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ATELIER 11



Le tourisme et le français au Québec

Conférenciers : Manon BOURGEOIS, auteur d'une étude sur le tourisme pour l'Office de la langue française
Charles DUPONT, terminologue, Air Canada et Canadien National

Animateur :

Marc MONTPETIT, professeur, Cégep du Vieux-Montréal


L'industrie touristique est devenue au fil des ans un important rouage de l'activité économique du Québec. La francisation du territoire québécois est-elle un frein aux touristes anglophones nord-américains ou crée-t-elle un attrait touristique nouveau? L'image plus ou moins négative du Québec français, véhiculée par les médias anglophones aux États-Unis et dans les provinces anglophones, influence-t-elle la venue de touristes? Comment pourrait-on utiliser positivement le visage français du Québec pour favoriser le tourisme? Par ailleurs, l'obligation qui est faite de fournir en français des brochures et autres dépliants publicitaires prive-t-elle les Québécois d'informations touristiques importantes?

Un représentant du ministère de l'Industrie, Commerce et Tourisme a aussi participé à l'atelier, sans nous laisser de texte cependant.







Les touristes et la société visuellement
française du Québec

Manon BOURGEOIS



À la question posée par les organisateurs du congrès Langue et société au Québec — la francisation du Québec crée-t-elle un attrait touristique nouveau pour les Canadiens et en particulier les Américains? Je répondrai d'abord par la négative : non, la francisation du Québec ne crée pas un attrait touristique nouveau pour les Canadiens et les Américains. Toutefois, si la francisation du Québec ne crée pas un attrait touristique nouveau, cette politique linguistique a pour effet, selon moi, de renforcer l'attrait touristique déjà existant, chez plusieurs non-francophones.

En fait, la volonté politique, manifestée depuis plusieurs années, de faire du Québec une « société essentiellement francophone » (Laurin, 1977), et visuellement française, a eu de nombreux impacts. Certains de ces effets furent assez positifs, et cela notamment pour le tourisme, si l'on en croit les résultats de l'étude sur les réactions des touristes face à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale au Québec1. C'est donc à partir des résultats de cette étude, et après un bref survol du contexte dans lequel elle s'inscrit, que je tenterai d'expliquer pourquoi la francisation aurait pour effet de renforcer l'attrait touristique pour le Québec.

Le contexte de l'étude sur les réactions des touristes face à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale au Québec

Depuis le début des années 70, il s'est développé au sein de l'État québécois un véritable système de planification linguistique :

« Une fois déposé le rapport de la Commission d'enquête sur la situation du français et les droits linguistiques à la fin de 1972, le champ d'intervention de l'État dans le domaine linguistique s'accrut considérablement : la Loi sur la langue officielle en 1974, le livre blanc sur la politique linguistique, en 1977, et la Charte de la langue française, la même année, furent les principaux jalons de cette expansion ».2

 

1 M. BOURGEOIS et B. GIRARD, Réactions des touristes face à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale au Québec, Coll. « Langues et sociétés », Office de la langue française, Éditeur officiel du Québec, 1982, 90 p. [retour au texte]

2 P.E. LAPORTE, « La planification linguistique au Québec, une évaluation », communication présentée au 10e congrès mondial de sociologie à Mexico, du 16 au 22 août 1982, 51 p. [retour au texte]




En fait, comme le souligne si bien le préambule de la Charte de la langue française (1977) :

« L'Assemblée nationale reconnaît la volonté des Québécois d'assurer la qualité et le rayonnement de la langue française. Elle est donc résolue à faire du français la langue de l'État et de la Loi, aussi bien que la langue normale et habituelle du travail, de l'enseignement, des communications, du commerce et des affaires ».

Cette résolution de faire du français la langue officielle du Québec s'est donc accompagnée de mesures visant à franciser l'Administration, les organismes parapublics, le monde du travail, de l'enseignement, du commerce et des affaires. Et, parmi ces mesures se trouve une série de règlements3 visant à franciser entièrement l'affichage public et la publicité commerciale, soit à franciser visuellement le Québec.

C'est dans ce contexte que l'Office de la langue française s'est engagé dans des recherches pour évaluer l'impact de la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale. Si les touristes furent choisis comme première cible d'étude, ce fut d'abord pour apporter une réponse aux nombreuses critiques venant de certains publics — les commerçants en particulier — quant aux règlements sur l'affichage et la publicité commerciale; mais, ce fut également, en grande partie, à cause de l'importance de l'industrie du tourisme pour l'économie québécoise déjà, en 1980, apparemment souffrante.

