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ATELIER 10



La télévision et le français au Québec :
la consommation

Conférenciers : Daniel MONNIER, Direction des études et recherches, Conseil de la langue française
Michèle GUAY, directrice de la recherche, ministère des Communications
Claude SYLVESTRE, vice-président à la programmation, Radio-Québec
Bernard CLEARY, directeur de l'information, Télé-Capitale
Marc LEDUC, premier agent de recherche, Service des recherches à la Division des services français de Radio-Canada

Animateur :

Charles FABRIBAULT, journaliste, T.V.A. et Télé-Métropole


Les Québécois francophones assurent-ils par leur écoute de la télévision anglaise la réussite économique des stations anglophones du Québec? Pourquoi regarde-t-on autant la télé anglaise? La pénétration de la câblodistribution, l'arrivée de la télévision à péage, le développement d'autres modes de télécommunications sont-ils le présage d'une plus grande domination de la culture anglo-américaine au Québec? Doit-on et a-t-on les moyens d'assurer le maintien ou un accroissement de l'écoute de la télévision en langue française? La consommation de la télévision en langue anglaise par les jeunes Québécois francophones est-elle le présage d'un sombre avenir pour la télévision en langue française? Quelles sont les causes et les conséquences de cette situation?







Be careful, la télévision américaine
s'en vient

Daniel MONNIER



Il y a deux ou trois ans, tout bonnement un soir après le souper, j'allume mon appareil de télévision, mais sans le son, histoire de lire mon journal en paix. Tout à coup, j'aperçois Laura Ingals plus vieille de plusieurs années sans sa capine ni son champ de marguerites. Croyant que la petite rêve à son avenir, je mets le son. C'est le choc, l'adolescente Laura parle en anglais sur mon appareil fraîchement câblé. Au même moment, le petit voisin entre en coup de vent et me dit : « Hey man, ça tombe bien, t'es au bon canal. Je suis venu juste sur un runner, notre TV est brisée ».

Par la suite, un autre voisin m'a raconté à l'avance chacun des épisodes de « Racines » parce qu'il avait regardé « Roots ». D'autres m'ont fait le même coup pour « Holocauste » et « Shogun », et je m'en suis voulu d'avoir manqué Bo Derek et Brooke Shields pour voir Michel Jasmin et Shirley Théroux. Vous avez sans doute deviné par ces quelques anecdotes que je vais vous entretenir de la place grandissante qu'occupe la télévision américaine auprès des francophones du Québec. Non pas cette télévision américaine traduite que diffusent les stations de langue française, mais la vraie télé américaine, celle qui nous parvient directement comme si nous vivions tous à Burlington.

Après avoir illustré sa pénétration par quelques données d'enquêtes, j'examinerai avec vous les causes de sa progression, ses impacts culturels, économiques et linguistiques et quelques orientations qui s'offrent à la télévision de langue française.

La pénétration de la télévision américaine au Québec : quelques données

En 1979, un sondage effectué pour le Conseil de la langue françcaise a montré que 34,2 % de la population francophone du Québec écoutait la télévision américaine par rapport à 26,1 % en 1971, soit un gain de 8,1 %. Les 30 % de francophones qui avaient écouté la télévision américaine au cours de la semaine précédant l'entrevue du sondage de 1979 y avaient alloué une moyenne de 6,44 heures. En comparaison, ils avaient écouté la télévision de langue française pendant 8,52 heures et la télévision canadienne-anglaise pendant 3,87 heures. Si on fait la somme des heures d'écoute en langue anglaise, on constate que les auditeurs francophones de la télé américaine avaient alloué plus d'heures à la télévision de langue anglaise (54,7 %) qu'à la télévision de langue française (46,3 %). Ainsi en 1979, près du tiers de l'auditoire francophone n'appartenait plus en priorité à la télévision de langue française.

Le même sondage révélait aussi que 35,6 % des francophones croyaient avoir augmenté leur écoute de la télévision américaine au cours de l'année contre 18,0 % qui croyaient l'avoir diminuée. La même année, une autre enquête du Conseil montrait que de 37 % à 45 % des jeunes francophones vivant dans des milieux linguistiques où le taux de bilinguisme était élevé écoutaient leur émission préférée en anglais. Quelles sont donc les causes de cette montée de la télévision américaine?

Les causes de la progression de la télévision américaine chez nous

Plusieurs causes expliquent la croissance de l'écoute de la télévision américaine chez les francophones du Québec. Il y a d'abord le développement des réseaux de télédistribution. En mars 1980, 176 réseaux de distribution de télévision par câble opéraient au Québec, dont 108 offraient au moins un réseau américain et 44, les trois grands réseaux américains. Environ 2 foyers sur 5 (38,2 % en août 1979) étaient abonnés à la télévision par câble. La proportion était de 3 sur 5 en Ontario, c'est dire le potentiel qui reste à exploiter. En novembre 1977, les trois réseaux américains atteignaient 80 % de la population en Ontario et 40 % au Québec1.

Mais au-delà de la disponibilité, il y a les caractéristiques et les motivations des auditoires qui jouent un rôle important. Ainsi, l'enquête du Conseil de la langue française (1979) a montré que l'âge, le niveau de scolarité, et le niveau de connaissance de l'anglais influent beaucoup sur l'écoute de la télévision de langue anglaise. Comme les niveaux de scolarité et de bilinguisme continueront de progresser chez les francophones et qu'il est probable que les jeunes générations conserveront en vieillissant leur intérêt marqué pour la télévision de langue anglaise, il faut prévoir une pénétration de plus en plus forte de la télévision américaine chez nous.

Mais trois facteurs liés aux motivations risquent d'avoir encore plus d'impact. Le premier concerne la réputation de qualité que les Québécois francophones accordent à la télévision américaine. Le sondage déjà cité révèle que 7 francophones sur 10 qui écoutent la télévision dans les deux langues croient en la meilleure qualité de la télé de langue anglaise comparativement à 2 sur 10 pour la télé de langue française. L'écart est énorme et les perspectives de l'accroissement du taux de bilinguisme ont de quoi faire frémir. D'où vient cette impression de qualité? Les adeptes de la télévision américaine vous diront qu'elle est plus visuelle, plus spectaculaire, plus variée que la nôtre.

Un second facteur de motivation vient du fait que la télévision constitue un réseau de communication entre les spectateurs et la communauté artistique qui la fabrique. En plus de l'intérêt pour les émissions, il y a celui que le public manifeste à l'égard des vedettes du petit écran. Les talk-shows, les jeux-questionnaires et les chroniqueurs de la presse écrite sont autant de façons de renforcer les liens. De la même façon que la télé québécoise établit un réseau de communication entre les vedettes locales et le public, les auditeurs assidus de la télé américaine entrent dans le réseau de communication avec les vedettes américaines. Comme ces dernières sont auréolées d'un prestige à dimension internationale, le public est séduit et tient à garder le contact.

