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ATELIER 3



Les revues, les journaux, les magazines et le français au Québec

Conférenciers : Gilles SÉNÉCHAL, Direction des études et recherches, Conseil de la langue française
Claude MASSON, éditeur adjoint et rédacteur en chef, Le Soleil
Jacques FRANCOEUR, président de groupe Uni Média Inc.

Animateur :

Marc LAURENDEAU, journaliste, La Presse
Commentateur :

Gabriel DUSSAULT, professeur, Département de sociologie, Université Laval


La situation géographique du Québec met en contact les citoyens avec un très grand nombre de publications en langue anglaise. Les études récentes ont également démontré que les francophones lisent moins de quotidiens, d'hebdos et de revues que les anglophones. Comment peut-on expliquer cette situation et quelles en sont les conséquences? Cette situation est-elle inquiétante? Peut-on la corriger? La qualité de la langue de nos médias écrits préoccupe-t-elle les professionnels de l'information? Publier en français engendre-t-il des difficultés particulières?







La langue de lecture des quotidiens et les
opinions des lecteurs quant au statut et à
l'usage du français au Québec

Gilles SÉNÉCHAL



En 1979, le Conseil de la langue française a commandé au Centre de sondage de l'Université de Montréal une étude pour connaître l'état du français dans les médias écrits et parlés après l'adoption de la Charte de la langue française. Il s'agissait en quelque sorte de reprendre, en la bonifiant et en l'adaptant au temps présent, une étude effectuée huit ans auparavant par la firme SORECOM dans le cadre des travaux commandés par la Commission Gendron. Les objectifs de l'étude demandée par le Conseil étaient donc d'observer à la fois l'état de la situation du français dans les médias écrits et parlés et son évolution depuis 1971.

Les résultats généraux de cette enquête ont été dévoilés dans une étude publiée l'été dernier1. À la fin de l'enquête, on avait demandé aux répondants d'exprimer leur accord ou leur désaccord devant une série d'énoncés se rapportant à l'usage et au statut des langues au Québec. Les réponses à ces énoncés ayant été réparties en tenant compte de la langue maternelle des répondants, on observe, comme on pouvait s'y attendre, des écarts très prononcés entre les opinions des francophones et celles des anglophones2. Alors, nous nous sommes demandé si, en prenant en considération la lecture des quotidiens et plus précisément la langue de lecture de ces derniers, les opinions se répartissaient autrement.

Il s'agissait en quelque sorte de tenter d'appréhender les attitudes des lecteurs de quotidiens par rapport à la question linguistique en mettant en relation leurs comportements de lecteurs et leurs opinions concernant l'usage et le statut des langues au Québec. Les opinions des Québécois francophones qui lisent des quotidiens anglophones diffèrent-elles de celles des Québécois francophones qui lisent des quotidiens dans leur langue uniquement? Existe-t-il aussi des différences chez les Québécois anglophones : le fait, par exemple, de lire des quotidiens francophones exerce-t-il une influence sur les opinions de ces derniers? Par delà la question linguistique, se profile entre autres celle de l'influence exercée par les quotidiens sur l'opinion de leurs lecteurs. En effet, la lecture des quotidiens s'avère, la plupart du temps, une activité régulière fort importante qui contribue, à sa façon, non seulement à informer les lecteurs, mais aussi à former leurs opinions. Aussi avons-nous cru qu'il n'était pas sans intérêt d'analyser les énoncés portant sur la question linguistique sous l'angle de la lecture des quotidiens.

 

1 Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD, Le français et les médias. Les habitudes des Québécois, Gouvemement du Québec, Conseil de la langue française, « Dossiers du Conseil de la langue française/Études et recherches », no 11, 1982, 218 p. [retour au texte]

2 Pour ce qui est des allophones, qui font partie de l'échantillon, les informations qui les concernent sont valables pour des questions d'ordre général; mais elles ne sont plus significatives sur le plan statistique lorsqu'on cherche à les détailler. C'est pourquoi nous n'avons retenu pour fins d'analyse que les informations concernant les francophones et les anglophones. [retour au texte]




Les Québécois et leurs habitudes de lecture de quotidiens

D'abord, quelques informations d'ordre général concernant la lecture des quotidiens au Québec. L'enquête du Conseil de la langue française sur les médias nous apprend qu'en 1979, les Québécois sont moins nombreux à lire des quotidiens qu'en 19713. Le pourcentage de lecteurs de quotidiens a diminué dans les mêmes proportions chez les francophones et les anglophones. Les francophones sont toujours proportionnellement moins nombreux à lire des quotidiens que les anglophones : l'écart est de 16 %. Parmi les principaux facteurs qui expliqueraient que les francophones consacrent moins de temps aux médias écrits que les anglophones, on souligne une scolarité moins élevée : la proportion des francophones qui ont moins de huit années de scolarité serait en effet trois fois plus élevée que celle des anglophones4. Autre facteur explicatif, comme la majorité des anglophones habitent la région de Montréal, ils ont accès à un plus grand nombre de médias écrits5.