L'enquête et l'échantillon

Pour évaluer l'impact de la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale sur la population touristique, un sondage fut effectué auprès de 300 touristes4, non francophones, en visite au Québec, à l'été 1980.

La moitié de l'échantillon fut interrogée à Montréal et l'autre dans la ville de Québec. Ce choix est imputable aux attraits touristiques reconnus de ces deux régions du Québec et à leur caractère différencié : degré de francisation variable, zones de résistance différentes, etc.

Quant aux autres caractéristiques de l'échantillon, on note que plus de la moitié de la population interrogée avait 16 ans ou plus de scolarité et 82,6 % des gens avaient 12 ans et plus de scolarité. Ces répondants étaient venus au Québec surtout à des fins touristiques (85 %) et cela pour au moins la deuxième fois dans 46 % des cas. De plus, 55 % des touristes en visite au Québec avaient déjà voyagé dans une autre province ou un autre pays où l'on parle majoritairement français.

 

3 Voir Charte de la langue française, art. 51 à 71 et Règlements adoptés en vertu de la Charte de la langue française, A.C. 1847-79, pp. 4987-4991. [retour au texte]

4 La population visée par l'enquête consiste en l'ensemble des étrangers qui, en visite au Québec, se livrent durant une partie au moins de leur séjour, aux activités récréatives généralement associées au tourisme. Aucune donnée statistique précise ne permettait de déterminer le profil de la clientèle touristique au Québec à l'époque. Toutefois, le profil des personnes interrogées paraît valable, selon l'évaluation subjective de divers hôteliers et restaurateurs du Québec. [retour au texte]




La répartition de l'échantillon se présente comme suit :

 
Tableau 1
Répartition de l'échantillon


Pour ce qui est de la compréhension orale du français, elle était d'« un peu » à « assez bonne » pour 76,2 % des répondants. En fait, seulement 23,8 % des répondants ont avoué ne pas comprendre « du tout » le français, tandis que 29,2 % des répondants avouaient ne pas lire « du tout » le français. Notons toutefois que 86,7 % des répondants semblaient ne « jamais » avoir éprouvé de difficultés à se faire servir en anglais.

Principaux5 résultats sur la perception, les « attitudes » et les comportements des touristes face à la francisation du Québec

Après avoir décrit la procédure de recherche et les caractéristiques de notre échantillon, j'exposerai maintenant les principaux résultats de l'enquête sur les réactions des touristes — dont la langue d'usage n'est pas le français — à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale au Québec. Ces résultats sont regroupés sous trois rubriques : perception du visage français, « attitudes » face à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale, et comportements touristiques futurs.

 

5 Pour avoir l'ensemble des résultats de l'enquête et des croisements de variables, on doit se référer à l'étude : seuls quelques résultats, jugés plus significatifs, sont présentés dans ce texte. [retour au texte]




La perception du visage français du Québec

En résumé, la perception du visage français du Québec par les touristes interrogés se présente comme suit : plus de la moitié (51,2 %) des répondants trouvaient l'affichage et la publicité française plus répandus que lors de leur dernier voyage au Québec. De plus, parmi les touristes qui étaient déjà venus au Québec, on note que la proportion de répondants, étant d'avis que le français est plus répandu au moment de l'enquête, augmente en fonction de l'éloignement dans le temps, de la dernière visite au Québec — pour la dernière visite ayant eu lieu trois, quatre ou six ans auparavant, la proportion est respectivement de 66 %, 90 % et 62 %.

 
Tableau 2
Date de la dernière visite et opinion quant aux changements sur l'affichage depuis la dernière visite


En fait, le Québec est visuellement français pour près de 60 % des répondants puisque 59,3 % considéraient les principales villes du Québec comme « d'abord françaises ».

À noter qu'il semble y avoir une association entre la perception du visage français du Québec par les répondants et leur compréhension du français écrit : moins on peut lire le français et plus on le trouve prédominant.

