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ATELIER 12



Le travail en usine et le français
au Québec

Conférenciers : Jean-Claude GAUMOND, Office de la langue française
Léon BRAÜN, enseignant, équipement motorisé, C.E.C.Q.
Monique LAMBERT, Westinghouse Canada Inc.
Salomon SCHINASI, directeur des services de linguistique, Atelier d'ingénierie Dominion Ltée

Animateur :

Jean-Marie CÔTÉ, traducteur en chef, Consolidated Bathurst


La francisation ne peut se réaliser que grâce à l'acceptation par les employés francophones d'une nouvelle terminologie. L'apprentissage de cette nouvelle terminologie équivaut pour plusieurs employés à l'apprentissage d'une nouvelle langue. Si un bon nombre d'employés réagissent très positivement à l'avènement du français, d'autres sont plus réticents. Mais quels efforts sont faits par les entreprises pour diffuser et valoriser la terminologie française? Les gestionnaires québécois francophones — surintendants, contremaitres, etc. — jouent-ils un rôle positif dans cet effort de francisation? Les jeunes connaissent-ils les termes français? Sont-ils plus portés vers leur utilisation? L'école prépare-t-elle les jeunes à travailler en français?







Peut-on appliquer le vernis sans appliquer
la couche de fond?

Jean-Claude GAUMOND



Quand je suis arrivé à l'Office de la langue française, en 1972, il n'y avait pas de Loi 22, pas plus que de Loi 101. Mais la francisation des entreprises commençait déjà à figurer au premier rang des préoccupations de cet organisme créé en 1962. J'entends ici, par francisation, le passage de l'anglais au français comme langue du travail, comme langue des travailleurs dans l'exercice quotidien de leur gagne-pain, alors qu'auparavant la francisation s'était plutôt arrêtée à la langue de consommation. En d'autres mots, l'Office venait de se donner comme objectif de fournir aux travailleurs les termes techniques français dont ils avaient besoin pour pouvoir fabriquer ou transformer des produits entièrement en français.

Comme il fallait établir des priorités, on décida de s'attaquer aux secteurs industriels qui comptaient le plus de travailleurs. C'est ainsi, par exemple, qu'on a entrepris la préparation de lexiques et de vocabulaires dans le domaine des mines et dans celui des pâtes et papiers. Je fus, pendant deux ans, responsable de la recherche terminologique dans le domaine des pâtes et papiers et j'ai vécu, pendant ces deux années, quelques expériences dont je voudrais vous faire part. J'essaierai par la suite d'en tirer quelques leçons, près de 10 ans plus tard.

Première expérience : francisation des commandes de machines

J'avais à peine entrepris la préparation d'un premier vocabulaire quand le directeur d'une usine demanda l'aide de l'Office pour établir la version française des affichettes posées sur les machines, les pupitres de commandes et les panneaux de contrôle. Après avoir relevé toutes les inscriptions, j'entrepris de préparer les équivalents français. Je procédais par petites tranches et je me rendais chaque semaine dans l'usine, non pas tant pour vérifier l'exactitude des équivalences proposées, car bien peu de contremaîtres et d'ouvriers connaissaient la terminologie française, mais plutôt pour constater comment ils acceptaient les termes que je leur proposais. Malgré cela, mes choix étaient souvent contestés et je me faisais dire parfois que ce qui était bon pour la France ne l'était pas nécessairement pour le Québec. Par exemple, quand je proposai aux employés responsables de la préparation de la pâte chimique de remplacer leur « digester » par « lessiveur », on m'opposa immédiatement qu'on utilisait déjà deux termes bien français : « digesteur » et « autoclave », et qu'on ne voyait pas pourquoi on s'encombrerait d'un autre terme. Et les discussions allaient bon train et se poursuivaient même jusqu'à la cafétéria de l'usine. Je n'en sortais pas toujours gagnant.

Toutefois, quand je revenais, la semaine suivante, et que je croisais les mêmes ouvriers en me rendant dans une autre section de l'usine, je me faisais souvent interpeller : « Hé! la langue française! », pour me faire dire qu'on avait discuté avec d'autres de tel ou tel terme que j'avais proposé, qu'on aimait bien celui-ci, mais que celui-là, il n'y avait rien à faire, qu'il ne passerait jamais. Et on en profitait quelquefois pour me demander : « Tu n'aurais pas un mot français pour ça? »

Je ne pouvais avoir réponse à tout. Je prenais note et promettais une réponse pour la semaine suivante. La partie n'était pas gagnée, mais j'étais quand même heureux de constater l'intérêt de certains.