Plusieurs Québécois lisent à la fois des quotidiens de langue française et de langue anglaise. Ici encore, les anglophones sont proportionnellement plus nombreux que les francophones à lire des quotidiens dans les deux langues : un francophone sur cinq affirme qu'il lui arrive de lire des journaux quotidiens de langue anglaise alors qu'un anglophone sur trois lit des quotidiens de langue française. Il semble même que ces derniers soient, en 1979, trois fois plus nombreux à lire des quotidiens de langue française qu'en 1971. C'est donc surtout du côté anglophone qu'il y a progression du français dans la lecture des quotidiens. À quoi attribuer cette augmentation? À la disponibilité des quotidiens ou à l'intérêt porté aux quotidiens de l'autre groupe linguistique? Rien dans l'enquête effectuée ne nous permet de répondre à cette question.

 

3 On a observé qu'en 1979, 81,5 % des Québécois lisaient des quotidiens de langue française ou de langue anglaise alors qu'en 1971, ils étaient 86,2 %. [retour au texte]

4 Les études effectuées pour la Commission Kent confirment cette observation : « la lecture des quotidiens est étroitement lice au niveau de scolarité ». Léonard KUBAS, Les quotidiens et leurs lecteurs, Commission royale sur les quotidiens, Études sur l'industrie des quotidiens, 1981, vol. 1, p. 6. [retour au texte]

5 Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD, op. cit., p. 73. [retour au texte]




 
Tableau 1
Langue de lecture des quotidiens, selon la langue maternelle des lecteurs (en pourcentage)6


On note aussi que, du côté francophone comme du côté anglophone, le lecteur bilingue jouit d'un niveau de scolarité plus élevé que la moyenne : 13,8 ans en moyenne chez les francophones et 13,7 ans en moyenne chez les anglophones. Mais alors que les lecteurs francophones qui lisent des quotidiens en anglais estiment détenir une compétence excellente pour lire en anglais, les lecteurs anglophones jugent que leur compétence en français est bonne; 20 % d'entre eux affirment même n'avoir qu'une faible compétence7. On s'explique mieux ainsi pourquoi trois anglophones sur quatre qui lisent des quotidiens en français le font d'abord pour apprendre ou pour améliorer cette langue seconde alors que, du côté francophone, les lecteurs de quotidiens en anglais le font pour avoir une meilleure connaissance du milieu anglophone.

Les opinions des lecteurs de quotidiens

Nous l'avons déjà souligné au début, le questionnaire de l'enquête comportait une série de questions susceptibles de nous renseigner sur l'opinion des Québécois face aux politiques linguistiques et à la place des langues en situation de rivalité dans des domaines stratégiques comme le travail, l'école, les affaires et la finance. Les personnes interrogées avaient à exprimer leur accord ou leur désaccord devant une série d'énoncés portant, dans certains cas, sur les conditions de survie d'une langue maternelle et, dans d'autres cas, sur celles de la survie du français au Québec.

Or, en général, le seul énoncé qui recueille l'accord des francophones et des anglophones dans des proportions quasi identiques, c'est celui qui stipule que c'est par l'école qu'un groupe linguistique peut conserver sa langue (cf. tableau II). Pour les autres énoncés qui portent sur la langue de consommation des médias, sur la langue du travail et celle des affaires, la position des francophones est aux antipodes de celle des anglophones. Et ce, même pour des énoncés apparemment plus neutres comme celui qui affirme que, pour conserver sa langue maternelle, il est essentiel de travailler dans cette langue; alors que deux francophones sur trois appuient cet énoncé de principe, seulement un anglophone sur quatre y donne son accord. Quand il s'agit de faire du français la langue du travail au Québec, quatre francophones sur cinq acquiescent à cet énoncé alors que, du côté anglophone, seulement un répondant sur cinq y acquiesce.

