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ATELIER 14



Le fonctionnarisme, les services publics et
parapublics et le français au Québec

Conférenciers : Bernard SALVAIL, Office de la langue française
Egan CHAMBERS, président, C.I.P.A.C.C.
Denis BOUTIN, responsable des communications, ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche (région de l'Outaouais)

Animatrice :

Paule SAINTE-MARIE, directrice des communications, Commission des droits de la personne


L'État québécois doit offrir ses services à près d'un million de non-francophones, dont près de 600 000 anglophones. Faut-il en déduire qu'il faut être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec? Quelle place faut-il accorder à la traduction dans les documents produits par l'État et les services parapublics? L'État québécois et les services parapublics suscitent-ils l'utilisation d'une langue française de qualité, d'une langue accessible à tous les Québécois francophones?

M. Claude Plante, sous-ministre au ministère des Communications a aussi participé à l'atelier. Il ne nous a pas remis le texte de son exposé.







La loi, les faits

Bernard SALVAIL



Quatre questions sont posées dans le sommaire de l'atelier 123 sur le fonctionnarisme et le français au Québec. Nous allons tenter de répondre sommairement à chacune de ces questions en ayant bien à l'esprit que certaines de leurs composantes vont demeurer partiellement sans réponse.

Faut-il être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec?

Tout dépend à qui s'adresse cette question. Si elle s'adresse à un francophone, la première réponse est non s'il s'agit de combler un poste pour lequel la connaissance d'une autre langue n'est pas nécessaire.

La Charte de la langue française est passablement claire à ce sujet dans le chapitre sur la langue du travail aux articles 45 et 46 qui énoncent :

  • [Qu'] il est interdit à un employeur de congédier, de mettre à pied, de rétrograder ou de déplacer un membre de son personnel pour la seule raison que ce dernier ne parle que le français ou qu'il ne connaît pas suffisamment une langue donnée autre que la langue officielle.

  • [Qu'] il est interdit à un employeur d'exiger pour l'accès à un emploi ou à un poste la connaissance d'une langue autre que la langue officielle à moins que l'accomplissement de la tâche ne nécessite la connaissance de cette autre langue.

  • [Qu'] il incombe à l'employeur de prouver à la personne intéressée, à l'association de salariés intéressée ou, le cas échéant, à l'Office de la langue française que la connaissance de l'autre langue est nécessaire. L'Office de la langue française a compétence pour trancher le litige, le cas échéant.

    L'Office a entendu jusqu'à maintenant vingt (20) cas pour lesquels la preuve n'avait pas été faite de façon satisfaisante à l'employé ou au syndicat qui le représente. Douze (12) décisions ont été favorables à l'employé, huit (8) ont favorisé l'employeur.

Cependant, si la question s'adresse à une personne parlant une autre langue que le français, il est bien évident qu'on exigera de cette personne qu'elle ait une connaissance suffisante du français compte tenu des dispositions suivantes de la Charte :

Article 1 —

Le français est la langue officielle du Québec.

Article 2 —

Toute personne a le droit que communiquent en français avec elle l' Administration, les services de santé et les services sociaux, les entreprises d'utilité publique, les ordres professionnels, les associations de salariés et les diverses entreprises exerçant au Québec.

Article 20 —

Pour être nommé, muté ou promu à une fonction dans l'Administration, il faut avoir de la langue officielle une connaissance appropriée à cette fonction.

Le Plan d'action du gouvernement du Québec à l'intention des communautés culturelles vient temporiser légèrement les exigences de l'article 20 en permettant aux candidats parlant une autre langue que le français de passer leur examen d'entrée dans la Fonction publique en français ou en anglais. Si le candidat choisit de répondre en anglais à l'examen, il se verra accorder un permis temporaire de travail pour une période de six mois à la fin de laquelle il devra démontrer sa connaissance du français à l'Office de la langue française. Il est important de préciser ici que cette mesure ne s'applique qu'aux ministères et aux organismes gouvernementaux.

