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ATELIER 17



L'informatique et le français au Québec

Conférenciers : Gérard LAMBERT-CAREZ, Ducros, Meilleur, Roy Inc.

Animateur :

Gilles CLOUTIER, chercheur principal, Institut Gamma.


L'informatique prend de jour en jour une importance majeure dans la vie des Québécois. À ce titre, elle devient un élément culturel prédominant. S'intéresser à la place et au rôle de la langue française en informatique n'est donc pas superflu. L'informatique en français : est-ce possible? La formation des informaticiens se fait-elle en français? Peut-on travailler en français? Quels efforts sont faits pour franciser le langage de l'informatique? L'ordinateur de notre maison familiale parlera-t-il français?

Pour discuter de ce thème, les organisateurs du Congrès avaient fait appel à des théoriciens et des praticiens. Les discussions en atelier ont été animées et ont permis de faire le pont avec les thèmes abordés par le professeur Maranda au cours de la conférence inaugurale. Les Actes du Congrès ne peuvent reproduire fidèlement le contenu de cet atelier, car nous n'avons pas reçu de texte de Marcel Dionne, directeur, Soutien français des produits I.B.M. ni de Jacques Sainte-Marie, professeur à l'Université Laval, ni de Robert Dupuy, professeur au Département des communications, U.Q.A.M.







Le français dans l'informatique

Gérard LAMBERT-CAREZ



Je voudrais vous faire part de quelques réflexions sur l'usage actuel du français dans l'informatique. Je reviens au Québec après 13 ans de séjour en Suisse de sorte que mes propos seront des constatations plutôt naïves sur la situation ici, constatations plus frappantes peut-être pour moi que pour vous, puisque je n'ai pas suivi l'évolution de la francisation au cours de ces dernières années comme vous qui l'avez vécue.

Mes opinions ne sont donc pas le résultat d'enquêtes longues et poussées, mais plutôt le fruit d'une observation attentive des choses autour de moi et de discussions avec mon entourage. Mes prises de position vous choqueront peut-être et contribueront, je l'espère, à animer les débats qui vont suivre.

D'autre part, j'ai cru bon de parsemer mon exposé de quelques remarques sur d'autres pays confrontés comme le nôtre à l'invasion de l'anglais. Même si le contexte à l'étranger est différent de celui du Québec, il y a des parallèles intéressants à faire. Mon exposé est divisé en trois parties : un constat de situation, une revue des causes, quelques observations sur l'avenir.

Ce petit préambule étant fait, revenons à la question du français dans l'informatique. Il y a lieu de distinguer deux langues, me semble-t-il : une langue utilisée par une communauté toute proche des entrailles de l'ordinateur et une autre, plus éloignée de l'exploitation de la machine proprement dite.

La première est utilisée par les « techniciens », c'est-à-dire ceux qui travaillent sur les logiciels d'exploitation ou de gestion des ordinateurs, et qui sont le plus souvent des « programmeurs-systèmes » ou des pupitreurs d'ordinateur.

Ils passent leur temps sur des produits développés pour la plupart aux États-Unis et truffent leur jargon d'acronymes ou d'expressions anglaises. Comme PSW pour program status word ou TCB pour task control block. Depuis plus de 15 ans que ces expressions existent et sont d'ailleurs toujours d'actualité, je n'ai jamais entendu un programmeur-système faire usage de « mot d'état de programmes » ou de « bloc de contrôle de tâche » bien que l'on trouve encore quelques rares documents rédigés par le fabricant qui contiennent ces équivalents français. À mon avis, on ne devrait pas se soucier de ce charabia franco-anglais. Pour deux raisons. D'abord parce que ce serait probablement un combat d'arrière-garde. Ensuite parce que la population amenée à utiliser ce jargon n'est pas nombreuse à côté de la population globale œuvrant dans l'informatique. Mon exposé ignore donc cette langue-là complètement.

Par contre, beaucoup plus intéressante est la deuxième langue, que l'on pourrait appeler langue de « l'utilisateur », faute de mieux. C'est le véhicule quotidien de tous les autres informaticiens, donc de la grande majorité : programmeurs d'application pour la plupart, analystes, chefs de projet, directeurs informatiques ... généralement dans les entreprises où la direction est francophone. C'est la langue dans laquelle ils pensent. C'est celle avec laquelle ils se sentent vraiment à l'aise et qui leur permet de s'exprimer sans contrainte parce qu'elle est adaptée à leur travail.

Il y a lieu de constater que c'est une langue vraiment française et qu'elle comporte peu d'anglicismes. Elle résulte sans nul doute, pour une bonne part, des gros efforts de francisation du monde du travail, qui ont commencé à porter fruit vers le milieu des années 70 au Québec.

Depuis mon retour il y a un an et demi, j'ai eu l'occasion de travailler dans plusieurs entreprises à Montréal en raison de ma profession de consultant et j'ai pu constater que cette langue est de bonne qualité et qu'elle est bien assimilée. La preuve en est qu'il s'est formé un argot purement français ne devant absolument rien à l'anglais.

On dit couramment, par exemple, qu'un programme « s'est planté » pour dire qu'il s'est sabordé. Il s'agit bien entendu de l'équivalent d'ABEND, contraction d'ABNORMAL END.

Et si ce programme « se plante » souvent, c'est parce qu'il est « vérolé ». Quand il est débarrassé de ses erreurs de logique et qu'il peut être exécuté sans difficulté, on dit qu'il « tourne », qu'il « mouline » ou encore qu'il « roule ».

On trouve aussi des expressions imagées, comme « dérouler ses instructions » ou bien « allumer » ou « éteindre un bit ». Ou bien encore « donner la main » dans un échange entre deux intervenants (ainsi, « quand la condition X est satisfaite, la tâche A donne la main au programme (gestionnaire) »).

Que pensez-vous de « puce » pour traduire chip? Ne s'agit-il pas là d'un équivalent original et naturel jailli spontanément dans l'esprit d'une personne de culture française?

Relevons aussi quelques fleurons dans les néologismes de bon aloi : « progiciel » est excellent pour traduire « program package ». Il y a bien entendu « télématique » (contraction de « télécommunications » et « informatique ») que les Américains ont rendu par telematics; ou encore bureautique qui devient bureautics en lieu et place de office data processing ou office automation.

Nous sommes à la veille d'utiliser « productique » pour désigner la combinaison de la robotique et de la mécanique avancée, le premier vocable suggérant semble-t-il des technologies vieillottes, le second déclenchant auprès du grand public un réflexe de crainte pour le rétrécissement du marché de l'emploi.