Deuxième expérience : francisation des appellations d'emploi

Le dossier de la francisation des appellations d'emploi dans l'industrie papetière fut probablement le dossier le plus « chaud » que j'ai jamais traité. Pour être plus exact, je devrais plutôt parler de « normalisation » ou d'« uniformisation » des appellations d'emploi. En effet, en 1973, la plupart des sociétés papetières avaient, dans leurs conventions collectives, des tableaux de rémunération qui comportaient des appellations d'emploi en langue française. Mais en comparant les listes que j'avais établies, je me suis vite aperçu que les recoupements étaient très difficiles à faire. Je me suis donc reporté aux textes anglais et je suis arrivé, tant bien que mal (parce qu'il n'y avait pas beaucoup plus d'uniformité de ce côté-là), à construire ce que j'appellerais une « table d'équivalences ». Ce que je trouvais bizarre, c'est que d'une usine à l'autre d'une même société papetière, les titulaires d'une même tâche n'étaient pas désignés de la même façon. Rien d'étonnant alors à trouver des appellations différentes d'une papetière à une autre.

J'appris alors qu'un comité patronal-syndical se réunissait depuis quelque temps pour effectuer le ménage dans les descriptions de tâches, car il y avait, de ce côté-là également, un manque d'uniformité qui n'était pas sans causer des problèmes, particulièrement lors des négociations collectives. Je réussis à obtenir la collaboration de ce comité auquel se joignirent deux ou trois autres personnes qui faisaient déjà des recherches en terminologie papetière depuis plusieurs années. Imaginez donc un comité réunissant un représentant des sociétés papetières (« les patrons »), un représentant de chacune des centrales syndicales, C.S.N. et F.T.Q. (« les syndiqués »), deux ou trois « experts » en terminologie papetière et un représentant de l'Office de la langue française (« la norme »). On procédait à partir d'une tâche bien définie, bien décrite, sur laquelle patrons et syndicats s'étaient déjà entendus. Puis on alignait toutes les appellations sous lesquelles étaient désignés les titulaires de cette tâche, selon les usines et selon les syndicats. Et on arrivait à un résultat comme celui-ci:

« opérateur de pile raffineuse »
« ouvrier à la pile raffineuse »
« préposé à la pile raffineuse »

Car, si on avait pris grand soin d'uniformiser les descriptions de tâches, on avait pris bien garde d'uniformiser les titres de fonctions, à cause des traditions, à cause d'une certaine forme de prestige rattaché à certains titres dans certaines usines, à cause de la rémunération, etc. Et quand le représentant de l'Office de la langue française, s'appuyant sur ses savantes recherches dans des conventions collectives françaises et dans des documents du Bureau international du travail, annonçait qu'il fallait dire

« conducteur de pile raffineuse »

alors, c'était le tollé! D'abord, une pile, « ça se conduit pas »! On conduit un camion, une auto, une locomotive, « mais pas une pile »! Et puis, si on accepte conducteur, « les gars voudront être payés plus cher », parce que « conducteur ça fait mieux qu'opérateur ». Finalement, tous conviennent que « conducteur de pile raffineuse » est l'appellation exacte du titulaire de la tâche, mais on ne nous assure pas que cela passera dans les conventions collectives.

Les leçons

Cela se passait il y a neuf ou dix ans alors que la francisation se faisait sur une base volontaire. Qu'en est-il, maintenant, deux lois linguistiques plus tard, alors que la francisation est obligatoire? Le directeur de l'usine a pris sa retraite mais, avant de partir, il a eu le temps de faire graver, coller ou riveter des affichettes en français sur les machines, pupitres de commandes et panneaux de contrôle. Elles sont toujours là, ... à côté, au-dessus ou au-dessous de l'affichette en anglais qu'on n'a pas encore voulu enlever pour éviter des erreurs ... toujours possibles. On a même emprunté une partie de cette terminologie quand on a décidé de faire imprimer de nouveaux formulaires de rapports journaliers. Mais les ouvriers et les contremaitres utilisent encore en bonne partie des termes anglais quand ils doivent rédiger des commentaires. Il y a eu des progrès, bien sûr. En 1972, tout le monde était « obligé » de rédiger ses rapports en anglais. La plupart des ouvriers se sentent plus à l'aise de rédiger en français ... quand ils peuvent utiliser des termes anglais.