 
Tableau 3
Compréhension du français écrit et opinions quant au degré de francisation de Québec ou Montréal


« Attitudes » ou réactions face à l'affichage et à la publicité commerciale française au Québec

À la question : « Auriez-vous préféré trouver ici un affichage et une publicité commerciale plus français, plus anglais, partout bilingue? », 52,8 % de l'échantillon ont opté en faveur d'un bilinguisme généralisé et 18% pour « plus de français »

Toutefois, des 300 personnes interrogées, 68,3 % étaient d'avis que l'utilisation du français dans l'affichage commercial n'avait eu aucun effet sur leur intention d'utiliser ou de ne pas utiliser le service annoncé.

En fait, la présence du français serait susceptible d'« embarrasser » les touristes, dans les sites touristiques pour 28 % des répondants, sur les menus 11,3 % des répondants, dans le service hôtelier pour 7,3 % des répondants, dans le service bancaire pour 6,7 % des répondants et dans les commerces pour 6,3 % des répondants.

Quant à la signalisation routière au Québec, la majorité des gens disaient avoir été « peu » incommodés (40 %) ou « pas du tout » (33,3 %). Seulement 4,3 % des répondants avaient été « beaucoup » embarrassés et 6 % « passablement » embarrassés. À ce sujet, les Canadiens d'autres provinces « dont la langue d'usage n'est pas le français » se sont révélés être ceux le moins embarrassés par la francisation de la signalisation routière de même que les répondants ayant déjà eu une expérience de voyage en milieu francophone.

Comportements futurs des touristes ayant visité le Québec

Finalement, en ce qui a trait aux comportements futurs des touristes, il appert que la grande majorité des répondants (72,3 %) considéraient le caractère français du Québec comme un atout ayant pour effet de les encourager à revenir.

 
Tableau 4
Les intentions de retour en fonction du pays d'origine


Cependant les touristes ayant eu « quelquefois » de la difficulté à se faire servir en anglais étaient encouragés dans une moindre mesure à visiter le Québec à cause du caractère français de la province (60 % comparativement à 75,4 % pour ceux qui n'ont jamais eu de problèmes).

 
Tableau 5
Les intentions de retour en fonction de l'accès au service en anglais


Le Québec visuellement français : un renforcement quant à l'attrait touristique pour le Québec

Cinq ans après la Charte de la langue française, on peut lire ce bilan dans une revue québécoise bien connue :

« Cinq minutes dans le centre de Montréal suffisent à mesurer l'ampleur des changements survenus depuis 1977. Les camions ne sont plus des « bonded carriers » mais des transporteurs cautionnés. Imperial Oil est devenue L'Impériale. Murray's a perdu son apostrophe. Les restaurants chinois servent des pâtés impériaux en guise d'« egg rolls ». Les hambourgeois sont encore rares, mais face au Square Victoria à l'angle de la rue Vitré, le fameux « Victoria Hot Dog » est devenu le Chien chaud Victoire! « Sun Life » — ce qu'il en reste, évidemment — répond en français et, dans les épiceries, même les spécialités kascher sont étiquetées dans les deux langues6 ».

Il ne fait donc aucun doute que le Québec est devenu visuellement français, car Montréal — ville considérée auparavant comme passablement bilingue — a maintenant un « visage français », ce que les touristes interrogés ont bien reconnu.

Mais ce « visage français » n'a pas le même impact pour tous. En réalité — selon les résultats du sondage effectu頗, les touristes réagissent différemment selon leur degré de compréhension du français parlé et écrit. En effet, parmi les variables de l'étude, ce sont les degrés de compréhension du français parlé et écrit qui sont les principales variables influençant les réactions des touristes face aux dispositions prises par l'État pour renforcer le statut du français au Québec.

Certes, l'échantillon de touristes interrogés n'était pas très grand. De plus, aucune étude diachronique ne permet d'établir des comparaisons entre les réactions des touristes avant et après le changement social amorcé par la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale. Toutefois, suite aux résultats obtenus par le sondage, j'avance une hypothèse quant aux effets de la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale sur les touristes: la francisation du Québec s'est d'abord traduite par une perte d'un type de clientèle touristique, et cette perte a ensuite été compensée par les gains réalisés auprès d'un deuxième type de clientèle. Je m'explique. En fait, si de nombreux touristes canadiens et américains venaient au Québec à cause de sa proximité et de son caractère bilingue, il est bien possible que le Québec ait perdu cette clientèle. Cependant, dans un contexte économique difficile, le Québec visuellement français, et à proximité, ne peut que renforcer l'attrait touristique des Canadiens et des Américains — intéressés par la culture française — pour le caractère français du Québec. Bien entendu, je parle ici de ces touristes parlant et/ou écrivant au moins « un peu » le français, ou encore de ceux ayant déjà visité une région francophone, soit des touristes non rébarbatifs au dépaysement linguistique et culturel.