 

6 Source : Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD, op. cit., p. 30. [retour au texte]

7 Sylvie BEAUCHAMP et Pierre BOUCHARD, op. cit., p. 30-31. [retour au texte]




Les opinions des lecteurs bilingues

Lorsqu'on fait intervenir la langue de lecture des quotidiens, on observe que les opinions par rapport aux diverses questions se partagent différemment : francophones et anglophones adoptent des positions plus mitigées (cf. tableau II)8

L'énoncé qui fait des médias écrits et électroniques des instruments privilégiés de conservation de sa langue maternelle ne jouit pas de la même faveur chez les francophones qui lisent des quotidiens en anglais; un écart de plus de 15 points les sépare des francophones qui ne lisent les quotidiens qu'en français. Un écart presque aussi grand sépare également, sur cette question, les anglophones qui ne lisent les quotidiens qu'en anglais et ceux qui les lisent aussi en français. Du côté francophone comme du côté anglophone, les lecteurs bilingues manifestent une attitude plus permissive à l'égard de la langue des médias; faut-il croire que ces derniers conçoivent les médias surtout comme des lieux d'échange d'information par rapport à la culture de l'autre groupe linguistique et non pas comme des lieux de sauvegarde de la langue maternelle?

On a vu plus haut que les anglophones, flairant sans doute le piège, et ne voulant pas cautionner ainsi la Loi 101 qui institutionnalise le français comme langue du travail du Québec, ne souscrivaient pas à l'énoncé qui traite de l'importance de travailler dans sa langue maternelle pour la conserver. Les anglophones qui lisent aussi des quotidiens en français y souscrivent encore moins. De leur côté, les francophones qui lisent également des quotidiens en anglais sont moins nombreux à accorder leur appui à cet énoncé que les lecteurs francophones qui ne lisent que des quotidiens de langue française. Peut-être que ces derniers et les anglophones en général conçoivent la langue surtout comme un instrument de communication entre individus; utiliser sa langue ou celle des autres n'a pas d'importance en autant qu'il y a communication. Ils ne lient donc pas l'avenir de leur langue maternelle à son utilisation dans un milieu institutionnel comme le travail.

Des différences d'opinions entre les lecteurs de quotidiens apparaissent également devant l'énoncé qui fait du français la langue du travail au Québec. Les anglophones, lecteurs de quotidiens dans les deux langues, sont proportionnellement deux fois plus nombreux que leurs confrères lecteurs unilingues à acquiescer à cet énoncé. De leur côté, les francophones qui lisent aussi des quotidiens en anglais sont proportionnellement moins nombreux à se dire d'accord avec cet énoncé comparativement aux francophones qui lisent seulement des quotidiens en français.

 

8 Il n'aurait pas été sans intérêt de raffiner notre analyse en comparant les opinions des lecteurs des principaux grands quotidiens; mais la taille de notre échantillon ne nous permettait pas de faire une analyse statistique valable. [retour au texte]




Lorsqu'il s'agit d'énoncés portant sur le bilinguisme individuel, les opinions se regroupent de la façon suivante: tant chez les anglophones que chez les francophones, on est généralement d'accord avec l'énoncé qui veut que ce soient les autres qui apprennent notre langue; lorsqu'il s'agit d'apprendre la langue des autres, on est moins d'accord. Quant aux lecteurs « bilingues », leurs opinions, fortement majoritaires, se ressemblent, qu'ils soient anglophones ou francophones : plus de quatre lecteurs bilingues sur cinq accordent leur appui à ces énoncés.

Enfin, devant l'énoncé portant sur la place prépondérante que l'anglais devrait continuer à occuper dans le monde des affaires et de la finance au Québec, les francophones, lecteurs de quotidiens dans les deux langues, sont proportionnellement plus nombreux à donner leur accord que les lecteurs unilingues francophones. C'est l'inverse qui se produit du côté anglophone : les lecteurs bilingues s'avèrent proportionnellement moins nombreux que les lecteurs unilingues à acquiescer à cet énoncé.

Conclusion

Lorsqu'on examine les réponses aux questions portant sur le statut et l'usage des langues au Québec en tenant compte seulement de la langue maternelle des répondants, on observe des écarts importants entre les attitudes des lecteurs francophones et des lecteurs anglophones. Ces derniers n'approuvent toujours pas l'un des objectifs de la Loi 101 qui, pour rétablir l'équilibre linguistique au Québec dans un secteur stratégique, fait du français la langue du travail. Ils semblent adopter aussi une attitude plus laxiste quant à la façon de conserver leur langue maternelle dans l'utilisation des médias et dans le milieu de travail. Ils paraissent laisser à chaque individu plutôt qu'à la collectivité le soin de défendre sa langue maternelle.

Lorsqu'en plus d'associer les opinions à la langue maternelle des répondants, on prend en considération la langue de lecture des quotidiens, on constate, tant chez les francophones que chez les anglophones, que les opinions par rapport au statut et à l'usage des langues au Québec sont plus mitigées.

D'une part, les francophones qui lisent aussi des quotidiens en anglais semblent moins soucieux que leurs confrères qui lisent des quotidiens en français seulement, d'assurer l'usage et le statut de leur langue maternelle dans les univers stratégiques du travail et de l'économie; peut-être que ces derniers, percevant la langue davantage comme un instrument de communication neutre que comme le véhicule d'une pensée et d'une culture originales, privilégient le bilinguisme individuel et sont plus portés à s'en remettre à l'initiative de chacun plutôt qu'à l'État.

