.htmlans à se faire aborder et servir en français dans les restaurants, les hôtels, les grands magasins, les services municipaux et hospitaliers et les moyens de transport public. Près de 75 % des personnes interrogées en 1979 « affirment qu'il leur arrive rarement ou jamais de se faire aborder en anglais dans les commerces et les services publics », ce qui constitue une amélioration certaine, mais lente, par rapport à la situation qui prévalait au début des annéespublications/pubf111/f111a.html7017.

En troisième lieu, le français a fait des progrès remarquables dans les documents et communications écrites à l'intérieur des services, du commerce et des affaires. Les comptes de taxes et les contraventions rédigés uniquement en anglais semblent être devenus des exceptions. On note également des progrès appréciables pour ce qui est des factures, des formulaires de commande ou d'inscription et des contrats d'adhésion. Dans le monde du travail, on enregistre un gain de 17,8 % depuis 1971 en faveur des formulaires rédigés uniquement en français18. Par contre, du côté des modes d'emploi, près de 30 % des personnes interrogées il y a trois ans affirmaient encore avoir reçu au moins un mode d'empLoi unilingue anglais au cours des six derniers mois. Quant aux catalogues et aux dépliants publicitaires, dont l'importance est névralgique pour les progrès de la francisation puisqu'ils sont des outils de référence et agissent comme des multiplicateurs, des progrès non négligeables ont été accomplis, mais plus de 20 % des utilisateurs affirment encore en avoir reçus en version unilingue anglaise19.

Enfin, la francisation la plus visible est celle de l'affichage public, de la publicité commerciale et des raisons sociales, qui constituent en très grande partie le visage public du Québec.

À cause des articlescause des 58 et 69 de la Loi 101, d'importants changements ont été effectués depuis quatre ans, particulièrement au cours des deux dernières années, et il n'échappe aux yeux de personne que le visage extérieur du Québec, notamment celui de Montréal, est devenu beaucoup plus français.

Un relevé de la Commission de surveillance de la langue française20, montre qu'au mois d'août de cette année, sur 2 cause des 596 cause des établissements commerciaux dont l'affichage extérieur a été vérifié, 76 % d'entre eux affichaient conformément aux dispositions de la Charte de la langue française, 18 % affichaient en français et en anglais, et 6 % en anglais seulement. Un effort important a été fait également pour la francisation des raisons sociales, mais il serait plus juste de dire qu'à cause du processus d' incorporation des compagnies et des dispositions mêmes de la Charte (voir article 68), plus de 50 % des modifications aux raisons sociales ont été faites vers le bilinguisme plutôt que vers l'unilinguisme français21.

 

17 Pierre BOUCHARD et Sylvie BEAUCHAMP-ACHIM, Le français, langue des commerces et des services publics, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », n° 5, 1980, 175 p., p. 89 et 132. [retour au texte]

18 MONNIER, op. cit., p. 27. [retour au texte]

19 BOUCHARD et BEAUCHAMP-ACHIM, op. cit., pp. 107-108. [retour au texte]

20 Commission de surveillance de la langue française, 2 septembre 1982. [retour au texte]

21 Daniel SENÉCAL, Évaluation de l'impact de la francisation des raisons sociales, O.L.F., août 1982, pp. 26-32. [retour au texte]




Mais, dans le secteur des activités socioéconomiques, comme dans celui de son développement démographique, le Québec a encore du chemin à parcourir pour assurer de façon évidente le caractère français du Québec. Des progrès visibles ont été réalisés, mais la situation actuelle n'est pas irréversible : il suffit d'un émoussement de la conscience, d'un relâchement chez les principaux agents de la francisation ou d'un léger flottement dans la conjoncture politique pour remettre immédiatement en cause les acquis linguistiques d'un secteur donné. Bref, pour rester français, le Québec doit déjà faire preuve d'une extrême vigilance. Pour progresser et se développer en français, il n'a d'autre choix que d'apporter une énergie tenace à l'application quotidienne de mesures appropriées.

2. Donner aux francophones les moyens de s'épanouir et de réussir

Le deuxième objectif de nos politiques linguistiques était de donner aux francophones les moyens de s'épanouir et de réussir. De ce côté, les effets des politiques linguistiques ont été moins visibles, et l'atteinte de ce second objectif paraît plus éloignée dans le temps. Quatre études du C.L.F. permettent de conclure ainsi : l'une porte sur les disparités de revenu au sein de la main-d'œuvre hautement qualifiée au Québec22; l'autre sur les disparités de revenu selon la langue23; la troisième sur la langue du travail, incluant la place des francophones dans l'entreprise24; la quatrième sur la place des francophones dans les postes de cadres des secteurs public et privé25.

 

22 Robert LACROIX et François VAILLANCOURT, Attributs linguistiques et disparités de revenu au sein de la main-d'œuvre hautement qualifiée au Québec, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 6, 1980, XIV : 197 p. [retour au texte]

23 Robert LACROIX et François VAILLANCOURT, Les revenus et la langue au Québec (1970-1978), Gouvermement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 8, 1981, XVI-176 p. [retour au texte]

24 MONNIER, op. cit. [retour au texte]

25 Arnaud SALES, Noël BÉLANGER et Benoit-Guy ALLAIRE, Langue, groupes linguistiques et positions d'encadrement et de direction dans les secteurs privé et public au Québec, version préliminaire, C.L.F., octobre 1982. [retour au texte]




On peut tirer les constatations suivantes de ces études.

  1. De manière générale, le revenu d'un anglophone unilingue est de beaucoup supérieur à celui du francophone unilingue; l'écart est moindre entre le revenu d'un anglophone bilingue et celui d'un francophone bilingue, mais il joue presque toujours en faveur de l'anglophone. Il convient évidemment d'apporter des nuances selon les secteurs d'empLoi et les catégories professionnelles.

  2. Même si le nombre de francophones a augmenté (de deux ou trois pour un anglophone) sur le marché du travail entre 1971 et 1979, et si cette augmentation a été spectaculaire dans le secteur des transports et des communications et chez les employés de la construction, cela ne veut pas dire que ce mouvement a entraîné une promotion socioéconomique significative du groupe francophone au Québec, et nous sommes obligés de constater que la présence et l'importance des francophones demeurent faibles dans des secteurs qui orientent davantage l'économie, comme la haute administration et les marchés extérieurs. Il y a un lien direct entre francisation et francophonisation et si par exemple, dans le secteur de la finance, le pourcentage d'usage du français est le plus faible (72,4 %) de tous les secteurs, cela sans doute est dû en grande partie au fait qu'on ne retrouve dans ce secteur que quatre ou cinq francophones pour un anglophone26.

  3. Les politiques linguistiques n'ont pas encore réussi, à elles seules, semble-t-il, à donner aux francophones la confiance nécessaire pour s'affirmer suffisamment et prendre toute la place qui leur revient dans le monde du travail et les activités socioéconomiques du Québec. L'étude sur la langue du travail le montre bien : c'est encore le plus souvent le francophone qui baisse pavillon et emprunte la langue de son interlocuteur non seulement quand celui-ci est unilingue, mais aussi bilingue. Cette attitude est révélatrice de personnes qui ne sont pas encore arrivées à reconnaître pleinement à leur langue le caractère d'autonomie et de légitimité que lui confère pourtant collectivement la société québécoise. De plus, maint travailleur francophone, habitué à des postes subalternes, relie à tort la question de la langue à celle de son statut dans l'entreprise et se contentera de s'ajuster à l'anglophone surtout si celui-ci est son supérieur. « Les progrès du français réalisés depuis 1971 sont liés au statut hiérarchique des interlocuteurs : l'usage du français s'est accru surtout lorsque le francophone est patron et l'anglophone est subordonné (+9,3 %). Les progrès sont deux fois moins importants ( + 4,6 %) lorsque l'anglophone est patron27.

  4. Dans l'optique de ce que nous venons de dire, jusqu'à quel point les francophones ont-ils pris leur place comme propriétaires des entreprises québécoises? La francophonisation et la francisation seraient sans doute grandement favorisées par le développement d'institutions contrôlées par des francophones. La propriété des entreprises au Québec s'est sans doute accrue au profit des francophones depuis 1960, surtout dans le secteur manufacturier québécois, mais qu'en est-il maintenant? Nous manquons de données récentes, et le C.L.F. a confié à deux économistes une recherche sur cette question névralgique, car il nous paraît essentiel de déterminer si la francisation des entreprises et des affaires au Québec est un processus de façade où les francophones sont engagés comme acteurs ou si elle touche également les metteurs en scène, les réalisateurs et les producteurs de nos activités socioéconomiques. Les politiques linguistiques du Québec seraient en effet un demi-échec si elles parvenaient à assurer le caractère français du Québec sans être en même temps, pour la plupart des Québécois, un instrument de réussite, d'épanouissement et de promotion socioéconomique. C'est d'ailleurs là le premier principe du Livre blanc sur la politique québécoise de la langue française déposé à l'Assemblée nationale le 1er avril 1977 : « au Québec, la langue française n'est pas un simple mode d'expression, mais un milieu de vie28.

 

26 MONNIER, op. cit. p. 72. [retour au texte]

27 Ibid., p. 29. [retour au texte]

28 Gouvernement du Québec, la politique québécoise de la langue française, mars 1977, p. 19. [retour au texte]




3. Intégrer en les respectant les communautés culturelles du Québec

C'est le troisième objectif de nos politiques linguistiques. Le préambule de la Charte de la langue française « reconnaît l'apport précieux des communautés culturelles au développement du Québec » et les assure que le Québec est résolu à « faire du français la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires », « dans un climat de justice et d'ouverture » à leur endroit.

C'est également le deuxième principe du Livre blanc sur la politique québécoise de la langue française : « on doit respecter les minorités, leurs langues, leurs cultures29 ».

L'application des politiques linguistiques québécoises a-t-elle respecté ces principes?

  • Disons d'abord que plusieurs gestes ont été posés pour respecter les communautés culturelles :

    • développement des cours PELO pour l'enseignement des langues d'origine;

    • création du ministère des Communautés culturelles qui a été associé à celui de l'Immigration;

    • élaboration et mise en place d'une politique gouvernementale à l'intention des communautés culturelles (« Autant de façons d'être québécois »);

    • publication et diffusion en diverses langues de l'information gouvernementale dans certains ministères, à l'intention des communautés culturelles;

    • campagnes de publicité, notamment dans les écoles, pour développer le sens de l'accueil aux autres et sensibiliser les jeunes à la diversité culturelle;

    • possibilité prévue par la Charte de la langue française pour les communautés culturelles d'utiliser publiquement leurs langues dans les médias et les organes d'information, les activités religieuses et culturelles et aussi dans les entreprises employant au plus quatre personnes.