C'est donc chez ce deuxième type de touristes que l'attrait touristique a certainement pu être renforcé — mais c'est aussi auprès de cette clientèle, et compte tenu de ses caractéristiques, que l'on devrait utiliser positivement « le visage français », du Québec, à proximité, pour favoriser le tourisme.

 

6 B. AUBIN, « La Loi 101 ... cinq ans après », L'actualité, août 1982, pp. 34-42. [retour au texte]




BIBLIOGRAPHIE

AUBIN, Benoît, « La Loi 101 ... cinq ans après », L'Actualité, août 1982.

BOURGEOIS, Manon et Benoît GIRARD, Réactions des touristes à la francisation de l'affichage et de la publicité commerciale au Québec, Collection « Langues et Sociétés », Office de la langue française, 1982.

LAPORTE, Pierre, La planification linguistique au Québec : une évaluation, communication présentée au 10e congrès mondial de sociologie à Mexico, du 16 au 22 août 1982.

LAURIN, Camille, La politique québécoise de la langue française, Gouvernement du Québec, mars 1977.







Le tourisme, un phénomène culturel,
le français, un trait culturel

Charles DUPONT



Quatre questions nous sont posées dans cet atelier.

Je répondrai rapidement à deux d'entre elles, car elles me semblent, du moins telles que formulées, toucher moins le nœud du sujet.

1.

L'image du Québec français véhiculée par les médias étatsuniens et canadiens anglophones influence-t-elle la venue des touristes?

À ma connaissance, aucune donnée n'existe sur cette question, et l'étude de Mme Bourgeois, qui donne une bonne idée de l'acceptation des touristes anglophones du fait français au Québec, n'aborde pas non plus cet aspect. Par exemple, dans le questionnaire, on ne demandait pas aux gens s'ils avaient déjà lu des articles sur la politique linguistique du Québec et, si oui, si cela les avait fait hésiter à venir chez nous. Et comment comptabiliser ceux qui ont pu être influencés par ces articles? L'argument de l'image négative du Québec français semble fondé sur des rumeurs aux contours imprécis et, placé dans le contexte international, il a l'air même un peu ridicule.

Faut-il ne plus visiter Madrid, Paris ou Londres parce que d'innocents touristes ont été tués lors d'attentats terroristes? Faut-il fuir les villes étatsuniennes parce qu'on ne peut mettre le pied hors de l'hôtel après le coucher du soleil?

2.

Les Québécois sont-ils privés d'informations touristiques importantes parce qu'on doit les leur fournir en français?

S'il s'agit des dépliants visant à intéresser les Québécois francophones à visiter le Québec je ne vois pas comment; s'il s'agit d'intéresser les Québécois anglophones et allophones à visiter le Québec, peut-être y a-t-il là un problème. Mais des statistiques indiquent que les Québécois anglophones sont parmi les Canadiens ceux qui voyagent le moins au Canada (39,1 % en 1978 alors que dans toutes les régions ce taux dépasse 57 %) et ceux qui visitent le moins leur province de résidence (14,1 % en 1978) alors que dans les autres régions ce taux de tourisme intraprovincial dépasse 41 %.

Enfin, s'il s'agit du tourisme international des Québécois, il suffit de suivre l'évolution du déficit touristique du Québec pour comprendre que les Québécois ne manquent pas d'informations pour se rendre à l'étranger.

Les deux autres questions, vues sous l'angle de mes préoccupations, semblent davantage toucher le cœur du débat.

3.

La francisation du Québec crée-t-elle un attrait touristique nouveau pour les Canadiens et en particulier les Étatsuniens?