Je citerai en dernier lieu « fibrotique » qui le premier recouvre la technique des « fibres optiques » appelée à révolutionner les télécommunications.

Il y a néanmoins deux ombres à ce tableau, deux situations où cette langue n'est pas nécessairement utilisée. En premier lieu, dans des maisons dont la direction est anglophone. Ensuite, dans certains services informatiques de petite ou de moyenne importance, quelle que soit la langue de travail de la direction de la société. Les membres de ces services développent leur propre terminologie en francisant les expressions anglaises dans le style de « canceller le print » pour interrompre l'impression d'un rapport. Ce phénomène provient semble-t-il d'un repli du service sur lui même. Il ne communique pas avec le reste de la communauté informatique. Assez curieusement, un tel service est souvent dépassé technologiquement : son appareillage et ses méthodes de travail ne sont plus adaptés aux besoins d'aujourd'hui.

Revenons à la langue de « l'utilisateur ». Pourquoi sa qualité s'est-elle tant améliorée au fil des ans?

Je pense que tout d'abord, il faudrait invoquer la législation. Sans la Loi 63 et la Loi 22 dans un premier temps, puis la Loi 101 dans un deuxième, je ne suis pas convaincu que nous en serions au même stade aujourd'hui.

Elles ont eu pour premier effet de donner un coup de fouet aux francophones eux-mêmes qui s'étaient fait convaincre pendant des générations que le français était inadapté au monde de la technique en général. Chez les informaticiens francophones, on commence à voir les choses un peu différemment. Il arrive même qu'on exporte des idées québécoises. Ainsi, la maison pour laquelle je travaille, forte de son expérience informatique acquise lors des Jeux olympiques de Montréal, a été engagée aux États-Unis pour informatiser les résultats des épreuves sportives des Jeux olympiques de Los Angeles.

Elles ont ensuite obligé les fabricants d'ordinateurs à faire un effort en ce qui concerne la documentation et la formation en français. Le service de traduction d'IBM-Canada a été créé à peu près au moment de la sortie de la Loi 22 et il est constitué aujourd'hui d'un groupe important d'éléments qui fait un travail d'excellente qualité.

D'un autre côté, le gouvernement fédéral lui-même a fait beaucoup d'efforts dans la traduction et la terminologie informatiques. Un groupe de travail canadien affilié à l'ISO a été constitué pour se consacrer à la terminologie française de l'informatique. Dès 1960 d'ailleurs, Radio-Canada avait montré la voie en publiant le premier glossaire de l'informatique.

En outre, n'oublions pas que la France elle-même, malgré son éloignement géographique des États-Unis, a commencé également à s'émouvoir de l'invasion de l'anglais. En dépit des sonnettes d'alarme tirées par Étiemble et ses émules, il a fallu attendre 1973 pour qu'une première mesure timide touchant l'informatique soit prise par le gouvernement français. C'est le 29 novembre de cette année-là que paraissait au Journal officiel le texte d'un décret intitulé « Enrichissement du vocabulaire de l'informatique ». Il contenait une liste de termes français que devait obligatoirement utiliser l'Administration en lieu et place de leurs équivalents anglais ou assimilés. Vous vous en souvenez peut-être; il consacrait notamment le néologisme LOGICIEL et jetait du même coup aux oubliettes les « périgramme, programmerie, programmoïde » et autres « mentaille » que de courageux terminologues proposaient sans qu'aucun de ces termes ne réussisse à s'imposer.

Je vous prie de remarquer que tous les termes de la liste sont entrés dans le langage courant des communautés belge, suisse, française et québécoise. Cela provient sans doute pour une bonne part de leur adoption immédiate par IBM qui les a propagés par l'entremise de sa documentation et de ses sessions de formation.

D'autre part, le vocabulaire technique a été diffusé dans la communauté informatique grâce aux congrès, conférences et cours divers dans lesquels les orateurs se faisaient un point d'honneur de s'exprimer en faisant appel le moins possible à des emprunts anglais. Bien entendu, les périodiques spécialisés ont eux aussi contribué à ce succès en publiant des textes généralement bien rédigés.

Enfin, n'oublions pas un facteur important dans tout cela : les francophones participent activement à l'avancement de cette science depuis quelques années. Ils ne se bornent plus à n'être que des « récepteurs » ou des spectateurs. Des langages de programmation, des méthodologies ou des techniques liés à l'informatique voient le jour actuellement et ils ne sont plus une exclusivité américaine. Il y a donc de nouvelles réalités qui peuvent porter des noms français dès leur mise sur le marché. (J'ai cité « télématique » et « bureautique » tout à l'heure).

Que nous réserve l'avenir? Il semble tout d'abord qu'au Québec comme ailleurs, une loi dans le genre de la Loi 101 est absolument nécessaire pour la survie du français en général. Une telle loi préservera l'existence, dans de nombreuses entreprises, des services de terminologie et autres comités de qualité qui lui doivent leur existence aujourd'hui. D'autre part, un autre facteur encourageant, c'est la sensibilisation au « bien communiquer » de la communauté informatique francophone. Cette dernière constitue une opinion publique non négligeable pour les industriels de l'informatique aussi bien au Québec qu'en Europe francophone.

Je tire une illustration à ce propos d'un article paru dans le journal Le Monde qui faisait état de la création récente à Paris de l'Association des informaticiens de langue française. Parmi ses objectifs, on peut relever la réalisation d'un inventaire des difficultés éprouvées par les chercheurs et les informaticiens francophones dans l'usage quotidien de leur langue. Voilà une initiative bien encourageante.

Il faut noter également que le développement des moyens de communication peut aussi bien contribuer à propager la langue bien parlée entre les communautés francophones que d'aider l'anglais à les envahir. Il y a ensuite l'ordinateur individuel. Il a à peine quelques années. Il représente un nouveau débouché très intéressant pour les industriels qui ne voudront pas le négliger puisqu'il s'adresse à un vaste marché représenté par Monsieur Tout-le-Monde. Jusqu'ici, aucun effort n'a été fait pour franciser quoi que ce soit dans ce domaine. C'est qu'il s'agit d'un secteur tout neuf et les premiers clients sont pour la plupart les informaticiens eux-mêmes possédant des rudiments d'anglais ou bien des individus dont la profession exige souvent la connaissance de l'anglais. Mais quand on voudra s'attaquer à l'homme de la rue, croyez-vous que l'on parviendra à lui vendre grand-chose en exigeant de lui qu'il apprenne d'abord l'anglais pour pouvoir s'en servir?