Pour les francophones, il n'est pas nécessaire d'être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec sauf dans le cas des classes d'emploi suivantes :

  • préposés à la transcription des débats;
  • personnel de supervision;
  • techniciens judiciaires;
  • emplois dans le Nouveau-Québec;
  • postes à l'étranger (délégations);
  • traducteurs;
  • agents de liaison avec les communautés culturelles.

Pour les candidats parlant une autre langue que le français, il est essentiel d'avoir une connaissance suffisante de la langue officielle pour exercer une fonction dans l'Administration.

Quelle place faut-il accorder à la traduction dans les documents produits par l'État?

Deux sous-questions se rattachent à cette interrogation fondamentale. Il faut d'abord se demander quelle place occupe présentement la traduction dans la documentation gouvernementale; et ensuite, quels changements ont eu lieu récemment ou vont avoir lieu concernant l'utilisation d'une ou d'autres langues que le français dans les publications gouvernementales?

La place actuelle de la traduction dans l'information gouvernementale

La loi sur la langue officielle (mieux connue sous le nom de Loi 22) dans son chapitre sur la langue de l'Administration énonçait à l'article 6 que les textes et documents officiels émanant de l'Administration devaient être rédigés en français. L'article 7 donnait une définition très large de « documents officiels » en déclarant « officiels » :

  1. les textes et documents qui émanent de l'Administration et que la loi déclare authentiques en raison de leur caractère public, notamment les écrits visés à l'article 1207 du Code civil (p. ex. copies des actes du Parlement, copies des actes de la législature d'une province, lettres patentes, arrêtés en conseil).

  2. les autorisations, les avis et les autres documents de même nature émanant de l'Administration.

L'article 8 laissait à la discrétion des organismes la possibilité d'ajouter une version anglaise à ces textes et documents.

Il ressort de ce qui précède que, dès la première loi linguistique, on avait la préoccupation de rendre certains documents publics disponibles dans une autre langue que le français. On peut affirmer, en corollaire à cette préoccupation, qu'il n'était pas dans l'intention du Gouvernement de traduire l'ensemble de ses communications.

Les changements récents ou à venir concernant l'utilisation d'une ou d'autres langues que le français dans les publications gouvernementales

L'usage d'une autre langue que le français dans les publications gouvernementales est également admis dans la Charte de la langue française, mais les modalités d'application d'un tel principe sont précisées dans le mémoire ministériel du 28 septembre 1977 sur l'application de la Charte dans l'Administration québécoise et dans le document intitulé « Analyse linguistique et programme de francisation ».

Le mémoire ministériel établit dans son préambule que la Charte de la langue française libère l'Administration d'une certaine contrainte linguistique qui lui était imposée par des lois antérieures et enchaîne en précisant dans son article 1er que le bilinguisme institutionnel est aboli. Cela signifie que l'Administration est libérée de toutes les obligations au bilinguisme que pouvaient lui avoir imposées les lois et règlements antérieurs.

Le deuxième principe confirmé dans ce décret est le caractère prioritaire du français assorti de la possibilité d'utiliser l'anglais ou d'autres langues dans les cas où l'usage exclusif de la langue officielle n'est pas explicitement prévu.

Quels sont ces cas?

Règle générale, pour les communications avec les individus et pour tout ce qui n'est pas réglementé par la Charte, il revient à chaque ministère et à chaque organisme d'adopter une politique linguistique. Pour éviter contradiction et incohérence, la directive ministérielle prescrit que cette politique devra être élaborée en consultation avec l'Office de la langue française.

L'Office a établi des principes régissant l'utilisation du français dans les organismes de l'Administration. En relation avec notre propos, je vous cite les principes nos 3, 4, 5 et 6.

principe no 3

Il n'y a pas lieu de traduire dans une autre langue que le français les permis, les autorisations, les certificats, les enregistrements, les autres documents de même nature ainsi que les textes et les formulaires qui s'y rapportent. Toutefois, les extraits ou certificats relatifs à l'état civil peuvent être délivrés dans la langue des actes.