Ma première réaction à cette question serait de dire: pourquoi devrait-elle? La promotion du catalan à Barcelone et dans toute la Catalogne fait-elle les manchettes dans le monde, et en fait-on un « attrait touristique »? Le finnois, qui n'avait pas encore droit de cité à l'Université d'Helsinki il y a moins de 50 ans, est aujourd'hui une langue en mesure de rivaliser en efficacité avec les grandes langues de civilisation, et cela sans qu'il n'ait eu à renier ses origines. En fait-on pour cela un attrait touristique? Pas à ce que je sache, mais ça nous renseigne sur le dynamisme d'une culture et la confiance en soi d'un peuple dont le niveau de vie est aujourd'hui parmi les plus élevés au monde.

Comme facteur isolé, la francisation du Québec ne constitue pas à mon avis un attrait touristique pour les Canadiens et les Étatsuniens, bien que cela puisse être plausible si on ajoutait à cette liste les francophones du monde entier (Français, Belges, Libanais, Marocains), soit environ 90 millions de personnes.

Toutefois, je m'empresse d'ajouter que la francité du Québec n'est pas non plus un « désattrait touristique ». Je vois plutôt cette ténacité comme un élément ou un trait d'un ensemble plus grand que j'aborderai plus loin. Avant, je veux analyser brièvement le tourisme réceptif au Québec, sur le plan des motivations de nos visiteurs et essayer de soupeser l'incidence du fait français sur leur choix.

Suivant une conception courante du tourisme, les touristes se divisent en trois grands groupes :

  1. les touristes d'affaires;
  2. les touristes d'agrément;
  3. les touristes de congrès.

(Pour simplifier, vous comprendrez qu'on ne retient que la motivation principale du déplacement.)

A) Les touristes d'affaires se rendent là où il y a des transactions commerciales possibles, là où l'activité économique est fébrile. La langue n'a aucune incidence sur leur choix. À ce type de tourisme, on peut associer le tourisme industriel ou technique, c'est-à-dire la visite de réalisations techniques. Si quelqu'un veut voir le plus grand barrage du monde, c'est ici qu'il va le trouver, et la langue que l'on parle n'importe guère.

B) Les touristes d'agrément ont des motivations fort diverses, parfois inextricables et même souvent insondables si on se fie aux études publiées sur le sujet. Quelle est l'importance du facteur francité dans le cas des déplacements suivants :

  • pour visiter parents et amis : faible ou nulle;
  • pour chasser ou pour pêcher : la quantité de gibier ou de poissons compte sûrement plus;
  • pour les activités de plein air : le touriste est surement plus soucieux de trouver des rivières et des lacs non pollués par les pluies acides, des campings propres, etc. que du fait que l'on parle français;
  • le tourisme itinérant : incidence sûrement plus forte, mais une étude de l'O.C.T. révèle que les vacanciers étatsuniens recherchent d'abord l'amabilité de l'hôte et un service courtois, ce que, je crois, ils peuvent trouver au Québec;
  • pour un pèlerinage : la foi transcende les langues;
  • pour des vacances en famille : la langue peut avoir une incidence négative ou positive (par ex., permettre aux enfants de baragouiner les quelques mots de français appris à l'école), mais la possibilité de trouver des activités pour les enfants sera un facteur encore plus déterminant;
  • pour la gastronomie : tout le monde sait qu'on ne parle pas la bouche pleine et que la terminologie française dans ce domaine est largement connue.

Bref, à mon avis, le facteur francité ne doit pas être exagéré comme attrait ou désattrait touristique en ce qui concerne les voyages d'agrément.

C) Les touristes de congrès

C'est habituellement de ce côté qu'on entend le plus de « grogne » sur les désavantages de la francisation du Québec. Pourtant l'article 14 du règlement relatif à la langue du commerce et des affaires stipule que l'article 58 de la Loi 101 ne s'applique pas « lors d'un congrès, d'une foire, d'une exposition ou d'un colloque destiné / ... / à un public spécialisé ... ».

C'est donc en vain qu'on cherche à faire de la francisation le bouc émissaire d'une stagnation apparente du tourisme de congrès qui, aux yeux de Jean Labonté, président de la Société du Palais des congrès de Montréal, est bien minime, car malgré les difficultés économiques actuelles le secteur congrès maintient une croissance d'environ 10 % en dollars courants.

Donc quand on veut parler de l'incidence du français sur le tourisme au Québec, il faut bien se garder de prendre l'arbre pour la forêt.

4.

Si la francisation ou le visage français ne constitue ni un attrait ni un désattrait touristique, peut-on quand même l'utiliser à l'avantage du tourisme et de l'industrie touristique (deux choses qu'il ne faut pas toujours confondre)?