Les choses ont déjà commencé dans ce sens. J'ai appris qu'une société canadienne traduisait actuellement des langages de programmation en français pour des sociétés clientes en France. D'autre part, les langages de programmation et les progiciels sont de plus en plus conçus pour pouvoir être utilisés par des quasi non-initiés; en d'autres termes, on tend à les mettre à la portée d'individus qui ne sont pas des informaticiens de métier et qui ne leur consacreront qu'un minimum de formation.

Toutes ces raisons me font penser que le français a de fortes chances de suivre l'évolution de l'informatique et d'y jouer vraiment le rôle d'outil d'expression. Nous ne sommes pas seuls à vouloir rejeter une aliénation complète de notre culture par l'anglais. Je voudrais vous signaler deux anecdotes pour illustrer ce point. Comme les hommes politiques, je vais les prendre à l'étranger. Toutefois, je choisirai deux pays qu'ils ne citent que rarement parce que généralement les choses s'y passent souvent bien, même quand les temps sont difficiles. Il s'agit de l'Allemagne et de la Suisse.

Un jour, j'ai eu besoin de me former dans la technique d'un nouveau produit. Pour différentes raisons, j'ai dû opter pour un cours à Stuttgart réservé aux employés de la filiale allemande de ma société qui était, et reste toujours, américaine. Or, je connais très mal l'allemand. Mais sachant fort bien que les Allemands avaient délaissé le français pour l'anglais depuis la fin de la guerre, je me suis dit que je parviendrais à me sortir d'affaire en repérant des mots-clefs anglais sur les planches qui seraient projetées et en travaillant assidûment sur les travaux pratiques.

En fait, ce fut une catastrophe. Durant les cinq jours de cours, pas une fois un terme anglais ne fut employé. Toutes les planches, qui décrivaient un appareillage de conception et de fabrication américaines, étaient rédigées en allemand. Il est quand même intéressant de noter que, à une époque où on pousse à la productivité, les Allemands ont fait l'effort de concevoir un cours dans leur langue plutôt que de se rabattre sur les planches américaines qui étaient disponibles.

La deuxième anecdote a pour cadre Lausanne, capitale du canton de Vaud. Vous savez sans doute que la Suisse est un pays multilingue où l'allemand prédomine et où quelquefois, dans le milieu des affaires, on a recours à l'anglais si on ne trouve pas de langue nationale commune entre les protagonistes. Il n'y a pas d'équivalent à la Loi 101.

Je faisais partie d'un groupe répondant à un appel d'offres important, lancé par la ville de Lausanne, pour une informatisation globale de ses divers services. L'une des conditions fixées par la ville à cette occasion a été d'exiger que tous les documents présentés et tous les exposés faits au cours de cet appel d'offres soient exclusivement en français, sans l'ombre d'un mot anglais.

Ma conclusion sera assez brève.

Elle se résume à ceci :

  • la situation du français dans l'informatique est assez encourageante actuellement;

  • à partir du moment où on veut préserver sa langue, à tort ou à raison, il faut une législation appropriée;

  • cette législation est insuffisante en soi; elle doit être complétée par la volonté du monde du travail en général et des utilisateurs-informaticiens en particulier de parler français;

  • dans ces conditions, je pense que le français continuera à se développer dans l'informatique.




ATELIER 18


Les jeunes et l'avenir du français

Conférenciers : Pierre GEORGEAULT, Direction des études et recherches, Conseil de la langue française
Isabelle RICARD, étudiante, Cégep Marie-Victorin
Guy MORIN, étudiant, Association des étudiants de polytechnique Inc.

Animatrice :

Nicole Van Grunderbeeck, professeur, Université de Montréal


Quelles sont les attitudes des jeunes face à l'usage du français au Québec? Sont-ils fiers de leur langue? Jusqu'où se sentent-ils impliqués dans l'avenir du français au Québec? La consommation de plus en plus grande de produits culturels anglophones par le biais des médias écrits et électroniques constitue-t-elle un danger d'anglicisation? Si oui, comment pourrait-on y remédier? Les jeunes sont-ils satisfaits de l'enseignement du français? Croient-ils qu'une bonne connaissance du français sera pour eux un atout important sur le marché du travail? Que pensent-ils des politiques linguistiques du Québec?

M. Robert Gauthier, professeur à la C.S.R. de l'Outaouais et M. Éric Gauthier, étudiant au Cégep Marie-Victorin ont aussi participé à cet atelier.







La conscience linguistique des jeunes :
mythe ou réalité

Pierre GEORGEAULT



Les jeunes Québécois sont-ils prêts à prendre le relais dans le développement et le rayonnement de la langue française ou sont-ils fatigués des querelles linguistiques? Perçoivent-ils les enjeux auxquels fait face leur langue? Valorisent-ils le français? Vivent-ils dans leurs comportements cette francisation dont on parle tant? En un mot, quelle est la conscience linguistique des jeunes Québécois?

Pour répondre à ces interrogations, le Conseil de la langue française a réalisé, en 1978-1979, une enquête sur la conscience linguistique des jeunes Québécois. Plus de 3 700 jeunes qui étudient en français et plus de 3 600 jeunes qui étudient en anglais ont été contactés. Ces jeunes étaient en 4e et 5e année du secondaire et en 1re et 2e année du collégial.

Disons tout de suite que l'enquête voulait déterminer l'influence du milieu linguistique sur les opinions et les comportements linguistiques des jeunes et non pas brosser leur portrait type au niveau du Québec. C'est pourquoi les milieux d'enquête ont été sélectionnés en tenant compte principalement du critère linguistique de ces milieux : milieu linguistiquement homogène comme Québec, Saguenay (Jonquière), hétérogène comme Montréal, l'Estrie, Gaspé et hétérogène et frontalier comme Hull.

Je ne vais pas vous résumer les résultats de cette enquête, les résultats concernant le groupe francophone sont publiés en deux tomes1 et ceux qui traitent des jeunes qui étudient en anglais seront publiés dans quelques mois2. Je vais simplement faire état de résultats qui permettent de répondre aux questions posées dans la définition du thème de cet atelier.

 

1 Édith BÉDARD et Daniel MONNIER, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Influence de l'environnement linguistique chez les élèves francophones de niveau secondaire IV et V. tome I, C.L.F., 1982, 166 p.