 

1 Données tirées de : Le cinéma, une question de survie et d'excellence, Rapport de la commission d'étude sur le cinéma et l'audiovisuel, Gouvernement du Québec, 1982. [retour au texte]




Enfin, une troisième motivation est liée au besoin d'être à l'heure juste des grandes productions de la télévision américaine. Les voir en version traduite sur les réseaux locaux plusieurs mois sinon plusieurs années après leur diffusion aux États-Unis déplaît à bien des gens. Ce malaise qui se généralise au fur et à mesure que la proportion de l'auditoire de la télé américaine s'accroît pourrait être baptisé « le syndrome de Laura ». L'héroïne de « La petite maison dans la prairie » a envoûté les Québécois jeunes et moins jeunes à tel point qu'un magazine de vedettes produit au Québec a cru bon d'axer une grande partie de sa publicité-télé sur les potins de la vie privée des acteurs qui incarnent la famille Ingalls, renforçant probablement ainsi l'envie d'aller voir au réseau américain ce qui advenait de la famille. Par ailleurs, il est devenu pratique courante pour les chroniqueurs de télévision de la presse écrite de recommander les émissions des réseaux américains au même titre que celles des réseaux locaux, même si on peut présumer que la version française passera éventuellement sur les écrans francophones. Mais pourquoi cette analyse? La télévision américaine représente-t-elle une menace?

Les impacts culturels, économiques et linguistiques de la télévision américaine

Ce n'est probablement pas l'influence sur la culture prise au sens anthropologique du terme qu'il faille craindre. L'« american way of life » a déjà transformé depuis belle lurette nos modes de vie et notre culture matérielle. C'est plutôt l'expression culturelle au sens classique du terme qui risque d'être affectée. Les 30 % de francophones qui écoutent majoritairement la télévision en anglais valorisent probablement davantage le produit culturel issu des États-Unis que celui diffusé par la télévision de langue française au Québec.

Pour contrer la concurrence, nos artistes et nos créateurs pourraient alors être tentés d'adopter le style, les façons de faire et même la thématique de la télévision américaine. Nous risquerions alors un nivellement au titre même de l'expression culturelle, un phénomène déjà fort opérant dans le domaine de la musique populaire à la grandeur de la planète. Mais l'impact sur l'expression culturelle ne constitue probablement pas la menace la plus forte.

Ce sont les répercussions économiques et linguistiques qui devraient susciter le plus d'appréhension. Il faut bien se rendre compte que l'auditoire de la télévision de langue française est d'ores et déjà amputé d'une fraction importante au profit de la télévision de langue anglaise surtout d'origine américaine. C'est dire que les artisans et producteurs de la télévision de langue française ne peuvent plus compter sur un auditoire potentiel de 100 %. Comme on sait que les revenus de la télévision sont fonction de l'auditoire, c'est d'autant moins de ressources pour produire notre télévision alors que les Américains disposent déjà de 10 à 20 fois plus d'argent pour produire une émission du même type. À long terme, la rentabilité même des entreprises de diffusion de langue française risque d'être affectée surtout si l'accroissement des réseaux (télévision à péage, diffusion par satellite) vient fragmenter les auditoires.

Sur le plan linguistique, l'écoute quotidienne de la télévision de langue anglaise ne pourra que porter atteinte à l'intégrité de la langue française. Alors qu'hier l'on craignait l'anglicisation par le travail et la consommation, aujourd'hui l'anglais entre en image et en parole directement dans le salon de chacun. Pour l'instant, la majorité des francophones y portent peu attention, mais qui peut affirmer qu'il en sera ainsi dans l'avenir? On a vu précédemment que le profil actuel de l'auditoire francophone de la télévision américaine risque d'être celui d'une part de plus en plus grande de la population francophone au cours des années à venir.

Certains objecteront que le poids de la culture américaine s'exerce sur nous depuis fort longtemps par le biais de la musique populaire, ce qui n'a pas empêché le français de progresser au Québec. D'après eux, les jeunes francophones rechercheraient simplement le son dans la musique américaine, cet engouement serait d'ailleurs passager et les jeunes Québécois ne diffèrent pas des jeunes des autres pays à ce chapitre. Cette façon de voir pourrait bien relever d'une analyse tout à fait superficielle du phénomène en cause. Les Québécois francophones sont placés dans un contexte géoculturel et linguistique qui accroît de beaucoup la puissance du message culturel et linguistique anglo-américain. Voyons la grille d'analyse suivante :

D'après cette grille, le message anglo-américain accroîtrait sa puissance acculturante avec le temps. La consommation de la télévision américaine en direct ajoute le code linguistique aux composantes déjà présentes soit le son et le contenu culturel. Le son, si on considère que la chanson américaine peut être écoutée pour le rythme et la musique, le texte demeurant un aspect secondaire qui ajouterait surtout à la musicalité. La composante son dans le message culturel américain s'exprime avec force au moins depuis l'avènement du rock au cours des années 50. Le développement de la télévision de langue française dont une part importante de la programmation est constituée de la télévision américaine traduite est venu ajouter le contenu signifiant, soit la diffusion de la conception du monde et des modes de vie de la culture américaine. Finalement, de nos jours, les consommateurs de la télévision américaine en direct sont exposés à la troisième composante, c'est-à-dire le code linguistique. La pratique plus ou moins quotidienne de l'anglais, ne serait-ce que pour écouter la télévision, ne peut qu'affecter nos usages linguistiques des points de vue lexical et structurel. Que de sombres perspectives et secouements de squelettes! Voyons donc les issues qui s'offrent à la télévision de langue française.

L'avenir de la télévision de langue française : quelques orientations

Il existe donc plusieurs indices que la télévision de langue française au Québec subira une concurrence grandissante venant de la télévision de langue anglaise et en particulier de la télévision américaine. Cette dernière recrute son auditoire francophone surtout chez les plus jeunes, les plus scolarisés et les plus bilingues. Les motivations d'écoute de la télévision américaine sont puissantes puisqu'elle jouit d'une réputation de qualité, elle établit graduellement un réseau de communication avec la communauté artistique américaine et les téléspectateurs bilingues se piquent de voir en primeur les grandes productions dès qu'elles sont diffusées plutôt que d'attendre la version française qui viendra bien plus tard.

Tous ces facteurs exerceront leur influence au même moment où la technologie de la distribution de la télévision évoluera : le développement de la télévision à péage, l'implantation de la télévision interactionnelle, la mise en service de satellites surpuissants dont le signal pourra être capté par des antennes peu sophistiquées ou artisanales. Dans ce contexte, quelles sont les voies d'avenir de la télévision québécoise de langue française?

Certains pourraient croire qu'il faut opposer la quantité à la quantité, c'est-à-dire multiplier le nombre de canaux qui parlent français et produire beaucoup plus pour les alimenter. Cette stratégie serait fort hasardeuse puisqu'elle risque d'entraîner une dilution du produit, compromettant encore davantage l'intérêt du public pour la télévision de langue française. Il serait préférable d'opter pour la qualité du produit en misant bien sûr sur la mise en scène, les scénarios, les acteurs et les animateurs, mais aussi sur la programmation. Cette dernière pourrait bien être le nœud de la situation. Depuis le début, la télévision québécoise de langue française a bâti ses cotes d'écoute sur les téléromans, les sports, les talk-shows et parfois sur les émissions d'affaires publiques. En sera-t-il toujours ainsi? C'est possible, mais les responsables de la programmation devront avoir du flair. Déjà les émissions d'affaires publiques éprouvent des difficultés à se constituer des auditoires respectables. On croit généralement que le public ne veut plus rien savoir. Du pain et des jeux ... électroniques, pas plus! Mais n'y a-t-il pas eu des erreurs de programmation? Quand toutes les émissions d'affaires publiques traitent de l'Iran, de la Palestine, de la « miuf », sans compter ce qu'on en dit à la radio et dans les journaux, il y a surinformation et ennui du public. De là, peut-on conclure que le public ne continue pas d'avoir envie de s'informer sur des sujets inédits?