principe nno 4

Aux personnes physiques qui en font la demande, il est permis d'offrir dans une autre langue que la langue officielle les textes et les documents qui leur imposent une obligation ou qui leur permettent de s'acquitter de leurs devoirs envers l'État ou l'Administration. Ainsi, les avis d'expropriation, les factures, les états de compte, les rapports obligatoires et autres documents analogues peuvent être remis dans une autre langue que le français aux personnes qui en font la demande.

principe no 5

Dans le cas où les documents visés au principe no 4 ne sont diffusés qu'en français, on peut y adjoindre une note rédigée à la fois en français et dans une autre langue offrant la possibilité d'obtenir des explications supplémentaires ou des versions dans cette autre langue.

principe no 6

Lorsqu'un formulaire français comporte une clause d'engagement de la part du signataire, toute la partie relative à cette clause peut être en français et dans une autre langue.

Les textes de loi et de règlement ont une version anglaise obligatoire. Une personne physique qui demande un formulaire en langue anglaise n'a pas à répéter une telle demande dans le cas d'un même organisme. Pour tenir compte de cette disposition, plusieurs organismes ont consulté leur clientèle afin d'établir un code de langue pour tous les envois individuels; c'est le cas entre autres d'Hydro-Québec, de la Régie des rentes, de la Régie de l'assurance-automobile, du ministère de l'Éducation, etc.

L'État, par le truchement de ses ministères et organismes qui ont le plus de relations avec le citoyen, a une nette préoccupation de servir ce dernier dans sa langue ou dans la langue qu'il est présumé comprendre surtout dans les communications à caractère officiel ou qui font référence à un devoir ou à une obligation de l'individu-citoyen. On a transformé le bilinguisme institutionnel en un bilinguisme ou un multilinguisme rationnel ou éclairé qui tient compte de la nature du document et de ses effets sur la clientèle à servir.

L'État est-il générateur de l'utilisation d'une langue française de qualité?

Le rapport de la Commission Gendron tout en faisant état des causes de la détérioration de la langue française au Québec (en particulier dans les études faites par Marcel Boudreault1 et par SORECOM2) signale deux faits importants à retenir : 1° la majorité des Québécois aspirent à une langue de bonne qualité. 2° les divers ministères devront apporter une vigoureuse collaboration à cette entreprise d'amélioration de la qualité de la langue3.

 

1 Marcel BOUDREAULT, La qualité de la langue, Québec, Éditeur officiel, 1973. [retour au texte]

2 SORECOM, Les mass média, l'attachement à sa langue et les modèles linguistiques au Québec en 1971, Québec, Éditeur officiel, 1973. [retour au texte]

3 Gouvernement du Québec, La politique québécoise de la langue française, Éditeur officiel, 1977. [retour au texte]




Depuis cinq ans, l'Office de la langue française a veillé au respect de ce devoir et est intervenu dans diverses entreprises visant à l'amélioration de la qualité de la langue de l'Administration. On peut citer le travail conjoint de l'Office et des ministères de la Justice et des Consommateurs, Coopératives et Institutions financières dans le cas des raisons sociales. Pour ce qui est de la qualité linguistique des lois et règlements, on peut faire référence à la collaboration de l'Office et de la Commission des valeurs mobilières dans l'élaboration de la loi des valeurs mobilières qui a toujours été auparavant une version française de la loi ontarienne. Les Commissions de terminologie des ministères, des Affaires sociales, des Transports, de l'Éducation ainsi que celle de l'Office de la langue française ont également produit des effets certains sur le comportement linguistique de l'État.

Quelques statistiques des consultations en provenance de l'Administration depuis 1979 témoignent également de ce souci d'amélioration linguistique chez les fonctionnaires, en particulier chez les employés les plus près de l'écriture et de la conception. Des séances de perfectionnement sur le français au bureau et sur l'utilisation des principaux instruments de référence linguistique ont été organisées par l'Office à l'intention du personnel de secrétariat dans 47 ministères etorganismes et le « carnet de commandes » pour les mois à venir est déjà bien rempli. Les inscriptions à CAFÉ et à « Français pour tous, français pour tout » sont de plus en plus nombreuses. Certains comités de francisation sont encore très actifs dans l'Administration et exercent une surveillance continue pour préserver la qualité linguistique des communications de leur organisme. Les dépliants d'information et l'ensemble de la documentation publique diffusés par l'État sont d'une qualité linguistique générale plus qu'acceptable et les efforts pour préserver cette qualité sont de plus en plus grands et de plus en plus évidents. On peut en dire autant, à mon avis, de la langue parlée de nos fonctionnaires qui, tout en n'étant certes pas irréprochable, se situe à un niveau tout à fait correct tout en demeurant perfectible quant à l'emploi de certains stéréotypes linguistiques ou de quelques anglicismes propres à ce groupe professionnel particulier.