Pierre GEORGEAULT, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Influence de l'environnement linguistique chez les étudiants francophones du niveau collégial I et II, tome II, C.L.F., 1982, 160 p. [retour au texte]

2 Uli Locher, collaboration Pierre Georgeault, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Le fait français vécu par des élèves qui étudient en anglais en 4e et 5e secondaire et en 1re et 2e collégial, tome III (à paraître)

Uli Locher, collaboration Pierre Georgeault, Conscience linguistique des jeunes Québécois. Le fait français vécu par des élèves qui étudient en anglais en 4e et 5e secondaire et en 1re et 2e collégial, tome IV, (à paraître). [retour au texte]




Les comportements des jeunes dans le cadre de leurs activités culturelles

Les jeunes francophones de niveau collégial se livrent à leurs activités culturelles surtout en langue française à l'exception de ce qui a trait à l'écoute de la musique (chanteurs, groupes musicaux), qui se fait majoritairement en langue anglaise. Toutefois, plus le bassin de population dans lequel vivent les jeunes présente des caractéristiques linguistiques non francophones, plus les informateurs vont faire usage, toutes proportions gardées, de la langue anglaise. Nous pouvons dire aussi que le fait de vivre dans un milieu mixte conjugué au fait de demeurer dans une région frontalière accroît, toutes proportions gardées, l'usage de l'anglais.

De façon plus détaillée, en ce qui concerne les activités culturelles de type quotidien, les informateurs des milieux mixtes

  • écoutent presque quatre fois plus souvent la radio anglaise que les autres ne le font;

  • regardent une fois et demie plus souvent la télévision en langue anglaise;

  • lisent plus de deux fois plus souvent des quotidiens, des hebdomadaires, des revues et magazines, des bandes dessinées et des livres en anglais.

En ce qui concerne les activités culturelles de type non quotidien, les jeunes francophones de milieux mixtes

  • vont plus souvent que les autres voir des films en langue anglaise;

  • assistent plus souvent que les autres à des spectacles de chanteurs ou de groupes musicaux en langue anglaise;

  • achètent plus souvent des disques ou des cassettes en langue anglaise;

  • assistent plus souvent que les autres à des pièces de théâtre en langue anglaise.

On retrouve les mêmes tendances chez les étudiants francophones de 4e et 5e année du secondaire. À titre d'illustration plus quantitative, voici les pourcentages du temps consacré à l'anglais ou la proportion de son utilisation dans les activités suivantes : médias écrits et électroniques, spectacles.

  • Les médias consommés davantage en anglais sont la radio, la télévision et les revues. Le relevé suivant donne le pourcentage du temps consacré à chacune de ces activités en anglais, selon le milieu.


Radio (stations anglaises)
%

Télévision
%

Revues
%


Québec 16 22 11
Jonquière 13 21 8
Montréal francophone 32 29 12
Montréal anglophone 51 44 26
Montréal allophone 41 37 25
Hull 56 49 29

  • Les jeunes francophones de 4e et 5e année du secondaire assistent assez peu aux spectacles, que ce soit le théâtre, les représentations de chanteurs ou le cinéma. Ils le font en moyenne une à deux fois par mois. Les spectacles de chanteurs sont « vus » en anglais dans une forte proportion des cas, et ce, même dans les milieux très francophones. Le théâtre et le cinéma sont par contre fréquentés presque uniquement en français (sauf pour les milieux Hull et Montréal anglophones). Les données suivantes indiquent le pourcentage de jeunes qui disent voir « surtout en anglais » ou « en anglais seulement », les spectacles mentionnés.


Théâtre
%

Chanteurs
%

Cinéma
%


Québec — 35 —
Jonquière — 26 1
Montréal francophone — 32 39
Montréal anglophone 3 45 17
Montréal allophone 1 40 6
Hull 6 45 29

  • Les jeunes francophones achètent ou empruntent environ deux disques (ou cassettes) par mois et 1,5 livre. La proportion de disques ou cassettes (excluant la musique instrumentale) en anglais est très élevée dans tous les milieux quoique plus forte encore pour Montréal anglophone, Montréal allophone et Hull. La proportion de livres en anglais est par ailleurs très faible. Le relevé suivant indique la proportion des jeunes qui ont acquis des disques (ou cassettes) et des livres « surtout » et « seulement » en langue anglaise depuis trois mois.


Disques ou cassettes
%

Livres
%


Québec 45 —
Jonquière 41 1
Montréal francophone 46 1
Montréal anglophone 57 2
Montréal allophone 60 2
Hull 66 7

Quant aux jeunes qui étudient en anglais, au secondaire comme au collégial, ils utilisent très peu le français dans leurs activités culturelles. Les jeunes Québécois anglophones et allophones qui étudient en anglais s'adonnent à leurs activités culturelles presque totalement en anglais. La majorité, en effet, n'écoute jamais une émission française à la radio ou à la télévision et ceux qui le font n'y consacrent qu'une faible proportion de leur temps d'écoute : seulement un étudiant sur soixante-dix-sept, par exemple, affirme qu'il regarde normalement des émissions françaises.

Par ailleurs, la grande majorité de ces jeunes n'a pas ouvert la presse française durant la semaine couverte par l'enquête, plus des trois quarts lisant des journaux ou des revues uniquement en anglais. En outre, plus de 85 % vont au cinéma, au théâtre, à des spectacles, lisent des livres de loisir, écoutent des disques ou des cassettes surtout ou uniquement en anglais.

De tels comportements sont-ils inévitables, et d'un point de vue collectif, sont-ils inquiétants?

Sont-ils inévitables?

Dans un Québec où, depuis la promulgation de la Charte de la langue française, toutes les communications institutionnelles doivent se dérouler en français, est-il inévitable, irions-nous jusqu'à dire est-il normal, qu'un si fort pourcentage du temps soit consacré aux médias électroniques, aux disques et aux chansons en langue anglaise? Est-ce un signe d'ouverture à l'environnement externe du Québec, ouverture féconde dans la mesure où elle permet la circulation et l'intégration de l'information, des valeurs, etc., ou ouverture aliénante pouvant conduire à l'acculturation?

Par ailleurs, l'environnement externe du Québec, sa puissance, la loi de l'offre et de la demande rendent-ils ces comportements inévitables? Faut-il les tolérer comme tels? Faut-il y pallier? Dans ce cas, de quels pouvoirs le Québec doit-il et peut-il se doter pour faire de ces forces externes des forces dynamiques et fécondes et non pas des forces d'acculturation?