  • Plusieurs gestes ont également été posés pour intégrer les communautés culturelles au Québec français :

    • Développement des cours de français dans les COFI;

    • Mise en place de la politique gouvernementale à l'intention des communautés culturelles par la création d'un comité pour l'implantation de cette politique;

    • Mais surtout, application de la Charte de la langue française : obligation de fréquenter l'école française — promulgation du français comme langue officielle — adaptation au nouveau contexte de travail où le français doit être la langue habituelle et normale des échanges et du travail.

  • Quels effets ont produits ces gestes posés?

    1. Nous l'avons vu, un correctif important a été apporté du côté de la fréquentation scolaire; la situation n'est pas encore parfaite; mais les communautés culturelles ont commencé à prendre résolument le chemin de l'école française; il faudra encore quelques années cependant pour que, les anciens cédant la place aux plus jeunes, les ghettos ethniques et culturels puissent s'ouvrir au point qu'il ne soit plus possible, comme c'est le cas maintenant, de passer toute sa vie à Montréal en ne parlant que le grec, l'italien ou le portugais, ou en ne parlant que l'anglais et sa langue d'origine.

    2. En 1979, chez les travailleurs anglophones de Montréal, le français n'était utilisé qu'à 51 % dans les meilleures situations, c'est-à-dire lorsqu'il s'agit de communiquer avec des subordonnés francophones. Chez les allophones de Montréal, le pourcentage général d'usage du français au travail a augmenté de près de 12 % entre 1971 et 1979, mais l'unilinguisme anglais au travail demeure plus répandu chez eux (30 %) que l'unilinguisme français (20 %)30.

    3. On a calculé l'indice d'équilibre exprimant « la capacité de la main-d'œuvre d'un groupe linguistique donné de combler tous les postes effectivement bilingues qu'elle détient sur le marché ». Cet indice montre une forte avance des francophones par rapport aux anglophones (152 par rapport à 65). « Les francophones seraient proportionnellement plus bilingues que nécessaire et les anglophones le seraient moins. » Quant aux allophones, aujourd'hui encore, ils maîtrisent mieux l'anglais écrit que le français, même si leur français oral progresse de façon sensible : en 1979, 37 % d'entre eux seulement évaluaient comme bonne ou excellente leur aptitude à écrire le français par rapport à 60 % pour l'anglais. « Cette situation illustre bien les conséquences de l'attraction plus forte de l'anglais chez les allophones; leur intégration linguistique québécoise s'est effectuée à l'avantage de l'anglais. » Force est de constater que le bilinguisme gagne du terrain en milieu de travail, au détriment surtout de l'unilinguisme français.

      Si on demande aux travailleurs bilingues la langue qu'ils préfèrent utiliser au travail : le français, l'anglais, ou les deux, 50 % des francophones répondent le français (ce qui ne traduit pas un attachement ou une agressivité très remarquables), près de 55 % des anglophones répondent l'anglais, et les allophones se partagent de la façon suivante : 30 % préfèrent l'anglais et 19 % le français. « Puisque les francophones sont fortement majoritaires au Québec, on aurait pu s'attendre à ce que la dynamique du bilinguisme serve davantage leur langue que l'anglais31. » Malheureusement, ce n'est pas le cas, et les politiques linguistiques n'ont pas encore réussi à intégrer de façon décisive au mouvement de francisation du Québec les communautés culturelles.

    4. I1 faut en convenir cependant, ce mouvement n'a été résolument amorcé qu'il y a sept ou huit ans. C'est bien court pour en cueillir les fruits, car une dynamique sociale impliquant à la fois des facteurs économiques, psychologiques, sociaux et culturels met plusieurs années à se refaire ou à prendre une autre direction et doit constamment être soutenue par des motivations d'ordre collectif et personnel. C'est cette motivation sans doute qui a été la moins visible et la moins ressentie par les communautés culturelles au cours des dernières années. Comment concilier en une synthèse dynamique et attrayante le respect des communautés culturelles et leur intégration à notre société? C'est à peine si nous commençons collectivement à considérer ce respect comme autre chose qu'une obligation mêlée d'indifférence. Nous sommes donc loin d'avoir généralisé chez nous des attitudes d'accueil et d'ouverture qui ont leurs exigences, certes, mais qui conduisent à des découvertes et à des liens de connaissance et d'amitié sans lesquels la véritable intégration n'est pas possible. Et cette intégration elle-même, pour être efficace et durable, ne doit-elle pas reposer avant tout sur l'action de multiplicateurs et d'alliés au sein même des communautés culturelles que nous aurions pris la peine d'apprivoiser et chez qui nous aurions eu l'habileté de susciter l'attrait de notre langue et de notre vie françaises? Si le respect n'est qu'un devoir, il ne peut mener qu'à la coexistence; si l'intégration n'est qu'une obligation, elle ne peut qu'aboutir à un rejet. L'objectif clairement recherché par la politique linguistique du Québec est tout autre et ne peut-être réalisé que par un effort commun à base d'estime réciproque : aucune motivation n'est possible sans cela.

 

29 Ibid., p. 22. [retour au texte]

30 MONNIER, op. cit., pp.41, 44-45. [retour au texte]

31 Ibid., pp. 74, 84, 98-99. [retour au texte]




LE PRÉSENT ET L'AVENIR

Nous avons tenté jusqu'ici, chaque fois que cela était possible, de dresser un bilan chiffré de l'application des politiques linguistiques des années 70 au Québec, à partir des trois objectifs qu'elles se proposaient d'atteindre. Avant de nous résumer, de cerner quelques problèmes actuels et de dégager des priorités d'avenir, demandons-nous d'abord quelles sont actuellement les attitudes des Québécois face aux politiques linguistiques du Québec.

1. Attitudes des Québécois face aux politiques linguistiques du Québec

À plusieurs reprises, des maisons de sondage ou des organismes comme le C.L.F. ont voulu vérifier les attitudes des Québécois face à la situation linguistique, aux politiques linguistiques québécoises et à leur application. Il sera instructif et utile de faire le point à ce sujet, en distinguant le contenu des politiques linguistiques et leur application.

Tous les groupes linguistiques du Québec s'accordent à reconnaitre, de façon générale, mais selon des pourcentages variables, les progrès accomplis par la présence du français et des francophones dans les différents secteurs de l'activité sociale et économique du Québec. En 1979, 87 % des anglophones, 70 % des francophones et 70 % des allophones percevaient un accroissement de l'usage du français dans les commerces et les services publics au cours des cinq années précédentes32. Nous ne reviendrons pas sur les chiffres que nous avons déjà donnés concernant la langue du travail. Nous avons également identifié quelques secteurs où l'usage du français et la présence des francophones sont déficitaires. Nous nous attarderons plutôt à tenter d'évaluer le degré de consensus qui existe autour du contenu des politiques linguistiques québécoises et de leur application.

A. Le contenu des politiques linguistiques québécoises

En compilant les résultats des sondages sur une vingtaine d'énoncés relatifs au contenu ou au fondement des politiques linguistiques québécoises, on peut tirer les conclusions suivantes :

  • Les francophones tiennent avant tout (par ordre d'importance du consensus) à ce que les immigrants qui s'établissent au Québec apprennent le français en premier (progrès de 1,5 % de cette perception depuis 1971 ); à ce que toute personne qui demeure au Québec sache parler français (recul de 1,2 % de cette perception depuis 1971); à ce que le français soit la langue du travail au Québec; à ce que les commerçants et les services publics abordent leurs clients en français au Québec; à ce que les catalogues soient rédigés uniquement en français (à moins que le client n'en demande une version anglaise); à ce qu'aucun produit ne soit vendu avec une étiquette unilingue anglaise; et à ce que les francophones exigent de parler français en toute occasion au Québec.

    Ces affirmations, tirées de deux études différentes faites, soit auprès de travailleurs, soit auprès d'usagers, recueillent, chez les francophones, des pourcentages d'adhésion allant de 95 % à 82 %, ce qui est très fort. Un autre sondage effectué auprès des cadres du secteur public et du secteur privé montre que 94 % des cadres francophones estiment eux aussi que le français doit être la langue du travail au Québec; que 89 % d'entre eux croient que toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français; et que 83 % se disent convaincus que les grandes entreprises du Québec devraient mettre sur pied des programmes de recrutement destinés à francophoniser le plus possible les postes de haute direction33.

  • Chez les anglophones et les allophones, les priorités ne sont pas les mêmes et les pourcentages d'adhésion sont beaucoup plus faibles : ils s'étalent entre 78 % et 14 %. Par ordre d'importance du consensus, les anglophones et les allophones croient : à 73 % et 78 % respectivement, que toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français (c'est un recul de 11 % et de 8 % par rapport à 1971); à 57 % et 71 % respectivement, que l'immigrant qui s'établit au Québec devrait apprendre le français en premier (il s'agit d'un progrès de 17 % et de 10 % sur 1971 ); à 50 % et 59 % respectivement, qu'un produit ne devrait jamais être vendu avec une étiquette unilingue anglaise; à 38 % et 48 %, que les catalogues devraient être uniquement en anglais; à 29 % et 46 %, que le français devrait être la langue du travail au Québec; à 23 % et 46 %, que les commerçants et les services publics devraient aborder leurs clients en français; à 14 % et 40 %, que les francophones devraient exiger de parler français en toute occasion au Québec.

    L'attitude des cadres non francophones des secteurs public et privé est beaucoup plus encourageante : 82 % des cadres anglophones et 91 % des cadres allophones estiment que toute personne qui demeure au Québec devrait savoir parler français; 60 % et 55 % respectivement croient que le français doit être la langue du travail au Québec; mais seulement 44 % et 56 % souhaitent que les grandes entreprises mettent sur pied des programmes de recrutement de francophones.

 

32 Voir : BOUCHARD et BEAUCHAMP-ACHIM, op. cit., p. 125, et MONNIER, op. cit., pp. 108 et 113. [retour au texte]

33 SALES et al., op. cit., p. 21. [retour au texte]




B. L'application des politiques linguistiques

Les données que nous possédons ont trait surtout à l'application de la Loi 101 et sont assez révélatrices de l'état d'esprit qui prévaut au Québec.

Sur la légitimité de l'initiative prise par le Québec de recourir à des mesures législatives d'ordre linguistique, le consensus est significatif : 85 % des francophones et 60 % des allophones, mais seulement 42 % des anglophones croyaient en 1979 qu'« il était temps que le gouvernement permette aux Québécois de vivre en français ». Mais 90 % des francophones, 55 % des anglophones et 66 % des allophones croyaient qu'« il était temps que le gouvernement permette aux Québécois de travailler en français34 ».