Pour ce qui est de l'identification visuelle du Gouvernement et de l'ensemble de son affichage public, une attention particulière a été apportée à cet aspect de la communication de telle sorte que cette composante particulière de la communication est difficilement attaquable. Il en va de même des annonces publiques dans les journaux, de même que des communiqués officiels de toutes sortes diffusés sur les ondes.

Est-ce à dire que nous en sommes au beau fixe dans la perfection de la langue de l'État? Je ne crois pas. Il y a encore des zones qui sont mal en point sur ce plan, bien que des efforts sérieux aient été tentés par l'Office de la langue française depuis 1978 pour y apporter les correctifs nécessaires. C'est le cas des textes de loi et de la réglementation gouvernementale, de même que celui des formulaires administratifs en usage, en particulier les formulaires internes.

L'Office n'a pas eu le succès escompté jusqu'à maintenant dans ses interventions pour améliorer le contenu linguistique des lois et règlements du gouvernement du Québec. Les raisons de cet insuccès sont multiples et complexes. Parmi les plus évidents, on peut signaler le caractère particulier de la langue juridique avec ses tournures, son jargon et ses tics historiques. La résistance au changement dans ce secteur particulier de l'expression gouvernementale est très forte et elle est accrue du fait du contexte particulier de la conception et de l'élaboration des projets de loi au Québec et, dans le cas de la réglementation, de sa grande décentralisation dans les organismes. Un linguiste au sein des différents comités de législation ou de réglementation n'est pas encore chose faite et nous ne sommes pas assurés qu'une telle mesure constituerait une solution garantie.

En ce qui a trait aux milliers de formulaires administratifs en usage dans les différents ministères, le problème est sensiblement le même et est intimement lié à la difficulté précédente. Ces formulaires sont souvent prescrits par une loi ou un règlement; les termes et les tournures qu'on y utilise doivent être les mêmes au nom de la cohérence et de l'homogénéité juridiques. Voilà pour la version officielle. Dans les faits, il en va tout autrement et je vous en donne un exemple : il s'agit du formulaire S-606 intitulé : « Titularisation de classement » du ministère de la Fonction publique.

En confrontant ce formulaire à la loi sur la Fonction publique, je ne retrouve aucun terme qui est imposé par cette loi; par conséquent, il ne devrait y avoir aucun obstacle à la correction de ce document et à sa réimpression en tenant compte des propositions de correctifs.

Il est important de souligner que la totalité des impropriétés apparaissant sur cette formule concerne la langue courante, ce qui signifie que ces erreurs auraient pu et auraient dû être repérées au départ par le ou les concepteur(s) de la formule.

Voici quelques exemples des incorrections que l'on retrouve sur ce formulaire. On parle d'abord de la « nature de l'écrit ». On dit ensuite que cette formule « doit être complétée à la dactylo ». On fait également référence à l'ancienne et à la nouvelle « situation »; on parle de « date effective » et de « date de fin ». Il y a au bas du document une case intitulée « Remarques » et on ne pouvait évidemment pas éviter le « et/ou » traditionnel pour couronner le tout.

Je crois que l'on peut extrapoler sans trop de risques et affirmer que la très forte majorité des formulaires gouvernementaux inadéquats sur le plan linguistique ont les mêmes caractéristiques. Une action rapide et efficace est donc non seulement possible, mais souhaitable tant pour améliorer le contenu linguistique de ces documents que pour le rendre plus compréhensible à l'usager; ce qui nous amène à poser la question finale.