Il faut s'interroger en outre sur l'influence de la musique américaine. En effet, celle-ci fait augmenter considérablement les heures d'écoute en langue anglaise tant de la radio, de la télévision que de disques ou de cassettes. Que recherchent les jeunes en écoutant cette musique? Est-ce seulement la musique en elle même qui les attire ou est-ce aussi l'univers culturel qui y est véhiculé? Y a-t-il alors des risques de collusion, voire de domination de l'univers culturel américain, sur l'univers culturel français? Par ailleurs, ce phénomène correspond-il à une étape du développement psychologique et culturel des jeunes, ces derniers ne trouvant pas dans la production culturelle française ce qu'ils recherchent, et régressera-t-il une fois cette étape passée? Nous ne pouvons répondre à ces questions. Il faudrait, dans une étude ultérieure, pouvoir explorer l'ensemble de ces questions et surtout essayer d'appréhender l'impact d'une telle prééminence sur la vie culturelle des jeunes.

L'ensemble de ces résultats montre une fois de plus l'importance des médias électroniques et de l'audiovisuel dans les activités culturelles des jeunes. Certes, nous vivons de plus en plus dans une civilisation de l'image et de la parole, mais pourquoi la langue anglaise est-elle aussi présente? La compétence orale des jeunes francophones en anglais, due aux approches pédagogiques de l'enseignement de la langue seconde, est-elle suffisante pour expliquer cette présence? Le pouvoir d'attraction de la culture anglo-américaine3 en outre fait surgir l'interrogation suivante. L'expansion des technologies nouvelles comme l'utilisation de la fibre optique, la retransmission par satellite, l'extension de la câblodistribution, la commercialisation des vidéocassettes, les applications de la télématique et de la télévision bidirectionnelle, etc., vont-elles accentuer l'influence de la culture anglo-américaine? Si tel devait être le cas, de quels pouvoirs le Québec devrait-il se doter ou quelles mesures devrait-il prendre pour favoriser le rayonnement de la langue et de la culture françaises?

 

3 N'est-ce pas un phénomène universel chez les jeunes? Ne se double-t-il pas d'un américanisme culturel de plus en plus envahissant? La situation québécoise est-elle exemplaire ou exceptionnelle? [retour au texte]




Il est évident que pour répondre à ces questions, il faut répondre préalablement à la question suivante : Y a-t-il une culture propre au Québec français? Quelle en est sa spécificité? Quelles en sont les composantes?

D'un point de vue collectif, sont-ils inquiétants?

Dans le contexte nord-américain, le Québec jouit d'une situation privilégiée. Il est situé à un carrefour et il peut en tirer profit. Mais cet avantage a son revers : la force et le dynamisme qui peuvent en résulter peut être aussi le ver qui le ronge de l'intérieur, d'où un risque de fragilité et, qui sait, d'obsolescence.

L'accumulation d'actes individuels, si compréhensibles soient-ils lorsqu'on les considère un à un, ne devient-elle pas inquiétante, irions-nous jusqu'à dire dangereuse, collectivement parlant? Dès lors, n'est-il pas impérieux de chercher à résoudre les questions suivantes :

Quel est le seuil au-delà duquel il y a risque d'acculturation et d'assimilation tant individuelle que collective? Quel est le seuil au-delà duquel le processus d'assimilation est irréversible?

Voilà autant de questions soulevées par les réponses des jeunes francophones. Quant aux jeunes qui étudient en anglais, comment se fait-il qu'ils utilisent si peu le français dans le cadre de leurs activités culturelles? Est-ce dû à la pérennité de tendances passées, notamment au phénomène des « deux solitudes » dont on a tant parlé ou, en d'autres mots, est-ce le fruit des rapports de force groupe linguistique-dominant minoritaire —> groupe linguistique-dominé majoritaire? Ces rapports de force ayant quelque peu évolué, devons-nous nous attendre alors à des changements?

Par ailleurs, l'autosuffisance du groupe anglophone, notamment à l'égard des biens culturels en anglais, et l'offre de ces mêmes biens peuvent expliquer aussi ces comportements et contrecarrer toute intégration culturelle à un Québec français. C'est donc à ce groupe linguistique de faire ses propres choix, de trouver une originalité propre qui devrait enrichir le Québec dans son ensemble.

Les jeunes sont-ils fiers de leur langue? Se sentent-ils impliqués dans l'avenir du français au Québec?

Au moins sept informateurs de niveau collégial sur dix manifestent leur attachement à la langue française, et ce, davantage dans le milieu du Saguenay que dans les milieux mixtes.

Cet attachement se fonde, selon nos répondants, sur le droit fondamental pour un francophone de parler le français, sur la fidélité au français de nos pères et sur la nécessité pour s'épanouir de vivre en français. Dès lors, aux yeux de ces jeunes, les débats sur le français ne sont pas vains et l'importance accordée à la question de la langue n'est pas assez grande. En outre, les informateurs n'envisagent pas de vivre ailleurs que dans un pays francophone; ils ne pensent pas non plus qu'il serait plus utile à leurs enfants de fréquenter l'école anglaise, ni que le français soit trop difficile pour investir temps et énergie à le perfectionner, ni que la meilleure chose qui puisse arriver aux Québécois soit qu'ils apprennent tous l'anglais et qu'ils cessent de perdre du temps au sujet du français.

Toutefois, pour apprécier ce portrait à sa juste valeur, il faut regarder son revers, car il peut paraitre surprenant que de 20 % à 30 % de nos informateurs ne se sentent pas privés d'un droit fondamental s'ils sont empêchés de parler français, qu'ils estiment qu'il n'est pas nécessaire à leur épanouissement de vivre en français, qu'ils jugent que les débats sur le français sont vains, qu'ils pensent qu'on accorde trop d'importance à la qualité de la langue française, qu'ils puissent envisager de vivre ailleurs que dans un pays francophone, qu'ils croient qu'il serait plus utile à leurs enfants de fréquenter l'école anglaise et qu'ils ne soient pas fatigués d'entendre parler un français plein de termes anglais.

Enfin, un peu plus de sept répondants sur dix sont optimistes face à la situation du français au Québec, les informateurs de Hull l'étant un peu moins, toutes proportions gardées, que ceux du Saguenay.

Cet optimisme s'appuie sur le fait que la cause du français n'est pas perdue d'avance car, selon les informateurs, le français n'est pas en perte de vitesse, il s'est, bien au contraire, beaucoup amélioré depuis quelques années et sa qualité est une préoccupation de plus en plus importante. Par ailleurs, il est plus important selon eux, pour un francophone, de perfectionner son français que d'apprendre l'anglais car, entre autres, il est important de bien connaître le français pour réussir dans le métier projeté. Enfin, à leurs yeux, de plus en plus d'anglophones parlent le français; il va même devenir indispensable pour un anglophone de connaitre le français aussi bien que l'anglais et les immigrants apprendront eux aussi davantage le français que l'anglais.