D'autre part, les anglophones qui lisent aussi des quotidiens en français, tout en accordant, eux aussi, leur faveur au bilinguisme individuel, semblent plus enclins que les lecteurs anglophones unilingues à faire de la place au français dans les secteurs du travail et de l'économie; plus du tiers d'entre eux acquiescent à l'énoncé affirmant que le français doit être la langue du travail au Québec, se distinguant en cela de leurs confrères qui lisent des quotidiens en anglais seulement.

À quoi attribuer ces différences d'attitudes par rapport au statut et à l'usage des langues au Québec entre lecteurs de quotidiens qui sont de même langue maternelle? Au niveau de scolarité plus élevé que la moyenne chez les lecteurs bilingues? Comme le revenu va habituellement de pair avec la scolarité, on peut penser que ces lecteurs, en possession des deux langues, jouissant d'une position confortable sur le marché du travail et se croyant à l'abri des intempéries linguistiques, adoptent une attitude plus neutre.

Il n'est pas non plus interdit de penser que le contenu des quotidiens est pour quelque chose dans l'expression de ces opinions. On sait que les médias écrits et, en particulier, les quotidiens qui fournissent, au jour le jour, des informations sur des questions d'actualité, exercent une certaine influence sur l'opinion de leurs lecteurs tout comme les médias électroniques. Certes, les gens lisent les journaux pour être informés; mais c'est en même temps pour se forger une opinion par rapport aux questions de l'actualité et pour éventuellement prendre position. À ce propos, il n'est sans doute pas indifférent que le lecteur choisisse tel quotidien plutôt que tel autre. Il est fort probable que le journal dise à ses lecteurs ce dont ils sont déjà convaincus. Mais, l'achètent-ils uniquement pour cela? Pourquoi ne l'achèteraient-ils pas aussi parce que celui-ci leur fournit un produit spécifique, parfois irréductible. « Sans agir directement sur le contenu des informations essentielles, l'écriture de presse agit sans cesse sur le contexte de ces informations. »9 Sans propager des inexactitudes et la plupart du temps sans rien omettre d'essentiel, le journal tisse des liens, insiste sur certains points, suggère, formule des questions, émet des opinions. Puisque la plupart du temps les journaux « travaillent » sur leurs informations, et ne se contentent pas de reproduire les dépêches des agences de presse, il faut donc admettre que le lecteur leur demande autre chose que la pure information. Même en étant vigilant, averti et en exerçant une certaine fonction critique par rapport à son journal, il n'en demeure pas moins que c'est souvent à partir et à travers lui que le lecteur se forme une opinion.

Par exemple, plusieurs observateurs ont noté que les objectifs de la Charte de la langue française, les arguments avancés par les hommes politiques et les commentaires émis par les intervenants provenant de divers milieux au moment de l'adoption de la Loi 101 à l'été de 1977 n'avaient pas, lorsqu'ils étaient présentés dans la presse anglophone, la même signification, la même portée et la même saveur que dans la presse francophone. Les informations tombaient dans des contextes sociolinguistiques différents où les intérêts divergeaient. Il fallait sans doute situer ces informations en regard de milieux qui ne faisaient pas la même lecture des rapports linguistiques au Québec10.

Est-ce le fruit du travail sur l'information réalisé à cette époque et dans les mois suivants par les quotidiens qu'on recueille en partie à travers les opinions des lecteurs des quotidiens? Peut-il expliquer en partie la position plus neutre des francophones qui lisent les quotidiens en français et en anglais? Peut-il rendre compte également de la plus grande ouverture au statut du français au Québec chez les anglophones qui lisent des quotidiens en anglais et en français? Cela demeure encore une hypothèse à vérifier et une piste de recherche intéressante à emprunter.

 

9 Olivier BURGELIN, La communication de masse, Paris, Coll. « Le point de la question ». 1970, p. 192. [retour au texte]

10 Pour mieux nous renseigner sur cette question, il serait utile d'analyser le contenu des informations portant sur la Charte de la langue française publiées dans un grand quotidien francophone de la région de Montréal dans les semaines qui ont précédé l'adoption de la Charte et de le comparer à celui d'un quotidien anglophone publié à la même époque et dans la même région. [retour au texte]




 
Tableau 2
Pourcentage d'appui (tout à fait d'accord et d'accord) à chacun des énoncés relatifs à l'usage et au statut des langues au Québec, selon la langue maternelle et la langue de lecture des quotidiens






Qui lit s'appauvrit?