L'État est-il générateur d'une langue accessible à tous les Québécois francophones?

Comme introduction de réponse à cette question, on peut citer un passage du livre blanc sur « La politique québécoise du développement culturel » qui dit ceci :

« ( ... ) une des conditions de l'accessibilité à l'information gouvernementale est que le langage administratif utilisé et les procédures proposées soient intelligibles pour les citoyens. Le Gouvernement a donc décidé de former un comité interministériel qui aura pour objectif de simplifier la langue de l'Administration et de proposer des procédures claires et compréhensibles.4

Compte tenu du rôle qu'il a joué au sein de ce comité, je crois que monsieur Claude Plante, également membre de cet atelier, serait plus à même de vous donner l'heure juste à ce sujet.

Je conclus en disant de façon presque triviale qu'il s'agit d'un problème fort complexe à propos duquel les linguistes et les spécialistes de la communication se trouvent écartelés entre deux préoccupations l'une et l'autre fort légitimes : le bon mot et le mot simple. Trouver le mot juste qui saura favoriser l'entendement de l'usager, non seulement ce n'est pas chose faite, mais cette réalisation sera très ardue et ne pourra se faire que dans le cadre d'une vaste concertation.

 

4 Gouvernement du Québec, La politique québécoise du développement culturel, vol. 2, 1978, p. 267. [retour au texte]




Des fonctionnarismes bilingues?

Egan CHAMBERS



Dans la présentation de cet atelier, trois questions sont posées. Je suppose que je suis invité à répondre à la première :

« Faut-il déduire qu'il faut être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec? »

Certainement pas! ...

Mais laissez-moi vous raconter ce qui arriva à Philippe de Gaspé Beaubien, qui était, à l'époque, directeur de l'exploitation pour Expo 67 et qui se trouvait à Vancouver où il participait à une tribune téléphonique à la radio.

La première question était posée par une dame qui a demandé: « Pourquoi vous insistez pour que j'apprenne votre langue? »

La réponse de M. Beaubien a été : « Je n'insiste pas du tout, Madame ... Mais, laissez-moi vous énumérer les avantages que j'ai connus en apprenant la vôtre ... »

Si j'avoue qu'il n'est certainement pas nécessaire d'être bilingue pour travailler comme fonctionnaire au Québec, cela ne veut pas dire qu'il n'est pas nécessaire qu'il y ait parmi les fonctionnaires des personnes capables de répondre aux individus unilingues anglophones. Il n'est pas contraire à la loi d'être unilingue anglophone : c'est triste à dire, mais il en existe, surtout parmi les personnes âgées, qui ont souvent un plus grand besoin des services de l'État ...

Il est même indispensable qu'il y ait, parmi les fonctionnaires qui offrent des services directs à la population, des gens qui peuvent s'exprimer dans diverses langues, afin de desservir les membres issus des communautés culturelles, installés parmi nous et qui, malheureusement, sont dans l'impossibilité de communiquer ni en français, ni en anglais.

***

Peut-être est-il temps, maintenant, de vous renseigner sur le rôle joué par le CIPACC ... Il s'agit du Comité d'implantation du plan d'action à l'intention des communautés culturelles. Le CIPACC est responsable de l'implantation des programmes du gouvernement visant à l'intégration (et non à l'« assimilation ») des communautés culturelles dans la société québécoise. À ce sujet, nous trouvons sous le titre : « information et communications » de la brochure intitulée : « Autant de façons d'être Québécois », l'article suivant :

« Afin d'assurer aux membres des communautés culturelles et, plus particulièrement, aux nouveaux arrivants, un meilleur accès à l'information, le ministère des Communications, en collaboration avec les ministères et les organismes de l'État, dont le Comité d'implantation du plan d'action, élaborera un programme comportant les éléments suivants :

Publication, dans les langues d'origine des principales communautés culturelles, de documentation vulgarisée, traitant des droits et des obligations des citoyens, ainsi que des services et des programmes offerts par l'État, dans tous les secteurs reliés à la vie quotidienne, et, tout particulièrement, dans le domaine de la santé et des services sociaux. »

Il est évident que le gouvernement accepte qu'il y ait au Québec des personnes qui ne peuvent pas fonctionner en français, mais qui demeurent quand même des « citoyens à part entière ». Aussi longtemps qu'on cherchera à augmenter le taux de la population par l'immigration, l'État devra communiquer avec les nouveaux arrivés dans des langues autres que le français ...