Il y a quelques années, on a installé une nouvelle machine à papier, ultra-moderne, ultra-rapide, commandée par ordinateur, etc. On a exigé ... et obtenu que les manuels de fonctionnement, d'entretien et de réparations soient en français. De même que l'affichage sur la machine, les pupitres de commandes et l'ordinateur. Il a bien fallu préparer un manuel et des cours de formation pour les ouvriers affectés à cette nouvelle machine. À grands frais, on a fait traduire un manuel et des cours empruntés d'une usine des États-Unis. Mais, pour être bien sûr d'être compris et pour éviter des erreurs qui pourraient être coûteuses, le responsable de la formation utilise, la plupart du temps, des termes anglais dans ses cours.

L'usine n'embauche presque plus. Les temps sont durs. Mais quand elle a dû le faire, au cours des dernières années, elle a souvent recruté de jeunes techniciens fraîchement diplômés de l'École de papeterie. Les cours s'y donnent en français. Les professeurs utilisent le plus souvent une terminologie française exacte. Les notes de cours sont également en français, mais les manuels de référence, la plupart du temps, en anglais. Quand elles entrent à l'usine, les jeunes recrues connaissent mieux la terminologie française que la terminologie anglaise. Elles sont prises en charge par un contremaître ou un ouvrier d'expérience qui connaît mieux la terminologie anglaise. Malgré leur peu de connaissance de l'anglais, ou malgré leur entêtement à utiliser la terminologie française, elles ont tôt fait de passer aux termes anglais si elles veulent être comprises et ... acceptées.

Par ailleurs, même si certaines conventions collectives ont commencé, bien timidement, à utiliser quelques-unes des appellations d'emploi proposées par l'Office de la langue française, celles-ci mettent bien du temps à pénétrer dans les mœurs. Allez seulement demander à un conducteur de pile raffineuse de vous parler de son travail. Il vous répondra simplement qu'il est « opérateur de beater » alors que sa convention collective le décrit comme un « préposé à la pile raffineuse »!

Conclusion

Il en est sans doute parmi vous, je l'espère, qui ont cru que je leur faisais un récit triste et brutal de la dure réalité de la francisation de la terminologie dans les entreprises, au Québec. Il en est d'autres, je l'espère aussi, qui se sont dit que mon propos n'avait aucun sens, que je racontais des bêtises, que cela n'était pas possible, après une Loi 22 et une Loi 101! Les uns et les autres avaient à la fois tort et raison! J'ai, bien sûr, « un peu » agrémenté mon récit. J'ai vraiment vécu les deux expériences que je vous ai racontées. J'en ai cependant omis les détails et les anecdotes. Quant aux leçons que j'en ai tirées, elles ne sont sans doute pas loin de la vérité. Ou, peut-être très loin. Je dois avouer que je n'ai pas beaucoup fréquenté les entreprises pendant les cinq dernières années. Du moins, pas autant que je l'aurais désiré. Mais mes leçons, je les ai tirées d'une partie de la somme des récits que me fait quotidiennement l'équipe des linguistes-conseils que je dirige à l'Office de la langue française. Ils sont tous les jours en contact avec les entreprises qui ont des problèmes de terminologie française. Ils tentent du mieux qu'ils peuvent de leur fournir les outils nécessaires à leur francisation. Mais les outils dont ils disposent, à l'heure actuelle, ce ne sont que des lexiques, des vocabulaires, des listes de termes, des états terminologiques, des listes d'ouvrages. Cela peut vous aider à vous donner un environnement, un décor français : des affichettes en français, des pupitres de commandes en français, des formulaires en français, des manuels de formation en français, etc. Et puis après, comment se fait-il que ce soient encore les termes anglais qui sont utilisés? Se pourrait-il qu'on ait appliqué le vernis avant de préparer la surface et d'appliquer la couche de fond?







La formation professionnelle en français

Léon BRAÜN



Il est absolument vrai que le passage de la terminologie anglaise à la terminologie française équivaut presque à l'apprentissage d'une nouvelle langue, particulièrement pour les travailleurs qui ont une expérience de plus de 15 ans de métier. Ces travailleurs ont appris, et utilisent depuis, la terminologie anglaise à leur travail. Pour la plupart, ils ne connaissent pas la terminologie française et ils ne font aucun effort pour l'apprendre, puisqu'il est facile de fonctionner ainsi. D'autres connaissent la terminologie française et ne l'utilisent pas, parce qu'ils se sentent minoritaires et ont peur de faire rire d'eux, ou ont peur d'être incompris s'ils l'utilisent. Il y en a aussi qui utilisent la terminologie anglaise intentionnellement pour se valoriser face à leurs collègues.