Claude MASSON



Compte tenu du nombre et de l'importance des interventions à cet atelier, d'une part, et de ma préférence pour un dialogue avec les participants de la salle, d'autre part, j'irai droit au but afin d'alimenter la discussion.

Au slogan fort répandu des années 60 « Qui s'instruit s'enrichit », j'opposerai, de façon caricaturale bien sûr, un nouveau slogan : « Qui lit s'appauvrit ».

Sauf exception, au pluriel heureusement, les journalistes et les responsables des médias d'information se préoccupent peu, ces années-ci, de la qualité de la langue française, pour trois raisons principales.

  1. Bien écrire ou bien parler pour celui ou celle qui travaille dans un média écrit ou électronique ne fait plus partie des valeurs fondamentales du journalisme. Alors que, dans un passé récent, influencé par la Révolution tranquille, par les lois sur la langue (63,22,101), par l'Année du français, le ou la journaliste était alerté(e) par ce mouvement social en faveur d'une bonne qualité de la langue française dont il (elle) était lui-même (elle-même) le (la) propagandiste de par l'exercice même de son métier, une telle préoccupation, aujourd'hui, est perçue comme une forme d'élitisme, comme du snobisme, comme une volonté de « tirer du grand ».

    La recherche de l'excellence linguistique, de la perfection de l'écriture ou de la parole, la notion de la fierté de l'utilisation d'une bonne langue française, l'identification de l'individu-journaliste par rapport à la qualité de son texte sur le plan de la langue sont devenues des aspects malheureusement secondaires au sein de notre métier.

  2. Pour s'adresser à monsieur Tout-le-Monde, il faut « faire peuple » et utiliser le plus bas dénominateur commun. La recherche de la vulgarisation est essentielle face à la complexité des problèmes modernes, face au langage quasi incompréhensible occasionné par la multiplication des spécialisations, face à l'utilisation de plus en plus grande des termes bureaucratiques, technocratiques et institutionnels, face au nouveau langage informatique.

    Cette recherche de la vulgarisation, qui constitue un défi quotidien pour qui veut se présenter encore comme journaliste ou communicateur de masse, ne doit pas nous entraîner dans un langage populiste qui permet toutes les libertés : anglicismes, barbarismes, canadianismes, régionalismes abusifs, etc.

    Le « joual », le langage volontairement québécois, le français à la portée de tous à tout prix ont probablement eu leurs avantages, mais aussi leurs inconvénients. Dans les médias, on semble n'avoir retenu que les effets négatifs de ces différentes modes.

    Les exemples d'émissions dites de « ligne ouverte » dans le domaine du sport ou certaines émissions d'affaires publiques qui se veulent « dans le vent » à la radio et à la télévision sont révélateurs de cette tendance vers une « démagogie racoleuse » dont parle Robert Dubuc dans un texte sur « l'influence des médias sur la langue des Québécois ».

  3. À l'intérieur même des salles de rédaction, la qualité de la langue est battue en brèche. Trois motifs en sont la cause.

    1. Une question de temps et d'espace. Il faut réussir à dire ou à écrire en peu de mots toute une situation. « Le reporter s'en tient donc à un minimum de mots sûrs, de tournures passe-partout, d'expressions consacrées et de phrases-chocs qui font les bons leads et les bons titres », de dire Gérald Leblanc dans son exposé intitulé « Une fois sur le métier » au colloque sur la qualité de la langue, à l'automne 1979;

    2. Une question de contrat de travail. Dans les conventions collectives de travail, le texte d'un ou d'une journaliste peut difficilement être refait, modifié, retouché même, sans son autorisation. Face aux multiples difficultés et mésententes qu'entraine une telle rigueur, les gens de pupitre, les éditeurs, ceux et celles qui sont chargés de relire les textes et de les corriger, ont quelque peu abdiqué leurs responsabilités professionnelles à ce chapitre;

    3. Une question de formation. Compte tenu des nouvelles ressources journalistiques qui proviennent des cégeps et des universités et dont la qualité de la langue française n'est pas particulièrement impressionnante, compte tenu que les nouveaux journalistes sont embauchés à partir de normes salariales et des conditions de travail qui devraient en faire des professionnels dès leur entrée, les responsables de l'information ont abandonné la formation des nouveaux venus. Ceux-ci devraient être fin prêts, compétents, expérimentés dès qu'ils rédigent une première nouvelle. Le processus d'apprentissage a été perdu dans les journaux du Québec.

Un public vigilant

Le portrait est sombre, direz-vous.

Heureusement, face à cet appauvrissement de la qualité de la langue française dans les médias, le public est vigilant. Le lecteur, l'auditeur ou le téléspectateur se gênent de moins en moins pour critiquer régulièrement le mauvais usage du français.