Ma réponse à la première question est la suivante: il n'est pas nécessaire d'être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec, mais il est nécessaire qu'il y ait du personnel bilingue dans une proportion suffisante pour répondre aux besoins d'une importante minorité de la population.

La deuxième question est la suivante :

« Quelle place faut-il accorder à la traduction des documents produits par l'État et les services publics et parapublics? »

Ma réponse à cette question est identique à la première ... Aussi longtemps que la société québécoise ne sera pas homogène et que plus de 17 % de la population sera d'origine autre que française, il sera nécessaire de diffuser des renseignements sur les services offerts par l'État dans les langues d'origine des communautés culturelles.

La troisième question me gêne un peu ... « L'État québécois et les services publics et parapublics sont-ils générateurs d'une langue française de qualité ... d'une langue française accessible à tous les Québécois? »

Ceux d'entre vous qui m'ont suivi jusqu'à maintenant peuvent constater que je fais partie des grands connaisseurs de la langue de Molière ... Je ne ferai donc pas de commentaires sur la qualité de la langue française utilisée par les fonctionnaires; j'ose cependant vous transmettre quelques réflexions sur la « quantité »!

Depuis plus d'un an, je traite avec la Fonction publique du Québec ... Je suis maintenant convaincu que plusieurs fonctionnaires sont d'avis qu'aucun document ne peut être sérieux sans être long ... Quant à moi, je pense que c'est le contraire qui est vrai ... On a déjà demandé à un célèbre orateur anglais de parler pendant 5 minutes devant une assemblée publique; l'organisateur de la réunion lui a demandé combien de temps cela lui prendrait pour préparer son texte.

« Pour 5 minutes? » Il répondit : « Cela me prendra à peu près deux semaines ».

« Et pour préparer un discours d'une heure, de combien de temps aurez-vous besoin? »

« Pour un discours d'une heure — je suis prêt maintenant ...! »

Il est plus difficile d'expliquer un énoncé en deux pages, que de le faire en vingt ... mais c'est beaucoup plus utile.

Les textes courts posent un problème : ils risquent d'être lus, tandis qu'on peut dire « plus le texte est long, moins il y a de danger qu'on le lise ... »







Le cas de l'Outaouais

Denise BOUTIN



Il me fait plaisir d'être aujourd'hui parmi vous dans cette belle capitale qui est à part entière francophone. Car, ayant travaillé pendant près de quatre ans dans une région où l'on tend à minimiser l'importance de parler un français correct, il est très agréable d'entendre une langue où l'on ne retrouve à peu près pas d'anglicismes.

Je travaille depuis peu au Service de la publicité à la Direction générale du Tourisme (M.I.C.T.) à Montréal. Cependant, durant cet atelier, je vous ferai surtout part de l'expérience que j'ai vécue dans la région de l'Outaouais où l'ensemble du personnel de la Direction régionale de l'Outaouais du ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche utilise une autre langue que le français (l'anglais) dans ses interventions auprès des usagers.

Faut-il être bilingue?

Avant d'entrer dans le vif du sujet, j'aimerais vous citer des situations diverses qui se sont produites et qui se produisent régulièrement au bureau régional du MLCP. Les employés affectés aux renseignements doivent utiliser l'anglais dans 25 à 30 % de leurs interventions. Car, la clientèle du MLCP est formée de nombreux non-résidents provenant des autres provinces canadiennes et des États-Unis.

Aux postes de la conservation de la faune à Campbell's Bay et à Rapides-des-Joachims, les agents doivent utiliser l'anglais dans 50 % de leurs interventions durant la saison de pêche et dans environ 20 % des cas en saison de chasse. Les postes satellites à la réserve faunique La Vérendrye utilisent l'anglais dans une proportion de 40 %.