Je répondrais sans hésiter oui. Comment?

Si j'osais dire : « en n'en parlant pas », ce ne serait pas tout à fait juste, mais je dirais : « présentons-le comme un simple trait de notre culture ». C'est ce que je voulais dire plus tôt quand j'ai souligné que notre francité n'était à mes yeux qu'un élément d'un ensemble plus important.

À mon avis, le mot culture est indissociable du phénomène touristique car, comme le déclarait le secrétaire général de l'O.M.T. lors de la journée mondiale du tourisme le 27 septembre dernier : « on ne peut pas penser bénéficier d'un déplacement, quelle que soit la motivation, si, d'un côté comme de l'autre, on ne fait pas preuve d'un préalable essentiel, à savoir que la vie sur notre planète ne relève pas d'une froide normalisation inanimée déjà établie, mais que sa richesse, sa beauté et sa forme exaltante d'évolution résident dans sa diversité, dans son foisonnement d'images aussi attrayantes les unes que les autres ». Cette prise de décision cadre bien avec la déclaration de 1979 du Comité de promotion du tourisme culturel selon laquelle « le tourisme doit devenir un agent culturel positif, c'est-à-dire un agent susceptible de mettre en valeur et de respecter les façons de vivre des Québécois, leur patrimoine, leur environnement et leur langue », et avec les articles XIII et XIV du projet de Code du touriste en voie d'élaboration par l'O.M.T., articles qui portent sur les devoirs du touriste et qui stipulent que celui-ci doit :

  • respecter le patrimoine culturel et naturel des visités,
  • faire preuve de la plus grande compréhension à l'égard des usages, coutumes, croyances et comportement des communautés d'accueil,
  • éviter d'accentuer les différences économiques sociales et culturelles existant entre eux et la population locale,
  • s'ouvrir à la culture de la communauté d'accueil, partie intégrante du patrimoine culturel de l'humanité.

L'élément culture occupe donc une place primordiale en tourisme et la langue, objet de notre débat, est probablement un des premiers traits d'une culture, et le premier qu'un visiteur doit accepter. En principe, aucun touriste canadien-anglais ou étatsunien ne viendra au Québec seulement parce qu'on y parle le français (pas plus qu'on va en Angleterre ou aux États-Unis uniquement pour entendre parler l'anglais), mais il peut venir parce qu'on y présente un trait distinctif, soit la vie en français dans le confort nord-américain, et parce qu'un touriste c'est dans la très grande majorité des cas une personne qui cherche un minimum de dépaysement. Présentons donc la langue comme un trait culturel dynamique et moussons les séjours touristiques d'immersion linguistique dans nos écoles de langue comme le font l'Angleterre, la France, l'Espagne, etc.

Cela étant dit, la langue n'est pas une chose que l'on place dans les musées, mais une chose qui vit, qui soulève les passions (et je ne pense pas uniquement aux Québécois), qui doit servir la communication à tous les niveaux entre les membres d'un groupe linguistique et, surtout, qui reflète la vivacité intellectuelle d'un peuple, et donc d'une culture.

D'ailleurs les Étatsuniens en font la preuve chaque jour. Un peuple incapable d'exprimer le présent et de préfigurer l'avenir dans sa langue fait la preuve de son manque de dynamisme et de confiance en soi et, je regrette, mais cela jette la même lumière sur les professionnels des divers secteurs économiques.

Quelle est la réalité linguistique dans l'industrie touristique?

Gilles Vigneault disait l'autre jour à la radio qu'« il en est des langues comme des peuples, elles ne sont belles que dans la mesure où elles sont authentiques, autonomes et libres ».

Eh bien quand nous voyons dans l'affichage au Québec des expressions comme : heure heureuse, parc d'amusement, vacant ou vacancy qui brillent devant chaque motel, spécial du jour, camper ou maison motorisée (dans le sens d'autocaravane), plan européen (sur les permis du gouvernement du Québec dans les chambres d'hôtel ou de motel)

  • quand on en est encore à employer le mot hospitalité pour parler d'une industrie (évidemment en anglais on dit hospitality industry);
  • quand l'I.T.H.Q. et le M.I.T.C. acceptent dans la présentation d'un projet étudiant une expression comme audio tour alors qu'il aurait fallu dire tout simplement sonoguide;
  • ou encore quand on entend un ministre responsable du tourisme parler de « saison touristique épaule », parce qu'en anglais on dit « shoulder season »;

je me dis que le français québécois n'est plus authentique, autonome, libre et qu'il a même perdu un peu de ses racines, contrairement au finnois dont j'évoquais l'exemple tout à l'heure. Par rapport à d'autres secteurs et compte tenu de ses prétentions probablement justifiées, car après tout le tourisme ce n'est pas le commerce de la ferraille, l'industrie touristique n'a pas fait l'effort qu'on aurait été en droit d'attendre d'elle en matière de francisation.