Du côté des téléromans, ce genre qui est diffusé en après-midi à la télévision américaine et qui jadis était passé du soir à l'après-midi avant de disparaître de la radio, il faudra veiller au grain. Ne risque-t-on pas actuellement de lasser le public en resservant toujours les mêmes thèmes avec des intrigues qui traînent en longueur? Le vidéoscope et la télé à péage pourraient bien donner au public le goût des intrigues courtes comme c'est le cas aux États-Unis, où on produit beaucoup de mini séries, sans compter la grande popularité des films. Donc une télévision de qualité et qui sera aux aguets de l'évolution des goûts du public dans un contexte plus concurrentiel.

Par ailleurs, il faudra faire très attention à la télévision de langue française qu'on importera des autres pays via satellite ou autrement. L'expérience de TVFQ-99 n'est pas très encourageante actuellement. Cette télévision qui est plutôt de la radio ou encore de la simple photographie de scènes de théâtre ne peut faire le poids avec la télévision américaine. Il en résulte une dévalorisation de la télévision francophone internationale, une image négative qu'elle ne mérite pas vraiment puisque certaines œuvres provenant de France ou d'ailleurs ont déjà démontré ses possibilités. La télé francophone importée devra être d'autant mieux choisie que notre mode de vie et notre culture matérielle nous rapprochent tout naturellement des Américains.

Enfin, il faudra prendre des mesures pour que le doublage des productions américaines se fasse dans des délais les plus courts possible de façon à ce que les francophones du Québec n'aient pas l'impression de regarder une télévision attardée et de deuxième classe. Évidemment, cela pose le problème du coût des redevances pour les primeurs en plus de celui du doublage. Il faudrait prévoir ici un partage des coûts et du travail entre les pays francophones et la négociation d'une entente entre ces derniers et les États-Unis. La télévision traduite n'est pas un idéal en soi sauf qu'elle permet de sauvegarder la dimension linguistique, atténuant d'autant le pouvoir acculturant des produits d'outre-frontière.







Augmentons l'offre de la télévision
en français

Michèle GUAY



Faits saillants dans la consommation

La télévision est, parmi les médias de masse, celui dont la consommation chez les francophones québécois est la plus anglicisée1 :

  • Un premier élément est la situation des stations de télévision de langue française qui, à l'exception de Radio-Québec, ont un contenu traduit de l'américain pour près de la moitié.

  • La TV de langue anglaise recueille en moyenne 29 % des heures d'écoute des francophones (13 % pour l'américaine, 16% pour la canadienne). Cette proportion est de 25 % environ au Lac-Saint-Jean, dans le Nord-Ouest et en Mauricie, de 35 % en Estrie et à Montréal et de 45 % dans l'Outaouais.

  • La proportion des francophones qui consomment des médias de langue anglaise est beaucoup plus forte pour la télévision (plus de 50 %) que pour les autres médias comme le cinéma et la radio (moins de 35 %) et plus encore les quotidiens, les livres et les spectacles (moins de 20 %).

  • Les francophones expliquent leur consommation de la télévision de langue anglaise par la plus grande quantité et la meilleure qualité des émissions qu'ils y trouvent. D'ailleurs, ils sont critiques de la qualité des émissions en langue française dont le fait qu'elles soient en français est important dans les motifs d'écoute.

  • Chez les francophones, on écoute davantage la télévision de langue anglaise chez les plus jeunes, les plus scolarisés, et ceux qui ont des revenus élevés.

  • Parmi les chaînes de langue anglaise, c'est l'écoute des chaînes américaines qui augmente le plus rapidement : la proportion des francophones les écoutant est passée de 26,1 % à 34,2 % entre 1971 et 1979.

 

1 Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD. Le français et les médias. Les habitudes des Québécois, Éditeur officiel du Québec, 1982. [retour au texte]




Conjoncture actuelle

Cette forte consommation de télévision de langue anglaise a été favorisée par la croissance de la télédistribution. Au cours des années 80, l'arrivée de nouveaux services : (télévision à péage, télématique) et des nouvelles technologies (micro-ordinateurs, vidéocassettes et vidéodisques) risque définitivement d'accélérer la tendance observée — parallèlement au déploiement des systèmes de câbles, — auprès des francophones, à savoir qu'ils écoutent de plus en plus les émissions en langue anglaise. Cette tendance risque de s'accentuer parce que nos voisins du sud développent, en même temps que ces nouveaux moyens de diffusion/distribution, des contenus plus ou moins spécialisés qui suscitent beaucoup d'intérêt auprès des téléspectateurs américains (chaînes pour les nouvelles, le sport, les émissions culturelles ou pour enfants, etc.).

Dans cet ensemble, les efforts faits au Québec pour le développement de Radio-Québec, du cinéma québécois et des télévisions communautaires apparaissent assez modestes. Les moyens techniques de diffusion se développent plusieurs fois plus vite que les ressources mises en œuvre dans la production de contenu.

Une réaction primaire serait de fermer les frontières culturelles. Pas plus que les intellectuels que nous sommes n'accepteraient de restriction à l'importation de revues et livres étrangers, les citoyens ne sont pas prêts à renoncer aux émissions américaines (traduites en français ou non). Alors, il faut renoncer à de telles mesures. En fait, le Conseil de la radiotélévision canadienne (C.R.T.C.) limite depuis plus de 10 ans le nombre et le type des stations américaines pouvant être retransmises par télédistribution au Canada.

Il est vrai que la situation est inquiétante, qu'il y a un glissement effectif dans le trafic culturel, qu'il y a menace en outre pour la position économique de la production québécoise dans ce secteur. Un autre conférencier de cet atelier, monsieur Daniel Monnier du Conseil de la langue française, a identifié2 chez des étudiants de la fin du secondaire et du collégial un écart important entre les habitudes de consommation culturelle et les attitudes à l'égard du français et de l'anglais :

« Les comportements indiqueraient une valorisation de la culture anglo-américaine alors que les attitudes refléteraient une valorisation de l'identité franco-québécoise. »

Lise Bissonnette, qui citait cette conclusion, commente ainsi les résultats :

« ( ... ) l'attachement à l'identité française tient à des motifs traditionnels, quasi sentimentaux avant toute chose, tandis que la « valorisation de la culture anglo-américaine » tient non seulement au plaisir qu'on trouve à s'assourdir de rock en compagnie du reste de la planète, mais aussi au dynamisme économique, social, qui s y rattache3 ».

Elle propose qu'on en tienne compte dans les choix ultérieurs sur le plan des politiques. Elle propose d'abandonner la notion d'« emprunts culturels », et de regarder en face combien l'anglais est un atout précieux sur le marché du travail. Elle craint que la génération plus âgée actuellement au pouvoir n'ait des réflexes protectionnistes et ne commence « à vouloir endiguer le raz-de-marée dans les nouvelles technologies ». Elle plaide pour une acceptation de ce phénomène d'américanité si important dans notre monde culturel :

 

2 Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, Conscience linguistique des jeunes Québécois, Tome 1, Éditeur officiel du Québec, 1981. [retour au texte]

3 Lise BISSONNETTE. « Des colères de vieux » Le Devoir, 5 décembre 1981. [retour au texte]




« ( ... ) cette image curieuse ( ... ) nous dit brutalement que la langue française perdurera, certes, mais qu'elle est d'abord et avant tout une coquille sous laquelle se fait une autre culture, qui n'emprunte plus, mais qui intègre (... ) une culture d'osmose et de risque. La « culture de tradition française » restera pour elle une tradition, rien de plus, rien de moins. »

En somme, il apparaît qu'on ne doit pas tenter d'intervenir directement sur la consommation. Ce qu'on peut faire par décision politique cependant, c'est de chercher des moyens de favoriser la production. C'est sur la demande que le constat a été fait, mais c'est sur l'offre qu'il convient d'agir.