Au cours des années 70, les gouvernements ont demandé un effort spécial aux industriels et aux commerçants pour franciser l'industrie québécoise. Selon moi, cet effort ne s'est effectué qu'en façade. On a francisé la raison sociale, mais a-t-on vraiment francisé à l'intérieur? Prenons pour exemple le garagiste ou le concessionnaire d'automobiles. S'il vend une marque de voiture fabriquée aux États-Unis, tout ce qui lui est fourni par la compagnie productrice est en anglais; que ce soit les formules de commandes de pièces, les microfiches pour les pièces, les fiches de clients ou la documentation technique de réparations. Le travailleur québécois doit utiliser ce matériel, qu'il soit commis aux pièces ou mécanicien. Le premier fait ses commandes de pièces en anglais, à partir de matériel en anglais, et le second doit faire ses recherches techniques dans un manuel anglais. Quelle terminologie utilisent ces travailleurs, par la suite, dans leur langage technique courant?

De plus, l'effort ne doit pas venir que du travailleur. L'entreprise a aussi à faire sa part. Elle doit fournir, autant que faire se peut, une documentation technique en français à ses employés, et ça coûte très cher aux employeurs québécois. Juste un exemple : un manuel de réparation en anglais pour une marque de camion fabriquée aux États-Unis coûte 30 $ aux concessionnaires québécois. Le même manuel en français coûte de 90 $ à 100 $. Comment réagit le gestionnaire québécois? Il achète le manuel anglais puisqu'il sait que ses employés peuvent l'utiliser. Ces employés auront-ils tendance à utiliser la terminologie française par la suite? On ne leur fournit pas les outils favorables à l'utilisation du français, dans cette industrie. De plus, les compagnies productrices offrent des cours de perfectionnement pour les employés de leurs concessionnaires. Ces cours sont souvent offerts à l'usine, là où la nouvelle technique est disponible. On peut s'imaginer dans quelle langue sont présentées ces nouvelles connaissances. Encore là, rien ne favorise l'utilisation du français, dans cette industrie.

Vous êtes sans doute au courant que le gouvernement Bourassa, par son ministère des Affaires intergouvernementales, a organisé, pour quelque 500 enseignants en formation professionnelle, des stages de francisation en France. Au cours de son stage, l'enseignant québécois pouvait visiter quelques écoles, rencontrer des enseignants français de la même discipline, échanger sur la terminologie française et visiter quelques industries françaises. Ces enseignants qui revenaient au Québec très désireux de poursuivre cet effort de francisation se sont retrouvés à nouveau noyés dans la masse et dans le système avec leur matériel pédagogique anglophone. Ce système oblige l'enseignant à traduire continuellement et l'oblige aussi à penser à utiliser la terminologie française. Cette formule de sensibilisation nous a aidés énormément à franciser l'enseignement professionnel, depuis.

Aujourd'hui, l'étudiant en formation professionnelle reçoit un enseignement en français, les contenus de programme sont francisés, les examens uniformes le sont aussi. Le matériel pédagogique anglophone est souvent traduit en français et quelques compagnies font un effort extrême pour nous fournir du matériel en français; mais, il coûte cher au M.E.Q. Les étudiants doivent utiliser la terminologie française à l'école, mais ils doivent aussi connaitre la terminologie anglaise puisqu'ils utilisent encore quelques volumes anglais pendant leur apprentissage. Donc, à leur sortie de l'école, ils connaissent les deux terminologies. Laquelle utiliseront-ils à leur entrée sur le marché du travail? N'oublions pas que l'usage de la terminologie anglaise est plus répandu dans le monde du travail. Qui, de l'homme d'expérience ou de l'apprenti, aura un effet d'entraînement sur l'autre? Il y aura toujours plus de travailleurs d'expérience que d'apprentis dans l'industrie. Donc, la loi de la majorité fera toujours son œuvre.