Notre sensibilisation à cette situation dans le domaine du tourisme (deuxième industrie au Canada et au Québec) est-elle récente?

Je crois que oui, car ce thème a pour la première fois été abordé près de nous à l'occasion de la VIIe biennale de la langue française qui s'est tenue en 1977 à l'Université de Moncton, forum peu fréquenté il va sans dire par les professionnels du tourisme.

À cette occasion, Louis-Martin Tard déclarait :

« Si on demandait à la langue française comment elle va dans le domaine du tourisme, elle répondrait : Assez mal merci. Affligée d'hypertrophie verbale et surtout d'anglicité aiguë, cette pauvre langue touristique, toute affaiblie qu'elle est, semble se laisser aller. »

Cette situation est-elle normale?

Dans notre contexte, on serait tenté de répondre oui, car pourquoi la situation devrait-elle être meilleure dans le secteur touristique que dans celui de l'automobile ou celui des pâtes et papiers? Mais si on accepte l'idée que le tourisme, lorsqu'il n'est pas irrespectueux de l'environnement local, est une excellente activité où le visité et le visiteur entrent en contact dans des rapports égaux, l'attitude de nos professionnels est paradoxale, car bien qu'ils œuvrent à l'intérieur d'un secteur dont l'essence est d'inviter les vacanciers au dépaysement et à la découverte d'autres peuples, coutumes, mœurs, etc., ils n'en anglicisent et n'en banalisent pas moins notre vocabulaire du tourisme sous prétexte de l'internationaliser.

Leur question est toujours la même : le français a-t-il les ressources pour exprimer les réalités du tourisme moderne? Poser la question, c'est y répondre. Le problème, il faut le chercher du côté des parlants français qui sont tellement obnubilés par la langue anglaise qu'ils ignorent les ressources de leur langue, voient des trous terminologiques là où il n'y en a pas, et offrent une résistance suicidaire aux termes bien créés en français. Parfois on a l'impression qu'il est aussi difficile de remplacer un terme anglais par un terme français, véritable crime de lèse-majesté, que de réussir un soufflé.

Nous avons prouvé dans le Vocabulaire du tourisme et dans le Dictionnaire de l'hôtellerie et de la restauration qu'il est possible de traduire par des mots simples des expressions comme fast food, fifth wheel, motor home, night auditor et tour operator.

Dans ce dernier cas, il est étonnant de voir la résistance de professionnels à ce terme et de constater, par exemple, que la France normalise aujourd'hui seulement ce terme, alors que déjà en 1978 nous l'adoptions à l'Office de tourisme du Canada.

Pour tout dire, l'avenir du français touristique n'est pas assuré, et cela à mes yeux jette aussi un éclairage sur l'élément culture abordé plus tôt, car les professionnels n'y accordent pas d'importance et les enseignants semblent se soucier très peu de l'appellation des notions, même s'il est reconnu que l'apprentissage de la terminologie d'une discipline est une bonne façon d'en saisir toutes les facettes.

Bref, oui la culture est un élément essentiel pour attirer des touristes, oui la langue est un élément important de la culture d'un peuple, oui le français peut être une langue vivante, contemporaine et dynamique, oui le dynamisme attire les touristes. Enfin, si les Jamaïquains ont raison d'afficher bien en vue des touristes arrivant au pays « Jamaica is not a beach, it is a country », le Québec n'a pas à s'excuser auprès des touristes ou à leur cacher le fait que le français fait partie du Québec, comme le rocher Percé et les paysages de Charlevoix.

« C'est une erreur de sous-estimer le pouvoir des mots, et des idées qu'incarnent les mots. »

Jimmy CARTER
Discours aux étudiants de
l'Université Notre-Dame