Pistes d'action pour développer la production

Globalement, les solutions à explorer vont toutes dans le même sens : il faut augmenter l'offre de la programmation en français :

  1. en augmentant la production de nouvelles émissions en français. Les tendances actuelles portent à croire que cette avenue passe présentement par la TVP et les autres services à péage (théâtre, sports, etc.) à développer et à commercialiser via le Vidacom de Vidéotron;

  2. en favorisant une meilleure qualité de production (c'est-à-dire plus de $) dans certains créneaux à définir (documentaires, émissions pour enfants ... ) qui permettrait d'en accroître les revenus par le biais d'exportations;

  3. en facilitant l'accès aux productions existantes (notre patrimoine audiovisuel) via les nouveaux moyens de diffusion mis en place (chaînes autoprogrammées, vidéocassettes, etc.).







Télévision et pluralisme culturel et politique

Claude SYLVESTRE



Je le dis tout de suite, je suis pour le plus grand choix de chaînes de télévision dans les deux langues. Je bannis de mon vocabulaire les mots « invasion » et « domination » lorsque nous parlons de l'abondance que nous avons ici en télévision.

Nous avons l'avantage de ne pas être prisonniers d'un monopole. Nous n'avons pas écouté Lénine lorsqu'il a dit : « Pourquoi permettre le choix et la critique quand un gouvernement veut le plus grand bien. » Et ni ce pasteur anglican qui clamait : « What's the use of tolerance if you know your right? »

Il faut bien sûr que la télévision de langue française ait sa place de choix et surtout ait les moyens de répondre aux exigences du public d'ici. Mais la télévision doit rester l'une des composantes du pluralisme culturel et politique.

Au Québec, avoir accès au Soleil, au New York Times et au journal Le Monde est un atout. Pouvoir regarder chez soi Bernard Derome, Dan Rader, Bernard Pivot, Pierre Nadeau, Denise Bombardier, Knolton Nash ou Barbara From, c'est une situation à préserver précieusement.

Ces choix sont-ils pernicieux, nous feront-ils, à la longue, modifier nos comportements? Certains le craignent. On parle même de domination de la culture anglo-américaine .

Il y a là le danger d'une lecture dogmatique de notre société au service d'une mythologie politique. Comme le disait si bien l'éminent sociologue de Laval, le professeur Jean-Charles Falardeau, il faut travailler « au dépassement de l'interprétation Iyrique et exaspérante du Québec afin de le comprendre en deçà de la théologie et au-delà des habitudes nationalistes ».

Le Conseil de la radiotélévision canadienne (C.R.T.C.) nous apprenait au début de l'année que 20 % de la population regardent beaucoup la télévision et que ceux qui regardent peu la télévision forment aussi un autre 20 %. Et cette étude constatait que ces deux groupes de téléspectateurs — les assidus et les occasionnels — avaient les mêmes habitudes d'écoute; que, contrairement à une opinion largement répandue chez les intellectuels, ceux qui regardent moins souvent la télévision ne regardent pas plus d'émissions éducatives que les autres.

Cet exemple nous montre bien que les habitudes d'écoute sont profondément ancrées chez le public et que l'abondance des choix ne vient pas facilement les modifier.

En Angleterre, la 2e chaîne de télévision (BBC 2) a pris plus de 20 ans avant d'atteindre 10 % de la population.

Ici, ceux qui regardent Radio-Québec consacrent environ deux heures par semaine à cette chaîne et cette écoute hebdomadaire est la même depuis sept ans. Nous croyons qu'il nous faudra encore sept autres années pour la modifier.

Sur cette lancée, nous pouvons même croire que le pourcentage du temps d'écoute consacré à la télévision anglo-américaine par les francophones d'ici a de bonnes chances de rester stable.

Mais même à cela, sommes-nous en train de devenir étrangers à nous-mêmes par ces habitudes face au petit écran? Répondre par l'affirmative serait accorder à la télévision une importance démesurée. La télévision n'est plus le facteur important de changement dans nos sociétés.

Prenons un tout petit exemple : est-ce que les enfants d'aujourd'hui qui regardent « Passe-Partout » ont une plus grande ouverture d'esprit que ceux qui ne regardent pas cette émission? Une étude aux États-Unis a démontré que des enfants qui regardent « Sesame Street » ne sont pas plus développés que ceux qui s'en abstiennent.

Un milieu familial attentif à l'enfant, une école qui ne joue pas au cobaye avec les élèves, une situation politico-économique qui ne jette personne à la rue sont des prérequis pour que la télévision contribue au mieux-être collectif. Autrement la télévision redevient ce que les Américains ont si bien nommé : « the waste land », une conquête inutile.

La question n'est pas de choisir entre « The Price is Right » ou « Les Tannants » ou entre « The Gong Show » et « Le Monde en folie » pour augmenter ou diminuer notre aliénation.

Il s'agit de travailler à ce que le tonus collectif soit assez solide pour que, dans les choix de télévision qui nous entourent, nous écartions de plus en plus les sous-produits.

La télévision que nous choisissons de regarder est toujours à la mesure de notre degré de culture. C'est encore la même idée de Sartre qui nous a appris que la personne cultivée n'est pas celle qui a lu les classiques, mais la personne qui possède les moyens de trouver sa situation dans le monde; et nous pourrions rajouter dans le monde des médias.

Les idéologues et les théoriciens ont peu de chances d'inventer une télévision qui nous modèle selon leurs intentions. Rappelons-nous les années 60 avec ceux qui ont « inventé » la télévision scolaire et communautaire et regardons aujourd'hui l'influence presque nulle de ces démarches. Ceux aujourd'hui qui voudraient nous enfermer dans un modèle de télévision « pure laine » auraient le même sort.

La communication a une part de mystère. Je m'arrête sur cette note de Henri Matisse que citait Laurent Picard lors d'un colloque organisé par la Radio-diffusion-télévision belge à Bruxelles (mai 1972): « Lors d'une visite amicale, mon chirurgien me disait : « J'aimerais savoir comment vous faites vos dessins rapides? » Je lui répondis qu'ils étaient comme des révélations venant après un travail d'analyse sans réalisation évidente, tout d'abord, du sujet que j'avais à traiter : une sorte de méditation. Il me dit alors : « C'est exactement ainsi que je fais mes diagnostics. On me demande pourquoi dites-vous ceci? Je réponds : je n'en sais rien, mais j'en suis sûr et je suis sincère. » (Henri Matisse, introduction à une édition spéciale de « Portraits »).







L'avachissement ou le dépassement

Bernard CLEARY



Aborder la question de la télévision francophone dans le marché nord-américain, dominé presque exclusivement par les anglophones, risque toujours d'accentuer nos complexes ou nous conduit inévitablement à de la paranoïa collective.

Les Américains, nous le savons, dominent nettement le marché de la télévision et dépassent de plusieurs coudées les producteurs des autres pays. C'est à ce modèle que les téléspectateurs québécois comparent la production d'un petit peuple de six millions de francophones.

De telles comparaisons nous amènent rapidement à une alternative : l'avachissement ou le dépassement.

C'est sur ce deuxième choix que se fondera cette intervention et la trame de fond doit faire voir qu'il ne faut jamais laisser les gens dans l'ignorance de peur d'être comparés défavorablement. Un tel prix serait indigne d'une industrie en pleine évolution dirigée par un peuple dynamique.