Toutefois, même si ce portrait optimiste concerne plus de trois répondants sur quatre, il ne faut pas oublier qu'aux yeux de 10 à 32 % de nos informateurs, la cause du français est perdue d'avance, le français est en perte de vitesse, il est plus important pour un francophone d'apprendre l'anglais que de perfectionner son français, les francophones n'accordent pas plus qu'avant de l'importance à la qualité du français, la situation du français au Québec ne s'est pas améliorée, les anglophones n'utilisent pas de plus en plus le français au Québec et les immigrants vont apprendre davantage l'anglais que le français.

Au niveau secondaire, les tendances sont sensiblement les mêmes. Quant aux jeunes Québécois qui étudient en anglais, ils reconnaissent majoritairement le bien-fondé des revendications des francophones, ils perçoivent le mouvement de francisation comme inéluctable, mais ils se sentent terriblement menacés. Maîtrisant peu la langue française, connaissant peu la culture du Québec français, ils vivent en marge du Québec français et se disent prêts, dans une proportion de 50 %, à quitter le Québec.

Rappelons l'existence du divorce entre les opinions des jeunes francophones et leurs comportements, notamment dans le cadre des activités culturelles. De la parole aux actes, il y a une marge. En effet, quand bien même les jeunes se disent très attachés à leur langue, nous avons vu, tout à l'heure, que le pourcentage d'utilisation de l'anglais est relativement élevé et si nous prenons comme indice la réaction des jeunes lorsqu'ils se font servir d'abord en anglais dans les commerces qu'ils fréquentent, celle-ci est mitigée, voire timide. Ainsi, un jeune sur cinq seulement réagit activement au point d'insister pour être servi en français, ce comportement s'observant davantage dans les milieux exclusivement francophones que dans les milieux mixtes.

La satisfaction des jeunes vis-à-vis de l'enseignement du français

Sept collégiens sur dix sont satisfaits des cours de français qu'ils ont suivis ces trois dernières années, notamment parce qu'ils ont eu des professeurs compétents, mais aussi, bien que les raisons soient citées moins souvent que cette dernière, parce que les cours étaient efficaces pour améliorer leur français et parce que les cours étaient en eux-mêmes intéressants.

Par ailleurs, sept répondants sur dix ont porté beaucoup d'intérêt à un de leurs professeurs de français, de langue ou de littérature, notamment parce qu'il savait enrichir le contenu de ses cours par des faits divers et des détails intéressants, mais aussi, bien que ces raisons soient citées moins souvent que cette dernière, parce qu'il était exigeant, juste et équitable et parce qu'il connaissait bien sa matière et savait être proche des étudiants.

Satisfaits de l'enseignement du français, ils estiment avoir une bonne maîtrise du français. En effet, une très forte proportion (80,0 %) de répondants estiment avoir une bonne maîtrise du français (aucune ou peu de difficulté), seules la grammaire et l'orthographe leur causant plus de difficulté. Il peut être néanmoins étonnant de voir l'importance que les informateurs accordent au perfectionnement de leur langue puisque neuf sur dix le jugent important. Toutefois, les raisons invoquées montrent une cohérence entre leur attachement à la langue française, leur optimisme face à la situation linguistique québécoise et leur désir de perfectionnement.

En effet, si le perfectionnement du français est important, c'est :

  • pour un répondant sur trois, parce que le français est sa langue maternelle;

  • pour un informateur sur six, parce qu'il aime le français et parce qu'au Québec on doit faire un effort spécial pour le français;

  • pour un répondant sur dix, parce que la qualité du français deviendra de plus en plus importante sur le marché du travail.

En outre, selon les dires des informateurs, le meilleur moyen de perfectionner son français est de lire plutôt que d'écouter la radio ou la télévision et le meilleur moyen pour apprendre à bien écrire le français est de lire beaucoup de livres, mais aussi, bien que cela soit jugé beaucoup moins important, d'apprendre la grammaire et d'avoir de bons professeurs.

Ces résultats lénifiants entrent-ils en contradiction avec la place que ces étudiants donnent au français parmi les matières scolaires?

En effet, parmi les matières scolaires préférées, le français arrive en quatrième position après les sciences sociales, les mathématiques et les sciences pures et l'anglais en sixième position. Autrement dit, seulement 10 % des jeunes affirment que le français est la matière scolaire qu'ils aiment le plus et 14 % disent que c'est la matière qu'ils aiment le moins.

Les réponses des jeunes sont-elles contradictoires? Faut-il y voir seulement l'influence du cursus qui privilégie de fait d'autres matières?

Satisfaits de l'enseignement du français, les jeunes francophones de niveau collégial estiment avoir une bonne maîtrise de cette langue, veulent accroitre encore cette maîtrise pour des raisons, notamment, qui vont de pair avec leur attachement à leur langue. Toutefois le français, en tant que matière scolaire, semble peu prisé. Est-ce contradictoire?

Ce qui est étonnant par ailleurs, c'est de voir que le désir de perfectionnement de la langue anglaise est aussi fort que celui du français. Ce désir, compréhensible puisque les étudiants disent mal maîtriser cette langue, alimente cependant les opinions selon lesquelles l'anglais est un atout important sur le marché du travail, opinions qui entrent en contradiction avec l'attachement à la langue et l'optimisme manifesté vis-à-vis de la francisation du Québec.

Conclusion

Comme on a pu le voir, les opinions des jeunes sont très favorables et très optimistes vis-à-vis du fait français au Québec. Par contre leurs comportements entrent, chez beaucoup d'entre eux, en contradiction avec leurs opinions.

Ce divorce illustre selon nous la fragilité du statut de la langue et la nécessité de le consolider. La Charte de la langue française repose encore sur des assises fragiles et celles-ci le resteront tant et aussi longtemps que tout un chacun ne fera pas siens, dans les menus détails de la vie quotidienne, les intentions et les objectifs de cette Charte. Sa consolidation ne doit-elle pas dorénavant moins se faire par une plus grande institutionnalisation de ses objectifs que par une implication de plus en plus grande de chaque Québécois?







Une langue mal en point

Isabelle RICARD



Ladies and gentlemen. Notre langue est bien mal en point. C'est dire qu'elle préside magnifiquement au présumé conflit des générations et de plus, qu'elle n'est pas considérée, même par ses ouailles, avec sérieux. Quand je parle des ouailles récalcitrantes ici, il s'agit bien entendu de personnes maltraitant avec plaisir, ou par simple ignorance, l'essence même de leur nation et l'expression de leur individualité, c'est-à-dire leur langue. Alors qu'en est-il de l'avenir de la langue française au Québec?