Les résultats des sondages sur une douzaine d'énoncés relatifs à l'application de la Loi 101 permettent de tirer les conclusions suivantes :

  • la grosse majorité des trois groupes linguistiques du Québec croient que la Loi 101 permettra d'améliorer la qualité du français au Québec (francophones 90 %; anglophones 65 %; allophones 81 %);

  • la majorité des francophones et des allophones et près de la moitié des anglophones croient à l'efficacité d'une Loi comme la Loi 101 pour préserver le français au Québec (francophones 74,5 %; anglophones 43,7 %; allophones 63,3 %);

  • cependant, seuls les francophones croient majoritairement que l'application de la Loi 101 ne peut pas nuire à l'économie du Québec (francophones 57,3 %; anglophones 9,4 %; allophones 24,1 %)35;

  • enfin (fait extrêmement intéressant à noter), parmi les cadres de l'entreprise, 60,4 % estiment que les politiques linguistiques du Québec doivent être renforcées ou laissées telles quelles, et seulement 39,6 % estiment qu'elles doivent être restreintes36.

 

34 Voir : BOUCHARD et BEAUCHAMP-ACHIM, op. cit., p. 123, et MONNIER, op. cit., p. 108. [retour au texte]

35 Ibid. [retour au texte]

36 Parmi les anglophones, 26 % croient que les politiques linguistiques doivent rester telles quelles ou être renforcées et 74 % estiment qu'elles doivent être restreintes; chez les allophones, les pourcentages sont de 61,8 % et 38,2 % respectivement (voir : Sales et al. op. cit., p. 4). [retour au texte]




2. Bilan général et impact psychologique

Résumons-nous. Si, à la lumière des études qui ont été faites, nous regardons le chemin parcouru depuis 10 ans, que pouvons-nous conclure? D'abord, que le bilan est positif et que la langue française se porte mieux au Québec. Nous constatons en particulier :

  • une prise en main de nos politiques d'immigration, d'information et d'accueil aux immigrants susceptible de favoriser davantage le fait français;

  • un accroissement appréciable de la proportion d'élèves dans les écoles françaises qui correspond davantage au pourcentage de la population francophone du Québec;

  • un progrès certain de l'usage général du français au Québec, que ce soit dans l'Administration publique, dans le monde du travail, dans les services, le commerce et les affaires, en particulier dans les documents écrits et l'affichage public;

  • une augmentation de la proportion des francophones dans le monde du travail et une légère augmentation de la présence des francophones dans les postes de direction et d'encadrement des entreprises;

  • un recul de l'unilinguisme anglais en milieu de travail;

  • un appui clairement majoritaire de tous les groupes linguistiques du Québec à l'intervention du Gouvernement pour permettre enfin aux Québécois de travailler et de vivre en français;

  • une préférence très majoritaire des cadres francophones et une préférence majoritaire des cadres allophones des secteurs public et privé pour le maintien et même le renforcement (et non l'adoucissement) des politiques linguistiques actuelles du Québec;

  • la croyance généralisée chez tous les groupes linguistiques du Québec que la Loi 101 permettra d'améliorer la qualité du français au Québec;

  • un progrès de la conviction chez tous les groupes linguistiques du Québec voulant qu'un immigrant qui s'établit au Québec doit apprendre le français en premier;

  • un recul chez tous les groupes linguistiques du Québec de la croyance qui voulait que l'anglais demeure inévitablement la langue des affaires et de la finance au Québec;

  • un recul aussi chez tous les groupes linguistiques du Québec de la croyance voulant que le français ne se prête pas aux exigences de la technique moderne.

Voilà, sommairement notés, les points de progrès marqués par la langue française au Québec depuis 10 ans, tels qu'on a pu les vérifier au moyen d'études chiffrées.

Mais les études n'ont pas encore réussi à pénétrer toute la réalité linguistique observable. De plus, les chiffres ne rendent pas compte de tout. L'application des politiques linguistiques donne lieu à un bilan visuel, certes, mais aussi à un impact psychologique. Par conséquent, d'autres constatations peuvent encore être ajoutées au bilan positif que nous avons dressé à partir, elles aussi, de l'observation de la réalité ou de témoignages fréquemment entendus.

L'élaboration et la mise en place d'une politique linguistique au Québec ont eu un impact psychologique certain sur les individus et la société.

En proclamant le français langue officielle du Québec, la Loi 22 et la Loi 101 ont contribué efficacement à faire reculer chez un très grand nombre de francophones le sentiment historiquement ressenti d'être minoritaires chez eux. Pour la première fois dans leur histoire, au plus haut niveau d'un pouvoir politique légitime, on leur a dit clairement leur place, qui est la première, et on leur a conféré le droit plein et entier, chaque jour, partout et en toute circonstance, de pouvoir utiliser leur langue sans avoir à s'excuser ou à demander la permission. Il ne faut pas considérer comme négligeable cet effet premier de nos politiques linguistiques. Loin de moi l'idée que tous les Québécois aient eu besoin d'une législation linguistique pour rester eux-mêmes et s'affirmer dans leur langue. Mais pour bon nombre d'entre eux, il n'était pas si facile de tenir leur place dans un univers fortement soumis à l'anglais.

Le Québécois francophone d'aujourd'hui jouit donc d'un avantage appréciable par rapport à son concitoyen de 1970 : il est désormais en position de confiance et de sécurité : il sait qu'il possède désormais un droit réel au respect de sa langue et de son identité. En plus de lui conférer un sentiment d'assurance, cette reconnaissance officielle de sa langue fait naître chez lui un sentiment nouveau de fierté et l'amène progressivement à découvrir la capacité inouïe de la langue française à exprimer les mille réalités de la vie contemporaine.

Il faut également porter au crédit de nos politiques linguistiques le développement, au Québec, d'une expertise linguistique qui a accompagné notre prise de conscience collective en matière de langue. Car la langue, chez nous, a changé de registre. Finis les discours de survivance! La langue est devenue un élément de la vie même de notre société. Elle n'est plus une simple affaire culturelle; elle est devenue une affaire d'État, une chose sérieuse qu'on planifie et qui entraîne des budgets. Il est normal maintenant de donner le pouls de la langue comme on donne celui de l'économie, et de produire des rapports, des études et des recherches sur l'état et les besoins de la langue dans tel ou tel secteur. Plus de 20 millions de dollars y sont consacrés et tout près de 500 personnes travaillent à plein temps à développer la langue française au Québec, à lui donner la place qui lui revient et à en surveiller l'évolution. L'Office de la langue française a 20 ans d'existence, le Québec en est à sa troisième législation linguistique, la Commission Gendron, le Conseil de la langue française et les autres organismes linguistiques ont produit nombre d'études qui marquent l'avance du Québec dans ce domaine. Bref, il y a maintenant au Québec un agir linguistique et une expertise certaine, en matière de langue, à laquelle on fait appel dans les rencontres internationales et qui est de plus en plus reconnue.

Mais au-delà de cette expertise, l'application des politiques linguistiques a également accentué le débat sur la langue et provoqué en quelque sorte le développement d'une conscience linguistique québécoise. Née de l'affirmation de soi et de la mise en lumière de la légitimité des revendications francophones, cette conscience collective évolue entre les discours partisans et les analyses lucides, s'affirme parfois trop fortement pour se culpabiliser ensuite, se montre tantôt exigeante et tantôt complaisante, et cherche le difficile chemin de son équilibre dans une vision qui assure le respect de soi-même et des autres. Cette dynamique engendre des tensions, certes, mais il faut la considérer aussi comme un facteur ultimement positif dans notre cheminement collectif.

Mais notre bilan général comporte aussi un volet moins positif qu'il convient d'examiner maintenant. La langue française, avons-nous dit, a fait des progrès au Québec depuis 10 ans; mais nous sommes obligés de constater, chiffres en main, que dans bien des secteurs ses progrès sont encore lents et qu'une bonne partie du chemin reste encore à parcourir. Nous constatons en particulier :

  • une proportion encore relativement faible de ceux qui n'utilisent que le français au travail dans la région de Montréal et un pourcentage important des travailleurs montréalais francophones obligés de connaître l'anglais pour obtenir un emploi;

  • une sous utilisation du français dans les communications entre anglophones et francophones;

  • un accroissement de l'utilisation de l'anglais chez les administrateurs francophones;

  • une sous-représentation des francophones dans les postes de commande et de décision;

  • une quantité appréciable d'entreprises qui n'ont pas commencé à appliquer un programme de francisation;

  • un nombre considérable d'entreprises de moins de 50 personnes à qui l'Office n'a pas pu demander une analyse de leur situation linguistique en vertu de l'article 151 de la loi;

  • un pourcentage non négligeable d'affiches commerciales non conformes à la loi;

  • une conformité minimale et moyenne des raisons sociales aux dispositions de la Charte;

  • la crainte assez répandue chez tous les groupes linguistiques du Québec, y compris les francophones, que l'application de la Loi 101 ne compromette la santé économique des entreprises ou n'éloigne les investisseurs étrangers;

  • une préférence marquée des cadres anglophones pour un adoucissement des politiques linguistiques actuelles du Québec;

  • un faible pourcentage des travailleurs anglophones et seulement la moitié des travailleurs allophones qui croient que le français doit être la langue du travail au Québec37.

Voilà en gros ce qu'on a pu vérifier au moyen des études et des chiffres. Mais, ici comme pour le volet positif de notre bilan, les chiffres ne disent pas tout. Il convient d'ajouter d'autres constatations d'ordre psychologique ou social.

L'application des politiques linguistiques au Québec a eu un impact majeur sur la communauté anglophone. Celle-ci est passée, en quelques années, de la perception de sa position relativement sécurisante et confortable qu'elle occupait dans notre société, à un sentiment aigu et existentiellement ressenti d'être devenue minoritaire, ce qu'elle était déjà en fait. Cet état d'insécurité n'est pas dû uniquement aux politiques linguistiques, car bien des facteurs y ont contribué, comme la dénatalité, le déficit des migrations interprovinciales et le déplacement économique vers l'ouest du pays. Mais les politiques linguistiques du Québec, et notamment la Loi 101, en plaçant les anglophones devant la réalité inéluctable du fait français, ont ajouté à leur panique et polarisé leurs frustrations.