Cependant, il faut demeurer éveillé devant les dangers du nombre et ne pas s'enfouir bêtement la tête dans le sable. Notre culture et notre langue seront continuellement menacées et l'expression de ces deux richesses, par la télévision, doit toujours se développer et demeurer une préoccupation constante.

Dans le cadre de ce congrès, vous nous demandez de réfléchir sur des thèmes précis qui sont, sans aucun doute, issus de vos préoccupations. La crainte, probablement légitime, transpire des questions à débattre.

Je m'attarderai surtout, au cours de cette communication, sur les raisons qui portent les Québécois à regarder la télévision anglaise, les causes et les conséquences de telles habitudes. Enfin, la pénétration de la télédistribution, la venue de la télévision à péage et les autres modes de télécommunication, comme les satellites, sont autant de menaces qui risquent de nous inculquer des éléments d'une culture autre que la nôtre.

« Les Québécois assurent-ils, par leur écoute de la télévision anglaise, la réussite économique des stations anglophones du Québec? »

Pour répondre clairement à cette question, il faut diviser le Québec en deux parties : la région de Montréal et les autres régions.

Il est évident qu'aucune station de télévision anglophone ne peut être rentable dans les régions autres que Montréal. Le pourcentage des anglophones dans ces régions est infime et ne peut être suffisant pour faire vivre une station de télévision anglaise. Par exemple, la station de télévision anglaise ici à Québec continue à vivoter pour la bonne et simple raison qu'elle appartient au réseau Télé-Capitale. Elle est tenue à bout de bras en utilisant le matériel et les employés de CFCM. Jamais elle ne pourrait se faire vivre financièrement dans les conditions d'une entreprise autonome.

Pour ce qui est de la région métropolitaine de Montréal, le bassin de population anglophone existe et les Québécois bilingues sont évidemment plus nombreux, il est donc possible — la réussite financière de CFCF, canal 2, constitue une épreuve — d'opérer une station anglaise rentable.

Il faut dire que, présentement, le dynamisme de cette station de télévision, surtout dans ses bulletins d'information, a su attirer un nombre assez impressionnant de Québécois bilingues. Par contre, selon les derniers sondages, cette tendance semble diminuer. L'effort de Télé-Métropole et du Réseau TVA produit des résultats tangibles dans le domaine de l'information. CFCF a donc profité d'un vide et l'a occupé temporairement.

Le plus gros handicap de cette station de télévision est l'envahissement des réseaux américains sur le territoire québécois. Plus la diversité est grande, plus le bloc monolithique des anglophones s'effrite. À un point tel qu'à longue échéance ce phénomène risque de miner sa rentabilité.

Donc de prime abord, je ne crois pas que l'avenir des stations de télévision de langue anglaise au Québec soit rose. Au contraire, j'aurais plutôt tendance à penser que ces stations disparaîtront avec le temps faute de revenus publicitaires importants.

Cela n'empêchera pas, évidemment, la pénétration des émissions de langue anglaise sur le territoire québécois.

Les gens regardent et vont continuer à regarder les émissions américaines. On ne pourra jamais freiner ce phénomène, même si on le voulait. Comment pourrait-on empêcher les habitants des villes québécoises frontalières de capter les réseaux américains?

On peut pourtant se demander pourquoi les Québécois aiment tant les émissions d'outre-frontière ...

Plusieurs raisons font que les Québécois apprécient ces émissions. D'abord, n'oublions jamais que, même francophones, nous avons une mentalité nord-américaine. Les sujets traités ressemblent souvent aux situations que nous vivons. Nous nous retrouvons facilement dans les thèmes développés, nous reconnaissons les artistes et connaissons même leurs chansons. De telles affinités font donc de nous des consommateurs potentiels.

Plus encore, les informations véhiculées dans leurs bulletins nous touchent souvent de près. Nous savons tous que si l'économie américaine s'enrhume, nous risquons d'attraper une mauvaise grippe. Les politiques américaines ont des influences néfastes ou bénéfiques pour nous.

Enfin, il faut l'admettre, les Américains savent faire de la télévision attrayante et leurs réseaux en ont les moyens financiers. Comment ne pas être fascinés par les émissions à grand déploiement? Comment ne pas être rivés à l'écran lors des bulletins de nouvelles qui nous donnent en direct l'actualité dans le monde?

La Palice aurait sans doute affirmé que tous les moyens modernes de télécommunication, comme la télédistribution, la télévision à péage et, demain, l'utilisation des satellites dans nos foyers, vont favoriser une plus grande pénétration des émissions de télévision américaine au Québec.

De là à croire que nous serons encore plus influencés par leur culture, il n`y a qu'un pas à franchir. Et il faut le franchir, c'est évident.

Par contre, sachant que nous ne pouvons certainement pas vivre dans un ghetto, est-ce que cette influence sera aussi négative qu'on veut le faire croire?

C'est une question que je me pose ...

Est-ce que nous avons l'intelligence de prendre des Américains ce qu'ils ont de meilleur et de mettre de côté leurs travers?

Je ne le sais pas ...

Mais ce que je sais, c'est que nous ne pouvons pas prôner de laisser les gens dans l'ignorance de peur qu'ils subissent une mauvaise influence. Le prix d`une telle attitude risquerait d'être trop élevé et ce serait retourner dans une période de grande noirceur.

Malheureusement, les dangers sont évidents. Nos gouvernants doivent être vigilants et évaluer continuellement l'impact de l'immersion. Leur rôle consiste à contrôler le dosage et à retarder une évolution trop rapide et sauvage. Enfin, ils doivent tout faire pour développer une télévision d'ici en aidant, si nécessaire, ses principaux artisans.

Mais pour moi, la balle est véritablement dans le camp des télédiffuseurs.

C'est là que se prennent les décisions de produire des émissions susceptibles d'intéresser ou non les téléspectateurs. Il est nécessaire que les télédiffuseurs connaissent bien les intérêts des Québécois et leur présentent des émissions attrayantes sans être nécessairement élitistes. Il ne faut surtout pas qu'ils succombent à la tentation de faire de la télévision facile et peu coûteuse. Une telle attitude risquerait, à brève échéance, de pousser les consommateurs naturels de la télévision francophone dans les bras des réseaux américains.

Je refuse toujours de croire les professionnels de la télévision qui s'abritent derrière le fait que nos moyens sont trop restreints pour détendre la médiocrité. L'originalité, le professionnalisme et la débrouillardise ne sont pas exclusivement le propre des entreprises à grands moyens. On peut faire des choses fantastiques si on y met les efforts nécessaires.

Il ne faut pas avoir peur d'avoir comme objectif le dépassement dans une entreprise financièrement rentable. Peut-être devrons-nous travailler plus fort, mais, après tout, qu'est-ce que ça change au bout du compte si les résultats sont probants.

Enfin, je ne saurais terminer cette intervention sans affirmer ma croyance sincère dans l'avenir de l'information comme bouée de sauvetage de la télévision francophone au Québec. S'il y a un secteur où la compétition de la télévision américaine ne peut pas se faire sentir, c'est bien dans l'information québécoise. Nous sommes les seuls à occuper ce champ d'action et nous devons continuer à satisfaire le téléspectateur québécois. Il a besoin d'une information complète et intéressante. Nous pouvons la lui donner en nous servant des enseignements des autres pour que nos bulletins de nouvelles ou nos émissions d'information soient intéressants.

Ces émissions deviendront des locomotives pour les autres émissions francophones.