Quand verrons-nous cet effort de francisation atteindre ses objectifs? L'utilisation de la terminologie française par tous les travailleurs québécois reste un gros défi, un long processus pour certaines spécialités. Le Québec est un consommateur de produits anglophones, et tant que nous serons dépendants de producteurs anglophones, cette tendance à l'utilisation de la terminologie anglophone persistera dans certaines industries, parce qu'on la cultive continuellement.







La francisation à la compagnie
Westinghouse

Monique LAMBERT



« I went to the market, mon p'tit panier sous mon bras ... »

Mesdames, Messieurs, n'est-ce pas là un air connu qui ressemble étrangement à ce que l'on entend souvent en usine?

Comment réagit un nouvel employé dans ce milieu « bilingue » que l'on veut franciser?

Une journée à l'usine lui suffit pour entendre des mots nouveaux relatifs à son travail; ces mots sont du jargon de métier.

Tout au début, c'est par l'apprentissage qu'on forme son langage. L'œil retrouve l'objet ou la machine qu'il cherche. Son numéro de poinçon est traduit par « badge ». Autour de lui, plusieurs définissent en anglais tout objet qu'il doit manipuler comme par exemple « coating », « sealer », « white room », « coils », « bulbs » et combien d'autres mots familiers aux plus anciens.

Depuis 20 ans, combien de gens cherchent à revaloriser ce français perdu?

C'est à ce moment que le nouvel employé essaie de comprendre pourquoi on n'utilise pas les mots de sa langue. Celle qu'il a apprise, pour désigner ces objets qu'il aura en main tout le temps qu'il travaillera dans une usine qui se situe dans sa ville.

C'est un paradoxe qui fait réfléchir!

Il faut une attention soutenue et un sentiment de fierté pour vouloir à tout prix parler un français correct. Ce n'est pas du jour au lendemain qu'on arrive à dire « filament » au lieu de « coil » ou « ampoule » au lieu de « bulb »!

L'employé doit changer ses habitudes de travail et tout le monde sait qu'il n'est pas facile de changer des habitudes qui sont bien ancrées! Les rapports détaillés écrits dans sa langue devront être mieux orthographiés et compréhensibles. Il devra apprendre en français de nouveaux termes et surtout chercher à les connaître par cœur.

Quelques employés considèrent cela comme une perte de temps et d'autres disent que la production s'effectue quand même, que ce soit en français ou en anglais. Alors, pourquoi tout changer?

Il est certain que nous devons nous attendre à ce que les employés soient un peu réticents au début. Tout changement entraîne une période d'adaptation et il n'est pas donné à chacun de pouvoir s'adapter sans peine à certaines situations. En ce qui nous concerne, il faut investir beaucoup de temps et d'énergie, car le processus de francisation est un programme de longue haleine.

C'est par son expérience au travail que l'employé apprend petit à petit chaque nouveau terme propre à son métier. Si son métier ne l'intéresse pas outre mesure, il n'aura peut-être pas la curiosité d'apprendre une nouvelle terminologie.

Ce qui déforme sa personnalité est trop souvent le gain de l'argent. Tout intérêt pour bien parler sa langue se perd quand il faut penser à vivre d'abord. Il faut être dans le milieu pour vraiment comprendre la situation.

Je peux vous parler ici de mon expérience personnelle. J'ai décidé de trouver le mot juste pour chaque terme que nous avons l'habitude d'utiliser en usine. Je me suis vite rendu compte que cela demandait beaucoup de temps et que je ne pouvais concilier mon travail avec mes recherches. J'ai donc pris la décision de demander à mon supérieur une liste des articles dont nous nous servons quotidiennement. Petit à petit, j'assimile le vocabulaire et c'est bien ainsi.

Maintenant, quel est le rôle de notre entreprise dans le processus de francisation?

J'ai la chance d'être membre du comité de francisation de Westinghouse et j'en suis heureuse. Aujourd'hui, je constate pourquoi une analyse linguistique si poussée sert le français. Depuis 1977, l'entreprise a accompli un travail dont elle peut être fière. Une nouvelle image s'est formée dans mon esprit, à savoir comment vit Westinghouse au Québec.

Ma participation au comité de francisation m'a permis de comprendre tout le travail qui a été effectué pour en arriver au certificat obtenu en septembre 1981.

Les membres du comité de francisation participent à l'élaboration du programme et tentent de suivre le calendrier fixé par l'Office. Des rencontres ont lieu à intervalles réguliers. Le comité discute certains points pour ensuite en faire rapport à l'Office.