C'est ainsi que souvent, en dehors d'une connaissance précise de la Loi 101 et de ce qu'elle permet de faire, on a colporté un peu partout l'image d'une Loi épouvantable et rigide. Ce grossissement dramatique a peut-être servi momentanément un groupe ou l'autre, mais il ne peut aider personne. Il risque d'abord de retarder inutilement l'adaptation de la communauté anglophone au Québec français et de braquer la majorité des francophones. Et s'il touchait une partie des francophones, comme cela s'est remarqué à l'occasion, ceux-ci ne tarderaient pas à comprendre finalement ce qui est largement reconnu au Canada, à savoir que le traitement réservé par le Québec à sa minorité anglophone est beaucoup plus généreux que ce qu'on trouve ailleurs. Le problème, à la vérité, est plus profond que celui de l'application de tel ou tel article de la Loi 101 avec lequel on ne serait pas d'accord. La réalité, c'est qu'une partie de la communauté anglophone n'a pas encore réussi à reconnaître et à admettre la prépondérance du français au Québec ou son statut de langue officielle et se comporte souvent comme si les deux langues devaient être égales. Nous avons donc encore du chemin à parcourir pour que le français atteigne au Québec le statut prévu par la Charte.

 

37 Il est intéressant de noter cependant que la proportion atteint les 60 % chez les cadres anglophones (Ibid., p. 10). [retour au texte]




Un autre facteur de freinage à ajouter à notre bilan est celui de la conjoncture juridico-constitutionnelle, ou ce qu'on a appelé la guerre des deux Chartes. Deux légitimités s'affrontent ici, la légitimité canadienne et la légitimité québécoise, toutes deux légalement fondées, toutes deux appuyées par des pouvoirs démocratiquement élus, mais opposées l'une à l'autre par leurs conceptions et leurs principes sur quelques points précis, dont l'accès à l'école anglaise. Nous avons dit dans notre première partie qu'une véritable politique linguistique est impossible sans un contrôle réel de l'évolution démographique incluant les populations scolaires. Pour ce faire, l'État concerné doit jouir du pouvoir législatif nécessaire en matière d'éducation et de langue, ce que la Constitution de 1867 accordait en exclusivité aux provinces. La nouvelle Constitution canadienne votée l'an dernier est venue perturber cet état de fait et de droit en grugeant le pouvoir des provinces à ce chapitre. Il est peut-être consolant de constater, dans un sondage récent, que 80 % des cadres francophones des secteurs public et privé estiment que le pouvoir législatif en matière de langue et d'éducation doit être du ressort exclusif des provinces38 mais, pour le moment, la balance ne penche pas en faveur des francophones, car le récent jugement du juge Deschênes sur l'accès à l'école anglaise au Québec, en rendant inopérant le chapitre VIII de la Charte de la langue française, vient de démontrer clairement que le Québec ne possède plus l'intégrité de son pouvoir législatif en cette matière et que, par conséquent, il ne contrôle plus entièrement un élément majeur de sa politique linguistique.

Rappelons enfin que le Québec avait déjà perdu, en décembre 1979, un autre élément majeur de sa politique linguistique, lorsque la Cour supérieure déclara inconstitutionnel le chapitre III de la Loi 101, qui voulait faire du français la langue de la législation et de la justice au Québec. On se souviendra que la Cour réimposa l'anglais au Québec, mais que personne, au cours du débat constitutionnel, ne réussit à imposer également le français dans la législation et les tribunaux de l'Ontario.

3. Problèmes actuels

Nous venons de dresser un bilan de l'application des politiques linguistiques. Je tire de ce bilan le constat suivant : nous n'avons pas encore atteint nos objectifs; dans plusieurs secteurs, nous n'avons parcouru jusqu'ici que la moitié du chemin.

 

38 Mais 75 % des cadres anglophones pensent le contraire (ibid., p. 21). [retour au texte]




Nous avons déjà parcouru la moitié du chemin, diront les optimistes : c'est excellent, la tendance est résolument amorcée, il faut nous laisser le temps de franchir les autres étapes. C'est très juste. Pourtant, un colloque comme celui-ci se prête bien aux analyses critiques et, sans être trop alarmiste, je veux examiner avec vous les obstacles qui nous empêchent d'aller plus vite et qui peuvent, à la limite, compromettre la réalisation de nos objectifs.

Le premier obstacle, ce sont les francophones eux-mêmes. Nous mettons nous-mêmes obstacle, par certaines de nos attitudes, au progrès du français.

Un sondage effectué auprès des travailleurs québécois eux-mêmes montre que, « chez les francophones, trois obstacles majeurs nuisent à un plus grand usage du français. Le premier concerne la crainte de compromettre ses chances d'avancement (55,2 %), le second est lié à la gratification qu'ils retirent de l'usage de l'anglais (44,8 %) tandis que le troisième évoque les représailles possibles sur le plan des relations humaines. Donc la possibilité de faire un plus grand usage du français au travail se heurte à un mélange de satisfaction et d'appréhension chez les francophones. » À ce sujet, nous en sommes au même point qu'il y a 10 ans. (Il est intéressant de noter que, « chez les anglophones, c'est la crainte de compromettre son rendement qui constitue le plus fort obstacle à l'usage du français (66,2 %) »). Les anglophones sont également d'accord à 45,3 % avec l'énoncé suivant : « Je n'ai pas de raison de parler français puisque la plupart des gens comprennent très bien l'anglais39 ».

Rappelons aussi ce que nous avons dit plus haut à savoir que, dans ses communications orales avec un anglophone, le francophone baisse pavillon facilement et adepte beaucoup plus vite la langue de son interlocuteur, surtout si celui-ci est un patron.

Ces perceptions et ces comportements traduisent peut-être un certain manque de confiance, individuel ou collectif. En dépit du droit qui leur est donné, plusieurs francophones préfèrent encore céder leur place, au lieu d'occuper la place qui leur revient en toute légitimité. Ils obéissent encore à la crainte et n'ont pas encore réussi à se libérer d'un certain sentiment de sujétion.

L'établissement de la prépondérance du fait français au Québec n'est pas seulement la responsabilité de l'État : elle incombe à chacun. Cela signifie qu'on devrait utiliser d'abord la langue française, en être fier et aider les autres à en faire usage. Je conçois qu'on puisse éprouver de la satisfaction à parler anglais parfois. Mais il ne faut pas profaner ce sentiment. Parler anglais par crainte pour soi-même ou par soumission au patron ou à l'interlocuteur, c'est peut-être manquer à sa responsabilité et ne respecter ni l'anglais ni le français. À la longue, c'est aussi encourager un unilinguisme anglais inacceptable au Québec ou favoriser une sorte de bilinguisme à sens unique pour francophones seulement. Bref, c'est travailler à l'encontre de la reconnaissance du fait français au Québec.

Le second obstacle à la réalisation de nos objectifs linguistiques est peut-être notre manque de perspective. Nous avons quelque difficulté à opérer les reculs nécessaires et à maintenir une vision globale de nos objectifs essentiels. Cela nous empêche de garder le cap coûte que coûte sur le but que nous nous étions fixé. Il suffit parfois de quelques assauts ou de quelques opposants pour faire naître l'hésitation ou effriter notre consensus.

 

39 MONNIER. op. cit., pp. 101-102. [retour au texte]




Ce manque de perspective s'explique de plusieurs façons : idéalisme, tendance à la généralisation ou à la particularisation, confusion des notions, environnement culturel.

Idéalisme d'abord. Les Québécois francophones sont foncièrement généreux et préfèrent la bonne entente. Ils se sont fixé comme objectif de donner à la langue française au Québec une place prépondérante et un droit de cité plein et entier. C'est une entreprise légitime, mais exigeante. Les mesures qui en découlent ne peuvent pas faire autrement que de déranger et de déplaire parfois, si l'on veut que la langue française reprenne du terrain et occupe toute la place qui lui revient. Il semble que certains aient cru naïvement qu'une politique linguistique centrée sur la prépondérance d'une langue dans un État bilingue puisse se développer quotidiennement sans susciter des ennuis, des attaques, des revendications.

Tendance à la généralisation ensuite. Il est rare qu'une Loi n'ait pas ses lacunes; il est rare aussi qu'elle soit toujours parfaitement appliquée. Bien sûr, si elle entraîne des injustices ou donne lieu à des interventions discrétionnaires, il faut les dénoncer40. De même, des ajustements d'application et d'interprétation peuvent toujours être effectués, comme il y en a eu depuis un an pour la Loi 101, à propos par exemple des tests linguistiques, de la langue des communications internes dans les écoles anglaises, de la langue des personnes séjournant au Québec de façon temporaire. Mais s'insurger contre la Loi 101 à cause d'un ou deux articles contestés, ou bien à cause du « hambourgeois » ou de la « barbotine », ce serait généraliser de façon injustifiée et perdre de vue les objectifs essentiels.

Ce manque de perspective ne joue d'ailleurs pas seulement dans le sens de la généralisation, mais aussi de la particularisation, puisqu'à certains moments, on voudrait nous faire croire que le Québec se singularise par l'empLoi d'une législation linguistique, alors que plusieurs pays dans le monde y ont eu recours. Le Conseil de la langue française poursuit, depuis plusieurs mois, des études portant sur les politiques et les législations linguistiques à travers le monde en relation avec les droits fondamentaux des individus et des groupes; et dans le panorama qu'il compte livrer à la population d'ici deux ans, on pourra constater que le Québec, au contraire de ce qu'on laisse parfois entendre, ne fait pas figure d'interventionniste outrancier en ces matières et qu'il affiche même, dans le concert des provinces et des nations, une ouverture plus généreuse que bien d'autres à l'endroit de la langue minoritaire.

 

40 À cet égard, force est de constater que les tribunaux, très sensibles à la protection des droits des individus, n'ont jamais constaté d' injustices dans l'application de la Charte de la langue française. [retour au texte]




Il y a encore une autre explication au manque de perspective dont nous parlons. C'est que nombre de Québécois connaissent mal la Loi 101, ou ne l'ont pas lue du tout, et fonctionnent à partir de notions embrouillées et de perceptions approximatives. Il nous a été donné, à l'occasion de nos rencontres ou de nos consultations régionales, d'entendre les affirmations les plus saugrenues comme celles-ci : « La Loi 101 défend de parler anglais au Québec », « Si la Loi 101 est attaquée à plusieurs reprises, c'est qu'elle n'est pas bonne », « On ne peut plus depuis la Loi 101, recevoir du gouvernement des services en anglais », « Après 1983, tous les organismes municipaux et scolaires et les services de santé devront fonctionner uniquement en français », « La Loi 101 a forcé les écoles anglaises à faire disparaître leur dénomination anglaise sur les édifices publics ».