L'écoute de la télévision selon la langue

Marc LEDUC



Cet exposé traite de l'écoute de la télévision au Québec selon le groupe linguistique et veut fournir certains éléments d'explication à la baisse relative de l'écoute de la télévision française depuis quelques années. Nous privilégions une approche d'abord centrée sur les institutions; cette approche globale englobe les phénomènes de transferts d'écoute réalisés par l'un ou l'autre des groupes linguistiques, que ces transferts soient dirigés vers la télévision anglaise ou la télévision française.

La période visée par ce texte est celle de l'automne 1981 : lorsque nous faisons une comparaison dans le temps, nous nous référons à l'automne 1971.

Les données qui ont servi de base à l'analyse des auditoires de la télévision proviennent des sondages de la firme BBM; ces données nous ont été fournies par le Service des Recherches du Siège Social de Radio-Canada et leur traitement ainsi que leur présentation ont été réalisés par le Service des Recherches à la division des Services français de Radio-Canada. Monique Ille, du Service des Recherches à la Division des Services français, a collaboré au traitement des données sur lesquelles le présent texte s'appuie.

Sauf autre indication, toutes les données de BBM comprises dans ce texte sont des moyennes par quart d'heure, par jour, pour un ensemble de trois semaines en octobre et novembre; aussi sauf autre indication, les données sont des « temps d'écoute », et non pas des individus; la « part d'auditoire » d'une station, ou d'un ensemble de stations, pour un groupe quelconque de téléspectateurs, exprime le pourcentage que ce groupe attribue à une station, ou à un ensemble de stations, sur l'ensemble de toute son écoute.

Enfin, sauf autre indication, le groupe linguistique est défini par la langue maternelle. Comme on le verra, la population a été divisée en trois catégories linguistiques : francophones, anglophones, allophones. Ce découpage en trois catégories permet de bien caractériser les comportements d'écoute en regard de la télévision, notamment dans la perspective où on cherche à comprendre le phénomène des transferts d'écoute.

La baisse relative de l'écoute à la télévision française entre 1971 et 1981

L'augmentation du volume d'écoute aux stations françaises, au Québec, entre 1971 et 1981, a été de 10&bsp;fois inférieure à l'augmentation du volume aux stations anglaises :

  • au Québec, la part d'auditoire des stations françaises sur l'écoute totale de la télévision passe de 78 % à 74 %;

  • à Montréal, cette part passe de 63 % à 57 %.

La présence de la SRC, le développement du réseau TVA, l'arrivée de Radio-Québec et de quelques autres stations françaises sur le câble, dont TVFQ, n'ont pu, du point de vue des auditoires, concurrencer le développement de la télévision de langue anglaise, notamment CTV et les stations américaines :

  • la part d'auditoire de ces deux derniers groupes de stations passe de 14 % à 22 % entre 1971 et 1981, sur le total de l'écoute de la télévision au Québec.

L'écoute française et anglaise au Québec à l'automne 1981

Qu'en est-il au Québec, à l'automne 1981, de l'écoute de la télévision dans l'une ou l'autre langue, par les principaux groupes linguistiques1?

  • Chez les francophones, 51 % regardent la télévision anglaise au moins une fois par semaine; à Montréal, 69 % font de même.

    Par ailleurs, 14 % du total de leur écoute est consacré à la télévision anglaise; en 1971, cette proportion était de 8 %2.

  • Chez les anglophones, 26 % regardent la télévision française au moins une fois par semaine; toutefois, ils attribuent la majorité de leur écoute, 93 %, aux stations anglaises.

  • Chez les allophones, 46 % regardent la télévision française au moins une fois par semaine; ils accordent 18 % de leur écoute aux stations françaises.

Si ces données illustrent l'importance de la télévision anglaise chez les francophones, elles permettent aussi de ne pas négliger les publics potentiels chez les anglophones et les allophones.

À cause principalement de l'accroissement des transferts d'écoute vers les stations anglaises, chez les francophones bilingues, et d'une diminution relative du poids démographique des anglophones au Québec, les francophones constituent en 1981 une partie importante de l'auditoire des stations anglaises :

  • le groupe francophone représente, avec 46 % de l'écoute des stations anglaises, la plus forte contribution devant celle des anglophones,41 %, et celle des allophones, 13 %.

La baisse de l'écoute à la télévision française : quelques éléments d'explication

Les facteurs qu'on peut associer à la nouvelle distribution de l'écoute entre les stations françaises et les stations anglaises sont nombreux. La liste qui suit n'est pas exhaustive et certains des facteurs mentionnés ne sont pas indépendants les uns des autres.

 

1 Sauf autre définition, le groupe linguistique est défini par la langue maternelle. [retour au texte]

2 Le « 14 % » et le « 8 % » sont des moyennes pour l'ensemble du groupe francophone. [retour au texte]




Le contexte social en général

Le phénomène du transfert d'écoute vers la télévision anglaise, chez les francophones, traduit la nature générale des rapports sociaux entre la communauté francophone et la communauté anglophone au Québec et au Canada. Cela n'est pas une trouvaille. L'écoute de la télévision anglaise est en effet plus élevée chez les groupes qui sont dans des milieux où la langue anglaise est importante et où il est souhaitable d'en avoir la connaissance: elle est plus élevée ...

  • chez les personnes ayant un emploi à temps plein;
  • chez les hommes;
  • chez les adultes3;
  • chez les cols blancs ou vendeurs;
  • chez les administrateurs et professionnels;
  • chez les Montréalais;
  • chez les plus scolarisés.

Ces groupes sont aussi ceux où on trouve relativement le plus de bilingues.

Nous n'avons pas de données historiques pour voir l'évolution des transferts d'écoute depuis quelques années dans ces diverses catégories sociales. Dans la mesure où le Québec se francise, on pourrait penser que les transferts d'écoute vers la télévision anglaise (qui seraient dus à la nature traditionnelle des rapports entre la communauté francophone et la communauté anglophone au Québec) devraient perdre de leur importance dans les années à venir. Toutefois, dans la mesure où les pratiques actuelles en matière de programmation et d'accès aux émissions intègrent davantage qu'avant le Québec dans le marché américain, il n'est pas certain que la plus grande francisation de la population au Québec diminue les transferts d'écoute vers la télévision anglaise.

Accroissement des transferts d'écoute vers la télévision anglaise

Bien que dans l'ensemble, on compte au Québec en 1981 relativement plus de personnes pour faire usage du français qu'en 1971, la proportion des bilingues s'est accrue passablement : cette proportion passe de 28 % à 34 % pour l'ensemble de la population; les proportions sont sensiblement les mêmes chez les francophones. Le phénomène qui apparaît toutefois le plus important, selon nos données, est que les bilingues en 1981 regardent davantage de télévision anglaise qu'en 1971 :

  • entre ces deux années, la part de l'écoute des francophones bilingues attribuée aux stations anglaises passe de 18 % à 31 %.

On observe aussi un accroissement de l'écoute vers les stations anglaises chez les non-francophones bilingues4 :

 

3 Notons que, chez les francophones, les jeunes (ceux de moins de 12 ans) et les personnes âgées (60 ans + ) sont les groupes d'âge qui consacrent relativement le moins de temps à la télévision anglaise : 10 % ou 11 %, de leur écoute, contre aux environs de 15 % pour les autres groupes d'âge. [retour au texte]

4 Nos données historiques ne nous permettaient pas ici de distinguer entre anglophones et allophones. [retour au texte]




  • ensemble, leur part d'auditoire attribuée aux stations anglaises passe de 72 % à 88 % entre 1971 et 1981.