Il ne se passe pas une seule semaine, au Soleil du moins, sans que des lecteurs — et pas toujours les mêmes — écrivent ou téléphonent pour déplorer le trop grand nombre de fautes grammaticales ou d'orthographe ou l'utilisation d'anglicismes ou de barbarismes.

Mardi de cette semaine, dans notre page quotidienne des lecteurs, l'un d'eux écrivait : « Savez-vous que votre journal n'est pas complètement écrit en français? C'est pourtant la vérité. » Il citait en exemples « annonces classées » qui est une mauvaise traduction littérale de « Classified advertisements » et les chiffres qui doivent être métriques et français.

C'est là un phénomène relativement nouveau, du moins de façon aussi prononcée. C'est un stimulant.

Semaine après semaine — et j'en ai apporté ici quelques exemples — un lecteur assidu, mais anonyme nous fait parvenir une série de remarques sur la mauvaise utilisation du français dans plusieurs articles publiés. C'est un collaborateur discret, mais précieux. Ses observations, signalées aux journalistes concernés, portent des fruits.

Comment s'améliorer

Y a-t-il moyen d'apporter des améliorations concrètes face à la situation actuelle ou si tout est peine perdue?

  1. Le Conseil de la langue française a institué, il y a maintenant deux ans, le Prix Jules-Fournier attribué annuellement à un ou une journaliste de la presse québécoise pour sa contribution exemplaire à la qualité de la langue française. Les candidatures, semble-t-il, sont peu nombreuses, ce qui reflète bien une certaine apathie face à la qualité de la langue décrite en préambule.

    Petit à petit, l'oiseau fait son nid. Le Prix Jules-Fournier finira par « percer », par sensibiliser, par intéresser le milieu journalistique en général et non seulement une minorité de ses membres. Patience et longueur de temps ...;

  2. Quotidiennement, dans Le Soleil, nous publions une courte rubrique sous le titre « Le mot du jour » rédigée par un journaliste de chez nous, M. Pierre Belleau, ce qui donne plus de crédibilité ou d'impact que s'il s'agissait d'une leçon d'un professeur d'université ou d'un linguiste extérieur. L'auteur est fréquemment consulté par les gens du milieu. Nous envisageons la possibilité de réunir ces chroniques en un lexique remis à chacun des journalistes;

  3. Des journalistes, profitant d'un programme élaboré d'études et de perfectionnement, ont entrepris de suivre des cours de français ou des cours de traduction, ce qui ne peut qu'avoir des effets bénéfiques.

Ce sont là des moyens concrets qui ont leur efficacité.

À la lumière de l'initiative prise par le Conseil de la langue française avec son prix Jules-Fournier, serait-il souhaitable que chaque média organise son propre concours, au sein de son équipe de journalistes, sous la gouverne d'un jury indépendant, pour déterminer une fois l'an le ou la journaliste qui a le plus contribué à l'amélioration de la qualité de la langue française dans son milieu de travail?

Ce projet aurait au moins l'avantage d'intéresser non seulement ceux et celles qui rédigent des textes qui sont lus ou publiés, mais de stimuler ceux et celles qui, derrière la scène, ont pour fonction d'éditer ces textes. Ces journalistes ont un rôle encore plus essentiel à jouer en regard de la qualité de la langue française, car il dépend d'eux et d'elles, en dernier ressort, de ce que sera le journal du lendemain ou le bulletin de nouvelles de l'heure qui suit.

Comme vous êtes tous et toutes sensibilisés(es) au problème de la langue française, vos lumières sont les bienvenues pour nous aider à trouver d'autres moyens de sensibilisation.







Le coût de publier un journal en français

Jacques FRANCOEUR



On peut se demander s'il existe un autre point de la planète où l'on se préoccupe avec autant d'assiduité que dans la province de Québec du langage de la population. Depuis des générations, nous nous acharnons avec un zèle apparemment inlassable à la défense et à l'illustration du français. À cette fin, nous avons jeté les bases d'institutions consacrées au maintien et au rayonnement de la langue, nous avons entrepris périodiquement des campagnes de refrancisation, nous traquons comme des ennemis sournois tous les anglicismes qui se glissent dans notre parler, nos mandataires politiques ont même cru nécessaire, il y a cinq ans, d'adopter une législation qui favorise la sauvegarde du français sur notre territoire.