Quantité de faussetés semblables circulent dans l'opinion publique, alors que la réalité est toute autre. La Loi 101 n'empêche personne d'être bilingue ou trilingue au Québec et de se faire servir, comme individu, dans une autre langue que le français; elle empêche seulement le bilinguisme institutionnel, qui joue toujours, on le sait bien, au détriment du français. Et même alors, un chercheur du Conseil de la langue française a souligné récemment, à juste titre, que la Charte de la langue française, bien qu'elle ait pour objectif d'assurer la primauté du français, « fait une grande place à la langue anglaise en lui donnant même, à certains égards, comme dans l'enseignement, un statut juridique au-delà des obligations constitutionnelles qui étaient celles du Québec en 1977. En effet, la Loi 101 ne consacre que 11 articles sur 213 à imposer l'usage exclusif du français. Encore faut-il constater que la grande majorité de ces 11 articles comportent ou permettent des dérogations ou des exceptions importantes à l'unilinguisme français qu'ils exigent. » Et ce chercheur fait état de mesures nombreuses et importantes qui ont été prises par des organismes gouvernementaux, comme la Régie de l'assurance-maladie, la Commission de santé et de sécurité au travail et la Régie de l'assurance-automobile, pour fournir leurs services en anglais aux citoyens qui le demandent41.

Un dernier facteur qui rend difficile pour plusieurs francophones le maintien d'une juste perspective et d'un consensus face à l'énoncé et surtout face à l'application de nos politiques linguistiques, c'est notre immersion totale en milieu culturel et socioéconomique anglo-américain. Nous sommes américains, nous voulons le demeurer, nous retrouvons plus facilement nos valeurs et nos habitudes de vie aux États-Unis que dans n'importe quel pays francophone, nous laissons volontiers la musique et les médias américains pénétrer dans notre vie, comme de récentes études du C.L.F. l'ont démontré clairement42 et nous nous considérons comme faisant partie du marché américain dont nous sommes à l'affût des plus récents produits de consommation. Bref, notre environnement culturel et économique est largement américain. Déjà par conséquent, nous sommes soumis à une puissante attraction de l'anglais. Ajoutons à cela les mille et une relations de famille et d'affaires que nous entretenons depuis des générations avec nos concitoyens anglophones. Ajoutons enfin l'existence d'un gouvernement central fort, historiquement perçu comme obéissant d'abord aux intérêts du Canada anglophone. Le résultat en est finalement que plusieurs francophones, habitués de vivre dans ce « milieu » anglophone, sont devenus, fortement et inconsciemment, « conditionnés » à l'anglais et ils ont l'impression, très faussement d'ailleurs, que lutter pour la prépondérance du français au Québec, c'est s'opposer à tout ce qui est anglais ou américain.

 

41 Michel SPARER, texte présenté au colloque sur « l'égalité juridique des langues au Canada », Université Laval, novembre 1982. [retour au texte]

42 Voir : CONSCIENCE LINGUISTIQUE DES JEUNES QUÉBÉCOIS, Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, tome I : Influence de l'environnement linguistique chez les élèves francophones de niveau secondaire IV et V par Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 9, 1981, 164 p.; tome II : Influence de l'environnement linguistique chez les étudiants francophones de niveau collégial I et II par Pierre GEORGEAULT, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 10, 1981, 158 p. Voir aussi : Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD, Le français et les médias. Les habitudes des Québécois Gouvernement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 1l, 1982, XVII. - 218 p. [retour au texte]




Il est donc important, si nous voulons atteindre nos objectifs linguistiques et renforcer, pour ce faire, l'indispensable consensus des francophones, que ceux-ci apprennent à bien tenir leur place, à ne pas céder à la moindre récrimination et à se donner, face à leur action linguistique, un sens des perspectives qui leur fait parfois défaut.

4. Priorités d'avenir

Si nous nous tournons vers l'avenir et que nous nous demandons maintenant comment nous pourrions parcourir cette moitié du chemin qu'il nous reste à faire, ce que nous venons de dire pourrait bien constituer la première de nos priorités pour les cinq prochaines années.

Il est extrêmement important en effet, pour l'atteinte de nos objectifs, que les francophones développent des attitudes saines et vigoureuses par rapport à la langue, c'est-à-dire d'abord une conscience de la légitimité de nos objectifs qui ne laisse place à aucun doute ni à de faux sentiments de culpabilité; ensuite une fierté de notre langue qui lui donne, autant que possible, la première place en toute circonstance; enfin une vigilance et une ténacité qui assurent la continuité de notre action.

Une remarque s'impose. Ces attitudes ne visent pas à faire du Québec un ghetto. Elles sont tout à fait compatibles avec le respect du droit des autres et avec une ouverture sur les autres langues et les autres cultures. Il m'apparaît important en effet que se développent, au cours des prochaines années, en même temps que l'atfirmation pleine et entière du fait français, le goût et l'enseignement des autres langues susceptibles de favoriser une plus grande ouverture du Québec sur le monde.

Mais nous avons, comme Québécois, une responsabilité première envers la langue française. À quoi servirait une Loi qui s'emploierait à imposer une langue dont nous ne défendrions que mollement les intérêts? Il faut nous méfier de nous-mêmes et de notre longue patience : nous montrons les dents en temps de crise, et quand nous croyons que la partie est gagnée, nous rentrons en nous mêmes dans un silence débonnaire. « Maintenant que la Loi 101 existe et que des organismes gouvernementaux s'occupent de la langue, tout est réglé : il n'y a plus de danger », aurions-nous la tentation de dire. Erreur d'optique et fausse sécurité. L'État nous donne les moyens d'atteindre nos objectifs et de les défendre, les moyens d'exercer nos droits. Mais la langue n'est pas avant tout une cause gouvernementale et elle ne peut ultimement se développer et prendre sa place que si ceux qui la parlent sentent l'importance de la défendre et d'exercer envers elle leur responsabilité quotidienne. La planification linguistique du Québec a fait jouer un grand rôle à l'État en matière de langue et, depuis 10 ans, les groupes, les mouvements et les associations qui se consacraient volontairement à la défense de la langue ne font plus entendre leur voix aussi souvent qu'autrefois. Il faut le déplorer et souhaiter qu'au cours des prochaines années il y ait une nouvelle prise de conscience, à la base, de nos responsabilités individuelles et collectives face à la langue.

Il n'est pas souhaitable pour autant que l'État se départisse, à moyen terme du moins, de la responsabilité qu'il a assumée, mais il devra peut-être prévoir des ajustements au rôle qu'il s'est donné.

Il importe avant tout de maintenir le cap sur les objectifs fondamentaux de nos politiques linguistiques et de traverser la crise actuelle sans remettre en cause le projet de société qui les sous-tend. À partir du bilan que nous avons dressé, il est clair que le statut de la langue française n'est pas encore suffisamment assuré au Québec pour qu'il puisse se passer du soutien d'une législation linguistique. Pourra-t-il jamais s'en passer d'ailleurs, puisqu'on ne voit pas comment la langue française, minoritaire dans l'ensemble canadien et nord-américain, pourrait, laissée à elle même et soumise aux mille pressions de l'environnement anglophone, non seulement conserver son statu quo, mais ne pas reculer. Il faut donc bien éviter de se laisser tromper par les propos de ceux qui croient que « la langue française se porte très bien au Québec et qu'il suffirait de lui enlever son corset pour qu'elle se porte mieux ».

Tout en maintenant le cap sur nos politiques linguistiques, un effort important devrait être tenté pour mieux les expliquer et les faire comprendre et pour les resituer, comme nous l'avons dit, dans une perspective d'ensemble qui fasse clairement voir à la population ce que fait exactement le Québec par rapport à ce que font exactement les autres provinces et les autres pays, et la légitimité de son action par rapport aux déclarations internationales relatives aux droits individuels et aux droits des minorités. Le Conseil de la langue française, qui a le pouvoir, de par la loi, d'entendre la population et de l'informer, aurait sans doute un rôle important à jouer à ce sujet dans un avenir prochain.

Il faut aussi mieux faire connaître la loi, ce qu'elle dit vraiment, et aussi ce qu'elle permet. À cet égard, le ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française pourrait sans doute, au profit de la communauté anglophone et des autres communautés culturelles, et par les médias de communication appropriés, faire connaître toutes les circonstances publiques où il est permis d'utiliser une autre langue que le français.

Il appartient aussi au ministre responsable de voir à ce que la Loi trouve partout une juste application, qui n'excède pas ce qui est demandé par la Loi et qui n'aille pas non plus en deçà. Certes, la juste mesure n'est pas toujours facile à trouver et la langue ne nous situe pas d'emblée dans des domaines facilement quantifiables. Mais jusqu'ici, l'Office de la langue française a favorisé une approche basée sur la négociation, qui a eu d'excellents résultats et qui a su tenir compte de situations particulières prévalant dans certaines entreprises. Pourvu que toutes les mesures soient prises pour éviter les dispositions arbitraires et les trop grandes disparités et pour prévenir, chez les fonctionnaires, des interventions discrétionnaires toujours possibles, ce style doit être maintenu jusqu'après le 31 décembre 1983, date à laquelle les entreprises devront détenir leur certificat de francisation. Mais cette échéance ne signifie pas que tous les éléments des programmes de francisation seront alors automatiquement appliqués et que la francisation aura atteint complètement et irréversiblement ses objectifs. Le croire serait s'illusionner. Des ajustements de rôle sont prévus, mais il faudra encore compter sur l'intervention de l'Office pour assurer, avec et à l'intérieur des entreprises, le suivi indispensable de la francisation.

Mais ce que j'ai dit jusqu'ici sur les attitudes des francophones et sur l'application de nos politiques linguistiques ne pourra se réaliser pleinement que le jour où notre système d'éducation aura un rôle déterminant sur notre conscience linguistique. C'est par là que je voudrais terminer. L'étude en deux volets du Conseil de la langue française sur la conscience linguistique des jeunes francophones est extrêmement révélatrice à ce sujet. Bien qu'ils demeurent, semble-t-il, très attachés à leur langue maternelle, les jeunes baignent pour une bonne part dans un univers culturel dont la langue française est absente et ils ne connaissent que superficiellement la situation et les enjeux linguistiques qui préoccupent le Québec depuis 10 ans. Les enseignants de tous niveaux ont donc un rôle primordial à jouer auprès des jeunes à cet égard. Il leur appartient de sensibiliser leurs étudiants à la situation difficile du français en Amérique du Nord et de développer chez eux les attitudes de fierté et de responsabilité face à la place prépondérante qu'ils doivent donner à leur langue et à l'usage qu'ils doivent en faire en tout temps. Il leur appartient aussi de donner aux jeunes le goût de bien parler leur langue, d'employer en tout temps la terminologie appropriée et d'expérimenter les mille possibilités du français à exprimer aussi bien les sentiments que les choses techniques. Si l'école remplissait vraiment cette fonction, si elle inculquait vraiment à l'enfant une conscience aiguë de notre réalité linguistique, une connaissance articulée de notre langue et une conviction profonde de son importance et de sa beauté, nous ferions sans doute des pas de géants, car le temps que nous prenons soit à réapprendre notre langue, soit à nous reconvaincre de nos objectifs et à refaire nos consensus, nous le mettrions désormais à occuper notre place, à nous ouvrir nous-mêmes plus largement sur le monde et à intéresser les autres à notre langue au moyen d'un enseignement de qualité compétitif et dynamique dont la renommée pourrait déborder les frontières du Québec et attirer chez nous, plutôt qu'en France ou à Toronto, les non-francophones désireux de découvrir les beautés de la langue française.