Si la « barrière linguistique » demeure importante pour rendre compte de l'écoute de la télévision en français ou en anglais5, les dernières données indiquent que la connaissance de la langue de diffusion n'est pas une condition suffisante pour regarder la télévision dans cette langue.

Plus que l'accroissement du bilinguisme, l'accroissement des transferts d'écoute vers les stations anglaises apparaît important pour rendre compte de la baisse relative de l'écoute aux stations françaises entre 1971 et 1981. Ce phénomène de transfert est plus marqué chez les francophones bilingues6.

Ces dernières données suggèrent que la baisse relative de l'écoute aux stations françaises traduit une évolution dans le contexte spécifique de l'univers de la télévision : modification de la quantité et de la qualité de l'offre. Cette modification de l'offre nous apparaît liée d'abord au développement de la câblodistribution et à une plus grande marginalisation du Québec français sur le marché américain des émissions de télévision. On reviendra plus loin sur ce dernier item.

Les contenus

Parler de changements dans les comportements d'écoute de la télévision implique nécessairement de considérer « ce qu'on regarde ». Seul l'automne 1981 est ici examiné : cet examen permet certaines hypothèses quant à ces changements des comportements d'écoute.

Les genres d'émissions

Les francophones regardent à la télévision française et à la télévision anglaise fondamentalement les mêmes genres d'émissions : d'abord les dramatiques, ensuite les émissions de variétés et puis les autres genres, dont principalement les informations et les affaires publiques. Les dramatiques et les émissions de variétés aux stations anglaises constituent toutefois des points d'attraction certains : quelques émissions de jeux attirent fréquemment, à Montréal, jusqu'à 20 % ou 30 % de l'auditoire francophone de la télévision; il en va de même de certains films de prestige présentés en soirée. Ces émissions particulières ne constituent cependant qu'environ le quart de toute l'écoute des francophones aux stations anglaises à Montréal. Dans l'ensemble, les francophones qui regardent la télévision anglaise ont une écoute anglaise assez diversifiée.

Anglophones et allophones qui regardent la télévision française ont une écoute plus spécifique que celle des francophones à la télévision anglaise. C'est aux dramatiques qu'on s'intéresse encore le plus7; toutefois, les sports accaparent une partie importante de leur écoute totale aux stations françaises. Soulignons qu'au moment du sondage, les stations françaises présentaient en exclusivité des matchs courants de hockey impliquant des équipes locales.

 

5 En effet, les unilingues français ou anglais regardent la télévision à peu près exclusivement dans leur langue propre. [retour au texte]

6 Les francophones bilingues, qui représentent le tiers des francophones au Québec, contribuent près des trois quarts de toute l'écoute des francophones aux stations anglaises en 1981. [retour au texte]

7 Les données suggèrent qu'il s'agit surtout de dramatiques américaines. [retour au texte]




En général, les données suggèrent que, pour une partie de la population francophone, surtout les bilingues, l'écoute de la télévision anglaise est un comportement coutumier et qu'on s'intéresse à tous les genres d'émissions. Aussi, on peut penser que les stations françaises et les stations anglaises sont devenues depuis dix ans des stations concurrentes auprès d'une partie importante de divers groupes linguistiques, d'abord chez les bilingues.

Émissions originales ... américaines

La concurrence que se livrent les stations américaines et les stations canadiennes-anglaises les amènent toutes à puiser d'abord dans le bassin américain d'émissions de télévision. Aussi, nous semble-t-il, elles cherchent les émissions originales, les premières diffusions ou les émissions de prestige. Il nous apparaît que ces types d'émissions constituent des attraits à la télévision anglaise8.

Aussi à Montréal, à l'automne 1981, entre 19 h et 23 h, près de 80 % de toute l'écoute des francophones à la télévision anglaise allait à des diffusions originales américaines, diffusées soit sur les stations américaines seulement, soit sur les stations canadiennes-anglaises, en simultané ou en différé avec les stations américaines.

Les pays producteurs

L'examen des données d'auditoire pour Montréal' en soirée, à l'automne 1981, indique l'intérêt qu'on porte aux productions américaines : les données indiquent aussi l'intérêt que les francophones portent à des productions issues du Canada français.

Les francophones dans l'ensemble consacrent la majorité de leur écoute, 51 %, à des contenus du Canada français9. Quand ils regardent les stations françaises, ils consacrent relativement autant de temps à des contenus de cette origine, 65 %, qu'on en trouve sur les ondes, 64 %; cependant ils accordent relativement plus de temps aux contenus américains diffusés aux stations françaises 30 %, qu'on en trouve à ces stations, 21 %. Par ailleurs, quand les francophones regardent les stations anglaises, c'est majoritairement pour les productions américaines; la part de leur écoute à ces contenus dépasse de beaucoup la part que ces contenus occupent à l'antenne des stations anglaises : 89 % de leur temps d'écoute, contre 68 % du temps de diffusion10.

 

8 Nos données ne nous permettent pas d'aller très loin dans l'explication de l'attrait des émissions américaines, par l'analyse de leur contenu; nous pensons toutefois qu'un de leurs attraits, en matière de dramatiques et d'émissions de variétés, tient à leur caractère spectaculaire et « à grand déploiement ». [retour au texte]

9 Par ailleurs, sur les 20 séries régulières les plus regardées par les francophones à n'importe quelle station, à n'importe quelle heure, 11 séries étaient des productions du Canada français (Montréal, aut. 1981). [retour au texte]

10 Il ne fut pas possible dans cette partie de l'analyse de distinguer l'écoute américaine aux stations canadiennes de celle aux stations américaines elles-mêmes. [retour au texte]




Chez les anglophones et chez les allophones, la grande majorité du temps d'écoute est consacrée à des contenus américains. Quand ils regardent les stations anglaises, le temps qu'ils consacrent à des contenus américains est relativement plus élevé que le temps que ces contenus occupent à l'antenne de ces stations; les temps attribués à ces contenus du Canada anglais sont relativement inférieurs à ceux que ces contenus ont à l'antenne. Par ailleurs, lorsque les anglophones regardent les stations françaises, c'est surtout pour les contenus du Canada français (sport et information, probablement); lorsque les allophones regardent les stations françaises, c'est surtout pour des contenus du Canada français, mais aussi pour des contenus américains.

La forte identification des francophones à des contenus issus du Canada français suggère que les stations françaises devraient conserver ces contenus à leur programmation. En effet, suivant un objectif d'accroissement de l'écoute aux stations franc,aises, on devrait d'abord se préoccuper de maintenir la clientèle actuelle. Dans la mesure toutefois où les stations françaises ne réussissent pas toujours à conserver à leur écoute les bilingues francophones, anglophones et allophones, on devrait ajouter à la programmation actuelle française des éléments propres à les y intéresser et à concurrencer la programmation des stations anglaises.

Le développement de la câblodistribution

Entre 1971 et 1981, la proportion des ménages câblés, parmi les ménages avec téléviseur, passe de 21 % à 46 % pour l'ensemble du Québec. En 1981, 44 % des francophones ont accès à la télévision via le câble; chez les anglophones et les allophones, les pourcentages sont respectivement 54 % et 57 % en 1981.

Pour l'ensemble du Québec, chez les francophones ...

  • la part de l'écoute attribuée aux stations anglaises est de 10 % quand on n'est pas câblé et elle est de 20 % quand on est câblé.

À Montréal, chez les francophones ...

  • la part de l'écoute aux stations anglaises est de 16 % quand on n'est pas câblé, et elle est de 30 % quand on l'est.