Enfin, la réserve faunique La Vérendrye accueille de 35 à 40 % de visiteurs anglophones qui proviennent des autres provinces canadiennes et des États-Unis.

Cette situation est due à la proximité des frontières ontariennes et américaines.

De plus, une certaine partie de notre clientèle est formée de pourvoyeurs et de pisciculteurs qui, dans une très grande proportion, utilisent uniquement l'anglais. Lorsque nous nous adressons à ces deux groupes, c'est dans le but d'obtenir diverses informations pour des fins de statistiques ou autres.

Il en est de même lorsque les techniciens de la faune remettent des feuilletsstatistiques aux pêcheurs et aux chasseurs. On leur demande d'enregistrer leurs prises. Si le tout est en français, les anglophones n'y répondent pas parce qu'ils ne comprennent pas. Il en résulte que les statistiques recueillies ne peuvent être utilisées.

Actuellement, les communiqués de presse sont rédigés en français. Il en résulte que les médias anglophones tardent à passer notre information ou l'ignorent tout simplement.

Donc, à la question « Faut-il en déduire qu'il faut être bilingue pour travailler dans les services publics au Québec? », je répondrais « oui » pour la région de l'Outaouais et pour le personnel qui doit communiquer régulièrement avec le public.

Je trouve cela déplorable, mais les faits sont là et il ne faut pas les négliger. Nous avons tenté une expérience au Service des renseignements en engageant une personne unilingue francophone fort compétente. En vertu de la Loi 101, nous ne pouvions refuser une personne sous prétexte qu'elle ne parlait pas l'anglais.

L'employée a occupé le poste pendant deux mois et lorsqu'on lui a proposé de poursuivre le travail, elle a refusé. La raison principale évoquée fut le stress dû au fait qu'elle ne parlait pas l'anglais. Elle trouvait très pénible à la fois de devoir dire à son interlocuteur qu'elle ne parlait pas l'anglais et de se faire brusquer par les usagers.

Que faut-il faire? À l'exemple des autres provinces canadiennes et des États-Unis qui n'utilisent que l'anglais, n'utiliser que le français? Encore faut-il trouver des employés ayant la couenne assez dure pour supporter les commentaires parfois désagréables des usagers.

La traduction, une solution?

Il y aurait peut-être lieu d'accorder une plus grande place à la traduction. Dans la région de l'Outaouais, tous les dépliants d'information, les montages audiovisuels et les communiqués de presse sont uniquement en français.

En pareil cas, la connaissance d'une autre langue serait moins essentielle si des documents dans d'autres langues étaient disponibles. La traduction de documents d'information faciliterait de beaucoup le travail du personnel.

Deux autres exemples peuvent être apportés. En ce qui a trait aux divers cours donnés par les agents de conservation, dont le cours de sécurité dans le maniement des armes à feu, cours obligatoire pour obtenir un certificat de chasseur, il est nécessaire de posséder la langue anglaise et d'avoir des documents dans cette langue. Car il arrive régulièrement que le cours se donne là où la population entière est anglophone.

Dans un autre ordre d'idées, devant le type de clientèle accueillie à la réserve faunique La Vérendrye, il serait important que les documents disponibles soient également rédigés en anglais. Cette année, nous avons pu faire imprimer une série de droits en français et une autre en anglais afin que chaque usager puisse compléter dans sa langue les données statistiques relatives à la pêche et à la chasse. Cependant, cela exige un contrôle serré au moment de la distribution afin qu'un feuillet en anglais ne soit pas distribué à un francophone et vice versa. Dans le cas précité, un feuillet bilingue aurait évité ce risque et réduit d'au moins la moitié les coûts d'impression.

Le cas des pourvoyeurs en chasse et pêche est également à citer. La majorité d'entre eux ne connaît que l'anglais. Il faut donc communiquer avec cette clientèle dans la langue de son choix puisque nous lui demandons de nous aider.