Commentaire de Jean GAGNÉ



Le bilan dressé par monsieur Plourde est à la fois rigoureux et impressionnant; il sera fort utile.

En regroupant ainsi tant d'informations, qui circulent isolément la plupart du temps avec des interprétations diverses, voire saugrenues, l'auteur n'a pas que rassemblé. Il a montré. Il a montré le chemin qu'il a lui-même suivi d'une interprétation posée, méthodique; il a montré d'autres problèmes qu'il était peut-être plus difficile d'apercevoir avant de confronter diverses informations.

À force d'en découvrir, toutefois, de ces « problèmes », j'en suis venu à me rendre compte que les conclusions de l'auteur étaient bel et bien un choix. Il a choisi de mettre en relief certains points plutôt que d'autres. Je n'ai aucune raison de contester la légitimité de son choix; au contraire, il me paraît même fort judicieux. Je me garderai donc d'en proposer un autre, mon sentiment étant que la richesse du bilan autorise bon nombre de choix.

Il m'a paru cependant utile de considérer, moi aussi dans leur ensemble, la situation et le bilan de monsieur Plourde, aux fins de lancer la discussion. Il m'a semblé principalement qu'à considérer quelques grandes conclusions de la première partie, nous sommes enjoints de prolonger la réflexion de monsieur Plourde. Voyons la chose de plus près.

La viabilité d'une langue, comme celle d'un État rappelle monsieur Plourde, dépend en bonne partie du contrôle de l'évolution démographique et de la maîtrise du développement des activités socioéconomiques.

Or, fait voir le conférencier, dans un cas comme dans l'autre, les politiques linguistiques ont eu des effets positifs et réconfortants en ce qui a trait au caractère français du Québec. Cependant, souligne monsieur Plourde, on a pu se rendre compte que le mouvement n'était pas nécessairement irréversible et que le contrôle si bienfaisant n'était peut-être pas réel à bien des égards (jugement Deschênes).

Voilà que l'auteur s'est vu contraint en quelque sorte de douter à maintes reprises de son propre bilan. Comme le tissé des fileuses d'antan, son tricot — le nôtre à vrai dire — est-il condamné au perpétuel recommencement? Comme le rocher de Sisyphe, notre pouvoir sur notre langue doit-il toujours nous échapper? Faut-il dresser un bilan du bilan et dire que les chiffres nous consolent temporairement, que les lois nous endorment paisiblement et que l'avenir n'est pas plus assuré qu'avant? N'est-il pas utile, voire nécessaire, que nous puissions ajouter rapidement à un tel bilan d'autres travaux, en particulier sur la langue et sur la culture?

En d'autres termes, un bilan de l'application des politiques linguistiques sera-t-il jamais complet s'il ne met pas en cause la culture?

En effet la langue française en Amérique, au Canada, au Québec, si elle doit être soutenue par des politiques linguistiques, ce n'est pas seulement parce qu'à des politiques défavorables il faut substituer ou opposer des politiques favorables en toutes espèces de choses : langue, travail, immigration, affaires culturelles, affaires tout court.

S'il est vrai que la politique canadienne ne veut et ne peut que promouvoir une culture étrangère à l'histoire culturelle des Canadiens — une culture sans racines propres autres que la volonté d'une unité à tout prix;

s'il est vrai que les rapports avec les États-Unis sont à la fois un moyen d'enraciner et de déraciner notre culture; s'il est vrai que le statut du français dans le monde est lui-même problématique;

s'il est vrai que les identités culturelles sont ébranlées un peu partout dans le monde, peut-être plus encore chez les Canadiens anglophones que chez nous;

s'il est vrai que les comportements et les mentalités sont au coeur des agirs et des progrès de la langue;

s'il est vrai que le développement technologique (Varagnac) crée nécessairement un affaiblissement des frontières culturelles;

s'il est vrai que les groupes ethniques minoritaires engendrent de nouveaux rapports entre les communautés culturelles,

où donc chercher l'interprétation plus définitive des effets des politiques linguistiques?

Le bilan de monsieur Plourde, dans toutes et chacune de ses parties, proclame le besoin de bilans culturels dans les domaines de la politique, de l'économie, du travail, etc. Et la raison en est probablement bien simple : avant d'être objet de politique, domaine de comportement, environnement du travail et des affaires, la langue, le français tout comme les autres langues, est affaire de culture, signe de culture, produit de culture, choix d'une façon de vivre.

Au moment où les institutions se multiplient afin de « faire » des choix collectifs, il n'est pas surprenant que des institutions naissent en vue de prendre en charge l'institution linguistique, la langue institutionnelle dont parle monsieur Plourde. C'est habituellement le signe d'une volonté commune. Monsieur Plourde a constaté cette volonté. Elle est pour moi la plus ferme, la plus irréversible, la plus réconfortante. Il est plus clair que jamais que les Québécois veulent vivre en français. Quel bilan pourrait nous en dissuader?







Les activités économiques et le français au
Québec

André BOUTIN



C'est avec grand plaisir que j'ai accepté l'invitation de vous entretenir du français dans la vie économique du Québec. De prime abord, le sujet semblait tellement facile pour un homme d'affaires d'ici.

Cependant, mon orgueil en a pris pour son rhume quand j'ai compris que cette invitation présumait un travail ardu d'analyse et de synthèse des divers éléments du dossier et laissait même entendre que je possédais la sagesse qu'apporte le recul historique.

Je vous avoue honnêtement que j'ai rapidement développé le plus grand respect pour nos historiens qui ont pour tâche spécifique d'analyser les événements de tous les jours et de les replacer dans une perspective plus large.

C'est en tant que président du Centre de linguistique de l'entreprise que je me présente à vous. Le Centre de linguistique de l'entreprise a été fondé il y a maintenant plus de 10 ans, par les grandes entreprises du Québec, pour les guider dans leurs activités de francisation.

Il s'agissait pour ces pionniers de mettre en commun les compétences requises pour la réalisation de cet objectif de la société québécoise. Avec le support financier de ses quelque 100 membres, le Centre de linguistique de l'entreprise est vite devenu un agent d'interprétation du milieu des affaires vis-à-vis de l'Administration et vice-versa pour tous les aspects du dossier linguistique. On ne compte plus les échanges constructifs ni les suggestions concrètes qui ont marqué cette période.

Aujourd'hui, c'est donc au président de cet organisme qu'il incombe de vous présenter le témoignage du vécu des entreprises du Québec dans le dossier linguistique.

  • Je voudrais, avec vous, ce matin, d'abord peindre brièvement le tableau de la situation historique du français au Québec pour bien situer la Charte de la langue française et me permettre de parler de ses caractéristiques.

  • J'essaierai de faire ressortir certains bénéfices et certains coûts rattachés à la Charte de la langue française tant pour l'entreprise que pour la société québécoise.

  • Ensuite, je m'attarderai un peu sur quelques éléments ponctuels du dossier avant de situer le tout dans le contexte économique qui prévaut aujourd'hui.

  • En guise de conclusion, j'exprimerai certains espoirs.

Le français au Québec

Au Québec, pour des raisons qu'il importe peu de revoir ici, l'histoire a fait de l'anglais la langue des affaires et de l'industrie. La minorité de langue anglaise a traditionnellement occupé une situation économique et sociale de choix, et cet exemple a attiré les immigrants qui ont toujours opté massivement pour une éducation en langue anglaise.

Or, la réforme des institutions sociales au Québec à partir de 1960, particulièrement dans le domaine de l'éducation, a créé un nouveau bassin de main-d'œuvre francophone et hautement qualifiée. Les secteurs public et parapublic, d'abord, y firent leur plein de compétences. Le milieu des affaires offrit ensuite des emplois de plus en plus nombreux à ces nouvelles ressources. Trop souvent, toutefois, cette main-d'œuvre a trouvé de l'empLoi dans la seule mesure où elle parlait l'anglais. Dès lors, le gouvernement du Québec a fait porter ses efforts sur la promotion du pouvoir économique de la langue.

Ce furent les Lois 22, puis 101, qui voulaient toutes les deux donner au français la place qui lui revient dans la société québécoise et promouvoir la participation croissante des francophones dans le processus décisionnel des entreprises installées chez nous.

La Charte de la langue française

La Charte de la langue française est d'abord et avant tout une Loi spéciale et culturelle, et non pas une Loi économique, même si nous tenterons ici d'en expliquer les principales conséquences sur les différents secteurs de l'activité industrielle et commerciale au Québec. Une loi, c'est une volonté politique exprimée à la lumière des différents courants qui sous-tendent la vie d'une communauté. Une telle Loi s'intéresse d'abord à un objectif global, qu'elle clarifie dans sa formulation.

Elle s'intéresse beaucoup moins aux modalités d'application qui apparaissent progressivement au fur et à mesure que l'on s'efforce de traduire l'objectif de la Loi en actions concrètes. Un objectif culturel et social, comme celui de la Loi 101, comporte inévitablement un coût économique, et ce prix est jugé acceptable par l'électorat et sanctionné comme tel par les politiciens. Les historiens pourront nous dire dans 20 ans ou plus si notre société a réellement effectué le virage voulu.

Caractéristiques

La Loi 101 est une Loi qui a des dents, en ce sens que l'entreprise est pénalisée si elle en ignore les exigences. L'objectif de la Loi est très clair : faire du français la langue du travail au Québec. Les programmes d'affirmation du français doivent faire partie intégrante de la planification établie, en règle générale, au niveau le plus élevé de la hiérarchie de l'entreprise. Ces programmes doivent également s'intégrer, autant que faire se peut, à la réalité de chaque entreprise, de manière à prévenir les conflits avec d'autres priorités que les gestionnaires doivent respecter, notamment l'efficacité et la rentabilité.