Il faut nous avouer que la langue française québécoise est atteinte d'un mal familier à notre époque. C'est un fait. Enseignée en classe, elle est ridiculisée et littéralement massacrée dans la rue et dans les cours d'école. Mais, pourrait-on dire, nos médias d'information ont bien entrepris une dé-sophistication en règle de notre trop belle langue. Et voilà que depuis le théâtre de Michel Tremblay, le relâchement s'en vient de plus en plus total.

Il semblerait maintenant que le « bon ton » exige que l'on parle mal. C'est le cas évidemment aux niveaux primaire et secondaire. Les jeunes y étant trop heureux de s'identifier à la nouvelle mode, on peut alors affirmer que le problème ne se situe pas dans leur soi-disant ignorance vis-à-vis de la langue — que non! —, mais plutôt dans leur appartenance à un groupe; lequel se doit de bien paraître, donc de parler mal. On connaît bien sûr, vaguement peut-être, des règles de grammaire, la syntaxe et la concordance des temps; tout cela est pour ainsi dire inné, d'ailleurs.

Mais on est en révolte, au secondaire, et cette révolte s'étend au langage que l'on maltraite plus ou moins consciemment afin de faire réagir les autres. Ainsi, des questions aux solutions, tout devient charabia. Un charabia compréhensible, du reste, aux initiés uniquement. Le plus pathétique apparaîtra pourtant par la suite lorsque des Québécois dits nationalistes présenteront la langue qu'ils méprisent comme une force, leur force, donc la nôtre, n'est-ce pas?

La véritable fierté de notre langue oserai-je vous dire, survient peut être au cégep, alors que le pire moment de la crise est généralement passé. L'étudiant accepte alors de devoir « bien parler pour bien paraître », la mode ayant alors changé. De plus, son vocabulaire s'est encore étendu et il utilise plus de mots, que ce soit en langage écrit ou parlé. Sans tout chambarder et recommencer son apprentissage de la langue, il l'améliore sensiblement et la perfectionne inconsciemment.

Tout cela nous laisse bien présumer d'une amélioration relativement constante au niveau de la langue populaire, d'une génération à l'autre. Il n'y a aucune raison d'ailleurs, pour que cette supposition ne soit pas vérifiée puisqu'une telle révolution a déjà eu lieu ici jusqu'à nous et que nous-mêmes, communs mortels, sommes heureusement de plus en plus sensibilisés au problème.

L'avenir du français. Bon. Je ne crois pas en une évolution complète portant ses fruits miraculeux dans un proche avenir. Mais je suis convaincue qu'il y aura une nette amélioration d'ici quelques générations. En effet, on ne peut évidemment pas changer du tout au tout, en un clin d'œil, une vie entière de communication, aussi erronée soit-elle. D'autre part, et parce que l'on apprend toute langue par pure imitation, il importe que la source imitée soit fiable. Ainsi, les individus possédant un bon français le transmettront à leur progéniture et ainsi de suite, ad vitam aeternam. Et c'est en ce sens que toute initiative prise en faveur d'un français correct pourra perpétuer une langue ayant alors retrouvé son lustre.

Bien entendu un gros travail reste à faire, ne serait-ce qu'avec la prononciation pourtant délicieuse du terroir. En l'occurrence, que penser du reste? De plus, la menace anglaise, constante, fait miroiter devant nous des perspectives bien peu attirantes. Notre marché est investi de produits anglais désormais pourvus de modes d'emploi bilingues la plupart du temps. Mais combien est-il difficile de déchiffrer leur traduction bâclée. Leur grammaire est maladive et le style employé — une traduction textuelle — est trop souvent incompréhensible.

Comment pouvons-nous être pris au sérieux si nous acceptons ces farces et ces moqueries flagrantes? Même certains écrits gouvernementaux font montre d'une négligence envahissante. La situation exige une solution rapide. Des conditions draconiennes pourraient être imposées à la traduction française, qu'elle soit toujours précise et harmonieuse, dans tout texte qui pénètre au Québec ou qui en est issu. Des efforts plus que louables ont été accomplis en ce sens; pourtant, d'autres seraient aussi appréciés que nécessaires.

L'anglicisation est un problème aussi dans les écoles. Les termes étant souvent mieux connus en anglais qu'en français, il en résulte un mélange aussi désolant que cocasse. Mais les élèves sont déçus. Les cours de français sont la répétition de tout ce dont ils ont déjà entendu parler, sans y avoir jamais attaché trop d'importance. Que faire? La difficulté est de taille.

Au secondaire, il est de notoriété publique qu'aucun cours n'est intéressant. Au cégep, on s'intéresse plus aux cours de concentration qu'aux autres dits obligatoires ou optionnels. Il n'est pas aisé de rendre un cours de façon intéressante pour tout un chacun en classe. Pourtant je suis convaincue, pour l'avoir expérimenté, que tout cours peut être passionnant; il suffit d'y croire. Car malheureusement les étudiants sentent bien lorsqu'un professeur n'aime pas sa matière.

Et que dire du contenu des dits cours sinon qu'il est plus que jamais nécessaire maintenant d'y effectuer une stabilisation par la base.

Peut-être en commençant plus tôt les compréhensions de texte afin de s'assurer que les règles de grammaire ont été comprises, au moins au début du secondaire. Une bonne connaissance du français n'est jamais perdue. On sait qu'il est mieux de bien parler et de bien écrire, quoique ce soit présentement une nécessité dépendant des domaines concernés sur le marché du travail. Savoir communiquer facilite grandement les échanges. Et que ce soit avec le public ou dans un bureau, toute connaissance acquise est appréciée.

Que ce soit un bien ou un mal, nous vivons dans un monde où des rapports plus que fréquents avec autrui sont nécessaires et indispensables. En partant de ce principe, plus la communication est facile, mieux seront les relations. D'ailleurs, les problèmes de tout genre ne surviennent-ils pas à cause de lacunes de langage?

Il importe de bien assurer toutes les bases permettant d'échanger entre parties. Et quel meilleur moyen qu'une compréhension cohérente pour y parvenir? Certains pourtant arguent justement qu'à partir du moment où on se comprend, le tour est joué et la bataille gagnée. Eh bien, non. Car la compréhension dont il s'agit alors est trop nuancée d'interprétations de la part de l'auditeur. Et l'on assiste trop souvent à ces interprétations personnelles aux répercussions trop malencontreuses pour accepter que l'avenir de notre culture en dépende.

Nous clamons bien haut quelquefois que le silence est d'or et la parole, d'argent. Il n'en tient qu'à nous maintenant de la rendre d'or.