En face de ces efforts collectifs dont le présent congrès constitue la plus récente manifestation, d'aucuns seraient portés à conclure que nous entretenons en nous une mentalité d'assiégés, que nous vivons dans un climat de panique permanente. Les faits nous obligent à admettre que cette vigilance opportune est le fruit de la nécessité. Notre situation géographique et notre infériorité démographique justifient amplement une inquiétude qui n'aurait pas sa raison d'être dans tel ou tel autre pays. Les circonstances ont voulu que nous soyons issus d'une colonie nombreuse, abandonnée à son destin sur une terre dont les habitants, accourus des quatre coins du monde, trouveraient dans la langue anglaise leur moyen de communication privilégié et le signe de leur cohésion. Il s'ensuit que notre attachement à notre langue maternelle prend la forme d'une résistance constante aux influences extérieures et qu'il est en quelque sorte un défi que nous n'avons cessé de relever avec plus ou moins de bonheur.

Dans l'atelier qui nous réunit aujourd'hui, les organisateurs ont posé les questions essentielles. Il y a lieu en effet de se demander ce que lisent les Québécois de langue française, quels sont les facteurs qui entrent en ligne de compte dans le choix des publications qu'ils favorisent régulièrement, pourquoi les francophones sont moins portés à la lecture que les anglophones. Il apparaît encore plus intéressant de découvrir pourquoi nos compatriotes sont tellement enclins à consommer des médias rédigés en langue anglaise. Nous sommes certainement en droit de déplorer cette constatation et ce serait faire preuve de légèreté que de ne pas nous en inquiéter et ne pas tenter dans la mesure de nos ressources de remédier à cette situation.

Personne n'a la prétention de pouvoir apporter des réponses catégoriques, définitives et entièrement satisfaisantes à ces diverses interrogations. Pour ma part, ma longue expérience du journalisme écrit, de même que mes responsabilités administratives actuelles, me poussent à réfléchir quelques instants devant vous sur les difficultés économiques qu'entraîne la pratique de notre métier sur le continent nord-américain. Nous avons à subir la concurrence d'entreprises de presse dont le gigantisme demeure écrasant et qui sont capables, grâce aux énormes moyens financiers dont elles disposent, de procurer à leur clientèle un produit de qualité. Il n'y a donc rien d'anormal à ce que des Canadiens français bilingues se laissent séduire par des journaux et revues qui leur apportent, sous une forme matérielle attrayante, une nourriture intellectuelle avec laquelle nos modestes trésoreries ne nous permettent pas toujours de rivaliser victorieusement.

Empressons-nous d'écarter ces considérations d'ordre général pour nous en tenir à ce qui se passe dans notre milieu immédiat. Nous devons d'abord reconnaître ce fait qu'il en coûte plus cher dans notre pays de publier un journal de langue française qu'un journal de langue anglaise. Une pareille affirmation n'étonnera que les profanes. Elle se fonde en effet sur les dépenses plus grandes que nous devons inévitablement consentir pour nous acquitter efficacement de notre mission. Nous ne sommes pas à cet égard les victimes d'une sombre machination, nous ne sommes que les jouets impuissants des lois économiques rigoureuses.

Un rapide examen nous permet de souligner que les journaux de langue française doivent assumer des coûts auxquels échappent nos amis de langue anglaise. Certes, depuis quelques années, la Presse canadienne (P. C.) assure un service régulier de nouvelles en français, mais il serait illusoire d'en conclure que nous n'avons plus à absorber de frais de traduction. Beaucoup de textes de différentes origines parviennent en anglais dans nos salles de rédaction. Il en va de même pour la matière publicitaire qu'il nous faut non seulement traduire, mais également éditer avant qu'elle puisse paraître dans nos pages.

Il me fait plaisir de citer ici des chiffres précis que je tiens de Roger D. Landry, président et éditeur de La Presse. Sans doute s'agit-il d'un quotidien de grande taille, mais des barèmes équivalents s'appliquent à l'échelle pour tous nos confrères. Que se passe-t-il donc au journal de la rue Saint-Jacques dans le domaine qui retient notre attention? Comme les coûts du service français de la Presse canadienne sont répartis entre tous les sociétaires, anglais comme français, il devient à peu près impossible de les évaluer avec exactitude, à moins de s'adresser directement à la P.C. En revanche, le service français de la Reuter envoie une facture annuelle de 14 520 $ et le coût de la francisation ATEX s'est élevé à quelque 70 000 $. Au sujet de l'abonnement à l'Agence France-Presse, qui coûte chaque année 52 620 $, M. Landry signale avec pertinence qu'« il est douteux qu'un journal de notre taille publiant en anglais s'abonne à cette agence ». C'est tout à fait mon sentiment.

Les frais de traduction sont donc très élevés dans tous nos journaux, qu'il s'agisse de la matière à lire ou des annonces. Pour nous en tenir encore au quotidien La Presse, on estime à environ 10% le temps-homme journaliste consacré à la traduction, donc une douzaine de journalistes, ce qui aboutit à l'équation suivante : 35 000 x 12 = 420 000 $ par an!