La Loi 101 procède de l'esprit cartésien qui applique un principe de façon universelle aux situations spécifiques. Cette façon de procéder diffère de l'esprit anglo-saxon qui, lui, est plus porté à résoudre des problèmes séparés sans nécessairement identifier les principes sous-jacents. Une telle considération n'est pas étrangère à certaines difficultés de parcours que nous avons connues.

La Charte de la langue française oblige tous les citoyens du Québec, tant les salariés que les dirigeants d'entreprises, à changer de mentalité. Car même pour ceux et celles qui en acceptent les objectifs, y compris les francophones du Québec, la francisation implique la remise en question d'une pratique — parler anglais au travail — qui s'est révélée jusqu'ici le plus sûr moyen de gravir les échelons de la vie et du pouvoir économique. Cette Loi modifie cet état de choses et la plupart des gens n'en comprennent pas encore toute la portée. Disons, si vous le voulez, qu'on ne pouvait légiférer sur la façon de penser des gens, mais qu'on a, par contre, fondé cette Loi sur une nouvelle façon de penser, sur une nouvelle vision de la société québécoise.

La Loi 101 reconnait qu'une période de transition est requise pour la réalisation de la francisation dans l'entreprise. Le procédé débute par une analyse de la situation linguistique qui veut mesurer la réalité du français dans le milieu de travail. Il appartient ensuite à l'Office de la langue française — ainsi mandaté par la Loi — de décider si la situation rencontre les exigences de la Loi ou si certains correctifs sont indiqués.

C'est généralement à un groupe de ses cadres que l'entreprise confie la mission de concevoir le programme de francisation requis pour réaliser les correctifs. Quand le programme est jugé réalisable par l'entreprise et acceptable par l'O.L.F., la direction mandate généralement un groupe de salariés pour en assumer la réalisation.

Il est important ici de souligner que, contrairement à l'opinion communément répandue, les entreprises obéissent aux lois et réalisent les engagements qu'elles ont pris. Dans le monde des affaires, un contrat signé équivaut à un engagement ferme.

D'autre part, malgré le caractère particulier de la réforme linguistique, c'est-à-dire le fait qu'elle réponde à des pressions sociales, les agents chargés par le gouvernement de veiller à son exécution en surveillent de plus en plus les résultats en termes concrets, c'est-à-dire qu'ils peuvent mesurer. Le changement des mentalités suit bien loin derrière dans leurs préoccupations puisqu'ils ne peuvent pas le mesurer. C'est là une question d'évolution sociale à laquelle personne n'échappera.

Finalement, la mise en œuvre des programmes de francisation nous révèle que les difficultés qui surviennent sont généralement dues soit à l'ignorance soit à l'apathie. La découverte d'un élément ignoré du programme reçoit généralement une attention rapide et satisfaisante. Les correctifs sont plus lourds et plus lents quand on fait face à une apathie du milieu ou quand l'application de certains éléments du programme est perçue comme une négation des droits de certains employés.

Je vous ai livré en vrac ces quelques observations préliminaires basées sur l'expérience du Centre de linguistique de l'entreprise qui a assisté plus d'une soixantaine d'entreprises, depuis cinq ans, dans la formulation et l'implantation de leurs stratégies de francisation.

Les bénéfices

Essayons, maintenant, de cerner les bénéfices que la francisation apporte à la société québécoise. Nous devons reconnaître que la quantification des bénéfices est difficile du point de vue économique. Cette Loi est d'abord et avant tout un geste social et culturel et les bénéfices seront d'ordre social et culturel. La fierté de parler français, le plaisir de vivre en français au Québec, l'acceptation du français parlé dans tous les milieux sociaux et économiques, l'augmentation du nombre de parlants français dans tous les milieux et à tous les niveaux, l'utilisation du français comme langue du travail sont toutes des réalisations que l'histoire imputera à cette législation. Mais tout bon comptable avouera son incapacité à quantifier, à évaluer de telles réalisations.

D'un point de vue administratif. La preuve n'a pas été faite que le rendement d'une personne est accru parce qu'elle travaille dans sa langue. Certes, il est légitime et souhaitable de travailler dans sa propre langue, mais une personne n'est pas nécessairement plus productive pour autant.

La productivité dépend de plusieurs facteurs qui agissent les uns sur les autres avec beaucoup de subtilité. La productivité dépend de l'équilibre harmonieux entre le capital, l'intelligence des personnes, l'environnement physique et, non la moindre, la motivation des ressources humaines, qui constitue peut-être, finalement, le facteur le plus important.

Les coûts

Essayons maintenant de cerner les coûts que cette législation entraîne.

Ces derniers sont non seulement bien tangibles, mais ils sont aussi facilement quantifiables et mesurables. Les modifications dans l'affichage, les nouveaux coûts de traduction, et les frais de formation linguistique représentent des dépenses que les entreprises québécoises doivent acquitter.

Dans certains milieux, on se demande encore si ces coûts sont rééllement justifiés. Je peux cependant vous assurer que la vaste majorité des gens d'affaires qui œuvrent au Québec considèrent aujourd'hui que l'usage du français est une composante essentielle du paysage économique québécois.

Il faut rappeler que bon nombre d'entreprises n'ont pas attendu la Loi 101 pour se franciser; pour elles, la Charte de la langue française n'a fait qu'accélérer un processus entamé depuis plusieurs années.

Quant aux aspects de la législation linguistique qui touchent les consommateurs, il est évident pour la plupart des hommes d'affaires qu'il n'était pas nécessaire de légiférer pour assurer la présence du français sur le marché québécois, l'usage de la langue des clients étant une règle élémentaire de marketing.

J'ajouterai aussi que cette réalité élémentaire s'est manifestée de façon modulée au Québec. Certains, comme je l'ai dit, l'avaient comprise et appliquée depuis longtemps. D'autres ont feint de l'ignorer et tenté de faire boire un cheval qui n'avait pas soif. C'est pour ces derniers que la Loi 101 fut un véritable choc, une véritable leçon de marketing.

La perception générale veut que beaucoup de grandes entreprises soient insensibles aux aspirations du Québec. La vérité est que toute entreprise s'adapte constamment aux exigences de ses marchés, s'adapte également constamment aux exigences du milieu où elle opère; pour l'entreprise, c'est une question de survie et également de responsabilité sociale.

Pour permettre à la langue française de prendre la place normale qui lui revient chez nous, c'est-à-dire la place prépondérante, les entreprises à vocation nationale et internationale se sont restructurées au cours des sept ou huit dernières années. Dans bien des cas, leurs opérations québécoises ont été régionalisées et ont lieu désormais en français. Quant aux autres centres de décisions, ils ont été installés très souvent dans un environnement plus propice à l'usage de la langue anglaise.

Le fait que plusieurs centres de décisions ne soient plus situés au Québec aura un effet certain sur la carrière des jeunes administrateurs francophones qui sont maintenant prêts à prendre la relève. De plus en plus, ces derniers se verront confinés à un rôle régional.

On ne pourra probablement jamais évaluer l'ampleur de l'impact socioéconomique que représentent ces postes auxquels nos gestionnaires québécois n'auront accès désormais qu'en s'expatriant du Québec.

Les éléments ponctuels

Permettez-moi de profiter de cette tribune pour vous soumettre certains éléments ponctuels du dossier linguistique au Québec. Je veux parler de trois des grandes préoccupations courantes des préposés à la francisation, c'est-à-dire l'usage de la terminologie, la compétence des cadres et la diffusion des lexiques.

1. L'usage de la terminologie

Dans leur programme de francisation, les entreprises se sont souvent engagées à fournir à leurs employés la terminologie française. Mais dans quelle mesure cette terminologie est-elle acceptée et utilisée? Pour un grand nombre de travailleurs francophones, travailler en français équivaut à apprendre une langue étrangère.

Cette contradiction apparente est bien connue et bien comprise au Québec. Nous savons tous que les outils de formation et le milieu de travail ont traditionnellement utilisé l'anglais comme langue de communication et que, jusqu'à tout récemment, la plupart des travailleurs ont peu été mis en contact avec la terminologie française de leur métier. Nous connaissons encore plusieurs entreprises, dans des secteurs d'activité très différents, où les employés francophones, à qui l'on présente des formulaires et des documents français, ne les comprennent pas et demandent spontanément la version anglaise. L'attitude vis-à-vis de la Loi linguistique est donc très ambivalente. Même si les francophones abondent dans le sens prévu par le législateur, certains résistent à l'effort supplémentaire que ce changement nécessite.

J'ajouterai enfin qu'il est toujours difficile d'expliquer cette réalité psychologique à des personnes qui ne connaissent pas ou qui connaissent mal le Québec. C'est d'ailleurs là un aspect de la francisation auquel le personnel du Centre de linguistique de l'entreprise doit consacrer des efforts importants, notamment à l'extérieur de la province.

Le milieu joue un rôle important dans l'utilisation de la terminologie française. L'entreprise peut, en théorie, fournir à ses employés un maximum de lexiques, de formulaires et de documents en français, mais cet effort demeure inutile si les employés eux-mêmes n'éprouvent ni l'envie, ni le besoin d'apprendre et d'utiliser cette terminologie.

C'est le travailleur qui décide en dernier ressort des termes qu'il emploiera au travail et leur disponibilité en français et l'encouragement de la direction de l'entreprise à les utiliser ne garantissent pas automatiquement qu'ils le seront. Voilà un problème ponctuel qui requiert les efforts conjugués de tous.

2. La compétence des cadres

La francisation ne touche pas seulement les usines et les ateliers; elle touche également les cadres et les administrateurs de l'entreprise. Nous avons assisté, au cours des deux dernières années, à une évolution importante du statut du français dans l'administration des entreprises au Québec.

La réforme scolaire qui a eu lieu au Québec au milieu des années 60 a favorisé l'accès d'un plus grand nombre de Québécois aux études supérieures, particulièrement dans les domaines de l'administration et du génie, domaines qui jusque-là n'attiraient que peu de Québécois francophones.

On oublie trop souvent, en effet, que l'Université McGill formait plus d'ingénieurs que toutes les universités francophones réunies, et ce, jusqu'en 1957. La situation a bien changé depuis. Une nouvelle vague de diplômés de nos universités francophones est venue, dans un premier temps, gonfler les rangs de la fonction publique, qui n'a cessé de croître depuis 1960.

Lorsque l'État eut fait le plein de cadres et de spécialistes, les diplômés québécois se sont alors tournés vers l'entreprise privée. Plusieurs se sont joints aux grandes entreprises existantes; certains autres ont formé leur propre entreprise ou ont contribué au développement de la P.M.E.