L'abonnement au câble peut inciter des personnes unilingues françaises à regarder la télévision anglaise; il est toutefois plus probable que la câblodistribution constitue un élargissement de l'offre de la télévision anglaise d'abord pour les personnes bilingues ou déjà familières avec la culture et la langue anglaise.

Par ailleurs, comme on l'a déjà indiqué, l'élargissement de l'offre ne peut jouer à lui tout seul; la câblodistribution a comme un de ses effets de brancher les téléspectateurs sur le circuit américain d'actualité en matière de diffusion et de promotion d'émissions.

Le développement de la câblodistribution aurait, selon nous, accéléré l'intégration du Québec dans le marché américain des émissions de télévision. En effet, les stations canadiennes-anglaises, pour mieux concurrencer les stations américaines, ont dû maintenir à leur programmation des émissions originales américaines et les diffuser, quand cela était nécessaire, simultanément avec les stations américaines. La câblodistribution, en cette matière, via les règlements du CRTC relativement à la substitution de messages publicitaires, permet aux stations canadiennes-anglaises de récupérer les auditoires canadiens des stations américaines. La câblodistribution en réalité nous apparaît actualiser l'état de dépendance du Canada vis-à-vis des États-Unis en matière d'approvisionnement et de diffusion d'émissions de télévision11.

La conséquence est que les stations françaises au Québec se trouvent en fait directement en concurrence avec les stations américaines, ou indirectement par l'intermédiaire des stations canadiennes-anglaises. Aussi, les stations françaises se trouvent, avec moins de ressources financières12, à vivre via la câblodistribution les luttes que les grands réseaux américains se livrent sur leur propre territoire.

L'impact de la câblodistribution sur l'écoute de la télévision française ne doit pas faire oublier que le Québec et le Canada sont des sociétés hétérogènes et que le développement de la câblodistribution a suivi des intérêts qui n'étaient pas nécessairement en accord avec ceux des diffuseurs, notamment des diffuseurs de langue française.

Promotion, publicité aux émissions

On a vu dans une section précédente (section 2.0.) comment en 1981, les francophones constituaient au Québec une partie importante de l'auditoire des stations anglaises : ils en constituent, devant les anglophones et les allophones, la première clientèle. Peut-être pour cette raison les stations locales de langue anglaise font elles souvent la promotion de leurs émissions dans les médias de langue française. L'inverse cependant se pratique peu : on trouve rarement dans les médias de langue anglaise au Québec, à Montréal du moins, une promotion d'émissions des stations françaises13. Ainsi pour les francophones bilingues, lorsqu'ils sont en contact avec les médias locaux de langue anglaise au Québec, la réalité des stations françaises est quasi absente14.

De la même manière, on trouve souvent des informations, commentaires et opinions sur les émissions des stations de langue anglaise, dans les publications et journaux locaux de langue française à Montréal15; on rencontre peu souvent toutefois les mêmes types d'information sur les émissions des stations françaises dans les publications locales de langue anglaise.

 

11 D'un point de vue culturel, la participation du Québec au marché américain des émissions de télévision signifie aussi que ce dernier est joint au « Star system » américain en matière de diffusion et de promotion. On ne devrait pas se surprendre que les francophones bilingues au Québec veulent y participer et qu'ils consacrent une part de leur écoute à la télévision anglaise. [retour au texte]

12 Avec les coûts de production d'un seul épisode d'une heure d'une série américaine, telle « Dallas », on pourrait produire au Québec une trentaine d'épisodes d'une demi-heure d'un téléroman. [retour au texte]

13 Nous n'avons pas de données précises sur la publicité et la promotion pour notre période d'analyse, i.e. l'automne 1981. [retour au texte]

14 En 1979, entre le quart et la moitié des francophones du Québec ayant une bonne ou une excellente connaissance de l'anglais avait un contact avec des quotidiens de langue anglaise, principalement locaux (The Gazette, et à l'époque, The Montreal Star). Beauchamp, Bouchard, Le français et les médias, les habitudes des Québécois, Service des communications, Conseil de la langue française, 2e trimestre 1982. (Document du Centre de sondage de l'Université de Montréal). [retour au texte]

15 Certaines de cesémissions commentées ne sont pourtant accessibles qu'à cette portion de la population française (le tiers à l'automne 1981, à Montréal) qui a accès à la télévision via le câble et un convertisseur. [retour au texte]




Conclusion

La part d'auditoire des stations françaises sur l'écoute totale de la télévision au Québec a diminué entre 1971 et 1981. Chez les francophones, la part de leur écoute attribuée aux stations anglaises monte de 8 % à 14 % entre ces deux années, les autres groupes linguistiques aussi accroissent leur écoute de la télévision anglaise. L'accroissement de l'écoute de la télévision anglaise chez les francophones est réalisé d'abord par les bilingues: la part de leur écoute aux stations anglaises passe de 18 % à 31 %entre 1971 et 1981; en 1981, l'écoute des francophones bilingues à la télévision anglaise compte pour près des trois quarts de toute l'écoute des francophones à la télévision anglaise. L'accroissement des transferts d'écoute, plus que l'accroissement de la proportion des bilingues dans la population, rend compte de la baisse relative de l'écoute aux stations françaises entre 1971 et 1981.

Par ailleurs, à l'automne 1981,1es jeunes et les personnes âgées sont ceux chez les francophones qui regardent le moins la télévision anglaise parmi les différents groupes d'âge. Les allophones consacrent une portion appréciable de leur écoute à la télévision française, 18 % : les anglophones consacrent la grande majorité de leur écoute à la télévision anglaise, 93 %. Par ailleurs, le groupe francophone est celui qui fournit la plus forte contribution à la télévision anglaise au Québec, devant les anglophones et les allophones.

Le phénomène des transferts d'écoute vers la télévision anglaise traduit la nature générale des rapports sociaux entre la communauté francophone et la communauté anglophone au Québec et au Canada : l'écoute de la télévision anglaise est plus élevée dans ces groupes où la langue anglaise est importante et où on compte une plus grande proportion de bilingues.

L'examen des contenus d'émission à l'automne 1981, à Montréal en soirée, indique que les francophones qui regardent la télévision anglaise consacrent la très grande majorité de leur temps à des contenus américains : près de 90 %. Aux stations américaines ou canadiennes-anglaises, les francophones regardent d'abord des contenus américains qui sont des diffusions originales, des primeurs ou des émissions de prestige. L'examen des contenus vers lesquels l'écoute est dirigée, à Montréal, en soirée, en 1981, indique par ailleurs que les émissions produites au Canada français, en majeure partie au Québec, conviennent bien aux francophones : la majorité de tout leur temps d'écoute leur est consacrée.

La câblodistribution offre certes un éventail plus considérable d'émissions de télévision; il nous apparaît cependant qu'elle a surtout comme caractéristique actuelle d'inscrire les Québécois dans le circuit américain d'actualité en matière de programmation et de promotion d'émissions de télévision. Aussi, la câblodistribution place aujourd'hui les stations françaises dans une position plus précaire qu'auparavant. En effet, les stations françaises se trouvent d'abord à concurrencer, avec des moyens financiers plus restreints, les stations américaines qui se concurrencent entre elles; les stations françaises ont aussi à concurrencer les stations canadiennes-anglaises, qui se concurrencent entre elles et qui concurrencent les stations américaines au Canada ... surtout avec des produits américains originaux ou de grand prestige.

Plutôt que d'aboutir à une fermeture sur l'univers américain, on pourra espérer que les développements technologiques à venir suivent au Québec un modèle d'application différent de celui que suit présentement la câblodistribution et que ces développements technologiques permettront une ouverture plus large.