Il existe une autre considération qui est loin d'être négligeable. Pour une foule de raisons qu'il serait trop long d'identifier avec rigueur, il se trouve que nos lecteurs, peut-être plus casaniers et plus repliés sur eux-mêmes, ne se satisfont pas presque exclusivement des informations en provenance des grandes agences nationales ou internationales comme c'est le cas chez beaucoup d'anglophones. Ils sont au contraire plus friands de nouvelles locales issues de leur propre milieu et mettant en cause les hommes et les institutions avec lesquels ils sont en contact et entretiennent des rapports fréquents. Ces nouvelles, ce ne sont pas les téléscripteurs qui nous les transmettent, ce sont les reporters qui se rendent sur place et demeurent à l`affût de tout renseignement susceptible de combler la curiosité de leur public. Il y a là une source évidente de la majoration des frais. On a déjà estimé qu'il fallait deux fois plus de gens dans une salle de rédaction d'un quotidien français que dans celle d'un journal de même importance publié en anglais, surtout en dehors des très grandes villes.

Jean-Robert Bélanger, éditeur et directeur général du Droit, attirait mon attention sur le fait que, dans le secteur de l'information, il se produit souvent un dédoublement de certains organismes, comme les conseils scolaires francophones et anglophones, les Chambres de commerce et les Boards of trade, ce qui entraîne une double couverture des événements dont n'ont pas à se soucier nos confrères de langue anglaise, à de très rares exceptions près. Il va de soi que tous nos journalistes doivent être bilingues et l'analyse de différents documents fournis en anglais seulement exige forcément plus de temps, donc provoque une augmentation des coûts. J'admets volontiers que cette situation prévaut davantage dans le cas d'un journal publié comme Le Droit dans une zone frontalière, mais elle se retrouve à d'autres niveaux pour la plupart de nos publications.

Je tiens également à m'arrêter quelques instants sur les frais de distribution qu'il nous faut encourir. Comme les quotidiens francophones ne sont pas très nombreux, ils se reconnaissent en pratique une obligation morale de livrer leur journal dans des endroits très éloignés. Ce service se révèle très onéreux et oblige à franchir de grandes distances pour desservir une clientèle éparpillée. Imaginons ce qu'il en coûte de livrer quotidiennement Le Soleil à Sept-Îles et en Gaspésie (1$ million!), La Tribune au Lac-Mégantic ou Le Quotidien au Lac-Saint-Jean et à Chibougamau! La population ontarienne, pour prendre un exemple voisin, est plus concentrée et elle a à sa disposition quatre fois plus de quotidiens, ce qui les dispense de maintenir des rondes de distribution aussi peu rentables. Ainsi, il y a une dizaine d'années, la chaîne des journaux Thomson se limitait à un rayon ne dépassant pas les 40 milles. Quant à nous, s'il ne s'agit pas de modifier notre pratique actuelle, nous devons admettre qu'elle contribue au gonflement de nos frais généraux.

Je ne vous apprendrai pas que notre industrie exige souvent de se procurer de nouvelles installations mécaniques ou électroniques pour moderniser nos opérations. Il nous faut choisir des personnes qui se rendent auprès des fabricants américains pour se familiariser avec l'équipement et assurer l'entretien des appareils après leur acquisition. Si les journaux anglophones placés dans les mêmes circonstances délèguent aux États-Unis les membres de leur personnel les plus compétents et les plus aptes à faire de la bonne besogne, il ne nous est pas toujours possible de désigner le meilleur candidat sur le plan technique, pour cette simple raison que ce meilleur homme n'est pas toujours bilingue. Il nous faut donc découvrir une personne qui à la fois comprenne l'anglais et soit capable de transmettre par la suite les connaissances amassées pendant son séjour à l'étranger. Il s'ensuit que notre marge de manœuvre se révèle parfois singulièrement réduite. Très souvent, nous devons à grands frais adapter nous-mêmes la documentation se rattachant au nouvel équipement.

Je n'ai fait que mettre en relief certaines difficultés inhérentes au fonctionnement de publications de langue française dans notre pays. Elles ne sont pas insolubles, mais elles sont réelles et nous imposent la volonté ferme de les surmonter. Au cours de nos échanges de vues, je ne doute pas que d'autres aspects importants seront mis en lumière. Dans le champ d'activité où nous œuvrons tous, j'estime que nous devons nous efforcer au maintien d'un sage équilibre entre un isolationnisme linguistique frileux et les faciles tentations d'un « melting pot » qui déboucherait à plus ou moins brève échéance sur notre effacement collectif. Il importe de détendre nos valeurs avec autant d'intelligence que de largeur de vues.