Les avantages du fait français

Guy MORIN



Je me sens obligé, en commençant, de mettre en question notre représentativité de la jeunesse québécoise. En effet, le fait que nous nous soyons déplacés pour venir à ce congrès prouve que nous prenons à cœur l'avenir du français au Québec, ce qui n'est peut-être pas le cas de la majorité des jeunes.

Personnellement, je suis très fier de ma langue. Je suis un des premiers à sortir mon stylo pour corriger les fautes d'orthographe sur les affiches dans les lieux publics. Je grince des dents quand, avant d'utiliser un appareil, je dois lire le mode d'emploi en anglais parce que la version française est incompréhensible.

Avoir une langue autre que la langue anglaise comme langue maternelle en Amérique du Nord semble une erreur pour plusieurs. Cela devrait constituer un handicap sérieux dans nos relations économiques avec les pays anglophones qui nous entourent. Il est vrai que cela nous oblige à des déboursés considérables, en traduction par exemple. C'est pourquoi nous devrions nous forcer pour utiliser cet argent à bon escient. Entre autres, je trouve ridicule de dépenser des milliers de dollars pour modifier un signal routier reconnu mondialement et en particulier dans les pays francophones. Cet argent serait bien plus utile à la cause du français sous forme de subventions pour la traduction des livres d'enseignement technique qui coûtent aux élèves de deux à trois fois plus que les versions anglaises. Et l'on s'étonne de l'emploi de termes techniques en anglais dans les entreprises ...

Mais je crois sincèrement qu'à longue échéance, le Québec ne peut que profiter de cette situation. En effet, celle-ci oblige les Québécois à fournir un effort d'ingéniosité pour faire survivre leur langue. La langue étant associée à la culture, nous pouvons dire que même si la nôtre est définitivement nord-américaine, néanmoins elle est celle qui est la plus proche de l'Europe sur notre continent. Ces chocs de cultures et de langues nous donnent une ouverture d'esprit qui ne peut que nous rapporter à plus ou moins longue échéance.

Je pense par exemple au succès de nos firmes d'ingénieurs-conseils à l'étranger. Leurs exploits ayant souvent comme cadre des pays francophones, l'Afrique par exemple, on ne peut nier l'avantage que nous possédons sur nos concurrents nord-américains.

Mais il nous est possible d'exploiter encore plus ces avantages. Participant des deux cultures les plus influentes du monde occidental nous avons l'immense avantage de combiner avec beaucoup de facilité les deux côtés de l'Atlantique. Nous pourrions devenir une véritable plaque tournante entre le français et l'anglais, l'Europe et l'Amérique. Nous devrions profiter de l'occasion qui nous est donnée de réunir les qualités de ces deux continents.

Mais cela n'est pas encore le cas. Je ne peux oublier que, par exemple, le langage informatique le plus connu et le plus utilisé dans le monde a récemment été traduit en français par un individu vivant dans la province voisine, ne parlant pas un mot de français et qui a dû prendre des cours pendant plusieurs mois avant de mener à bien son travail. Cette version est maintenant vendue dans le monde entier.

Mais pour arriver à ces fins il faut conserver notre avantage, c'est-à-dire notre belle langue française. Or malgré ce qu'en disent certains vu notre position minoritaire au Canada et en Amérique du Nord, notre langue est en danger. Il est bien certain que la conservation de notre identité culturelle entraîne des déboursés considérables; d'autre part, nous savons fort bien que les ressources de l'État sont limitées. C'est pourquoi nous devons nous assurer que ces fonds soient dépensés à bon escient et surtout sur des projets qui ont une valeur réelle.

J'ai déjà parlé des traductions qui, malgré leur coût élevé, sont parfois tellement mauvaises qu'il faut recourir à l'original pour s'y retrouver. D'autres menaces doivent aussi nous préoccuper. Je pense entre autres à la musique et à la télévision qui ont non seulement un impact sur la langue, mais aussi sur la culture. En effet, étant six millions de francophones face à cent soixante-dix millions d'anglophones sur le continent, nos productions sont naturellement moins élaborées. Je suis un des premiers à passer d'un réseau français à un réseau anglais plutôt que de regarder une émission française médiocre. Au plan musical, je consacre 90 % environ de mon temps d'écoute au rock anglais. Les dangers d'assimilation sont donc réels et présents partout.

Un autre danger est la piètre qualité du français écrit dans nos journaux et magazines. En effet, à cause de la très large diffusion de ces véhicules, une faute de français dans une de ces publications a plus de portée qu'une erreur dans une œuvre littéraire dont la distribution est plus limitée. J'aimerais croire qu'avec la venue des techniques modernes d'impression et de photocomposition par ordinateur le temps ainsi gagné permettra d'améliorer la langue de ces ouvrages, mais je constate plutôt le contraire. Je qualifierais même de minable le français de certains journaux parmi les plus lus de la province.

Mais la situation n'est pas désespérée. Certaines solutions nous permettront d'améliorer les faits. Je me permets ici de citer Henri Bergson qui disait sans savoir à quel point son affirmation s'appliquait à notre contexte : « Le problème politique par excellence est le problème de l'éducation. » C'est là l'outil le plus efficace pour arriver à nos fins. Il faut absolument améliorer la qualité de l'enseignement dans nos écoles et insister plus sévèrement sur l'orthographe, la grammaire et la syntaxe. Actuellement, j'ai l'impression que tout le monde se rejette la responsabilité d'un niveau à un autre. Au primaire, les élèves sont trop jeunes pour bien comprendre les subtilités de la langue et au secondaire les programmes sont surchargés.

Une autre façon de se protéger serait de se rapprocher des autres pays francophones. En accédant à une dimension plus internationale, le Québec pourrait mieux protéger sa langue et sa culture et cela nous permettrait de mieux jouer notre rôle de plaque tournante entre ces deux mondes.

Certains me trouveront peut-être sévère dans mes commentaires; mais si j'ai bien compris le but de notre réunion, nous n'avons pas été convoqués pour nous lancer des fleurs, mais bien pour mettre en évidence les dangers qui menacent notre langue et aussi suggérer des moyens de les combattre. Je dois enfin reconnaître en toute honnêteté le bel effort accompli en ce sens tant au niveau gouvernemental qu'au niveau de nos institutions. La bataille du français est une bataille de tous les instants qui doit nous tenir constamment en éveil et notre présence ici aujourd'hui est un témoignage éloquent de l'intérêt que porte une partie de la jeunesse québécoise à sa langue et à sa culture.