Pour que la collaboration des employés pendant ce processus de francisation soit importante, il faut les tenir au courant.

Chez Westinghouse, rien n'est laissé au hasard. Au moyen de lettres, dépliants, journaux mensuels, celui qui veut savoir ce qui se passe n'a qu'à demander pour obtenir la réponse voulue. Il est de plus en plus facile de communiquer dans la langue française.

Des revues et ouvrages sur la terminologie sont à la portée de tous. Des termes francisés nous frappent l'oreille. Les machines sont maintenant identifiées en français. Ensemble, il est possible de faire un effort pour sa langue maternelle.

La francisation des manuels de référence, des catalogues et des revues est l'œuvre en grande partie du Service de traduction. Ce service est doté d'un équipement de traitement de textes pour faciliter, entre autres, la préparation d'un lexique propre aux activités de Westinghouse. La diffusion des termes français se fait de façon courante au fur et à mesure que les outils de travail sont traduits et utilisés.

La connaissance du français est requise pour tous les postes au Québec. Les communications, y compris les réunions, se font principalement en français. Depuis 1980, tout candidat à l'embauche, promotion ou mutation doit connaître le français.

Quant aux cadres, ils ont la responsabilité de généraliser l'usage du français dans les communications écrites internes, en donnant l'exemple et en encourageant leur personnel. Ils doivent s'organiser pour favoriser la compréhension pratique aux non-francophones.

Tous les avis affichés doivent être approuvés et écrits en français. Les efforts individuels pour atteindre les connaissances linguistiques nécessaires à d'autres postes sont encouragés par la politique interne de remboursement des frais de formation et de perfectionnement. Les associations d'employés communiquent dans la langue française et les négociations se déroulent de la même façon.

Peut-être suis-je privilégiée d'être au service de cette compagnie? Depuis longtemps, la politique est de parler pour se comprendre et Westinghouse l'a appliquée dès le début de son implantation au Québec.

J'aimerais maintenant aborder les questions suivantes: où nos jeunes se situent-ils dans ce contexte de francisation et dans quelle mesure l'école les prépare-t-elle à travailler en français?

Le jeune qui sera le travailleur de demain saura-t-il les termes français en arrivant à l'usine?

Ses professeurs sauront-ils les lui enseigner pendant qu'il est à l'école?

Dans les écoles supérieures et universitaires, l'étudiant a sans équivoque la chance de parfaire son français : tout lui est permis pour se perfectionner. Aussi, ses professeurs sont généralement compétents et connaissent l'importance du marché du travail. Dans ces institutions, où l'on discute de la valeur des lois, comme la Loi 101, l'apprentissage y est certainement plus propice qu'en usine.

Donc, les jeunes devraient sortir de l'école conscients de l'importance d'une bonne connaissance de la langue française dans le monde du travail québécois.

Nous, les travailleurs d'aujourd'hui, espérons que chacun prenne ses responsabilités pour garantir à nos jeunes, entre autres, une formation linguistique plus solide.

Voilà où la francisation peut jouer un rôle dans l'industrie. Les jeunes seront valorisés en parlant leur langue au travail et ils en seront sûrement très fiers!

Westinghouse Canada m'apparaît utiliser toutes ses ressources d'une manière utile à la collectivité, dans le respect de l'environnement naturel et humain; elle veut être sensible aux besoins de ses clients et du peuple.

La province de Québec est le foyer d'installations majeures pour la compagnie, une source de compétence et un marché important. Depuis 20 ans, la constatation de ces faits a favorisé graduellement l'usage de la langue française dans les communications orales et écrites au Québec.

La société reconnaît et respecte pleinement les droits linguistiques de ses employés et de ses clients et, dans de telles circonstances, nous, les employés, ne pouvons qu'être fiers et vouloir collaborer à cet effort.







Réflexions sur la francisation aux ateliers
d'ingénierie Dominion

Salomon SCHINASI



Bien que je représente la compagnie les Ateliers d'ingénierie Dominion, les idées que je vais exprimer ici sont strictement personnelles.

Pour commencer, je voudrais vous donner un profil de l'entreprise. Les Ateliers d'ingénierie Dominion sont une filiale à part entière de la Compagnie Générale Électrique du Canada Limitée. Nous sommes un fournisseur mondial auprès des industries de traitement des métaux, des pâtes et papiers ainsi que des industries minières et hydro-électriques.