C'est cette dynamique, apparue dans les années 70, qui permet aux francophones du Québec d'accéder en nombre plus important à la direction des entreprises, au fur et à mesure que leur expérience les rend aptes à assumer des responsabilités de plus en plus complexes. Cependant, et malgré l'accélération récente, le Québec souffre encore d'une pénurie de cadres supérieurs. Il faut comprendre que la formation d'un cadre de haut niveau exige quelque 20 ans; d'où la pénurie persistante de cadres supérieurs.

La solution réside dans un développement accéléré des ressources compétentes. Comprenons bien cependant que seule la compétence peut bien servir la société.

3. La diffusion de la terminologie

Le troisième élément ponctuel du dossier linguistique au Québec concerne la diffusion de la terminologie. Nous avons déjà bon nombre de terminologues qui produisent les nouveaux termes avec autant de doigté que le diamantaire qui taille son diamant. Nous avons une collection importante de lexiques spécialisés dans diverses entreprises ou associations d'entreprises.

Mais nous paraissons incapables de « semer à tout vent » la somme de ces connaissances. Le temps est venu, je crois, de concentrer plus d'efforts dans la diffusion massive de la terminologie connue. Il y a peut-être là un nouveau défi auquel l'Office de la langue française devrait répondre. Je crois que les éducateurs et les communicateurs devraient également s'y intéresser.

L'économie

Au Québec, si l'on ajoute au vieillissement de la structure et de l'équipement industriel, au déplacement des marchés vers le centre du continent, à la faiblesse du secteur secondaire, si l'on ajoute donc à ces facteurs déjà très lourds, l'obligation pour les entreprises d'engager des dépenses pour franciser leurs activités au Québec, il serait irréaliste, voire même malhonnête, de ne pas reconnaître que ces coûts supplémentaires affectent négativement la capacité concurrentielle des entreprises et de l'économie du Québec.

Les entreprises ont leurs priorités. Leurs décisions obéissent d'abord et avant tout à des impératifs économiques. Ces derniers découlent de l'analyse pondérée de facteurs tels que les coûts, les marchés, la stabilité politique, le climat social, la fiscalité et la capacité d'attirer et de retenir des ressources humaines, etc.

Il est évident que de tels facteurs ont un impact différent sur une P.M.E. visant le marché local, sur une entreprise consommatrice de ressources naturelles, sur une entreprise qui vise les marchés mondiaux ou sur une entreprise de haute technologie. Sans aucunement critiquer l'importance du projet linguistique pour la société québécoise, il faut cependant conserver assez de lucidité pour admettre que la francisation, non seulement n'est pas un stimulant à l'investissement étranger, mais représente au contraire un coût supplémentaire, qui s'ajoute aux taxes élevées et à l'incertitude du climat socioéconomique.

Malgré les critiques qu'on leur adresse trop souvent, les entreprises installées au Québec ont accepté de prendre leurs responsabilités dans le dossier de la francisation, en ont assumé les coûts et réalisent progressivement leurs objectifs à ce chapitre.

Conclusion

En conclusion, laissez-moi répéter que la Charte de la langue française est d'abord et avant tout une législation sociale et culturelle. Une telle législation entraine des coûts dans l'immédiat pour la réalisation d'objectifs à long terme.

Il est nécessaire de souligner, même aujourd'hui, qu'il est en vain de penser que les bénéfices de la francisation ont été évalués de façon précise. Seuls les coûts sont encore faciles à comptabiliser. La francisation est sans conteste un facteur d'épanouissement et de développement social et culturel pour le Québec, mais ce n'est pas un facteur de développement économique, même pas pour une P.M.E. francophone en pleine expansion.

Il est inutile, voire même stérile, de vouloir opposer les motivations sociales aux intérêts économiques. Pour nous, gens d'affaires, il nous faut, tout en gardant à l'esprit les enjeux de la vie économique, favoriser en tant que citoyens corporatifs l'épanouissement de notre communauté.

Je crois d'ailleurs que, malgré les réticences qui accompagnent n'importe quel changement, la très grande majorité des entreprises oeuvrant au Québec ont accepté les objectifs de la francisation et jouent un rôle de partenaire actif dans sa réalisation.

La meilleure preuve en est que, depuis maintenant 10 ans, elles financent et soutiennent les activités du Centre de linguistique de l'entreprise, dont le premier objectif est de les assister dans l'administration de ce changement.

Avant de vous laisser, je voudrais formuler les quatre souhaits suivants.

D'abord, un souhait touchant la mesure des engagements de francisation des entreprises. Reconnaissons que l'entreprise a pleinement l'intention de respecter tous les engagements qu'elle a pris. Admettons qu'elle accepte un droit de regard sur l'exécution des engagements pris. Je souhaite alors que l'on découvre la méthode qui permettra de mesurer le chemin parcouru et qui se restreindra aux engagements pris.

Ensuite, je veux souhaiter que notre société — et je m'adresse ici surtout aux communicateurs et aux éducateurs parmi vous — je veux souhaiter, dis-je, que l'on trouve rapidement les moyens efficaces pour généraliser la connaissance des termes français dans la population. C'est une tâche énorme qui s'étalera sur deux générations consécutives si nous ne mettons pas à l'œuvre certains véhicules nouveaux.

De plus, je veux répéter mon souhait que l'on accroisse les efforts de diffusion massive de la terminologie et des lexiques qui existent déjà.

En dernier lieu, sachant que la stabilité économique passe par la stabilité sociopolitique, je souhaite que notre collectivité québécoise acquière une certaine maturité, une certaine quiétude sociopolitique qui, en rassurant les investisseurs, permettra une relance économique soutenue que nous voulons tous.

Après un tel bilan de l'impact du français sur les activités économiques du Québec, je suis certain que personne ici ne me décernera un diplôme de comptable agréé. Rassurez-vous, cependant. J'ai un trop grand respect pour cette profession pour aspirer y accéder de cette façon. Je suis convaincu, en effet, que nous savions tous, avant même de commencer, que l'impact du français sur l'économie du Québec ne se mesure pas d'abord et avant tout en dollars. L'utilisation du français au travail, c'est un projet de société auquel souscrit avec détermination la communauté d'affaires.







Commentaire de Bernard BONIN



Façon la plus habituelle de traiter le nationalisme en économique : bien de consommation pouvant procurer une satisfaction, mais aussi comportant un coût. Il n'y aurait rien à redire lorsqu'un individu décide d'en faire volontairement la consommation dans le cadre d'une transaction de marché. Cela est plus discutable lorsque, en vertu d'un acte coercitif de l'État, on en fait un bien de consommation social dont les coûts ne sont pas volontairement supportés par les individus. Nationalisme comme bien de production?

Quels sont les effets sur l'allocation des ressources? Quels sont les effets sur la répartition des coûts et bénéfices des politiques nationalistes?

Allocation

Les coûts directs pour l'entreprise dépendent du degré de technicité de l'entreprise, du traitement qu'elle reçoit de l'O.L.F., etc., puisqu'il semble que le principal coût d'une utilisation continuelle du français comme langue de travail ne serait pas la formation linguistique des cadres, mais la nécessité de traduire la documentation. Or, ces coûts directs de la francisation ont été évalués par les auteurs qui se sont penchés sur la question à 1 % ou moins de la valeur des ventes de l'entreprise, pour ce qui est des coûts non récurrents étalés sur cinq ans. Les coûts récurrents seraient encore plus bas. Une autre forme d'évaluation consiste à dire que l'impact sur l'augmentation globale des coûts a été de 1/5 de 1 % du P.l.B. québécois, ces coûts se répartissant de façon inégale entre les entreprises. Donc, en apparence, on pourrait croire que les coûts de la francisation sont peu élevés.

Deux réserves à cela :

Ce coût s'ajoute à d'autres que l'on a imposés aux entreprises du Québec, bien que pas nécessairement aux concurrents canadiens ou étrangers de ces entreprises : protection des consommateurs, conversion au système métrique; étiquetage; assainissement de l'air et de l'eau; contrôle des matières cancérigènes; santé et sécurité au travail; normes minimales de travail, etc.

Ces coûts directs ne tiennent pas compte d'autres coûts indirects qui résultent de la francisation : difficultés à attirer des cadres anglophones au Québec; départ d'anglophones; nécessité de les remplacer par des francophones (qui ne sont pas nécessairement disponibles au bon moment et en nombre suffisant, et qui peuvent à leur tour refuser la mutation vers des postes dans d'autres provinces pour des raisons semblables à celles qui ont amené les anglophones à partir); obstacles opposés aux mouvements des spécialistes et des managers au sein, par exemple, des entreprises multinationales qui peuvent ralentir le rythme de l'innovation technologique si le savoir-faire circule moins, etc.

Bref, on crée une rareté accrue d'une ressource (offre globale de managers et de spécialistes) et une pression à la hausse du prix de cette ressource.

Ces coûts peuvent avoir comme conséquences : a) frais d'exploitation accrus pour les entreprises; b) hausse du prix des produits si la demande le permet; c) diminution des profits si l'augmentation des coûts ne peut-étre transmise aux consommateurs; d) modification possible de la structure de l'entreprise et de l'industrie.

Répartition

Politiques nationalistes en général, les politiques linguistiques en particulier sont habituellement considérées comme étant des instruments de transfert entre nationaux.

En résumé, l'acquisition d'une langue peut-être assimilée à l'acquisition d'un actif avec un taux de rendement (approche plus individualiste de l'analyse). Cette rentabilité d'une langue (qu'elle soit monétaire ou non) subit l'influence de la place qu'elle occupe au sein des principales langues de communication internationale. En Amérique du Nord, les francophones (parce qu'ils forment un petit pays qui n'exerce pas d'effet significatif sur le prix auquel les échanges se font) supportent presque exclusivement le coût de la communication entre anglophones et francophones, et cela continue de s'appliquer peu importe que ce soient les anglophones ou les francophones qui apprennent l'autre langue. L'anglais étant la principale lingua franca, un francophone qui l'apprend peut en tirer un rendement élevé. En revanche, celui dont c'est en même temps la langue maternelle est évidemment favorisé puisqu'il n'a pas à supporter des coûts d'apprentissage aussi élevés.

Dans cette optique, la politique linguistique du Québec élève les coûts de la communication avec l'extérieur. Elle a le même effet que l'imposition d'un tarif douanier sur l'importation de services professionnels et managériaux non francophones : hausse du prix des biens et services de consommation importés de même que le prix des services professionnels et managériaux importés d'ailleurs, l'augmentation relative du prix variant avec ce que l'on pourrait appeler l'intensité linguistique du bien importé.