Cependant, lorsque nous parlons de traduction, il faut avoir un service rapide. Si nous devons envoyer nos textes à Québec, ils doivent nous revenir dans les plus brefs délais. Prenons le cas d'un communiqué de presse. On ne peut retarder indûment sa diffusion. La nouvelle risque d'être périmée.

Actuellement, le gouvernement de l'Ontario s'efforce de produire des documents dans les deux langues « officielles ». Dans certaines régions du Québec, nous aurions peut-être avantage à imiter ce geste, non pas de façon unilatérale, mais de façon spécifique. L'utilisation plus massive de pictogrammes pourrait aider à amoindrir le choc culturel.

Décision de l'OLF

Dans une décision rendue en mars 19801, l'Office de la langue française était d'avis que l'employeur (la réserve faunique La Vérendrye) n'avait pas fait la preuve que la connaissance de l'anglais était essentielle à l'accomplissement de la tâche d'un préposé à l'accueil.

Le tout a commencé lorsque la Commission de surveillance de la langue française a reçu la plainte de deux personnes selon lesquelles la connaissance de l'anglais aurait été conditionnelle à l'obtention d'un poste de préposé à l'accueil. Selon la Charte de la langue française (L.R.Q. c. C-11), il incombe à l'employeur de prouver que la connaissance de l'autre langue est nécessaire. Dans le cas qui nous préoccupe, l'employeur a allégué qu'un nombre important d'usagers de la réserve faunique viennent de l'extérieur du Québec. C'est dans cette optique que l'employeur exigeait pour l'accès à l'emploi en cause « une connaissance sommaire de l'anglais ». De plus, dans le règlement no 249 de la Commission de la fonction publique, il est stipulé que l'on peut demander à un préposé à l'accueil de « connaître la langue française et la langue anglaise ainsi qu'au besoin, une autre langue vivante ».

Par contre, la Charte de la langue française reconnaît aux travailleurs le « droit d'exercer leurs activités en français ». (art. 4).

Selon la décision rendue par l'OLF, l'employeur n'a pas réussi à démontrer qu'il avait tout essayé pour communiquer les renseignements nécessaires aux touristes qui ne parlent pas français.

Langue de qualité ou langue accessible?

Dans la région de l'Outaouais, langue de qualité et langue accessible à tous les Québécois francophones se situent presque aux antipodes.

À titre de responsable du Service des communications, je me suis efforcée de recruter du personnel dont le français parlé est de qualité. Cependant, la clientèle desservie, composée en grande partie de chasseurs et de pêcheurs québécois, franco-ontariens ou anglophones, n'en exige pas tant.

 

1 Office de la langue française (dossier 46-014) [retour au texte]




Lorsqu'on utilise les termes exacts, l'interlocuteur éprouve de la difficulté à comprendre. En désespoir de cause, surtout en période d'affluence, le personnel utilise les termes anglais ou populaires.

Il s'ensuit alors des discussions avec le personnel qui d'une part désire se faire comprendre et, d'autre part, doit se conformer à mes exigences linguistiques.

Malgré tout, j'exige que le personnel utilise un français correct, sans être châtié. Les anglicismes n'ont jamais leur place et doivent être bannis du vocabulaire.

Donc, à la question suivante, il existe un écart entre la langue de l'État et la langue de l'usager. La langue de l'État est supérieure.

Prenons le cas des publications. Elles sont rédigées en tenant compte de la qualité du français. La publication Pêche Québec utilise les termes justes. Il arrive régulièrement que les usagers nous téléphonent et nous demandent de leur expliquer certains termes utilisés.

Réflexions

En général, le personnel utilise un français correct. Cela doit continuer. Il ne faut pas utiliser la langue de l'usager sous prétexte de mieux nous faire comprendre. Il faut plutôt prendre le temps de lui expliquer en termes plus simples, mais jamais fautifs, ce que nous désirons lui faire connaître.

On peut qualifier le tout d'éducation populaire. Ce n'est pas en utilisant des anglicismes que nous allons relever le niveau de la langue, mais bien en nous efforçant continuellement de diffuser nos propres connaissances pour aider l'usager à acquérir un meilleur vocabulaire.