En 1981, 45 % des commandes reçues provenaient de l'extérieur du Québec.

Parmi les principaux produits que nous fabriquons, on retrouve des machines à papier, des presses, des rouleaux de pression, des turbines, des laminoirs, des bobineuses à chaud, des broyeurs de minerai, bref tout l'équipement servant à la transformation des matières premières.

Inutile de vous dire que le secteur dans lequel nous œuvrons en est un de technologie de pointe. Voilà pourquoi nous avons, dès le départ, mis l'accent sur la disponibilité de la terminologie en préparant un lexique maison qui allait permettre à notre personnel de se débrouiller tant bien que mal afin de pouvoir passer d'une langue à l'autre selon le besoin.

Un point important que je ne dois pas oublier de mentionner c'est que le personnel de notre entreprise est composé en grande partie d'allophones qui, dans la plupart des cas, ont utilisé et utilisent encore l'anglais comme langue de travail. Aux yeux de ces allophones venus de divers pays, l'anglais est certes le véhicule normal de la communication technique. Sur ce point, j'aimerais ouvrir une parenthèse. Au cours d'un récent colloque international organisé par le Conseil de la langue française, on constatait justement que dans les domaines des sciences et de la technologie le français était en régression par rapport à l'anglais dans tous les pays de la francophonie y compris la France.

Avec l'entrée en vigueur de la Loi 101 en 1977, les Ateliers d'ingénierie Dominion ont cherché, comme plusieurs autres entreprises, à trouver le moyen de ménager la chèvre et le chou, c'est-à-dire de fonctionner d'une part dans le contexte nord-américain et, d'autre part, de satisfaire aux exigences de cette loi qui vient à notre rescousse dans une mer de 225 millions d'anglophones en Amérique du Nord.

Peu de temps après l'entrée en vigueur de la Loi 101, les Ateliers d'ingénierie Dominion ont adopté une politique linguistique qui avait pour but d'encourager, à tous les niveaux de l'entreprise, l'utilisation du français dans toutes les communications orales et écrites. La compagnie a recruté davantage de francophones et a incité ceux-ci à rédiger en français. Ce moyen était inefficace même s'il représentait l'idéal. Je m'explique. Les francophones que nous recrutions étaient toujours bilingues et avaient la fâcheuse tendance à communiquer en anglais par écrit entre eux ou même avec un anglophone bilingue! C'était là le moyen de gravir les échelons hiérarchiques dans l'organisation semblait-il, mais c'était aussi, dans de nombreux cas, le moyen de mieux dissimuler l'incapacité de plusieurs à communiquer par écrit dans leur propre langue.

Il a donc fallu, par la force des choses, faire appel aux Services linguistiques pour s'assurer que les documents importants soient traduits. Ces traductions étaient toujours dans un français convenable qu'on ne trouvait pas dans la plupart des textes rédigés de toutes pièces en français même si les rédacteurs des textes anglais semblaient souvent déçus par la traduction, trouvant toujours le moyen de critiquer le choix de tel ou tel mot, de telle ou telle phrase. Avec l'accroissement des demandes de traduction, il a fallu établir des priorités de sorte que seuls les textes diffusés à l'échelle de l'entreprise tout entière ou les documents destinés à une clientèle francophone extérieure à l'entreprise doivent maintenant être traduits par les Services linguistiques. Ces priorités ont dû être établies surtout à cause des coûts de la traduction, et si dans le contexte économique actuel les Services linguistiques aux Ateliers d'ingénierie Dominion ne sont pas menacés, c'est qu'à partir de leur création, nous avons su contrôler nos dépenses en matière de traduction. Les Services linguistiques, bien que modestes par rapport à ceux que l'on trouve ailleurs dans l'entreprise privée, permettent et permettront à la Dominion de passer par la période de transition que nous vivons actuellement. Je dis période de transition, car je suis parmi ceux qui croient que la traduction n'est qu'un des outils de la francisation. En effet, malgré les progrès considérables réalisés depuis l'avènement de la Loi 101, on remarque qu'il ne se fait malheureusement pas assez de rédaction en français. Cette rédaction française si elle existait éliminerait le décalage que l'on déplore entre le temps où un texte est publié en anglais et le moment où une traduction du texte en question est disponible.

Dans notre entreprise, comme dans d'autres d'ailleurs, les employés que je qualifierais de bilingues, qu'il s'agisse de francophones ou d'anglophones, sachant qu'un service de traduction existe ne veulent même plus se donner la peine d'écrire d'une manière compréhensible préférant s'en remettre aux Services linguistiques qui doivent souvent d'abord corriger les fautes dans la langue de départ avant de traduire le texte soumis. De plus, afin de ne pas empêcher les anglophones qui suivent des cours de français à l'intérieur de l'entreprise d'utiliser cette langue dans leurs communications, nous refusons de traduire les communications qui ne sont pas jugées prioritaires. Malheureusement, ce refus est un couteau à double tranchant, car bon nombre de nos anglophones continuent de communiquer en anglais à l'intérieur de l'entreprise malgré les encouragements soutenus de leurs superviseurs et directeurs. À cet égard, il y aurait lieu de faire une mise en garde pour ce qui est de la francisation des anglophones. En effet, avec la Loi 101 on peut envisager un Québec où les anglophones seront bilingues dans un avenir plus ou moins rapproché, tandis que les francophones eux ne parleront que le français. Qui, à votre avis, restera au bas de l'échelle et qui grimpera dans la hiérarchie? Nous nous retrouvons au milieu de ce cercle vicieux au Québec.

Afin que vous n'ayez quand même pas l'impression que ce triste phénomène social est irréversible, je voudrais vous montrer des documents préparés par certains de nos employés anglophones qui ont suivi et qui suivent encore des cours de langue française dans l'entreprise. Ces cours, offerts à raison de deux heures par jour, deux jours par semaine, ont été conçus spécialement par une école de langues avec laquelle nous faisons affaire pour répondre aux besoins de ce groupe d'employés du Service de la planification des procédés. Il s'agit d'un service qui opère la jonction entre nos sections de conception des produits et notre section de fabrication. La feuille ci-contre a été produite par un employé anglophone muni d'un terminal relié à un ordinateur. Le programme utilisé nommé « MIPLAN » permet à chaque planificateur de mettre en mémoire et de récupérer à volonté ces feuilles appelées chez nous feuille de procédé ou feuille d'analyse d'usinage. Chaque phase ou sous-phase de l'opération est indiquée au moyen d'un message condensé auquel s'ajoutent de multiples codes alphanumériques. Ces messages sont toujours écrits dans un style que je qualifierais de télégraphique et, en général, seul le destinataire initié est en mesure de comprendre ce dont il s'agit.

Je n'ai pas l'intention de vous donner une liste détaillée des services où nous sommes en mesure de produire toute notre documentation en français, mais je peux quand même vous affirmer avec un certain degré de certitude que lorsque nos clients se trouvent au Québec, nous réussissons toujours à fournir tous les documents reliés à nos produits en français sans aucune difficulté. Cela dit, il nous est presque impossible d'obtenir de nos fournisseurs multinationaux des manuels d'entretien et de service en français pour les machines-outils que nous utilisons dans nos ateliers. Ces fabricants de machines-outils nous déclarent qu'ils veulent bien nous fournir des manuels en français, mais que nous serons obligés d'en assumer les frais de traduction étant donné que les machines en question ont été conçues et fabriquées strictement en fonction de caractéristiques soumises par nous. Nous parlons ici de machines très complexes qui valent entre cinq cent mille et deux millions de dollars. L'hermétisme des manuels en question est tel que même ceux à qui il incombe de les lire dans leur version originale ont parfois de la difficulté à les comprendre. Pis encore, si ces manuels étaient mis à la disposition de nos employés francophones dans une version française, plusieurs d'entre eux exigeraient une version anglaise du manuel pour soi disant mieux comprendre. Tout cela pour vous dire que la traduction n'est pas l'ultime moyen de nous sortir de notre bourbier.

Les Ateliers d'ingénierie Dominion reconnaissent l'importance de la traduction en tant que moyen provisoire de francisation de l'entreprise. Je suis convaincu que les efforts que nous déployons aux Ateliers d'ingénierie Dominion nous permettront de répondre aux exigences de la Loi 101. Néanmoins, je tiens à souligner que des efforts tout aussi soutenus devront être déployés afin qu'un français de bonne qualité fasse partie intégrante des programmes d'enseignement des différentes disciplines dans les institutions. Tant et aussi longtemps que l'entreprise ne pourra se doter d'un personnel possédant, dès son entrée en fonction, les compétences linguistiques nécessaires, la langue française deviendra malheureusement marginale à plus ou moins longue échéance.